Joseph Delboeuf. Le sommeil et les rêves. Partie 3. Article paru dans la « Revue philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), cinquième année, tome IX, janvier à juin 1880, pp. 129-169.

Joseph Delboeuf. Le sommeil et les rêves. Partie 3. Article paru dans la « Revue philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), cinquième année, tome IX, janvier à juin 1880, pp. 129-169.

 

Cité par Freud dans La Science des rêves.

Article paru en cinq parties : Parie 1. Juillet à décembre 1879, pp. 329-356 [en ligne sur notre site]. —  crie 2. Juillet à décembre 1879, pp. 494-520 [en ligne sur notre site].. — Partie 3. Janvier à juin 1880, 129-169 [en ligne sur notre site].  —   avril 1880, 9, 413-437 . —   juin 1880, 9, 632-647

Joseph Rémi Léopold Delbœuf (1831-1896). Mathématicien, philosophe et psychologue. A laissé une grande quantité de travaux, dont beaucoup sur l’hypnotisme. Contemporain d’hippolyte Taine, Jean Martin Charcot, etc… il prendra position (très controversée) de défendre la pratique de l’hypnotisme par des non-médecins. Il est fort probable qu’il ait rencontre Sigmund Freud. Son important travail sur les rêves est incontournable.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 129]

LE SOMMEIL ET LES RÊVES (1)

TROISIÈME PARTIE

LEURS RAPPORTS AVEC LA THÉORIE DE LA MÉMOIRE

DÉLIMITATION DU PROBLÈME

Des nombreuses questions qui se rattachent au rêve et subsidiairement à la folie, j’en ai résolu deux. Ce ne sont sans doute pas les plus difficiles, mais elles sont fondamentales, et c’est par celles-là qu’il fallait commencer. Ne l’oublions pas, en effet : celui qui rêve se croit éveillé, le fou se juge raisonnable. Il y avait donc premièrement à rechercher la cause qui rend le dormeur et l’insensé dupes de leurs vaines imaginations. L’illusion provient de l’habitude de supposer qu’un objet extérieur correspond à toute image interne qui présente certains caractères d’ordre, de permanence et d’éclat. Il restait en second lieu à déterminer le critérium de l’état de veille et de l’état de raison. Ce critérium — unique, universel et infaillible — j’ai cru le trouver dans le doute spéculatif. Ce genre de doute assure les fondements du savoir ; c’est ainsi que l’ombre fait resplendir la lumière. Avec lui, l’intelligence humaine marche d’un pas prudent, mais tranquille et ferme, vers la science. Sans lui, elle tombe de l’excès d’orgueil dans l’excès d’abattement, et finit par se réfugier dans le scepticisme ou le mysticisme, qui se disputent le droit d’abriter son désespoir.

Ces difficultés logiques écartées, ce serait le moment de nous enquérir du contenu des rêves — nouveau problème, extrêmement vaste et actuellement impossible à aborder par toutes ses faces. Si le lecteur se rappelle les six chefs sous lesquels M. Maudsley classe les causes qui déterminent les caractères du rêve (2), il remarquera [p. 130) que les cinq derniers sont purement physiologiques, et que le premier seul, « l’expérience antérieure, soit personnelle, soit ancestrale, » embrasse les éléments psychologiques. Or si, en thèse générale, on peut dire de la physiologie qu’elle est encore dans l’enfance, cette assertion est surtout vraie quand il s’agit de la physiologie du sommeil. Il n’est pas difficile d’en deviner la raison, mais je ne veux pas m’écarter de ma route.

D’ailleurs, en dehors même de cette considération, moi, qui malheureusement n’ai que des notions bien insuffisantes de physiologie, je ne pourrais, si je me plaçais au point de vue de cette science, traiter la question avec autorité et originalité. Je l’envisagerai donc sous le côté psychologique, me bornant pour le reste à des considérations extrêmement générales.

Même dans ces limites, elle est tellement étendue et multiple, qu’il est nécessaire de la restreindre encore. On ne peut, en effet, entreprendre d’étudier à fond le rôle de « l’expérience ancestrale ». Sur ce point, comme sur bien d’autres, on est réduit à énoncer des principes. C’est ce que je me contenterai de faire.

Reste « l’expérience personnelle ». Ici, nouvelle exigence. Cette expression est très élastique et comprend beaucoup de choses. Il est donc indispensable, avant de poser les questions, de préciser et de circonscrire l’objet de l’investigation. A cette fin, j’ai pensé que le mieux était de les rattacher à un rêve singulier que j’ai fait, il y aura bientôt vingt ans, et dont le hasard m’a révélé tout récemment quelques-uns des éléments les plus remarquables.

Pour l’intelligence d’une partie de ce rêve, je suis obligé, comme M. Maury, de mettre le public dans la confidence de mes goûts, de mes habitudes et de mes manies.

J’ai toujours beaucoup aimé, les bêtes, même les plus infimes et les plus repoussantes. Ce goût date de mon enfance. Pendant long­temps, et jusque bien au delà de l’époque de mon rêve, j’ai eu une petite ménagerie composée de lézards, d’orvets, de couleuvres, de grenouilles, de crapauds, même de mollusques, qui étaient tous familiarisés, me connaissaient parfaitement bien, ne s’effrayaient nullement à mon approche et se laissaient manier sans défiance. Je compte publier un jour quelques-unes des observations que j’ai rassemblées à cette époque. On sera étonné d’apprendre que certains êtres, les limnées, par exemple, qui passent pour incapables de raisonnement, ne méritent pas cette réputation. J’ai possédé notamment deux grenouilles qui ont joui d’une certaine célébrité dans le cercle de mes amis. Je les transportais souvent chez eux, [p. 131] et là elles donnaient des représentations où elles faisaient briller leur affection pour moi et leur intelligence. J’avais le plus grand soin de tout ce petit monde, et je me faisais un véritable devoir de répandre sur la vie de ces pauvres animaux le plus d’agréments possible, puisque je leur avais ravi la liberté. Quand il leur arrivait un accident, j’en étais profondément affligé ; et aujourd’hui encore le souvenir d’un beau gros lézard gris, qui, à l’heure du dîner, venait de lui-même se fourrer dans ma manche, et que mon père écrasa un jour par mégarde, éveille en moi un sentiment pénible. J’avais aussi des oiseaux, serins, tarins, bouvreuils, chardonnerets, volant en toute liberté dans la maison. Une nuit, un maudit chat en fit une hécatombe. Le chagrin que je ressentis fut si vif, que, depuis lors, j’ai renoncé à ce genre de récréation.

Le lecteur jugera sans doute une partie de ces détails inutile ; et, tout bien compté, il aura raison. Mais pouvais-je manquer une si belle occasion de consacrer quelques mots de regrets à ces humbles amis qui ne m’ont jamais trompé ?

J’arrive à mon rêve. C’est le premier que je me suis avisé de noter, dans l’intention de l’envoyer à une revue scientifique dont on annonçait l’apparition. Je ne sais par quel motif je n’ai pas donné suite à mon projet. Ce qui m’avait alors particulièrement frappé, c’est, d’une part, le fait que j’avais rêvé d’odeur, et, d’autre part, le rapprochement que j’avais établi, tout en rêvant, entre un incident de mon rêve et la lecture de la veille. Aujourd’hui, j’approfondirai des détails qui n’auraient pu, dans ce temps -là, être l’objet de mes réflexions. Je reproduis presque textuellement — on verra pourquoi — le récit tel que je l’avais rédigé le lendemain :

« C’était à la fin du mois de septembre de l’année 1862. Le soir, avant de me mettre au lit, j’avais lu dans Brillat-Savarin son chapitre sur les rêves. D’après le spirituel conseiller, deux de nos sens, le goût et l’odorat, nous impressionnent très rarement pendant le sommeil, et, si l’on rêve par exemple d’un parterre ou d’un repas, on voit les fleurs sans en sentir le parfum, les mets sans les savourer. Je ne méditai pas autrement sur la chose, je me mis au lit et ne tardai pas à m’endormir.

« Je ne saurais dire si c’était vers deux ou trois heures du matin, mais je me vis tout à coup au milieu de ma cour pleine de neige, et deux malheureux lézards, les habitués de la maison, comme je les qualifiais dans mon rêve, à moitié ensevelis sous un blanc manteau, gisaient engourdis à quelque distance de leur trou obstrué. Pourquoi ces petits animaux avaient-ils abandonné leur demeure A cette question que je m’adressai, je trouvai bientôt une réponse plausible. [p. 132] Un beau soleil devait avoir lui dans la matinée ; les intéressants reptiles avaient mis le nez à la fenêtre, et, attirés par la clarté du jour et la chaleur, s’étaient aventurés au dehors. Le ciel s’était en­ suite obscurci tout à coup, un orage (sic) de neige avait éclaté et coupé la retraite aux deux imprudents. Je les réchauffai dans mes mains, et, dégageant leur cachette, je les replaçai à l’entrée, ayant soin auparavant de semer vers l’intérieur quelques fragments d’un asplenium ruta muraria, qui croissait sur la muraille.»

Ici, j’interromps un instant ma narration. Tout le monde a remarqué, sur les vieux murs ou les rochers, une charmante petite fougère à feuilles très légèrement découpées : c’est l’asplenium ruta muraria. Je ne suis pas botaniste et n’ai retenu que peu de noms de plantes. Je ne connaissais pas, entre autres, celui-là. Or, à mon réveil, je l’avais noté, avec un léger changement, comme on vient de le voir, et je crus tout d’abord que mon imagination l’avait forgé. M’étant informé, j’appris à mon grand étonnement que le nom est réel et que la plante en question croît en effet sur les murs. L’asplenium de mon rêve ne ressemblait d’ailleurs pas tout à fait à la plante ainsi nommée. C’était bien une fougère, mais les feuilles en étaient d’un rouge cerise très prononcé, et elles se pulvérisaient dans la main comme des feuilles de laurier desséchées. Je reprends main­ tenant ma narration.

Luis Muntane Muns (1899-1989) The Siesta.

« Les lézards de mon rêve raffolaient de cette plante, je le sa vais, et j’eus la satisfaction de voir mes deux jolis protégés se glisser lentement dans leur habitation. Je fus distrait de mes soins par une espièglerie de mon ami V… V… Il me lança de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur ma cour, un caillou qui faillit m’atteindre. Je grimpai lestement le long de la muraille jusque chez lui, l’enfermai dans une armoire, et redescendis aussi légèrement que j’étais monté. Quel ne fut pas alors mon étonnement de trouver mes deux commensaux tout ragaillardis et contemplant avec une mine de repus et des regards de béate bienveillance deux autres lézards qui se disputaient à belles dents les débris d’asplenium qu’ils avaient délaissés ! Jamais je n’avais connu dans ce trou d’autres lézards que ceux à qui je venais probablement de sauver la vie. Justement intrigué d’une rencontre aussi extraordinaire, je voulus m’enquérir d’où pouvaient s’être échappés les nouveaux venus, et je suivis les traces légères marquées sur la neige. Combien mon étonnement redoubla à la vue d’un cinquième lézard en route pour se joindre aux autres ! — Plus loin, un sixième prenait la même direction. Et, jetant les yeux tout autour de moi sur la campagne — nous sommes maintenant dans la campagne, — je vis qu’elle était couverte de lézards qui [p. 133] tous étaient attirés vers ce même centre d’attraction. Du bout de l’horizon partait une longue procession de ces reptiles, ayant l’air d’accomplir un pèlerinage ; et c’était un spectacle charmant de voir les mouvements ondulatoires de leurs queues… Quel était le motif de cette émigration ? Je revins près de l’asplenium, qui cette fois n’était plus dans ma cour, mais croissait en touffes serrées dans une clairière au centre de la forêt, et je m’aperçus qu’il répandait une odeur suave qui ne se révélait d’ailleurs à mes sens que si je froissais la plante entre les doigts. Je fis alors cette réflexion que, quoi qu’en dise Brillat-Savarin, on pouvait rêver d’odeurs… »

Voilà mon rêve. Il est facile d’en reconstruire une partie avec des réalités connues. On trouvera naturel, vu mes récréations favorites, que des lézards y apparaissent, et que je compatisse à leurs infortunes. La cour est bien celle de la maison que j’habitais alors ; mais il va de soi que ce n’était pas là que mes lézards étaient logés. Je m’enquiers de la cause qui met en mouvement les autres lézards. Ceci est encore conforme à mes habitudes. De tout temps je me suis intéressé aux allées et venues des animaux ; j’aime à deviner les motifs de leur conduite et à observer leurs mouvements, pour voir si mes conjectures sont exactes. Je m’étonne à plusieurs reprises ; cela m’arrive assez fréquemment. Je suis de ceux qui, à l’état de veille, s’étonnent volontiers de tout. Enfin, je me rappelle la lecture de Brillat-Savarin faite le soir, et j’ai comme la conscience que je rêve. Cette façon de rêver qu’on rêve paraît, à première vue, assez extraordinaire ; c’est là cependant ce qui m’est arrivé jadis plusieurs fois et qui m’arrive aujourd’hui de plus en plus communément, depuis que je m’occupe du sommeil et que je tiens note de mes rêves. Dans mon premier article, je rappelle un cas semblable (3). Plusieurs personnes que j’ai interrogées m’ont assuré avoir bien des fois éprouvé la même chose. Ces faits et gestes, ces sentiments, ces réflexions appartiennent, comme je l’ai déjà dit dans mon second article (4), non au moi qui rêve, mais au moi de tous les jours.

Il y a un détail de mon rêve qui n’a laissé aucune trace dans mon souvenir. C’est celui qui a rapport à mon ami V … V … Quel nom cachent ces initiales ? J’ai beau passer la revue de mes amis de cette époque, je ne parviens absolument pas à le retrouver.

