Marcel Déat. Réflexions sur la paramnésie. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologiques », (Paris), 1922, pp. 412-424.

deatcoeurreves0002Marcel Déat. Réflexions sur la paramnésie. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologiques », (Paris), 1922, pp. 412-424.

Marcel Déat (1894-1955). Agrégé de philosophie, journaliste et intellectuel, il est surtout un homme politique. Il fut deux fois ministre, mais glissa malheureusement vers les idées fascisantes et fit partie du gouvernement de Vichy. La plupart de ses écrits sont d’ailleurs politiques. A notre connaissance seulement deux nous intéressent, celui que nous mettons en ligne et un autre :
— L’interprétation du rythme du cœur dans certains rêve. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologiques », (Paris), 1921, pp. 555-557. [en ligne sur notre site]

Dans ce textes l’auteur propose, comme critique de l’inévitabilité de Bergson une théorie qu’il nomme la résonance intérieure.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 412]

RÉFLEXIONS SUR LA PARAMNÉSIE

Au degré d’ampleur où est parvenue la bibliographie de la question, quiconque vient y ajouter une fiche mériterait une amende. Et quiconque, après M. Bergson, paraît vouloir reprendre ce sujet, n’a point d’indulgence à espérer. C’est donc avec le tremblement qui convient que nous nous résignons à cette double audace.

Réserves.

Disons tout de suite que nous n’espérons pas enrichir la description du phénomène, du moins ce qu’on peut appeler son dessin extérieur. L’élégante précision de M. Bergson coupe court à la paraphrase. Rappelons simplement les traits que signale son analyse : impression « qu’on va avoir su » ce qui est en train de se produire, semi-dédoublement en spectateur et acteur, sentiment d’inévitabilité, non localisation dans un passé défini, certitude d’un recommencement intégral et conscience que c’est une illusion, instantanéité dans l’apparition et la disparition, et quelques autres points de moindre importance.

Avant de nous en prendre à la solution même de M. Bergson, et tout en admettant la lettre même de sa description, nous ne pouvons taire quelques réserves sur le sens des termes qu’il emploie et le commencement d’explication qui s’y trouve malgré tout enveloppé. Nous sommes frappés de voir à quel point la conscience est pour lui quelque chose d’homogène en sa mobilité, en son insaisissable fluidité. Hérésie, dira-t-on. Jamais personne n’a mieux distingué entre le rationnel et l’affectif, entre le réfléchi et l’immédiat, entre les divers plans de conscience que l’effort de rappel, par exemple, [p. 413] traverse successivement. Tout de même, si nous nous en tenons au texte qui nous occupe (1), nous sommes bien obligés de constater que la paramnésie joue pour ainsi dire sur un seul plan, où toute la conscience est donnée à elle-même. Sans doute, il y a dédoublement, ou on est sur le chemin qui y mène. Mais c’est la dualité parallèle et symétrique d’un spectateur et d’un acteur. Il y a sentiment d’inévitabilité : mais la résistance et l’effort sont deux forces antagonistes et comparables, sinon confrontées en fait. Enfin, si « on sent connaître ce qu’on sait ignorer » — et nous admettons que le verbe sentir se réfère à l’affectif, le verbe savoir au rationnel —, cette profonde opposition n’est pas mise dans le relief qu’elle mérite. Opposition intérieure, certes, comme toute dualité consciente, mais sans qu’on voie la différence réelle des deux termes. Or pour nous tout est là : nous tâcherons de le montrer.

