Dupré  & Logre. Les délires d’imagination. Extrait de la revue « L’Encéphale », (Paris), 6e année, premier semestre, 10 mars 1911, pp. 209-232, 337-350 et 430-450.

Dupré  & Logre. Les délires d’imagination. Extrait de la revue « L’Encéphale », (Paris), 6année, premier semestre, 10 mars 1911, pp. 209-232, 337-350 et 430-450.

 

Le texte princeps du concept de délire imaginatif ou délire d’imagination, pour faire suite à celui de Mythomanie créé en 1905, par Ernest Dupré, mais aussi à celui de délire d’interprétation de Paul Sérieux et Joseph Capgras.

Ferdinand Pierre Louis Ernest Dupré (1862-1921). Médecin et aliéniste, élève de Chauffard, de Landouzy et de Brouardel, il fut très influencé par Auguste Motet, directeur de la maison de santé de Charonne. C’est en 1905 qu’il propose le terme de mythomanie pour désigner la tendance volontaire et consciente de l’altération de la vérité. Il défend les théories des « constitutions », en reprenant et donnant suite à celles de Augustin Morel et Valentin Magnan. Parallèlement il développe une théorie des Phobis imaginatives et des délites d’imagination Celles-ci seront publiées par son élève, Benjamin Logre, en 1925, sous le titre : Pathologie de l’imagination et de l’émotivité. Dupré publia surtout sous forme d’articles dans de nombreuses revues. Quelques unes de ses publications:
— Les autoaccusateurs ou point de vue médico-légal. Rapport présenté au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes, Douzième session, Grenoble, aout 1902.-Grenoble, Imprimerie Allier Frères, 1902. 1 vol. in-8°.
— La Mythomanie. Étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbide. Paris, Imprimerie typographie Jean Gainche, 1905. 1 vol. Texte intégral. [en ligne sur notre site]
— (avec Charpentier). Les empoisonneurs. Etude historique, psychologique et médico-légale. Article parut dans les « Archives d’Anthropologie Criminelle et de Médecine Légale », (Paris), n°18, du 15 janvier 1909. Et tiré-à-part : Paris, A. Rey & Cie, 1909. 1 vol. in-8°, 55 p. [en ligne sur notre site]
— Le témoignage. Etude psychologique et médico-légale. Extrait de la Revue des Deux Mondes, n° du 15 janvier 1910. Paris, Typographie Philippe Renouard, 1910. 1 vol. in-8°, 32 p.
— (avec Nathan). Le langage musical. Etude médico-psychologique. Préface de Charles Malherbe. Paris, Félix Alcan, 1911. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., VII p., 195 p., 2 ffnch. Dans la « Bibliothèque de Philosophie Contemporaine ».
— (avec Trepsat). La technique de la méthode psychoanalytique dans les états anxieux. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), quinzième année, 1920, pp. 169-184. [en ligne sur notre site]
— Rêves, rêveries et divers états morbides de l’imagination. Partie 2. Article paru dans « La Revue hebdomadaire », (Paris), 1921, article en 2 parties.  [en ligne sur notre site]
— Pathologie de l’imagination et de l’émotivité. Préface de Mr Paul Bourget… suivie d’une notice biographique par le Dr. Achalme.. Paris, Payot, 1925. 1 vol. 14/22.5 [in-8°], XXII p., 501 p., 1 fnch. Dans la « Bibliothèque scientifique ».

Benjamin Joseph Logre (1883-1963). Docteur en médecine (1913). – Chef de clinique psychiatrique à la Faculté de médecine de Paris. – Collaborateur des périodiques « Le Temps » et « Le Monde ». Quelques publications :
— État mental des hystériques. Paris, A. Maloine et Fils, 1921.
— Les toxicomanies. Paris, Stock, 1924. 1 vol. in-18, 128 p. Bibliographie. Dans la collection « La culture moderne ».
— L’anxiété de Lucrèce. Avec une planche hors texte en frontispice. Paris, J.B. Janin, 1946. 1 vol. in-8°.
Psychiatrie clinique. Préface du Pr Georges Heuyer. Paris, Presses Universitaires de france, 1961. 1 vol. in-8).

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’ouvrage original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 209]

LES DÉLIRES D’IMAGINATION

par

DUPRÉ et LOGRE

Lors du dernier congrès des Aliénistes et Neurologistes de langue française, à Bruxelles-Liège (août 1910), nous avons proposé de désigner, sous le nom de Délires d’imagination, des délires intéressant, d’une manière élective, l’imagination reproductrice et surtout créatrice. On sait que cette activité créatrice résulte de l’association spontanée des images et des idées, aboutissant à des combinaisons nouvelles. Ces constructions imaginatives, plus ou moins conformes à la réalité, représentent des produits subjectifs, autogènes, de l’esprit, des synthèses originales, dont l’orientation exprime les tendances personnelles du sujet et dont la complexité est proportionnelle à l’abondance et à la mobilité des matériaux psychiques. A vrai dire, on pourrait montrer que l’imagination prend une part effective à la formation de tous les délires, puisque tous renferment, par définition même, des éléments fictifs, ajoutés à la réalité et qui représentent la création personnelle du sujet. Mais si l’on envisage le mode d’éclosion du délire, on reconnaît que, selon les cas, l’erreur s’impose à l’esprit, soit à la suite de perceptions ou de raisonnements pathologiques, soit en vertu d’un processus intellectuel, de formule et d’expression exclusivement imaginatif. C’est cette différence de mécanisme du délire, qui autorise à décrire à part, à côté des délires hallucinatoires et interprétatifs, les Délires d’imagination.

Une comparaison entre ces diverses variétés de délires fera mieux saisir ce qu’il convient d’entendre par délires d’imagination.

Dans les délires hallucinatoiresproprement dits, soit aigus (délires toxiques, surtout alcooliques, bouffées délirantes (1), soit chroniques (certains délires hallucinatoires classiques, les cas décrits sous le nom de psychoses hallucinatoires, par Séglas et Cottard (2), [p. 210] ou d’hallucinoses par Dupré (3), le trouble prépondérant est un trouble de perception. Le sujet accepte, en tant que perception, avec croyance à l’extériorité, des impressions en réalité purement subjectives. En pareil cas, le trouble de perception contribue, d’une manière prédominante, à fixer la formule du délire, par voie de constatation immédiate. Dans la mesure où le délire est strictement hallucinatoire, dans les hallucinoses vraies, le malade se borne à admettre la réalité objective de l’impression perçue, et si, à cette erreur, d’ordre psycho-sensoriel, qui constitue tout ou presque tout son trouble, il ajoute une interprétation, elle est, d’ordinaire, naturelle et logique, la perception fausse une fois admise ; il faut d’ailleurs tenir compte de la débilité mentale fréquente de ces malades, qui peut donner à une explication, normale chez eux, les apparences d’une interprétation pathologique. D’autres fois encore, quand l’interprétation est manifestement délirante, il arrive qu’elle soit entièrement fournie au malade par le contenu même de ses troubles psycho-sensoriels, et qu’elle lui soit, en quelque sorte, dictée par ses hallucinations (4). Bref, dans les hallucinoses, pour rendre compte du délire, au moins dans son mécanisme prédominant, il n’est pas nécessaire de faire appel à d’autres troubles du raisonnement et de l’imagination que ceux qui peuvent être directement et immédiatement inclus dans l’acte synthétique de la perception. Dans les délires hallucinatoires classiques, on constate, en dehors des hallucinations, des interprétations plus ou moins absurdes et plus ou moins abondantes, mais, comme l’indique le nom même de ces psychoses, l’hallucination y joue toujours un rôle plus ou moins important.

Le délire d’interprétationsuppose un trouble localisé, en quelque sorte, à une étape plus avancée, dans la série des opérations mentales progressives, qui s’échelonnent depuis la perception simple jusqu’aux états de croyance ou de certitude les plus complexes. L’erreur de l’halluciné est d’ordre perceptif. L’erreur de l’interprétant est, au contraire, d’ordre logique : chez lui, la perception est exacte ; l’observation des faits réels lui est possible et il s’y complaît. Mais dès qu’il s’agit, non plus d’enregistrer, mais d’apprécier les faits, de reconnaître leur enchainement, d’établir leur importance relative et leur signification, en un mot, de les interpréter, alors la déviation apparaît. La dialectique du sujet, conservée [p. 211] et même, le plus souvent, exagérée dans son activité, est pervertie dans sa qualité. L’interprétant a le souci de la constatation objective, mais tendancieuse, des faits, le besoin continuel de démonstrations qu’il croit péremptoires et qui ne sont que spécieuses, et il pousse à l’excès l’art des conclusions subtiles mais erronées : ce luxe d’arguments cache, en réalité, l’indigence de la logique. Le délire n’en est pas moins le résultat d’une dialectique faussée par une tendance affective dominante, qui aboutit à un jugement de valeur, de nature pathologique; le malade procède par inductionet déduction, en un mot, par inférence.

L’imaginatif, également insoucieux des constatations sensorielles et des démonstrations logiques, exprime des idées, expose des histoires, émet des affirmations à la réalité desquelles, en dehors de toute expérience et de tout raisonnement, il attache immédiatement sa croyance. Le malade, réalisant d’emblée ses associations d’idées, transporte dans le monde extérieur ses créations subjectives, en leur conférant tous les caractères de l’objectivité. Il procède par intuition, par auto-suggestion, par invention. Le point de départ de son erreur n’est pas la notion d’un fait extérieur, exact ou inexact, source d’un raisonnement incorrect ou résultat d’une perception fausse, mais une fiction d’origine endogène, une création subjective. L’interprétant procédait en savant ; l’imaginatif procède en poète.

Le délire imaginatif, il est vrai, se développe fréquemment, à l’occasion de certains événements et sous l’influence des émotions nées des circonstances de la vie extérieure : même alors, l’imaginatif peut se distinguer de l’interprétant ; car, dans son esprit, les éléments du thème délirant ne sont pas conçus comme le résultat nécessaire, comme la conséquence logique du fait observé. L’enchaînement des idées reste différent : les éléments du délire n’apparaissent pas comme liés entre eux par les rapports d’un syllogisme, mais ils se suivent comme les scènes d’un récit ; ils ne sont pas extraits de l’expérience du malade par voie d’inférence ; ils ne découlent pas des faits observés comme une conclusion se déduit de ses prémisses; affirmés d’emblée et directement, en dehors des opérations discursives de la pensée, ils jaillissent de l’esprit spontanément, par intuition. Même lorsque l’imaginatif fait appel aux ressources de l’observation, c’est à titre accessoire et épisodique ; et la réalité ne fournit à l’esprit que le thème sur lequel l’imagination exécute, à loisir, des variations plus ou moins fantaisistes et des improvisations personnelles. Lorsque le malade raisonne [p. 212] et qu’il argumente, ce n’est pas par un besoin spontané de son esprit, c’est pour répondre aux objections qu’on lui fait et pour justifier sa croyance. Comme l’interprétant, l’imaginatif est certain de la réalité de son idée délirante, et il est assuré qu’elle peut se démontrer, puisqu’il la croit vraie; mais ici, l’argumentation n’intervient que secondairement et à titre justificatif : c’est une explication, non une interprétation vraie. Chez l’interprétant, l’idée pathologique apparaît, dès qu’il l’exprime, comme logiquement démontrée, puisqu’elle est née précisément au terme d’un travail d’argumentation, d’un raisonnement. En réalité, dans les deux cas, le fondement de la croyance est différent; tandis que, chez l’interprétant, la croyance ne peut naître et se développer sans l’intermédiaire obligé des données sensorielles et des opérations- logiques, chez l’imaginatif, la croyance surgit d’emblée, en vertu d’une évidence immédiate. Entre l’interprétant et l’imaginatif, il existe une opposition réelle de tempérament individuel, de constitution mentale : l’un est un raisonneur et l’autre un intuitif.

Il est bien entendu, d’ailleurs, que cette distinction entre les délires hallucinatoire, interprétatif et imaginatif, que nous venons. de faire pour les besoins de l’exposition, est une distinction schématique, et, en grande partie, artificielle. Entre ces différentes variétés- de délire, on observe un grand nombre d’éléments communs et de termes de transition, des associations multiples et parfois très complexes. Les délires interprétatifs peuvent se combiner, en proportions variables, à des éléments hallucinatoires, comme en fait foi la division établie par Sérieux et Capgras en délires d’interprétation non hallucinatoires et hallucinatoires; inversement, les délires hallucinatoires comportent toujours, à quelque degré, sauf dans les cas très rares d’hallucinoses, des interprétations, l’hallucination restant toutefois la note dominante du tableau clinique. De même enfin, le délire imaginatif, tout en continuant à mériter son nom, peut admettre, au milieu des manifestations prépondérantes de l’activité créatrice, certains éléments d’ordre hallucinatoire et surtout interprétatif.

Le délire, dès son éclosion, s’entretient et s’accroît selon le mécanisme psychologique qui a présidé à son apparition. Tandis que l’interprétant consolide continuellement son système, il l’aide des faits qu’il observe et des relations qu’il infère, l’imaginatif enrichit sans trêve son roman des fables qu’il invente. Le diagnostic de délire imaginatif a précisément pour repère décisif, pour marque distinctive, la constatation immédiate de la création imaginative [p. 213] sous la forme de la fabulation extemporanée, qui permet de saisir, en quelque sorte, sur le vif, le processus caractéristique du délire d’imagination.

La tendance à l’altération de la vérité, au mensonge et à la fabulation, que l’un de nous a désignée sous le nom de Mythomanie, représente le terrain de déséquilibre imaginatif, sur lequel se développe électivement le délire d’imagination. Le mythomane, même lorsqu’il ment de propos délibéré, est d’ordinaire crédule. On connaît ces menteurs qui en arrivent à croire leurs mensonges, à les défendre, et à en devenir ainsi les dupes et les victimes. Ces fabulations, plus fréquentes chez les enfants et chez les débiles, résultent d’une erreur de l’imagination reproductive et créatrice. Mais, dès que l’erreur d’imagination se transforme en délire d’imagination, c’est-à-dire quand le sujet passe d’une conception fausse ou fantaisiste isolée, à l’édification d’un ensemble de croyances systématique et plus ou moins durable, alors la frontière qui sépare le normal du pathologique est franchie, et le malade entre dans l’aliénation.

Telle est, du moins dans les cas typiques, la genèse du délire imaginatif, qui se présente alors comme l’exagérationmorbidede la mythomanie constitutionnelle du sujet.

Le délire d’imagination, en tant que forme clinique nettement isolée, pure de tout élément symptomatique étranger, est, plus encore que les délires hallucinatoire et interprétatif purs, et peut-être autant que les hallucinoses, d’observation clinique rare. En fait, lorsque le sujet présente un délire d’imagination cohérent et durable, la fabulation se complique et se renforce presque toujours d’illusions, d’interprétations ou de représentations mentales vives. Bref, toute l’activité psychique est intéressée dans le com- plexus morbide. On rencontre, en clinique, beaucoup plus fréquemment que le délire d’imagination, la fabulation simple, c’est-à-dire l’affirmation gratuite d’événements fictifs, de situations chimériques, le récit de romans et d’aventures. On observe, d’ailleurs, toutes les transitions entre cette fabulation épisodique, variable dans son contenu, et le délire d’imagination systématisé.

