Nicolas Vaschide et Henri Piéron. Le rêve prophétique dans la croyance et la philosophie des Arabes. Article paru dans le « Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), Ve série, tome 3, 1902, pp. 228-243.

VASCHIDEPIERON0001Nicolas Vaschide et Henri Piéron. Le rêve prophétique dans la croyance et la philosophie des Arabes. Article paru dans le « Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), Ve série, tome 3, 1902, pp. 228-243.

Nicolas Vaschide (1874-1907). Psychologue d’origine roumaine, élève et proche collaborateur de Alfred Binet. Nous avons retenu parmi plus de dizaines de publications celles sur le sommeil et les rêves :
— Appréciation du temps pendant le sommeil (Résumé des recherches personnelles). in « Intermédiaire des biologistes », (Paris), tome I, 1898, pp. 228 et pp. 419.
— Recherches expérimentales sur les rêves. De la continuité des rêves pendant le sommeil. In « Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’académie des sciences », (Paris), tome cent vingt-neuvième, juillet-décembre 1899, pp. 183-186. [en ligne sur notre site]
— Vaschide Nicolas et Piéron Henri. Prophetie dreams in Greek and Roman Antiquity. in « The Monist », (Chicago), vol. XI, n° 2, January 1901. p. 161-194.
— Projection du rêve dans la veille. in « Revue de Psychiatrie », (Paris), nouvelle série, 4e série, tome IV,  février 1901, p.38-49.
— Le rêve prophétique dans les croyances et les traditions des peuples sauvages. In « Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), Ve série, tome 2, 1901, pp. 194-205.
— De la valeur séméiologique du rêve. In « Revue scientifique », 30 mars et 6 avril 1901.
— Contribution à la séméiologie du rêve. In « Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), année 1901 Volume 2 Numéro 2 pp. 293-300.
— De la valeur prophétique du rêve dans la philosophie et dans les pensées contemporaines. Paris, V. Giard & E. Brière, 1902. 1 vol. in-8°, 40 p.
— (avec Nicolas Vaschide). La Psychologie du Rêve au point de vue médical. Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1902. 1 vol. in-8°, 95 p.
— Le Sommeil et les Rêves. Paris, Ernest Flammarion, 1911. 1 vol. Dans la « Bibliothèque de philosophie scientifique ».
— Les théories du rêve et du sommeil. I. La théorie biologique du sommeil de M. Claparède. Extrait de la Revue de Psychiatrie, 1907, n°4. Paris, Octave Doin, 1907. 1 vol. in-8°, pp. 133-144.
— Valeur symptomatique du rêve au point de vue de l’état mental de la veille chez une circulaire. Paris, 1901.

VASCHIDEPIERON0006Henri Louis Charles Piéron, (1881-1964). Psychologue. De 1923 à 1951, Il fut titulaire de la chaire de physiologie des sensations au Collège France.
Parmi ses très nombreux travaux et publications nous avons retenu :
— L’Évolution de la mémoire, Paris, Flammarion, 1910. Bibliothèque de philosophie scientifique.
— Le Problème physiologique du sommeil. Paris, Masson, 1913.
— Le Cerveau et la pensée, Paris, Alcan, 1923. Nouvelle collection scientifique.
— Éléments de psychologie expérimentale, Paris, Vuibert, 1925.
— Psychologie expérimentale, Paris, A. Colin, 1927.
— La Connaissance sensorielle et les problèmes de la vision, Paris, Hermann, 1936.
— (Avec Georges Heuyer) Le Niveau intellectuel des enfants d’âge scolaire (publication de l’Institut national d’études démographiques, 1950.
— Les Problèmes fondamentaux de la psychophysique dans la science actuelle, Paris, Hermann, 1951.
— Vocabulaire de la psychologie (avec la collaboration de l’Association des travailleurs scientifiques), Paris, Presses universitaires de France, 1951.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 228]

LE RÊVE PROPHÉTIQUE DANS LA CROYANCE

ET LA PHILOSOPHIE DES ARABES (1)

pa  MM. N. VASCRIDE ET H. PIÉRON.

I

Pendant que le courant oriental de la croyance à la valeur prophétique des rêves se continue dans l’Égypte chrétienne, un courant analogue se manifeste chez les Arabes musulmans. Qu’il provienne de Mahomet, cela n’est pas douteux. Et en effet, nous allons voir Mahomet favoriser cette croyance. Mais si Mahomet lui-même crut à la valeur prophétique des rêves, cela est dû à l’influence préalable de son milieu, à la force de cette croyance et dans les peuples judaïques, comme le manifeste la Bible et dans les peuples égyptiens et chaldéens, qui durent se ressentir eux-mêmes d’une influence hindoue. Aussi est-il peut-être moins vrai de dire que la croyance des Musulmans provint de celle de Mahomet, que de soutenir que la force de la croyance de Mahomet était celle même de son milieu, où allaient se recruter les premiers disciples de l’Islamisme. Et cependant il semble indéniable qu’il y ait eu une influence de Mahomet. C’est que la série des actions et réactions est continuelle, et que cette croyance, empruntée par Mahomet à son milieu lui fut rendue plus vivace, plus forte de toute l’autorité que lui donnait le créateur d’une : religion nouvelle, dans son cadre étroit et sous, sa forme proprement autoritaire, et-destinée à un si brillant avenir.

C’est par une vision nocturne que l’apôtre de Dieu reçut sa charge de prophète (2), d’après Abul Feda. Il déclare cette vision véritable, semblant marquer que ce ne fut pas un songe cependant. Mais Gjannabi assure que durant six mois, Dieu avait communiqué à Mahomet la révélation en songe. [p. 229] Cette nuit, en tout cas, l’Alcoran descendit du ciel en entier, pour ne plus venir ensuite que par parties pendant vingt-trois ans.

Cela semble être une marque du rêve, avec oubli consécutif.

— La deuxième année de la mission prophétique de Mahomet est marquée par ce qu’on a considéré comme un miracle extraordinaire, à savoir un voyage nocturne qu’il fit en une nuit de la Mecque à Jérusalem et de là au septième ciel, jusqu’au trône éblouissant de Dieu. Le récit en vint d’Abu Horaira, ami de Mahomet qui le lui avait directement raconté. Ce récit tient quatorze chapitres et soixante-cinq pages. Il serait trop long même de le résumer. Il est caractérisé par des apparitions de monstres à allure de rêve et des nombres fantastiques d’êtres aperçus, peut-être inventés souvent par Mahomet, à court pour décrire les splendeurs du royaume divin et en imposant par des chiffres, toujours précédé d’un sept (3).

— Il perce constamment des soixante-dix mille voiles séparés par cinq cents ans de voyage.

En arrivant près de Dieu entouré de soixante-dix mille anges, « j’aperçus, dit-il, soixante-dix millions d’anges prosternés adorant Dieu sans jamais lever la tête ; ils demeureront en cette posture jusqu’au jour de la résurrection ; je vis aussi soixante-dix mille chœurs d’anges préposés à la garde du voile… » (4)

Il revint sur terre, toujours grâce à sa jument Al. Borak, à face humaine, ailée et couverte de pierres précieuses.

