L’hystérie de Bernadette, de Lourdes. Par Hippolyte Rouby. 1905.

ROUBYBERNEDDETTE0001Hippolyte Rouby. L’hystérie de Bernadette, de Lourdes. Article parut dans la « Revue de l’Hypnotisme et de psychologie physiologique. », (Paris), 1905-1906, vingtième année, 1905, pp. 11-17, 46-53, 78-83, 108-115, 142-146.

Hippolyte Rouby est né le 29 mai 1860 et décédé le 21 décembre 1920. Il est plus connu pour ses activités politique. Républicain de gauche, il dut lmaire de sa commune natale, Lapleau, puis conseiller général de ce canton lorsqu’il se présenta à la députation. Il fut donc député de de la Corrèze de 1902 à 1907 et sénateur de la Corrèze de 1907 à 1920.
Nous ne lui connaissons qu’une autre publication :
L’Hystérie de Sainte Thérèse. Paris, Aux bureaux du Progrès Médical et Félix Alcan, 1902. 1 vol. in-8°, 42 p., 1 fnch. Le dernier volume édité  par la « Bibliothèque diabolique ». [en ligne sur notre site]
Nous ne lui connaissons que peu de publications :
— Contribution à l’étude de l’hystérie : de l’apoplexie hystérique dans la syphilis. Paris, Imprimerie des Écoles Henri Jouve, 1889.
— Le Livre de vérité. Paris, E. Nourry, 1911.
— La vérité sur Marie Alacoque : fondatrice du Sacré-Cœur. Paris, E. Nourry, 1918.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, malgré beaucoup d’interrogations, mais avons rectifié quelques fautes de composition.
 – Nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 11]

L’hystérie de Bernadette, de Lourdes,
par M. le Dr ROUBY,
Médecin~directeur de la Maison de Santé d’Alger.

Réflexions préliminaires

Nous avons entrepris ce travail dans le but de prouver qu’il n’y eut rien de miraculeux dans les apparitions de Bernadette, la petite héroïne de Lourdes et que par conséquent ce lieu de pèlerinage n’a pas sa raison d’être.

Pourquoi, nous dira-t-on, vous imposer ce labeur ? Pourquoi, si certaines gens sont heureux de croire aux miracles, ne pas les lalsser dans leur croyance, même si elle est fausse ? Puisque l’apparition de l’Immaculée-Conception à la petite bergère satisfait leur amour du merveilleux, pourquoi vous ingénier à leur donner, à ce sujet, des explications qu’ils ne vous demandent pas ? Pourquoi ?

Par la raison que celui qui détient une part de vérité, quelle qu’elle soit a le devoir den faire bénéficier ceux qui en sont privés, comme l’homme riche a le devoir de donner la moitié de son pain à son voisin pauvre.

Nous n’écrivons pas ce livre avec I’intention de blesser des croyances, toujours respectables lorsqu’elles sont sincères, mais dans le but charitable de faire connaître la vérité, en nous servant des découvertes récentes de la science.

Nous avons cherché nos documents principalement dans les livres des auteurs chrétiens et parmi ceux-ci, dans la Petite Histoire de Lourdes du père Fourcade ; les Merveilles de Lourdes, de Mgr de Ségur, et enfin Notrer-Dame de Lourdes, de M. Henri Lasserre. Sans le vouloir et sans [p. 12] qu’ils s’en doutent, ces auteurs nous ont fourni les armes dont nous avions besoin pour combattre le culte qu’ils ont contribué à fonder.

En étudiant les événements qui ont fait de Lourdes un lieu célèbre dans le monde entier, nous n’avons pas trouvé, dans les commencements surtout, autant de fourberie que certains prétendaient et que nous-­mêmes, avouons-Ie, pensions y rencontrer ; mais, par contre, nous avons pu constater combien était épaisse la couche d’ignorance dans laquelle se mouvaient les personnes mêlées de près ou de loin à la création de ce lieu de pèlerinage.

C’est parce qu’on s’est trouvé en présence d’une maladie, l’hystérie, ou plutôt en présence d’un symptôme un peu extraordinaire de cette maladie, l’Extase symptôme bien connu aujourd’hui des aliénistes, moins bien des médecins ordinaires, et nullement des prêtres et des gens du monde, que la maladie de Bernadette a pu passer pour un miracle et que les guérisons de la grotte ont été attribuées à la Vierge­Marie.

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II

L’hystérie de Bernadette

Ceci dit, commençons nos études sur Lourdes, en expliquant le cas de Bernadette.

Bernadette était une malade… Bernadette était atteinte d’hystérie, disons hystérose, pour moins choquer les personnes pieuses qui peuvent nous lire.

Mais ne suffit pas d(affirmer que Bemadette était une malade hystérique, il nous faut le prouver. Essayons de le faire.

Les causes de l’hystérie. — Les causes de sa maladie doivent, ce nous semble, être rattachées à l’hérédité : son père, François Soubirous, meunier de son état, après avoir mal fait ses affaires, avait dû quitter le moulin qu’il exploitait. Pourquoi n’avait-il pas prospéré ? Les mauvais payeurs ne l’avaient pas ruiné, comme le prétend Henri Lasserre : les petits meuniers ne font pas de crédit, ayant l’habitude de se payer d’avance, en prélevant un certain poids de blé sur la mouture qu’on leur apporte. Si le père Soubirous est devenu un simple journalier manquant le plus souvent d’ouvrage, c’est qu’il se livrait à la boisson.

Or I’alcoolisme des pères, — c’est là pour nous le point intéressant, engendre chez les enfants les maladies nerveuses, l’épilepsie parfois, l’hystérie souvent. Lisez à ce sujet les statistiques des ouvrages de médecine, vous y verrez combien d’une part cette cause est puissante et de l’autre combien fréquente.

C’est à cet empoisonnement du père par l’alcool que nous rattachons la névrose de la fille.

Et comme si, pour ce résultat, l’influence paternelle n’était pas suffisante, il arriva que la mère, durant les derniers mois de sa grossesse et [p. 13] au moment de l’accouchement, fût malade à ce point qu’elle ne put allaiter ni même donner à l’enfant les premiers soins. La petite fille toute souffreteuse fut portée à Bartrès, village voisin de Lourdes, chez des cultivateurs qui la prirent en affection et la gardèrent jusqu’à l’âge de 14 ans.

L’enfance. — Devenue grande, Bernadette la vie de pastoure, conduisant paître dans la montagne son troupeau de moutons ; naïve, crédule, un peu niaisotte, on ne put lui apprendre ni à lire, ni à écrire, ni même à réciter un peu de; catéchisme appris par cœur, eu sorte qu’à l’âge de 14 ans, elle n’avait pas fait sa première eommunton. Elle ne parlait pas le français, mais le patois béarnais dont l’Immaculée-Conception dut se servir pour se faire comprendre d’elle, comme elle d’était servie à la Salette du patois du Gévaudan pour s’entretenir avec Maximin et Mélanie. Nil admirari !

Pourquoi Bernadette revint-elle à Lourdes ? Était-ce donc pour se préparer à la première communion, comme le prétend M. Henri Lasserre ? Non, elle pouvait le faire à Bartrès. Il est probable que ses parents nourriciers furent effrayés de quelques symptômes hystériques qui se montrèrent à cette époque.

Rentrée à Lourdes depuis quinze jours, elle était gardée à la maison à cause de son état maladif et il fallut force supplications pour que, le matin du 11 février 1858 sa mère lui donnât l’autorisation d’aller avec ses compagnes ramasser du bois mort le long du Gave.

L’asthme hystérique. — Or cet état maladif, dont nous connaissons la nature, il est pour nous d’une importance si grande qu’il nous faut en parler.

Bernadette était atteinte d’un asthme ; cet asthme signalé par tous ses biographes était, à n’en pas douter, la pseudo-angine de poitrine. L’asthme hystérique (1). La chose est facile à prouver.

Tandis que I’angine de poitrine vraie est une affection redoutable qui tue après un certain nombre d’accès, la fausse angine, elle, ne fait jamais mourir. De plus elle présente ce caractère particulier de disparaître momentanément sous l’influence d’une distraction, d’une émotion ou bien de I’apparition d’un autre mal.

Or, d’après ses biographes, les choses se passèrent ainsi pour l’asthme de Bernadette.

« Sans être pour cela, maladive, écrit M. Henri Lasserre, elle était sujette aux oppressions d’un asthme qui la faisait souffrir. »

Ailleurs : « L’oppression habituelle de son soufie éteignait en elle la vivacité du premier âge : débiles fatiguées par cet asthme, la pauvre Bernadette hésitait à se mouiller les pieds. (2) [p. 14]

Voici l’asthme dument constaté ; or cet asthme, s’il est hystérique, doit, nous I’avons dit, disparaître subitement, pour reparaitre plus tard. Recherchons chez Bernadette s’il en est ainsi ? Oui, il en est ainsi.

Cet asthme, chez elle, va et vient, parait et disparaît, suivant les circonstances : ses biographes sont unanimes sur ce point ; citons : (3)

« Une force surnaturelle semblait animer Bernadette ; ses compagnes ne pouvaient la suivre, de sorte qu’elle arriva quelques minutes avant, elles à la grotte. »

Ailleurs : « Elle ne pouvait pas plus s’empêcher d’avancer que si elle avait été placée soudainement sur la plus rapide des pentes ; tout son être physique se trouva brusquement entrainé vers la grotte où ce sentier conduisait : il lui fallut courir. »

Ailleurs encore : « Il fallut monter sur le flanc des Eypelugues, en prenant le chemin fort malaisé qui conduisait à la forêt de Lourdes, redescendre ensuite par des casse-cous jusqu’à la grotte, au milieu des roches et des tertres rapides et sablonneux de Massabielle. Devant ces difficultés inattendues, les deux compagnes de Bernadette furent un peu effrayées. Celle-ci, au contraire, parvenue à cet endroit, éprouva comme un frémissement, comme une hâte d’arriver. Il lui semblait que quelqu’un d’invisible la soulevait et lui prêtait une énergie inaccoutumée. Elle, d’ordinaire si frêle, se sentait forte en cet instant. Son pas devint si rapide à la montée de la côte qu’Antoinette et Mlle Millet, toutes deux dans la force de I’âge, avaient peine à la suivre ; son asthme qui lui interdisait toute course précipitée paraissait momentanément disparu. Arrivée au sommet elle n’était ni haletante, ni fatiguée, tandis que ses deux compagnes ruisselaient de sueur. »

Enfin, lors de l’apparition du 24 février, on la voit monter à genoux la côte raide de 15 mètres qui s’élevait du bord du gave au fond de la grotte, avec une légèreté sans pareille : « J’ai cru plusieurs fois, écrit un témoin oculaire, que des êtres invisibles la soulevaient pour monter et descendre si précipitamment. »

Donc, c’était bien une pseudo-angine de poitrine ou asthme hystérique qu’avait Bernadette et cela nous fournit la preuve, preuve certaine, preuve irréfutable, que l’hystérose existait chez elle au moment des Apparitions supposées.