Une autre cause contribue à diminuer, en apparence du moins, la fréquence du délire imaginatif : c’est la forme ordinaire de l’interrogatoirepratiqué par le médecin. Tel malade, qui, spontanément, se contenterait d’affirmer son délire comme une intuition directe de sa conscience, et qui n’est pas, en réalité, un raisonneur d’habitude, prend, au contraire, les apparences d’un interprétateur, [p. 214] lorsque, pour répondre aux questions et surtout aux objections du médecin, il cherche à justifier en fait et en raison son système délirant. Il y aurait peut-être moins d’interprétants et plus d’imaginatifs si le médecin ne pratiquait jamais qu’un minimum indispensable d’interrogatoire et laissait le malade entièrement libre de révéler, par ses propos, le cours naturel de ses pensées : le mécanisme de son délire apparaîtrait ainsi dans toute sa pureté et dégagé de toute intervention étrangère, de toute suggestion médicale. Il en est, pourrait-on dire, à cet égard, du délire d’interprétation comme de l’hystérie : dans certains cas, il semble dû, au moins pour une assez large part, à la collaboration du malade et du médecin.

Le délire d’imagination peut se rencontrer, soit à l’état relativement isolé, comme une forme particulière des délires de persécution, et surtout de grandeur, soit à titre de syndrome associé, et plus ou moins contingent, au cours des psychopathies les plus diverses.

Nous rapporterons d’abord un cas de délire imaginatif, exempt d’éléments hallucinatoires et, presque entièrement, d’éléments interprétatifs, qui nous paraît répondre, en quelque sorte, à l’observation-type du délire imaginatif isolé,de nature constitutionnelle.

OBSERVATION (5). — « Le 24 mai 1908, le commissaire de police du quartier de la place Vendôme, envoyait à l’Infirmerie spéciale de la Préfecture de police, une dame déclarant se nommer X…, être âgée de vingt-cinq ans, artiste peintre, femme divorcée de M. K…. La dame était accompagnée de deux enfants qu’elle prétendait être les deux enfants de son ex-mari et de sa propre sœur, aujourd’hui décédée. L’envoi à l’Infirmerie était motivé par l’extravagance des actes et des discours de la femme X…, contre laquelle le commissaire avait déjà reçu, les jours précédents, de nombreuses plaintes établissant les faits suivants :

Depuis quelque temps, cette dame descendait un, deux ou trois jours, dans les grands hôtels de Paris, qu’elle quittait subitement sans solder sa note ; elle prenait des auto-taximètres dont elle ne payait pas les conducteurs, etc. Enfin, la dame X… déclarait au commissaire qu’elle était victime elle-même de nombreux vols, escroqueries et abus de confiance, qu’elle était en relations intimes avec les principales familles régnantes d’Europe, etc. Il semblait cependant résulter de l’enquête que Mme X..- était actuellement sans domicile et sans ressource.

De l’Infirmerie, la dame X… fut transportée à la prison de Saint- Lazare, comme devant être déférée au parquet sous l’inculpation de filouterie.

La continuation de l’enquête du commissaire de police, consignée au [p. 215] dossier administratif, et les renseignements recueillis au cours de l’instruction, consignés dans le dossier judiciaire, établissent, relativement à la conduite de la femme X…, dans ces derniers temps, l’existence de toute une série de faits, dont la plupart ont déterminé les plaintes déposées contre cette femme et que nous allons brièvement résumer ici.

Le 23 mai, vers 4 h. 30 du soir, Mme X…, suivie des deux enfants qui l’accompagnaient partout, prenait un auto-taximètre et se faisait conduire, durant sept heures environ, à une dizaine d’adresses, dans Paris et dans la banlieue, et notamment à l’hôtel Majestic, avenue Kléber, puis au pavillon Henri IV, à Saint-Germain, ensuite au palais d’Orsay, à l’hôtel Meurice, et enfin, à 11 h. 30, à l’hôtel Montana, où elle trouva un logement qui lui avait été refusé dans les autres maisons. Peu après, le chef de réception de l’hôtel remettait au chauffeur, dont le taximètre marquait 66 francs, 15 centimes, un bon de 80 francs, signé de Mme X…, et le priait de repasser se faire régler le lendemain matin.

Le lendemain, le chauffeur était invité à revenir toucher cette somme après déjeuner. Entre temps, un autre chauffeur, victime du même procédé les jours précédents, l’avertissait que la même dame lui devait 157 francs.

A l’hôtel Montana, le directeur, informé de la réclamation des chauffeurs, n’arrivant pas à obtenir des références sur la voyageuse sans bagages (ceux-ci avaient été précédemment retenus à l’hôtel d’Iéna, en garantie d’une dette de 1 200 francs), fit arrêter Mme X…, qui lui devait, sans pouvoir le payer, la somme de 70 fr. 60, prix de deux chambres et d’un dîner, et porta plainte avec le chauffeur.

Le 13 mai, au soir, la dame X… était descendue, sans bagages, à l’hôtel de Lille et d’Albion, 223, rue Saint-Honoré, où elle s’était fait inscrire sous le nom de baronne de X… Invitée le lendemain matin à solder sa note, elle répondit qu’elle n’avait pas d’argent, mais qu’elle allait s’en procurer. Le surlendemain, elle demande elle-même sa note, qui se montait à 70 francs, et elle disparaît sans payer.

Le 19 mai, au soir, la dame X… descend avec ses enfants à l’hôtel Brighton, 218, rue de Rivoli, dîne au restaurant de l’hôtel, annonce l’arrivée de ses bagages et répond, à la présentation de sa note, qu’il lui est impossible de payer, son argent étant dans ses malles. On la pria alors de ne pas revenir.

Il ressort des renseignements de la sûreté que, du 9 au 12 mai, la dame X… a vécu avec ses deux enfants à l’hôtel du Château de Madrid, à Neuilly-sur-Seine, où elle a contracta 443 francs de dettes. Pendant son séjour à cet hôtel, elle a téléphoné plusieurs fois aux ambassadeurs d’Angleterre, d’Allemagne et d’Espagne.

A l’instruction, la prévenue fit, en substance, les déclarations suivantes :

«  Je suis née je ne sais où, de parents non dénommés et j’ignore à quelle nationalité j’appartiens. J’ai été mariée, il y a environ sept ans, à Saint-Germain avec un sieur K…, dont je suis divorcée depuis quatre ans. Le divorce a été prononcé à Paris, par l’intermédiaire de Me B…, avoué. Mon mari a été condamné à me payer une pension alimentaire de 38 000 francs, mais cette pension ne m’a jamais été servie : c’est pourquoi [p. 216] j’ai du retard dans mes payements. C’est pour la même raison que je n’ai pu faire enregistrer le bail d’un appartement que j’ai arrêté, 37, quai d’Orsay, au loyer de 16 500 francs. Les deux enfants qui m’accompagnent, Suzanne, âgée de onze ans et demi, et Édouard, âgé de neuf ans, sont les enfants de mon mari et de ma sœur, Rosine X…, défunte : la garde et la tutelle m’en ont été données après mon divorce. Je ne m’explique pas la plainte du chauffeur, que j’ai engagé à aller se faire payer chez mon avoué, M. F… 26, rue d’Alger. L’autre chauffeur devait être payé par Mme S…, une de mes amies, 46, avenue du Bois-de- Boulogne. »

Interrogée à nouveau sur son identité, l’accusée répond :

« Ma mère était en voyage, lorsque je suis née : elle m’a déclarée où elle a pu, à Valparaiso, à Chypre, et encore à deux autres endroits, dont je ne me souviens plus : aussi ai-je onze noms. J’ai été élevée à Montmorency, par les époux J… La princesse Malthide a payé les trimestres des institutions dans lesquelles je suivais les cours.

« Il y a quelques mois, le roi d’Espagne, dont je faisais le portrait, m’a remis un acte de naissance avec des titres de Bourbon… De sorte qu’aujourd’hui, je suis apparentée avec la famille régnante d’Espagne…

« Je suis artiste peintre. Depuis un an, j’ai fait trois portraits à l’huile pour 11 000 francs. Je n’ai pas d’atelier en ce moment. »

La dame X… déclare en outre qu’elle possède, en dépôt, à la Banque de France, une somme d’argent considérable, qu’elle insinue avoir été remise à cet établissement, au nom de son enfant Edouard, fils du roi d’Angleterre.

L’inculpée, dans une requête au bâtonnier de l’Ordre, demande un avocat pour se défendre de l’accusation de vagabondage portée contre elle par deux chauffeurs et un hôtelier « qui ont voulu être subitement payés, dimanche après-midi ».

Des dépositions des différents témoins, invoquées par l’inculpée, il résulte que les allégations de la dame X… sont dépourvues de tout fondement réel. Me F…, avoué, fait connaître que, depuis quinze jours,, il a reçu plusieurs fois la visite d’une dame X…, dont il ignore les antécédents et l’identité et qui l’a entretenu de faits reconnus imaginés. Cette dame parlait d’intenter des poursuites contre la banque Rio del Plata, dans laquelle une somme considérable d’argent, déposée à son nom, aurait été volée par un tiers. Me B…, avoué, déclare que la dame X… a divorcé, en effet, en vertu d’un jugement prononcé par la quatrième chambre, le 30 mars 1899, et que son mari a été condamné à lui servir une pension alimentaire mensuelle de 200 francs, qui fut portée ensuite à 3oo francs. Il ajoute que cette pension n’a jamais été payée et que le mari est actuellement sans domicile connu ni résidence.

La dame S…, n’a qu’un vague souvenir de la dame X…, qu’elle a employée, il y a quelques années à titre charitable, comme aide cuisinière.

A la Banque de France, on déclare que la dame X…, est venue réclamer un chèque, déposé pour elle, par un prince russe, mais qu’elle ne possède, en réalité, aucun argent dans cet établissement.

Le commissaire de police du quartier des Invalides confirme que la [p. 217] dame X…, s’est présentée 37, quai d’Orsay, pour louer un appartement et qu’elle a engagé, à cet effet, des pourparlers qui sont sur le point d’aboutir.

Le 15 octobre 1907, Mme X… avait loué, au 43 de l’avenue Henri- Martin, un appartement qu’elle avait garni de meubles achetés au Louvre, mais qu’elle dut quitter, les meubles ayant été repris, faute de payement. A cette maison, se présentaient journellement des cochers et des fournisseurs qu’elle envoyait à cette adresse pour se faire solder. La dame X… ne résida jamais dans cet appartement, changeant constamment de demeure et logeant en garni.

Le service de la sûreté générale a communiqué sur l’inculpée un rapport dont nous extrayons le résumé suivant.

L’accusée, âgée aujourd’hui de trente-huit ans et demi, est née le 25 décembre 1869 à Saint-Germain, de M. Paul-Etienne X…, commissaire de police de la ville, et de Mme Marguerite G…, aujourd’hui, par son second mariage, femme T… Elle fut mariée, il y a dix-huit ans, à un sieur K…, aux torts et griefs duquel le divorce fut prononcé, il y a neuf ans, entre les époux. De ce mariage naquirent trois enfants : une fille de dix-sept ans, actuellement entretenue par un riche étranger, et les deux enfants Suzanne et Édouard, qui accompagnent l’accusée dans ses pérégrinations.

La dame X…, aurait eu une existence très mouvementée, très irrégulière, avec des hauts et des bas, des alternatives d’aisance et de misère. (On prétend qu’elle aurait été poussée à la prostitution par son ex-mari.) Elle aurait eu, en tout cas, plusieurs amants, et, depuis quelques années, présenterait des idées de persécution et de grandeur : elle se prétend spoliée des millions que lui avait donnés le roi d’Angleterre, attribue des paternités illustres à ses enfants, invoque des parentés dans les familles régnantes, etc.

Quelque temps après son divorce, la femme X…, aurait fait la connaissance d’un riche rentier, M. M…, qui l’installa dans un luxueux appartement, où elle cohabita pendant quatre ou cinq ans avec son amant ; celui-ci dut la quitter à cause de ses bizarreries de caractère et de ses dépenses insensées ; il continua à lui servir une pension annuelle pendant deux ans. A partir de ce moment, la dame X… se livra à la haute galanterie, accompagnée de sa fille aînée, alors âgée de quinze ans ; celle-ci partit pour l’Amérique avec un amant et la dame X… reprit à sa mère ses deux enfants qu’elle associa à sa vie irrégulière et scandaleuse. Elle parut ainsi successivement dans une série de grands hôtels, où elle a laissé des dettes plus ou moins considérables (Palace-Hôtel, hôtel Terminus, hôtel d’Iéna, hôtel Continental, hôtels du Palais, Vouillemont, Mercédès, Campbell, etc.).

La mère de l’accusée, Mme T…, a écrit une lettre qui confirme les renseignements recueillis par la Sûreté et qui fait connaître que Mme X… est, depuis deux ou trois ans, une véritable aliénée, que c’est une malade, atteinte de la folie des grandeurs et non pas une voleuse, vivant d’expédients; que sa fille, victime de son imagination, se figure que certains rois, et notamment le roi d’Espagne, lui doivent des millions, qu’elle est [p. 218] à la tête d’une immense fortune, qu’elle se fait passer pour la dame d’honneur de tous les rois, etc.

M. T… dépose que sa belle-fille présente, depuis deux ou trois ans, la manie des grandeurs, que, depuis cette époque, elle mène une vie errante et désordonnée, qu’elle vient de temps en temps à la maison paternelle pour en repartir aussitôt, qu’elle laisse ses enfants dans le plus grand dénuement, et que c’est une véritable aliénée qu’il faut interner. Le beau-père ajoute que, malgré sa modeste situation, il est décidé avec sa femme à recueillir les enfants et à s’occuper d’eux.

Nous avons eu l’occasion, au cours des visites que nous avons faites à la prévenue, d’avoir avec elle des entretiens, pendant lesquels la dame X… nous a tenu les propos les plus invraisemblables sur ses relations, ses aventures, ses triomphes et ses misères, et raconté les histoires les plus fantastiques. Elle nous a débité ainsi, à chacune de nos entrevues, une série de romans incroyables, dont elle a été ou est encore l’héroïne : les récits se succèdent sur ses lèvres, avec une étonnante rapidité, superposant leurs intrigues et entremêlant leurs péripéties ; l’action se déroule, tantôt avec suite et logique, tantôt, au contraire, avec des variations, des impossibilités et des contradictions flagrantes. Lorsqu’on la met en présence de ses incohérences, la jeune femme, jamais prise de court, fournit sans embarras une explication immédiate, qui donne la solution apparente du problème en posant la question sous un nouveau jour et en invoquant d’autres éléments dont l’intervention opportune sauve la situation. Grâce à ces artifices de réponse, la dame X… élude les difficultés présentes aux dépens de ses récits antérieurs et déplace ainsi continuellement le problème que posent l’incohérence et l’impossibilité logique du roman de sa vie. Toute la suite de ses histoires est débitée avec aisance et même volubilité, avec assurance et autorité. Le ton du discours est, tantôt celui de la sincérité la plus candide et de la conviction la plus ferme, tantôt celui de l’indignation, tantôt de l’indifférence enjouée et quelquefois de la plaisanterie badine. L’élocution s’accompagne d’une mimique très expressive dans sa variété et son intensité. Les manières de notre interlocutrice sont celles d’une personne de, bon ton, aimable, facilement souriante et qui répond avec affabilité à chacune de nos objections.