Quant il eut raconté son voyage, on lui conseilla de n’en jamais parler car il ne serait pas cru. Il le fit cependant et la croyance finit par venir et s’affermir par la tradition. Il n’y eut plus qu’une discussion, celle qui consista à se demander si le voyage avait eu lieu corporellement ou spirituellement, en réalité ou en songe. Ce n’est pas que sa valeur fût mise en doute ; elle était au-dessus de la discussion qui ne voyait là qu’un point de détail. Mahomet déclara le voyage corporel. Il raconta en effet que l’ange Gabriel le réveilla dans son sommeil. (Il put d’ailleurs très bien rêver fort sincèrement qu’il s’éveillait, et croire s’être rendormi peu après, à son réveil véritable ; il n’y a peut-être pas lieu de l’accuser d’imposture). Les historiens Abul Feda et Gjannabi sont aussi de cet avis.

Voici ce que dit Abul Feda : « Les Docteurs sont partagés pour savoir si le prophète de Dieu fit ce voyage corporellement ou si ce fut seulement un songe, ou bien une vision nocturne et véritable : Le plus grand nombre tient qu’il fit ce voyage corporellement ; les autres croient que ce ne fut rien qu’un songe ou une vision nocturne. » (5) Enfin quelques-uns admirent qu’il fit le voyage corporellement jusqu’à Jérusalem, mais spirituellement dans les cieux.

 

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Maintenant voici-un songe indiscuté du prophète (6). [p. 230]

« Au mois de Dhu’ L Ka’ Ada de la sixième année de l’hégire, l’apôtre de Dieu eut un songe dans lequel il lui sembla voir que lui et ses compagnons entraient dans le temple de la Mecque, qu’il prenait en sa main la clef de la Ca’aba ou maison carrée, qu’ensuite lui et les siens faisaient les circuits autour de la Ca’aba et visitaient en dévotion tous les autres lieux sacrés ; que les uns se rasaient la tête, les autres se coupaient les moustaches, et qu’enfin ils pratiquaient toutes les cérémonies de la fête du pèlerinage. Le lendemain, dès qu’il fut éveillé, il raconta son songe à ses compagnons, qui furent extrêmement réjouis, dans la pensée que ce songe leur pronostiquait qu’ils seraient bientôt les maîtres de la Mecque. Il est parlé de ce songe dans l’Alcoran, comme d’une vision accompagnée d’une promesse très certaine qui eut son effet (7). « Et Dieu, y est-il dit, vérifia effectivement à son apôtre la vision dans laquelle il lui avait dit en songe : certainement, s’il plait à Dieu, vous entrerez dans le Temple sacré, en toute sûreté, vos tètes rasées et vos moustaches coupées, vous ne craindrez point ». Mais Mahomet et les siens se trompèrent pour cette fois dans l’interprétation de ce songe, ils anticipèrent le temps de cette promesse, qui devait avoir son effet deux ans après, c’est-à-dire au temps de la prise de la Mecque, qui arriva l’an 8 de l’Hégire. Dieu au même endroit qui vient d’être cité, les fait ressouvenir de leur erreur et de leur méprise en ajoutant : « Or Dieu savait une chose que vous ne saviez pas, c’est qu’avant cela il vous devait accorder une autre victoire plus certaine ».     .

On voit que la croyance était assez forte pour passer outre à ce qui était considéré comme des erreurs d’interprétation. C’était Abou-Bekr qui interprétait en général les rêves du Prophète. Signalons encore à propos de Mahomet qu’on a parfois cité comme étant un rêve de sa nourrice Halima, une histoire assez bizarre d’après laquelle son frère de lait, Masruh et lui étant aux champs à l’âge de trois ans, le premier vint raconter à sa mère que deux anges blancs avaient emmené Mahomet sur une colline voisine, le couchèrent, lui fendirent le ventre et la poitrine, en tirèrent une vache noire, lavèrent le corps avec de la neige, et remplirent le ventre de lumière. Et quand Halima et son mari accoururent, Mahomet, parfaitement indemne raconta la même chose A la suite de cela, on le crut atteint d’épilepsie, et Halima le rapporta à sa mère (8).

Enfin, parmi les documents qui établissent l’état de la croyance au moment oùt apparut Mahomet, citons ce rêve relaté comme un prodige contemporain de sa naissance :

Un tremblement de terre ayant détruit une partie du palais de Cosroès, celui-ci fit appeler le pontife des mages, l’Al Mabedhân qui « nu lieu de le lui expliquer, lui fit le récit d’un songe qu’il avait eu la même nuit. (9) Il [p. 231] Il lui dit « qu’il avait vu un puissant chameau se présenter d’abord avec fierté, et marcher ensuite tristement, après un beau cheval arabe qui l’avait vaincu. Il ajouta qu’il avait encore vu le fleuve du Tigre rompre ses digues et inonder toutes les campagnes voisines. » « Quel présage, lui dit Cosroès, tirez-vous de tous ces prodiges ? J’en conclus, répondit l’Al Mabedkân, qu’il nous doit arriver quelque chose de sinistre du côté de l’Arabie.

II

— Nous n’avons plus maintenant qu’à étudier le développement de cette croyance chez les arabes.

Un recueil d’anecdoctes arabes (10) nous fournit un certain nombre d’exemples de rêves prophétiques. Quelques-uns ont trait aux rapports du christianisme et du mahométisme et l’auteur, de ce recueil est un Chrétien ; il y a lieu d’en tenir compte.

En l’année 704, Abdalaziz, frère du Calife, « étant entré dans un monastère y vit une image de la Vierge qui tenait Jésus-Christ dans ses bras. Il l’arracha, cracha dessus et la foula aux pieds. Mais la nuit suivante le sauveur du monde lui apparut en songe, il était environné d’une légion d’anges auxquels il ordonnait de tuer cet impie. Abdalaziz crut sentir sur le moment qu’on le perçait d’un coup de lance. Ce songe l’effraya tellement qu’il se réveilla tout à coup et rendit le dernier soupir dans cette même nuit » (11). Ce songe, s’il n’est pas purement légendaire est très naturellement explicable par la crainte que put produire dans un esprit assez faible le sacrilège qu’il avait commis.

En 705, Abdalmelec « ayant songé une nuit qu’il urinait dans la partie la plus sacrée du temple de la Mecque, et ce songe lui étant arrivé quatre fois consécutivement, il en fut alarmé ; un habile interprète calma ses craintes en lui prédisant que cette vision annonçait que quatre de ses enfants jouiraient de la souveraine puissance après lui, ce qui se vérifia dans la suite » (12). Il est probable que dans ce cas une envie d’uriner éveilla, suivant la loi du scrupule, l’action la plus horrible en ce sens. Quant à l’élévation de ses enfants, elle n’avait rien d’extraordinaire. Notons d’ailleurs qu’il y a dans l’antiquité plusieurs rêves d’urine qui présagèrent des événements de ce genre.