Tout cela ne soulève aucune difficulté. Mais l’Asplenium ruta muralis ou muraria est resté longtemps pour moi un problème insoluble. Voilà un nom de plante, assez barbare, que je ne pouvais certes avoir inventé — car la coïncidence eût été, on peut le dire, [p. 134] miraculeuse, — nom qui surgit dans mon âme pendant le sommeil et dont, à son réveil, elle constate avoir perdu absolument la trace. Notons en passant la substitution du mot muralis, qui est latin, au barbarisme muraria consacré par la science. Ceci est le fait du philologue.

Il y a seulement deux ans que j’ai eu le mot de cet énigme. Au mois d’août de l’année 1860, deux jeunes mariés de mes amis rapportaient de la Suisse un de ces petits herbiers-albums que 1’on vend dans ce pays. La jeune femme le destinait à l’un de ses frères, alors étudiant. Je m’offris à rendre ce cadeau plus instructif, et, sous la dictée d’un botaniste de ma connaissance, j’inscrivis à côté du nom de chaque plante, celui de la famille et de la classe à laquelle elle appartient. Ce fut là tout. Cette occupation, cela se conçoit, avait été entremêlée de questions et de réponses sur les plantes et l’exposition qu’elles affectionnent. Seize ans plus tard, me trouvant à Bruxelles chez le frère dont il vient d’être question, mes regards tombent par hasard sur l’album ; je le reconnais, je l’ouvre, je revois mon écriture ; elle évoque dans mes souvenirs la circonstance que j’avais perdue de vue et l’asplenium de mon rêve ; je cherche, et je retrouve en effet la fougère de ce nom dans l’herbier. Ainsi, ce mot étranger, sur lequel mon attention s’était un instant arrêtée, et dont le souvenir, du moins on pouvait le croire, avait dû au bout de peu de temps s’éteindre tout à fait, avait marqué dans mon cerveau une empreinte, si légère fût-elle, suffisante pour lui permettre de reparaître un jour à la surface de ma conscience. Par là, on s’explique encore pourquoi, dans mon rêve, la plante se pulvérise si facilement sous mes doigts, et pourquoi aussi elle m’apparait revêtue d’une couleur si sombre. Quant à la manière dont je caractérise cette couleur, il est bon que le lecteur sache que je suis daltonien.

Mais ce n’est pas tout. En novembre 1877, feuilletant un des volumes du Tour du monde, qu’un de mes parents, à qui je l’avais prêté, me rapportait, ma vue est tout à coup attirée par une gravure qui est la représentation exacte de la seconde partie de mon rêve. On y voit une forêt et des lézards en foule qui ont l’air de se précipiter tous dans une direction déterminée. Quelle était la date du volume ? Année 1861, deuxième semestre (page 35) Cette seconde édition d’un acte de mémoire si singulier m’a définitivement déterminé à raconter ce rêve, puis de fil en aiguille à m’occuper du sommeil.

Abonné au Tour du monde depuis sa fondation, c’est donc vers le mois de juillet de cette année 1861, c’est-à-dire plus d’un an avant mon rêve, que j’aurai lu le Voyage au Brésil de M. Biard, dont [p. 135] cette gravure fait partie. Je l’ai reparcouru à cette occasion, et tous les incidents amusants de son séjour dans cette contrée se sont représentés à mon esprit. Mais, chose encore à noter, je crois sentir, entre sa narration de l’émigration des lézards et la mienne, une cetaine ressemblance d’allure. « …Tout en travaillant, je voyais des insectes, des lézards passer près de moi et se diriger tous du même côté… Tout ce mouvement ne me semblait pouvoir annoncer qu’un formidable orage (on se rappelle que dans mon texte je me sers de l’expression orage de neige)… et tout à coup je fus envahis des pieds à la tête par une légion de fourmis… Sur une largeur de dix mètres à peu près, et tellement serrées qu’on ne voyait pas un pouce de terrain, des myriades de fourmis voyageuses marchaient, sans s’arrêter devant aucun obstacle…, sans se détourner d’une ligne… Sur un espace qu’on n’aurait pas pu parcourir en moins d’une heure, je ne voyais pas la moindre place où il fût sans péril de marcher (5). »

C’est bien là ce que j’ai vu, à part cette différence qu’aux fourmis de ce récit se sont substitués les lézards de la gravure. Ajoutons cependant encore — car, en pareille matière, les plus petits détails peuvent un jour acquérir de l’importance — que, dans l’illustration, les lézards se dirigent de gauche à droite, tandis que mon imagination me les a reproduits cheminant de droite à gauche.

Cette double découverte est certes une bonne fortune, et par elle­même, sans autre explication, elle éclaircit déjà ces sortes de rêves qui vous mettent en face d’un paysage que vous n’avez jamais vu, ou vous transportent dans une ville que vous n’avez jamais visitée, tableaux que d’abord vous jugez être tout de fantaisie et qu’un jour, à votre grande surprise, vous reconnaissez être la copie de la réalité (6).

Je ne puis entrer ici dans toutes les considérations générales que ce rêve est de nature à suggérer. J’insisterai seulement sur certains des traits « d’expérience personnelle » qui y sont impliqués. Et comme le fait de la reproduction de la gravure est au fond le même que celui de l’asplenium, c’est autour de ce dernier que je grouperai les questions auxquelles je chercherai à répondre.

Tout d’abord, on remarquera qu’une impression qui, vu sa nature, a dû être très faible, —— ce que montre d’ailleurs toute cette histoire, – s’est ravivée dans le sommeil avec la plus grande netteté. Par voie de généralisation, on est autorisé à inférer que toute impression, même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable, indéfiniment susceptible de reparaître au jour. L’histoire et la science d’ailleurs sont pleines de faits qui, au besoin, justifieraient cette assertion. Aux jours de persécution, combien de fois n’a-t-on pas observé d’étranges ressouvenirs provoqués par l’exaltation religieuse ! Que ne raconte-t-on pas des convulsionnaires, des somnambules, des hystériques ? Voici donc une première question. Comment un événement aussi mince peut-il, au milieu du flux perpétuel des choses, être l’objet d’une conservation aussi parfaite ? Ce sera l’objet du présent article. J’y dirai en outre quelques mots de la cause du sommeil et de la transmission de la mémoire par voie de génération, parce que ces sujets se présenteront sur mon chemin.

De plus, le nom de l’asplenium fait partie de mon vocabulaire en tant que je rêve, mais non en tant que je veille. Si je le possède-à mon réveil, c’est parce que je l’ai puisé dans mon rêve, et non parce que je l’ai connu autrefois. Je suis ainsi dans la situation de quel­ qu’un qui à la fois se souvient et ne se souvient pa ; qui, par exemple, mis face à face avec une personne, pense l’avoir déjà vue quelque part, mais ne sait plus où. Ce que je voudrais retrouver, c’est d’où est venu dans mon esprit ce nom de l’asplenium. Aussi, quand l’album tombe sous mes yeux, quelque chose se passe en moi comme si un voile se déchirait. Pourquoi est-ce cet album et non mon rêve qui me fait dire : Je me souviens ? Qu’est-ce donc, à proprement parler, que la reproduction du passé ?

Enfin, à cette question s’en rattache accessoirement une [p. 137] troisième. Ce nom, qui avait disparu de mes souvenirs, s’y grave d’une manière indélébile à partir de la nuit où j’en ai rêvé. Il semblait effacé, et voilà que de lui-même, en dehors, on oserait le dire, de toute action extérieure qui serait venue recreuser les caractères, il reprend vigueur et couleur et se fait dans mes souvenirs une place, que d’autres noms, qui le mériteraient mieux, sont loin d’avoir. Il y a eu là une action cumulatrice, quelle en est la source ? Ceci m’amènera à parler de la logique et de l’incohérence des rêves. Tel sera l’objet du second article.

Le sujet a, comme on le voit, d’assez grandes proportions. Aussi, c’est un essai que j’offre au lecteur bien plutôt qu’un traité. J’apporte mon tribut à la théorie de la mémoire ; rien de plus. Cette théorie, quoi qu’on en puisse croire, n’est pas encore achevée. Si mon étude n’a même d’autre résultat que d’en signaler l’insuffisance, mon ambition pourra s’estimer satisfaite.

LA MEMOIRE CONSERVATRICE

Cette section de mon travail comprendra deux chapitres.

Dans le premier, je remonterai à la cause de la persistance des impressions pendant tout le cours de la vie individuelle.

Mais quelques impressions — sinon toutes — ont une persistance plus prolongée, qui se continue dans la descendance immédiate, et parfois dans la descendance éloignée de l’individu sous forme d’aptitudes ou de prédispositions ; un certain nombre même se perpétuent à travers la série entière des générations et acquièrent ainsi la valeur d’un caractère spécifique. Je rechercherai dans le second chapitre la raison dernière de cette transmission de persistance.

LA FIXATION DE LA FORCE ET LA MÉMOIRE DANS L’INDIVIDU

  1. – Le principe de la conservation de la force.

Rien ne se perd dans la nature, ni un atome de la matière, ni un moment de la force (7). Cette proposition est passée à l’état d’axiome et est devenue tellement banale qu’on n’ose presque plus l’énoncer. Beaucoup se flattent de la comprendre et la comprennent sans doute à leur manière. Quant à moi, je ne la saisis pas bien, et je ne suis pas éloigné de la déclarer fausse. Qu’est-ce donc que le passé, qui n’est plus et qui ne reviendra plus ? Qu’est-ce donc que l’avenir, qui n’est pas encore, mais qui deviendra irrévocablement [p. 138] le passé ? Ma jeunesse ne s’est-elle pas envolée, emportant, je ne sais où, insouciance, amour, illusion, poésie, et me laissant à leur place la science, austère toujours, triste et morose parfois, que souvent je voudrais oublier, et qui à toute heure me répète ses graves leçons et me glace par ses avertissements sévères ! Le Temps, qui entasse sans relâche les morts sur les naissances et les naissances sur les morts, reformera-t-il jamais Aristote ou Archimède, Descartes ou Newton ? La Terre pourra-t-elle un jour encore se recouvrir de fougères gigantesques, d’immenses équisétacées, au milieu desquelles se mouvront les monstres aujourd’hui disparus ? Est-il vrai, comme le disent les poètes, que la Nature est la mère toujours prête à enfanter et que ses flancs ne se fatigueront jamais ? Quoi ! elle serait la seule à ne pas vieillir ?

Non ! tout ce qui a été ne sera plus et ne peut plus être. L’heure fuit d’un pas infatigable, et elle ne repasse pas deux fois sur le même cadran. Les instants dont se compose l’existence du monde sont tous dissemblables. Sans cesse le devenir se transforme en devenu, la puissance en acte, le mouvement en repos ; et, dans ce qui est fait, il y a toujours quelque chose qui ne peut plus se défaire,

Ces lieux communs, qui frappent et saisissent le vulgaire, la plupart des savants les oublient ou les dédaignent. N’ont-ils pas, en effet, à leur opposer l’éternité de la matière et l’éternité de la force, et avec ces trois mots n’a-t-on pas tout expliqué ? La matière, la force ne sont susceptibles ni d’augmentation ni de diminution ; les choses peuvent-elles dès lors nous dérober quelque mystère ?

Écoutons, par exemple, M. Taine (8) : « Nous traitons de même ces lois générales, jusqu’ à ce qu’enfin la nature, considérée dans son fond subsistant, apparaisse à nos conjectures comme une pure loi abstraite qui, se développant en lois subordonnées, aboutit sur tous les points de l’étendue et de la durée à l’éclosion incessante des individus et au flux inépuisable des événements. Très probablement, la nouvelle loi mécanique sur la conservation de l’énergie est une dérivée peu distante de cette loi suprême ; car elle pose que tout changement engendre un changement capable de le reproduire sans addition ni perte; que, partant, le second équivaut exactement au premier, et qu’ainsi, visible ou invisible, la quantité de l’effet ou travail demeure toujours la même dans la nature. Or si… cet effet, qui est l’être persistant des choses, se ramène au mouvement, si tous les événements physiques et moraux se réduisent à des mouvements, si le mouvement lui-même est un composé de sensations [p. 139] infiniment réduites, si l’existence, partout homogène, est partout constituée par les combinaisons de cet élément si simple, il est permis d’espérer qu’on approche de l’époque où, ayant constaté sa présence universelle et sa persistance indestructible, on pourra chercher les raisons de l’une et de l’autre, examiner s’il y avait d’autres éléments possibles, et savoir non seulement qu’il est, mais encore pourquoi il est. »

Voilà qui est catégorique : tout changement engendre un changement capable de le reproduire sans addition ni perte ; l’existence est partout constituée par les combinaisons du mouvement dont la persistance est indestructible ; par conséquent, la nature aboutit sur tous les points de l’étendue et de la durée à l’éclosion incessante des individus et au flux inépuisable des événements (9).

Mais tout cela est-il vrai ? Le mouvement perpétuel serait-il en effet possible ? Évidemment il ne s’agit pas ici du rêve de quelques intelligences détraquées qui poursuivent la réalisation d’une machine capable non seulement d’entretenir son propre mouvement, mais, d’exécuter en outre un certain travail. Cette extravagance n’a pas besoin d’être réfutée. Je parle du mouvement perpétuel pur et simple. Sans doute, quand on se place dans le domaine exclusif de l’abstraction et qu’on se maintient rigoureusement sur le terrain de l’un ou l’autre principe formel de la logique, on peut, avec quelque apparence de raison, avancer que la cause passe tout entière en ses effets, et, par suite, que ceux-ci ont la puissance virtuelle de reproduire la cause. En ont-ils la puissance effective ? Ceci est une autre question ; c’est même la seule question, et c’est ce que nous allons voir.