Si le symptôme Asthme disparut plus ou moins, pendant quelques semaines, pour faire place au symptôme Extase, c’est que, souvent dansa cette maladie, un clou chasse l’autre.

Développement de l’hystérie. — Lorsqu’au mois de janvier 1858, Bernadette quitta Bartrès pour rentrer dans sa famille, au lieu d’un bien-être plus grand, c’est une pauvreté voisine de la misère qu’elle y trouva ; au lieu de l’air pur des hautes montagnes, c’est l’air confiné d’un petit appartement qu’elle respira, en sorte que son affaiblissement [p. 15] physique s’aggrava et que le mal hystérique prit son entier développement. C’est alors sous d’autres formes, sous forme d’hallucination et d’extase, que la maladie se manifesta. Nous allons étudier ces deux symptômes.

III

Mais en commençant la narration des faits, miraculeux, disent les uns, maladifs disent les autres, qui furent le point de départ des pèlerinages à Lourdes, il ne nous coûte nullement de déclarer que, pour nous, Bernadette a dit naïvement ce qu’elle a ressenti : elle a cru voir, elle a cru entendre, ce qui n’était que fausses sensations de l’ouïe et de la vue, mais elle est certainement de bonne foi, en les racontant, sauf sur un point que nous réservons.

Cependant, comme ses récits ont passé par la plume d’écrivains intéressés à les embellir, ils doivent être débarrassés des fleurs pieuses et des élucubrations dévotes dont on s’est plu à les orner. Les panégyristes trouvant que trop de simplicité ne stimule pas assez la foi des fidèles ont renchéri les uns sur les autres, sans même craindre de se contredire. Il nous faut ramener les choses au point et serrer de près autant que possible la vérité en rétablissant les faits tels qui ont dû se passer ; puis, appuyé sur eux, démontrer le mécanisme psychologique qui fit croire à Bernadette que ses hallucinations étaient réelles et à la foule qu’il y avait miracle.

D’autre part ils sont nombreux les écrivains et les journalistes qui ont cru et publié que Bernadette jouait une comédie apprise. À ceux-là nous disons qu’ils ont rait erreur et qu’il n’en fut pas de Lourdes comme de la Salette ; mais ils ne pouvaient, à cette époque, savoir, comme aujourd’hui, ce qu’était le mal hystérique et sr rendre compte qu’il pouvait expliquer tous les événements extraordinaires qui se déroulaient devant eux.

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IV

La première apparition

Le jeudi 11 février t858, vers onze heures et demie du matin, Bernadette Soubirous, sa sœur Marie et une petite voisine allèrent ramasser du bois mort autour des Roches Massabielles ; le canal du moulin, qui passait au pied du rocher, était presqu’à sec. ce jour-là, et le mince filet d’eau qui coulait encore pouvait être facilement franchi.

Bernadette à cause de son asthme était restée en arrière des autres ; elle arrive au bord du canal, en face de la grotte et assise sur une grosse pierre, elle se met en devoir de se déchausser pour traverser la rivière. Déjà ses deux compagnes, quittant leurs sabots, avaient traversé le canal et couraient çà et là, sur la colline.

À oe moment, Bernadette entend un bruit qui la fait regarder autour d’elle : c’est le bruit de la brise dans le feuillage, disent Ies uns ; c’est le [p. 16] froufrou d’une robe, disent les autres, le bruit mystérieux recommence, la bergère lève la tête, regarde en face d’elle, et aperçoit dans la cavité une Dame admirablement belle, de taille moyenne, avec des vêtements blancs et une ceinture bleue dénouée.

« Cette apparition n’avait point les contours fuyants d’une vision fantastique, c’était une réalité vivante que I’œil jugeait palpable comme la chair de nous tous. (4).

Nous sommes de l’avis de M. Henri Lasserre, c’était bien en effet, une jeune et belle femme, en chair et en os que Bernadette aperçut dans la grotte. Quelle était cette femme ?

Peu nous importe. Nous ne sommes pas chroniqueur de journaux chargé de relater les faits divers et d’amuser la foule par les racontars d’une joyeuseté. Ce que nous affirmons, c’est quel là, en face de Bernadette, se dressait debout une créature humaine.

À nous, médecin aliéniste, incrédule au miracle, il nus faut l’explication naturelle d’un fait qu’on nous donne comme surnaturel. Or, cette créature réelle, cette créature non divine nous est nécessaire pour ce qui va suivre.

Bernadette à Bartrès, dans ce pays au bout du monde1 ne s’était peut-être jamais trouvé en présence d’une belle dame ; jamais à Lourdes non plus, puisque sa mère, depuis son arrivée, la retenait au logis. La vue subite de cette femme babillée avec luxe, éclairée des rayons du soleil de midi, placée dans un cadre de rocher et de verdure, en un lieu qu’elle devait croire inhabité, fit sur la petite bergère une impression subite et profonde.

Les historiographes ont fort embelli la forme de I’Apparition pour en faire une sainte Vierge présentable, mals Bernadette ne vit pas tant de choses : ce qu’elle vit, elle le résume en deux mots à sa sœur qui l’interroge : « J’ai vu quelque chose de blanc. (5)

En apercevant cette belle dame, l’enfant veut pousser un cri : il s’étouffe dans sa gorge serrée ; elle s’affaisse et tombe à deux genoux, puis elle est prise d’une crise d’extase.

Sa sœur de loin. s’en aperçoit : « Tiens, dit-elle à sa compagne, regarde ma sœur qui prie . » — «  Quelle idée de venir prier ici, reprend l’autre c’est bien assez de le iaire à l’église. »

« Bah, laissons-la ; celle-là ne sait que prier Dieu ; » elles ne firent plus attention à Bernadette et pour chasser le froid se mirent à sauter et courir à travers bois, en ramassant des branches sèches. Elles passèrent là tout le temps que Bernadette mit à réciter son chapelet. Celle-ci était toujours immobile, les yeux toumés vers cette Dame si douce et si belle. » (6)

Il n’est pas difficile de lire entre les lignes et de comprendre que, si [p. 17] Bernadette, à moitié déchaussée, reste malgré le froid, si longtemps immobile, c’est qu’elle a perdu conscience de ses actes ; c’est qu’elle est prise par la crise nerveuse, l’Extaset dont nous parlerons tout à l’heure.

Pendant ce temps, sans que Bernadette inconsciente s’en aperçoive, la belle Dame disparaissait rapidement à travers bois, reprenant pour s’en aller le sentier par où elle était venue.

Lorsque les enfanta rentrés à la maison, — la petite bergère avait fini par traverser le canal et rejoindre ses compagnes — racontèrent à la mère Soubirous ce qui s’était passé, celle-ci entrevit la vérité, et dit à l’enfant : « Quoi qu’il en soit, n’y retourne plus. je te le défends. »

[p. 46]

L‘hystérie de Bernadette, de Lourdes,
par M. le Dr ROUBY,
Médecin~directeur de la Maison de Santé d’Alger.
(suite) (6bis)

V

Le Curé de Lourdes

Une autre personne à Lourdes, le fait est de notoriété publique, l’abbé Peyramale, curé de la ville, ne voulut pas croire au miracle et cela à bon escient. Lorsqu’un jour il dit à Bernadette : « Demande à la Sainte Vierge de faire fleurir le rosier de la Grotte, et je croirai », il [p. 47] savait bien que le miracle ne se ferait pas. Aussi, malgré la pression exercée sur lui par ses supérieurs, et malgré son intérêt de voir Lourdes devenir un centre de dévotion, fit-il une résistance longue et tenace. Il connaissait le péché de Madame X…, la, jeune femme surprise dans: la grotte, et puisqu’il ne pouvait dévoiler un secret entendu en confession, il refusait du moins, en honnête homme qu’il était, d’appuyer de son autorité ce miracle dont il connaissait mieux que personne le peu de fondement.

Pendant de longues années, il se tint à l’écart, et cela n’était pas sans étonner paroissiens et pèlerins. Plus tard, il est vrai, en voyant les choses tourner autrement qu’il n’aurait voulu, et le culte nouveau prendre des proportions inouïes, il crut de son devoir de cesser pour le bien de la religion, une opposition devenue inutile.
M. Henri Lasserre lui-même, dans son livre, constate le fait, tout en sc gardant bien d’en donner la véritable raison. Ne pouvant faire disparaître ce témoin gênant, il le noie dans de l’eau bénite de cour ; il termine ainsi son chapitre concernant l’abbé Peyramale : « Telles furent les raisons profondes, les considérations de haute sagesse qii déterminèrent, en ces circonstances, M. le curé de Lourdes à interdire formellement à tous les prêtres placés sous sa juridiction de paraître à la Grotte Massabielle et à s’abstenir lui-même d’y aller. »

Si l’abbé Peyremale avait cru à la divinité de l’apparition, ni les raisons profondes ni les considérations de haute sagesse, dont parle M. Henri Lasserre, ne l’eussent empêché de courir à la Grotte faire acte de foi avec la foule.

VI

Mécanisme des Apparitions

Comme les autres visions de Bernadette, au lieu d’être réelles comme la première, se passèrent entièrement dans son imagination maladive, il est nécessaire d’entrer dans quelques explications scientifiques pour mieux les faire comprendre.

Il nous faut un moment devenir professeur de médecine mentale, pour traiter de deux symptômes hystériques, les hallucinations et l’Extase.

Cette leçon sera pour vous, lecteurs, le « Sésame-ouvre toi » qui vous permettra de pénétrer dans le cerveau de Bernadette et d’y découvrir le mécanisme de ses visions.

Hallucinations hystériques. – Parlons d’abord des hallucinations hystériques, et pour les expliquer citons quelques observations de personnes atteintes comme la petite bergère de Lourdes, de ces troubles nerveux.