En l’an 808, Haround malade dut s’arrêter à Tus. Il se souvint alors d’un songe qu’il avait fait quelques mois auparavant, lui prédisant qu’il mourrait en cet endroit. Il envoya par son médecin un eunuque lui chercher une poignée de terre des environs de la ville. Quand celui-ci lui apporta une poignée de cette terre rougeâtre, avec son bras, demi-nu, il [p. 232] déclara reconnaître la terre et le bras qu’il avait vus en songe. Le trouble augmenta son mal et trois jours après il mourut (13). Sa mort fut due sans doute en grande partie à la frayeur que lui causa une coïncidence plus ou moins complète des évènements avec son rêve.

En l’an 812, « Amui fut déposé et se retira dans une forteresse où Taher vint l’assiéger. Tandis que ceux qui lui étaient restés fidèles s’efforçaient de le défendre, il rêva qu’il était assis sur une muraille fort élevée et très épaisse dont Taher sapait les fondements. Comme les Arabes sont naturellement superstitieux, ce songe fit tant d’impression sur lui qu’Il résolut de ne jamais se mettre au pouvoir de Taher » (14). Ce songe, qui n’a rien d’extraordinaire, représentait bien la situation même dans laquelle se trouvait Amni vis-à-vis de son adversaire.

En l’an 819, « quand la mère d’Alsafei le portait en son sein, elle songea qu’une étoile tombait d’entre ses bras pour répandre au loin sa lumière. Elle alla consulter les interprètes qui lui dirent qu’elle donnerait le jour à un fils dont le profond savoir serait le flambeau des nations musulmanes » (15), ce qui arriva réellement. — Nous voyons encore ici un rêve d’une femme grosse. C’est peut-être ce qui se retrouve le plus constamment dans le répertoire des songes prophétiques. Et que ne rêve pas en effet une femme grosse, quand elle porte dans son sein un enfant en qui elle met toujours tant d’espérances !

Le rêve suivant montre encore un exemple de mort survenu à la suite d’un remords ayant produit par l’intermédiaire d’un rêve une véritable terreur :

En l’an 862, Montafer régna après avoir assassiné son père et obtenu la renonciation de ses frères, Mais alors « son père lui apparut en songe et lui dit : « Fils ingrat, tu as massacré l’auteur de tes jours, tu as plongé un perfide poignard dans le sein de ton roi ; tu m’as arraché mon sceptre, mais tu ne jouiras pas longtemps du fruit de ton crime : bientôt le ciel vengera ma mort, et tu recevras dans les abîmes de la colère du Tout-Puissant le salaire de ton forfait. » Très frappé de cette vision, il fut pris d’une fièvre qui le consuma et au bout de six mois le mit au tombeau (16).

En l’an 991 Abul-Abbas-Ahmed fut élu roi, et « tandis qu’on le déclarait souverain à Bagdad, il racontait au prince d’Al-Bathibah chez lequel il s’était réfugié un songe qui présageait sa future grandeur. « Il me semblait, dit-il, que j’entrais dans un marais dont l’eau crût si abondamment que j’aurais, été dans une peine extrême si je n’y avais aperçu un pont. Cependant il fallait gagner ce pont et je n’y serais jamais parvenu si un homme d’une taille extraordinaire ne se fût offert de me passer jusqu’à j’autre côté de l’eau ; la crainte mc saisit à la vue de cet homme, mais il me rassura en me disant : « Je suis Ali, je viens pour vous annoncer que [p. 233] vous régnerez bientôt et que vous siégerez longtemps sur la chaire du prophète ; souvenez-vous alors de prendre soin de ma prospérité » (17).

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— Enfin, en l’an 1328 « le gouverneur d’Acoubal avait un esclave chargé de lui gratter les pieds pour le faire dormir. Un jour cet esclave s’étant endormi fut réveillé par un coup de pied que son maître lui donna. L’esclave, pour s’excuser, lui raconta un songe qu’il avait eu : « Je rêvais, dit-il, que la maison des Abassides était tombée, et que j’étais choisi à la place du calife pour commander dans Bagdad. » C’était un rêve prophétique.

En voici encore deux :

Le sultan Osman, avant d’être étranglé par les janissaires révoltés rêva que, sur le chemin de la Mecque son chameau se dérobait et s’envolait au ciel, ne lui laissant que la bride dans les mains. Son oncle Mustapha, qui devait être au courant des troubles qui se préparaient, lui déclara que « le chameau était l’empire prêt à s’échapper, et dont la révolte était prédite » (18).

— Vers 1205 ou 1206 (année 602 de l’Hégire) « un des meilleurs soufis (contemplatifs), vit en songe le cheikh Mohamed Alberly, homme pieux qui était mort quelque temps auparavant. Le soufi lui dit : » Et quoi ! je te vois en ce lieu ! » Le cheikh répondit : « Je suis venu en cet endroit afin d’assister les musulmans contre leurs ennemis. »

Le soufi se réveilla tout joyeux, à cause du rang distingué qu’occupait dans l’islamisme, le feu cheikh Alberty. Il alla trouver le chef des troupes et lui raconta le songe qu’il avait eu. Le général en fut très content et se vit confirmé par là dans le projet de combattre les Géorgiens. Il fut vainqueur en effet (19).

— Des documents arabes (20) nous montrent le prophète apparaissant lui-même en songe.

Le grand professeur Sayed-Moustapha une nuit « vit en songe le prophète, — que Dieu le bénisse et le salue ; — qui lui demanda : « D’où tiens-tu toutes ces connaissances et ces vertus ? — De vous, répondit-il et le prophète fit un signe affirmatif » (21).

Ce rêve révèle surtout une certaine suffisance de Moustapha qui ne devait pas douter en lui-même de sa valeur propre.

En 1723 (1136 de l’Hegire), le Sayed-el-Bakri fut présenté au (23) cheikh el Hefni, de la secte Khalwatyah, dépendant du cheikh Ahmed, et ils se prirent d’affection. Ce dernier rêva peu après que le Sayed et le cheikh [p. 234] Ahmed étant assis, ce dernier lui faisait des reproches et déclarait qu’il y avait entre eux un dépôt ; alors entre les mains du Sayed apparut une canne verte et il demanda si ce n’était pas là le dépôt ; sur une réponse affirmative, il la brisa et jeta les morceaux. « Le cheikh el Hefni se réveilla, à ce moment et conta son rêve au Sayed. Celui-ci lui dit : « Ce rêve veut dire que la liaison entre vous et moi est faite et que vous êtes séparé du cheikh Ahmed. C’est ce qu’on appelle la parenté intérieure qui a mis au nombre des descendants du prophète Salomon le Persan et Scheib » (24).

Le cheikh Aly, le grand iman, avait souvent, lui, des visions charmantes.

Parmi ses amis, Sidi Mahmoud rêva que le prophète lui disait que Aly el Saïdi était souverain sur la terre. Il se réveilla alors et dit que bien des gens portaient ce nom sur la terre, et il se rendormit. Il eut alors le même rêve et cette fois, le prophète lui montra Aly du doigt.