Mais cette démonstration ne peut qu’être intimement mêlée à notre examen de la solution bergsonienne, et cela nous oblige à en retracer l’essentiel. Aucune des explications fournies jusque-là ne lui paraissant suffisante (en quoi nous sommes pleinement d’accord), M. Bergson utilise ingénieusement sa théorie du souvenir, développée dans « Matière et Mémoire ». Ou bien le souvenir ne se formera jamais, ou bien il naît dans l’actuel. Il est contemporain de la perception, de l’action. S’il n’apparaît pas à chaque instant, c’est que, pour des motifs utilitaires, « l’attention à la vie » le refoule sans cesse. Mais que le « ton psychologique » vienne à s’abaisser, le souvenir reparaît dans l’actuel, et l’on a ce curieux dédoublement qu’est la paramnésie. La thèse se rencontre heureusement avec celle de M. Janet, et tous les caractères du phénomène se trouvent définitivement éclairés par l’hypothèse. Nous n’entrons pas dans les détails, qu’à coup sûr aucun psychologue n’ignore.

Cette solution si subtile et si prudente à la fois, au point de tenir davantage de la description que de l’explication, n’arrive cependant pas à nous satisfaire. Et en voici quelques raisons.

Tout d’abord, nous ne saurions admettre cette idée d’un détachement, d’un dédoublement assez peu défini pour qu’il ne puisse même être question de « passé en général », cette qualification [p. 414] se faisant après coup, et presque arbitrairement. Plus heureux que M. Bergson, qui déclare n’avoir jamais éprouvé la paramnésie, nous avons pu l’observer maintes fois. Sans doute, il ne peut être question de localisation du souvenir. Disons même qu’il ne s’agit pas de qualifier explicitement cet état de conscience en le catalogant epassée. Mais la certitude insurmontable du recommencement enveloppe nécessairement cette présence du passé. Supprimez cela, et la paramnésie tombe d’elle-même. L’hypothèse que nous développerons montrera, pensons-nous, qu’il ne saurait en être autrement.

Nous ne pouvons, ensuite, concevoir de la même façon cette « inévitabilité » inhérente au phénomène. Non que nous contestions le fait. Nous prétendons au contraire l’expliquer. Et c’est une faiblesse évidente de la thèse bergsonienne qu’une justification suffisante de ce sentiment ne nous soit pas donnée. On peut certes prétendre que la chose va de soi, puisque le souvenir n’est qu’une autre face de l’actuel, et comme l’envers de la perception. C’est là une vue très intéressante, et qui a le mérite de bien poser les conditions du problème : l’inévitabilité ne peut avoir de sens que si les deux termes font partie intégrante de la conscience. Nous n’avons pas cette impression devant un phénomène physique, ou plutôt nous ne commençons à l’avoir que dans la mesure où, traçant d’avance la trajectoire d’un mobile, train ou obus, nous l’incorporons à notre conscience affective. Sans quoi nous demeurons spectateur, sans déterminisme ou fatalité autres que rationnellement construits, et nullement sentis. Or, dans le cas qui nous occupe, le sentiment d’inévitabilité est tout ce qu’il y a de plus immédiat. Il tient de toute évidence à un dédoublement. Mais celui-ci doit atteindre un certain degré, en deçà et au delà duquel la paramnésie cesserait de se produire. Il faut que la conscience soit presque également engagée dans les deux termes. Entendons qu’il lui faut en être le rapport concret et vivant. Autrement, on ne comprendrait pas l’importance de celte dualité.

Des exemples de ce désagréable état de conscience sont faciles à donner. Dans le passage du sommeil à la veille le cas est fréquent. Il se peut que j’aie pris en dormant une « mauvaise position », et que mon bras en soit tout engourdi et douloureux. Je m’éveille, et j’ai la conscience déjà nette de ce qui m’arrive. Mais je ne puis, pour [p. 415] ainsi dire, refaire en profondeur l’unité de ma conscience. Comme si les mouvements qui délivreront mon bras appartenaient à un plan très au-dessous du niveau abstrait où je me tiens. Mais je n’en continue pas moins à sentir mon bras, il continue à m’appartenir directement et immédiatement. Il n’est pas seulement contemplé du dehors. Alors se produit cette impression d’insurmontable difficulté, d’inévitabilité. Jusqu’à ce qu’un sursaut vienne rompre le charme et recréer mon unité.