Il semble, avant toute réflexion ultérieure, que la mécanique théorique et rationnelle réalise sans contradiction le mouvement perpétuel, en transformant alternativement la cause en effet et l’effet en cause. Témoin le pendule. Un point mathématique pesant, et suspendu, par un fil rigide et inextensible dans un milieu non résistant, à un point fixe autour duquel il peut se balancer sans frottement, s’il est écarté de sa position d’équilibre, se mettra à osciller, et son mouvement de va-et-vient continuera pendant l’éternité. Il n’est pas difficile de se rendre un compte exact de ce qui se passe. En déplaçant le point pesant, on le soulève à une certaine hauteur, et on lui communique la faculté de descendre juste de toute cette hauteur et non au delà, attaché qu’il est par sa tige au point de suspension. [p. 140]

Cette faculté entre en exercice dès que je l’abandonne à lui-même. Sa force de tension, comme on s’exprime dans le langage scientifique se transforme pendant ce mouvement en force vive, et, quand il est arrivé au bas de sa course, la transformation est achevée. Maintenant commence une transformation en sens contraire : par suite de la vitesse acquise, le pendule remonte emmagasinant de la force vive sous forme de force de tension, et, quand le mouvement s’arrête, le pendule est arrivé exactement à la même hauteur d’où il était parti. L’effort qui avait été fait pour l’écarter de son point de repos, se retrouve intact comme force de tension dans le pendule, remonté cette fois-ci en vertu de son propre mouvement. Les oscillations se reproduiront donc éternellement, la force de tension se transformant en force vive et réciproquement sans gain ni perte. Dans le mouvement elliptique des corps célestes on peut trouver à certains égards la réalisation d’une théorie analogue. Une planète, lancée dans l’espace par une force initiale, cherche à tomber sur le Soleil. Elle s’en approche peu à peu et son mouvement s’accélère par le fait même de sa chute. De sorte que, arrivée à un certain point de sa course, la vitesse acquise l’éloigne de l’astre central ; elle se met à remonter, pour nous servir d’un mot qui rend bien la chose. Mais cette ascension ou cet éloignement se fait aux dépens de sa vitesse, qui décroît. Il arrive donc un moment où cette vitesse est la même que celle qui lui avait été imprimée au départ ; et c’est ainsi que les phénomènes de rapprochement et d’éloignement, de chute et d’ascension, se renouvelleront périodiquement, invariablement et indéfiniment. D’après cela, la retransformation intégrale de l’effet en cause ne serait pas seulement une pure conception ; la nature nous en offrirait des exemples.

Mais en supposant même, pour un instant, que telles soient bien les conditions des révolutions des planètes et que notre courte vue ne nous ait pas caché des altérations dans leurs orbites et la longueur de leurs années, serait-on en droit d’en inférer que la Terre pourrait repasser par une des phases antérieures de son existence, toutes choses dans l’univers opérant un retour équivalent, et cela sans autre intervention que celle des forces naturelles qui sont aujourd’hui chez elles en activité, en d’autres termes, sans aucun appel à des forces du dehors. Une pareille conséquence logique du principe que la cause se retrouve tout entière dans ses effets est en contradiction avec un autre principe logique : Il n’y a pas d’effet sans cause. Imaginons, pour un instant, qu’après une série de révolutions la société antique vienne à revivre, que l’humanité, dépouillée peu à peu des découvertes qu’elle a accumulées depuis Aristote et Archimède, retourne à ce qu’elle était vers [p. 141] l’époque d’Alexandre ou de Marcellus, et compte de nouveau au nombre de ses gloires l’auteur de l’Organon ou l’inventeur de l’hydrostatique, toujours est-il qu’on ne pourrait voir en eux les mêmes individus que ceux dont ils auraient pris le nom, la figure et le génie. Or, si réellement l’état nouveau ne diffère en rien de l’état ancien, si réellement le monde est revenu au même point sans gain ni perte, tout ce qui s’est passé dans l’intervalle n’est qu’une suite d’effets sans cause ; le premier Aristote et le premier Archimède — si toutefois on peut dire qu’ils seraient les premiers — ont été tirés de rien. Si les fougères et les prêles doivent un jour recouvrir encore la terre de leur uniforme verdure, si les ichthyosaures doivent reparaître au sein des mers, et les iguanodons dans l’ombre des forêts, où serait la cause de la faune et de la flore primitives et de toutes les transformations que depuis elles auraient subies ? Toutes les choses étant remises exactement dans le même état, la série de ces transformations intermédiaires est le produit du néant ; c’est une véritable creatio ex nihilo.

Mais, va-t-on me dire, et les mouvements des corps célestes. et les oscillations pendulaires ? La course de la Terre dans l’espace jusqu’à ce qu’elle revienne au même solstice, rabaissement et l’élèvement alternatifs du pendule, sont donc aussi des effets sans cause, des créations de rien ?

J’ai déjà indiqué des restrictions que comporte la conception d’une périodicité absolument régulière dans les révolutions des corps célestes. Mais j’aborde directement le cas du pendule. Je ne me retranche même pas — et j’en aurais parfaitement le droit — derrière cette réponse péremptoire, mais trop commode, que le pendule de la théorie est irréalisable, qu’il n’y a pas de milieu non résistant, de barre absolument rigide et inextensible, ni d’appareil de suspension capable de tourner sans frottement — non ! J’accepte le pendule idéal oscillant sans frottement, dans le vide absolu. Il descend et remonte jusqu’au même niveau. Mais ce mouvement a pris du temps. Dans la formule mathématique qui l’exprime, le temps figure comme une quantité abstraite qu’on désigne d’ordinaire par la lettre t. Cette désignation est vague, et vague est l’idée qui se cache sous elle. Ce temps est-il long, est-il court’! Nous n’en savons rien. Mais, quel que soit ce vague inévitable, une chose est certaine : c’est que le temps n’est pas une pure abstraction, c’est qu’il est quelque chose (10). Or, s’il est quelque chose, il y a quelque [p. 142] chose qui se consomme, et qui se consomme sans retour. Et quand je dis que le temps est quelque chose, j’entends, par là qu’il a une existence réelle et non pas seulement une existence idéale, comme quand nous disons que le néant est quelque chose, puisque nous en avons ridée et que nous lui avons donné un nom. Ce temps est une réalité ; car, s’il n’était qu’une pure idée, le pendule serait à la fois au même instant à tous les points de sa trajectoire, et, dans le fait, il n’y aurait plus de périodicité, ni par conséquent de mouvement.

Tâchons de découvrir quelle est la réalité qui s’incarne dans le temps.

Pourquoi le pendule se meut-il ? Parce que, élevé à une certaine hauteur au-dessus de son point de repos, il tend à retomber et retombe quand on l’abandonne à son propre poids. Ce qui le met en mouvement, c’est l’attraction qui le sollicite vers un certain point de l’espace, soit, pour fixer les idées, vers le centre de la Terre. A parler exactement, une fraction seulement de son poids le sollicite à descendre ; l’autre fraction est absorbée par la rigidité et l’inextensibilité hypothétiques de la tige de suspension et la fixité du point d’appui. Je l’ai déjà dit, je n’élève pas de difficultés de ce dernier chef, voulant prendre la question par son côté le plus ardu. Voilà le problème simplifié ; il ne s’agit plus que de la chute d’un corps sur un autre corps en vertu de .leur attraction mutuelle. Or, puisque cette chute n’est pas instantanée, puisqu’elle prend du temps, si court soit-il, c’est donc qu’elle éprouve des retards, c’est qu’elle rencontre des résistances qui finissent par être vaincues ; et des résistances vaincues peuvent-elles se reformer d’elles-mêmes ?

Le pendule, dans son mouvement alternatif, brise donc des résistances, et c’est pourquoi son mouvement prend du temps. Que sont ces résistances ? Je n’en sais rien ni ne veux rien en savoir pour le moment, car ce sujet m’entraînerait tellement loin, que je pour­ rais ne pas revenir. Toujours est-il qu’elles existent sous une forme n’importe laquelle, ce qui permet d’affirmer que la périodicité indéfinie et parfaite est impossible à concevoir, même en se renfermant dans l’abstraction pure.

Concluons. Entre ces deux principes logiques : il n’y a pas d’effet sans cause, et, la cause entière passe dans son effet, il y aurait une contradiction absolue si l’on tirait du second par voie de conséquence que l’effet peut reproduire la cause. Et, si cette conséquence est illégitime, la vie de la nature entière se déroule entre un état initial et un état final, ou, pour parler le langage ordinaire, elle a eu un commencement et elle aura une fin. [p. 143]

  1. — La transformation des forces et la fin de l’univers physique.

Reprenons maintenant le problème sous un autre aspect. La logique est une science infaillible, nul ne s’avisera de le contredire. Mais il arrive assez souvent à l’esprit humain d’en appliquer à faux les principes et d’appuyer ses raisonnements sur le vide. L’argumentation précédente, toute plausible qu’elle est, a-t-elle un fondement solide, et la science positive, qui ne se paye pas de mots, est­ elle disposée à la ratifier ? Abandonnons donc le terrain de la dialectique, et, nous rapprochant de la réalité, appliquons nos réflexions à un exemple concret.

Une chute d’eau fait mouvoir un moulin. Cette eau n’est évidemment pas perdue. Cependant, après qu’elle est tombée, elle n’est plus dans le même lieu qu’auparavant : elle était en haut, la voilà en bas. Quand elle était en haut, elle pouvait faire aller le moulin ; mais, une fois en bas, elle ne le peut plus. Elle a perdu de la force de chute ; elle ne pourra plus mettre en mouvement que des moulins situés au-dessous. Qu’est devenue cette force de chute ? Elle a, dit­ on, passé tout entière dans le mouvement de rotation de la roue, ce qui fait que l’arrêt de ce même mouvement pourrait faire remonter l’eau tombée jusqu’au point d’où elle tombe. Cette assertion, à peine soutenable, comme on vient de le voir, au point de vue de l’abstraction pure, ne l’est absolument plus dès qu’on fait entrer en ligne de compte les éléments réels du problème. La force de chute a donné lieu à d’autres phénomènes que la rotation de la roue, et partant cette rotation ne pourrait suffire à remonter toute l’eau à son point de départ.

Ainsi, entre autres effets, il s’est produit une certaine quantité de chaleur par le frottement de l’axe du moulin sur ses points d’appui, et par le choc des molécules d’eau les unes contre les autres, et contre les aubes de la roue. Cette production de chaleur s’est faite aux dépens du mouvement, qui en a été moins rapide. Maintenant une question se présente : pourrait-on retirer de cette chaleur tout le mouvement qu’elle a absorbé ? Eh bien, non. Une partie de cette chaleur, une partie, par conséquent, de la force de chute, n’est plus désormais susceptible de transformation ; elle est irrévocablement perdue pour le mouvement. Ce point est de la plus haute importance, et je dois m’y arrêter quelque temps pour dissiper des erreurs qui ·passent volontiers pour des vérités dans l’esprit des penseurs peu familiarisés avec la théorie mécanique de la chaleur, telle que l’ont établie Mayer et Clausius. [p. 144]

La comparaison suivante, qui exprimera exactement ce qui se passe dans la nature, rendra la chose sensible. Que l’on se représente un chemin de fer automoteur établi sur un plan incliné. Une corde sans fin passe sur deux poulies placées l’une en haut, l’autre en bas du plan, et, pendant qu’un wagon descend, un autre monte. Quand je charge sur l’un des wagons des matériaux qui sont en haut, il se met à descendre et il fait remonter l’autre wagon ; Je puis profiter de cette force de descente pour conduire à l’ extrémité supérieure du plan une certaine quantité des matériaux antérieurement descendus ; mais il est évident — fit-on même abstraction des frottements — que je ne pourrai en ramener qu’un poids inférieur, de si peu que ce soit, à celui qui charge le wagon descendant. De sorte que ce manège a nécessairement pour résultat de transporter des matériaux de haut en base à chaque descente, et que le stock inférieur s’accroît sans cesse aux dépens du stock supérieur. Et ainsi il arrivera inévitablement un jour où le travail devra cesser faute d’aliment. D’un autre côté, l’arrêt du mouvement de descente produit de la chaleur, de manière que la force de tension des matériaux supérieurs se transforme peu à peu en calorique. Il y aura toujours la même somme de matière, avec cette différence que primitivement elle était au haut et que finalement elle est au bas du plan ; et la même somme dé force, avec cette différence que la tension est remplacée par la chaleur. Mais ces différences sont considérables.

Inutile, avant d’aller plus loin, de noter que, dans l’industrie, on ne fait pas d’habitude servir la force de descente uniquement à un travail de remonte. Mais, quel que soit le travail auquel elle est affectée, qu’elle doive soulever un marteau, creuser une roche ou broyer le grain, au fond cela revient exactement au même.

Qu’est-ce donc qui se consomme dans ce travail, quel qu’il soit ?

Ce n’est pas de la matière, c’est une simple différence de niveau. Ce n’est pas l’eau qui meut le moulin, c’est sa capacité de tomber. Elle ne serait d’aucune utilité si elle ne venait de plus haut que les aubes de la roue.

La force ne réside donc pas dans la matière même, mais dans la position de la matière (11). Or on ne se sert d’une différence de niveau qu’en la détruisant, et, quand -elle est détruite, elle ne peut se reconstituer.

C’est quelque chose d’analogue qui se passe dans la transformation de la chaleur en mouvement. On ne peut opérer cette transformation [p. 145] qu’en faisant passer la chaleur d’un corps plus chaud à un corps plus froid, qu’en usant, par conséquent, d’une différence de température.

