Maurice Dide. Le Sommeil, les Rêves et l’Oniro-Critique. Extrait des « Mémoires de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse », (Toulouse), ouzième série, tome X, 1932, pp. 33-50.

Maurice Dide. Le Sommeil, les Rêves et l’Oniro-Critique. Extrait des « Mémoires de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse », (Toulouse), ouzième série, tome X, 1932, pp. 33-50.

 

Article dont l’objet réel semble être une violente charge contre la psychanalyse.

Maurice Frédéric Dide (1873-1944). Médecin neurologue, aliéniste et résistant français mort en déportation à Buchenwald. Il est à l’origine de la catégorie nosographique de l’idéalisme passionné, une des formes, parmi les délires passionnels, du délire de revendication caractéristique de certaines personnalités paranoïaques. quelques publications :
— Les idéalistes passionnés. Paris, Félix Alcan, 1913. 1 vol. in-16. Dans la “Bibliothèque de philosophie contemporaine”.
— Introduction à l’étude de la Psychogénèse. Essai de bio-psychologie évolutive. Paris, Masson et Cie, 1926. 1 vol. in-8°.
— Les émotions de la guerre. Paris, Félix Alcan, 1918. 1 vol. in-8°,
— (avec Guiraud Paul). Psychiatrie du médecin praticien. Avec 8 planches hors texte. Paris, Masson et Cie, 1922. 1 vol. in-8°. Nombreuses éditions.
— (avec JUPPONT P.). La métaphysique scientifique. Paris, Félix Alcan, 1924. 1 vol. in-16.
— La métaphysique scientifique. Paris, Félix Alcan, 1924. 1 vol. in-16.
— L’hystérie et l’évolution humaine. Paris, Ernest Flammarion, 1935. 1 vol. in-8°. Dans la « Bibliothèque de Philosophie scientifique ».

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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LE SOMMEIL, LES RÊVES ET L’ONIRO-CRITIQUE

par M. le Dr MAURICE DIDE

Le problème du sommeil a suscité de tout temps la curiosité des savants et des bateleurs. L’œuvre des premiers se poursuit méthodiquement et progresse par l’observation et l’expérience, tandis que les seconds, qui se croient inspirés d’intuitions illuminatives, attachent à la fonction onirique un sens occulte, une valeur prophétique, une origine mystérieuse.

Il paraît superflu de s’attarder sur les théories qui tout à tour prétendirent expliquer le sommeil.

L’hypothèse histologique suggérée par Mathias Duval et d’après laquelle la narcose serait due au relâchement des dentrites cellulaires du cerveau, ne compte plus guère de partisans. La conception toxique inspirée par l’évidente action soporifique de certaines substances telles que l’éther, le chloroforme, le chlorure d’éthyle, l’alcool, entre autres, ne paraît pas défendable. Il faudrait, pour que pareille explication fut valable, que l’identité entre le sommeil normal et l’onirisme toxique, fut établie ; or, le rêve s’observe pendant que nous dormons, tandis que nous subissons une période de rêves fantasmagoriques, sous l’influence du toxique, bien avant de nous endormir.

L’insomnie des intoxiqués n’est pas exceptionnelle.

Par contre la théorie instinctive du sommeil, défendue en [p. 34] 1905 par Claparède, prend de nos jours une valeur qu’on ne lui soupçonnait pas alors (1).

Après Cabanis, Sergueyeff, Myers, de Sanctis, Brunelli, Forster, Forel, Vogt, Claparède considère le sommeil comme une fonction positive du. Cerveau ; « Ce n’est pas parce que nous sommes intoxiqués ou épuisés que nous dormons : nous dormons pour ne pas l’être » (p. 278). Le sommeil dès lors fait partie de la fonction de défense dont j’ai longuement partie moi-même à propos des cycles globulaires dans le sang (2). De même qu’un instinct biologique augmente le nombre des globules blancs durant la digestion et prévient des intoxications, de même le sommeil joue un rôle prophylactique à l’égard du surmenage.

Quand il parle de l’analogie entre les actes réflexes et les actes instinctifs, Ed. Claparède semble avoir prévu la célèbre doctrine des réflexes conditionnels, qui domine, pour l’Ecole de Pavlow, les mécanismes cérébraux.

Les modifications circulatoires encéphaliques au cours de la narcose, doivent être considérées comme concomittantes et non causales.

« Les instincts, donc aussi le sommeil, ont pour substratum organique des réseaux de connexions nerveuses plutôt que des centres proprement dits. Il doit cependant exister quelque part un centre destiné à recueillir en dernier ressort les stimulations venues par les différents canaux sensoriels » (Claparède).