Un homme pieux vit en rêve le prophète lire les maximes dictées aux élèves par les cheikhs, devant le Mehrab de la mosquée d’El Azhar. Or en lisant celle d’Aly, le prophète dit avec un air de soumission : « Aly ! Ô Aly ! »

L’auteur de la chronique déclare que les faits du même genre relatifs au grand iman sont trop nombreux pour être tous reproduits. Cependant il signale encore que plusieurs personnes pieuses rêvèrent que le prophète en personne leur ordonnait d’étudier sous la direction d’Aly, plusieurs autres virent en rêve, assister à ses conférences, les imans Malek et el Chafni morts depuis des siècles,

— Tous ces rêves indiquent le prestige énorme qu’eut Aly sur ses contemporains.

Il y a enfin un rêve relaté d’Aly lui-même disant au prophète : « Autorisez-moi à enseigner ». Et le prophète lui répondit : « Je t’autorise » (25).

III

Nous ne devons pas négliger les données de la littérature arabe : Les contes des Mille et Une Nuits, par exemple, peuvent renseigner dans une assez large mesure, sur la mentalité populaire. Bien des auteurs attribuent pourtant une origine persane à ces contes fantastiques.

Le rêve, pour le bon sens, presque philosophique, du peuple, est souvent considéré comme une illusion, opposé à la réalité de la veille. Les évènements du rêve ne semblent plus s’accomplir réellement. La tradition réaliste des sauvages est en très grande partie abandonnée ; bien que la littérature populaire en conserve des traces, encore aujourd’hui, comme nous le montrerons. Lorsque l’on veut prouver la réalité d’un évènement, on déclare que ce n’est pas un rêve. Un évènement trop extraordinaire nous pousse à faire cette question : N’est-ce pas un rêve ? [p. 235]

 

Un personnage de ces contes eut un tel excès de joie, que, dit-il « j’eus de la peine à me persuader que ce n’était pas un songe » (26).

VASCHIDEARABES0004Il y a plusieurs contes qui reposent sur ce thème : Faire croire à un individu que des évènements réels, se sont passés en rêve. Cette situation de vaudeville est fréquente.

C’est l’histoire du « Dormeur éveillé » qui, emporté au loin, une nuit, y vit une vie nouvelle, et, ramené dix ans après à son premier pays, une nuit encore, dans des conditions identiques, croit avoir rêvé toute cette période de son existence. C’est l’histoire encore d’un ivrogne transporté dans un palais, à qui on persuade qu’il est prince jusqu’à ce qu’enivre de nouveau, on le ramène à son ruisseau, où il se réveille avec le souvenir d’un beau rêve (27).

Des récits analogues courent dans nos petites légendes, celui de l’ivrogne en particulier.

Parfois, le mystifié croit avoir fait un voyage, voyage de rêve encore, nécessairement, dans le Paradis ; il croit à la réalité des événements, mais elle ne peut être selon lui, une réalité naturelle et terrestre ; il en fait donc une réalité plus souple, une réalité céleste, surnaturelle. Dans les quarante vizirs, une princesse amoureuse d’un page le fait endormir et amener dans son palais, où il jouit quelque temps des suprêmes délices. Il se croit au Paradis. Mais, bonheur éphémère, on le rendort encore avec quelque potion narcotique, el on l’emmène chez lui (28).

C’est par un procédé de ce genre que le fameux Hassan Sabbah , d’après la légende, fondateur de la secte des Haschichin ou Assassins, excitait le fanatisme à ses fidèles. Il les transportait en un château merveilleux, digne de nos fées et de nos enchanteurs, sorte d’Eldorado oriental, après les avoir endormis, d’où leur nom, avec une potion de chanvre, de haschisch.

Nous avons là-dessus un récit curieux de Marco Polo. Il parle d’ailleurs non d’Hassan, qui est du XIe siècle, mais d’un de ses successeurs, Alaodin, qui touche au XIIIe, et qui avait gardé le surnom de Vieux de la Montagne (au lieu de « le Seigneur de la Montagne », Cheik el Djebel).

« Le vieux, dit l’auteur, avait à sa cour des jeunes gens de dix à vingt ans, pris parmi ceux de la montagne qui lui paraissaient propres au maniement des armes, hardis et courageux. Il faisait, de temps à autre, donner à dix ou douze d’entre eux une certaine boisson qui les endormait, et quand ils étaient comme il demi-morts, il les faisait transporter dans le jardin. Lorsqu’ils venaient à s’y réveiller, ils voyaient toutes les [p. 236] choses que nous avons décrites ; enivrés de plaisirs, ils ne doutaient nullement qu’ils ne fussent en Paradis, et n’auraient jamais voulu en sortir. Au bout de quatre ou cinq jours, le vieux les faisait endormir de nouveau et apporter dans son palais. » Là ils racontaient à leurs compagnons les merveilles du Paradis.

Quelles étaient ces merveilles. Marco Polo les décrit :

C’était « un beau jardin, rempli de toutes sortes d’arbres et de fruits, et, à l’entour de ces plantations, différents palais et pavillons, décorés de travaux en or, de peintures et d’ameublements tout en soie. Là, dans de petits canaux, on voyait courir des ruisseaux de vin, de lait, de miel, et d’une eau très limpide. Il y avait logé des jeunes filles, parfaitement belles et pleines de charmes, instruites à chanter, à jouer des instruments, à danser. » Le vieux en faisait donc le Paradis. L’entrée en était impossible à ceux qu’il ne voulait pas y introduire (29).

Le château qui protégeait le jardin était celui d’Alamond ; il était au sommet d’une montagne escarpée. Hassan après s’en être emparé y avait fixé sa redoutable résidence. Il était situé sur les frontières de la Perse. Il y fit de grands travaux d’amélioration et parvint à rendre assez fertile le terrain inculte qui s’y trouvait. Il est probable que ce fut l’origine de la légende des jardins enchantés. C’est du moins l’opinion de Silvestre de Sacy (30).

Cet auteur croit aussi, en conséquence, et cela est encore fort vraisemblable, que les rêves du haschisch suffisent à rendre compte des impressions délicieuses de ceux qu’il endormait ainsi, sans invoquer, comme la légende, un transport réel dans des jardins enchantés. II cite à l’appui une intéressante description des effets du haschisch chez ceux qui en usent.

« Ils voient, y est-il dit, comme en songe, un grand nombre de magnifiques vergers et de belles filles pleines d’attraits et de charmes ; d’autres disent que, dans cet état, ils ne voient que les objets qui les frappent le plus ; ceux que l’aspect des vergers réjouit voient des vergers ; les amants voient leurs maîtresses ; etc (31).

Ainsi, nous serions en présence de rêves véritables qu’on prendrait pour des événements d’une certaine réalité, de rêves, méconnus comme rêves, au lieu d’événements réels comme dans les cas précédents, méconnus comme réels, et considérés comme des rêves (32). [p. 237]

IV

Enfin, nous avons réservé deux œuvres essentielles qui nous fournissent des documents précieux ; ce sont celles de deux voyageurs. Le plus récent, Abou Abdallah Mohammed, appelé généralement Ibn-Batoutah, né à Tanger, voyagea en Orient, dans l’Inde, en Chine, etc. de 1315 à 13491 et repartit ensuite de 1351 à 1354, il pénétra jusqu’à Tombouctou, traversant deux fois le centre de l’Afrique. Il recueillait des récits et des légendes sur son passage et pourrait être appelé il bien des points de vue un Hérodote arabe. Son récit fut paraît-il dicté.