1ère Observation : Mlle de C… est atteinte d’hystérose : dans la journée du 8 octobre 1902, elle a éprouvé des malaises qui ont inquiété sa mère ; celle-ci, durant la nuit suivante, a pénétré dans la chambre de sa fille, s’est approchée sans bruit du Iit, et n’entendant pas sa respiration, s’est penchée sur elle pour mieux écouter ; puis tranquillisée, elle s’est retirée, [p. 48] Mlle. de C… ne dormait pas ; étendue sur son lit, les yeux grands ouverts dans I’obscurité, elle vit, sans la reconnaître, sa mère s’approcher et se pencher. Elle se figura qu’un gros fantôme noir était là et fut saisie d’une indicible épouvante à la pensée que cette ombre allait la prendre et I’étouffer dans ses bras : l’angoisse trop forte lui serrait le cou et l’empêchait de crier. Lorsqu’elle se réveilla le lendemain, elle se souvint nettement des événements de la nuit.

Tel fut le fait initial, réel, cause des hallucinations subséquentes.

Au matin, Mlle C… raconta son aventure à sa mère, mais en apprenant la vérité, elle ne fut qu’incomplètement rassurée.

Or, il arriva ceci :

La nuit suivante, à peu près à la même heure, Mlle C… se réveille et voit contre son lit un fantôme qui se penche sur elle et l’étouffe. Mlle C… éprouve une hallucination qui reproduit la scène de la veille.

Pendant quelques semaines, chaque nuit l’apparition revient se reproduisant à la même heure et de la mème façon : un beau jour elle cesse ses visites : tout est fini.

Or, pendant que ses nuits sont troublées de la sorte, le reste du temps Mlle de C… mène sa vie habituelle et ne donne aucun signe de dérangement intellectuel.

Cette hallucination est caractéristique : elle est la reproduction d’un fait initial réel ; elle survient à intervalles plus ou moins réguliers, dans des circonstances toujours les mêmes, chez des malades conservant leur lucidité, mais atteints d’hystérose.

2e Observation : Rappelons encore l’hallucination si curieuse, citée par Esquirol, de ce magistrat qui, chaque matin, lorsqu’il allait à son tribunal trouvait dans la rue, sur le trottoir de sa maison, une petite vieille toute cassée, qui, une canne à béquille à la main, lui emboitait le pas jusqu’a la porte du palais de justice, où elle le laissait entrer sans le suivre.

L’auteur cite seulement le fait hallucinatoire, sans plus ample explication, mais il est probable qu’un jour, étant dans un état maladif ce magistrat vit à sa porte une mendiante, réelle, qui le suivit, quêtant avec importunité une aumône. L’image de cette petite vieille s’imprima trop fortement dans son cerveau déjà hystérique et devint le point de départ de I’hallucination du lendemain et des jours suivants.

Notez que la névrose de ce magistrat ne I’empêchait nullement de remplir chez lui ses devoirs de père de famille, au palais, ses fonctions de magistrat, et que personne ne se doutait de son état maladif.

3e Observation : M. le Dr Pitres (7) de Bordeaux, à sa clinique, montrait à ses élèves une malade qui voyait des grenouilles sauter autour de son lit, et à côté de celle-ci une autre personne obsédée par la vision de cercueils défilant devant elle. La première avait été fortement effrayée [p. 49] dans sa jeunesse, parce qu’un jour, une de ses amies avait trouvé plaisant de placer deux grenouilles dans son lit ; la seconde avait été douloureusement émotionnée en voyant passer sous ses yeux le cercueil de son amant.

Comme on le voit, chez ces deux sujets, une vision réelle avait été le point de départ des hallucinations futures.

Les hallucinations de Bernadette. — On trouvera dans les livres d’aliénation mentale beaucoup d’autres faits analogues : ceux relatés ci-dessus suffisent amplement pour qu’on sc rende compte, par analogie de ce qui se passe chez Bernadette.

Chez elle, un fait réel au début, l’Apparition dé Mme X…, dans la grotte se reproduisit le lendemain et les jours suivants, sous forme d’une image non réelle, sous forme d1une hallucination.

Cette image vraie d’une dame habillée de blanc s’est peinte sur une des couches optiques du cerveau de Bernadette, comme sur le verre d’une plaque de photographie ; cette image s’est reproduite en hallucination le lendemain et les jours suivants, lorsque l’enfant est revenu prier devant la grotte, comme l’image gravée sur la plaque du photographe peut se reproduire à plusieurs reprises sur le papier préparé. Bernadette a tiré quinze épreuves de sa vision, de même que l’artiste tire quinze épreuves de la personne qui a posé devant son appareil.

Comme dans les hallucinations des hystériques la reproduction des personnes ou des choses a lieu avec une telle netteté qu’elle donne l’illusion de la réalité, il arrivera que, Bernadette croira fermement avoir la sainte Vierge devant les yeux et imposera à la foule sa conviction.

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VII

L’Aura

On peut nous faire I’objection suivante : Pourquoi les hallucinations de Bernadette se sont-elles produites seulement dans la grotte de Massabielle et non ailleurs ?

Nous répondrons à l’objection, en expliquant ce qu’est l’Aura.

L’Aura est un trouble tantôt moteur, tantôt sensitif, tantôt psychique perçu par le malade immédiatement avant une attaque d’épilepsie ou une crise d’hystérie : Si l’aura est moteur, le malade percevra, par exemple, une contracture à un doigt : sensitif, il éprouvera soit une douleur, soit une sensation de froid ou de chaud en un point quelconque lu corps ; psychique, comme il nous intéresse davantage par rapport à Bernadette, il nous faut l’expliquer.

Pierre Janet dans son livre sur l’hystérie, donne de cette aura psychique un curieux exemple : c’est le cas d’un individu dont la première crise était provoquée par la terreur d’un incendie et qui tombait en attaque convulsive dès qu’il voyait la flamme d’un foyer ou même une simple allumette prendre feu. Subitement il revoyait la scène de l’incendie et reproduisait ce qu’il avait fait en premier lieu : Plein de terreur, il criait au secours essayait de se sauver, puis tombait sans connaissance. [p. 50]

Pour Bemadette, lorsque, le Iendemain, elle retourna à la grotte, en se trouvant dans la même situation et en face du même décor naturel, son émotion de la veille se reproduisit sous forme d’aura psychique et I’image de la personne vue la première fois se reforma en une hallucination qui n’était que le reflet de Mme X….

Les jours suivants, par le même mécanisme, les Apparitions se renouvelèrent lors de ses visites à la Grotte et seulement lors de ses visites, car dans un autre milieu, l’aura psychique ne pouvant se produire, l’apparition hallucinatoire n’aurait pu se montrer.

VIII

L’Extase

Après les hallucinations et l’Aura il nous faut expliquer l’Extase. C’est le symptôme le plus important de la maladie de Bernadette ; c’est l’Extase qui va expliquer le Miracle.

Le mot Extase est employé en deux sens.

Dans le premier, il signifie un sentiment d’admiration poussé au maximum pour un objet quelconque ; on s’extasie devant un tableau d’un grand maître, en écoutant un éloquent discours, en présence d’un merveilleux panorama.

Le mot Extase a un autre sens, un sens médical : il désigne alors un symptôme hystérique, voisin du somnambulisme et de la catalepsie, mais avec des caractères propres qui le différencient de ceux-ci.

Les auteurs chrétiens prétendent que l’Exrase est un degré de sainteté maximum, auquel seuls les saints ont le droit d’aspirer. Dans notre livre sur Ste Thérèse, nous avons raconté que cette sainte place l’extase dans les Oraisons supérieures, et la recommande à ses carmélites comme un des plus hauts degrés de piété.

C’est une profonde erreur, I’Extase, chose profane, est un symptôme d’une maladie véritable ; n’est pas extatiquc qui veut, et le plus grand saint du monde ne peut entrer en état d’extase malgré tout son désir, s’il n’est préalablement atteint de I’affection que nous nommons hystérose, s’il n’est en un mot hystérique.

Par contre tous les hystériques, les plus vicieux comme les plus saints, peuvent jouir de l’extase à un moment donné.

Quelques écrivains surtout ceux du XVIIIe siècle n’ont voulu voir dans les phénomènes constitutifs de l’extase qu’un amas de fourberie, de fraudes et de mensonges, exploité par quelques fripons, les uns de bas étages, les autres haut vol. Ils se sont trompés !

L’extase est un fait indéniable comme tous les faits. Il faut l’accepter tel quel, sauf à l’étudier et à l’expliquer. Les auteurs ecclésiastiques, ceux mêmes de nos jours, dans l’impuissance de nier certains cas d’extase survenus dans des sectes hérétiques ou infidèles, se sont tirés d’affaire en faisant deux catégories d’extatiques. Ils rapportent à l’intervention de Dieu les cas observés dans l’église catholique, ceux, par exemple, [p. 51] de St François d’Assise, de Ste Thérèse, et de Bernadette, mais par contre ils attribuent au Diable les extases des sibylles grecques et romaines, celles des chrétiens schismatiques, celles des protestants, celles des fakirs de l’Inde, des adeptes de Mesmer et de Cagliostro etc., etc.

C’est en extase qu’était la Sybille de Delphes, lorsque, placée sur le trépied sacré, elle voyait le Dieu et prononçait Ies mots incohérents que le grand prêtre traduisait en prophéties. Les philosophes d’Athènes, Platon entre autres, admettaient I’extase dans leur théorie, et l’École d’Alexandrie la considérait comme le fond de son dogme. (8)

Mais la science est venue, et miracles et théories extatiques se sont effondrés, sapés par elle à leur base. Qu’est-ce donc que l’ Extase ?

L’Extase est une des formes de l’hystérose ayant les caractères suivants : Après éprouvé un aura, ou même sans préliminaire bien appréciable, le sujet cesse de parler et demeure immobile. Il se trouve tout à coup séparé du reste du monde par l’interruption des sensations qui n’arrivent plus au cerveau ou bien n’y arrivent comme dans le sommeil, qu’avec lenteur et atténuées : les yeux tantôt grands ouverts, tantôt mi-clos sont à peine sensibles au contact d’un corps étranger ; les oreilles ne paraissent pas entendre et le tact est dans un tel qu’une piqûre ne produit pas un mouvement réflexe.

Pendant ce temps, le malade aperçoit une image merveilleuse qui le met dans un état de bonheur et de ravissement inexprimable : Son âme s’élevant au-dessus de sa condition ordinaire, participe à des félicités supérieures, à des jouissances inénarrables.