Vaschide (3) a vivement critiqué cette tendance : »Pourquoi ce besoin impérieux d’un centre du sommeil ? Il [p. 35] est vrai que des psychologues modernes ont localisé les émotions par inspection ou percussion du crâne ».

Or, le bien fondé de la prévision due à Claparède éclate aujourd’hui. On trouvera dans ce livre de Lhermitte (4) une documentation, d’une grande richesse, sur ce point ; Demole et Marinesco provoquent le sommeil en injectant une solution calcique dans le 3e ventricule. Gonzalo, R. Lafora et I. Sanz (de Madrid) arrivent à des résultats identiques en injectant du chlorure de sodium dans le 3e ventricule, tandis que le chlorure de potassium produit des effets inverses (agitation), et, chose curieuse, les hypnotiques puissants tels que le luminàl et le véronal, ne donnent, dans les mêmes conditions, qu’un sommeil tardif et passager. Shunichi Ito (5) localise la zone hypnogène dans la partie médiane du col du tuber cinereumet dans la substance grise de sa portion inférieure. Le sommeil serait provoqué par des lésions histologiques de cette région tandis que les excitations électriques ou mécaniques ne produiraient pas le même résultat.

Le problème n’apparaît pas comme résolu avec cette exactitude rigoureuse : un tuber cinereum, après insomnie incoercible ayant duré des mois, présentait de grosses altérations (6). Ces résultats d’allure discordante, loin de plaider contre la théorie de Claparède, la confirment. Il suffit que nous sachions les lésions de la région tubérienne, capables d’influencer toujours le sommeil d’une façon quelconque, pour que nous soyons autorisés à rattacher l’intégrité de la fonction à l’intégrité de la région.

Il faut distinguer les lésions légères des destructions étendues qui en l’espèce supprimeraient la possibilité [p. 36] d’inhibition du centre régulateur. C’est d’ailleurs exactement la conclusion à laquelle arrivait Lhermitte à propos d’une de mes communications (7) : les lésions sous-optiques et tubériennes s’accompagnant souvent de troubles de l’affectivité et de l’activité et d’autre part, dans les lésions siégeant aux environs du 3° ventricule, on note souvent des troubles de la régulation du sommeil (narcolepsie, insomnie rebelle, agitation).

Lhermitte dans ses travaux personnels montre les lésions pédonculaires, libérant les tendances imaginatives ; il explique ainsi les hallucinations visuelles observées au cours des destructions partielles du mesocéphale.

Les preuves anatomo-cliniques demandées à l’appui de l’hypothèse de Claparède se multiplient à l’envie. Plus même, on y découvre une explication des caractères fondamentaux du rêve : tendances aux concepts imaginés dont la succession est dominée par la libération d’états affectifs. C’est à ces deux ordres de faits que nous appliquerons maintenant notre attention.

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Le caractère imaginé du rêve rouvre le problème actuellement si controversé, des hallucinations.

Maury rapproche le rêve de l’hallucination psychopathique ; les perceptions oniriques sans objet sont suggérées par des sensations banales.

Mais le phénomène hallucinatoire se réalise autrement qu’à l’état de veille, puisqu’alors la perception illusoire s’intercale parmi des perceptions normales au lieu que durant le sommeil, en admettant même, avec Mourly Vold (8), le rôle prépondérant des mutations perceptives, les sens n’apporteraient à la conscience endormie que des [p. 37] données bien obscures. Cette obscurité favoriserait d’étranges transfigurations.

Alfred Maury et le marquis Hervey de Saint-Denis rapportaient déjà aux spectres contractibles, perçus lorsqu’on ferme les yeux, l’origine des hallucinations visuelles du sommeil : une bougie allumée provoquera, d’après Tissier (9), le rêve d’Alexandrie en feu, et, comme le fait remarquer Bergson, en parlant des visions virginales suscitées par les rayons lunaires : « ne serait-ce pas ce qu’exprime la fable d’Endymion, le berger à jamais endormi que la déesse Selené (autrement dit la lune) aime d’un profond amour » (10).

Mourly Vold va plus !loin et fait intervenir des associations perceptives qui, chez le dormeur, détermineraient des hallucinations visuelles à point de départ kinesthésique (Mouvements passifs ressentis).

Si le terme d’image, dont il fut tant abusé, conserve un sens, il s’appliquera aux formes visuelles et l’on demeure dans le réel pragmatique en assignant aux rêveurs une tendance aux représentations visuelles intensifiées ; elles appartiennent au groupe des opsophiles(11) (amis de la vision) (Quercy), opposés aux néophènes, c’est-à-dire, pensons-nous, aux hyperendophasiques de Ballet, aux hallucinés psychiques de Baillarger et aux psychomoteurs de Séglas. Le dormeur ne prononce en rêvant que quelques syllabes incompréhensibles ; il s’en tient à l’ébauche des gestes. L’intervention du sens auditif dans l’orientation du rêve paraît accessoire.