La paramnésie nous paraît être du même ordre. Elle n’est explicable que si la dualité y est due à une dislocation non plus superficielle et sur un même plan, mais en profondeur. La métaphore bergsonienne des deux jets d’eau symétriques, situant l’origine du dédoublement à la pointe même de la conscience, rendrait peut-être compte, à l’extrême rigueur, de l’unité persistant à travers cette dualité, mais sûrement pas du sentiment d’inévitabilité.

En troisième lieu, nous avouons une répugnance invincible à évoquer ce « deus ex machina » qu’on appelle l’Inconscient. Nous ne voyons là qu’un terme quelquefois commode, et un refus d’explication. L’origine en est d’ailleurs assez claire. C’est parce qu’il se refuse à poursuivre l’analyse de la conscience par plans successifs, parce qu’il ne s’attache pas, surtout, à saisir le passage immédiat, et combien subtil, d’un plan à l’autre, que, ramassant dans un mot ses ignorances, le psychologue se fait métaphysicien. C’est sur ce reproche que nous clorons ces critiques préliminaires. Cette analyse, si objective, si purement psychologique d’aspect, que mène M. Bergson en consciencieux enquêteur, est au fond dominée, et comme déterminée d’avance en ses conclusions, par des vues métaphysiques. Leur concordance avec les constatations psychologiques est vraiment trop admirable pour ne pas susciter la défiance, et ce n’est pas la moindre raison de notre contre-enquête.

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Compléments.

M. Bergson a bien raison de dire qu’un examen de la paramnésie remet en question la nature même de la mémoire. Et nous sommes sans réserve avec lui lorsque, reprenant une vue qui lui est familière, il montre que se produit à chaque instant une insaisissable confluence de ce qui vient d’être l’avenir et de ce qui va être le passé. [p. 416] C’est dire que le psychologue doit rigoureusement s’abstenir de poser le passé comme un donné qui se suffise à lui-même, et que l’analyse puisse appréhender en sa totalité. C’est toujours à toute la conscience que l’on a affaire, et il n’est pas d’analyse exhaustive de ce mouvement indéfiniment prolongé. Nous admettrons aussi, sans chicaner sur les mots, que tous les souvenirs reparaîtraient à chaque instant, s’ils n’étaient sans cesse refoulés. C’est une façon commode de s’exprimer, d’ailleurs curieusement parente de la thèse de Freud :

Mais affirmons tout de suite que ces souvenirs ainsi accumulés dans l’actuel n’y sont, bien entendu, pas donnés comme des traces, ni même comme des dispositions ou des tendances, ni surtout comme une richesse inconsciente ; ce qui ne les empêche pas d être une réalité parfaitement définie. Expliquons-nous. Je vais enjamber un ruisseau : où est le geste que je n’ai pas encore fait ? Nulle part. Pourtant il est donné d’avance dans mon organisme même. Et quand j’ai enjambé le ruisseau, où est maintenant ce geste ? Nulle part non plus. Et pourtant il est là, et je le retrouverai quand j’en aurai besoin. Le geste passé sera intimement mêlé au geste nouveau, lui donnant une consistance, et, comme une armature, qu’on s’étonnera peut-être de trouver prête. Ainsi, pas de passé substantiellement donné, mais pas non plus d’universelle dissolution dans une inconscience sans forme.

Transportons-nous maintenant, sans intervention d’image physiologique, dans la conscience même, saisie en acte. Tout son passé lui est présent. Mais non pas comme une réserve, comme du blé dans un grenier. Tout est réellement donné dans l’unité d’une attitude, sans la sérénité d’un repos définitif ; mais aussi sans le vertige d’un abîme intérieur. Idées et sentiments se succèdent, ni comme créés ex nihilo et retournant au néant, ni comme portés à la surface par l’obscure poussée d’une mystérieuse vague de fond. Cette conscience, ramassée dans une attitude, et comme sur un plan unique, enveloppe cependant en profondeur une diversité infinie, que révèle le mouvement même, et l’incessant changement des attitudes. Il doit donc être possible de parler d’une richesse qualitative de la conscience, et d’une indéfinie superposition de plans, sans rompre pour cela son unité permanente, et sa simplicité directement saisie.

