Robert Maistrance. Une secte mystique secrète de la vieille Russie. Les Skoptzy. Extrait de la revue « Miroir de l’histoire – Edition réservée au corps médical », (Paris), n° 29, Juin 1952, pp. 43-47.

Robert Maistrance. Une secte mystique secrète de la vieille Russie. Les Skoptzy. Extrait de la revue « Miroir de l’histoire – Edition réservée au corps médical », (Paris), n° 29, Juin 1952, pp. 43-47.

 

Il semblerait que le nom de l’auteur soit un pseudonyme. Nous n’avons trouvé aucune trace biobibliographie de celui-ci.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 43]

Une secte mystique secrète de la vieille Russie.
Les Skoptzy.

La Russie, terre de mysticisme assoiffé de rédemption, voir naître, dès le pré-Moyen Âge, d’étranges méthodes de salut.

Au IIIe siècle, Origène et ses disciples ce châtrent pour fuir la tentation. À la même époque en Palestine, la mutilation s’affirme comme hérésie religieuse (Origène, d’ailleurs, n’y est pas pour rien) dans la ville de Philadelphia. Elle est prêchée par le philosophe Valès, d’où le nom d’hérésie valésienne. Condamné en 249, elle sembla disparaître, mais, en l’an 1000, un moine nommé Adrien imite Origène, et, au XIIe siècle, l’auto-amputation devient courante chez certains hauts dignitaires de l’orthodoxie. Parmi les plus connus, citons les cas de deux métropolites de Kiev, Jean II et Ephrem 1er, en 1196, de l’évêque de Smolensk, Manuel (1138-1147), de celui de Vladimir Volynsk, Théodor (1136 – 1147) et d’un autre Théodor, prélat de Lutzk, en 1386.

[p. 43, colonne 1] C’est ainsi que, dès les premiers siècles de notre ère, au Moyen Âge, dans les temps modernes, des esprits profondément religieux et mystiques, mais inquièts ont été obsédées par l’idée de péché, identifié avec l’acte charnel, et en tenter d’atteindre la perfection morale et la pureté absolue en supprimant ce qu’il considérait comme la racine, l’origine du mal, les sources de la vie elle-même.

Cette croyance était fondée sur une erreur scientifique puisqu’elle méconnaissait le rôle du cervelet, au moins arriver à son stade adulte, après l’âge de 20 ans, dans la [p. 43, colonne 2] génésique et l’origine des passions. Mais la mystique à ses raisons qui ne s’identifient pas avec la science.

« Les blanches colombes. »

Issue de ces croyances, une secte dont l’origine se perd dans la nuit des siècles, les Skoptzy ou Châtrés, poétiquement appelés encore « les blanches colombes », s’établit et prospère en Russie dès cette époque. On les connaît mal jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, ils sortent un peu de Londres avec les procès [p. 44, colonne 1] de deux prêtres, celui de l’archidiacre Iosaph, en 1721, et celui du protopope Ivanov, en 1740. Mais il faudra attendre l’oukase de Catherine II, en 1772 prescrivant une enquête sur une affaire de Skoptzy, dans le gouvernement d’Orel, pour que toute la lumière se fasse sur cette hérésie peu commune.

En 1771, un paysan, nommé Ivanov, fut convaincu d’avoir persuadé treize autres paysans de se castrer eux-mêmes. Après avoir reçu le knout, il fut envoyé aux travaux forcés dans les mines de cuivre de Nertchinsk, en Sibérie orientale, où il mourut, comme il se doit. Mais il avait agi sous l’influence d’un personnage étrange dont la destinée offre, à certains égards, maints points communs de contact avec celle de Raspoutine. Cet homme extraordinaire, nommé Kondratii Sélivanov, et considéré comme le fondateur de la secte des Skoptzy. Au moins en a-t-il la gloire, car le fait est encore discuté.

Kondratii Sélivanov

Sélivanov était, lui aussi, un paysan, de taille athlétique et d’une robustesse peut comme. Il avait d’abord appartenu à la secte des Flagellants ; mais effrayés par la débauche qui régnait parmi ces fanatiques, il avait commencé par prêcher parmi eux la castration comme le moyen le plus sûr d’éviter le péché. Sa formule eut si peu de succès dans ce milieu – les exercices de flagellation ne sont pas, comme on sait, toujours générateurs d’actes de pure vertu – qu’il lui fallut abandonner.

On le trouve donc, lors du procès d’Ivanov, chef d’une congrégation de Skoptzy, d’un « navire », terme [p. 44, colonne2] usité dans la secte pour désigner l’ensemble des fidèles, dont le maître s’appelait le « timonier ». Recherché, il échappa à toutes les poursuites de la police jusqu’en 1775. Arrêté, il passa lui aussi par le knout, et fut condamné à rejoindre Ivanov aux mines de Nertchinsk. Mais il ne dépassa pas Irkoutsk. Ses fidèles intervinrent pour lui éviter le bagne, et, après cinq ans de démarches, le firent gracier. Il rentre en Russie.