La situation prééminente de la fonction visuelle établit entre l’onirisme et l’hystérie un nouveau lien (visions mystiques, hallucinations intenses à la fin des crises convulsives et au cours d’états d’hypnose suggérée).

Le passage de l’erreur passionnelle à l’interprétation [p. 38] délirante, confirmée par l’hallucination sensorielle (12), fut expressément indiqué par Kant (13).

La formule suivante résumera les caractères distinctifs dominants des diverses modalités psychiques envisagées : l’homme normal éveillé pense par signes abstraits spécifiques ; le délirant confère à ces signes un symbolisme de plus en plus étendu, avec tendance à l’objectivation auditive ; le dormeur, voisin de l’hystérique, pense plutôt par images orientées vers l’objectivation visuelle.

Le sommeil normal consiste psychologiquement en un relâchement des contraintes intellectuelles. « Quand nous veillons, dit Aristote, nous vivons dans un monde commun, quand nous rêvons, chacun de nous possède son monde propre ». Cette pensée comporte à nos yeux une valeur très étendue : l’homme éveillé ne peut jouir et souffrir que suivant une mesure commune. Mais endormi, il continue à vivre, isolé du monde par l’occlusion des [p. 39] sens ; il construit, suivant le hasard des représentations, un monde virtuel qui ne survivra pas à son actuelle fantaisie.

L’unité humaine se forge par la succession des conflits de notre moi intérieur cenesthésique, sentimental, révélateur de durée continue ; elle résiste au défilé kaléidoscopique des reflets, dans la conscience claire, du non-moi spatialisé. Cette unité se reforme dans les représentations, parce que chacune fut dotée, lors de son annexion, d’un coefficient instinctif ou sentimental.

Lorsque sous l’influence de la fatigue périodique se résout l’effort d’unité consciente, que résume la personnalité, lorsque s’estompent les échos extérieurs et que notre moi obscur atténue ses poussées passionnelles, un jeu de constructions arbitraires groupe les matériaux interchangeables des réminiscences imagées, dotées de valeur fictives au gré flottant des désirs et des craintes libérées dans le rêve.

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L’incontestable originalité de l’École de Régis fut de marquer l’importance de l’étiologie toxique et infectieuse des délires oniriques ; toutefois l’anatomopathologie corticale attira l’attention sur les mécanismes intellectuels et le syndrome confusion, par obnubilation perceptive, fit un peu oublier le côté affectif du problème, dont nous avons ailleurs tenté de souligner l’importance. L’étude de l’onirisme pathologique se prête, mieux que le rêve normal, à l’expérience, puisqu’on peut ‘agir sur les sens d’un sujet qui semble sensoriellement éveillé et mentalement soumis aux lois du sommeil ; et cependant les perceptions du monde extérieur demeurent floues, incertaines, tandis que les créations de l’esprit malade semblent précises.

Une sensation cenesthésique pénible, une perception kinésique ou olfactive se transposent dans l’ordre visuel : les exemples suivants figurent dans notre livre avec [p. 40] Guiraud (14) : nous souffrons du pied et nous voyons un ballet exécuté par des danseuses munies d’étranges pansements (transposition visuelle de sensations kinétiques et de perceptions douloureuses) ; une malade voit sa mère le ventre percé d’un couteau : elle souffre elle-même de l’ovaire (transposition visuelle d’une douleur interne) ; une jeune femme atteinte de fièvre typhoïde se désespère à l’idée qu’elle devra absorber plusieurs tasses de lait dans la journée ; elle voit alors sur des tablettes irréelles, étagées autour de la psyché de sa chambre, des tasses de lait par douzaines qui se remplacent sans cesse et qui toutes lui sont destinées. La fragmentation de la personnalité apparaît chez la même malade au moment de complications péritonéales : elle voit alors sa mère atteinte de météorisme abdominal, couchée sur un lit voisin du sien et s’afflige de la savoir également malade.

Mais il s’en faut que ces objectivations visuelles gardent toujours cette netteté, elles sont sujettes au phénomène de la coalescence, c’est-à-dire que plusieurs impressions pénibles s’associent pour former un être monstrueux. Une femme que la passion haineuse d’une subordonnée de son mari fit souffrir, voit durant un onirisme maladif un cheval méchant, cherchant à la frapper de ses pieds antérieurs tandis que sa tête reproduisait l’image de son ennemie. Selon toute vraisemblance les monstres hétéroclites, qui peuplent les légendes, sont nés de semblables cauchemars. On constate parfois aussi des échanges d’attributs moraux. Dans un rêve où se rencontrent une tourterelle et un crapaud, une jeune fille et un monstre chinois, la tourterelle et la jeune fille deviennent des êtres répugnants et hostiles.