L’attention à la vie et le ton psychologique se traduisent alors pour [p.417] nous de façon très concrète, comme l’unité d’une attitude à un moment donné. Cette unité enveloppe en elle tout un passé extrêmement divers, non explicité, et malgré tout présent, prêt à se révéler à l’appel d’une attitude différente. Cela posé, il nous faudrait dépeindre ce fonctionnement de la conscience, ce retentissement immédiat, en profondeur, et sur tous les plans, de toute orientation nouvelle. Tâche singulièrement complexe, qui ne paraît pas avoir suffisamment préoccupé les psychologues. Il est clair qu’une telle analyse rencontrerait là non seulement la mémoire, mais l’association des idées, mais l’imagination, etc. Et c’est pourquoi elle y rencontre aussi la paramnésie.

N’ayant pas à entreprendre ici cet immense analyse, nous retiendrons, de ce passage d’un plan à l’autre dans l’unité d’une attitude concrète, un trait qui nous semble essentiel, et de nature à éclairer le fait de la paramnésie.

A vrai dire, ce passage dont nous parlons, n’est saisissable que dans certaines conditions. Et précisément quand se produit une certaine détente, une certaine dissociation des divers plans. Notamment dans le rêve. Nous avons ici même (2) essayé de retracer, à partir d’observations précises, la genèse de ce rapport que, faute d’un meilleur terme, nous appelons symbolique. A l’état de veille, la conscience étant ramassée pour l’action, ce symbolisme n’est pas saisissable. Il nous semble pourtant qu’en un certain sens il ne cesse pas d’exister. La pensée du triangle, dans la connaissance du troisième genre, selon Spinoza, englobe réellement tout l’univers. Il est tout entier donné dans cet acte de pensée, dans ce mouvement créateur de la raison. Et si la liaison nous est insaisissable entre cette pensée abstraite et le corps qui la supporte, de proche en proche pourtant, et à l’infini, tout est présent, tout est actuel. La continuité pure y serait inintelligible. La discontinuité bien davantage encore. Le symbolisme, tel que nous l’entendons (3), n’a que faire de ce dilemme. Deux plans de conscience, considérés à part, sont radicalement hétérogènes, et on ne comprendra jamais comment le passage [p. 418] s’opère de l’un à l’autre. Saisis dans leur unité immédiate, on ne voit plus ce qui les distingue. Une action n’est pas un jugement ; leur relation est pourtant certaine. Si l’on ne s’appuie pas d’abord sur une observation exacte, le palais métaphysique va nous ouvrir ses portes.

Hypothèses.

Nous partirons donc de deux idées ; d’abord, que toute opposition, tout dualisme, toute dissociation de la conscience, doivent être envisagés comme s’opérant en profondeur d’un plan à l’autre ; ensuite, que le passage d’un de ces plans à l’autre s’opère « symboliquement ». Bien entendu, le mot plan, qui revient si souvent sous notre plume, ne signifie rien de défini et de figé ; nous n’avons pas l’intention d’opérer des coupes dans la conscience. Ce serait en rompre l’unité. Mais comment nous exprimer, si nous n’avons pas d’une part cette approximation du statique qu’est le plan, et d’autre part cette approximation du dynamique qu’est le transfert symbolique ?

Il nous faut maintenant entrer dans le détail du phénomène. L’administration de la preuve comportera naturellement deux aspects, l’un de description directe, l’autre de corroboration a posteriori.