Le contenu du discours est presque matériellement impossible à reproduire littéralement ici, à cause de la richesse variée et incessamment renouvelée de la fabulation. Il est néanmoins possible de distinguer, dans le flux intarissable de ses explications, deux grandes catégories d’idées directrices, les idées de grandeur, et les idées de persécution, étroitement accouplées d’ailleurs et indissolublement liées les unes aux autres. Chacune de ces deux grandes catégories d’idées s’exprime par les propos les plus fantaisistes, les allégations les plus incroyables, dans des histoires différentes, ayant toutes un caractère exceptionnel d’énormité. L’incohérence, la contradiction, l’impossibilité matérielle des événements éclatent plutôt entre chacune de ses fables qu’entre les éléments de chacune d’elles. Nous citerons quelques exemples des idées de grandeur :

La dame X… prétend qu’elle est la fille d’un haut personnage de la cour d’Espagne dont elle se refuse, par discrétion, à donner le nom. [p. 219]

Elle aurait reçu, il y a quelques années, de la reine Christine, 30 millions pour abandon de certains droits sur le roi, avec lequel, d’ailleurs, elle est sur le pied de la plus grande intimité. M. Loubet, en 1905, à Paris, a scellé entre elle et la famille royale d’Espagne, un rapprochement qui s’était déjà opéré en octobre 1904, à la frontière. A cette époque, le fils du roi de Siam, qui l’avait distinguée à Biarritz, au moment où, sur la plage, elle apprenait l’anglais à ses enfants, l’a emmenée dans une excursion à Saint-Sébastien et présentée à la reine Christine et au jeune roi : « Je vous dirai même, ajoute-t-elle avec la plus sereine assurance, qu’à cette occasion nous goûtâmes au Casino avec du thé et des tartelettes aux cerises. » Elle a d’ailleurs gardé, depuis, les rapports les plus fréquents et les plus intimes avec Alphonse XIII : elle a entretenu avec lui une correspondance suivie, par l’intermédiaire de C…, l’éditeur de musique. Bien des fois, elle a dîné en tête-à-tête avec le roi, notamment chez Larue… Sa mère était extraordinairement belle et aurait eu des relations avec les plus hauts personnages des cours d’Europe, et cette circonstance expliquerait, non seulement le secret de sa haute naissance, mais la multiplicité des versions qu’elle fournit tour à tour de sa paternité : Édouard VII, Guillaume II, Alphonse XII.

Après avoir prétendu que le roi Édouard était son père naturel, elle a rétracté ultérieurement cette affirmation en maintenant que ce Roi avait été son amant et qu’il était le père de ses enfants. Comme je lui demandais dans quelle circonstance elle avait connu le roi Édouard : « C’était à Carlsbad, dit-elle ; au cours d’une promenade solitaire, j’ai fait une chute de cheval, lorsque, au même instant, vint à passer le roi, alors en villégiature en Bohême ; il m’aida à me relever, s’intéressa à moi, me reconduisit à mon hôtel, où il me fit porter des fleurs par un ambassadeur, et finit par s’y rendre lui-même sous le nom de duc de Lancastre. »

Il fut un moment question pour elle de devenir la maîtresse de l’empereur de Russie qui, d’ailleurs, tout récemment, envoya, à son nom, au ministre des Finances de la République une somme de 203 millions : « J’ai d’ailleurs écrit à M. Caillaux de garder pour le trésor 50 millions, afin de l’aider à équilibrer le budget… » En 1904, le prince Orloff, au Palace-Hôtel, lui faisait une cour assidue et voulait se marier avec elle.

Sans détailler davantage les idées de grandeur, nous allons maintenant résumer le thème des idées de persécution, tout aussi invraisemblable, mais beaucoup plus systématique que celui des idées de grandeur. Mme X… est, depuis plusieurs années, la victime d’une bande noire de voleurs dont le siège est à Lille ou à Saint-Quentin, et dirigée par une dame K…, aidée de complices nombreux et actifs : notamment un M. N…, son ancien ami, une dame B…, des directeurs de grands hôtels, etc. La dame K… l’a, depuis 1901, exploitée et volée de toutes les façons. Au Palace-Hôtel, en 1904, elle a longtemps vécu à ses dépens. A un certain moment, le directeur du Palace-Hôtel interdit à Mme X… de continuer à fréquenter Mme K… ; celle-ci, profondément blessée du changement d’attitude de Mme X… à son égard, intrigua auprès du directeur, quelle gagna et même séduisit ; « si bien qu’elle sortit de chez lui avec 5 louis dans la main ». A dater de ce jour, les deux [p. 220] amants, alliés contre la dame X…, ne cessèrent de la poursuivre de leur haine jalouse et de leurs manœuvres inqualifiables. Le directeur obligea sa cliente, la dame X…, à déposer à la banque Rio del Plata un capital garantissant la somme des dépenses effectuées par elle à l’hôtel. La dame X… se fit envoyer par un ami de San-Francisco une somme de 9 480 000 francs qu’elle déposa à cette banque en mai 1904, sous les noms de Mme Tony, et Édouard X… Mme K…, de complicité avec le directeur du Palace-Hôtel et M. N…, s’est présentée à la banque comme étant Mme Tony avec son fils qu’elle prétendit être Édouard X… et toucha ainsi l’argent déposé pour Mme X… Un certain M. C…, amant de son ancienne femme de chambre anglaise Mme D…, de complicité avec le même directeur d’hôtel, toucha également, à la même banque, une lettre de crédit de 50 000 francs.

Mme K… a détourné d’elle M. N… (son ancien amant) que Mme X… représente comme ayant été seulement son fiancé. Elle prétend que sa liaison avec ce dernier n’a été qu’un amour platonique qui devait finir par un mariage : mais cet amour a été brisé parce qu’elle a été le témoin, involontaire d’ailleurs, à Luchon, des relations incestueuses de M. N… et de sa propre sœur, à laquelle il a fait un enfant, actuellement âgé de trois ans.

Mme K… lui a volé ses bijoux et a fait enlever sa fille aînée Marguerite, actuellement âgée de seize ans, par un de ses amants, le comte d’A…, qui l’a emmenée dans l’Amérique du Sud. Enfin, exaspérée de jalousie, à cause de l’intérêt que portent les rois d’Espagne et d’Angleterre à la dame X…, Mme K… l’a fait arrêter à l’hôtel Continental comme ayant volé un diamant de 12 millions. Elle affirmait avoir vu le bijou dans la coiffure de la dame X… : or, ce prétendu diamant n’était que « la tête en simili » d’une épingle à chapeau sans valeur.

Mme K… a pour complices les plus hauts personnages de la police et du gouvernement, notamment M. Pichon, le ministre des Affaires étrangères, qui était l’ami intime de Mme D…, sœur de M. N…, et a, depuis le mariage du roi d’Espagne, mis deux agents à ses trousses ; M. Hamard, chef de la Sûreté, qui, amant de Mme B…, tante de Mme K… « une vieille cocotte du temps de l’Empire », se croit le droit d’étrangler tout le monde et l’a fait déménager, sur l’ordre de ses agents, d’hôtel en hôtel ; M. Mouguin, qui, amant de Mme K…, s’allie aux autres persécuteurs. La moindre objection émise à l’encontre de ses dires provoque immédiatement des répliques, dans le genre de celle-ci : « Vous me demandez ce qui me prouve la nature des relations de M. Hamard avec cette dame B… ? Mais je l’ai vu déshabillé dans le lit de cette dame ! »

« Tous ces gens-là ont fait chanter l’année dernière le roi Édouard pour 8 millions, et maintenant ils veulent me faire passer pour folle ! »

Au cours de toute sa conversation, la prévenue continue de jongler avec les millions volés ou reçus ; les 30 millions qu’elle a reçus de la reine Christine ont été volés par les agents de la Sûreté qui se les sont partagés. On a voulu la faire passer pour morte. Une tentative d’assassinat a été commise sur elle, le 3 juin 1907, à l’angle de la cour et de la rue de Rome, par le jeune R. K…, âgé de dix-huit ans, envoyé par sa mère, Mme K… et sa tante Mme B… : Mme X… nous montre, à l’extrémité [p. 221]  du sourcil gauche, une très légère cicatrice, qu’elle prétend être la trace d’un coup de couteau reçu à ce moment de la part de l’assassin : celui-ci était monté sur le marchepied de l’auto où elle stationnait et répondait sans méfiance aux questions du jeune homme.

Lorsque nous représentons à la prévenue toutes les dettes qu’elle a contractées, au cours de sa vie errante, dans les différents hôtels, elle s’indigne et répond avec emportement qu’elle est honteusement exploitée,. depuis un an, par les hôtels ; que, par exemple, à l’hôtel Mercédès, elle n’a dépensé que 38 francs sur les 200 francs déposés d’avance pour elle par le roi d’Espagne, etc.

Mme X… nous montre des reçus de sommes d’argent qu’on lui doit, et une liasse de papiers dont le double serait chez son avoué.

Mme X… a écrit, depuis son arrestation, de nombreuses lettres, adressées soit aux avoués, auxquels elle renvoyait ses fournisseurs, pour s’indigner de leur indifférence, leurs reproches, leur inertie, etc., soit aux magistrats, soit aux ambassadeurs d’Angleterre ou d’Autriche, soit au président de la République, pour demander sa mise en liberté, soit aux souverains d’Europe pour leur rappeler son passé, ses relations et les apitoyer sur ses malheurs actuels. Elle signe toutes ses lettres, S. A. R.,. invoquant ici le titre d’Altesse Royale.

On trouve, dans ses lettres comme dans ses propos, les mêmes idées de grandeur et de persécution. Quelques-unes d’entre elles portent, dans leur forme er leur fond, le cachet le plus notoire d’une faiblesse d’esprit,. d’un manque de jugement et d’instruction, d’une naïveté et d’une niaiserie enfantines qui sont autant de marques de la débilité mentale. Elle a, par exemple, adressé une supplique à l’empereur d’Allemagne, sous forme d’acrostiche dont la poésie est aussi dépourvue de bon sens que de prosodie.

La débilité mentale éclate, d’ailleurs, dans tous les raisonnements de la dame X…, qui est aussi pauvre en jugement qu’elle est riche en imagination, aussi indigente en esprit critique qu’elle est fertile en fantaisie inventive. Ce contraste, d’ailleurs, est une des caractéristiques de la mythomanie fabulante chez les débiles. C’est ainsi qu’au cours de sa conversation, l’accusée nous confie qu’elle parle sept langues : priée par nous de nous dire quelques phrases en espagnol ou en allemand, elle élude d’abord la question, puis, devant notre insistance réitérée, après plusieurs silences, elle murmure : « Manana… Chi lo sa ?… » Il est inutile d’insister ici sur l’imprévoyance enfantine d’une telle vantardise chez une femme qui doit se savoir soupçonnée de mensonge et qui est invinciblement poussée, par une tendance morbide, à multiplier, contre son intérêt, les preuves les plus accablantes de la fausseté de ses assertions.

Mme X… ne se borne pas à exprimer dans sa conversation et dans ses lettres, ses idées de grandeur et de persécution ; elle y conforme sa conduite et ses démarches et il est manifeste qu’elle est orientée, dans son existence, par les idées morbides qui dominent son sentiment et gouvernent son activité. C’est ainsi qu’elle a adressé à son ennemie, Mme K…, des lettres de reproches et de menaces, au préfet de police et. au ministre de l’Intérieur, des lettres de réclamations et de demande de protection, dont le style et le contenu émanent clairement d’une persécutée [p. 222]  Elle a d’ailleurs été signalée comme telle au préfet de police, par tous les correspondants qu’elle assaille de sa prose et voire de ses vers.

A l’examen physique, la malade ne présente aucun symptôme morbide : les réflexes pupillaires sont normaux ; pas de dysarthrie.

Après tous les développements que nous avons consacrés à l’exposition des faits et à la relation des résultats de nos examens, il ne nous reste plus qu’à résumer brièvement le diagnostic qui découle de nos constatations et de l’étude générale de la personnalité de l’accusée.

Mme X… est évidemment une débile de l’intelligence, du sens moral et de la volonté. La débilité intellectuelle se marque par la faiblesse du raisonnement, la pauvreté du jugement, l’absurdité des conceptions, la nullité de la critique. La débilité morale et affective se traduit par l’absence de tout sentiment filial et maternel, de préoccupations éthiques, par l’égoïsme, par le dérèglement cynique des mœurs, etc.

La débilité volontaire se révèle par l’instabilité, l’apathie, le défaut de tout esprit de suite dans la conduite et les efforts, etc. Mme X… est non seulement une débile mais une déséquilibrée. La déséquilibration psychique constitutionnelle se trahit chez elle par de nombreuses anomalies des sentiments, du caractère et de l’intelligence : perversité des instincts, prodigalité, duplicité, cupidité, orgueil extrême, jalousie, développement extraordinaire de l’imagination inventive coïncidant avec la faiblesse du jugement plus haut indiquée. Du concours des éléments de débilité et de déséquilibration ainsi définis, résulte la tendance morbide au mensonge et à la fabulation qui nous apparaît ici comme le produit naturel d’une mentalité dépourvue de jugement, mais douée d’une imagination exubérante. Ces aptitudes mythiques, Mme X… les met au service de ses perversions instinctives et morales.

L’exaltation prodigieuse de la vanité chez elle a fini par aboutir à un véritable délire de grandeur qui se formule en prétentions de noblesse, de richesse et de puissance. L’orgueil et la jalousie, dans leur exagération progressive, ont abouti à l’éclosion d’idées de persécution qui se sont développées parallèlement aux idées de grandeur, et ainsi s’est constitué un délire mixte de grandeur et de persécution qui, par son illogisme, son inconsistance et son absurdité, démontre la pauvreté du fond mental dont il émane. Le thème délirant, dépourvu ici de toute illusion et de toute hallucination, comporte un minimum d’interprétations ; il repose tout entier sur l’imagination, dont le travail exubérant et continu fournit, dans une fabulation intarissable, ses éléments et ses ressources. L’invention créatrice surgit, chez cette femme, sans effort, spontanément, comme une manifestation naturelle de l’automatisme intellectuel. Le délire est ici un délire d’imagination, un délire mythopathique.