Il raconta quelques rêves dans ses récits, et particulièrement des siens.

Il les appelle toujours des « Anecdoctes ».

C’est ainsi qu’il considère que ses voyages ont été prédits par un rêve ; comme il devait y penser cela n’aurait rien d’étonnant ; mais il semble étonné par son rêve qui lui fut interprété ; il est alors possible que ce soit le rêve qui ait déterminé sa tendance aux voyages.

« Cette nuit-là, pendant que je reposais sur le toit de la zaouïah, je me [p. 238] vis en songe porté sur l’aile d’un grand oiseau qui volait dans la direction de la Kibbah (33), puis dans celle du Yémen ; puis il me transportait dans l’Orient ; après quoi il passait du côté du midi ; puis il volait au loin vers l’Orient, s’abattait sur une contrée ténébreuse et noirâtre et m’y abandonnait. Je fus étonné de cette vision et je me dis : « Si le Cheikh m’interprète mon songe, il est vraiment tel qu’on le dit »… Le Cheikh m’appela et m’expliqua mon songe ; en effet, lorsque je le lui eus raconté, il me dit : « Tu feras le pèlerinage de la Mecque, tu visiteras le tombeau du Prophète, tu parcourras le Yémen ; l’Irat, le pays des Turcs et l’Inde ; tu resteras longtemps dans cette dernière contrée, et tu y rencontreras mon frère Dilchoid Alhindy qui te tirera d’une affliction dans laquelle tu seras tombé. (34) »

Il ne manquait pas d’observer les conseils dictés qui pouvaient lui être envoyés en songe :

« Pendant ma demeure à Keri-Mensa, je rêvais une nuit qu’un individu me disait : « O Mohammed, fils de Bathoutathah, pourquoi ne lis-tu point, tous les jours la sourah yâ sîn ? (35) » Depuis lors, je n’ai jamais manqué d’en faire la lecture tous les jours, soit que je fusse en voyage, soit que je fusse sédentaire (36). »

Ces avertissements, ces révélations du rêve, non seulement il les observait quand elles lui étaient faites, mais d’autres même en faisaient autant, lorsqu’ils étaient en jeu, comme le montre la curieuse anecdote suivante :

« Au temps de mon séjour à la Mecque, et pendant que j’habitais le collège Almeyhaffarigah, je vis en songe l’envoyé de Dieu assis dans la classe dudit collège. Il était placé près de la fenêtre grillée, d’où l’on aperçoit la noble ca’bah, et le peuple prêtait serment entre ses mains. Je voyais entrer le Cheikh Abou Abd Allah, appelé Khalil, qui s’asseyait devant le Prophète, dans une sorte d’accroupissement. Il mit sa main dans celle de l’envoyé de Dieu, en lui disant : « Je te prête serment sur telle et telle chose » et il en nomma plusieurs, entre autres ceci : Et que je ne renverrai aucun pauvre de ma maison sans lui faire un don. » Tels furent ses derniers mots. Quant à moi, j’étais surpris de son discours. » Il se demande en effet comment il pourra exécuter sa promesse étant donné le nombre aussi considérable des pauvres.

« Je le voyais en ce moment revêtu d’une tunique blanche et courte, un de ces habillements de coton appelé kafthan, qu’il avait l’habitude d’endosser quelquefois. Quand j’eus fait ma prière de l’aurore, je me rendis de bon matin chez lui, et je l’informai de mon rêve. Il s’en réjouit beaucoup et en pleura, et me dit : « Cette tunique a été donnée à mon [p. 239] aïeul par un saint personnage, et je regarde comme une bénédiction de la porter. » Après cela, je ne le vis jamais renvoyer un pauvre sans le satisfaire » (37). Ce pauvre Cheikh dut se ruiner, pour le rêve d’un autre, ce qui montre sa foi.

D’ailleurs, il y avait parfois des sanctions à ces avertissements :

« On raconte que le Seradj-Eddin occupa l’emploi de kadhi et de prédicateur à Médine pendant quarante ans environ. Après cela il désira retourner au Caire. Mais, à trois reprises différentes, il vit en songe l’envoyé de Dieu, et chaque fois le Prophète lui défendait de quitter Médine, et lui annonçait en même temps la fin prochaine de sa carrière. Il ne renonça point à son projet ; il partit et mourut dans un endroit appelé Souaïs (38), à trois semaines de distance du Caire, et avant d’y arriver. Que Dieu nous garde d’une mauvaise mort » (39).

Signalons encore J’histoire d’Abou Yakoub, gardien d’un verger, qui fut appelé par la bienveillance du roi « qui avait déjà vu en songe qu’il devait être mis en rapport avec ce dernier, et qu’il résulterait de l’avantage pour lui de la connaissance d’Abou Yakoub » (40).

Voici enfin un exemple de rêve qui donna la fortune à son auteur.

« Lorsque nous fûmes arrivés à Médine, Aly, fils de Hodjr, sus nommé, m’a raconté qu’il avait vu cette nuit là en songe quelqu’un qui lui dit : Ecoute-moi et souviens-toi de moi ». Il resta à Médine, et vint ensuite à Delhy. « Il se mit sous ma protection, et je racontai devant le roi de l’Inde l’anecdote de sa vision. Celui-ci ordonna de l’amener en sa présence, ce qui eut lieu. Il raconta cela lui-même au roi, qui en fut émerveillé et charmé » (41) et lui fit force présents.

A coté de ces rêves, Ibn Batoutah, entre autres histoires prodigieuses en raconte une qu’il ne faut pas laisser passer ; a propos du mausolée que l’on croit contenir le sépulcre d’Aly, le lieutenant de Mahomet, il signale le prodige de la « nuit de sa vie » (le 27 du Radjab) : on y amène sur le saint tombeau tous les perclus des pays environnants. Il y en a une quarantaine qui passent aussi la nuit ; à la moitié, ou à la fin de la nuit, tous les paralytiques se lèvent guéris, devant la foule en attente et se mettent à louer Allah. Toute la population connait ce fait, dit-il, et, s’il ne l’a pas vu, au moins a-t-il rencontré trois paralytiques qui attendaient cette nuit avec impatience (42).

Il y a là un phénomène qui semble très analogue aux faits d’incubation de l’Égypte chrétienne. Il est probable en effet que ces malheureux s’endormaient, et il y aurait donc la influence encore des rêves. — Le second auteur qui nous donne des documents sur les rêves est [p. 240] Macoudi qui naquit à Bagdad au début du dixième siècle. Il voyagea beaucoup, et en particulier dans l’Inde. C’est un géographe de valeur, c’est un Strabon arabe.

Il fut très érudit, visé dans toutes sortes de connaissances, et, en particulier il connait les philosophes grecs : il cite souvent Platon. Il dut les connaître surtout à travers l’Alexandrinisme.