Si tous les points de l’univers étaient à la même température, si élevée qu’on la suppose, on ne pourrait tirer d’elle aucun mouvement. De l’uniformité ne peut naître que t’uniformité. Si donc on ne peut jamais utiliser qu’une différence de température, on ne peut convertir en mouvement qu’une partie de la chaleur des corps. Car, pour opérer la conversion de la totalité, on devrait pouvoir ramener ce corps au froid absolu, ou, comme on dit, au zéro absolu de température. Pour cela, il faudrait qu’il fût mis en contact avec un milieu qui serait lui-même au zéro absolu. Or, d’abord il n’existe pas, il n’a jamais existé, il ne peut exister de corps ou de milieu au zéro absolu. De plus, si même un être tout-puissant créait quelque part un milieu semblable, le reste de l’univers demeurant dans le même état, il ne se conserverait tel que pendant un instant ; à peine crée, il s’échaufferait et cesserait d’être absolument froid. Une comparaison peut rendre la chose tout à fait claire, bien qu’il n’y ait pas parallélisme rigoureux entre les deux objets comparés. Il est impossible aussi d’utiliser toute la force de chute contenue dans un corps pesant. Car plus on éloigne le point d’attraction, plus la chute est considérable. Il semblerait donc que, pour obtenir le maximum de force vive, on dût reculer le point d’attraction au delà de toute limite, c’est-à-dire à l’infini, — ce qui, par parenthèse, est un non-sens et revient à ne le placer nulle part — mais alors il n’y a plus d’attraction (12). Revenons à notre sujet.

Malthus, Study for a Reclining Nude, 1977.

Un corps ne peut se refroidir que par son contact avec un corps ou un milieu plus froid que lui. Il s’ensuit que les corps les plus froids ne cessent de s’échauffer, et les corps les plus chauds de se refroidir. Les différences de température tendent donc à s’annuler ; l’univers marche sans relâche vers l’uniformité, vers l’équilibre de température, et la quantité de chaleur qui peut se transformer en mouvement diminue sans cesse.

Mais il y a plus. Tandis que la chaleur ne peut se convertir tout entière en mouvement, le mouvement peut, lui, se convertir tout entier en chaleur. Lorsque deux masses de plomb égales et se mouvant en sens contraires avec la même vitesse sur une même droite se rencontrent, l’arrêt de leur mouvement cause leur échauffement, et cela sans intermédiaire. Or le jeu de l’univers consiste dans des chocs continuels, dans des arrêts de mouvement suivis d’une [p. 146–] production de chaleur. En sorte que la quantité de chaleur va s’accroissant sans cesse aux dépens de la quantité de mouvement. Il y a un flux nécessaire des choses, sans doute ; mais ce flux est toujours dans le même sens. L’existence de l’univers s’écoule entre deux termes : au début, mouvement sans chaleur ; à la fin, uniformité de chaleur (13) sans mouvement. De ces deux termes, que la pensée conçoit d’une certaine façon, l’un, il est vrai, n’a jamais été réalisé, l’autre ne le sera jamais, ou — pour me servir du langage mathématique — l’un remonte à un temps infini dans le passé, l’autre arrivera après un temps infini dans l’avenir ; mais cela n’empêche pas que le mouvement est rendu de jour en jour plus difficile, et qu’une époque viendra fatalement où il sera imperceptible (14).

Et qu’on ne croit pas élever des objections victorieuses en invoquant l’infini de l’espace et du temps. Qu’on ne vienne pas dire, par exemple, que la quantité de mouvement est ‘peut-être infinie, et qu’elle est, par suite, inépuisable. D’abord le mot infini n’a pas de sens. Mais, eut-il un sens, il s’ensuivrait, puisque le mouvement se détruit de lui-même, que la cause de destruction, agissant partout où il y aurait du mouvement, serait, elle aussi, infinie. Un consommateur qui aurait une provision de bougies infiniment grande n’en viendrait certes jamais à bout. Mais, s’il y a une infinité de consommateurs dont chacun allume une bougie, la provision, tout infinie qu’on la suppose, ne durera que quelques heures. Dans tous les lieux de l’univers, les différences s’aplanissent inévitablement, et un temps arrivera où ces différences seront tellement faibles, que toute la surface en sera comme nivelée, et que le mouvement de descente d’un côté, de montée de l’autre, ressemblera, à s’y méprendre, à l’immobilité. [p. 147]

Cette conclusion est bien faite pour nous révolter ; et cependant, tel est bien l’arrêt de la science actuelle, et comme disait Juvénal (15) :

Quod modo proposui, non est sententia : verum est ;
Credite me vobis folium recitare Sibyllæ.

« Ce n’est pas là un texte à déclamation : c’est une page de la Sibylle. »

Ah ! nous avons beau savoir que nous sommes, en tant qu’individus, destinés à disparaître tôt ou tard, et que ceux qui viendront après nous n’auront comme nous qu’une vie éphémère, la science a beau nous montrer que les espèces elles-mêmes ont une existence limitée, qu’elles viennent briller un instant à la surface du globe, puis s’éteignent sans retour, nous ne nous résignons pas facilement — et pourtant que nous en chaut-il ? — à la pensée que l’humanité puisse être anéantie, et avec elle la Terre, le Soleil, le système planétaire, notre nébuleuse et toutes celles qui remplissent l’immensité. Peut-être, après tout, cette horreur de l’éternel silence, pour lequel cependant des philosophes voudraient nous inspirer de l’amour, est-elle fondée dans la nature des choses. Peut-être un examen plus rigoureux de l’essence de la force et de la pensée nous ferait-il puiser des motifs de courage, de consolation et d’orgueil dans ce qui semble bien propre à nous pénétrer de terreur, de désespoir et d’humiliation.

Concluons. Il y a dans la nature quelque chose qui disparait, et disparaît sans retour. Je veux bien que ce ne soit ni la matière ni la force ; mais c’est quelque chose, à première vue, de plus précieux que la force même, c’est la faculté pour elle de se transformer. Car, s’il ne devait plus y avoir dans l’univers que l’immuable, en quoi se distinguerait-il du néant ? Tout changement a pour effet de faire passer la force de l’état transformable à l’état intransformable ; il consomme donc de la transformabilité. La transformabilité s’épuise peu à peu, et, avec elle, la cause générale du changement. Or, à cet égard, il est naturel de se demander si cette cause ne mériterait pas à plus juste titre le nom de force ; et, si l’on y voit — ce qui paraît rationnel — la force véritable, est-il vrai de dire que la force est indestructible, et, dans tous les cas, que rien ne se perd dans la nature ? Ces considérations générales étaient indispensables à mon sujet. Il était bon de voir le pays à vol d’oiseau, pour se faire une juste idée du chemin que l’on se dispose à parcourir. Il me reste maintenant, en vue de l’objet de mon étude, à préciser davantage le caractère [p. 148] de cette métamorphose du transformable en intransformable, et, en fin de compte, à substituer une autre formule à celle de la conservation de l’énergie.

III.  — Le principe de la fixation de la force.

Si la force se manifestait sous la forme d’un mouvement de propagation ou d’ondulation dans un milieu parfaitement élastique, elle resterait constamment identique à elle-même ; à n’importe quel instant de la durée, elle serait ce qu’elle était l’instant d’auparavant, ce qui revient à dire qu’il n’y aurait ni changement ni durée. Jusqu’à quel point cette hypothèse est-elle possible, même idéalement ? Je n’ai pas à m’en préoccuper ; il me suffit de savoir qu’elle n’est pas réalisée (16). Nous ne connaissons point de milieu jouissant d’une élasticité parfaite (17). Il s’ensuit que, dans les milieux réels, la force doit vaincre des résistances et sort affaiblie de la lutte. Une partie d’elle-même se transforme en une modification imprimée à l’obstacle ; cette transformation est permanente, en ce sens que l’état primitif ne se reformera pas de lui-même, et, partant, il y a de la transformabilité irrévocablement détruite.

Certes la force transformée n’est pas annihilée ; elle continue à être susceptible de produire des effets, puisque toute nouvelle force venant agir sur l’obstacle modifié le sentira réagir d’une manière qui accusera cette modification même. De sorte que, pendant l’éternité, le choc éprouvé au début imprimera un trait spécial et indélébile à la physionomie de l’univers. Mais cette force ne pourra plus reprendre intégralement sa première forme. Avant cet accident, elle pouvait devenir ceci ou cela ; maintenant qu’elle est cela, il ne pourra plus se faire qu’elle ne soit devenue telle.

On peut caractériser d’un mot ce changement : la force était libre, —  si je puis me servir de cette expression ; —  elle ne l’est plus ; elle est fixée, et fixée dans l’obstacle. Remarquons en outre que la fixation d’une force libre n’est autre chose que sa combinaison avec une autre force qui par là aliène comme elle une partie de sa liberté. Or, comme il n’y a dans la nature, ainsi qu’il vient d’être dit, aucune substance d’une élasticité absolue, les chocs des molécules les unes contre les autres sont renvoyés amortis ; l’aspect de l’univers varie [p ; 149] à chaque instant, et les forces vont se modifiant sans cesse et passant de l’état libre à l’état fixe.

Ce serait ici le lieu de scruter dans toute sa profondeur le caractère de cette métamorphose, et de se demander : Qu’est-ce qu’une force libre ? Qu’est-ce qu’une force fixe ? Mais je réserve cette question pour un autre travail. Mon sujet m’invite seulement à mettre en évidence le principe nouveau de la fixation de la force.

Un point nous intéresse directement : Comment s’opère le passage de la liberté à la fixité ? Quelle est l’origine de la force et quelle en est la fin ?

Si tous les atomes de l’univers étaient au repos absolu, il va de soi qu’il n’y aurait pas lieu de parler de force. Il en serait de même au fond si, dans leurs mouvements, ils ne se contrariaient en aucune façon, ou bien encore, comme on l’a déjà dit, s’ils étaient constitués par des substances parfaitement élastiques. Dans tous ces cas, il n’y aurait pas de forces transformables, susceptibles de passer de l’état libre à l’état fixe. Partout règnerait un équilibre statique ou dynamique inaltérable.

Tout déploiement de force suppose une rupture d’équilibre, et les mouvements qui en sont la suite ont pour but de ramener un nouvel état d’équilibre. Il est facile de se rendre compte de ce que c’est qu’une rupture d’équilibre. Supposez un bassin contenant de l’eau, et un tube ouvert à ses deux extrémités, dont la partie inférieure plonge dans cette eau. On sait que le liquide montera dans le tube à la hauteur où il est dans le bassin. Mais si, par l’orifice émergeant du tube, vous aspirez ou vous soufflez, vous romprez cette situation, et le liquide montera ou descendra jusqu’à ce qu’un autre état s’établisse. Le souffle ou l’aspiration a provoqué une rupture d’équilibre qui a mis l’eau en mouvement ; et ce mouvement avait une fin, la reconstitution d’un nouvel équilibre.

De même, si l’on met une barre de métal en contact avec un corps plus chaud qu’elle, on troublera l’équilibre dans la distribution du calorique de cette barre ; elle s’échauffera progressivement dans toutes ses parties, et l’échauffement ne s’arrêtera que lorsque chacune d’elles aura atteint une température particulière et constante.

Quelquefois le mouvement a pour but de ramener l’état premier.

Si une corde tendue est écartée de sa position de repos, l’équilibre de ses molécules est rompu ; mais elle cherchera à y revenir, et elle y parviendra après une série plus ou moins longue d’oscillations. D’après ce qui a été dit plus haut, il y a toujours, en définitive, un nouvel état produit. Car, s’il n’en était pas ainsi, que serait devenue [p. 150] la force qui a tiré la corde de son premier état ? Aussi la corde ne revient-elle pas exactement à sa forme et à sa constitution premières ; elle est un peu relâchée. C’est pourquoi un violoniste doit de temps en temps remonter son instrument. C’est ainsi encore qu’un pendule mis en mouvement finit par s’arrêter, et que la force du premier déplacement passe tout entière dans l’usure et l’échauffement de l’appareil de suspension, dans les chocs contre l’air et dans d’autres phénomènes.

Voilà pour l’équilibre statique. Veut-on un exemple d’équilibre dynamique ? Une pierre lancée dans de l’eau dormante la sillonnera de plis ondulés qui courront les uns après les autres en rayonnant autour du point où elle est tombée. Le jet d’une seconde pierre en un autre point y formera de nouveaux cercles qui se dessineront sur les premiers. Par la chute d’une troisième pierre, un troisième système d’ondes viendra se superposer aux deux précédents ; et ainsi de suite. Le réseau qui s’imprimera sur la surface de l’eau contiendra l’expression fidèle des accidents qui ont troublé sa tranquillité ; il suffira de l’inspecter pour refaire l’histoire de sa formation, retrouver l’acte de naissance du premier système et les actes des mariages successifs de ce système avec les autres. La position d’un seul grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil est le résultat adéquat de toutes les forces qui l’ont agité depuis la création du monde. Il suit de là qu’une intelligence infinie, par un simple coup d’œil jeté sur un élément quelconque de l’ensemble des choses, devinera tout leur passé. Un exemple très simple peut servir à le prouver.

On sait que la lumière met du temps à aller d’un point à un autre.

Celle du Soleil nous est transmise en huit minutes ; celle de Sirius, ne nous arrive qu’au bout de plusieurs années, et il y a des nébuleuses tellement éloignées de nous que leurs rayons ne nous parviennent probablement qu’après des milliers de siècles. Chaque fois, donc qu’un habitant de ces astres lointains allume une lampe, c’est à cent mille ans de distance que sa lueur vient frapper notre planète ; cent mille ans après, elle continue toujours à voyager à travers l’espace, réfléchie et réfractée dans tous les sens. Ainsi une rétine infiniment sensible et infinie comme l’étendue elle-même, verrait non seulement le présent, mais encore tout le passé, parce que de tous les endroits de l’univers seraient partis incessamment et à chaque instant des messagers chargés de transcrire en chacun des points de son tissu une page plus ou moins reculée de leur histoire.