Il est impossible de mesurer la part de la conscience et de la volonté dans la genèse de cette mythomanie délirante. Il est également impossible de déterminer le degré respectif de la sincérité et de la mauvaise foi, de l’auto-suggestibilité passive et de la supercherie intentionnelle dans l’activité mystique du sujet. Ce que l’on peut affirmer ici, en dehors de toute discussion psychologique et de toute appréciation morale, c’est la nature anormale de la constitution mentale de l’accusée, et le caractère pathologique de ses idées et de sa fabulation fantastique. Il ressort de [p. 223] l’étude du dossier que Mme X… est non seulement une malade, mais une aventurière, capable de filouteries et d’escroqueries de tout genre : elle commet d’ailleurs ces infractions morales avec un degré suffisant de conscience pour qu’on puisse être tenté, si l’on fait abstraction des éléments morbides si nombreux de l’esprit, de lui en attribuer l’imputabilité ; mais si l’on considère les mobiles de son activité générale, si l’on envisage l’ensemble de la mentalité de la délinquante, et notamment l’agénésie du sens moral qu’on observe chez elle, si l’on réfléchit au mince profit que, dans le désarroi de sa vie errante et misérable, elle retire de ses coupables agissements, on est amené à conclure que toute la conduite de cette femme est dominée par des influences pathologiques, qui président au désordre de son esprit et à l’immoralité de sa vie. Il n’est d’ailleurs retenu contre elle, en l’espèce, que le débit de vagabondage ; or, le vagabondage est essentiellement la conséquence de l’instabilité de la prévenue et de sa tendance constitutionnelle au déplacement continu et à la vie errante. L’accusé appartient à la catégorie des mythomanes errants, qui marquent doublement, par le vagabondage de leur imagination et l’instabilité de leur personne, leur tendance foncière à une vie extravagante, aventureuse et impossible à fixer.

Mme X… est donc, par le caractère pathologique de ses idées et de ses actes, un élément de trouble pour l’ordre public et pour la sécurité des personnes : elle est, notamment, dangereuse pour ses enfants, qu’elle associe à sa vie misérable et vagabonde, et pour ses prétendus persécuteurs, qu’elle émeut par ses menaces et contre lesquelles elle est susceptible de se livrer à des actes regrettables ou dangereux. Il est nécessaire d’exercer sur Mme X…, incapable de diriger convenablement sa personne. une surveillance et une protection continuelles qu’elle ne peut trouver que dans un asile d’aliénés.

Du dossier administratif de Mme X…, il résulte que la malade, internée à Vaucluse, a continué à manifester les mêmes préoccupations délirantes. Voici notamment le texte d’un certificat du docteur Dupain, à la date du 17 août 1908, certificat rédigé sur la demande de mise en liberté faite par la malade au ministère de l’Intérieur :

« Est atteinte de dégénérescence mentale avec exaltation intellectuelle. Interprétations délirantes. Idées ambitieuses et de persécution, mythomanie, récriminations. On lui a dérobé un diamant évalué 14 millions qui lui avait été donné par le roi d’Angleterre dont elle a été la maîtresse. Son amant lui a fait cadeau d’une villa à Biarritz ; sur les instances de personnages politiques, elle a accepté d’être la maîtresse de l’empereur d’Allemagne; elle doit faire rendre l’Alsace à la France et elle sera reine.

« Préoccupations érotiques ; arrêtée pour vagabondage ; les ambassadeurs, dit-elle, devaient payer ses dépenses d’hôtel ; non-lieu après expertise.

« Cette malade doit être maintenue dans un asile d’aliénés. »

Le 16 mars 1909, l’administration du Comptoir national d’escompte, ayant demandé à rentrer en possession de trois compartiments de coffre- fort, loués par Mme X…, à sa succursale de l’Opéra, l’ouverture du [p. 224] coffre-fort fut opérée devant le représentant des biens des aliénés et le commissaire de police.

On trouva seulement : des écrins vides, avec couverts à salade et couteaux en mauvais état, et quelques autres pièces insignifiantes. Ni valeurs ni bijoux.

Les renseignements que nous avons recueillis récemment, à Vaucluse, et que nous devons à l’obligeance du Dr Dupain, nous permettent d’affirmer que la malade a continué à délirer selon la même formule Imaginative.

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*    *

L’analyse de cette observation typique nous permettra de mettre en lumière la plupart des traits distinctifs du délire d’imagination isolé, de nature constitutionnelle.

Ce délire est remarquablement pur et isolé de tout élément étranger. Il ne présente aucune trace d’hallucination ; tout au plus, pourrait-on noter des représentations mentales vives, fréquentes chez les Imaginatifs, surtout chez les visuels (Mme X… dessine et peint avec quelque talent). L’excitation intellectuelle, en pareil cas, intéresse aussi bien l’imagination reproductrice que l’imagination créatrice.

Les interprétations paraissent exister, mais elles sont rares. Avant d’affirmer une interprétation, il convient, d’ailleurs, d’éliminer avec soin toute la série des processus morbides capables de simuler l’interprétation.

Lorsqu’un malade rapporte un fait plus ou moins ancien, et paraît établir entre cet événement et certaines de ses conceptions – délirantes, une relation de cause à effet, il faut, comme l’a dit notamment Hagen, envisager au moins trois hypothèses : 1° le malade peut se souvenir exactement du fait allégué, qui, à cette époque, lui a suggéré une interprétation ; 2° le souvenir de l’événement peut être exact, mais l’interprétation est récente ; c’est l’interprétation rétrospective, dans laquelle le malade modifie déjà partiellement la réalité des faits ; 3° la circonstance invoquée par le malade ne répond à aucun événement réel. Il ne s’agit plus, en aucune manière, d’interprétation, mais de fabulation rétrospective. Ces faits sont parfois désignés sous le nom d’hallucinations de la mémoire. Ils relèvent en réalité d’un trouble bien plus imaginatif, que mnésique. L’imagination créatrice se présente au sujet sous les dehors trompeurs de la mémoire : le malade croit se rappeler alors qu’il imagine. La mémoire n’intervient, en réalité, à aucun moment, ni dans la fixation d’un fait antérieur, ni [p. 225] dans son évocation actuelle. Le malade a seulement l’illusion du souvenir.

Quand le fait qui sert de point de départ aux affirmations du malade est exact, il peut arriver que les idées délirantes se relient à cet événement par un autre processus que l’interprétation vraie.

Mme X… prétend que son mari lui doit une pension alimentaire d’un chiffre très élevé. Son mari, en effet, par décision du tribunal, est tenu de lui verser une rente mensuelle, mais de 200 francs seulement. C’est là un procédé d’exagération et de déformation des faits, un acte d’amplification imaginative ; c’est une addition pure et simple à la réalité, non une extraction par voie de raisonnement; ce n’est pas une inférence. A plusieurs reprises, à propos d’un événement peut-être exact, la malade émet ainsi une série d’affirmations qui ne sont nullement, dans son esprit, la conséquence logique du fait initial ; les idées ne s’enchaînent pas comme les différents termes d’une argumentation, mais s’évoquent les unes les autres, comme, au cours d’une causerie, un récit appelle un récit, et comme une anecdote suggère une anecdote.

Parfois aussi, les faits exacts et vérifiés que la malade allègue ont bien, dans son esprit, la signification d’un argument ; mais il s’agit si peu d’une interprétation vraie, ces faits ont si peu contribué à fixer la conviction du sujet sur tel point précis de son thème délirant, que souvent, ces documents, que la malade invoque triomphalement, ont été provoqués par elle et ne doivent leur existence qu’à son intervention morbide : brouillons de lettres qu’elle a envoyés à de grands personnages, accusés de réception prouvant qu’on a répondu à ses lettres, etc.

Il y a là l’ébauche d’un processus qu’on retrouvera dans le délire d’invention. Le malade extériorise son délire dans des œuvres, des pièces à conviction(écrits, certificats, demandes de brevets, etc.) qui deviennent pour lui la preuve objective de la légitimité de son délire. Il commence par créer le fait extérieur et, de la sorte, peut justifier des affirmations, dont la formule est, en réalité, antérieure à toute expérience. C’est la fabrication de la preuve matérielle, la fabulation objective, processus exactement inverse de la véritable interprétation.

Dans d’autres cas, le fait extérieur n’est pas provoqué à dessein par le malade ; mais il est utilisé, après coup, à titre de justification secondaire, comme cette légère cicatrice péri-orbitaire, de date récente, que Mme X… invoque pour établir la réalité d’une [p. 226] tentative d’assassinat dont elle aurait été victime une année auparavant.

Autant, chez cette malade, dédaigneuse de l’observation et peu raisonneuse, les interprétations sont sujettes à caution, autant la riche efflorescence des processus imaginatifs est incontestable. La malade est bien une mythomane qui met, au service de ses perversions instinctives, de sa méfiance et de son orgueil, les ressources de son imagination.

Mme X… est une mythomane constitutionnelle. La mère attribue à sa fille une riche « imagination » dont celle-ci est « la victime ». Dans les réactions de la malade, on retrouve les caractères de la mythomanie constitutionnelle : la constance avec laquelle Mme X… altère la vérité : il n’est presque aucun des détails de sa conversation qui ne soit entaché d’erreur ou de mensonge ; l’abondance extraordinaire des affirmations fausses, la facilité extrême de l’invention, véritable idéorrhée imaginative, par suite de laquelle une observation détaillée de la malade aurait vite fait de constituer un énorme dossier ; Mme X… épuise, à peu près complètement, la liste des variétés cliniques de mythomanie, telles que l’un de nous a eu l’occasion de les décrire ailleurs : mythomanie maligne et perverse, mythomanie de défense, et surtout mythomanie vaniteuse et de luxe. Assez fréquemment, ces malades composent des romans, ont des prétentions artistiques et littéraires ; parfois encore ils se révèlent, à titre plus ou moins accessoire et épisodique, comme des inventeurs. Tantôt notre malade fabulé pour accuser ou se défendre, pour servir son érotisme et sa cupidité ; tantôt fabule par hâblerie, pour se vanter, tantôt même sans motif plausible appréciable, mais poussée par le besoin de déployer les créations de sa fantaisie, dans le jeu libre et spontané de son imagination.

Nous insisterons particulièrement sur le mode de production et d’accroissement du roman mythopathique. C’est extemporanément, sur-le-champ, souvent par une réponse imprévue à une question imprévue, que la malade improvise les éléments de sa fabulation. Le clinicien assiste directement à la formation du délire. Souvent il contribue lui-même, plus ou moins consciemment, par un interrogatoire tendancieux, à fixer la formule de l’improvisation délirante. L’expression, l’orientation et presque le contenu de la fable peuvent être provoqués, à volonté, par le médecin. Chez l’imaginatif, la suggestibilité,la fabulation passive, va de pair avec l’invention spontanée, la fabulation active. [p. 227]

L’idée fausse est émise, immédiatement, avec aisance, sans hésitation ; et, dès qu’elle est formulée, la malade la maintient comme une vérité absolue, sans consentir à la modifier ; elle est affirmée d’emblée, sans idée de contrôle et de rectification possibles, à la manière des conceptions délirantes du paralytique général. Désormais, elle sera conservée telle quelle dans le souvenir du sujet. Elle est définitivement inscrite au dossier mythopathique du délire. Les fictions de l’imagination sont enregistrées comme autant de réalités incontestables, qui peuvent devenir à leur tour, soit le prétexte de fables nouvelles, soit l’objet d’explications ou même d’interprétations véritables, mais secondaires à la création imaginative. Ces phénomènes secondaires contribuent à la systématisation du délire comme, après une période de délire onirique, les explications et les interprétations peuvent contribuer à la systématisation des idées fixes post-oniriques. Ainsi le délire d’imagination se développe d’ordinaire par voie d’extension plus ou moins continue et de systématisation plus ou moins progressive, grâce à l’accumulation indéfinie de conceptions imaginatives. Celles- ci plus ou moins solidement coordonnées par des interprétations, et surtout des explications secondaires, sont orientées dans une même direction générale par les tendances affectives prédominantes du sujet.

La qualité du thème mythopathique, aussi bien que son abondance ou son mode de développement, est intéressante à considérer. Les événements que la malade invente sont rares, singuliers, extraordinaires, particulièrement propres à frapper l’esprit du sujet et de son entourage. Les récits qu’elle expose rappellent les scènes d’un roman d’amour ou d’un roman d’aventure. Cette fabulation fantastique atteint facilement des proportions énormes, invraisemblables. La malade ne parle que de millions, de princes, de rois, etc. : elle est, non seulement la maîtresse de tel souverain, mais de tous les souverains d’Europe et même d’Asie. Non contente de posséder des millions, elle les distribue ; elle a la prodigalité de l’imaginatif. Comme le délire du paralytique général, dont Mme X… diffère, d’ailleurs, par l’autre face de sa psychose, par les éléments de persécution et de revendication, son délire mégalomaniaque est expansif, généreux, colossal ; comme chez le paralytique encore, et comme dans tous les processus imaginatifs, en général, elle a une prédilection marquée pour les idées de grandeur. « L’imagination, a dit Renan, est encore plus proche parente du désir que de la crainte, » Les éléments de persécution et de revendication [p. 228] présentent, le même caractère d’exagération, d’invraisemblance et d’énormité. D’ailleurs, dans son activité délirante, la malade n’est nullement indifférente ou béate ; elle est éveillée, lucide, s’intéresse au milieu qui l’entoure, réclame sa sortie.

Envisagé dans sa tenue générale, dans sa systématisation, le délire apparaît remarquablement complexe et polymorphe. Il est composé par la juxtapositiond’un grand nombre de thèmes, qui n’ont de commun que la tendance générale aux idées de grandeur et de persécution localisées plus particulièrement au domaine des préoccupations érotiques et politiques. Mais la multiplicité et souvent l’incompatibilité des versions fournies par la malade aboutissent à l’incohérence. Chaque histoire, considérée en elle-même, présente, le plus souvent, une tenue logique suffisante ; mais l’abondance même du délire nuit à sa systématisation. Fréquemment un certain degré de cohérence et de systématisation logique est introduit, après coup, dans le thème délirant, par des interprétations, et surtout des explications secondaires.

Un dernier caractère de la fabulation, chez notre malade, est frappant, et peut déconcerter tout d’abord : c’est un mélange évident de sincérité et de simulation, de naïveté et de duplicité.

L’étude de la pathologie générale de l’imagination nous apprend que cette indistinction entre la vérité, l’erreur et le mensonge est, au contraire, un des caractères fondamentaux de tous les troubles imaginatifs ; il est comme la marque distinctive qui spécifie le terrain mythopathique.

Assurément, la dame X…, bien que les troubles délirants prédominent certainement chez elle, est, en partie, consciente de sa mythomanie. Elle est menteuse, fourbe, comédienne, mystificatrice. Sa mythomanie est parfois manifestement intéressée et intentionnelle. Mais elle est souvent aussi par contre désintéressée; elle ne peut rapporter à son auteur d’autre profit que le plaisir de raconter des histoires; d’autres fois, et très fréquemment, elle est directement contraire aux intérêts de la malade. Mme X…, par exemple, provoque elle-même des témoignages qui ne peuvent que la confondre. Cette imprudence met en lumière, chez elle, un trait qui est à peu près constant chez les mythopathes : le défaut, plus ou moins complet, du sens de la vérification et de la notion même de la réalité. Cette naïveté enfantine, ce manque de jugement et de sens critique sont en rapport avec la débilité mentale, qui est, pour ainsi dire, de règle dans la mythomanie délirante.