Déjà nous avons découvert un fil conducteur entre ces scènes pénibles : un état affectif de préoccupation égocentrique dramatisé ; le délire professionnel fait vivre au [p. 41] charretier une scène où ses chevaux ne peuvent démarrer son véhicule embourbé, puis, brusquement pris d’angoisses organiques, il se voit entouré de rats, d’araignées, il veut fuir, mais la scène change encore et une armée de policiers le poursuit, vient-il à se calmer un peu, la crainte d’une accusation de crime lui fait voir ses mains couvertes de sang et c’est alors une succession d’épisodes cinématographiques, de cour d’assises, d’exécution capitale, de tortures infernales, dans lesquelles il joue toujours le premier rôle.

L’onirisme hystérique diffère de l’onirisme toxique par sa monotonie et sa stéréotypie. Les exemples classiques, que l’histoire nous en apporte, semblent calqués les uns sur les autres. Les épidémies notées chez les religieuses de Loudun, de Louviers, de Toulouse, de Sainte Brigitte, offrent toutes les mêmes scènes de possession démoniaque (15). Ou bien ce sont ides accès d’onirisme sexuel au cours desquels des filles revivent une scène de viol dont elles auraient été victimes (16), à moins que, comme nous l’avons observé chez un souteneur, les crises se terminent par une scène vécue où il reproche à sa maîtresse d’avoir distrait une partie de son gain, la frappe passionnément, puis la possède. Parfois l’onirisme hystérique apparaît plus circonscrit encore, comme dans le cas publié, à notre instigation, par Paul Kahn (17) où un état de demi-stupeur se trouve entrecoupé par la vision nette et douloureuse de la bien-aimée. En tout cas, tous les phénomènes de cet ordre observés aux armées appartiennent à la suggestibilité et peuvent être évités. De même que l’onirisme toxique, l’onirisme hystérique affecte en général un caractère pénible, mais cette règle comporte des exceptions, notamment en ce qui concerne l’onirisme mystique.

La signification des états se rapprochant de la psychologie [p. 42] du sommeil nous paraît constante : l’onirisme toxiinfectieux correspond à une réaction de défense et réalise par l’isolement temporaire du monde extérieur, une possibilité de récupération physique pour l’organe cérébral surmené et compromis dans ses forces vives.

L’onirisme hystérique procède par imitation pithiatique et ce serait une lourde erreur que de lui assigner une pathogénie analogue à celle de la confusion hallucinatoire, décrite chez les épileptiques par Olshausen, dont la nature congestive et toxique semble hors de doute. Le modèle que copie l’hystérique, avec plus ou moins d’habileté, est en lui-même ; il le trouve dans l’analyse inconsciente de son propre sommeil. Si l’absence de fièvre et de tout signe physique ne suffisait pas à distinguer l’onirisme confusionnel de l’orinisme hystérique, la psychologie nous apporterait un argument décisif : à l’incohérence affective du premier s’oppose la fixité mélodramatique du second, merveilleusement représenté dans le délire de Lady Macbeth. Mais ce symptôme, si pithiatique soit-il, équivaut également à un besoin de protection, il représente un refuge contre les menaces imminentes, il utilise une tendance mimétique réelle et vise à impressionner, à susciter la compassion, la sympathie, peut-être même la crainte ; il veut échapper à une obligation collective.

Mimes nés, les hystériques se rapprochent des méthodes cinématographiques et réalisent avec une étonnante virtuosité le découpage, la surimpression, les transpositions spatiales et temporiques ; ils semblent attirés également par les procédés d’accélération et de ralentissement du rythme, autant que par les méthodes qui visent à atteindre le comique par l’absurde, grâce à l’arrêt suspensif des actes et des gestes, au mépris des lois fondamentales de la pesanteur. Comme dans l’art de l’écran, l’expression orale demeure accessoire et c’est par l’intensité et la vivacité des objectivations visuelles qu’ils réalisent leurs émotions outrées.

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[p. 43]

La vie diurne subordonne, sans doute, la joie et la tristesse aux alternatives de libération et de contrainte. Mais parmi ces dernières interviennent au premier chef les états physiques ; qui songerait après Voltaire, Cabanis et Maine de Biran, à méconnaître l’influence de notre tube digestif, de notre foie, de notre organisme en un mot, sur notre humeur ?