Nous savons donc maintenant quelle est l’origine et quelle est la fin de la force. Son point de départ est une rupture d’équilibre ; son [p. 151] point d’arrivée, un état d’équilibre. Par là, on comprend sans peine comment la force se fixe, car l’équilibre ne se rompt pas de lui­même. Répétons toutefois — car ceci est important — qu’il faut un temps infini pour que l’équilibre absolu vienne à régner, parce que la vitesse avec laquelle se fait le nivellement est une fonction directe de la différence même des niveaux. L’écoulement est de moins en moins rapide à mesure que l’eau d’un bassin s’épuise. L’échauffement se ralentit à mesure que l’inégalité de température entre le corps qui s’échauffe et celui qui l’échauffe diminue. De sorte que la tendance vers l’état final s’affaiblit en se satisfaisant, et cela dans une telle proportion, qu’elle ne perd jamais qu’une fraction d’elle­ même. Les choses se passent comme si, pour répartir également la charge sur les deux bassins d’une balance portant des poids inégaux, j’enlevais chaque fois un quart de la différence au plus fort pour l’ajouter au plus faible. De cette façon, l’écart est progressivement diminué de moitié. Mais je pourrais persévérer dans ce travail pendant l’éternité sans atteindre mon but.

Quoique la connaissance que nous avons de la nature intime de la matière organisée soit plus imparfaite encore que celle que nous ayons pu acquérir de la matière dite inerte, nous pouvons cependant affirmer que les organismes se comportent à l’égard des forces extérieures et les fixent dans leur substance sous la forme d’un certain état d’équilibre plus ou moins complet.

James Gillray Nightly Visitors.

L’organisme — qu’il soit plante ou animal — est mis en contact par sa périphérie avec les forces qui agissent autour de lui. Ce contact introduit dans la position d’une ou de plusieurs molécules un dérangement qui en entraîne un autre dans les molécules voisines, et ainsi successivement de proche en proche. Qu’on se figure l’action de la force extérieure sous la forme d’une pression ou d’une distension, d’une propagation de calorique ou d’un appel aux propriétés élastiques, le phénomène consiste essentiellement dans une rupture d’un certain arrangement plus ou moins équilibré des molécules de la superficie, rupture qui s’infiltre dans les profondeurs de la substance vivante, où, eu dernier résultat, elle amène un nouvel état d’équilibre. L’ébranlement étant arrêté, il en résulte une modification permanente de l’organisme, permanente en ce sens qu’elle ne se détruira pas d’elle-même. Sur cette modification viendront continuellement s’en greffer d’autres. Il pourra arriver qu’en apparence une modification antérieurement reçue s’évanouisse. Mais ce sera là un effet illusoire, provenant de ce que des modifications subséquentes, d’une importance plus considérable, masquent par [p. 152] leur présence une empreinte relativement faible. C’est ainsi que les surcharges peuvent rendre un texte de manuscrit illisible sans pour cela l’effacer.

Le résidu de l’action extérieure consiste donc simplement en un nouvel arrangement imposé aux molécules. Celles-ci étaient disposées dans un certain ordre, elles avaient entre elles certaines relations, et la manière d’être de chacune d’elles était l’expression adéquate de la manière d’être de tout le groupe dont elle faisait partie. La force étrangère a eu pour effet immédiat de modifier cet agencement. Pour cela, elle devait vaincre des résistances ayant leur point d’appui dans certaines habitudes prises ; et le résultat final a été une discipline nouvelle plus ou moins impérieuse, des habitudes nouvelles qui seront plus ou moins dominantes en raison inverse de la vigueur de l’ancienne discipline et des anciennes habitudes, et en raison directe de l’énergie et de la persistance de la cause impressionnante.

Le nouvel état moléculaire est la résultante de l’état moléculaire antérieur et de la force perturbatrice. C’est le produit d’une combinaison où la force nouvelle figure comme composante ; et, ainsi que dans les combinaisons chimiques, cette réunion n’est possible que par le sacrifice réciproque de deux libertés.

En stricte théorie, la capacité que possède la matière inerte ou vivante de fixer les forces, n’a donc pas de borne. Quelle idée, en effet, pourrait-on se faire d’une matière qui subirait des chocs sans les arrêter, si peu que ce soit ? Cependant, on peut dire, pour l’objet spécial qui nous occupe, que cette capacité a une double limite. Les chocs peuvent tomber sur des molécules dont les habitudes sont tellement tenaces qu’en apparence ils ne causent aucune déviation. C’est ainsi que la chimie nous fait connaître des corps composés présentant la plus grande résistance à toute tentative de décomposition. C’est ainsi encore qu’il y a de par le monde des gens stupides ou têtus qui savent persister toute leur vie dans une erreur que l’on a cent fois réfutée. Ils ne sont pas absolument insensibles aux raisons qu’on leur objecte, mais c’est tout comme .. Les chocs peu­ vent aussi rencontrer des molécules si peu susceptibles d’attache­ ment, qu’elles se laissent entraîner sans la moindre résistance dans toute espèce de tourbillon. IL y a des corps qui laissent passer la lumière : il y a des intelligences bornées incapables de rien apprendre. On peut dire, par exemple, du cerveau d’un dément qu’il ne sait rien retenir. Et encore ne faut-il pas accorder aux termes un sens rigoureux. J’ai connu une personne âgée qui, frappée de paralysie, ne vivait plus que d’une vie végétative. La seule lueur d’intelligence qui lui restât, c’était, quand elle voyait ses enfants ou [p. 153] des personnes bien connues d’elle, de manifester par son regard et par un semblant de sourire une espèce de joie. Seulement, pour qu’elle donnât cette marque de plaisir, on devait mettre un certain intervalle entre les visites. Si l’on se représentait devant elle le même jour, elle ne témoignait que la plus absolue indifférence.

Mais laissons ces détails, sans les approfondir davantage. Nous touchons au terme de notre première course, et nous pouvons enfin, cornme le fidèle Achate et les compagnons du pieux fils d’Anchise, nous écrier en face de la terre désirée : Italiam ! Italiam ! Impatients de découvrir la source du fleuve abondant et mystérieux dont on n’avait guère jusqu’à présent exploré que la majestueuse embouchure, nous nous sommes directement enfoncés dans les hautes terres, et nous avons atteint un bassin grandiose d’où s’échappaient des cours d’eau sans nombre. Là, livrant à l’un d’eux notre barque, et nous laissant descendre, le courant nous a ramenés à notre point de départ. Nous connaissons maintenant d’où la mémoire conservatrice tire son origine. Nous savons maintenant que tout acte de sentiment, de pensée ou de volition, en vertu d’une loi universelle, imprime en nous une trace plus ou moins profonde, mais indélébile, généralement gravée sur une infinité de traits antérieurs, surchargée plus tard d’une autre infinité de linéaments de toute nature, mais dont récriture est néanmoins indéfiniment susceptible de reparaître vive et nette au jour.

Et voilà pourquoi les caractères du mot Asplenium, qu’un événement sans importance avait inscrits dans mon cerveau, ont pu recouvrer une nuit tout leur éclat, quand on avait lieu de croire qu’ils étaient éteints à jamais.

Deux mots de critique avant de finir. On lit chez M. Alfred Maury (18) : « Nous ne saurions nous souvenir de toutes les impressions que nous avons perçues ; même les plus heureuses mémoires oublient plus d’actions, de faits, de choses qu’elles ne s’en rappellent : c’est qu’il n’y a qu’un nombre limité de fibres dans le cerveau, et que chacune n’est susceptible que d’un certain nombre de vibrations. La mémoire d’une chose chasse celle d’une autre, et les faits nouvellement appris font oublier souvent ceux qu’on avait sus antérieurement. »

Cette idée, assez commune d’ailleurs, d’après laquelle nos souvenirs seraient attachés à des fibres qui ne pourraient en supporter qu’un certain nombre, idée à laquelle M. Alexandre Bain (19) a donné [p. 154] d’assez grands développements, outre qu’elle est une pure hypothèse, est contraire aux faits. Comment ! M. Maury lui-même cite sa propre expérience et constate que les images les plus fugaces, les rencontres les plus banales, auxquelles il n’a prêté nulle attention, laissent dans son cerveau une trace fidèle et durable ; c’est ainsi que la figure d’un monsieur qu’il doit avoir vu jadis rue de Clichy — mais il ne s’en souvient nullement — se dessine dans ses rêves avec une telle exactitude, qu’il le reconnaît immédiatement dans la rue ; c’est ainsi encore qu’une autre fois il est poursuivi de trois noms de pharmaciens associés chacun à un nom de ville de France, et le hasard lui met un jour sous les yeux un vieux journal qui les portait dans sa feuille d’annonce ; comment donc, après cela, peut-il s’aventurer à dire que le contenu de la mémoire est limité et qu’un souvenir chasse l’autre ? Moi-même, j’ai vu se revivifier en moi le nom barbare de l’Asplenium et d’une gravure qui ne m’a pas plus frappé que les milliers et milliers d’autres gravures que j’ai eues sous les yeux depuis que je lis des livres ; on a observé cent fois chez les hystériques, les extatiques, les hallucinés, des phénomènes de ressouvenir tout à fait extraordinaire ; un seul de ces faits ne suffit-il pas pour renverser toute cette théorie, plus spécieuse que solide ? Mais il y a mieux. La transmission aux enfants des qualités et des traits des parents prouve sans réplique l’infinie puissance de condensation de la substance vivante. Car qu’est-ce que l’ovule fécondé ? Un atome en étendue, et pourtant dans cet atome se sont accumulés et s’accumulent sans relâche tous les caractères physiques de l’espèce et déjà bon nombre de caractères individuels, outre les instincts, les dispositions, le génie peut-être, et le germe des plus brillantes découvertes. Il y a cependant quelque vérité dans l’opinion qui veut que la mémoire, non-seulement se fatigue, mais s’oblitère. Si un souvenir ne chasse pas l’autre, on peut du moins prétendre qu’un souvenir empêche l’autre, et qu’ainsi, pour la substance cérébrale, chez l’individu, il y a un maximum de saturation ; tandis que, considérée dans la succession des êtres, elle montre, au contraire, comme il vient d’être dit, une aptitude indéfinie à se compliquer tous les jours davantage. C’est que l’on verra dans le chapitre suivant.

Terminons et concluons. Si l’intelligence suprême voit écrite toute l’histoire du monde dans un seul grain de sable perdu au milieu des dunes qui bordent l’Océan, une intelligence finie pourrait presque tout aussi facilement lire dans l’âme d’un être sensible les impressions qu’il a reçues, les émotions qu’il a ressenties, les désirs auxquels il s’est abandonné, les joies et les déceptions qui se sont partagé son existence. [p. 155]

L’ACCUMULATION DE LA FORCE ET LA MÉMOIRE
DANS LA MATIÈRE ORGANISÉE

  1. — La sensibilité.

Dans les pages précédentes, j’ai développé le principe de la fixation de la force ; j’ai montré comment, arrêtée et retenue par la matière inerte ou vivante, elle y laisse une marque ineffaçable capable éternellement de provoquer le souvenir. Le phonographe est un remarquable exemple de fixation. Cependant, si la cause première de la mémoire conservatrice est ainsi dévoilée, il reste à caractériser la matière sensible et à expliquer la conservation des traces à travers les phénomènes de destruction, de reconstitution et de reproduction dont elle est le perpétuel théâtre.

En quoi consiste la sensibilité ? A quoi tient la qualité qui nous fait affirmer de tel corps qu’il est sensible ? On ne saurait le dire. Pourquoi ? Parce qu’on n’est jamais parvenu à créer le sensible avec de l’insensible ; bien plus, parce qu’on n’a même jamais pu observer la formation spontanée du sensible. Pour le définir, on n’a donc pas la ressource de spécifier comment on le fait ou comment il se forme. Pouvons-nous au moins énoncer ce qu’il y a de plus dans le sensible que dans l’insensible ? Nullement. Notre esprit n’a pas commencé par avoir la notion de l’insensible, et n’y a pas ensuite ajouté des prédicats pour obtenir celle du sensible ; il a suivi le procédé inverse. Il a d’abord conçu le sensible en se concevant lui-même, et c’est par abstraction qu’il est arrivé à la conception de l’insensible. Dans le fait, le mot insensible est une pure négation : nous ne parvenons pas à nous faire une idée du mode d’existence de la chose qu’il est censé représenter. Aussi, pour l’enfant, pour le sauvage, pour le superstitieux, toute chose a une âme.

Si telle est notre ignorance à l’égard de la matière et, en particulier, de la matière organisée, comment peut-on espérer de poursuivre la force dans ses manifestations les plus cachées et de déterminer le caractère de cette trace indélébile qui décèle sa présence ? Hélas ! je l’annonce dès l’abord, je serai bien obligé de recourir à des métaphores et à des analogies ; c’est là d’ailleurs un mal assez général. Que de comparaisons et de figures latentes émaillent le langage scientifique ! Et à quoi servent les mots atome, molécule, polarité, affinité, attraction, répulsion, élasticité, mouvement intérieur, si ce n’est le plus souvent à dissimuler les vastes lacunes que présente le système de nos connaissances ? Pourtant, puisqu’il m’est impossible de mettre des faits et des expériences directes à la place [p. 156] de tropes et d’hypothèses, je ferai du moins en sorte que les images auxquelles j’aurai recours soient l’expression strictement fidèle des propriétés aujourd’hui connues de la matière soit inorganique, soit vivante.

Aussi bien qu’on ne peut imaginer un point d’attraction situé à l’infini, ou qu’il ne peut exister de milieu au zéro absolu de température, aussi bien peut-être est-il impossible de concevoir une sensibilité initiale. Inutile toutefois d’entrer dans l’examen de cette question, que j’ai traitée ailleurs (20). Mais rien n’empêche de se représenter la première âme qui fut formée comme une table rase, une feuille de papier sans écriture. Seulement, à peine fut-elle née, qu’elle reçut de ce qui l’entourait une empreinte inaltérable. Dans tout le cours de son existence, les empreintes n’ont cessé de se superposer aux empreintes ; et, comme elle les a transmises plus ou moins défigurées à sa descendance, aujourd’hui toute âme qui vient au monde, porte écrite en elle-même l’histoire de sa race : C’est ainsi que l’écorce terrestre indique par la succession de ses couches toutes les vicissitudes de l’existence de notre planète.