L’objet qui leur donne cet idéal bonheur varie beaucoup : le philosophe grec Plotin, un extatique, dirigeait toutes ses pensées vers un Dieu inconnu auquel il s’unissait dans d’ineffables joies ; les saints voient la Vierge, voient le Christ, voient le Sacré-Cœur ; le fakir se délecte dans Boudha. D’autres ont comme Visions des personnes ou des choses matérielles sans que le ravissement soit moindre : une de nos malades voyait en extase un de ses anciens amants, chose profane s’il en fut.

Mais, répétons-le et insistons sut ce point : toujours la vision, quel qu’en soit l’objet, s’accompagne d’un bonheur inexprimable ; c’est cette jouissance qui fait que les extatiques sont si désireux d’entrer dans la crise et la recherchent si vivement. Bernadette en avait un tel désir que lorsque le moment approchait, malgré les défenses de ses parents et malgré tous les obstacles, elle volait plutôt qu’elle ne courait vers la grotte où elle savait devoir jouir de joies ineffables.

La physionomie exprime l’étonnement, I’admiration, la béatitude : parfois le malade parle, esquisse un geste, une attitude en rapport avec I’hallucination dont il subît I’empire, mais le plus souvent il reste dans une immobilité complète.

L’attention portée sur l’objet de son ravissement est tellement fixe que rien de ce qui se passe autour de lui ne peut l’en détourner. [p. 52]

Dans la seconde partie de la période, les larmes coulent avec abondance, et il y a souvent émission involontaire d’urine.

Enfin, chose curieuse, il semble que ces crises nerveuses doivent s’accompagner d’un peu de fièvre, et que le pouls doive battre plus tort sous l’influence d’une si vive émotion, il n’en est rien. Dans l’extase comme dans les autres manifestations hystériques, le pouls reste normal, si même il ne diminue pas de fréquence.

Le sujet se réveille lentement, pousse un soupir, et parait faire un effort sur Iul même pour reprendre ses esprits.     .

L’Extase chez Ste Thérèse. — Ste Thérèse, dans un de ses livres, décrit sous le nom d’oraison d’extase ce symptôme hystérique : sa description saisissante est absolument conforme à celle donnée dans nos livres de médecine : la voici :

« On n’a plus alors de sensations distinctes ; on jouit complètement d’un bien où sont renfermés tous les autres biens. Les facultés et les sens sont si occupés de cette joie qu’ils ne font attention à rien ni à m’intérieur, ni à l’extérieur. L’âme se sent en un instant tombée dans une espèce de défaillance et de pâmoison avec un contentement et une douceur inexprimables ; les forces s’en vont : on peut à grand’peine remuer les mains. Les yeux se ferment malgré soi, ou, s’ils restent ouverts, on ne peut s’en servir. Si I’oreille entend, ce sont des bruits confus et non des mots ou des phrases. La durée de la suspension des puissances de l’âme ne dépasse jamais une demi-heure. L’âme est tout attendrie ; il semble qu’on voudrait se distiller en larmes non de douleur, mais de joie. Il m’est arrivé quelquefois au sortir de cette oraison de ne savoir si c’était un songe ou une réalité, mais en me voyant trempée de larmes qui coulaient sans peine et d’une vitesse qu’il semblait que cè fut une rosée céleste, je voyais que ce n1étatit pas un rêve (9)

On, ne saurait mieux dire : Thérèse a admirablement décrit trois siècles avant l’école de la Salpêtrière, la crise d’Extase, mais cette sainte a tort de donner cette extase comme un modèle de prières et surtout d’inviter ses compagnes du Carmel à parvenir à ce degré dangereux de perfection.

L’Extase mystique. — Dans ces dernières années, les travaux sur l’hypnotisme ont éclairé d’une singulière manière le symptôme Extase, symptôme assez rare autrefois pour qu’il ne fût pas donné à tous les médecins de l’observer, mais qu’aujourd’hui on peut faire à volonté et étudier facilement chez des sujets endormis.

En effet, on peut à certains hypnotisés donner l’extase comme on peut leur donner la catalepsie, comme on peut leur donner des hallucinations.

Voici le tableau d’un extatique hypnotisé tiré d’un livre sur le magnétisme (9) : « La personne prend subitement une physionomie toute particulière ; elle devient belle, belle d’une beauté qu’on ne peut exprimer ; [p. 53] son air est inspiré, sa figure est resplendissante d’une joie intérieure. Elle semble vouloir s’élancer dans l’immensité ; ses pieds touchent à peine la terre ; il sort de ses lèvres des mots entrecoupés ; elle voit des flots de lumière qui l’inondent ; elle entend des flots d’harmonie qui la ravissent ; la divinité lui apparaît dans toute sa splendeur. »

Ce tableau peut s’appliquer mot pour mot à Bernadette, car ce n’est pas autrement que nous parlent d’elle ses biographes, en racontant les crises d’extase de la grotte de Massabielle. Bien plus, comme par le fait de son hystérose, la petite croyante était éminemment hypnotisable, on aurait pu lui donner à volonté des crises d’extase avec la vision d’un personnage profane au lieu de la Vierge Marie.

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[p. 78]

L’hystérie de Bernadette, de Lourdes,
par M. le Dr ROUBY,
Médecin~directeur de la Maison de Santé d’Alger.
(suite) (10)

IX

Les fausses Apparitions

Le lecteur connaît maintenant Ies hallucinations et l’extase hystériques, il lui sera donc facile de démêler la maladie dans les actes de Bernadettte, pendant les quatorze visites qu’elle fit à la Grotte après la première Apparition. [p. 79]

Il serait fastidieux de le. raconter une à une, car elles se passèrent d’une façon presqu’identïque et en décrivant l’une-d’elles nous les décrivons toutes : ab uno disce omnes ; certains faits particuliers à quelques apparitions seront étudiés dans l’intervalle.

Bernadette arrivait à la Grotte sous l’influence d’une vive impulsion : elle s’agenouillait à l’entrée, l’œil attentif vers l’ouverture du rocher. Alors, nous l’avons dit déjà, sous I’influence de l’aura psychique, la première apparition, celle de Mme X…. se reproduisait sous forme d’une hallucination.

Comme on lui avait persuadé qu’elle était en présence de la Vierge Marie, elle croyait fermement la voir en réalité : aussi lui faisait-elle des inclinations gracieuses et lui adressait-elle de temps en temps quelques mots : une fois elle la montrait d’un geste au public, une autre fois elle l’aspergeait d’eau bénite ; il lui est arrivé de monter et de descendre la grotte à genoux, croyant lui obéir. Ces faits se passaient toujours pendant la première période de la crise, la période hallucinatoire. Après quelques minutes, Bernadette se mettait à genoux, faisait des signes de croix et prenait son chapelet.

C’est alors que la seconde période, la période d’extase commençait. Après un petit nombre d’Ave Maria, I’enfant se transformait tout à coup : il y avait passage de la vie habituelle à une autre vie, comme on passe de l’état de veille à l’état de sommeil.

Bernadette devenait immobile, notez cette immobilité que nous allons constater à chaque page des auteurs catholiques ; les lèvres cessaient de remuer et on entendait sortir du fond de son gosier des petits sons argentins à peine sensibles, contracture de la glotte ou boule hystérique.

Le monde extérieur n’existait plus pour elle ; les yeux ouverts ne voyaient plus, au point qu’on pouvait s’interposer entre elle et son hallucination sans qu’elle s’en doutât ; ses oreilles entendaient des bruits confus sans distinguer des sons ; sa peau devenue insensible ne percevait plus de la douleur lorsque la flamme d’un cierge venait lécher ses doigts.

Sa figure prenait l’expression d’un bonheur indicible et une admiration pleine de délices se voyait dans ses yeux grands ouverts tandis que la bouche béate exprimait le ravissement. Elle devenait belle à ce point qu’il semblait qu’il y eut transfiguration de tout son être.

Pendant quelques minutes Bernadette concentrait son attention sur la blanche vision au point qu’elle restait séparée entièrement du monde extérieur.

À la fin de la période, sans que l’expression heureuse du visage ait changé, on voyait de grosses larmes emplir ses yeux et couler sur ses vètements.

Bernadette alors poussait un long soupir et se réveillait ; la crise qui durait depuis plus d’un quart d’heure était terminée ; elle se levait et sans s’inquiéter de la foule qui l’entourait et qui attendait autre chose, [p. 80] elle retournait au logis paternel. Mais sa mémoire non abolie pendant la crise, gardait très exactement dans ses replis les moindres particularités de ses visions, si bien qu’elle a pu sa vie durant, les raconter toujours de la même façon, sans jamais se contredire.

Telle est la manière dont l’extase se produisit chez Bernadette pendant quatorze apparitions successives.

X

Preuves de l’Extase

Or cette crise d’extase, est le nœud dela question, car c’est elle qui fit croire à la foule émerveillée d’un pareil état que la petite voyante était en présence de la Sainte Vierge. Or, prouver que Bernadette était une extatique ordinaire, une extatique hystérique, une extatique selon la formule scientifique, c’est prouver en même temps qu’il n’y avait rien de réel dans ses visions, c’est prouver qu’une grossière erreur a servi de fondement au nouveau culte.

Comme notre affirmation pourrait paraître insuffisante à quelques-­uns de nos lecteurs, c’est dans les récits des auteurs catholiques dont nous avons parlé au début, l’abbé Fourcade, Mgr de Ségur et M. Henri Lasserre, auteurs dont on ne peut suspecter le témoignage, que nous chercherons et que nous trouverons la confirmation des manifestations de la maladie hystérique de Bernadette.

Qu’on nous excuse de nous répéter parfois et surtout de faire des citations un peu longues, mais pour emporter la conviction de ceux qui nous lisent, il me fallait, dussions-nous être ennuyeux.