Il parle expressément de la divination par les songes : « L’âme, lorsqu’elle est suffisamment préparée, devient comme la vision qui avertit fidèlement pendant le sommeil, et dont les prédictions se réalisent dans le cours des évènements » (43).

A ce propos il parle, en général, de la psychologie du sommeil et des songes. Et il déclare tout d’abord « qu’on n’est pas d’accord sur les songes. »

« Suivant les uns, dit-il, le sommeil est une préoccupation de l’âme qui la détache des choses extérieures parce qu’elle a rencontré des événements qui se passent dans son intérieur. » Le sommeil est donc « accidentel » quand il résulte de la non activité des sens, « absolu » quand il s’impose. Et il explique la pensée détachée des sens se développant dans toute sa puissance pendant le sommeil ; les formes des objets familiers se dessinent au hasard dans l’âme.

Le sommeil a été regardé par certains comme une des soixante et une parties de la prophétie.

Quelle sont dont les causes des songes ?

Il est à remarquer que chez les Arabes les deux opinions suivantes furent soutenues, l’une, plus proprement religieuse qui sera transmise par la Bible dans toute la pensée occidentale, l’autre, plus proprement philosophique, qui n’apparaîtra que sporadiquement, celle de l’origine surnaturelle des songes envoyés par des êtres supérieurs, et celle de l’origine naturelle, d’après laquelle les songes viennent de l’Ame qui, soit à une intuition de l’avenir, soit va converser avec des ancêtres instruits qui lui apprennent ce qu’elle doit savoir, comme chez les sauvages :

« A en croire certains philosophes, dit-il, les songes viennent en partie des anges et en partie de Satan, ce qu’ils veulent démontrer par cette parole de Dieu : Certes, ceux qui disent des choses mystérieuses sont envoyés par Satan pour affliger les croyants (Koran, LVIII, II). »

« D’autres, ajoute-t-il, ont enseigné que l’homme doué de la faculté de percevoir, ne devait pas être confondu avec le corps, qu’il en sortait dans l’état de sommeil et pouvait alors contempler le monde et les mystères qu’il renferme avec une lucidité égale à sa pureté » (44).

Nous pouvons aussi citer ce passage sur la signification du rêve, au point de vue des tempéraments : « L’opinion de la généralité des médecins dans cette question est que les songes sont engendrés par les humeurs [p. 241] fondamentales du corps humain et que chacun rêve selon son tempérament et sa force. Ceux par exemple qui ont le tempérament bilieux voient dans leur sommeil des jeux, de la fumée, des monuments funèbres, des torches, des monuments embrasés, des villes en flamme et autres choses de ce genre. Ceux au contraire chez lesquels domine la pituite voient en songe des mers, des fleuves, des sources, des étangs, des bassins, des canaux multiples, des flots dans lesquels ils nagent ou pêchent, et ainsi de suite. Ceux qui ont le tempérament mélancolique rêvent de tombeaux, de sépulcres, de morts, de pleurs, de gémissements : de lamentations, de cris, de choses effrayantes, de circonstances terribles, de cadavres enveloppés dans le suaire, de vêtements de deuil. Ceux qui ont le tempérament sanguin voient en songe du vin, de la liqueur de palmier, des fleurs au parfum suave, des palais, des salles de festin, des danses, des fêtes, des réjouissances, toutes sortes de divertissements, dont quelques-uns plus spécialement : des pas cadencés, des scènes d’ivresse, des vêtements rouges ou d’autres nuances, et tout ce qui se rapporte à la joie » (45).

A part la petite note orientale de la liqueur de palmier, on peut trouver ces considérations presque identiques à celles de la médecine grecque, de Galien, par exemple. Doit-on dire que celles-là proviennent de celles-ci. Il est de fait que les livres d’Aristote, d’Hippocrate, d’Artémidore et de Galien ont été traduits en arabe avant le VIIIe siècle, comme le montre le Eihrist, ainsi d’ailleurs que le traité perdu de Pythagore (46). Mais les Arabes ont attribué une place assez importante à l’interprétation des songes en médecine, comme le montrent les traités de Geber, dans la période alexandrine, d’Elkendy et de son disciple Sarakhty, du médecin perse Abou-hahl et Messihy, et du plus grand des médecins arabes, Razès (47). Signalons encore une étude de ce genre dans l’encyclopédie des frères de la Pureté (48). Et il semble bien que ce soit là une tendance propre aux Arabes : Ebn Abi Ossaïbiah, parmi les sources de la médecine, signale, à côté de l’inspiration divine, en seconde ligne, les songes, avant le hasard, l’observation et l’instinct (49). Enfin le fait que la médecine chinoise donne une série de règles très analogues aussi, et cela de toute antiquité, doit nous faire croire qu’il y a eu à toutes ces interprétations médicales une source orientale profonde, probablement commune, sans préjudice, bien entendu, des actions et réactions, des influences réciproques postérieures (50).

Nous ne sommes donc pas obligés du tout d’admettre l’origine grecque de ces traditions médicales.

Mais revenons au rêve plus proprement prophétique. [p. 242]

Quand Maçoudi parle de la divination, particulièrement dans le pays de Mareb, il déclare que le premier qui pratiqua cet art fut Satih le Gassanide. Cela nous montre que les diverses formes de l’art divinatoire n’étaient pas distinctes, comme dans cette orgie de sciences spéciales créées par les Grecs. La première fois, ce fut en dormant qu’il en eut révélation : Il était avec ses frères au pied d’une montagne, une nuit orageuse : Il poussa subitement un cri et annonça l’arrivée subite d’un fléau, disant qu’il l’avait reconnu à « ténèbres suivies de ténèbres dans une nuit des plus sombres ». Et en effet, peu après, une inondation torrentielle venue de la montagne emporta les troupeaux et faillit les faire périr.

Et, entre autres anecdotes surles devins Satih et Chikk fils de Saab, il cite en première ligne « l’histoire du Tobba himyarite, qui vit en songe un charbon sortir des ténèbres, tomber sur la terre embrasée, et y dessécher tous les réservoirs, puis l’explication que ces deux devins lui donnèrent de cette vision. Telle est encore l’aventure de Satih, lors du songe que firent les Mobed, et de l’ébranlement du palais (51). Mais il ne donne malheureusement pas de renseignements (52).

Au cours de son ouvrage, il lui arrive d’ailleurs de raconter une anecdote montrant bien quelle place on attribuait au rêve chez les Arabes.

Quelques historiens et chroniqueurs, dit-il, comme Médiani, Otbi, etc, racontent que Zobeïdah, la nuit même où elle devint grosse de Mohammed Emin rêva que trois femmes entraient dans son appartement et s’asseyaient deux à droite, et une à gauche. « L’une d’elle s’approcha et lui mit la main sur le ventre en disant : Il sera un roi orgueilleux, prodigue dans ses largesses ; son joug sera lourd et son autorité impitoyable. »

La deuxième dit : « Il sera un roi faible de volonté, sans prestige ni majesté, peu sincère dans son amitié ; il régnera en despote et sera trahi par la fortune. »       .