Tout organisme est donc essentiellement constitué par un noyau central recouvert d’un dépôt de formation. J’entends par le noyau central l’ensemble des éléments héréditaires, c’est-a-dire des instincts, des dispositions, des qualités qui lui viennent par voie d’héritage et qu’il transmettra à son tour presque intégralement à sa postérité, en y joignant une partie de ses propres acquisitions. Le dépôt de formation est le produit de sa faculté assimilatrice et se compose d’une série ininterrompue de couches, je dirais volontiers journellement formées. De sorte qu’on pourrait nombrer par elles les jours qu’il a vécu, de même que l’on peut deviner l’âge d’un arbre à l’aspect que présente sa coupe transversale.

Dans le noyau central, il y a à faire une distinction entre les caractères spécifiques et les traits individuels, car l’individualité est marquée dès la naissance. Un œuf humain fécondé deviendra un homme, et un certain homme. Il contient en lui le type de l’espèce humaine, et, en outre, il possède déjà en propre certaines qualités qu’il tient de l’état du milieu et de la disposition de ses parents au moment de la conception.

Faisons abstraction de ce qu’il y a d’accidentel et d’individuel dans le noyau, et ne considérons que l’ensemble de ses attributs spécifiques. Il est certain que le noyau lui-même est un produit de formation. Chez les ancêtres les plus reculés, il avait une composition [p. 157] infiniment plus simple. S’il s’est compliqué, c’est que des couches de dépôt se sont peu à peu, en tout ou en partie, attachées au noyau d’une manière inséparable.

Dès lors, plusieurs questions se présentent : Comment se forme une couche de dépôt ? Quelles sont les couches qui, s’attachant au noyau, ne se lègueront qu’à la descendance prochaine ? Quelles sont celles qui, se transmettant à la descendance éloignée, feront ainsi partie du patrimoine de l’espèce ? Comment s’opère la transmission ?

Ces quatre questions roulent sur l’analyse de deux fonctions générales, fondamentales et mystérieuses, la nutrition et la génération. L’étude du rôle de la nutrition nous révélera la cause du sommeil. L’examen de la loi universelle de la propagation des êtres vivants nous ouvrira des horizons lointains sur l’avenir réservé aux forces psychiques dans la nature.

  1. — La nutrition et la cause da sommeil.

La première question à résoudre est celle-ci : Comment se forme une couche de dépôt ?

Il va de soi qu’au moment où elle se forme, c’est-à-dire quand elle est encore une couche de dépôt en puissance et non en acte, on peut la considérer comme une table rase, en se plaçant, bien entendu, au point de vue de l’être dont elle fait partie. C’est une plaque de photographie sensibilisée et prête à recevoir l’impression. En elle sont des forces libres qui peuvent devenir ceci ou cela ; les forces extérieures qui viendront la frapper sont libres aussi ; mais, du moment que le choc a eu lieu, elles ne sont plus libres ni les unes ni les autres, elles sont fixées : la plaque a reçu une empreinte, résultant de l’arrêt des rayons extérieurs qui sont tombés sur elle et qui s’y sont transformés. Car, pour sentir une chose extérieure, il faut en subir et, par conséquent, en fixer l’action dans une certaine mesure. L’empreinte n’est donc que le produit de la combinaison de deux sortes de forces, les unes appartenant à la substance sensible, les autres à la chose sentie. Celles-ci feront désormais partie de l’organisme, en tant que capable de sensation ; de physiques qu’elles étaient, elles sont devenues psychiques.

La couche qui était sensible a cessé de l’être (21 ; elle est devenue [p. 158] une couche de dépôt. La puissance s’est faite acte. Afin que l’organisme reste en communication avec l’extérieur, il est nécessaire qu’une nouvelle couche sensible monte à sa surface pour y jouer un rôle analogue à celui de sa devancière. Et les conches se déposent les unes sur les autres pendant toute la vie de l’animal.

L’animal est ainsi à chaque moment de son existence composé de couches qui ont subi des impressions et d’une couche impressionnable. Donnons à cette dernière couche le nom de périphérie. La périphérie est le réceptacle de la sensibilité ; c’est elle qui sert de trait d’union entre l’intérieur et l’extérieur. C’est par elle que l’action des choses senties se fixe dans la profondeur de la substance sensible.

La périphérie a nécessairement une constitution particulière, en vertu de sa position même. C’est ainsi que les molécules superficielles d’une goutte d’eau ont entre elles des rapports de cohésion qui n’existent pas entre les molécules intérieures : Et cela s’explique. Les rapports qui unissent celles-ci sont des rapports de molécules aqueuses il molécules aqueuses, tandis que ceux qui relient celles­là sont en partie des rapports de molécules aqueuses à molécules non aqueuses. Il en est de même de l’être sensible ; à l’intérieur de la périphérie, il n’y a que des molécules qui ont senti, à l’extérieur des choses destinées à être senties.

Il ne faut pourtant pas confondre la périphérie avec l’enveloppe superficielle de l’être sensible. Ces deux choses peuvent être différentes. Il est utile que j’appuie un instant sur ce point.

Dans mon premier article (21), j’ai, si on se le rappelle, discuté la notion de la périphérie à propos des idées de M. Stricker. La périphérie, ai-je dit, peut avoir son siège à une certaine profondeur.

Si l’on promène un corps très léger, un cheveu par exemple, sur la peau nue du dos de la main, on ne le sentira généralement pas ; mais le contact sera perçu du moment que le cheveu heurtera l’un des poils qui la recouvrent (22). Ce poil remplit l’office d’un levier qui multiplie l’action du cheveu. Les poils ne servent donc pas uniquement à préserver le corps des intempéries de l’atmosphère, ils ont encore pour effet d’exalter la sensibilité du derme. On peut remarquer chez beaucoup d’animaux, comme les chiens et les chats, principalement autour de la bouche ou des yeux, des poils longs et [p. 159] raides qui y avivent le tact dans un but facile à saisir. Or il ne faudrait pas regarder l’extrémité libre de ces poils comme appartenant à la périphérie. Ils en sont uniquement les avant-postes. Voyez l’araignée au centre de son réseau. Elle a une patte posée sur chacun des rayons qui le soutiennent. Un insecte tombe dans le piège, et à l’instant l’animal, par l’intermédiaire du fil touché, a deviné où est la proie. Ces fils sont les prolongements artificiels de ses pattes. La périphérie réelle commence-t-elle aux pattes ? Cela ne serait pas impossible, mais cela n’est pas. Les pattes ne sont elles aussi, que des organes explorateurs qui, à la façon du bâton de l’aveugle, peuvent, grâce à leur longueur et à leur mobilité, tâter le terrain dans tous les sens, et qui, ensuite viennent rendre compte au quartier général du résultat de leurs investigations. A quelle profondeur commence exactement la périphérie ? Ce serait aujourd’hui impossible à dire ; mais certainement elle ne s’étale pas à la surface du corps. Peut-être a-t-elle son siège à la couche superficielle du système nerveux central, peut-être autre part. L’œil même n’est pas un organe périphérique. Ce n’est qu’une espèce de corps avancé dont le rôle est de faire parvenir des signaux au centre de la place. On peut avoir perdu la vue depuis longtemps et conserver la faculté de se représenter les perspectives, les couleurs, la lumière et les ombres.

Les organes sont pour nos sens des auxiliaires, à la façon de nos instruments de physique (23). Rigoureusement parlant, les thermomètres, les baromètres, les électromètres, les boussoles, les télescopes, les microscopes, les spectroscopes, ne suppléent pas une imperfection des sens, mais une imperfection de ces auxiliaires. Le télescope ne rend pas notre vue plus perçante ; son action se borne à concentrer plus de lumière dans l’œil. Le bâton de l’aveugle, la sonde du chirurgien, n’activent pas le sens du toucher ; ils servent uniquement à lui faire parvenir de plus loin les indications utiles ; ils allongent le bras ou la main. On peut dire de la même façon que la toile de l’araignée est un prolongement du corps de l’insecte. Et quand le télégraphe nous transmet instantanément, des différents points du globe, la température, la pression, la direction du vent, l’état du ciel, c’est comme si nous avions tissé autour de nous un immense filet dont tous les fils aboutiraient à nos mains.

Il faut donc distinguer la périphérie sensible de l’écorce superficielle qui sert à la fois à la protéger et à lui transmettre, en les renforçant et en les dirigeant, les mouvements du dehors. Peu importe [p. 160] d’ailleurs. Il suffit à mon but d’avoir établi que la périphérie, pour jouer son rôle, doit non seulement avoir à sa disposition des organes bien constitués, mais encore être neutre, c’est-à-dire vierge de toute impression antérieure. Du moment que, à la façon d’une plaque photographique, elle a reçu une image, elle n’est plus propre à en recevoir une autre. Une nouvelle périphérie doit se former qui recevra une image à son tour, et ainsi de suite. La vie de l’être sensible est donc comparable à un album ou à un atlas auquel on ajoute sans cesse de nouveaux feuillets. Cette comparaison, qui nous servira par la suite, est d’une exactitude suffisante. Ce qui lui manque, c’est de ne pas exprimer l’action de ces couches les unes sur les autres, leur pénétration réciproque, et la propagation de leur influence jusqu’au noyau central. Plus approchante de la vérité serait l’assimilation de l’être sensible à une substance élastique dont toutes les molécules s’agitent sous l’impulsion de divers systèmes d’ondes provenant des ébranlements communiqués à sa superficie. Ainsi la surface d’une eau tranquille, troublée par la chute des corps qu’on y lance, nous montre des cercles ondulatoires se superposant les uns aux autres. C’est ainsi encore que, dans un théâtre, si l’on considère par les yeux de l’imagination une mince tranche d’air, on la verra frissonner sous les mille voix de l’orchestre, des acteurs et des spectateurs, et en propager devant elle les modulations multiples et incessamment variées, ou que chaque molécule d’éther sert à transmettre d’un bout à l’autre de la salle à la fois tous les accidents lumineux qui s’y produisent. Et cette comparaison même laisse à désirer. L’eau, l’air, reviennent à l’état de repos. L’âme est un instrument sur lequel on peut faire entendre indéfiniment des airs nouveaux, mais qui redit de lui-même et chante toujours en sourdine et sans confusion ceux qu’il a joués autrefois. C’est un cahier de feuilles phonographiques.

A considérer la chose de haut, l’animal passe donc toute son existence à s’emparer des forces extérieures au moyen de sa sensibilité sans cesse renouvelée. Je m’éloigne ainsi de l’opinion qui a généralement cours et qui fait consister la vie en une destruction de forces que la nourriture et le sommeil se chargent de réparer. Je me rapproche au contraire de la manière de penser de M. Serguèyeff, qui voit dans l’exercice de la veille une accumulation de forces. Et, de fait, le lecteur qui lit ces lignes et qui déploie un certain effort pour les comprendre, dépense sans doute de la force ; mais cette dépense a servi à fixer dans son cerveau d’autres forces sous forme d’idées et de réflexions qui feront désormais partie de son être, qui l’accompagneront partout et qui s’infiltreront dans toutes ses pensées [p. 161] ultérieures. En apparence aussi, il détruit la substance nerveuse qui entre dans la composition de son œil, de son nerf optique, de son encéphale ; en réalité, il l’immobilise : elle était libre, en ce sens qu’elle pouvait être appliquée à la lecture d’un roman, à la contemplation d’un paysage, d’une statue, d’une peinture, à des études microscopiques ; elle est maintenant fixée, la voilà devenue philosophe, et elle n’est plus propre à rien autre. Elle est enlevée de la place qu’elle occupait et mise au dépôt où elle pourra un jour être reprise. Une substance nerveuse plus fraiche va lui succéder et recevra bientôt, elle aussi, sa destination. Les recherches récentes sur la matière optique de la rétine donnent à ces métaphores un caractère vivant d’exactitude. Ainsi, détachée du fond de mon œil, s’était déposée quelque part en moi et à mon insu l’image du nom de l’Asplenium.

Où l’organisme trouve-t-il de quoi suppléer sans cesse des substances nouvelles pour remplacer celles dont il a fait usage ? Dans sa nourriture, qui lui est fournie par le monde qui l’entoure et surtout par d’autres organismes. Selon toutes les probabilités, il choisit précisément celles qui présentent des affinités avec sa propre substance, et c’est pour cette raison qu’il peut se les assimiler. Cependant, quelque grandes que soient ces affinités, l’assimilation ne peut jamais être totale, et, partant, la nutrition comprend nécessairement une fonction qui élimine tout ce qui n’est pas assimilable. L’élaboration des éléments étrangers n’est pas et ne peut pas être instantanée. Ils opposent des résistances provenant de vieilles habitudes, résistances que l’être, lorsqu’ils sont absorbés, doit briser dans ce qu’elles manifestent d’antipathique à sa propre nature. Il doit, en un mot, discipliner les forces visibles ou latentes susceptibles d’assimilation. Ce travail demande du temps ; et le résultat final est une coordination de forces auparavant indépendantes.