Plus que durant la veille les états cenesthésiques dominent les sentiments du rêve, ils y exercent leur autorité sans contrôle, sans rectification possible de la conscience.

Mais comme la cenesthésie normale demeure inconsciente, l’équilibre n’aura chance d’être rompu que par des états pénibles, générateurs de tristesse.

Passons aux rêves euphoriques et en particulier à ceux où nous pensons voler. On se sent, dit Bergson, « voler, planer, traverser l’espace sans toucher terre. En général (ce rêve) quand il s’est produit une fois, tend à se renouveler et à chaque expérience on se dit : j’ai rêvé que j’évoluais au-dessus du sol, mais cette fois je suis bien éveillé. Je sais maintenant, et je vais montrer aux autres qu’on peut s’affranchir des lois de la pesanteur » (18).

On ne peut que s’incliner devant l’art prestigieux qui permet à ce Maître d’être égal à lui-même dans ses impressions familières et dans ses synthèses métaphysiques ou morales.

Et pourtant l’argumentation qui suit ne nous convaincra pas : « vous pensez voler parce que vos pieds manquent de point d’appui alors que vous croyez être debout », dit Bergson. Mais pourquoi, remarquerons-nous, cette sensation négative alors que nous nous trouvons couchés sur le côté ou sur le dos ?

Comme ce rêve se reproduit, pour nous, plusieurs fois par an, il nous fut loisible d’en étudier le mécanisme. Il dépend d’un état cenesthésique agréable, fluide, léger, sans [p. 44] contrainte, sans lourdeur, comme on le note lorsque le repos a dissipé la fatigue. Il se produit à l’heure de la nuit où la digestion s’est heureusement terminée et coïncide avec les époques tempérées où l’atmosphère calme, privée de vent violent, permet de dormir sans être surchargé de couvertures. C’est donc, selon nous, l’ambiance favorable qui permet, en rêve, la réalisation d’un des désirs éternels de l’humanité.

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Les auteurs les moins qualifiés pour se targuer de science dénomment depuis longtemps l’étude des rêves : Onirocritique ; étymologiquement, cela veut dire discussion sur le sommeil. L’ampleur prise actuellement par ce genre d’investigations, leur généralisation aux problèmes sociaux, ne se justifieraient que si ces disciplines reposaient sur des expériences probantes.

Les tendances mystiques de la pensée primitive cherchent dans le rêve les moyens de présager l’avenir ; elles appartiennent aux sciences occultes. D’autres méthodes très voisines, visent à révéler les mystères de l’inconscient. Enfin la, méthode expérimentale aborde le mécanisme intime de la pensée onirique, c’est d’elle que nous avons tiré les documents positifs touchant les libérations affectives et leurs conséquences sur la pensée imaginée, les hallucinations visuelles oniriques et vigiles.

Science fort ancienne, l’onirocritique, sorte de religion dans les sociétés primitives, reste actuellement en honneur. Pour interpréter l’insaisissable fluctuation des sentiments individuels, une discipline assigne aux songes un sens précis et constant ; ainsi la formation du langage traduisait à ses débuts, l’effort pour affecter aux symboles, conventionnels une valeur permanente et non plus variable d’un jour à l’autre.

Les initiés, habiles en l’art des présages, attribuent à chaque souvenir onirique une signification infaillible.

Toutefois, pour réussir dans cette spécialité, l’intuition [p. 45] des préférences ou des angoisses actuelles du rêveur semble indispensable. Les questions posées se rapportent toujours à la santé, aux triomphes matériels ou amoureux ; l’interprétation du songe deviendra d’autant plus vraisemblable que l’oracle aura démêlé les chances de survie ou de succès de son client.

Socrate entendant en rêve le vers d’Homère : « Tu verras dans trois jours ces fertiles contrées », se trouvait en prison et condamné ; découvrir dans ce songe le présage d’une mort prochaine par allusion aux Champs-Élysées n’est qu’un jeu d’enfant. « Sylla était mourant quand il rêva que la Parque l’appelait. Ce ne fut pas le rêve qui fut la cause de la mort, mais la crainte de la mort qui fut la cause du rêve » (19).

L’adhésion d’Aristote et de Platon à l’oniro-critique ne nous convaincra pas plus que les « pronostics » d’Hippocrate (20), conseillant de courir en rond si l’on rêve d’étoiles et de courir en long si le soleil nous apparaît en dormant la nuit.

Galien n’est pas mieux inspiré quand il pense qu’un rêve d’incendie dépend de la bile jaune, ou qu’une vision de fumée provient de la bille noire, tandis que l’eau et la glace doivent faire craindre glaires et pituites.