On a déjà vu que, si nous sommes disposés à adopter l’idée bergsonienne d’un souvenir constamment formé dans le présent, la conscience ne saurait nous apparaître ni comme une superposition de couches uniformes de durée, ni comme un ramassement sur un plan sans profondeur, ni comme une profondeur homogène, et donc amorphe, à force d’être qualité pure. Cette conscience sans squelette n’est pas la nôtre. Durer, c’est se définir, c’est se construire, acquérir une manière d’être relativement constante, un tempérament, un caractère, si élémentaire soit-il. Tout changement est donc changement d’attitude, d’orientation, et tout n’y retentit pas avec la même intensité. C’est pourquoi il est des souvenirs d’espèces différentes. Les uns demeurent purement rationnels, en surface, les autres purement organiques, très profonds, sans émergence apparente. D’autres peuvent envelopper une attitude très complexe et très riche. Il y aurait déjà bien des analyses à faire dans cette direction. Quoi qu’il en soit, tout souvenir revit à l’état d’attitude. Si cette attitude n’est pas actuellement prise, actualisée, le souvenir n’est nulle part, ou [p. 419] n’est que partiellement réveillé, par l’appel d’une attitude analogue à celle dont il fait partie. Il est clair, pour ainsi dire a priori, que cela donne lieu à des combinaisons infinies, qui sont le contenu même de la conscience à chaque instant. Mais si tout souvenir ne jouait que dans l’attitude qui lui est propre, ou dans une attitude voisine, cela expliquerait sans doute l’acte de mémoire consciente, ou même l’association des idées, plus ou moins consciente déjà. Mais c’est seulement par une complexité beaucoup plus grande que la paramnésie s’explique.

Il y a paramnésie lorsqu’une attitude actuelle de la conscience se trouve rassembler d’une part un contenu superficiel, imaginatif, rationnel, et d’autre part, en profondeur, un contenu organique, affectif, moteur, et que ces étages différents se trouvent reliés, non par une correspondance intelligible, déjà expérimentée en fait ou reliable à d’autres expériences analogues, non par l’unité d’un acte indivisé où tout rapport demeure éminemment synthétique, mais par une liaison et un transfert symboliques, rendus sensibles à la faveur d’une dissociation commençante qu’ils entretiennent d’ailleurs, liaison dont la certitude immédiatement saisie ne nous donne pas la clef.

Bien que déjà trop dense, cette définition n’épuise pas les caractères du phénomène. Mais d’abord, expliquons-nous sur quelques points.

Avant tout, insistons sur ce qui différencie la paramnésie du souvenir normal, d’ailleurs plus ou moins précis ou plus ou moins conscient. Il y a là toute une série de degrés et de nuances qui ne doivent pas être négligés. Nous disons que lorsque la pensée est active, il y a tout de même symbolisme, bien que non aperçu, parce que condensé, ramassé, instantané. Si bien, dira-t-on, que ce n’est justement plus du symbolisme ? Affaire de définition. C’est tout au moins la limite à laquelle la liaison symbolique cesse d’être saisissable, par absence de toute dissociation, et, inversement, si une dissociation se produit à partir de là, on verra l’unité immédiate s’étaler, s’écarteler en un système de plus en plus nettement symbolique. Or, dans la conscience éveillée et cohérente, le passé est bien entendu donné, mais non posé, comme antithétique du présent. Toute la lumière est concentrée à leur point de rencontre, de fusion, exactement comme le [p. 420] décrit M. Bergson. Et si le passé n’était pas déjà en quelque manière ossifié, ossaturé, jamais il n’atteindrait, pas plus que le présent, à une individualité. Nous vivrions dans l’actuel pur, autant dire sans conscience. Heureusement, ou malheureusement, comme on voudra, le dépôt du passé est une construction qui va se précisant et se définissant. C’est un squelette intérieur qui va servir d’armature à la personnalité consciente. La conscience est ainsi mémoire, ou elle n’est pas. Nous sommes mémoire, ou nous ne sommes rien. Et par là l’opposition grandit et se précise entre passé et présent. Non que ce passé puisse être posé comme tel, pour ainsi dire hors de moi. C’est parce qu’il est moi, parce que je suis cette attitude, cette virtualité définie et concrète, que l’assimilation du nouveau tend de plus en plus à s’opérer par le détour d’une sorte de digestion rationnelle. N’entre plus qui veut dans ma maison, et qui y pénètre doit être identifié, catalogué, si possible reconnu. Mais cette clarté n’est pas toujours possible. Déjà dans la simple métaphore il peut y avoir plus qu’un transfert voulu et conscient d’un plan à l’autre. Déjà des associations surgissent qu’on croirait nées de rien, filles directes de l’esprit.