Commençons nos citations : celles que nous allons Iaïre ont pour effet de prouver les hallucinations et l’extase chez Bernadette et, en même temps, que l’Extase survenait toujours en second lieu, après les hallucinations, suivant une marche classique.M. Henri Lasserre d’abord (11) : «  L’enfant vient, s’agenouiller et se met à prier ; après quelques minutes, l’Extase commence ; on voit son front s’illuminer et devenir rayonnant ; tous ses traits montaient, montaient ; comme dans une région supérieure, comme dans un pays de gloire exprimant des sentiments et des choses qui ne sont point d’ici-bas. La bouche entr’ouverte était béate d’admiration et paraissait aspirer le ciel. Les yeux fixes et bien heureux contemplaient une beauté invisible qu’aucun autre regard n’apercevait… Cette pauvre petite paysanne si vulgaire en l’état habituel semblait ne plus appartenir à la terre (12). »

L’abbé Fourcade décrit mieux encore les deux périodes de la crise, I’hallucinatoire et l’extatique : « Ne la voyez-vous pas, répétait Bernadette, d’un son de voix langoureux ; elle vous regarde ; elle vous sourit, maintenant elle tourne la tête ? Bernadette se tut, s’agenouilla, fit [p. 81] un signe de croix et entra dans l’immobilité. Ses compagnes remarquèrent la transformation de son visage pendant qu’elle priait. »

Plus loin le père Fourcade se demande, ignorant des phases de la maladie, pourquoi l’extase ne commence qu’après certaines prières et après la récitation du chapelet, sans se douter qu’il nous donne par cette constatation la preuve que l’état de Bernadette était bien le résultat d’une crise nerveuse naturelle et non un fait surnaturel. Il fallait, l’abbé Fourcade le constate, qu’il y eût aura psychique, pour que l’enfant tombât en extase.

De même que Charcot en donnant à un sujet hypnotisé l’attitude de la prière, les mains jointes, à genoux, les yeux au ciel, mettait son sujet dans une crise d’extase ; de même il fallait que Bernadette fût à genoux, en prières et donnât à ses yeux, à son visage, et à tout son corps l’attitude de l’adoration, pour que la crise extatique se produisît et c’est toujours ainsi que les choses se passèrent pendant les quatorze apparitions successives.

Citons encore (13) : « Le dimanche 14 février l’on arriva à la grotte : rien ne se montrait : « Mettons-nous à genoux, dit Bernadette, et disons le chapelet ». La sainte prière venait à peine de commencer que le visage de la petite amie de la Sainte Vierge s’éclaire tout à coup, et s’illumine de joie : ses yeux se fixent sur I’excavation de la grotte, avec une expression indicible de bonheur… Vous ne la voyez pas ? Elle est là ! elle vous regarde… elle sourit. Maintenant elle tourne la tête, Voyez ses pieds… sa ceinture vole… Voyez, elle a le chapelet roulé autour de son bras.. Oh ! elle est si belle ! À présent elle prend son chapelet ; elle se signe… » Puis après, la période de l’hallucination vient la période d’extase : « Bernadette se remit donc à genoux, fit un grand signe de croix, entra dans l’Immobilité… à genoux les mains jointes, le chapelet entre les doigts, le corps tendu comme si une force d’en haut la tirait : pâle, les lèvres décolorées, les yeux élevés et fixes, elle restait comme une statue de sainte en extase ; des larmes détachées et brillantes roulaient parmi ses sourires. »

Dans un autre chapitre nous lisons ceci : « Bernadette en arrivant prend son rosaire et commence à le réciter. » Dès que l’Appartion a lieu, la jeune fille est absorbée : « elle n’a plus le sentiment de ce qui se passe autour d’elle et son visage rayonnant d’une indicible joie semble attester qu’elle est en communion avec un être surnaturel. »

Un rédacteur du Lavedan, journal de Lourdes contraire à l’apparition, décrit ainsi ce qu’il a vu : « La jeune fille va chaque matin prier à l’entrée de la Grotte, un cierge à la main, escortée de plus de 900 personnes. Là, on la voit passer du plus grand recueillement à un doux sourire et tomber ensuite dans un état extatique des plus prononcés ; des larmes s’échappent de ses yeux immobiles qui restent constamment fixés sur l’endroit de la grotte où elle croit voir la Sainte Vierge (14).

On ne saurait mieux constater l’extase. [p. 82]

Comme on le voit, amis et ennemis de la Grotte sont d’accord sur ce point : Après une période mouvementée acoompagnée d’hallucinations, survient une période d’immobilité avec extase.

Donc chez Bernadette l’extase existe, elle existe avec ses six principaux caractères ; nous halons en chercher les preuves dans les mêmes auteurs chrétiens.

1° Bernadette a-t-elle la perte plus ou moins complète de la perception du monde extérieur par I’abolition des sensations, de la vue, de l’ouïe et du toucher ?

Oui, il y a chez elle obnubilation des sensations :

Que lisons-nous à ce sujet dans les livres précités ? Un jour le commissaire de police et un gendarme vinrent à la grotte se rendre compte de visu, de ce qui se passait pendant l’extase, ils eurent l’idée de se placer immédiatement devant Bernadette, s’interposant entre elle et sa vision. L’enfant ne les vit pas, ne s’aperçut pas de leur présence et resta plongée dans son extase, continuant, à travers les deux corps très matériels des deux fonctionnaires, de jouir de la vue de la Vierge ; rien d’étonnant à cela puisque l’image existait, non dans la grotte, mais dans le cerveau de la visionnaire.

Pour l’obnubilation du toucher, rappelons le fait qu’un jour la flamme du cierge qu’elle tenait à la main lui brûla les doigts sans qu’elle manifestât le moindre signe de douleur. M. Henri Lasserre et Mgr de Ségur crient au miracle à ce sujet : ils ont tort ; I’insensibilité est de règle : l’analgésie des hystériques est étudiée et décrite dans tous nos livres d’aliénation mentale. Ce qui eût été miracle, c’est que la flamme du cierge n’ait pas produit sur la main de l’enfant une brûlure au premier ou au deuxième degré ; de ceci on ne parle pas, c’eût été intéressant de le savoir ; dans leurs crises, le fait est fréquent, des épileptiques ou des hystériques tombent dans le feu et se font d’horribles plaies sans se réveiller ; la douleur n’existe pas chez eux dans ces moments.

2° Bernadette présente-t-elle la concentration de l’attention sur un seul objet ? Cet excès d’attention nous l’avons noté pendant les crises de Marie Alacoque et celles de Ste Thérèse. Nous I’avons vu chez les hypnotisés ; il existe aussi chez Bernadette. « L’enfant, dit M. Henri Lasserre, était complètement absorbée ; toutes les puissances de son être appartenaient à la vision : rien de ce qui se passait autour d’elle n’en pouvait détacher son attention » (15).

3° Bernadette présente-t-elle la transfiguration, c’est-à-dire une transformation de I’expression habituelle de la face et de l’attitude du corps}, figure illuminée d’un rayon de bonheur indicible, membres immobilisés dans une position une fois prise ?

Les extatiques pendant leurs crises changent de physionomie à ce point que les figures les plus insignifiantes sous l’influence de l’exaltation et du bonheur prennent une beauté angélique.

Bernadette n’y manquera pas. [p. 83]

Témon, M. Estradej receveur des contributions directes à Lourdes, a constaté le fait chez elle : « subitement et complètement transfigurée, nous dit-il, Bernadette n’était plus Bernadette ; c’était un ange du ciel plongé dans des ravissements inénarrables : elle n’avait plus le même visage, une autre intelligence, un autre air, j’allais dire une autre âme se voyait : elle ouvrait de grands yeux, des yeux béants et presqu’immobiles ». Elle souriait à cet être invisible et cela donnait bien ridée de I’extase et de la béatitude. Elle écoutait avec l’expression de I’adoration la plus absolue, mêlée à un amour sans limites et au plus doux des ravissements, j’observais que par instant elle ne respirait plus (16).

Dans un autre passage : « La mère comme tous les assistants, vit le petit visage, si chétif dans l’état naturel, s’illuminer tout à coup et se transfigurer, son front rayonnait ; tous ses traits semblaient s’élever et prendre je ne sais quoi de céleste » (17).

M. Henri Lasserre écrit ; « Le visage de la voyante devient tout à coup si clair, si transfiguré, si éclatant, si imprégné de rayons divins, que le reflet merveilleux que nous apercevons nous donne la pleine assurance du centre lumineux que nous n’apercevons pas ce que contemple Bernadette ravie, ce qui rayonne sur ses traits en extase (18).

 

L’hystérie de Bernadette, de Lourdes,
par M. le Dr ROUBY,
Médecin~directeur de la Maison de Santé d’Alger.
(suite) (19)

[p. 108]

4° Bernadette a-t-elle le pouls hystérique, c’est-à-dire le pouls normal sans augmentation de force ni de fréquence ? (20) [p. 109]

Un médecin de Lourdes, le Dr Dauzon, va nous documenter à cet égard ; le docteur avait voulu se rendre compte, de visu, de ce qui se passait à la Grotte, mais comme il ne connaissait de l’hystérie que la crise convulsive et la catalepsie, en ne rencontrant pas ces deux manifestations, il en conclut, bien à tort, que Bernadette n’était pas hystérique : il ignorait les autres symptômes de la grande névrose, les hallucinations et l’extase.

Par eontre il fit une découverte qui nous est précieuse, il trouva un fait nouveau qui appuie notre thèse bien loin de la combattre ; ce fait nouveau, c’est le pouls hystérique. Citons : « Le Dr Dauzon prit le bras de Bernadette, il était flexible et parfaitement souple ; il lui tâta le pouls, les pulsations étaient tranquilles, régulières, tout à fait normales et ne marquaient aucun symptôme d’une maladie quelconque. » Or, ce pouls normal, sans une pulsation de plus qu’à l’ordinaire, dans des crises d’extase ou autres, c’est le pouls caractéristique de l’hystérie.

Si le Dr Dauzon s’était servi du thermomètre peur mesurer l’augmentation de température à ce moment, il eût été étonné de lui voir marquer 37° environ. (21)

Or chez Bernadette si le pouls reste normal, si la température ne s’élève pas, malgré la vive émotion qu’elle éprouve au moment des apparitions, c’est une preuve nouvelle qu’elle est atteinte d’hystérose. Mgr de Ségur ajoute que ce pouls normal c’est la science renversée ; nous craignons bien que ce soit le miracle plutôt que la science qui soit renversé.

5° L’accès se termine-t-il par une émission de larme ?

Les larmes abondantes, dans le second quart d’heure de l’extase, sont un des symptômes de la névrose qui ne manque jamais. Or, les rencontrer chez Bernadette, c’est une preuve que son extase, bien qu’à forme religieuse, n’était qu’un cas ordinaire d’extase hystérique. C’est aussi une preuve, malgré les dires contraires des auteurs chrétiens, qu’il n’y a pas une extase religieuse différente des extases purement médicales.

