Héautoscopie et onirisme. Le problème du double dans le rêve et le songe. Par Jean Lhermitte, Henri Hécaen et Roger Coulonjou. 1942.

Pierre Boaistuau, Histoires prodigieuses. 1560.

Pierre Boaistuau, Histoires prodigieuses. 1560.

Jean Lhermitte, Henri Hécaen et Roger Coulonjou. Héautoscopie et onirisme. Le problème du double dans le rêve et le songe. Article parut dans les « Annales médico-psychologiques », (Paris), XVe série, 100e année, tome II, n°3, octobre-novembre 1942, pp. 180-183.

Jean Lhermitte (1877-1959). Neurologue et psychiatre français. Elève de Fulgence Raymond et de Pierre Marie. Successivement chef de clinique de ce dernier à la Salpêtrière, médecin en chef de Henri Claude, il devient professeur de psychiatre en 1923. Il s’intéresse de très près aux phénomènes mystique ainsi qu’à la possession démoniaque et nous laissera de nombreux articles sur ces sujets ainsi que quelques ouvrages dont :
— Le problème des miracles. Paris, Gallimard, 1956. 1 vol. in-8°,
— Marie-Thérèse Noblet (Considérée du point de vue neurologique). Extrait des Etudes Carmélitaines, octobre 1938. Paris, Desclée de Brouwer, 1938. 1 vol. in-8°, pp. 201-209.
— Mystiques et faux mystiques. Paris, Bloud et Gay, 1952. 1 vol. in-8°, 254 p., 1 fnch.
— Un cas de démonopathie. Etude clinique et essai d’interprétation pathogénique. Extrait des Annales Médico-psychologiques, 1939, avril, n°4. Paris, Masson et Cie, 1939. 1 vol. in-8°, 16 p.
— Vrais et faux possédés. Paris, Arthème Fayard, 1956. 1 vol. in-8°, 170 p., 2 ffnch.

Henri Hécaen (1912-1983). Psychiatre et neuropsychologue, contemporain de Henri Ey et de Julian de Ajuriaguerra, il est plus particulièrement reconnu pour ses travaux sur les gauchers.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 180]

Héautoscopie et onirisme. Le problème du double dans le rêve et le songe,

par MM. J. LHERMITTE, HECAEN el COULONJOU.

Ainsi que l’un de nous l’a exposé dans son ouvrage sur l’Image de notre Corps, l’apparition du double de soi-même peut se réaliser dans le rêve ou dans les états de songerie, de rêverie qui se marquent par un abaissement de la tension psychologique et la libération de certaines activités imaginatives. N’est-ce pas Gœthe qui, dans Dichtung und Wahrheit, écrit : « Ich sah nâmhlich, nicht mit den Augen des Leibes, sondern des Geistes Illich um selbst ; sobald ich mich auf diesem Traume aufschüttelte war die Gestalt hinweg », spécifiant ainsi que le phénomène si curieux qu’il venait d’expérimenter, la vision de sa propre personnalité physique, s’était réalisé à la faveur de ce relâchement des liens psychologiques qui caractérise précisément la rêverie. Depuis Gœthe, plusieurs faits ont été rapportés, peu nombreux à la vérité, qui témoignent de la possibilité de la reviviscence de l’image de notre corps dans le rêve le plus authentique. Mais il semble que ce soit surtout à la fin d’un rêve, lorsque l’esprit se dégage du sommeil que se manifeste le plus volontiers le singulier phénomène de l’héautoscopie. H. Taine, Schilder, Spitta, K. Menninger­Lerchenthal en ont rapporté des exemples saisissants. Plus récemment, Lhermitte et Beaudouin ont publié une observation détaillée qui fait voir de quelle manière l’héautoscopie onirique peut conduire au sentiment de l’envoûtement et de la possession démoniaque.

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Le fait que nous rapportons aujourd’hui et dont nous ne connaissons aucune réplique constitue une nouvelle illustration de l’héautoscopie onirique et nous permet de saisir quelques-uns des éléments organiques qui forment l’assise de l’héautoscopie morbide.