En dépit de son dogmatisme apparent, l’onirocritique interprète ses résultats tantôt à la lettre, tantôt suivant un sens inversé, de sorte que le même présage devient néfaste ou favorable au nom de principes révélés au seuls initiés.

L’ancienne science des rêves suppose donc une inspiration surnaturelle, mais il semble que les interprétations auxquelles elle donne lieu doivent demeurer littérales si elles s’appliquent à des interventions divines au lieu qu’elles reposent sur le principe de l’antithèse si l’on présume une action satanique. [p. 46]

Ces méthodes équivoques codifient les tendances d’une navrante crédulité. Pour Arthémidore, contemporain d’Antonin le Pieux, si vous rêvez qu’une montagne vous écrase, craignez une proscription ; songer qu’on devient aveugle, prédit la perte des enfants ; le sommeil est-il hanté de cadavres on peut prévoir un mariage, terme inévitable des plaisirs terrestres ; les fleurs signifient prospérité au lieu que les trésors font augurer les soucis.

On méconnaîtrait la sagacité des anciens en supposant universellement admis ces enfantillages. Les railleries qu’inspirent à Cicéron ces croyances vulgaires témoignent d’un scepticisme cultivé qui ne détonnerait pas de nos jours.

Dans leurs savantes études Piéron et Vaschide, rappellent le caractère prophétique attribué aux rêves chez les orientaux (21), les hébreux (22), les grecs, les romains (23) et les sauvages (24).

Malgré le développement de l’instruction contemporaine, cette croyance demeure aussi ancrée que jadis. Comparez la vente en librairie de l’Éthique ou même des œuvres de Schakespeare, de Molière ou de Dante, à celle de la « véritable clef des songes » et vous serez fixé sur le degré de la crédulité humaine. Dans les plus humbles quartiers des petites villes, s’il n’existe qu’un livre dans les maisons d’ouvriers, ce sera celui où l’on apprend que rêver de serpent annonce la mort, que les singes signifient folie, l’eau claire bonheur, l’eau trouble malheur, une promenade [p. 47] dans un jardin grossesse, un chien fidélité, un chat trahison, un poisson dans l’eau richesse.

Tous ces présages peuvent s’expliquer dans une certaine mesure par le caractère attribué au animaux ou les associations d’idées habituellement suggérées par les objets : l’agitation du singe, la fidélité du chien, lia traîtrise du chat sont notions banales ; les métaphores exprimant la pureté par l’eau, les manœuvres perfides par la pêche en eau trouble, ne nécessitent aucune explication.

Puisque ces rêves sont envoyés par Dieu, il suffit d’en déterminer la valeur exacte pour se préserver des injustes atteintes de la destinée.

On pourrait traiter par île mépris hautain ces billevesées, elles nous serviront du moins de terme de comparaison avec des méthodes contemporaines, défendues en vertu de sophismes aussi évidents. Les unes et les autres attirent à elles la foule crédule dont le mysticisme a soif de consolations et de garanties sur l’avenir.

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Une filiation évidente relie l’onirocritique, science occulte, à l’étude psychanalytique des rêves.

L’École de Freud adopte une méthode nouvelle plus scientifique d’allure : elle tient compte des travaux anciens d’Haffner, de Weigandt, de Mass, qui, à des variantes près, considèrent les rêves comme l’expression de sentiments libérés et imaginés.

D’autre part l’évocation onirique de souvenirs très anciens, qu’on penserait oubliés, soulignée par Maury, Delbœuf, Vashide et d’autres, se trouvera largement utilisée par la psychanalyse : on recherchera, par l’analyse des rêves, les émotions génitales pré-pubères dont la révélation sera précieuse pour les pansexualistes.

Concédons, si l’on veut, d’indiscutables hypermnésies durant qu’on dort. En déduirons-nous d’abord que des souvenirs sexuels infantiles — si tant est qu’ils existent [p. 48] — pourront se trouver évoqués par la seule volonté psychanalyste ?

Le terrain où l’on va bâtir un colossal monument se montre au sondage singulièrement fragile. Mais poussons la condescendance jusqu’à ne pas tenir compte de ces réserves de prudence que tout architecte soucieux de la solidité de son édifice doit discuter.

On va vous proposer maintenant d’explorer les caves de l’inconscient et d’y découvrir, grâce aux vagues lueurs qu’y laissa la conscience quand elle s’y aventure, les forces obscures de l’instinct, sur les poussées duquel la culture verrouille sévèrement les barrières de la tradition.

Par quel sortilège prétend-on attendre de facultés intellectuelles tout pouvoir pour élucider l’inconscient ?