Pour expliquer ces larmes qui le gênent, M. Henri Lasserre, qui plaide avec beaucoup d’habileté pour le miracle, raconte dans un endroit de son livre que Bernadette pleurait parce qu’elle voyait la figure de la Vierge attristée au sujet des pauvres pécheurs. Mais, Iui même, dans d’autres endroits, et tous les autres témoins du fait ont soin de nous dire, au contraire, que ces grosses larmes coulaient des yeux de Bernadette [p. 110] en même temps qu’un sourire de béatitude errait sur ses lèvres.

Nous pouvons citer de nombreux textes à, ce sujet :

« Et les assistants virent deux grosses larmes couler sur les joues de Bernadette dont les yeux fixes restaient grands ouverts. » (22)

« De temps en temps deux larmes tombaient de ces paupières toujours immobiles et roulaient comme deux gouttes de rosée. »

«  Enfin, après cette longue extase toute en sourires et en larmes heureuses. »

« Elle restait là, comme une statue de sainte en extase, des larmes détachées et brillantes roulaient parmi ses sourires. » (23)

« Des larmes s’échappent de ses yeux, immobiles, fixés sur I’endroit de la grotte où elle croit voir la Sainte Vierge, » écrit le rédacteur du Lavedan.

Enfin, rapprochons ces larmes de celles de Ste Thérèse en extase qui coulaient « avec une force et une vitesse telles qu’il semblait que ce fût un nuage de pluie qui crevait. »

C’est ce contraste extraordinaire, de la bouche qui rit pendant que les yeux pleurent, qui forme un des caractères les plus curieux de l’extase, et qui, à lui seul, pourrait prouver la nature non divine de cet état.

Rappelons pour mémoire l’émission involontaire d’urine dont on ne parle pas et pour cause, mais qui devait exister chez Bernadette comme chez les autres extatiques, puisque c’est un fait scientifique, on aurait tort de s’en offusquer.

6° La durée de l’Extase chez Bernadette est-elle d’un quart d’heure à une demi-heure ?

Nos livres de médecine donnent en effet cette période de temps comme limite extrême à la durée de la crise ; Ste Thérèse déclare formellement, d’après sa propre expérience que le temps de ces pertes de I’âme ne dépasse jamais une demi-heure.

Les biographes de la petite voyante confirment le fait dans plusieurs endroits. M. Henri Lasserre prétend qu’un jour cet état surhumain dura au moins une heure ; peut-être n’a-t-il pas, mesuré la période, montre en main, peut-être aussi a-t-il relaté le fait d’après un témoin enclin à grossir les choses ? Pour une autre crise du reste, il déclare qu’elle fut d’un quart d’heure.

En somme, puisque les crises d’extase ne dépassent jamais une demi-­heure, il est probable que celles de Bernadette suivirent la loi commune. Résumons :

Nous avons trouvé chez Bernadette les six principaux caractères de l’extase signalés dans nos livres de médecine : 1° l’obnubilation des sensations ; 2° La concentration de I’attention ; 3° la transfiguration de la physionomie ; 4° le pouls hystérique ; 5° l’émission des larmes ; 6° la [p. 111] durée normale de la crise ; nous sommes donc en droit de tirer une conclusion de ces faite et de dite que Bernadette était une extatique hystérique ordinaire et non une voyante douée par miracle du don de vivre une demi-heure par jour avec la Vierge-Marie.

XI

Extase chez les Profanes.

Nous pensons intéresser nos lecteurs en donnant ici quelques obser­vations d’extase non religieuse, la première, de même nature que celle de Bernadette, c’est-à-dire avec hallucination de la vue, les autres de nature érotique, c’est-à-dire avec hallucination du sens génital ; ces dernières sont si fréquentes chez les extatiques que bien qu’elles n’aient pas été signalées chez Bernadette elles ne sortent pas du cadre de cette étude.

Extase du 5e acte de Faust. — Dans la première observation, il s’agit d’un prêtre, professeur de mathématiques dans un collège ; ce savant, très versé également dans les sciences mécaniques qu’il cultivait par goût, était atteint d’hystérose grave depuis quelques mois.

Rentré dans sa famille il se laissa conduire un jour au théâtre par un parent désireux de le distraire : on jouait l’opéra de Faust ; au dernier acte, à la scène des « Anges purs et radieux » si étincelante de lumière, et si bien adaptée à ses idées religieuses, il sortit de la réserve habituelle à son caractère, et montra une certaine excitation qui, s’augmentant les heures suivantes, obligea sa famille à le conduire dans une maison de santé. Or il arriva, le lendemain matin, qu’étant couché dans son lit, la face tournée vers la fenêtre qui regardait l’Orient, lorsque le soleil émergea de l’horizon et l’inonda de lumière, M. I’abbé X… eut une hallucination : les rayons éclatants de l’astre provoquèrent un aura qui lui remémora la représentation de la dernière scène de l’opéra, et dans le cadre de la fenêtre, il vit se reproduire le tableau des Anges purs et radieux, tableau qui l’avait si fort impressionné la veille ; les séraphins s’élevaient lentement au ciel, emportant Marguerite toute blanche et l’Archange Michel montait aussi, menaçant le démon, de son épée flamboyante.

Puis, au bout d’un moment, pendant lequel M. l’abbé X… « manifestait extérieurement sa joie d’une telle vision, tout â coup il tomba en extase avec tous les symptômes habituels de cette crise.

Les jours suivants, chaque matin au lever du soleil, la même hallucination suivie d’extase se reproduisit : Nous fûmes plusieurs fois témoins de la chose et nous entendions souvent M. l’abbé X… raconter la merveilleuse apparition, plus belle qu’à l’Opéra, dont la vue lui procurait une jouissance ultra-terrestre. Un jour comme il était très savant mécanicien, il voulut se rendre compte des machinations nécessaires pour obtenir un tableau si compliqué dans l’encadrement d’une fenêtre ; lorsqu’il eut fait son calcul et établi ses comptes, il fut effrayé de Ia somme [p. 112] d’argent employée par nous, disait-il, pour arriver à un pareil résultat ; il nous demanda de bien vouloir suspendre les représentations, malgré le plaisir inouï qu’il en ressentit, son état de fortune ne lui permettant pas de m’en rembourser les frais. On le voit, comme Bernadette, M. l’abbé X… n’avait aucun doute sur la réalité de sa vision.

Extase érotique d’une dévote. — Voici une autre observation d’extase, mais de nature érotique, c’est-à-dire avec hallucination des organes génitaux :     .

Une jeune fille très bigote, atteinte d’hystérose ignorée, en suivant avec assiduité les exercices religieux de sa paroisse, se prit un jour d’un bel amour pour son curé. Celui-ci, homme d’une grande dignité de manière, d’une réputation de haute moralité, d’un âge assez avancé pour ne plus faire parler de lui, n’avait jamais dit une parole, jamais fait un geste, jamais lancé un regard pouvant faire croire à Mlle V… qu’il avait pour elle quelques sentiments particuliers. Or, il arriva qu’une nuit, raconte celle-ci, elle vit en rêve son cher pasteur entrer dans sa chambre, s’étendre à ses côtés et lui procurer des délices inénarrables. Ce rêve fit une impression extraordinaire sur son cerveau déjà touché par la maladie et fut, les jours suivants, le point de départ d’hallucinations reproduisant la scène de son rêve, suivies d’une période d’extase très bien caractérisée que souvent il nous fut donné de constater. Il est arrivé parfois que la crise s’est produite à la chapelle lorsqu’un prêtre vêtu des ornements sacrés lui rappelait son curé. Après une période d’hallucinations, elle devenait immobile et elle était assise, s’effondrait à terre si elle était à genoux ou debout, restait sans connaissance étendue sur le sol, n’ayant ni contracture, ni convulsions, mais insensible aux piqûres d’épingle et montrant une physionomie transfigurée par la jouissance d’un bonheur immense. Elle se réveillait dans les larmes et le bas du corps mouillé par l’émission d’urine, au bout de vingt minutes environ elle reprenait son livre de messe et continuait ses prières comme si rien d’anormal ne s’était passé.

Un jour Mlle V… se demanda pourquoi vivant la nuit avec son curé, il n’en serait pas de même le jour. Elle se rendit chez lui et lui proposa de la prendre complètement au Presbytère. Le pauvre prêtre ahuri d’une pareille révélation eut peine à se débarrasser d’elle et, les jours suivants, eut à soutenir un siège en règle contre son ouaille qui, ne comprenant pas cette résistance, persévérait dans ses revendications. Elle jouissait de trop de bonheur pour lâcher sa proie amoureuse et aussi pour garder le secret des visites nocturnes. Dans la ville le scandale fut énorme ; comme Mlle V… paraissait avoir toute sa raison, on était disposé à croire qu’elle disait vrai. Il se forma, parmi les dévotes mêmes tout un clan qui prit fait et cause pour la malade contre le curé ; on regardait celui-ci avec des yeux méchants, on abandonnait ses sermons et son confessionnal, on le traitait de suppôt de Satan.

Excédé des assiduités de l’hystérique qui voulait faire de lui un [p. 113] St François de Salles dont elle serait la Ste Chantal, autrement qu’en spirituel, écoeuré des méchants propos tenus sur son compte par ses meilleures amies d’autrefois le pauvre Pasteur, victime comme tant d’autres des persécutions hystériques donna un jour sa démission et alla chercher la tranquillité dans un couvent de Chartreux.

La maladie de Mlle V… s’exaspéra de ce départ et il fallut un jour l’enfermer dans une maison de santé ; mais là encore pendant dix années, elle continua, chaque nuit, à recevoir la visite de son curé, bien qu’alors domicilié à Rome.

Comme on le voit même chez des prêtres, même chez des personnes très dévotes, l’extase peut prendre une tournure essentiellement anti­religieuse.

XII

De la Suggestion

Si on avait Iaissé Bernadette tranquille venir chaque jour à la grotte soit seule, soit accompagnée d’enfants comme elle, I’évolution de l’extase eût continué sans changement : Arrivée ; prière à genoux, — hallucinations, — extase, — retour à la maison.

Mais à partir de la 3e Apparition, il y eut quelque variante dans le développement des symptômes par le fait de la suggestion, les hallucinations ne furent plus seulement oculaires, elles furent aussi auditives : Bernadette eut des conversations avec sa vision : elle entendit des mots comme : pénitence, pénitence, pénitence ; on lui confia des secrets ; on lui ordonna de faire un creux dans la terre pour trouver une source, enfin on proclama le mot : Immaculée-Conception.