Enfin, constatation décisive, la malade conforme ses actes à sa [p. 229] fabulation. Si ses discours apparaissent souvent comme ceux d’une menteuse, sa conduite est incontestablement celle d’une délirante. Et, selon le mot de Bain, l’action représente ici le critère suprême de la croyance. Mme X… loue de riches appartements, qu’elle ne pourra pas habiter, contracte des dettes qui ne peuvent que la mener rapidement en prison, écrit des lettres aux souverains, téléphone aux ambassades, met sur pied le service de la Sûreté, qui la considère comme « une déséquilibrée ». Et, tandis qu’elle motive contre elle des poursuites, la malade, de son côté, adresse des réclamations, s’indigne et se considère comme une victime. Enfin, la persistance des troubles à l’Asile a encore confirmé la profondeur, la ténacité et la sincérité des convictions délirantes.

Les conséquences pratiques, médico-légalesde ce délire ont, jusqu’à un certain point, des caractères particuliers où se retrouve la marque spécifique du délire d’imagination.

Les actes médico-légaux sont multiples, exubérants, comme le délire lui-même. Le dossier administratif est volumineux comme le dossier clinique. La malade se répand, non seulement en paroles, mais en actes de toute sorte : rédaction de lettres innombrables, véritable graphorrhée, adressée aux personnages les plus différents; la composition d’épîtres en vers spécifie bien la note imaginative ; conversations téléphoniques absurdes, etc., etc.

Nous insisterons sur les manifestations suivantes, plus particulières au délire d’imagination.

Le faux témoignage. — La malade accuse ses prétendus persécuteurs, commet des dépositions mensongères très circonstanciées, où l’abondance des documents, à défaut de la qualité, pourrait passer pour un semblant de preuve. Parfois fabrication de pièces controuvées, de faux, destinées à servir de preuve objective aux affirmations délirantes. Parfois aussi le délirant imaginatif, pour mieux en imposer aux autres et à soi-même, recourt à l’affirmation d’un secret inviolable, invoque des documents décisifs mais mystérieux : lettre qu’on ne peut divulguer, coffre-fort qu’on n’ouvre pas. Par une réaction de défense naturelle, et pour se mettre en garde, à coup sûr, contre les réfutations objectives, le mythomane se réfugie dans un mensonge dont il a soin de rendre par avance le contrôle très difficile, sinon impossible.

Les revendications d’ordre familial et surtout filial. — La malade, par la construction pure et simple d’un roman d’amour, dont sa [p. 230] mère est l’héroïne, ou la supposition d’intriguespolitiquescompliquées, ayant abouti à une substitution d’enfant, revendique des paternités illustres et des successions princières. Un certain nombre de persécuteurs familiaux et filiaux, de grands personnages imaginaires, étudiés par Gilbert Ballet (6), par Sérieux et Capgras (7), paraissent rentrer dans cette catégorie.

Les escroqueries. — Ce délit, plus ou moins consciemment préparé et exécuté par la malade, est une conséquence directe des ressources mythopathiques du sujet, ressources qu’il utilise en même temps qu’il en pâtit. C’est une réaction assez particulière au délire d’imagination.

Enfin le vagabondageindividuel et même collectif. Mme X… appartient à la catégorie classique des mythomanes vagabonds. Résultat de la misère, mais aussi du goût d’aventures de la malade, le vagabondage est, en quelque sorte, de l’imagination en action. A la perpétuelle mobilité des idées s’allie la vie errante et agitée de la malade. A l’instabilité intellectuelle s’associe l’instabilité locomotrice. Les enfants confiés à la garde de Mme X… ont participé, plus ou moins volontiers, aux incessants déplacements de leur mère. En vertu des lois de l’interpsychologie imaginative, on voit parfois un malade entraîner dans son vagabondage, aussi bien que dans ses autres réactions délictueuses et pathologiques, les esprits particulièrement suggestibles de son entourage, et, notamment, ses enfants. D’une manière plus générale, un délire imaginatif peut devenir la cause occasionnelle d’un délire à deux, ou même d’un véritable délire collectif, et notamment d’un délire familial.

En raison de ces réactions antisociales, de nature à troubler l’ordre public et la sécurité des personnes et qui, d’ordinaire, conduisent le délirant imaginatif plutôt en correctionnelle que devant la cour d’assises, la mesure médico-légalequi s’impose est celle de l’internement. Il est d’autant plus intéressant d’insister sur l’urgence de cette décision administrative que, pour la provoquer ou la maintenir, le médecin se heurte souvent à deux sortes [p. 231] d’obstacles. D’un côté, les magistrats, étonnés par le mélange paradoxal de lucidité et d’incohérence qui caractérise de tels malades, et déconcertés surtout par le fait même de la fabulation, se refusent parfois à admettre la démence du sujet, au sens médico-légal du mot. Tandis que l’interprétant se contente d’apporter des conclusions absurdes, qu’il est aisé de mettre sur le compte d’une erreur pathologique, l’imaginatif procède par affirmation de constatations immédiates ; il dit : « J’ai vu, j’ai entendu », et son délire se présente sous la forme d’un récit controuvé qui apparaît, parfois d’ailleurs à juste titre, comme un mensonge. Aussi les délirants imaginatifs sont-ils fréquemment tenus par les magistrats et le public pour des imposteurs, des aventuriers, des escrocs et des maîtres chanteurs. De son côté, dès qu’il est interné, le malade, pour recouvrer sa liberté, met à profit les. ressources fécondes de son imagination et, parfois aussi, un certain talent littéraire, fait appel à l’opinion publique et à l’intervention des magistrats, provoque des enquêtes, etc. Souvent très réclamants, actifs, remuants, infatigables, parfois même revendicateurs (8), ces malades sont d’ordinaire difficiles à garder dans les asiles.

L’évolutionde la psychose a montré que la malade a, depuis environ trois ans, conservé invariablement la même formule morbide, le délire continuant à s’accroître indéfiniment à l’aide de quelques interprétations, mais, surtout, par une accumulation énorme et incessante de mensonges et de fabulations.

En somme, une telle psychose, qui ne représente que l’exagération pathologique d’un tempérament mythomaniaque, nous paraît exactement parallèle dans ses origines, ses symptômes, son évolution, au délire d’interprétation de Sérieux et Capgras qui représente, lui aussi, l’exagération et la déviation pathologiques d’une constitution, non plus imaginative, mais raisonnante. Ces deux variétés cliniques, différentes dans leur mécanisme, sont, en quelque sorte, susceptibles d’une même conception nosologique, et nous paraissent présenter une égale légitimité, sinon une égale fréquence : le délire d’imagination isolé étant assurément plus rare. Dans les deux cas, c’est en vertu de la constitution mentale du sujet que l’erreur s’insinue dans l’esprit du malade, soit par la voie indirecte et plus ou moins exclusive du raisonnement, soit par l’activité intuitive prédominante de l’imagination. Le délire, une fois éclos, s’accroît et se systématise dans un cas par organisation plus [p.232] ou moins rigoureuse de conclusions logiques, et, dans l’autre, par juxtaposition et accumulation de fables romanesques. Enfin, dans les deux cas, la maladie semble devoir évoluer indéfiniment, selon sa formule personnelle, sans tendance marquée vers l’affaiblissement démentiel.

Dans un dernier article, après avoir terminé l’étude du délire d’imagination sous sa forme essentielle, nous passerons en revue les cas où il se présente soit à titre de bouffées épisodiques dans la déséquilibration psychique, soit comme syndrome associé au cours de diverses maladies mentales.

[p. 337]

LES DÉLIRES D’IMAGINATION

par

DUPRÉ et LOGRE

(Suite (9.)

A titre de délires d’imagination essentiels, nous citerons encore quelques observations, qui nous permettront d’insister sur certaines particularités de ces délires.

Nous emprunterons à MM. G. Ballet et Arnaud l’observation, que nous résumerons brièvement, d’un malade qui, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, sans affaiblissement psychique notable, dans un état de curieuse excitation intellectuelle, a présenté un délire de grandeur systématisé, de nature a peu près exclusivement imaginative (10).

Jo…, docteur en médecine, quatre-vingt-deux ans, diabétique depuis vingt-cinq ans. Grande intelligence, caractère vif et emporté.

En octobre 1890, il achète en province une propriété, dont il parle avec enthousiasme, prétendant qu’elle est « un ancien château fort du duc de Guise le Balafré ». Il annonce qu’il va y fonder, pour la guérison de la tuberculose, d’après une méthode par lui inventée, un « Sanarium-Sana- torium », pour mille malades.

En réalité, cette propriété, sans importance, n’a rien d’historique ni de féodal. C’est donc là, et de toutes pièces, une véritable idée délirante.

Tout entier à la réalisation de son projet, il fait des visites aux autorités locales, commande cent lampes à esprit-de-vin, fait imprimer des prospectus où son délire ambitieux éclate comme une fanfare.

Enfin, après s’être beaucoup agité sans avoir rien fondé, il revient à Paris, où il établit un second sanarium pour trois cents malades. Il applique à quelques sujets le traitement qu’il a inventé, et qui consiste en des inhalations de vapeurs de cinabre sous une tente en toile, et à une température de 110°. La police fait fermer le sanatorium.

Le malade est interné en août 1891. Les conceptions délirantes se multiplient. Jo… est, comme médecin, supérieur aux plus grands maîtres. Il est plusieurs fois millionnaire. Il est le premier chanteur de son [p. 338] époque, et dans tous les registres indifféremment. Il est directement inspiré de Dieu, dont il n’est que le secrétaire.

Il compose une quantité prodigieuse d’œuvres littéraires, dont il apprécie ainsi les mérites :

« Je croyais avoir fait quelque chose de grand en installant mon sanatorium avec les plus belles créations en plusieurs genres. Feu de paille ! Ici j’ai :

1° Rédigé cent-soixante pages d’un grand ouvrage, dont la première partie a paru ;

2° J’ai fait un mélodrame, d’autant plus beau qu’il a été vécu par moi d’un bout à l’autre. Je le vends au général Koning 1 800 000 francs, quand deux autres m’offrent chacun 2 millions ;

3° Un poème épiquede deux mille vers alexandrins, fait en cinquante heures devant témoins et montre en main, quand ce pauvre Boileau, pour son Lutrinde mille deux cent vingt-six vers, a mis cinquante mois ! Je travaille à la vapeur.

Il annonce encore : « Une tragédie, le Ciden action, vécue aussi d’un bout à l’autre, en opposition au Cidde Corneille tout de fiction, des Châtimentsqui laisseront bien pâles ceux de Victor Hugo, etc. »

En octobre 1893, atteint d’un phlegmon de la parotide, le malade meurt, après avoir fait preuve, jusqu’au dernier moment, d’une lucidité parfaite, mais conservant encore toutes ses idées délirantes. Il avait quatre-vingt-quatre ans.

Sans commenter l’étiologie d’une psychose si intéressante, sans discuter notamment l’intervention possible de l’hypomanie dans la genèse du syndrome, nous nous bornerons à insister sur la nature évidemment imaginative des conceptions morbides et sur la tendance aux réalisations pratiques manifestées, dans son délire, par un homme de caractère autoritaire et entreprenant. L’exubérance pathologique de l’imagination a revêtu aussi, chez ce vieillard cultivé et érudit, la forme littéraire et, particulièrement, poétique que l’on observe chez certains maniaques versificateurs.

Voici maintenant le résumé d’un exemple de délire d’imagination, dont on trouvera l’étude complète publiée par l’un de nous avec le docteur de Clérambault, dans les Annales médico-psychologiques(11).

OBSERVATION. — Femme H…, quarante-deux ans, gouvernante. Entre à l’Infirmerie spéciale, le 20 mars 1911, sur la demande de sa sœur qui la faisait rechercher en vain depuis deux ans. Loin de sa famille, la malade errait en France, en Suisse, en Italie, en Égypte, ayant abandonné à un homme d’affaires la gestion de deux petites maisons et l’entretien d’un [p. 339] de ses enfants, âgé de huit ans, placé en pension dans le Loiret, et pour lequel, d’ailleurs, il a fallu, en l’absence de la mère, nommer un tuteur. Un premier fils de la malade, âgé de quatorze ans, a été confié à son père, divorcé d’avec la malade, et vit avec lui dans une boucherie à Paris.

Après bien des réticences et des réponses évasives, la dame H… nous expose le thème d’un délire de grandeur, qui date de plusieurs années, exempt d’hallucinations et très pauvre en interprétations. Ce délire porte sur sa famille, accessoirement sur sa sœur qu’elle prétend être sa demi- sœur, et principalement sur ses deux fils qu’elle imagine destinés au plus brillant avenir, l’un comme musicien et l’autre comme chimiste, protégés et dotés par un riche châtelain des bords du lac de Genève ; ils ont été emmenés par lui sur un yacht particulier, de Port-Saïd au Mexique, en passant par plusieurs ports de l’Amérique du Sud. Les deux enfants vivraient actuellement à Mexico dans des conditions de luxe et de culture artistique et scientifique remarquables.

Aucun argument ne peut convaincre la malade de ses erreurs ; elle- même, d’ailleurs, n’apporte aucune preuve de ses allégations et procède dans ses récits uniquement par affirmation.

A la suite de ces cas typiques de délires d’imagination, nous citerons d’autres exemples de délires analogues, mais d’une tenue moins cohérente, d’une évolution moins régulière ou moins prolongée, et dans la psychogénèse desquels peuvent intervenir, à titres divers, la hâblerie, le mensonge et l’exagération ou la simulation intentionnelles.

OBSERVATION. — Malade âgé de quarante-cinq ans, brocanteur. S’est présenté de lui-même dans un commissariat de police, se disant évadé récemment de Vaucluse et réclamant à nouveau son internement, parce que, depuis plusieurs semaines, il cherchait en vain du travail. Prétendait en outre avoir vécu deux fois et connaître intimement l’empereur d’Allemagne.

Huit mois plus tôt, premier internement à Sainte-Anne, à la suite d’une tentative de suicide : deux coups de revolver au front. Disait avoir fréquenté François Ier.

Certificat du docteur Magnan : « Dégénérescence avec alcoolisme. Dépression mélancolique. Idées ambitieuses très étendues. »

Un mois plus tard, transfert à Vaucluse.

Certificat du docteur Vigouroux : « Affaiblissement intellectuel avec idées multiples et peu cohérentes de grandeur et de persécution. Il veut vendre des pommes de terre à l’empereur Guillaume. Loquacité incohérente. »

Il s’évade en février 1911.

A l’Infirmerie spéciale, semble un peu fatigué et déprimé. Aspect plus vieux que son âge. Réflexes pupillaires et tendineux normaux. Tremblement des mains. Léger degré d’alcoolisme chronique.

L’interrogatoire montre que le malade est lucide. Mémoire assez bien [p. 340] conservée. Se rend compte de sa situation. Est capable de résoudre des problèmes faciles. Mais, dès qu’on le questionne sur sa vie passée, il débite avec volubilité des récits fantastiques.