Les Skoptzy étaient, en effet très puissant. Ils se recrutaient non seulement chez les simples et les paysans, mais dans toutes les classes de la société. On comptait parmi les nobles, de nombreux officiers des armées de terre et de mer, des fonctionnaires, mais surtout des marchands. Ils disposaient d’organisations financières et commerciales puissantes et l’argent ne leur manquait pas.

Paul Ier non convaincu.

Ils firent tant et si bien que Sélivanov parut à Moscou en 1795 il se donnait non seulement comme un nouveau Messie, mais pour le Pierre III, Fédorovitch, le « Tsar Blanc », né de la vierge immaculée, l’impératrice Élisabeth Petrovna, sur l’intercession de saint Jean-Baptiste. Il fallait que les Skoptzy fussent bien fort pour épargner l’arrestation immédiate à ce nouveau « Tsar imposteur ». Mais sa réputation de sainteté et le fol engouement des classes dirigeantes le porta jusqu’à Pétersbourg où il fut présenté, en 1797, au tsar Paul Ier. Celui-ci lui demanda : [p. 45, colonne 1] « Es-tu mon père ?… » Sélivanov répondit : « Je ne suis pas le père du péché. Accepte mon œuvre (la castration) et je te reconnaîtrai pour mon fils. » Mal convaincu, l’empereur l’envoya dans un asile de fous.

Sélivanov en sortie en 1802, et un ancien gentilhomme de la chambre du roi Stanislas Poniatowski, Skoptzy lui-même, et qui s’appelait Elianskii, le recueillit. On doit à ce haut dignitaire un projet dément, qu’il envoya aux tsar, de régénération de la Russie par le Skoptzysme. Toute la Russie devenait une gigantesque communauté de Skoptzy dont Sélivanov serait le chef et lui, Elianskii, le premier ministre et le généralissime. De nouveau, le pouvoir réagit : Elianskii fut enfermée dans un monastère de Souzdal et Sélivanov dut promettre de ne plus faire de nouveaux adeptes.

Promesse qu’il viola, naturellement, dès les premiers jours. Mais la police de ne l’inquiétait plus : elle n’osait pas intervenir dans les réunions des Skoptzy. La gloire de Sélivanov « homme de Dieu », débordant les cercles des Skoptzy, s’étendait à toute la communauté orthodoxe de Pétersbourg. Les assemblées de la noblesse le recevaient, les marchands venaient l’entendre, implorer sa bénédiction, recueillait ses prophéties. En 1805, le tsar vint le voir et le scandale dura jusqu’en 1820.

Réaction du pouvoir.

Mais, en 1819, le général gouverneur de Pétersbourg, le compte Miloradovitch (voir image) après que deux de ses propres [p. 45, colonne 2] neveux avaient été attirés dans des réunions de Skoptzy, que de nombreux soldats et marins avaient été castrés. Le tsar, prévenu, usa pendant encore un an de remontrances. En juin 1820, il décida de faire arrêter Sélivanov et l’envoya dans un monastère de Souzdal où il mourut, centenaire en 1832. Cette fois, toutes les suppliques des Skoptzy pour obtenir sa libération furent vaines. Sélivanov avait d’ailleurs conservé une certaine liberté dans son pieux asile. Les Skoptzy venaient le vénérer et il leur distribuait ses cheveux ou les restes de sa table qu’ils gardaient comme des reliques. On lui doit un certain nombre d’ouvrages qui furent tous publiés par ses fidèles de 1845 à 1872.

Pourtant, des dispositions législatives très rigoureuses, qui restèrent en vigueur jusqu’en 1917, avaient été prises contre les Skoptzy. L’appartenance à la secte et l’automutilation était punie par la privation des droits civiques et politiques et la relégation en Sibérie orientale sous la surveillance de la police ; la mutilation d’un individu consentant, de quatre à six ans de travaux forcés ; la mutilation forcée, de 12 à 15 ans de la même peine.

Mais le mouvement était si puissant que de véritables persécutions ne purent en venir à bout. Voici quelques chiffres. 2847 à 1866, 515 hommes et 240 femmes furent déportés en Sibérie. En 1871, une réaction « de pureté » se dessina parmi les Skoptzy qui avaient cédé à la facilité en adoptant les usages du monde, sous la direction d’une [p. 46, colonne 1] « phalange purificatrice » de 40 personnes dont les chefs étaient Kouprianov et Lisin.