Sans doute la paramnésie est voisine de cela, mais très différente pourtant. C’est bien au point de contact de l’acquis et du nouveau qu’elle se produit. Et où se produirait-elle ? Nous ne sommes pas dupes des mots, et nous savons bien que si la nécessité même de la description amène à poser les termes du rapport comme des réalités substantielles données, rien n’est, pourtant, que le rapport, ce rapport que nous sommes, et qui, lui, ne se pose pas. Donc, nous avons bien encore affaire ici à une liaison passé-présent, et à une opposition en même temps. Mais si l’acquis n’est plus assez directement joint au nouveau pour ne pas s’y opposer, il ne l’est pas assez pour être explicitement posé comme tel. Le nouveau d’autre part, qui n’est pas suffisamment donné comme tel pour s’opposer au passé, n’est pourtant pas assez fondu en lui pour ne pas se détacher. Il se produit alors comme une sorte de remous dans le courant, un tourbillon indécis. C’est que le lien de l’acquis au nouveau, saisi d’une façon certaine et immédiate, ne peut pourtant, à cause de sa nature particulière, être explicité et rationnellement appréhendé.

Prenons un exemple. Je poursuis un raisonnement philosophique [p. 421] abstrait. Brusquement j’ai l’impression que je recommence, et j’ai en même temps la certitude rationnelle qu’il n’en est rien. Bref, j’ai affaire à un cas très net de paramnésie. Où en est l’origine ? Il est très difficile de la déceler. Cependant, nous croyons, à la suite d’observations répétées, et facilitées par certains rêves, avoir nettement aperçu les ficelles du drame. Tandis que mon raisonnement se poursuit, de façon en apparence indépendante, isolé pour ainsi dire sur le plan rationnel, les jugements qu’il comporte, les images qu’il évoque plus ou moins nettement, n’en retentissent pas moins en profondeur. Ces commencements d’action, ces essais d’unité par conséquent, sont comme des appels à tout instant lancés vers tout l’acquis, dont rien ne transparaît pour l’instant. Et cette pensée abstraite, en apparence détachée, est en réalité alimentée à jet continu d’évocations, d’associations, d’images, de jugements, qui enveloppent toute mon expérience. Cela demeure abstrait, donc intemporel, non individualisé ; les rapports que je pose, et qui ont valeur générale ou universelle, ne gardent ce caractère qu’à condition de ne pas trop retentir. Sans quoi ils deviendraient souvenir conscient, individuel, unique. Mais n’insistons pas sur ce caractère de la pensée abstraite et sur ses rapports avec les autres plans de conscience. Brusquement, la paramnésie fond sur moi. C’est qu’un accrochage vient de se produire entre l’abstrait et quelque chose de plus profond. L’attitude, le commencement d’attitude impliqué dans un jugement, l’espèce de rythme qui se déroule dans mon raisonnement, viennent de provoquer un phénomène de résonance intérieure. Une attitude affective prolonge mon attitude rationnelle, ou est prolongée par elle, car, l’accrochage produit, tout est donné ensemble. Mais le plus remarquable est que je ne puis concevoir cette correspondance. Je ne le puis, car l’attitude affective est sans aucun rapport intelligible avec l’attitude rationnelle. C’est un rapport analogique, tellement fugitif, tellement lointain, qu’il ne peut être reconstruit. Peut-être un obscur déroulement de sensations viscérales a-t-il correspondu à la succession syllogistique de mes déductions rationnelles. Peut-être les battements sourds de mes artères temporales ont-ils martelé synchroniquement mes affirmations. Car tout cet immense enchevêtrement qu’est l’organisme est pour moi vécu directement, sinon consciemment. Et mes pensées les plus claires sont déjà, ou sont encore, des mouvements, et des ébranlements [p. 422] musculaires. Vraiment, on est ici devant un monde de possibilités. Et quand on aborde par ces chemins l’analyse psychologique, on a à chaque instant l’impression que le peu qu’on dit et qu’on devine n’est rien. Il reste toujours un infini à épuiser.