OBSERVATION. —Le maître mécanicien R., âgé de 36 ans, est hospitalisé pour un tétanos des mieux caractérisés et dont l’origine se découvre dans une plaie par pénétration d’épine dans le gros orteil droit. La contracture est généralisée, le trismus très serré, les réflexes tendineux très exagérés avec danse de la rotule. Toutefois la température est normale. A la suite d’un traitement par des injections de sérum spécifique sous anesthésie chloroformique, le malade présenta de violentes réactions sériques. accompagnées de fièvre et d’un état confusionnel. De celui-ci le malade sort le 7e jour sans se souvenir [p. 181] de ce qui s’est déroulé pendant cette période. Le pouls cependant demeure rapide, 135 pendant , 3 jours après cet épisode.

Dès après la cessation de cette réaction sérique, le patient raconte qu’il est la proie de troubles inexplicables et pour lui mystérieux. Aussitôt après s’être couché, il éprouve l’impression qu’un double de lui-même est allongé près de lui, que « ce double » pense ce qu’il pense : « Nous rêvons, poursuit-il, nous réfléchissons à ce que nous avons à faire; je suis ainsi dédoublé ». Pendant la journée, jamais ce phénomène ne se produit. Interrogé d’une manière plus instante, notre malade expose que ce qu’il voit ce n’est pas son image réflétée comme dans un miroir, ou sur un écran, mais en relief comme un être vivant et réel ; ce qui se présente à lui, ce n’est pas une image de lui-même, mais un autre lui-même. Il va même jusqu’à percevoir le contact de cette figure dont il ne doute pas du caractère pathologique.

Les seuls phénomènes à relever comme accompagnement de I’héautoscopie tiennent dans des vertiges fréquents associés parfois à la sensation que le sni se dérobe sous ses pas et qu’il abandonne la terre.

Après une convalescence de trois mois nous revoyons ce malade dont l’état général est excellent. Toutefois quelques troubles persistent, de la raideur de la nuque, une tendance pendant la nuit à la contracture des mâchoires er même à la morsure de la langue, dee modifications de l’humeur, qui se montre changeante et parfois assez aigre ; de temps à autre apparaît un sentiment d’anxiété précordiale, surtout lorsqu’un mouvement de colère s’empare de lui. Le rythme du sommeil est modifié, de telle sorte que le malade dort seulement entre 21 h. et 23 h., puis de 4 h. à 8 h. Au cours des rêves, son double ne le quitte jamais, et au réveil il garde l’impression que cette autre image de lui-même demeure près de lui. Les modifications du caractère se montrent en pleine lumière : irritable, inquiet, notre malade se demande si on ne lui veut pas du mal, s’accuse, se trouve indigne : « Je ne suis plus un homme, déclare-t-il, je suis une loque ». Des idées de suicide traversent son esprit. Les désirs sexuels sont émoussés.

Trois mois après, la situation s’est défavorablenrent modifiée ; un amaigrissement est survenu, accompagné par une inquiétude qui ne cesse jamais. Jamais sa femme ne l’avait vu ainsi, tourmenté, anxieux, agressif, violent, en proie souvent à de violents paroxysmes de colère, impératif et n’admettant plus qu’on ne lui obéisse sur-le-champ. Lui­ même regrette de ne plus être le maître de lui-même comme autrefois.

Pour ce qui est des troubles du sommeil, ils ne se sont guère modifiés. Pour éviter d’être réveillé trop tôt, notre homme se couche à minuit, dort profondément jusqu’à 3 ou 4 heures, puis sommeille, en proie à des rêves et à des cauchemars. L’impression du double ne l’abandonne jamais, surtout pendant le sommeil profond. « C’est un autre moi-même, dit-il, c’est moi en vérité, il fait les mêmes gestes [p. 182] que moi, il parle quand je parle, on lui parle lorsqu’on me parle ». Observons que le double n’apparaît pas pendant la période de la proe dormitio, mais seulement au cours du sommeil profond, lequel n’est pas le néant de la conscience, « un trou » dans les souvenirs, selon l’expression du malade, mais un véritable état de rêve prolongé. Et toutes les nuits il en est de même systématiquement.

Interrogé sur les thèmes oniriques qui peuplent son sommeil, notre sujet répond que ceux-ci ne laissent que des traces fugitives dans sa mémoire, que ce dont il se souvient c’est de son image, de son double, de cette figuration qui répète invariablement et inlassablement tous ses gestes, toutes ses actions, qui reçoit les mêmes ordres et les mêmes renseignements que lui-même.