En écrivant ces lignes, j’ai, pour ainsi dire, encore sous les yeux, tant chez moi l’impression en a été vive, le spectacle de la transformation d’un être en un autre. J’avais l’œil au microscope, et je contemplais les mouvements lents et bizarres d’une amibe monstrueuse qui rampait à la recherche d’une proie. Elle tirait, de sa propre substance gélatineuse, des bras informes qui se contournaient dans tous les sens, s’allongeant, se raccourcissant et changeant sans cesse leur point d’émergence. Tout à coup, une des nombreuses monades qui se roulaient sur elles-mêmes avec vivacité et étourderie dans le liquide où nageait le léviathan, s’engage dans une des cavités que présentait le corps de l’amibe ; à l’instant cette cavité se ferme, et voilà la bestiole prise. Elle était là enfermée comme dans un bassin sans issue, et elle en parcourait avec fièvre et angoisse les parois, qui allaient se [p. 162] rétrécissant ; et peu après le pauvre petit animal ne pouvait plus que pirouetter sur lui-même. Mais bientôt tout mouvement lui devint impossible ; la paroi gélatineuse se moulait sur lui ; insensiblement, sa forme disparut et il ne resta à la fin de lui qu’un grain noir qui traversa de part en part la filasse visqueuse et fut rejeté au dehors par un procédé inverse de l’entrée. La monade était presque tout entière devenue amibe et allait à l’avenir s’ingénier à prendre d’autres monades. Nous voyons de même les éléphants captifs prêter à leurs maîtres un actif concours pour ravir la liberté à leurs frères sauvages. Le poulet, — qui jouait fort bien son rôle de poulet, — s’il est croqué par un renard, deviendra renard et croquera des poulets à son tour. S’il est mangé par un homme, il sera fait homme ; et, si cet homme est un danseur, il dansera ; si c’est un forgeron, il forgera ; si c’est un calculateur, il chiffrera ; si c’est un philosophe, il méditera, et il ira se fixer soit dans les jambes ou les bras, soit dans la bosse du calcul ou celle de la causalité. Pour admettre ces images et en comprendre la justesse, il suffit de songer à quels longs exercices certains artisans doivent soumettre leurs membres pour leur donner la souplesse, l’adresse, la dextérité nécessaires.

Les couches du dépôt offrent donc des différences entre elles, eu égard à la plus ou moins grande discipline des éléments qui les constituent. Les uns sont tout à fait domptés ; chez les autres domine encore l’esprit de révolte. Ceux-là accomplissent, même loin de l’œil du maitre, régulièrement et ponctuellement la fonction qui leur a été confiée — ce sont des espèces d’organes — ceux-ci ont besoin d’être continuellement surveillés. Mais les premiers sont à peu près inaptes à faire autre chose que ce qu’ils font ; les seconds ont des facultés disponibles, et on peut les dresser à toutes sortes de métiers.

Ces considérations nous fournissent la réponse aux deux questions qui font suite à la première. Ces couches-là ont la chance de se transmettre à la descendance prochaine qui sont les plus anciennement formées, les plus homogènes ou les mieux coordonnées dans toutes leurs parties. Ou bien encore, pour abandonner un instant ma métaphore de prédilection, les enfants hériteront, des habitudes les plus puissantes et les plus invétérées des parents, réduites à l’état de prédispositions ou de tendances. Si les circonstances favorisent ces prédispositions et les développent, et si ce fait se renouvelle sans interruption pendant une longue série de générations, ce qui n’était d’abord qu’un caractère individuel et accidentel deviendra un caractère spécifique. Inutile d’insister davantage sur ce point. Ceux qui repoussent à priori le principe de la transformation des espèces ne se laisseront pas convaincre par les applications que j’en [p. 163] ferais incidemment dans la théorie du sommeil et des rêves. Nous voilà édifiés sur la formation du noyau central. Si nous ne pouvons remonter jusqu’à son origine, ni en prédire la fin, nous pouvons du moins par la réflexion en refaire le passé et en deviner l’avenir.

Revenons à la nourriture, et essayons de caractériser d’une ma­nière plus précise le genre de transformation que subissent les forces qu’elle introduit dans l’organisme. L’organisme, en agissant sur les choses qui l’entourent, dépense une certaine énergie, énergie qui se manifeste au dehors comme chaleur et surtout comme mouvement. Les forces qui sont en lui s’épuisent et passent ailleurs. Pour conserver son intégrité il doit les réparer ; et elles lui sont restituées par les aliments, qui, au fond, sont, entre autres choses, de la chaleur et du mouvement condensés. Mais, outre ce travail extérieur, visible à tous il se fait en lui un travail tout intérieur dont lui seul a connaissance. Ce travail, bien qu’il puisse être aussi accompagné d’une dépense de forces, aboutit à un résultat tout différent, à une accumulation de forces. La mémoire et l’expérience, la défiance ou la familiarité et la ruse ou le courage qui en sont les suites, la science, le génie des découvertes et le perfectionnement de l’humanité, voilà, dans des ordres d’idées différents, des exemples saisissants d’accumulation de forces. L’emploi métaphorique du mot apprendre — qui, étymologiquement, signifie s’annexer en prenant — est fondé sur le sentiment instinctif et profond de la réalité. Savoir, c’est avoir appris.

Ces forces accumulées, en tant que servant à la manifestation de la sensibilité, reçoivent le nom spécial de psychiques. L’alimentation sert donc à deux fins : elle répare des forces physiques, elle accumule des forces psychiques. Les forces physiques sont-elles d’une autre nature que les forces psychiques, ou sont-elles susceptibles de se transformer en forces psychiques ? Grosse question, que je n’ai heureusement pas besoin d’aborder. Un mot seulement. Voici un grave magistrat qui, assis mollement dans son fauteuil, suit avec toute l’attention possible les débats d’une grave affaire, écoute les dépositions des témoins, les plaidoiries des avocats, et de fatigue finit par s’endormir du sommeil des juges. Ce qui lui arrive est la suite d’un travail intellectuel prolongé, ou, pour employer mon langage, de la fixation de sa sensibilité. Le même, à l’époque des vacances, part pour la chasse de bon matin, fusil sur l’épaule, carnassière au dos, poursuit lièvres et perdreaux à travers la plaine, puis harassé se laisse tomber au pied d’un arbre et s’endort. Pour le coup, ce sont bien des forces physiques qu’il a usées. Toutefois ne vous semble-t-il pas que les forces qui poursuivent le gibier sont les mêmes qui, au tribunal, prononcent des sentences ?

Quoi qu’il en soit, on a compris le mécanisme de cette accumulation dont je parle. Les forces contenues dans la périphérie sans cesse réformée arrêtent au passage les forces extérieures qui viennent à les rencontrer, les accaparent et se combinent avec elles ; les résultantes de cette combinaison se condensent dans l’organisme sous forme de tendances, de répulsions ou de désirs, d’aptitudes, d ‘habitudes ou d’instincts. Qui a bu boira, dit la sagesse des nations ; voilà pour les tendances. — Qui a su nager, s’il tombe dans l’eau, nagera ; voilà pour les aptitudes.

Le fonctionnement de la nutrition dans ses rapports avec la sensibilité nous fait toucher du doigt la cause du sommeil et de sa périodicité. La nourriture accumulée dans le corps sert à former la couche périphérique sensible. Celle-ci perd de sa sensibilité par l’usage même qui en est fait; il arrive ainsi un moment où elle ne renferme plus d’éléments sensibles et est, par suite, incapable de réagir. Alors le sommeil s’empare de nous, le sommeil, signe qu’il y a une barrière entre nous et le monde extérieur. Le temps de cet engourdissement est employé à la reconstitution de la sensibilité, et, à mesure que le travail avance, le sommeil s’éloigne, faisant place insensiblement au réveil. Le sommeil n’est donc pas une fonction ; c’est un effet concomitant. Il ne répare pas non plus les forces. La vérité est qu’il se montre quand la sensibilité est émoussée et qu’il disparaît quand elle revient. Peut-être même ces deux propositions sont-elles de pures tautologies. Naturel ou artificiel, le sommeil est toujours accompagné d’une insensibilité plus ou moins étendue, plus ou moins profonde. La cause de l’un est la cause de l’autre.

III. — La génération et la fin de l’univers intellectuel.

Il me reste une dernière question à résoudre : Comment s’opère la transmission du noyau central ? A la rigueur, je pourrais me dispenser de la traiter à propos du rêve. Mais je ferai remarquer d’abord que, si mes rêves reflètent le caractère du naturaliste ou du philosophe et aussi du botaniste d’occasion, qui écrit sous la dictée d’un ami le nom de l’Asplenium, ils sont encore plus essentiellement des rêves d’homme, et cette qualité, ils la doivent à la série de mes ancêtres. Je touche ainsi au problème de la possibilité d’une « expérience centrale. » Ensuite, il y a lieu de se demander ce que deviennent des forces fixées par des êtres destinés à la mort. Enfin, on ne doit pas oublier que cette étude débute par des considérations, extrêmement générales sur le commencement et la fin de l’univers physique, et que j’ai aussi tâché de prendre la sensibilité le plus près [p. 165] possible de son origine. Or la solution du problème de la propagation des êtres vivants est de nature à jeter quelque lumière sur le but final de la lutte pour l’existence. A ces divers titres, les pages qu’on va lire ne sont pas un pur hors-d’œuvre.

Considéré dans sa cause et dans son produit, le phénomène de la génération est bien de nature à plonger l’esprit du philosophe dans l’admiration et la stupeur. Quel que soit le mode de reproduction sur lequel sa pensée s’arrête — fissiparité, hermaphrodisme, sexualité — son intelligence reste confondue. Et l’homme, l’homme doué de conscience et de réflexion, l’homme si fier de sa raison et qui fait sonner si haut sa liberté, partage avec la plus infime des créatures un instinct qu’il qualifie parfois de brutal ; une force impérieuse, irrésistible, le pousse à certains moments dans les bras d’une femme qui obéit de son côté à une impulsion semblable ; une infiniment petite portion de son corps se détache, se mêle à une autre infiniment petite portion du corps de la femme, et une nouvelle créature humaine est formée. Cette créature, fruit de la pénétration de la substance de l’œuf par la substance d’un spermatozoïde, — car, d’après les recherches les plus récentes, un seul de ces éléments paraît suffire pour féconder l’ovule, — cette créature, dis- je, qui tient seulement de son père une particule unique tellement ténue, qu’il faut de puissants microscopes pour la rendre visible, et qui va se développer sans plus avoir avec lui aucun rapport, cette créature reproduira non seulement le type de l’espèce, mais souvent jusque dans ses traits, son teint, la disposition de ses dents, la couleur de ses cheveux et de son iris, dans ses maladies, ses mutilations même accidentelles, dans son caractère, ses défauts et ses qualités, elle offrira la vivante image de celui qu’on est convenu d’appeler l’auteur de ses jours. Et cette influence du spermatozoïde s’exerce à travers tous les accidents de la nutrition, de l’éducation et du cours des années. Quelquefois — chose non moins étonnante — c’est la figure de l’aïeul qui se retrouve dans le petit­ fils. On voit même tel signe de la race ou de la famille se perpétuer à travers une longue suite de générations, malgré les croisements de toute nature. Enfin — et, à mes yeux, c’est là le plus mystérieux encore de tous les mystères — cette ressemblance du père se marquera chez la fille. De sorte que cet homme aura légué à son enfant la forme de ses sourcils, de ses dents ou de ses ongles, et ne lui aura pas transmis sa barbe et les autres attributs de son sexe !

Il y a dans cette dernière observation un profond sujet d’étude. Il prouve, ce me semble, que le spermatozoïde et l’œuf ont les caractères du sexe moins prononcés qu’on ne serait tenté de le croire au premier abord, et que, peut-être, la sexualité de l’enfant tient à des [p. 166] circonstances extrinsèques et nullement à la composition intime des éléments fécondants. Quelque difficulté qu’il y ait à comprendre comment un corpuscule microscopique puisse être un véhicule aussi fidèle de caractères nombreux et délicats, il faut bien s’incliner devant le fait. Un ingénieux penseur de nos jours, M. Hering, professeur à l’Université de Prague, dans une remarquable conférence sur la Mémoire de la matière organisée, s’est servi d’une heureuse comparaison pour montrer d’une manière sensible comment un élément peut renfermer virtuellement les caractères généraux du tout. Un organisme, dit-il, est comme une courbe définie dont les propriétés se retrouvent dans les plus petits fragments. C’est au point que, si nous pénétrons la forme d’une portion infiniment petite de cette courbe, nous pourrons en reconstruire l’ensemble. Tous les jours, des astronomes calculent l’orbite des planètes ou de leurs satellites, ou des comètes, par la connaissance qu’ils prennent d’une partie de cette orbite. Rien n’est plus évident. Un arc de cercle ou d’ellipse, si raccourci qu’il soit, ne peut appartenir qu’a ce cercle ou à cette ellipse, et, par suite, il suffit d’en déterminer la forme pour tracer la courbe entière d’où il a été détaché. Ce que nous disons d’une courbe, nous pouvons le dire d’une surface, d’un solide. Dans deux gouttes d’eau, on ne parviendrait pas à trouver deux molécules semblables, deux molécules échangeables. Leibnitz avait exprimé la même pensée dans son principe de l’identité des indiscernables.

Pourtant qui prouve trop… on sait le reste. Certes les moindres parcelles d’un individu quelconque n’ont rien de commun avec les parcelles les plus indiscernablement semblables d’un autre individu, fût-il de la même espèce. Et cependant, d’un côté, les phénomènes de la nutrition nous offrent tous les jours le spectacle de l’absorption et de la transformation des individualités. L’huître qu’avale le gourmet cesse à un certain moment d’être elle pour devenir lui. D’un autre côté, si chaque cellule d’un individu vivant est marquée au seau de cet individu, et si, à ce titre, on peut dire qu’elle en porte l’effigie, une cellule quelconque n’a pas la faculté d’engendrer un être semblable à celui d’où elle est tirée. Tout au plus a-t-elle la faculté, en cas de lésion, de régénérer les parties qui l’avoisinent. Quoiqu’il y ait en cela aussi un phénomène du même ordre que la génération, la distance, à première vue, est énorme. Mais non seulement le germe est une émanation individualisée, non seulement il a reçu l’empreinte du cachet spécial a l’organisme qui le sécrète, il en est l’image réduite, intégrale et fidèle. De même, un arc de cercle ou d’ellipse, tout en ayant les caractères propres à ce cercle ou à cette ellipse, n’est pourtant pas en soi un cercle ou [p. 167] une ellipse. Seule la ligne droite, la ligne homogène, jouit de cette propriété que ses éléments sont en tout semblables à elle-même. Ses moindres portions ont exactement la même figure que le tout.