Pour comprendre ces faits, il faut se rappeler qu’ils se passaient en 1856, dix ans après la Salette qui alors battait son plein et arrivait à l’apogée de ses destinées. La Salette, sainte station dans les Alpes, presque oubliée aujourd’hui, faisait à cette époque autant de bruit que Lourdes en ce moment : on en parlait partout : les curés dans les Eglises, les bonnes femmes dans les maisons, les images pieuses, les journaux religieux, les livres de dévotion, racontaient au loin l’apparition de dévotion de notre Dame de la Salette à un petit berger et à une petite bergère des Alpes.

La Vierge leur avait demandé qu’on fît pénitence ; elle leur avait confié des secrets ; elle avait fait jaillir une source du rocher où elle était assise.

Or, il arriva que des personnes de l’entourage de Bernadette racontèrent à celle-ci l’histoire de la Salette dans tous ses détails : on insista sur certains faits ; on compara les deux apparitions ; on fit sur elle de la suggestion.

Ces leçons entrèrent profondément dans le cerveau de Bernadette, et dans les apparitions nous voyons peu à peu cette suggestion se faire sentir : grâce à elle les principaux événements de la Sallette passent dans ceux de Lourdes ; à la Salette la Vierge avait beaucoup insisté sur [p. 114] la pénitence qu’elle réclamait des pécheurs. À son tour, Bernadette, dans son hallucination du mercredi 24 février entend la Vierge I’exhorter par trois fois à la pénitence : « pénitence, pénitence, pénitence. »

La. Vierge de la Salette avait dit un Secret à la petite bergère et un autre au petit berger : on persuada à Bernadette qu’elle aussi ne tarderait pas d’avoir la confidence d’un secret : Or, le mardi 23 février la petite voyante entend la voix bien aimée de la Souveraine du Ciel : « Bernadette ? — Me voici. — J’ai à vous dire un secret qui vous concerne seule : me promettez-vous de ne jamais le révéler à personne ? Je vous le promets. » Le lendemain 2e secret ; à la septième apparition, 3e et dernier secret.

Il faut croire que ces secrets n’avaient pas grande importance, Car depuis lors on n’en parle plus et ces secrets venus du ciel ne jouent aucun rôle dans la vie de Bernadette. Nil admirari !

C’est par I’effet de la suggestion que Bernadette creuse au fond de la grotte, dans la terre humide, le trou d’où sortira la source analogue à celle de la Salette. Des gens avaient reconnu I’existence de l’eau cachée à un demi-mètre du sol et avaient parlé à Bernadette de la possibilité de faire jaillir au dehors une source rivale de celle des Alpes.

C’est par le même phénomène de suggestion que la.Vierge de la Salette ayant des roses blanches sur les pieds, celle de Lourdes orne Ies siens de roses jaunes d’or.

c’est parce qu’en ce moment on élevait un temple magnifique sur la montagne de la Salette que la Vierge de Lourdes demande à Bernadette une église sur les roches de Massabielle.

Enfin, si vraiment, chose douteuse pour nous, le 25 mars, jour de l’Annonciation, lorsque déjà depuis quatre semaines le cycle des extases est terminé, il s’en produit une nouvelle, pendant laquelle le mot « Immaculée-Conception » est prononcé, ce fut par l’effet d’une suggestion intensive de quelque prêtre fanatique, qui croyait ainsi affirmer victorieusement le dogme de I’Immaculée-Conception, dogme si discuté à cette époque par l’élite intellectuelle de l’Épiscopat et du Clergé de France,

Si nous avons émis un doute sur cette apparition, en voici la raison :

Cette vision, en effet, est isolée ; elle se produit longtemps après les autres, au moment où la maladie terminée, le système nerveux de l’enfant est revenu à son état normal. Elle arrive trop à propos pour les besoins de la cause ; on se rend compte que derrière Bernadette se tient un ultramontain qui lui souffle les mots, qui vont vaincre la résistance des théologiens français. Ces paroles de la Vierge, « je suis l’Immaculée­ Conception » dîtes en patois, à un enfant ignorant du Dogme, dépassent les bornes de la crédulité la plus aveugle et les attribuer à la Vierge, c’est donner à celle-ci des préoccupations de vanité terrestre par trop naïves.

Mais, même sans fourberie ni mensonge, les choses peuvent s’expliquer [p. 115] scientifiquement : une hallucination auditive produite chez un hystérique par l’effet d’une suggestion, c’est un fait connu qui n’a rien de merveilleux. On peut tout faire voir, tout faire entendre, tout faire sentir aux personnes atteintes d’hystérose, comme on le fait aux hypnotisés ordinaires. Il suffit de leur répéter à l’état de veille, d’une façon précise et autoritaire, ce qu’on veut qu’elles disent ou fassent pendant l’extase ; pour qu’elles obéissent à la suggestion. Si je dis à Bernadette sur qui j’ai de l’influence : «  L’Immaculée-Conception est un divin mystère, je le veux ; lorsqu’elle sera dans la Grotte elle entendra une voix lui dire : « l’Immaculée-Conception est un divin mystère ». Mais si le lendemain je lui dis : «  la voix te dira : L’Immaculée-Conception est une sottise, Bernadette entendra ces mêmes mots : « I’Immaculée-­Conception est une sottise ».

[p. 142]

L’hystérie de Bernadette, de Lourdes,
par M. le Dr ROUBY,
Médecin~directeur de la Maison de Santé d’Alger.
(suite et fin) (24)

Intervention des Autorités. — Précisément à propos de suggestion, nous sommes amenés à parler de l’intervention des autorités administratives et judiciaires de Lourdes et de Tarbes. À un certain moment, on voulut, pour arrêter le mouvement religieux extraordinaire qui se produisaient interrompre les visites de Bernadette à la grotte. Pendant la quinzaine des visions la ville de Lourdes était littéralement bouleversée : les uns criaient à la superstition, d’autres parlaient de supercherie, d’autres de manœuvres frauduleuses ; rares étaient ceux qui soupçonnaient la maladie nerveuse; mais toutes ces voix contraires étaient étouffées par les clameurs enthousiastes d’une multitude avide de merveilleux, venue de tous les coins du diocèse avec I’espoir que la Vierge leur donnerait un avant-goût du paradis en se montrant un jour à tout le monde.

Or un jour Bernadette fut amenée devant le commissaire de police pour rendre compte de sa conduite. Celui-ci après l’avoir morigénée, tança vertement son père qui permettait un tel scandale. Puis le Procureur impérial s’en mêla et menaça de faire enfermer la petite voyante si l’effervescence de la foule ne se calmait pas. Plus tard enfin on fit clôturer la grotte au moyen d’une muraille en planches. [p. 143]

La Cour Impériale était alors à Biarritz : quelqu’un alla plaider la cause de Lourdes auprès de l’Impératrice Eugénie dont on connaissait les sentiments de bigoterie espagnole. Tout aussitôt, préfet, procureur, commissaire de police furent déplacés et laissèrent le champ libre aux organisateurs du nouveau culte.

Mais l’intervention du commissaire de police n’avait pas été sans résultat sur la marche de la maladie de Bernadette. L’effroi qu’elle avait éprouvé avait produit une suggestion contraire à l’hallucination, aussi, lorsque le lendemain de sa comparution devant les autorités judiciaires, elle retourna en hésitant à la Grotte, rien ne se montra. La peur du commissaire fut plus forte que le désir de voir la Vierge. Il est probable que si les Visions eussent été réelles, comme tant de gens le croyaient et croient encore, l’Immaculée-Conception qui ne doit craindre ni préfet, ni juge n’aurait pas hésité à paraître : C’était le cas ou jamais de se montrer. N’est-ce pas là une nouvelle preuve et très forte que toutes ces Apparitions n’étaient qu’hallucinations maladives.

XIII

Nous devrions terminer ici notre travail sur Bernadette ; mais ne voulant rien laisser debout de Lourdes, nous avons pensé qu’il était nécessaire de donner quelques explications sur la Grotte et la Source qui jouèrent un si grand rôle autrefois et qui de nos jours encore sont le principal but de pèlerinage.

La Grotte. — La Grotte où se passèrent les événements que nous venons de raconter était située à la hase d’un rocher nommé Massabielle, qui surplombait alors un petit canal dérivé du Gave. Cette grotte ou plutôt cette excavation largement ouverte sur la rivière, présente actuellement quatre mètres de hauteur sur quatre mètres de profondeur et quinze mètres de largeur. La voûte forme une courbe qui en arrière et à gauche va rejoindre le sol, tandis que le côté droit est à peu près perpendiculaire. Sur ce côté se rencontre à deux mètres du sol actuel une niche où est placée la statue de l’Immaculée-Conception ; mais, au début, cette niche était de plain-pied avec le sol de la grotte ; celle-ci remplie aux trois quarts de débris de rochers, de sable et de terre glaise, en sorte que, le premier jour, Bernadette put voir Mme X… soit dans la cavité, soit dans la niche, sans que cette personne se soit hissée à deux mètres de hauteur pour se montrer

La Source. — Au fond de la grotte, sous les deux mètres d’amoncellement existait une source qui, si elle n’avait pu se faire jour jusque-là surface, du moins dénotait sa présence en un point où l’eau sourdait goutte à goutte et où la terre était boueuse. Il y avait assez d’eau pour qu’une petite cressonnière dont les racines plongeaient dans la source ait pu pousser en cet endroit.