Mais comment cet accrochage par résonance, par analogie, par symbole, rend-il compte des caractères du phénomène paramnésique ? Nous croyons que par là tout se trouve singulièrement éclairci. En premier lieu, le sentiment qu’il s’agit là d’un recommencement intégral. L’attitude affective profonde est sans doute nouvelle, puisqu’actuelle, puisqu’elle n’a pas encore eu lieu, telle qu’elle est. Mais, du même coup, elle est aussi la répétition de quelque chose de connu, très probablement même de très habituel. Tout battement de cœur est nouveau, tout malaise stomacal est neuf, mais aussi très ancien. Et plus on descend profondément vers ces rythmes organiques, moins on y découvre de radicale nouveauté. Ils enveloppent en eux tout ce qu’il faut pour transférer au plan conceptuel correspondant le caractère d’un passé bien connu, ressaisi dans l’actuel comme une vieille attitude familière. Cette correspondance, ce transfert, est immédiat, d’une certitude affective absolue. Nous sommes ce rapport même, nous sommes au point de contact et de confluence des deux termes. Comment douter ?

Ajoutons ici un mot d’explication. On nous reprochera de faire appel à des rythmes vraiment trop élémentaires, trop profonds. Et l’on ne voit pas bien, si l’on s’en tient là, pourquoi la paramnésie ne se produit pas à chaque instant. Mais c’est que pour nous ces rythmes, ou ces attitudes, ne sont rien d’isolé, sinon par abstraction. Il n’y a jamais d’organique pur enfin atteint, sans pensée, sans affectivité. Cette vie organique est en même temps pour nous vie sensible, sentimentale, incroyable multitude de combinaisons, fouillis inextricable de liens, réseau de sympathies et de synchronismes, dont aucun plan ne peut être tracé. Si nous prenons de préférence pour exemples certains rythmes organiques, c’est pour rendre plus frappante cet te correspondance symbolique du rationnel à l’affectif, et nous ne tombons pas pour cela dans le paralogisme psycho-physique.

La certitude rationnelle est inverse de la certitude affective. On sait de science certaine que le raisonnement est nouveau, que le spectacle est neuf, que les circonstances sont inédites dans notre expérience. [p. 423] De là un sentiment de vertige mental, quelquefois non sans agrément d’abord, mais bientôt angoissant comme un début de syncope. De là aussi ces gestes énergiques qui travaillent aussitôt, comme un réflexe, à rompre la résonance par un changement d’attitude physique : on secoue les épaules, on se frotte les yeux, on fait quelques pas, etc.

On s’explique, dans ces conditions, pourquoi l’on s’imagine à chaque instant que « l’on va savoir ce qui est en train de se produire ». Le transfert symbolique n’est pas que d’image. Il est aussi de sentiment. Sans quoi il ne produirait pas cette intensité d’illusion. Disons aussi, à titre de simple indication, que s’il y a commencement de rythme, cette illusion en sera renforcée. Le rythme est le type même de l’identique dans le nouveau ; il est, en musique, ce qui relie la mélodie et en fait l’unité. Il est même la forme spontanée et primitive de la musique.