Pour comprendre la formation du germe, nous devons réduire le phénomène de la génération à sa plus simple expression et le considérer dans son mode le plus primitif’, la fissiparité. Ce fut le seul mode usité chez les premiers êtres ; c’est encore aujourd’hui le plus répandu, si l’on songe au nombre incalculable des organismes inférieurs qui se multiplient par ce procédé et au nombre tout aussi inconcevable d’organes et de tissus qui n’ont pas d’autre façon de s’accroitre. Car tout accroissement ou toute formation doit être envisagée comme une génération. Or comment se fait la multiplication par fissiparité ? L’organisme, arrivé à un certain point de maturité, se divise en deux moitiés, dont chacune, au bout de quelque temps, reproduit la figure maternelle.

Nous ignorons à quelle cause il faut attribuer la division de l’organisme générateur. Notre œil — même en s’aidant des plus forts grossissements — n’y constate souvent aucun changement moléculaire. Nous devinons seulement qu’un certain travail préparatoire est nécessaire, puisque cette division ne se fait spontanément qu’après que l’organisme a atteint un certain degré de développement et qu’il a élaboré une certaine quantité de substances étrangères.

Nous ignorons aussi pourquoi chaque moitié arrive à reproduire la figure du tout. Pourtant — le fait de la multiplication étant admis — nous concevons sans peine que la division d’un tout, pris dans une phase homogène, — je souligne le mot avec intention, — donne des parties semblables en figure à ce tout, et que, grâce à la nutrition, elles finissent par l’égaler en dimension et se diviser à leur tour. Comme je l’ai dit, le mystère n’est pas éclairci, il n’est que réduit à sa plus simple expression.

A côté de ce mode si simple de propagation, il s’en est introduit un autre qui réclame le concours de deux individus. Au premier abord, il semble qu’il n’y ait rien de commun entre la sexualité et la fissiparité. Une réflexion assez naturelle peut combler l’abîme. Chaque moitie d’un organisme intérieur qui se multiplie par division doit, en dernière analyse, se compléter, et se compléter par une moitié différente d’elle-même. Quand un être se divise spontanément, c’est qu’il s’est produit, il faut bien l’admettre, une opposition dans l’intérieur de sa substance, et que toute la masse est soumise à l’action de forces polarisées. Les deux moitiés ne sont donc pas identiques, malgré les apparences parfois contraires. Déjà, au point de vue uniquement géométrique, le corps, fût-il même [p. 168] symétrique, se séparerait en deux moitiés non égales, mais inverses, comme le sont les deux mains, et la moitié de gauche ne pourrait prendre la place de la moitié de droite. Désignons donc — et en cela on ne s’éloigne peut-être pas trop de la vérité — l’une de ces deux moitiés sous le nom de mâle et l’autre sous le nom de femelle. On sait qu’il manque à la première sa moitié femelle, et à la seconde sa moitié mâte. Le travail d’élaboration auquel chacune d’elles va se livrer n’a d’autre but que de se procurer ce qui lui manque. Or, dans la génération par sexe, ce travail est épargné. Les deux moitiés indispensables pour former un être complet proviennent de deux individus de sexes opposés et s’unissent dans l’acte de la conception. En somme, il y a fusion entre les produits opposés de deux organismes fissipares (24).

Arrivé à ce point, je suis au bout de ma tâche. Qu’est-ce que l’œuf ? Qu’est-ce que le spermatozoïde ? Ce sont de simples produits de la division de ce que j’ai appelé le noyau central, et ils en ont naturellement toutes les qualités, tous les caractères. Le noyau a conservé le mode primitif de multiplication, et, dans de fait, il n’y en a pas d’autre. La substance vivante peut atteindre un degré merveilleux de complexité, sans cesser pour cela de présenter une homogénéité relative. Ainsi, il arrive un moment où la substance de la chrysalide ne renferme plus aucun vestige de la variété des tissus qui composaient la chenille ; elle est alors dans sa phase homogène. C’est à partir de ce moment que le corps de l’insecte parfait commencera à faire son apparition. Les organes générateurs, [p. 169] dans leurs processus périodiques, offrent vraisemblablement une évolution analogue. La séparation du germe est précédée et suivie d’un état de confusion et d’union des éléments constituant le noyau. Le noyau est le support de l’individu ; c’est autour de lui que viennent se déposer les couches de formation, qui à la longue s’identifient avec lui en y ajoutant de nouvelles propriétés, de nouvelles tendances, de nouvelles aptitudes.

Où est le siège de ce noyau ? Il serait aujourd’hui difficile de le déterminer. Il est plus que probable qu’il est dans le cerveau et en union intime avec les organes de la génération Mais ce problème est au-dessus de la science actuelle. La nutrition et la génération donnent à la matière sensible une vraie immortalité. Chez l’individu,la faculté assimilatrice a un terme, la mort. La mort arrive ordinairement, du moins chez l’espèce humaine, après une longue période où la puissance d’assimilation est considérablement ralentie, et, on peut le dire d’une manière générale, ce ralentissement coïncide presque toujours avec l’arrêt de la faculté génératrice. Mais Cette disparition de l’individu est illusoire ; il se retrouve, non pas métaphoriquement, mais en réalité, dans ses descendants. Eût-il même été stérile, que son action n’aurait pas été perdue et qu’elle se retrouverait dans son entourage, qui, lui, est fécond. C’est d’ailleurs ce qui advient des forces accumulées par l’homme après l’âge mûr. Et enfin si, poursuivant la difficulté jusqu’au bout, on se demande ce que deviennent les puissances acquises par un solitaire, qu’on songe combien peu nous connaissons le mode d’action de la nourriture. L’nomme se nourrit de bœuf et non d’herbe, et pourtant la chair de bœuf n’est que de l’herbe élaborée d’une certaine façon. Cette élaboration est­elle perdue quand le bœuf est enfoui dans le sol ?

Si, du point où nous sommes arrivés, nous prenons une vue générale de la lutte pour l’existence dont ce monde est le théâtre, on voit qu’elle a pour résultat suprême de concentrer toutes les forces psychiques des êtres, de réunir en flambeaux les étincelles d’intelligence et de raison qui luisent dans le plus humble individu sensible et de les faire servir, en dernière analyse, aux manifestations les plus compliquées de la vie rationnelle dans la race humaine, laquelle peut­ être ne fait à son tour que préparer des éléments destinés à être mis en œuvre par une race supérieure. L’univers entier se meut vers la pensée. C’est le plus intelligent qui est destiné à survivre (25).

  1. DELBŒUF.

 

Notes

(1). Voir les numéros d’octobre et novembre 1879 [en ligne sur notre site].

(2) Liv. d’octobre 1879, p. 334.

(3) Octobre 1879, p. 345.

(4) Novembre 1879, p. 501.

(5) Dans sa lecture sur l’infection et la putréfaction (voir Revue scientifique, 10 juin 1876), M. Tyndall constate aussi une remarquable coïncidence. Il explique les effets des bactéries en les comparant à des nuages qui courent çà et là dans le ciel. Or la même image exprimée dans les mêmes termes se rencontre dans les œuvres d’Ehrenberg. Le professeur Huxley lui signale la chose, en ajoutant qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. M. Tyndall juge le cas surprenant, car il prétend n’avoir jamais entendu parler de cette idée d’Ehrenberg. En est-il bien sûr ? Cent fois il nous arrive de croire avoir trouvé quelque chose que probablement nous ne faisons que reproduire.

(6) Voici un passage d’une lettre que M. P. Tannery m’écrit au sujet des rêves et qui me vient à propos : « Je suis absolument d’accord avec vous sur le point qu’il n’y a pas de critérium pour distinguer le souvenir d’un rêve du souvenir de la réalité. J’ai, à l’appui de cette proposition, un fait personnel très précis. J’ai, depuis mon enfance, un souvenir très vif d’un paysage (confluent de deux rivières avec une île boisée au milieu) que je reconnaîtrais demain si je me trouvais devant, comme je reconnaîtrais n’importe lequel des [p. 136] paysages qui m’ont frappé dans mes voyages. J’avais ce souvenir au moins depuis deux ou trois ans quand je m’avisai de rechercher à quel endroit il s’appliquait ; je n’ai pu le retrouver, et mes parents ont fini par me dire que je l’avais rêvé. Tout en admettant la possibilité du fait, je n’avouerais la chose que si j’avais pu explorer méthodiquement tous les pays où j’ai pu passer avant douze ans, ce qui serait très long, car mon père m’emmenait souvent en voyage ou en excursion ; bref, je suis resté dans le doute le plus complet. »

(7) Pour parler le langage rigoureusement géométrique : je devrais dire moment virtuel.

(8) De l’Intelligence, préface de la deuxième édition.

(9) M. Ribot, dans son article sur le Rôle psychologique des mouvements (oct. 1.879, p. 384), me parait verser dans la même erreur. « Il est impossible, dit-il, que le mouvement ne se restitue pas au dehors sous quelque forme. » Il est vrai que cette phrase est susceptible de plusieurs interprétations.

(10) Dans ma Logique scientifique, p. 276 et suiv., je démontre que le temps réel n’est pas une simple relativité.

(11) J’ai déjà, dans ma Logique scientifique, donné et défendu cette définition de la force, mais en me fondant sur des considérations d’un autre caractère.

(12) Il y a là un problème très curieux que je signale aux mathématiciens.

(13) C’est ainsi, du moins, que je me représente l’état initial de l’univers, et je soumets cette idée à l’examen des hommes plus compétents que moi dans ces hautes spéculations physiques. Pour réaliser, par rétrogression, un semblable état, il faudrait que tous les mouvements vibratoires que l’on désigne sous le nom de chaleur, électricité, etc., fussent transformés en mouvements de translation. Alors chaque molécule serait animée d’un mouvement propre et indépendant du mouvement des autres molécules. — Le lecteur ne doit pas perdre de vue que l’introduction de l’infini dans une formule mathématique est le signe d’une impossibilité. Dire qu’un état déterminé a existé il y a un temps infini, c’est dire qu’il n’a jamais pu être. Et en effet, s’il avait été réalisé alors, Il le serait encore aujourd’hui, car l’infini ne s’épuise pas.

(14) Le lecteur, curieux de mieux pénétrer les considérations mécaniques sur lesquelles cette conclusion s’appuie, lira avec fruit et intérêt un discours sur le commencement et la fin du monde, d’après la théorie mécanique de la chaleur, par M. F. Folie, membre de l’Académie de Belgique. Ce discours est inséré dans les Bulletins de cette compagnie, 2e série, t. XXXVI, n°12, décembre 1873.

(15) Sale VIlI, 125 et 126.

(16) On vient de voir que la vie de l’univers se poursuit entre deux termes extrêmes, mais infiniment éloignés, où l’hypothèse se réalise.

(17) On attribue à l’éther cette propriété. Mais l’éther est un milieu hypothétique. Et d’ailleurs il ne laisse pas que d’offrir une certaine cohésion, puisque la lumière ne le traverse pas instantanément.

(18) Le Sommeil et les Rêves, 3e éd. : Perte de la mémoire, p. 404.

(19) L’esprit et le corps, Biblioth. intern., chap. V, et append. II, notamment, p. 241.

(20) Spécialement dans ma Psychologie comme science naturelle.

(21) J’aurais voulu pouvoir me servir ici et ailleurs du participe sensibilisé, et dire que la couche sensible a été sensibilisée, de même que l’on dit d’une chose utile qu’elle a été utilisée. Mais, en photographie, on se sert du mot sensibiliser [p. 158] dans le sens de rendre sensible. C’est ainsi que fertiliser signifie rendre fertile. Les photographes m’ont forcé de recourir chaque fois à une périphrase.

(21) Octobre 1879, p. 353 et 354.

(22) Voir ma Théorie générale de la sensibilité, p. 63 sqq.

(23) Voir ma Théorie générale de la sensibilité, p. 75 et suiv.

(24) Si cette manière de voir était fondée, il s’ensuivrait que l’œuf est l’élément mâle, et que le spermatozoïde est l’élément femelle. C’est là une conséquence assez étrange, et pourtant par là s’expliqueraient bien des particularités assez embarrassantes. Une courte démonstration de ce paradoxe ne sera pas déplacée. Soit, d’une part, un organisme AB se divisant eu deux moitiés A et B, l’une mâte, l’autre femelle. Soit, d’autre part, un organisme semblable CD se séparant de même en ses deux moitiés C et D. Trois cas peuvent se présenter. Premier cas. A, B, C et D vont créer chacun pour soi, avec ou sans l’aide de la nutrition, par une élaboration interne, qui, au fond, sera une espèce de copulation, ce qui leur fait défaut, à savoir A et C leur  complément femelle, B et D leur complément mâle. Deuxième cas. A. s’unira à D, et B à C ; c’est une certaine espèce d’hermaphrodisme. Troisième cas. B seul s’unit à C, et A et D se complètent, comme dans le premier cas, chacun séparément pour son propre compte. C’est la sexualité. A reconstitué va maintenant produire un nouveau B, qui s’unira à un nouveau C engendré par D reconstitué ; et le même jeu se répétera indéfiniment. De sorte que A ne fait que donner des B, et D des C, et que ce sont ces B et ces C qui s’unissent. A et D sont des arbres de même espèce, mais de sexes différents, qui se couvrent de fleurs unisexuelles. Or on voit, puisque A porte des femelles et D des mâles, que les fleurs sont du sexe opposé à celui de la plante dont elles proviennent. En somme donc, le mâle est un femellier, et la femelle un mâlier. — Question de mots, dira quelqu’un. Peut-être.

(25) C’est à cette même conclusion que j’ai abouti dans mon article sur Une loi mathématique applicable à la théorie du transformisme (Revue scientifique du 23 janvier 1877).

 

 

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