Ce dernier, reprenant la tradition de Sélivanov, ce proclamait le second Christ et le tsar Pierre III, « qui se placent plus haut que Jésus-Christ, en tant que Dieu, et que le tsar, en tant qu’homme ». En 1876, Lisin, fut condamné aux travaux forcés. En 1872, des procès étaient intentés dans toute la Russie contre la secte, laquelle comptait, en 1874, parmi les individus recensés par les autorités et poursuivis, 5444 personnes, dont 1465 femmes. Sur ce total, 703 hommes et 160 femmes avaient reconnu s’être mutilés eux-mêmes.

Les mesures de répression ayant échoué, on essaya, sans succès, d’ailleurs, de tuer l’hérésie par le ridicule. Les Skoptzy furent habillés en femmes et promenés, dans cet accoutrement, de village en village. Mais les paysans pleuraient et demandaient la bénédiction des martyrs. Pourtant, certains émigrèrent, notamment en Roumanie, où on les connaissait sous le nom de Lipovans.

Au début du XXe siècle, les vrais Skoptzy existaient encore dans le nord de la Russie et en Sibérie, tandis que beaucoup d’autres se bornaient à pratiquer la chasteté et avaient renoncé à se mutiler. Le 5 octobre 1921, la Commission de peuplement des terres restées libres en U.R.S.S. faisait appel aux sectes religieuses de Russie et de l’étranger en faisant mention spéciale des Skoptzy : elle leur promettait une entière liberté, et quelques groupes d’émigrés revinrent. Beaucoup le regretter plus tard. [p. 46, colonne 2]

Ce rapide historique nous montre l’importance de cette secte mystique dont il nous reste à évoquer la très curieuse vie intérieure.

« Baptême du feu ».

L’opération rituelle s’est maintenue, jusqu’au XXe siècle, telle qu’elle était pratiquée au début.

Pour les hommes, la mutilation des parties génitales se faisait en deux temps. Les plaies provoquées étaient cicatrisées au fer rouge ; ainsi s’explique le terme mystique deux « baptêmes du feu ». On appelait encore cette pratique : « le petit sceau », « le premier blanchissement », « la première purification ». Car cette opération initiale n’abolissait ni le désir ni la possibilité de l’acte sexuel et paraissait insuffisante aux « purs » qui pratiquaient l’ablation totale de l’appareil génito-urinaire.

Quant aux femmes, hantées par la vieille croyance si souvent exprimée au Moyen Âge, dans les représentations de la luxure où on voit un diablotin chevauchant le goût du sein, elle se faisait enlever partiellement ou entièrement les glandes mammaires et se livraient à certaines mutilations du sexe : l’ablation des ovaires était une opération trop compliquée et ne fut que tardivement constatée.

Nous avons dit que la secte se divisait en communautés indépendantes, ou « navires », dirigées par un « timonier » qui pouvait être une femme. Les offices, appelés « exercice » ne consistait point en prière ou méditations, mais rappelait plutôt certaines pratiques [p. 47, colonne 1] des rites orientaux. C’étaient des jeux violents destinés à épuiser la force physique et à amener les fidèles un état d’extase voisin de l’anéantissement.

On commençait par un exercice appelé « le cercle ». Les fidèles rangés en file indienne formaient un cercle en sautant vivement. Venait ensuite « le mur ». Épaule contre épaule, ils allaient, toujours gambadant, de gauche à droite, dans une marche rapide orientée par la course du soleil. La « croix » était une sorte de récréation, de jeu des quatre coins, ou quatre ou huit personnes, placées dans des coins, sautaient vivement, en changeant continuellement de place, pour représenter une croix.

Mais le grand jour, auquel ses divertissements servaient de prélude, est la « danse tourbillonnante ». Les fidèles, sortis du cercle, se mettaient à tourner de plus en plus vite, leurs chemises s’enflaient et se gonflaient « comme des voiles de navires ». Cette danse, très voisine de celle des derviches tourneurs de l’Inde, avait pour objet « d’épuiser les forces du mal » [p. 47, colonne 2] et de provoquer l’extase par un amollissement total de la conscience et de la personnalité.

Vénérés du peuple russe.

Les Skoptzy ont été accusés d’acheter, pour les castrés, d’enfants pauvres. Il semble bien que cette imputation soit analogue, et aussi peu fondée, à celle du « crime rituel » reproché dans ce même temps, aux israélites de Russie pour provoquer des pogromes. Les pouvoirs publics la propageaient sans y croire pour déconsidérer les Skoptzy qui semblent avoir été au contraire très charitables et bienfaisants.

Le peuple russe les assistait quand ils étaient poursuivis ou persécutés : il ne semble jamais les avoir redoutés. Leur action, au point de vue de la santé morale du pays, en général, n’était pas moins funeste, bien qu’elle ait été limitée, surtout le début du siècle, à une infime minorité, toujours plus réduite et sans action des pouvoirs sur les masses.

 

 

 

 

 

 

 

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