La troisième dit : « Un roi voluptueux, prodigue de sang, assailli par la révolte et avare de justice. »

Zobeîdah se réveilla, saisie d’épouvante ; elle ne se savait pas encore enceinte. La nuit où elle mit au monde Mohammed, elles lui apparurent à nouveau pendant son sommeil, s’assirent à son chevet et la regardèrent fixement.

Le première dit : « Il sera un arbre verdoyant, une plante admirable, un jardin florissant » ; la deuxième dit : « une source abondante, mais de courte durée et bientôt disparue » ; la troisième : « ennemi de lui-même, faible dans son pouvoir, prompt dans sa haine, il sera renversé du trône. »

Elle se réveille en sursaut ; mais une des gouvernantes de la maison vient la persuader que ce n’est qu’un accident du sommeil, un jeu des démons familiers. « Après le sevrage de mon fils, continue-t-elle, une nuit que je me mettais au lit, ayant près de moi son berceau, les trois femmes m’apparurent encore et dirent, la première : « un roi despote, [p. 243] prodigue, fou dans son langage, et courant à sa perte » ; la deuxième : « contredit dans tous ses discours, vaincu sur le champ de bataille, frustré dans ses désirs, malheureux et accablé de soucis. » La troisième acheva : « Creusez sa tombe, ouvrez sa cellule, déroulez son linceul, apprêtez son convoi ; la mort sera pour lui préférable à la vie. »

Je me réveillai troublée. En vain les interprètes des songes et les astrologues que je consultai me promirent pour lui une longue et heureuse vie, je tremblai… » (53).

Et en effet ce fils fut un roi guerrier qui fut assassiné.

Notons d’abord qu’il y a là encore un de ces rêves de femmes grosses, ou de jeunes mères dont la pensée toujours tournée sur l’avenir de leur enfant, ne sait qu’imaginer à leur égard, et assez explicables quand ils ne sont pas souvent inventés après coup, comme c’est peut-être le cas ici, pour fonder en quelque sorte dans le mystère l’origine des hommes devenus célèbres : on tient à ce que la naissance des hommes importants soit accompagnée de prodiges.

La remarque de la gouvernante rassurant sa maîtresse nous apprend que les rêves trompeurs sont attribués à des démons familiers, comme à Satan par les Chrétiens.

Enfin nous voyons qu’il y avait en Arabie des interprètes de songes, distincts des astrologues, ce qui montre un certain développement de l’onirologie en science autonome. Il n’est pas dit si ce fut sur ces rêves que ces interprètes fondèrent leur prévision optimiste. Il est curieux que la légende populaire les ait fait se tromper ainsi. Cela tient à ce que le bon sens naturel faisait préférer l’avertissement direct aux subtilités d’interprétation de ces devins.

— Les Arabes, nous l’avons vu, n’ont pas cessé de continuer la tradition orientale relative à la valeur prophétique des rêves. Inspiratrice de Mahomet ; cette tradition s’est renforcée par la législation coranique inspirée par le prophète. Dans la religion de l’Islam comme dans toutes les autres religions, et plus que dans quelques-unes, le rêve prophétique a acquis droit de cité.

La civilisation arabe, dans l’influence qu’elle exerce au moyen-âge, contribue alors à raviver encore la croyance du rêve dans les nations occidentales qui ont des rapports avec elle, et qui l’admirent vivement.

Il y a là un des facteurs nombreux et complexes de la croyance à la valeur prophétique du rêve, au moyen-âge, dans les nations occidentales, à côté des traditions bibliques et chaldéennes, gréco-latines et égypto­alexandrines, mais en seconde ligne seulement (54).

NOTES

(1) Cette étude est un nouveau chapitre de notre histoire de la croyance à la valeur prophétique du rève. Voici les études qui ont étè déjà publiées :
N. VASCHIDE ET H. PIÉRON. – The Prophétie dreams in Greek and Romanantiquily. The Monial January, 1901. p. 161-195. — La valeur prophétique du rêve dans la conception biblique. Revue des Traditions populaires. Juillet 1901, p. 345- 361. — La valeur prophétique du rêve d’après la psychologie contemporaine. Revue des Revues, 15 juin 1901, p. 630-645. — Le Rêve prophétique dans les croyances et les traditions des peuples sauvages. Société d’Anthropologie. 7 mai 1901. Bulletin, et Mémoires. p. 196- 206. — La croyance à la valeur prophétique du rêve dans l’Orient antique. Revue de Synthèse Historique. Octobre 1901. p. 151.-164. Décembre190t, p. 283-295. Février 1902, p.19-34.
Nous ferons paraître prochainement quelques mémoires sur le rêve prophétique dans la philosophie moderne — dans le moyen âge — chez les peuples Scandinaves — chez les peuples de l’Extrême-Orient — dans les traditions populaires — dans les superstitions intellectuelles contemporaines (spirites, etc.). Nous préparons aussi quelques études sur la psychologie des clefs des songes.

(2) JEAN GAGNIER. La Vie de Mahomet. Amsterdam. 1722, in-12, t. 1er. I. 1er, ch. 7, pp. 105-106. Il cite ABUL FEDA, p. 14, et GJANNABI, p. 37.

(3) GAGNIER. L. II, ch. I-XV, p. 197-262.

(4) GAGNIER. Ch. X, p. 234.

(5) GAGNIER. Ch. XIV, p. 262, GJANNABJ, p. 54, ABUL FEDA, p.32.

(6) GAGNIER. t. II. 1. V, ch. II, p. 1. GJANNABI, p. 155.

(7) Alcoran, Sur. 8. v. 27.

(8) GAGNIER. T. I, ch. III, p. 88-90. Il cite GJANNABI p. 33, AHMED BEN JOSEPH : sect. 4, AL-MONTEKI.

(9) GAGNIER. T. I, ch. I, p. 80 Cite Hyd, de relig. veter. Persac. p. 364.

(10) Anecdotes arabes et musulmanes depuis 614 ap. J.-Ch. Epoque de l’établissement du Mahométisme en Arabie par le faux prophète Mahomet, jusqu’à 1538, extinction du califat. Paris, Vincent. In-16, 1772.

(11) Anecdotes, p. 225.

(12) Anecdotes, p. 226.

(13) Anecdotes, p. 371.

(14) Anecdotes, p. 380.

(15) Id., p. 389.

(16) Anecdotes. p. 440.

(17) t Anecdotes, p. :)55.

(18) Anecdotes. p. 555.

(19) Mercure français, t. VIII, Année 1622.

(20) IBN BALATYR. — Extrait de la chronique intitulée. Kamel Alkvarykh in Recueil des historiens des croisades. Historiens orientaux. t . II, 1re partie, p. 100-101. Trad, Paris. Impr. nat. 1787. Folio.

(21) DJABARTI. — Merveillesa biographiques et historiques. Chroniques du cheikh Djabarti traduites de l’arabe par Abdulaziz Kahidey, étc. In·8°. Le Caire. Imprimerie Nationale, 1888, Paris, Leroux.