Freud a bien senti la faiblesse d’une technique qui prétend révéler la poussée instinctive grâce à des mots. Il tourne la difficulté en soumettant ces verbalismes à des généralisations si étendues que l’on peut dresser trois séries dans les vocabulaires humains, l’une symbolysant les organes mâles, l’autre les organes femelles, la troisième l’union des sexes.

Ces thèmes fondamentaux de l’impulsion instinctive se préciseraient à la faveur des incursions de la conscience munie de ses techniques verbales dans l’inconscient. La restitution ultérieure des concepts ou des termes qui les expriment, maintenant chargés d’un potentiel instinctif, va exciter la subtilité du psychanalyste ; c’est dans ce but qu’il placera son client dans la rêverie, par le silence préalable, la pénombre et le mystère. L’interrogatoire d’un psychologue invisible donnera alors tous ses fruits.

Les mythes, émergent des désirs d’abord un peu vagues des âmes jeunes ; après avoir affecté une allure incertaine, ils se précisent en des légendes, bientôt ils prendront corps et feront partie des traditions révélées ; qu’on nous pardonne de découvrir une évidente analogie entre [p. 49] cette évolution d’un concept mystique et la formation de la psychanalyse elle-même.

Une transposition de valeurs semble avoir voulu précipiter aux enfers, la raison, le jugement, le sentiment social et familial, tandis que les ruées de la Libido acquéraient une exclusive valeur positive. L’antagonisme bien marqué met en scène le combat entre notre volonté de puissance et la contrainte collective haineuse masquée de civilisation. Tout cela nous paraîtrait attrayant au point de vue littéraire, à la condition qu’on ne prétendit pas l’ériger en système d’exploration et que surtout on ne nous apportât pas cette ridicule fiction de notre conscience émigrée dans l’inconscient et en rapportant, comme un facteur pliant sous le fait de la correspondance, les messages rédigés en style mystérieux par l’instinct.

Hélas ! la bonne foi des psychanalystes ne fait pas question. Ils sont convaincus au point que, suivant un procédé mieux à sa place au tribunal de l’inquisition que dans un interrogatoire de prétention scientifique, Freud affirme la nécessité de faire admettre certains faits inexistants, dont la croyance correspond aux nécessités de l’analyse.

Edgar Michaelis (25) réprouve le procédé de confrères s’affirmant, un peu comme des bateleurs, en possession de la clef des mystères inconscients et de la science mystique qui leur permet de lire dans la pensée, la vie et les rêves comme en un livre ouvert. Et que dire du « transfert » capable d’attirer sur son médecin une dilection sentimentale du sujet propre à obnubiler sa critique rationnelle. Que le thérapeute console, c’est parfait, mais qu’il y prétende en accaparant à son profit un peu de la libido disponible, voilà qui nous semble singulièrement scabreux.

Quelle confiance peut-on accorder en tout cas à une méthode reposant sur la suggestion autoritaire et sentimentale [p. 50] exercée sur des malades dont l’un des attributs fondamentaux réside dans la suggestibilité ?

Les professionnels de l’oniro-critique ancestrale, interprètent, nous le savons, les rêves dans un sens faste ou néfaste ; les psychanalystes admettent aujourd’hui au moins deux interprétations des rêves et des mythes : l’une littéraire, positive, conforme à la tendance révélée d’après la technique classique, équivalente au « soi instinctif » et l’autre symbolique, négative, dévoilant à peu près le contraire des résultats fournis par l’analyse. Après avoir défini le rêve : « une expression constante des désirs du « soi » refoulés », Freud admet depuis quelque temps (26) la libération d’un sentiment de défaite et de souffrance rattaché au « moi » préconscient. Ceci semble correspondre au « « rêve hypocrite », homologue du masque dont, suivant le Maître, chacun affuble sa propre personnalité, puisqu’elle ne dévoile plus à elle seule les mystères de l’inconscient et suppose la connaissance préalable du caractère individuel (27).

Mais selon que vous serez enthousiaste ou réservé, optimiste ou indifférent, que votre personnalité s’affirmera forte et originale ou malléable et ondulante, vos rêves la refléteront au travers de leurs images imprégnées d’émotion.

On ne peut rien attendre de plus de l’onirocritique Freudienne. C’est à nos yeux trop peu de chose pour légitimer l’étude d’une science prétentieuse.

Les hystériques assiégeant la porte des psychanalystes, comptent parmi les héritiers lointains des névropathes de l’ancienne Grèce qui couchaient dans le temple d’Esculape pour y recevoir des Dieux, durant leur sommeil, le soulagement de leurs souffrances imaginaires.

Notes

(1) Edouard CLAPARÈDE : Esquisse d’une théorie biologique du sommeil. Archives de Psychologie, t. IV, nos 15-16, février-mars 1915.