Quant au sentiment d’inévitabilité, qu’à notre avis M. Bergson explique insuffisamment, rappelons ce que nous avons dit au début, quand nous avons proposé l’exemple de la mauvaise position prise au cours du sommeil. L’attitude profonde, responsable de la résonance paramnésique, nous semble être un peu du même ordre. Là aussi les ponts sont coupés, on ne voit plus de chemin possible. Et pourtant la continuité demeure. Cela n’explique pas tout. Il faut tenir compte de ce qu’il y a d’inévitabilité déjà dans le simple recommencement. Surtout il faut ajouter que ce recommencement est un déroulement à forme rythmique plus ou moins accentuée. Et il y a là comme une impuissance à arrêter le mouvement déclenché, le propre du rythme étant de s’appeler lui-même indéfiniment, jusqu’au vertige parfois, comme un derviche tourneur ou un danseur sacré.

Qu’il ne puisse y avoir de localisation précise dans le passé, cela va de soi : on aurait affaire à un souvenir normal. Ajoutons simplement que toute explication de la paramnésie qui tendrait à la rapprocher d’un souvenir réel, vrai au fond, mais impossible à identifier, nous paraît radicalement insuffisante.

Rien d’impossible à comprendre, non plus, dans « l’étonnement de se trouver là » dont parle M. Bergson. C’est l’expression même du conflit entre la certitude affective et la certitude rationnelle. Par là peut-être pourrait-on rapprocher le sentiment du « jamais vu » ou paresthésie, du sentiment paramnésique. La résonance est analogue, [p. 424] semble-t-il, bien que le résultat soit inversé. C’est l’habituel, que l’on sait habituel, qui apparaît nouveau. Sans doute alors l’attitude affective ordinaire est-elle troublée par une résonance inattendue. Cette hypothèse nous paraît corroborée par le fait que la paresthésie est fréquente au sortir d’une maladie, où des changements profonds, plutôt que superficiels, ont été apportés à la conscience. Inutile de marquer non plus qu’à chaque instant nous sommes là sur les confins de la psychiatrie. Ce n’est pas pour nous déplaire.

Pourtant la paramnésie n’est pas une névrose caractérisée. Elle est essentiellement fugitive, aussitôt disparue qu’apparue, au moins chez des sujets normaux. Et cela se conçoit. La résonance symbolique ne peut durer indéfiniment. C’est comme une mesure ou deux que l’on joue sur un thème que l’on n’achèvera jamais, fort heureusement. La conscience s’en trouverait bientôt brisée. Et peut-être est-ce une consigne psychologique à observer que de « rompre le pas » chaque fois qu’une résonance trop nette se dessine, comme une troupe franchissant un pont suspendu.

Nous ne prétendons pas avoir tout dit. A chaque instant, en écrivant cette étude, des perspectives s’ouvraient de droite et de gauche. Nous n’avons pu nous y engager à fond.

Avons-nous tout expliqué ? Nullement. Nous avons simplement fait un effort pour décrire sans tomber dans les pièges paralogiques sans cesse ouverts sous les pas du psychologue. Nous croyons que la solution esquissée peut mener assez loin, et déborder même la psychologie. Nous ne sommes pas éloignés de penser, par exemple, que des cas de paramnésie sociale sont possibles, par le jeu de cette mémoire objective que sont les institutions.

Quoiqu’il en soit, notre analyse a au moins le mérite de n’appeler à son secours, de n’avoir à son origine, aucune thèse métaphysique. Nous ne nous donnerons pas ici le ridicule d’en extraire une aprè<s coup.

MARCEL DÉAT.

NOTES

(1) « Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance. » Paru dans la Revue philosophique de décembre 1908. Réimprimé dans l’Energie spirituelle. [en ligne sur notre site]

(2) Voir Journal de Psychologie du 15 juillet 1921. Note sur : L’interprétation du rythme du cœur dans certains rêves.

(3) Nous ne le prenons pas dans le même sens que Freud, comme on pourrait le croire, mais dans un sens beaucoup plus étendu.

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