On lui demande à quelle occasion il a rencontré l’empereur d’Allemagne. « Ma foi, dit-il, j’étais marchand de bonbonnes et de bidons. Je rencontre dans un café quelqu’un qui me dit : « Je suis le roi Guillaume. » — Je lui dis : « Oui ! » Je l’avais reconnu, pour l’avoir vu passer à l’enterrement de Carnot, où il marchait à côté de Léopold. Il arrive à Paris par la gare du Nord et il descend habituellement à l’hôtel des Voyageurs. Nous avons été ensemble prendre un verre chez Rollinger. Il m’a dit : « Je voudrais acheter une ferme en Auvergne. J’en donne un million. En Allemagne, on veut se mettre en république. Si je le pouvais, je me ferais député en France. » Je lui ai dit : « Ce n’est pas possible. En France, il y a trop de rancune contre la guerre de 70. » — « Alors je vais tâcher de rester en Allemagne. Mais voilà, en Allemagne, il n’y a pas de pommes de terre », etc. »

Avec la même verve intarissable, le malade raconte qu’il a vécu deux existences. Il serait né la première fois en 1789, serait mort à l’âge de onze ans et demi. Après sa mort, il a été transporté au pays du Soleil, entre l’Italie et Messine. « Le Soleil, explique-t-il, est entre deux montagnes, comme mon pied est entre ces deux chaises. D’ailleurs, le Soleil n’est pas nature. Il est très surfait. Ce n’est ni plus ni moins qu’un gros ballon. Le soir, il monte en l’air et on est obligé de le chauffer la nuit pour qu’il ne s’éteigne pas. J’ai vu cela de près. La terre non plus n’est pas ronde. On dit qu’il y a des antipodes, ce n’est pas vrai : j’ai beaucoup voyagé et j’ai toujours marché les pieds en bas. »

Après sa mort, le malade prétend avoir également vécu dans un pays qui s’appelle la Sélibérie et qui est situé « à un million de kilomètres et derrière un nuage ».

Ce pays est habité par des personnes qui ont déjà vécu. « Le corps se comporte comme étant sur terre. Celui qui avait l’habitude de porter un chapeau haut de forme peut le garder, etc. »

Dans cette seconde existence, le malade dit avoir été « chef de marine et juge ». Il raconte, avec force détails, un procès qu’il a présidé. Des mineurs ayant été dépouillés de leurs biens en Savoie, il leur a accordé une indemnité de 43 000 francs.

Comme chef de marine, il a assisté à la « guerre d’Italie de 1848 ». « Nous venions du Soleil. Nous étions de passage. Nous avions laissé notre navire sur la côte. Nous avions pu voir la bataille de grand matin, etc. »

On lui demande s’il a eu connaissance de la récente catastrophe de Messine : « J’y suis été, répond-il. Il s’est fait un grand trou par où l’eau s’engouffrait. J’ai pris part au sauvetage. Victor-Emmanuel, quand je lui ai réclamé une commission pour avoir pompé l’eau, il m’a foutu en prison. »

On lui fait remarquer l’absurdité de ses propos : « Si ! Si ! c’est vrai ; je puis faire le signe de la croix ! répond-il avec solennité. »

Le malade est envoyé à Sainte-Anne avec le certificat suivant : « Débilité mentale. Alcoolisme chronique avec affaiblissement possible [p. 341] des facultés. Récits absurdes et incohérents de vie antérieure, de résurrection, d’aventures extraordinaires traversées dans cette double existence. Le malade affirme avoir été en relation avec le roi d’Italie, l’empereur d’Allemagne, etc.

« Délire d’imagination à projection rétrospective et dont les thèmes principaux sont répétés à peu près dans les mêmes termes, avec tendance à la fabulation extemporanée au cours des récits fantastiques. Déjà interné de juin 1910 à février 1911. Évadé de Vaucluse, le 7 février 1911. »— DUPRÉ.

Cette observation nous offre un curieux exemple de fabulation fantastique chez un débile, peut-être affaibli par l’alcoolisme chronique. Cette fabulation, remarquable par la volubilité du débit, la facilité de l’improvisation, le pittoresque de certains détails descriptifs, en même temps que par la puérilité et la niaiserie des conceptions, présente en outre un caractère qu’on ne rencontre que rarement, semble-t-il, dans les délires d’interprétation; elle se rapporte à peu près uniquement au passé; les idées grandioses du malade n’influent en rien sur son activité présente. En dehors de toute opération logique, sans aucune arrière-pensée de démonstration, il raconte son roman comme une chose vécue, à titre de souvenir.

Cette fabulation n’est pas seulement étrangère au présent du malade, elle porte sur un passé souvent lointain, sur un passé antérieur à la vie actuelle du malade. Elle apparaît ainsi comme un remarquable exemple de cette mythomanie rétrograde ou fabulation anachronique, ainsi dénommée par Sérieux et Capgras (12), et dont un cas avait déjà été rapporté par Morel (13).

Cette fabulation doit, à notre avis, être interprétée comme un délire d’imagination. Il convient cependant de réserver la part, non seulement possible mais probable, d’éléments qui ne relèvent pas, au moins directement, de la mythomanie délirante. C’est ainsi que la crédulité extrême de ce débile imaginatif peut l’avoir exposé à des mystifications dont il a été la dupe : il est possible qu’un individu se soit présenté à lui comme étant l’empereur d’Allemagne, etc. ; mais on sait que, le plus souvent, cette aptitude à la suggestion et à la fabulation passive va de pair avec la disposition constitutionnelle à la fabulation active. On peut également songer à l’intervention possible, mais hypothétique, d’épisodes oniriques, [p. 342]  de rêves, dont le malade a peut-être conservé et amplifié le souvenir.

Dans tous les cas, l’activité fabulante du sujet ne fait pas de doute. Il n’en est pas de même de sa sincérité. Cet homme, brocanteur, plus ou moins vagabond, raconte des histoires qu’il fabrique, ou, du moins, modifie extemporanément et qu’il débite avec complaisance et volubilité : son récit ressemble à la hâblerie d’un mythomane autant qu’à un délire d’imagination vrai. Mais ici, la fabulation ne portant que sur le passé, nous ne pouvons juger de la sincérité du malade par le retentissement de ses convictions sur ses actes : nous manquons de ce critère de l’action, si précieux pour estimer le degré de certitude et de bonne foi des délirants. Mais l’invraisemblance même des thèmes imaginatifs, leur fixité relative, leur persistance au cours d’un épisode antérieur de dépression mélancolique, sont autant de raisons qui permettent d’accepter comme à peu près sincères les récits du malade. La débilité mentale profonde du sujet, peu capable d’établir une démarcation tranchée entre la vérité et l’erreur, achève de classer ce cas comme un fait de mythomanie, situé aux limites du mensonge et du délire. Cette observation nous donne enfin l’occasion d’affirmer, une fois de plus, l’identité foncière du processus du mensonge intentionnel et de la mythomanie délirante, souvent confondus dans un complexus inextricable, et totalement impossibles à distinguer l’un de l’autre dans la pratique.

Comme un exemple intéressant de ces cas intermédiaires entre la mythomanie et la simulation intentionnelle, on peut citer l’observation de ce jeune sujet présenté par Delmas à la Société de psychiatrie (14). L’étude de tels malades comporte une conclusion qui peut sembler insuffisante ou même paradoxale à certains esprits, mais qui ressort de l’observation prolongée et minutieuse de ces mythomanes. En présence de tels sujets, la conscience des médecins non spécialisés, et surtout des magistrats, hésite et s’inquiète devant ce problème mal posé : le sujet est-il un simulateur ou un malade ? Il faut savoir que de tels sujets sont presque toujours simulateurs et malades en même temps et pour les mêmes raisons. Outre que le mensonge peut devenir, en s’imposant à la croyance du menteur, une affirmation sincère, la fabulation n’est apparue dans l’esprit de ces sujets qu’en vertu de prédispositions à ce mode imaginatif de l’activité intellectuelle. Le problème ne consiste donc pas essentiellement à doser l’influence de la conscience et de la [p. 343] volonté dans la genèse de la fabulation ; mais à considérer celle-ci, dans les cas mixtes et douteux, comme le produit de deux facteurs : la supercherie consciente et volontaire, d’une part, et le délire d’imagination, d’autre part. En pareille occurrence, apprécier le rôle respectif, dans la psychogenèse de la fabulation, de la volonté consciente et de l’automatisme morbide est une tâche impossible : et c’est précisément l’étude de ces cas complexes, que la notion de la mythomanie éclaire, en montrant l’association fréquente et étroite, dans la réalité, de ces éléments de mensonge et de délire, en apparence inconciliables et même contradictoires.

Voici enfin l’observation d’un mythomane délirant, à la fois persécuté et mégalomane, appartenant à cette catégorie si curieuse et si pittoresque des vagabonds chroniques, qui vivent perpétuellement en marge de la société, et dont la personnalité errante et mystérieuse est si difficile à pénétrer dans ses origines, son identité et sa formule pathologique :

OBSERVATION. — B…, se disant herboriste, cinquante-quatre ans, transféré à l’Infirmerie, le 20 mai 1905, venant de la Conciergerie, où il était en appel d’une condamnation pour vagabondage et outrages aux agents.

Grand, maigre, pâle, la barbe et les cheveux incultes, les vêtements déchirés, dont les lambeaux apparaissent retenus par des ficelles, le sujet nous expose, en un débit rapide et avec une mimique exubérante, la succession de ses aventures au cours de son existence errante et singulière.

Il est nomade et vit surtout dans les bois, où il ramasse des plantes qu’il va vendre au marché dans les villes avoisinantes. Vagabond, mendiant, voleur à l’occasion, ainsi qu’en témoigne son dossier judiciaire, il vit en solitaire et, selon son expression, en philosophe. Il avait établi son quartier général dans la forêt de Montmorency, où, ayant provoqué la méfiance des habitants du voisinage et l’intervention réitérée des gendarmes et des autorités, il avait fini par concevoir des idées de persécution contre un maire, un juge de paix et un châtelain des environs. Il est impossible de savoir la vérité sur son passé ; car, à toutes les questions, B… répond par des propos à côté, des récits compliqués, des histoires invraisemblables, dans lesquelles, héros ou victime, il joue toujours le premier rôle.

Sa naissance est déjà un événement extraordinaire. Il est né en 1851, le 15 avril, un mardi, à deux heures trente-deux du matin. Le médecin prédit qu’il serait un phénomène ; aussitôt, en effet, le nouveau-né se sauva dans le jardin, après avoir bu un verre de vin. A l’école, il était plus fort que le chef de pension, etc. Placé d’abord comme domestique, il a fait un peu tous les métiers, souvent changé de maître, parce que tout le monde désirait l’avoir, et qu’il était fort, beau garçon, etc.

En 1870, il quitte sa famille, qu’il n’a jamais revue, et commence alors une odyssée dont les aventures défient toute description. Il paraît avoir [p. 344] été en Espagne, avoir acquis quelque connaissance des plantes et de leurs propriétés, et avoir longtemps gagné sa vie à vendre des herbes et des fleurs qu’il cueillait dans les forêts. « Je suis herboriste, dit-il. Je connais toutes les plantes. On me demandait celles qui guérissent : je les apportais. Quelquefois, je les appliquais moi-même et le mal s’en allait ! Je trouvais des plantes rares ; je vivais dans les bois, marchant sans jamais m’arrêter. Je ne sais ce que c’est que le sommeil ; je n’ai jamais dormi de ma vie. Je suis riche. La forêt nourrit son homme ! »

B… se vante d’y voir la nuit comme le jour, d’avoir plus de mille fois plongé, pour chercher au fond de l’eau les pièces d’argent que jetaient les passants sur sa demande, et d’avoir étonné ainsi bien du monde par ses récits et ses prouesses.

Outre ces histoires, simples produits de la hâblerie vaniteuse d’un débile, mais qui reposent probablement sur un fond de vérité, B… s’égare souvent dans une fabulation fantastique, au cours de laquelle il exprime, dans les mêmes termes, soit des idées de négation et d’immortalité (il n’a plus de rate, plus de poumon, il ne mourra jamais si on ne le tue pas), soit des idées de persécution greffées sur le roman macabre de la découverte d’un cadavre dans la forêt, de supplices que des gens soudoyés lui ont infligés en l’attachant à un arbre, etc. ; soit enfin des idées de vie antérieure et de résurrection : il a vécu une première fois pendant cent quarante-neuf ans en Palestine, à Jérusalem, à Nazareth, à Bethléem ; il aurait été, comme pèlerin, inhumé en Terre sainte ; il aurait voyagé en France, connu J.-J. Rousseau, dont le tombeau est à Armenonville, etc.

Il nous a remis, sous le titre de La Vie d’un célibataire, la relation d’une partie de ses aventures en un manuscrit dont le style et la graphologie dénotent l’ignorance et la naïveté, en même temps que le désordre intellectuel et l’exaltation imaginative de son auteur.

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*    *

Lorsque l’imagination du sujet aboutit à la production de faits extérieurs, d’œuvres, qui constituent pour lui le témoignage palpable de ses facultés créatrices, le délire peut se systématiser avec plus de ténacité et d’apparence logique. Tel est le cas des inventeurs (15). Ils conçoivent des élucubrations plus ou moins absurdes, dont ils sont les premières dupes ; et ces soi-disant inventions deviennent, pour eux, le fait objectif qui motive et légitime leurs prétentions. Dans cette situation pathologique complexe où un produit de l’activité imaginative démontre, aux yeux du malade, par voie d’interprétation secondaire, le bien-fondé de sa thèse, on constate un terme de passage ou plutôt une combinaison entre les [p. 345] deux ordres, imaginatif ou interprétatif, d’activité délirante. Souvent aussi, ces malades deviennent, par une évolution classique, des méconnus, des persécutés, des quérulents et des revendicateurs.

Le processus psychologique normal de l’invention, de la création scientifique, aboutit à la découverte de rapports nouveaux, établis par l’imagination et le raisonnement, entre des faits réels et bien observés. Le délire d’invention, au contraire, aboutit à l’erreur et à des conceptions chimériques, parce que l’imagination prend le pas sur l’observation et le raisonnement. Les malades procèdent fréquemment, selon leurs propres expressions, par intuition, par inspiration, par illumination.

Le délire d’invention intervient souvent, nous l’avons déjà dit, à titre épisodique dans la mythomanie délirante.

C’est d’ailleurs, le plus souvent, en fabulateur que l’inventeur pathologique réagit à l’idée de sa découverte : on sait avec quelle facilité il bâtit, avec les gains merveilleux de son invention, des châteaux en Espagne. Sa famille, parfois, s’associe à ses conceptions fantastiques et jouit à l’avance, en imagination, de la vie de richesse et de bonheur qu’on lui fait entrevoir.

Nous relatons ici un délire d’invention, de nature imaginative, observé chez un jeune débile, épileptique, atteint de basedowisme fruste.

OBSERVATION. — J. W… (16), dix-sept ans. Père alcoolique. Mère débile : trois fausses couches, dont une trigémellaire ; un frère arriéré, né à sept mois et demi. Marche à deux ans, parole à quatre ans. Nombreuses maladies infantiles. Strabisme, myopie extrême, épilepsie convulsive depuis l’âge de quatre ans, bégayement à la même époque. Caractère calme, studieux, solitaire, timide. A seize ans, brevet de l’école complémentaire de commerce. Successivement comptable et photographe.