(22) Ib., t. II, p. 55, en l’an 1739 (1152 de l’Hégire).

(23) DJIBARTI. — t. Il, p. 290.

(24) DJIBARTI. — t. III, p. 219.

(25) Les Mille et Une Nuits. Trad. Galland, Ed. Garnier, Paris 1869, in-12. Les Voyages de Sinbad le marin, t. l, p. 246. Voir aussi t. I, p. 157-158 ; 161-165, t. Il, p. 405-425. Nous regrettons de n’avoir pu consulter en ce qui concerne les Mille et Une Nuits, la belle traduction Mardrus, qui n’est malheureusement pas achevée. Nous regrettons également de ne pas pouvoir donner, faute de place, tous les rêves prophétiques que nous avons pu remarquer.

(26) Ib., t. II, p. 458498, t. 1, p. 300-341.

(27) Quarante vizirs, 19° matinée.

(28) MARCO POLO. — Livre des vovages merveilleux. Trad. du vieux français sur le manuscrit original du XVe siècle dans la Justice et les Tribunaux. Paris, Didot. In-8° ·, 1888, ch. III, p. 98-102. Le récit est confirmé dans la tradition orientale par les Mines de l’Orient, III, p. 101. (Une miniature reproduite représente ce fameux jardin rempli de belles filles.)

(29) SILVESTRE DE SACY. Mémoire sur la dynastie des Assassins et l’étymologie de leur nom (lu le 19 mai 1809 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres). Histoire et Mémoires de l’Institut royal de France. Paris, Didot, 1818. 4°, XIV. (Classe d’histoire et de littérature ancienne), p. 56-62.

(30) PROSPER ALPIN. — De medicina ægyptorum, p. 257.

(32) Notre collègue de la Société d’Anthropologie, M. René Dussaud, a bien voulu nous écrire à la suite de notre communication. Il est d’avis que beaucoup d’exemples attribués aux Arabes le sont indûment, Les Mille et une nuits sont d’origine persane, le Vieux de la Montagne était persan. Le songe même du Prophète, plutôt une vision d’après M. R. Dussaud — est entièrement persan de facture. Il s’appuie entre autres sur les études de M. Blochet parues dernièrement dans la Revue de l’Histoire des Religions. En seconde ligne, M. Dussaud nous conseille d’être prudents sur l’emploi, — particulièrement dangereux pour lui —, des documents littéraires. Il croit que tous les rêves du haschisch par lesquels on expliquait le pouvoir surnaturel de Râchid ad du Sinân (le Vieux de la Montagne) sortent uniquement de l’imagination populaire. Râchid jouait des tours de passe-passe ; mais aucun des documents pouvant se rapporter à sa secte ne nous montre l’emploi du haschisch et il ne croit pas qu’il ait employé l’haschisch comme moyen envers des gens qu’il voulait rendre adeptes. L’action de Râchid en dehors de ses tours de passe-passe, (entre autres l’emploi des pigeons voyageurs etc.) était basée pour les initiés sur une doctrine très intéressante par laquelle il se donnait comme incarnation de la divinité, comme Dieu lui-même. Et avec une obligeance, pour laquelle nous lui sommes vraiment reconnaissants, il nous renvoie aux pages 7-8 et, 11 de son travail « Influence de la religion Nosairi sur la doctrine de Râchid ad-diu Sinân, publié dans le Journal Asiatique et nous, expédie en même temps le travail.

Nous remercions notre collègue pour cette confraternité si courtoise, mais nous osons croire que la question n’est pas aussi claire qu’il incline à le penser. Les documents manquent souvent et l’interprétation rigoureuse des textes est dangereuse à tous les points de vue. Nous connaissions l’opinion que les « Mille et une nuits » sont d’origine persane, mais il nous a semblé qu’elle n’est pas admise toujours comme telle ; bien au contraire. Nous avons pris connaissance de son travail et nous tiendrons largement compte quand nous publierons l’ouvrage complet de nos études sur la Psychologie de la croyance.

Nous le prions néanmoins de ne pas nous juger comme des orientalistes ; au contraire, nous sommes les premiers à décliner cette compétence, que nous a attribuée d’ailleurs quelques bienveillants critiques. Nous avons entrepris la documentation aussi complète que possible de la croyance dans l’humanité et, dans nos excursions historiques et bibliographiques, nous avons fait de longues étapes aux sources les plus autorisées, regrettant souvent qu’aucun spécialiste n’ait pensé à question d’une manière soutenue avant nos modestes contributions. Nous aurions été les premiers à en profiter.

(33) La Mecque.

(34) IBN-BATOUTAH. — Voyages. Texte et traduction par Defrémery et Dr Sanguinetti. Impr. nat 1858. In·8° 4 vol. (Société asiatique). T, I, p. 51-53.

(35) C’est le chapitre XXXVI du Koran.

(36) IBN-BATOUTAH. — T. IV, a. 430.

(37) 1 IBN-BATOl1TAH. — T. I, p. 349-315.

(38) Suez.

(39) IBN-BATOUTAH. — T. l, p. 277.

(40) IBN BATOUTAH. — T. l, p. 135.

(41) Id., t. I, p. 292-293.

(42) Id., t. I, p. 417.

(43) MUÇONDI. Les Prairies d’Or, Texte et traduction par C. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille. In-8°, Paris, imp. nat. 1861 (soc. asiat.) t. III, Ch. LII, p. 354.

(44) MUÇONDI. T. III, p. 362.

(45) Ibid., p. 360-362.

(46) LUCIEN LECLERC.- Histoire de la médecine arabe, in-8°, Paris, l876 1 vol. t. 1 et II. pp. 205-216-251. — Ebn Ali Ossaïliah relate Pythagore avec Porphyre et Jamblique. — Ilhag traduit Aristote en Arabe. — Haneiss traduit en Syriaque Aristote et Artémidore.

(47) Ibid., t. I, L. 1er p. 72, L. Il, p. 167, p. 295, L. IIl, p, 353, p. 357. Ces livres ont eu des traductions latines au moyen-âge.

(48) Ibid., t. II, L. III, p. 398.

(49) Ibid., t. I, L. I, p. 19.

(50) Cf. N. VASCHIDE et H. PIERON. — La psychologie du rêve au point de vue médical, in-12, Paris, Baillière 1902. Ch. I, p. 17, Ch. II, p. 23.

(51) MAÇOUDI. — T. III, Ch. LIlI, p. 394-395.

(52) Il en donnait dans deux antres ouvrages, que nous ne possédons pas sur les « Annales historiques » et l’« Histoire moyenne. »

(53) MAÇOUDI. — T. VI, Ch. CXIl. Khalifat de Mohammed el Emin p. 415. Cela s’est passé dans une tribu du Yémen.

(54) Nous n’avons pas prétendu faire dans cette étude, étalage d’une érudition orientaliste qui nous ferait totalement défaut : c’est la mise au point de quelques documents qui doivent servir à l’établissement d’une histoire et d’une théorie de la croyance.

— Nous avons respecté l’orthographe des mots chez les auteurs que nous citions.

 

 

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