Mgr de Ségur et H. Henri Lasserre (3 et 2) peuvent être pris là en flagrant délit de mensonge, car pour faire croire à un miracle, ils prétendent que le fond de la grotte était parfaitement sec, sec comme le [p. 144] plancher d’un salon, sec d’une sécheresse torride : « C’était, dit l’un, une cavité vulgaire dans une roche dure et un sol partout desséché, sauf à l’extérieur et à l’ouest, quand par un temps de pluie, le vent y faisait pénétrer une humidité fugitive. »

Or, au contraire, l’abbé Fourcade dans sa petite histoire et Mgr l’évêque de Tarbes dans son mandement constate l’existence de cette source d’une façon péremptoire : « Le jeudi 18 février 1856 eut lieu la troisième apparition : quand Bernadette eut terminé sa prière, la Vierge lui ordonna d’aller boire à la fontaine, de s’y laver et de manger une herbe qu’elle y trouverait. Elle obéit, mais elle ne put arriver à cet endroit qu’en se tenant à genoux et courbée. Puis comment boire et comment se laver ? À peine, si elle trouva quelques gottes d’eau; c’est de la terre détrempée ; elle gratte avec sa main, forme un petit creux où elle ramasse un peu d’eau, mais tellement boueuse que l’enfant a de la peine à l’avaler. Après avoir bu, elle mange une petite herbe, espèce de cresson qu’elle y trouve. »

Dans son mandement de 1862. relatif à la Grotte, Mgr de Tarbes parle de la source en ces termes : « L’enfant obéit, mais elle ne trouva qu’une terre détrempée. Aussitôt elle pratique de ses mains un petit trou qui se remplit d’eau bourbeuse : elle boit, se lave et mange une espèce de cresson qui était dans ce lieu. Telle est en substance la narration que nous avons recueillie de la bouche de Bernadette, en présence de la commission réunie pour l’entendre une seconde fois. »

L’existence d’une source avant l’Appatition est donc un fait avéré : bien avant Bernadette l’eau suintait goutte à goutte au fond de la grotte ; le terrain était boueux ; une petite cressonnière existait. Tels sont les trois faits qui prouvaient qu’il suffisait de creuser quelque peu pour faire jaillir une source. On creusa.

Parmi les gens qui dès la seconde Apparition vinrent visiter la Grotte, ll s’en trouve qui l’explorèrent en tous sens et se rendirent compte que ce suintement d’eau dénotait une source cachée dans les décombres, qu’un coup de pioche pouvait faire jaillir à l’extérieur.

Une source dans un lieu de pèlerinage est chose indispensable ; c’est chose de la dernière importance : cela permet de donner des bains miraculeux ; cela permet surtout l’exportation au loin, avec gros bénéfices, de l’eau qui guérit.

La Salette qui, nous l’avons dit, battait son plein en ce moment, faisait un commerce immense de son eau et des petits, morceaux de rocher où la Vierge s’était assise ; mais tandis que le premier article donnait d’énormes bénéfices, le second était peu demandé.

Pour devenir un lieu de pèlerinage profitable, il fallait que Lourdes aussi eût de l’eau à mettre en bouteilles pour être expédiée dans tous les pays catholiques, pendant que dans ses piscines des malades internationaux obtiendraient leur guérison.

Autrefois, du temps des Juits, il y avait aux portes de Jérusalem la [p. 145] piscine probatique qui jouait le même rôle qu’aujourd’hui Lourdes : Autour de la source se pressait la foule grouillante des pèlerins : un sage, disait-on, descendait du ciel plusieurs fois par jour pour agiter l’eau de la piscine ; alors l’ange parti, le premier malade qui se plongeait dans l’eau était guéri de son mal, quel qu’il fût.

L’eau de Betsaïda aujourd’hui est sans vertu ; l’eau de la Salette également. La foi est partie de ces lieux emportant, avec elle, miracles et pèlerins, mais la foule crédule et ignorante ne meurt pas ; elle se perpétue toujours prête à venir boire à des sources nouvelles. Usez donc de l’eau de Lourdes, malades et infirmes, pendant qu’elle guérit encore.

Bien que le geste de Bernadette creusant avec sa main un trou dans la terre humide eût été moins beau que celui de Moise frappant le rocher de sa verge, néanmoins la source avait coulé à la surface du sol. Des mains pieuses continuèrent ce jour-là à agrandir et approfondir le creux commencé et un mince filet d’eau commença de couler.

Le lendemain des maçons et des puisatiers, sous prétexte qu’un des leurs avait été guéri d’une ophtalmie en lavant son œil dans cette eau, vinrent en foule et firent le reste : sous leurs coups de pioche jaillit une fontaine.

Plus tard les deux mètres de terre et de pierre qui obstruaient la grotte furent déblayés et la source apparut tout entière. Un ingénieur la capta pour l’amener aux piscines actuelles ; on dit même que, ne trouvant pas le débit d’eau suffisant, il aurait conduit quelques tuyaux jusqu’à la rivière toute proche (25).

Nous ne demandons ni enquête ni expertise à ce sujet ; nous ne regrettons qu’une chose, c’est que, pour sa canalisation, il n’ait pas employé des tubes plus nombreux et plus forts ; cela eût permis de donner à chaque malade un bain non souillé par les plaies lavées avant les siennes dans la piscine. Sous prétexte de guérir un mal quelconque, il ne faut pas donner une grave maladie à des pauvres gens ignorants des lois de l’hygiène. Il suffit d’un ulcère syphilitique pour avarier de nombreux baigneurs. Si M. Henri Lasserre, en regard des guérisons obtenues à Lourdes, nous eût donné la liste des contaminés par les eaux de la piscine, dont les accidents primaires, secondaires et tertiaires évoluèrent après leur retour au village, on serait stupéfait du chiffre obtenu, dépassant de beaucoup celui des miracles.

XIV

Bernadette à Nevers.

Que devint Bernadette après les Apparitions ? Il est probable que la maladie hystérique continua d’évoluer sous forme de manifestations variées, avec des intervalles plus ou moins longs de rémission, comme [p. 146] il arrive chez tous les névrosés. Si Bernadette, à un moment donné, fut enlevée à sa famille pour être placée dans un couvent de Lourdes d’abord, puis, peu de temps après, dans le monastère des sœurs de Nevers, c’est probablement qu’il était survenu chez elle d’autres syndromes, peu convenable chez une personne sanctifiée par le contact de l’lmmaculée-Conception. Or comme rien ne devait nuire au développement de la dévotion à Lourdes, la jeune fille disparut dans I’ombre d’un cloître.

Bien que le secret de ses faits et gestes dans ce couvent ait été bien gardé, il nous est arrivé d’en causer un jour avec une bonne vieille sœur de Nevers qui, pendant quelques mois avait été commise à la surveillance de la jeune fille devenue novice. « Bernadette, nous disait-elle, était un vrai diable, qui nous faisait perdre la tête : nous ne savions comment faire pour l’empêcher de satisfaire ses caprices extravagants ; elle bouleversait tout dans la maison et malgré cela il nous fallait la garder ; j’ai passé avec elle les plus mauvais mois de mon existence.

Nous aurions voulu avoir des explications plus détaillées ; mais déjà la Sœur se mordait la langue d’en avoir top dit et malgré nos instances, elle ne voulut plus ouvrir la bouche à ce sujet.

L’Avenir de Lourdes. — Depuis longtemps la petite Bernadette est morte, sans peut-être s’être doutée du rôle considérable que son hystérie a joué dans l’évolution religieuse du XIXe siècle : Ses hallucinations, ses auras, ses extases après avoir été pris par la foule ignorante et obtuse pour des faits miraculeux, ont été exploités par des gens qui ont su faire admettre ces symptômes maladifs comme des manifestations divines. Mais bâti sur de telles bases, le nouveau culte ne peut tenir longtemps debout et l’échafaudage de Lourdes, est destiné à s’effondrer bientôt comme un château de cartes sur lequel a passé le souffle d’un enfant.

NOTES

(1) P. Marie : Revue de médecine, 1882, page 330.
Leclerc : L’angine de poitrine hystérique. Thèse. Paris, 1887.
Huchard : Progrès médical, juin et juillet 1889.
De Ségur : page 70. Les merveilles de Lourdes. Talya éditeur, Paris.

(2) Henri Lasserre : Notre-Dame de Lourdes. Page 17 et 18.

(3) De Ségur : Les merveilles de Lourdes, page 19, 31, 70.

(4) Henri Lasserre : Notre-Dame de Lourdes. Page 26.

(5) Mgr De Ségur, page 24. — Henri Lasserre, page 31.

(6) Mgr De Ségur, page 24. — Henri Lasserre, page 32/

(6 bis) Voyez Revue de l’Hypnotisme, numéros de juin et juillet 1905.

(7) A. Pitres : Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotisme. Doin, Paris, tome II, p. 36.

(8) Dictionnaire Larousse. article extase.

(9) Note de l’auteur

(10) Voyez Revue de l’Hypnotisme, numéros de juillet 1905.

(11) Henri Lasserre : Notre-Dame de Lourdes. Page 64.

(12) L’abbé Fourcade : Petite histoire de Lourdes ; chapitre III.

(13) Mgr De Ségur : Les merveilles de Lourdes, pp. 27 et 28.

(14) Henri Lasserre : Les miracles« de Lourdes, p. 49

(15) Henri Lasserre, p. 67.

(16) Mgr De Ségur : Les merveilles de Lourdes, p. 36.

(17) Mgr De Ségur : Les merveilles de Lourdes, p. 107.

(18) Henri Lasserre : Notre-Dame de Lourdes, p. 67.

(19) Voyez Revue de l’Hypnotisme, numéros de juillet 1905.

(20) Dr Pitres ; Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotisme, p. 9, tome I.

(21) Au sujet de la température chez les hystértiques, je dois vous dire que j’ai observé une malade de ce genre atteinte de manie aigüe qui fait exception à la règle : Elle produisait une chaleur telle, que plongée dens un bain à 29°, elle en élevait la température à 32° au bout de deux heures d’immersion, en sorte qu’au lieu de réchauffer le bain comme d’ordinaire, il fallait au contraire le refroidir pour le ramener à la température voulue. Il ne faut pas s’étonner du fait, car tout arrive chez ces névrosés. (Note de l’auteur).

(22) Mgr De Ségur, page 38 et page 52.

(23) Mgr De Ségur, page 29.

(24) Voyez Revue de l’Hypnotisme, numéros de juillet 1905 et suivants.

(25) Il suffit de réfléchir un moment pour comprendre combien il est dangereux de vouloir créer o, miracle sans se préoccuper des données de la science ; des thaumaturges qui ne doutent de rien racontent à la foule qu’une source par la grâce de la Ste Vierge est sortie d’un rocher comme si le dit rocher distillait cette eau. Or la science nous donne une toute autre explication : elle fait venir toutes les sources, y compris celle de Lourdes, de réservoirs souterrains distants de plusieurs kilomètres de leur point d’émergence. Ceci établi, pourrait-on nous dira à quel endroit précis I’eau devient miraculeusement curative ? en deçà du robinet ou au delà ? (Note de l’auteur.)

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1 commentaire pour “L’hystérie de Bernadette, de Lourdes. Par Hippolyte Rouby. 1905.”

  1. duboisLe mercredi 22 mars 2017 à 16 h 13 min

    très possible je crois plus qu’on l’ait hypnotisé pour se servir d’elle en voyant sa faiblesse mentale son hystérie