Pendant la deuxième partie de la nuit, où le sommeil devient beaucoup plus léger, d’autres rèves se produisent, mais de caractère différent. Il voit ainsi lui apparaître de grandes lettres lumineuses qui possèdent la phosphorescence des lampes au néon et qui reproduisent souvent les mots suivants : Ante — Titan, titania — Tétanos. Si les premiers termes peuvent varier, le dernier est toujours tétanos.

Physiquement, le malade se sent épuisé, sujet à des crises de sudation, ses rapports sexuels sont devenus douloureux et la libido très atténuée. Du point de vue neurologique, aucune anomalie n’est à signaler. Les fonctions digestives sont normales, le pouls bat à 88. Le maître mécanicien P. a pu reprendre son service dont il s’acquitte bien, mais des idées délirantes à type dépressif et de persécution le hantent sans cesse. Dans un moment de grande anxiété, il se confie et raconte que sa belle-mère a poussé sa femme à demander le divorce pour cause de brutalité, qu’elle a retourné tout le monde contre lui, à tel point que les gens se détournent lorsqu’il pusse dans la rue, on le juge mal. « Je ne serai soulagé, ajoute-t-il, que lorsque j’aurai supprimé ma belle-mère. Ils feront ensuite ce qu’ils voudront de moi. Tout m’est égal ; je suis foutu, la vie ne compte plus pour moi. »

Quelques mois après cette déclaration, on apprenait que le maître mécanicien P. avait été tué à la suite d’un accident d’auto.

Ainsi donc un ébranlement cérébral tel que peut le provoquer une réaction sérique se montre capable de déterminer l’apparition de l’héautoscopie dans le sommeil, héautoscopie qui se spécifie dans le cas présent par sa persistance pendant de longs mois, par son électivité nocturne, enfin par ce caractère que l’on retrouve dans toutes les observations légitimes : savoir que le sujet se sent attaché à son double par des liens spirituels étroits, que le double agit et pense comme lui et agit en même temps que lui.

Pierre Boaistuau, Histoires prodigieuses. 1560.

Pierre Boaistuau, Histoires prodigieuses. 1560.

DISCUSSION

GUIRAUD. — Pour expliquer les faits rapportés par M. Lhermitte, on peut recourir à certaines hypothèses, dont l’une, en [p. 183] particulier, a trait à d’autres faits jadis étudiés par Vaschide dans ses recherches sur le rêve. Les illusions ou les hallucinations de la proprioceptivité sont des phénomènes que le Moi n’accepte pas très volontiers. Elles se transposent aisément sur le plan visuel. Personnellement, souffrant de pieds gelés pendant la guerre de 1914, je me rappelle avoir vu en rêve des pieds de danseuses enveloppés de pansements de gaze. Au moment du réveil, je me rendais bien compte que c’était ma douleur qui, au lieu d’être envisagée comme locale, se transposait visuellement.
Plus difficile est l’explication de la vision du double. Elle peut être recherchée dans le défaut de concordance entre la proprio­ et l’intéroceptivité. A mon avis l’ensemble du schéma corporel est surtout proprioceptif, mais il peut n’être pas intégré à la personnalité et être transposé sur le plan visuel. Des faits de ce genre se retrouvent dans l’ouvrage de Mourgue sur les hallucinations. En résumé, l’hallucination héautoscopique doit être comprise comme due à un défaut d’intégration de la personnalité et comme une transposition visuelle de l’hallucination proprioceptive, ce défaut d’intégration explique le sentiment d’anxiété.

LHERMITTE. — Effectivement, on abuse fréquemment du transfert d’une affection douloureuse sous une forme objective, mais il faut distinguer le phénomène héautoscopique des autres phénomènes du rêve. Pour le double, ce n’est pas seulement la vision que le sujet a de lui-même, mais c’est sa pensée également qui se projette en dehors de lui. Il pense à 2 m. 50 de lui. L’expression de vision « autoscopique » ne rend pas compte d’un tel phénomène, d’où celle « d’héautoscopique » que nous lui préférons, c’est soi-même en dehors de soi, c’est bien un véritable dédoublement, d’où la désorientation du malade.

GUIRAUD. — Cette désorientation me paraît précisément due à ce qu’il y a seulement un défaut d’intégration. C’est parce que la pensée n’est pas tout à fait transposée que les malades ont conscience du phénomène. Ce que dit M. Lhermitte ne me paraît pas une objection, et même me paraît confirmer mon hypothèse. C’est le défaut d’intégration qui est à l’origine du doute et de la perplexité du malade.

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