Taille et proportions très exiguës. Exophtalmie très prononcée. Corps thyroïde volumineux, pouls 112. Tremblement digital menu, mais intermittent, soumis, dans ses variations, à l’état de l’émotivité et affectant, à certains moments, les lèvres, la langue et tout le membre supérieur, et exagérant le bégayement. Timbre puéril de la voix. Maniérisme, allures bizarres, gestes contournés. Crises de somnambulisme nocturne.

Orgueil, méfiance, lacunes et déviation du jugement : constitution paranoïaque.

En octobre 1908, le jeune sujet, sous l’influence de troubles mentaux et d’une impulsion épileptiques, égorge une jeune bonne au service [p. 346] d’amis de sa famille. Inconscience et amnésie secondaire ; ni viol : victime vierge ; ni vol dans l’appartement : aucun mobile du crime saisissable. Expertise : non-lieu ; internement.

Dès l’âge de douze ans, J. W… ne cessait, au domicile paternel, de se livrer à des travaux multiples, à l’occasion desquels il s’isolait dans sa chambre et son laboratoire, et s’attachait à la poursuite d’inventions de première importance, dans l’ordre d’appareils de guerre destinés à l’attaque ou à la défense. Ses parents, à la fois flattés et intrigués d’une telle attitude, le considéraient comme un garçon supérieur.

W… m’a communiqué les ébauches de ses plans, et le travail préparatoire de ses inventions, consignés dans de nombreux cahiers scolaires. Ces manuscrits sont remplis de dessins, de calculs, de schémas, de notes et de brouillons d’études, qui représentent autant de projets d’exécution des appareils qu’il a imaginés. Les plus importants de ces appareils sont : d’abord un grand sous-marin, à la construction duquel il applique pour la première fois les turbines et qui différera des autres types connus par nombre de détails nouveaux, des dimensions et une vitesse bien supérieures ; ensuite, un pistolet à acide prussique se chargeant à l’air comprimé et projetant des globules remplis d’acide cyanhydrique, destinés à se pulvériser au contact des corps, à décomposer les tissus et à causer une mort instantanée ; une cuirasse particulièrement efficace, des torpilles offensives et défensives, des projecteurs, des appareils électriques, etc. Lorsqu’on demande à W… dans quel dessein il travaille si ardemment à ces inventions, il répond, avec beaucoup de mystère et de réticences, qu’il est au service d’une société secrète, d’origine hindoue, qui siège à Paris, et dont la devise se résume dans les initiales A. M. D. G., devise connue de l’ordre des Jésuites, mais qui est celle de la Société, sur le compte de laquelle il refuse de donner aucune autre explication. Cette société semble, dans son esprit, dirigée contre l’Angleterre. « Nous sommes, dit-il, menacés par l’Angleterre… » Comme je lui objecte l’existence de l’entente cordiale, il me répond avec hauteur et ironie : « Qui vous dit que nous sommes au service de la France ? » Il a soumis au grand Conseil ses idées et ses plans, qui ont été approuvés par des ingénieurs compétents. Il pense toucher 200 à 300 francs par mois et plusieurs milliers de francs lors de la livraison du sous-marin.

Cette société opère dans le plus grand mystère ; car elle a de nombreux ennemis et, lui-même, W… se méfie des manœuvres hostiles qu’on a plusieurs fois tenté d’opposer à la réalisation de ses projets. Ainsi s’expliquent sa réserve et son silence.

W… convient, dans la conversation, qu’il est particulièrement doué sous le rapport des aptitudes scientifiques et inventives, et prend au sérieux son rôle d’inventeur génial et précoce.

Il était arrivé à faire partager à ses parents, sinon toutes ses espérances, du moins une partie de ses projets et de ses ambitions. Cependant, sa mère nous confesse qu’à certains moments il racontait des choses qui paraissaient impossibles, qu’il ne parlait que par centaines de milliers de francs, qu’il semblait être drôle et qu’il leur donnait [p. 347] l’impression de vivre dans le rêve et de construire, comme on dit, des châteaux en Espagne.

Au milieu de ses préoccupations et de ses travaux, le jeune homme menait une vie rangée et austère, et ne s’est jamais adonné à la boisson.

Il est intéressant d’ajouter que ce sujet, dont les aptitudes imaginatives sont évidentes, a donné une nouvelle preuve de sa constitution mythopathique, lors des premiers interrogatoires judiciaires, relatifs aux mobiles de l’assassinat. A la suite de son acte, dans l’impossibilité de se rendre compte de sa conduite, il en a fourni en partie spontanément,.. en partie sous l’influence de suggestions étrangères, des explications contradictoires et que l’enquête a démontrées fausses. Il est d’ailleurs revenu lui-même sur ses versions primitives et a déclaré que son acte lui paraissait tout à fait incompréhensible. Il a prétendu tout d’abord que sa victime était sa maîtresse et déposé : « Comme je voulais l’entraîner vers la chambre à coucher, elle s’est refusée à y aller, m’a prié de cesser auprès d’elle mes assiduités et m’a dit qu’elle avait pris un autre amant. C’est alors que, furieux, je l’ai frappée dans l’antichambre, sans bien me rendre compte de mon acte. J’étais affolé par la jalousie. » Une autre fois, il a prétendu avoir voulu voler de l’argent ou des objets dans l’appartement où il avait assassiné la domestique.

Or, par toute une série de preuves qu’il serait trop long d’exposer ici, il a été établi que le crime a été commis par un épileptique sous l’influence directe de l’impulsion épileptique, avec inconscience et amnésie. C’est là un exemple instructif de l’intervention, chez un mythomane, d’une fabulation complémentaire, et d’ailleurs fort compromettante pour le sujet, destinée àcombler les lacunes de la mémoirerelatives aux faits de la crise comitiale.

En dehors des délires d’imagination chroniques, dont nous venons de rapporter quelques exemples, la mythomanie délirante peut se manifester à titre de syndrome plus ou moins épisodique, de préférence chez les débiles. Les bouffées délirantes des débilesrevêtent souvent la forme du délire d’imagination. Ces délires sont niais, puérils, absurdes, polymorphes, et simulent parfois de près ceux de la paralysie générale (17). Très pauvres en interprétations, souvent exempts d’hallucinations, ces délires s’expriment en idées de persécution, d’hypocondrie et surtout de grandeur : dans ce dernier cas, les malades émettent souvent des idées absurdes et fantastiques d’invention, de réforme et de rénovation sociale. Chez ces sujets, on observe, portée à son degré extrême, cette sug- gestibilité qui est un des caractères majeurs de la mythomanie.

Nous résumons, dans les lignes suivantes, comme appartenant [p. 348] au délire d’imagination, une observation que Magnan cite comme un exemple typique de délire polymorphe épisodique chez un débile.

OBSERVATION (18). — N…, âgé de quarante-cinq ans. Entre à l’asile à la suite d’un scandale qu’il avait fait sur la voie publique en représentant à sa façon des scènes guerrières.

C’est un enfant naturel ; mais son père, dit-il, devait être un homme d’importance, car il venait le voir en nourrice dans une voiture à deux chevaux. Il apprit l’état de sabotier, puis partit faire son tour de France. Il vécut ainsi, voyageant beaucoup, plutôt vagabond, incapable de se livrer à un travail suivi et de se fixer dans une localité déterminée. Son entourage abusait de la simplicité de son esprit. On lui conseilla un jour d’aller à Lourdes boire de l’eau miraculeuse. Il y va, visite la grotte, et, tout tremblant d’émotion, avale coup sur coup plusieurs gobelets d’eau. Dès le lendemain, l’eau bénite fait son effet : il se sent devenir artiste et se met à composer des poésies. Il recommence à mener sa vie vagabonde d’autrefois. L’idée lui vient de mettre à profit son talent d’artiste. Il donne des représentations dans les cafés et dans les rues. Il imite l’homme des bois et les grimaces des singes. Il excelle par-dessus tout dans la représentation des faits d’armes du temps passé. Il mime les grandes scènes de la Révolution, personnifie Marceau, Desaix, etc. : représente, à lui seul, le passage du pont d’Arcole, etc. Dans une page enrichie de dessins étranges, N… nous a expliqué une partie de son existence et ce fait capital qu’il est devenu artiste après avoir bu de l’eau de Lourdes.

Depuis son entrée dans le service, il a rempli de nombreuses feuilles de papier de ses dessins, de ses poésies ou de ses écrits. Il va prochainement devenir peintre. Par moments, il se dit prophète, etc.

Dans son livre sur « la Folie à Paris », Garnier cite une observation de délire polymorphe des dégénérés, qui, entièrement exempte d’interprétations et d’hallucinations, nous paraît également relever du délire d’imagination (19).

Il s’agit d’un débile de quarante-cinq ans, terrassier, qui avait lancé dans l’hémicycle de la Chambre des députés une « adresse aux représentants «  où il demandait l’autorisation de transformer le territoire français d’après le plan suivant, dont il était l’auteur : « Aplanir les montagnes, combler les rivières, diviser la France par carrés analogues, d’un kilomètre de superficie, établir des voies ferrées droites sur l’axe, d’une extrémité à l’autre du territoire, etc. » Il a lu J.-J. Rousseau. Cela lui a donné de grandes idées. Il ne voit que nivellement. La France ne sera plus qu’un vaste damier, de 581 000 carrés, etc. : « Celui qui dépassera mes idées, dit-il en se frottant les mains, n’est pas né, et sa mère est [p. 349] morte ! » On lui élèvera une statue, où il sera représenté dans la pose de la liberté éclairant le monde.

Nous avons eu nous-même l’occasion d’observer un débile suggestible et imaginatif, qui a présenté plusieurs bouffées d’un délire de grandeur, à thème également politique.

B…, quarante-sept ans. Conduit à l’Infirmerie spéciale en juin 1910, parce qu’il s’est rendu au ministère de l’Intérieur, pour protester contre l’élection du député de sa circonscription qui, dit-il, a usurpé sa place. Déjà interné il y a cinq ans pour des accidents analogues.

Le malade, avec une satisfaction puérile, raconte qu’il vient d’être élu député dans son pays. Il a fait campagne pour sa candidature, prononcé des discours dans des réunions publiques. Il développe avec fierté les différents points du programme électoral qu’il a fait imprimer et afficher et dont il distribue des exemplaires.

Voici un extrait de ce programme :

« ÉLECTEURS CHÉRIS.

« Aussitôt que vous m’aurez fait nommer, je ferai aboutir les projets suivants :

« Les localités trop élevées seront reliées à la plaine par un câble aérien, pour descendre les gens et les marchandises.

« Chaque commune devra installer des jardins et promenades publics pour les rendez-vous des amoureux.

« Aux commerçants gênés, je fournirai ma machine à refouler les créanciers.

« Les indigents voyageront gratuitement dans tous les trains, dans un wagon spécial : pour rendre service à la compagnie, ils descendront à chaque station pour transporter les colis.

« Les routes seront goudronnées et passées au Ripolin, et les ponts seront en bois cintré très dur et capitonnés, etc. »

Cette observation est un exemple instructif de la coexistence, si souvent constatée en clinique, de la crédulité et de la mythomanie délirante. Ce débile déséquilibré, qui conçoit des ambitions disproportionnées avec la faiblesse de ses ressources psychiques, est victime des plaisanteries de ses concitoyens qui, pour se divertir aux dépens de sa naïveté, entretiennent son délire ; mais il est dupe aussi des fables que son activité invente pour la satisfaction de sa vanité puérile. Incapable de discernement et de critique, il accepte aussi facilement les suggestions d’un entourage ironique que les chimères d’une imagination complaisante. Même lorsque l’idée n’est pas apparue spontanément dans son esprit, il la fait sienne’ aussitôt, en dehors de tout contrôle objectif et de tout [p. 350] raisonnement ; et l’imagination créatrice, s’emparant du thème suggéré, le prend à son compte, le développe et l’enrichit.

Parfois, les bouffées de délire imaginatif sont observées chez des sujets non débiles. Elles présentent alors des caractères spéciaux. Le malade s’abandonne plus ou moins volontairement à des sortes de rêveries qui, jusqu’à un certain degré, sont accompagnées de croyance et de passage à l’acte. Bonhœffer (20) a insisté sur ces bouffées imaginatives, qu’il juge « caractéristiques de la dégénérescence mentale ». A côté d’obsessions que le malade s’efforce de repousser, apparaissent des conceptions imaginatives fixeset prévalentes, auxquelles le sujet se complaît. Un malade achète un fusil en vue de chasses imaginaires, il visite et marchande, avec le plus grand sérieux, de riches propriétés qu’il lui est tout à fait impossible d’acheter… Une jeune femme se croit fiancée : elle échange une correspondance avec un fiancé imaginaire, s’écrivant à elle-même des lettres passionnées, etc., etc.

-Il s’agit, dit l’auteur, de représentations très vives, avec impulsion à l’acte particulièrement intense. Ces états psychopathiques évoluentpar accès.

Ces observations de Bonhœffer, ainsi que quelques autres du même auteur, paraissent relatives à des faits intermédiaires entre les obsessions imaginatives proprement dites, conscientes, et les délires avec abolition de la critique. De tels cas ne sont pas exceptionnels chez les jeunes gens doués d’une vive sensibilité et d’une imagination romanesque : mais, au moins d’après notre expérience, le sujet n’est pas dupe du roman auquel il se complaît, et qu’il poursuit platoniquement, durant une période variable et parfois prolongée.

ERRATUM

Dans le mémoire de M. Bornstein (Remarques sur l’apraxie, Encéphale, n° 3, p. 233 et suivantes), au lieu de : ataxie progressive, lire : paralysie générale.

[p. 430]

LES DÉLIRES D’IMAGINATION

par

DUPRÉ et LOGRE

(Suite (21.)

La mythomanie délirante peut encore se manifester, non plus en tant que syndrome isolé, et en quelque sorte essentiel, mais à titre d’appoint imaginatif associéou symptomatique.

Sans paraître au premier plan de la scène morbide, les processus délirants d’ordre imaginatif interviennent fréquemment au cours des psychoses les plus diverses.

L’association de la mythomanie délirante et d’un état psychopathique déterminé peut se manifester de deux manières : ou bien la fabulation entre en jeu pour parfaire et achever le thème délirant : c’est la fabulation complémentaire ; ou bien, l’activité imaginative, dépassant ce rôle de suppléance, intervient assez activement pour conférer au délire un caractère mixte, à la fois hallucinatoire, ou interprétatif, et imaginatif.

Dans les délires d’interprétationles mieux caractérisés, il est rare qu’on ne puisse saisir, au moins épisodiquement, quelques affirmations entièrement dépourvues de fondement objectif. Une malade, que nous avons observée, ayant restitué un objet trouvé, reçut ensuite dans un bar une bourse dorée, qui n’était, en réalité, qu’une prime ; elle en conclut que cette bourse était la récompense de son acte d’honnêteté ; c’était là une interprétation, explication inexacte d’un fait réel. Mais, en même temps, la malade annonçait qu’elle allait recevoir incessamment une somme de 47 millions : on voit ici l’appoint imaginatif se surajouter à l’interprétation morbide.