(2) Maurice DIDE : Le sang au point de vue bactériologique, cytologique et expérimental chez les aliénés. Congrès de Lille, 1906.

(3) VASCHIDE : Le sommeil et les rêves, 1 vol., Flammarion, 1911, p. 21.

(4) LHERMITTE : Le sommeil, 1 vol. de 211 p. chez Armand Colin. 1931.

(5) SHUNICHI ITO : Das tuber cinercum und der Schlalf, Fukuoka Ikwadaigaku Zassi, vol. XXIV, n° 5, mai 1931. p. 36.

(6) Maurice DIDE et Henri DENJEAN : Plaque de méningite tuberculeuse de la région tubérienne. Encéphale, 1931, n° 3, pp. 181-197.

(7) Maurice DIDE : Syndrome d’agitation et d’insomnie continue.Annales Médico-Psychologiques, 2 juillet 1928.

(8) Mourly VOLD : expérience sur les rêves, en prticulier d’origine visuelle et optique. Christiania 1896.

(9) P.-L. TISSIÉ : Les rêves, 1 vol., Alcan, 1890.

(10) BERGSON : Énergie spirituelle, 1 vol., Alcan, 1922, p. 94.

(11) QUERÇY : L’hallucination, 2 vol., Alcan, 1932.

(12) Maurice DIDE : L’automatisme psychopathique est une résultante et non une cause. Encéphale, n° 1, 1928.

(13) KANT : I’Anthropologie. Trad. Tissot, Paris, 1863.
Loc. cit., p. 400 : « Les rêveurs de la sensation ne vont pas sans quelque parenté avec les rêveurs de la raison. Au nombre des premiers doivent être ordinairement comptés ceux qui ont parfois affaire avec les esprits par la même cause précisément que les rêveurs de la raison, c’est-à-dire parce qu’ils voient quelque chose que ne voit aucun autre homme en bonne santé et qu’ils font personnellement commerce avec des êtres invisibles à quiconque malgré une haute acuité sensorielle. La dénomination de « rêveries », si l’on suppose que les phénomènes pensés se réduisent à de pures chimères, convient en ce sens que les unes et les autres sont également des images factices qui cependant trompent les sens comme de véritables objets. » Plus loin Kant marque en quelques mots les liens qui unissent le rêve au délire : « Celui qui dans l’état de veille s’enfonce dans les fictions et les chimères qu’enfanta son imagination féconde au point de consacrer peu d’attention à l’impression des sens qui l’intéressent le plus en ce moment, est traité avec raison de rêveur éveillé. Il suffirait en effet que les sensations des sens perdissent encore de leur force pour qu’il y eût sommeil et que les précédentes chimères fussent de vrais songes. »

(14) DIDE et GUIRAUD : Psychiatrie du médecin praticien. Masson. 2e éd., 1929, pp. 302-306.

(15) BRIQUET : Traité de l’hystérie, 1 vol., Paris, 1859, p. 429.

(16) MAIRET et SALAGER : La folie hystérique. Montpellier 1910.

(17) Paul KAHN : Un cas d’hypnose délirante par émotion amoureuse. Rev. intern. de Méd. et de Chirurg., mai 1918.

(18) BERGSON : L’énergie spirituelle, 7° édition, p. 96, 1 vol., Alcan, 1922.

(19) J.-B. SALGUES : Des erreurs et des préjugés répandus dans la société, 1 vol., Paris, 1810, p. 52.

(20) HIPPOCRATE : De insomnis, chap. IV et V.

(21) PIÉRON et VASCHIDE : La valeur prophétique du rêve dans l’Orient antique. Revue de synthèses historiques, octobre-décembre 1901, février.

(22) PIERON et VASCHIDE : Rêves prophétiques dans la conception biblique Revue des traditions populaires, 7 juillet 1901. [en ligne sur notre site]

(23) PIERON et VASCHIDE : Prophétie dreams in Greak et Roman antiquity. The Monist, janvier 1901. [en ligne sur notre site]

(24) PIERON et VASCHIDE : Rêves prophétiques des peuples sauvages. Bull. de la Soc. d’anthropol., Paris, 7 mars 1902, pp. 193-205. [en ligne sur notre site]

(25) Edgard MICHAELIS : Freud, son visage et son masque, 1 vol., Rieder, 1932, p. 61.

(26) FREUD : Au delà du principe du plaisir 1919.

(27) JESSEN : Traité de Psychologie, 1856 : « Le contenu du rêve est toujours plus ou moins déterminé par la personnalité individuelle, l’âge, le sexe, la situation, la culture, les habitudes, les événements et les expériences de toute la vie. » p. 530.

 

 

 

 

 

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