On sait, par ailleurs, que les interprétants, comme les imaginatifs, ne reculent pas devant un mensonge conscient et volontaire, qu’ils jugent indispensable au triomphe d’une cause légitime. [p. 431]

Le délire de revendication, qui représente la réaction d’un caractère à une idée morbide, plutôt qu’une espèce nosologique particulière, est souvent constitué par un mélange d’interprétations erronées et de conceptions imaginatives : tel est souvent le cas de certains inventeurs.

On voit fréquemment, au cours de l’évolution d’un délire, le malade se présenter tour à tour comme un interprétant et comme un imaginatif. En règle générale, il semble que le processus interprétatif soit plutôt lié à l’expression des idées de persécution, et que le processus imaginatif soit plutôt en rapport avec l’expression des idées de grandeur. La méfiance du persécuté l’incline à croire que la cause de ses misères est en dehors de lui-même, dans la pensée et les intentions d’autrui : de là, cette attitude expectante et observatrice de l’homme qui se tient sur ses gardes et pour qui la plupart des événements apparaissent comme le résultat et l’indice de l’hostilité d’autrui. Le mégalomane, au contraire, voit en lui-même les causes de sa grandeur. Le persécuté déchiffrait, en quelque sorte, son délire dans le monde extérieur ; le mégalomane l’affirme d’emblée comme une vérité et le proclame sans autre besoin de preuve.

Il est remarquable que la plupart des délires imaginatifs purs sont des délires de grandeur, et que les délires d’interprétation les mieux caractérisés, ceux mêmes que Sérieux et Capgras ont cités comme des exemples typiques de la psychose raisonnante, se convertissent souvent en délires imaginatifs dès que le malade exprime des idées de grandeur (22). C’est à ce groupe des délires mixtes de persécution et de grandeur, qui sont aussi des délires mixtes interprétatifs et imaginatifs, que se rattache l’intéressante observation de Gonnet (23).

Enfin, le processus lui-même de l’interprétation est, comme le signale G. Dromard (24), plus ou moins « infiltré » d’imagination. Souvent, en effet, l’interprétation, loin d’être « la conclusion inexacte tirée d’une observation exacte » résulte d’une perception illusoire. Le regard « drôle », les gestes « bizarres » observés par les interprétateurs, les ressemblances qu’ils perçoivent entre des faits et des personnages très différents sont du domaine de l’illusion [p. 432] plus que de la perception vraie. Or, l’induction tirée d’une perception illusoire ne représente-t-elle pas un stade intermédiaire entre les processus interprétatif et imaginatif ? Bien souvent aussi, le lien logique, qui unit dans l’esprit du malade les conclusions-aux prémisses, se réduit à de simples calembours, à des assonances, à des analogies extrêmement vagues. L’enchaînement des idées peut perdre ainsi toute apparence logique et se réduire à un processus d’association uniquement imaginatif.

Enfin, il serait facile d’établir que, dans l’interprétation morbide la mieux caractérisée, l’intuition imaginative intervient beaucoup plus que l’inférence réelle. Le sujet, comme le dit Dromard, n’utilise que « les apparences de la logique formelle » ; il y a chez lui « effort de rationalisation » bien plutôt que raisonnement. Mais une telle démonstration, quel que soit son intérêt psychologique, n’est possible qu’à la condition de donner au mot imagination le sens très général d’activité créatrice; dans cette acception, non seulement tous les processus délirants et toutes les erreurs en général, mais la plupart des raisonnements scientifiques relèvent d’un processus imaginatif (25). De même que, dans la pratique, on oppose d’ordinaire, chez l’homme normal, la perception et le raisonnement à l’imagination, entendue au sens restreint de fantaisie individuelle ; de même, il nous parait légitime, en psychiatrie, de distinguer, pour les opposer entre eux, les délires hallucinatoires, interprétatifs et imaginatifs, en réservant au mot d’imagination le sens, cliniquement très précis, d’activité fabulante et de mythomanie.

De même, en étudiant les rapports des délires imaginatifs et des délires hallucinatoires, nous ne chercherons pas à démontrer que l’hallucination est, en dernière analyse, un phénomène d’ordre imaginatif. Nous nous demanderons seulement dans quelle mesure le malade peut adjoindre, aux troubles qui se présentent sous la forme de la perception, des troubles d’ordre exclusivement imaginatif.

Il est fréquent que les malades décrivent comme des perceptions des événements qui relèvent de la fabulation plus ou moins extemporanée. Nous avons dit déjà que les imaginatifs, en racontant, comme des événements réels et vécus, les épisodes de leur délire, emploient avec prédilection des expressions telles que « j’ai [p. 433] vu », « j’ai entendu. La fabulation peut donc faire croire à l’existence d’hallucinations. C’est ainsi que beaucoup des prétendues hallucinations des paralytiques généraux sont imputables à la fabulation extemporanée. Dans les psychoses incontestablement hallucinatoires, il arrive aussi très souvent, comme y insiste Séglas, que le thème hallucinatoire est considérablement amplifié par le malade lorsqu’il raconte ses hallucinations. Il peut alors remplacer des mots par des phrases, des phrases par des discours tout entiers. Ces harangues hallucinatoires sont toujours très suspectes de fabulation, au moins complémentaire.

Les hallucinationsdites psychiques ne comprennent pas seulement des hallucinations verbales motrices : mais encore, comme l’a établi Séglas (26), des faits qui n’ont de l’hallucination que l’apparence, comme la rêverie à l’état de veille de certains paranoïaques, ou des représentations mentales vives, auxquelles manque le caractère d’extériorité, que Baillarger considérait avec juste raison comme inhérent à l’hallucination sensorielle.

Si la plupart des auteurs sont d’accord pour exclure du cadre des hallucinations les représentations mentales vives et les attribuer à l’imagination créatrice et reproductrice, l’onirisme(27) est généralement considéré comme un état confusionnel et hallucinatoire. Pour Taine, le rêve, phénomène normal, est le prototype de l’hallucination, phénomène pathologique. Nous ferons remarquer cependant que, chez le dormeur, la notion d’extériorité est très spéciale, puisque l’image n’est pas localisée dans le monde extérieur vrai, mais dans un monde tout entier de création subjective, pareil à celui où évoluent les représentations dans la simple rêverie, rattachée par tous les auteurs à un processus imaginatif. Dans les faits, non plus de rêve physiologique, mais d’onirisme, c’est-à-dire dans le rêve pathologique de l’homme en apparence éveillé, la multiplicité et l’importance des hallucinations ont fait considérer les délires oniriques, et notamment les délires alcooliques, comme le type le plus accompli des psychoses hallucinatoires aiguës. Dans ces états oniriques, entre les hallucinations si précises et si intenses du rêve toxique et les représentations mentales vives de la rêverie existent tous les degrés de transition. Ces phénomènes de rêverie, parfois exclusivement imaginative, peuvent alors, à cause des procédés [p. 434] ordinaires d’exposition et de narration du malade, en imposer pour de l’onirisme hallucinatoire.

De même, dans les délires post-oniriquesplus ou moins systématisés, il convient de distinguer soigneusement le souvenirpur et simple d’un épisode hallucinatoire, le souvenir avec fabulation complémentaire, enfin la fabulation post-oniriqueplus ou moins isolée. MM. Klippel et Trenaunay, dans leur étude si intéressante sur les « Délires systématisés de rêve à rêve (28) », ont cité des observations où, comme les auteurs l’ont eux-mêmes noté, le sujet intervient manifestement après coup pour parfaire et arranger les éléments du rêve. Un de leurs malades, prié de lire quelques lignes d’un journal, débite à haute voix un texte imaginaire, annonçant qu’il vient d’être décoré.

*
*    *

Lorsqu’il est symptomatique, le délire d’imagination intervient au cours d’états psychopathiques très variés.

Au cours des obsessions, les malades puisent assez souvent dans leur imagination l’objet de leur anxiété. Telle malade bâtit un roman d’adultère, qu’elle craint ensuite d’avoir réellement vécu : l’intensité de l’angoisse et la vivacité du processus imaginatif s’exagèrent réciproquement.

Nous empruntons à Séglas (29) l’observation d’une obsédée dont l’anxiété se manifeste à l’occasion de fictions et de rêves, auxquels, dans une sorte d’état onirique, la malade finit par ajouter foi : l’obsession Imaginative se transforme ainsi en délire d’imagination.

Mme L…, cinquante et un ans, a eu, depuis l’âge de quatorze ans, des obsessions diverses qui, depuis, n’ont toujours fait que croître en intensité et en fréquence. C’étaient surtout des obsessions de doute multiples, parmi lesquelles figurait, au premier plan, depuis son mariage, la crainte de tromper ou d’avoir trompé son mari, malgré elle…

Depuis une quinzaine d’années, ces obsessions, qui se présentaient jusque-là sous la forme classique, se sont quelque peu modifiées. Souvent, les interrogations que se pose la malade font place à une certitude, par une sorte de confusion entre le souvenir du fait réel qui reste incertain et les associations d’idées qu’il réveille actuellement. L’événement qu’elle redoute se précise ainsi petit à petit et devient si net dans son [p. 435] esprit, qu’elle se le représente comme elle pourrait se représenter une chose qui serait réellement arrivée. Cela est tellement net qu’elle ne doute plus et finit par affirmer : »Je me souviens ! » Quelques jours après la crise, elle juge sainement les choses et se dit : « Suis-je bête (sic)d’avoir eu ces idées ! » Ce qui ne l’empêche pas d’être reprise par d’autres toutes semblables.

Cela a encore duré ainsi un certain temps. Mais, depuis deux ans, les faux souvenirs, à force de répétition, ont fini par acquérir la précision des souvenirs réels et par ne plus être appréciés, à aucun moment, à leur juste valeur. De plus, ils se soutiennent et s’enchaînent les uns aux autres, et se relient également à des rêves hypnagogiques, représentant à la malade tous les faits qu’elle redoute d’avoir accomplis.

Elle rêve ainsi qu’elle se relève la nuit, sans prendre à peine le temps de se vêtir, pour descendre se livrer dans la rue au premier venu. Elle voit son complice, entend la voix des passants, ressent le froid de la nuit sur les épaules, éprouve des sensations génitales suivies au réveil d’un sentiment de fatigue… Ces rêves, qui se renouvellent la nuit, persistent dans la veille. Mme L… en arrive ainsi à se créer rétrospectivement une existence tout imaginaire de véritable prostituée. Elle décrit toutes les scènes érotiques qu’elle aurait accomplies, les revoit dans son imagination, en retrace les principaux détails d’une façon aussi précise que si elles avaient réellement eu lieu. Aussi son doute n’existe-t-il plus à proprement parler. « Car, dit-elle, comment pourrais-je me représenter tout cela, si je ne l’avais pas réellement fait. Je ne rêve pas, allez, je me souviens ! »

Chez les pervertis sexuelset les érotomanes(30) les obsessions ou les idées prévalentes peuvent s’accompagner d’une fabulation très active, avec représentation de scènes érotiques, ou invention d’épisodes romanesques. Les érotomanes sont particulièrement enclins à des rêveries poétiques, à des fictions extravagantes.

L’un de nous, dans l’étude des obsessions musicales (31), a cité une observation, due à Maillard, qui est un exemple démonstratif de délire d’imagination.

Dans le syndrome que l’un de nous a isolé et décrit sous le nom de Cœnesthopathies, le malade constate et décrit sans délire les troubles qu’il ressent; mais parfois les troubles cœnesthopathiques provoquent des réactions délirantes, la plupart du temps d’ordre hypocondriaque. Ces réactions délirantes peuvent être de nature interprétative (32) ou imaginative. Pour exprimer ses tourments, le malade a recours à des locutions imagées, à des comparaisons [p. 436] multiples et pittoresques. Parfois, après avoir plus ou moins longtemps considéré ces descriptions comme entièrement fantaisistes, le malade finit par y ajouter foi, au moins partiellement, et réalise ainsi, comme nous l’avons vu chez quelques malades, l’ébauche d’un délire d’imagination.

Dans les états expansifset dépressifs, l’état affectif s’exprime souvent par un délire d’imagination. Dans les états de dépression, l’activité créatrice est, le plus souvent, inhibée. Toutefois chez certains déprimés auto accusateurs (33), le roman pathologique témoigne d’une grande richesse imaginative et a pu parfois en imposer aux magistrats eux-mêmes. Les autoaccusations de ces malades, le récit de leurs fautes passées ou la description de leurs supplices futurs, sont souvent remarquables par l’abondance et la précision des détails. En somme, le délire mélancolique se présente souvent comme un délire d’imagination, comportant le maximum de croyance et de sincérité de la part du malade, et dans la genèse duquel n’intervient qu’un minimum d’éléments de perception ou de raisonnement.

L’un de nous (34) disait, à propos de la pathogénie du délire mélancolique, que, « tandis que chez l’individu normal c’est la faute qui engendre le remords, chez le mélancolique c’est le remords qui engendre l’idée de la faute ». On voit ici la mise en jeu directe de l’imagination créatrice par le trouble du sentiment.

Dans les états de grande agitation maniaque, la suite des images et l’enchaînement des idées sont trop troublés par l’accélération psychique pour permettre l’édification d’un délire; au contraire, dans les états hypomaniaques, l’excitation psychique est souvent compatible avec la sériation logique des éléments de l’activité intellectuelle. On peut alors, chez certains sujets, observer une forme imaginative de l’hypomanie, dans laquelle l’effervescence des idées se manifeste par le débit de fables et l’invention de romans plus ou moins riches et bien agencés. Il s’agit, dans ce cas, le plus souvent, comme l’ont judicieusement indiqué Deny et Camus (35), de mythomanes, dont les aptitudes constitutionnelles sont mises en jeu par la manie intercurrente.

Chez certains maniaques, la réaction morbide de l’imagination peut revêtir une forme particulière, caractérisée par une régression de la personnalité à un stade antérieur de son évolution et souvent [p. 437] au stade infantile. Ainsi se réalise le tableau clinique du puérilisme. L’un de nous en a publié, avec J. Tarrius (36), une observation typique dans laquelle, au cours de la phase maniaque d’un accès à double forme, une fille de trente ans, offrit, pendant quatre mois, la série concordante des manifestations affectives, intellectuelles, mimiques et verbales du puérilisme. Au cours de ce syndrome, la malade présenta des phénomènes de glossolalie, où l’on retrouve, à l’origine de ce langage improvisé, l’activité créatrice de l’imagination.

En dehors des cas où il est lié à la débilité mentale, avec ou sans infantilisme, le puérilisme. apparaît, au cours des psychoses et des démences, comme un trouble de nature imaginative, en vertu duquel, par une sorte de jeu systématique de l’esprit, le malade adopte le rôle de l’enfant et conforme ses sentiments, ses attitudes, ses actes et son langage à ceux du personnage qu’il représente.

Au cours de certaines excitations ébrieuses(alcool, haschich, opium, etc.), la rêverie toxique suscite des scènes fictives, des para- dis artificiels, qui sont de nature imaginative.

Dans les états si variés et si complexes que l’on désigne sous le nom de confusion mentale, l’onirisme, surtout dans les cas aigus et subaigus, est d’ordre hallucinatoire, et non, à proprement parler, imaginatif. Aussi, est-ce surtout dans les cas de confusion légère, tendant ou non à la chronicité, que la fabulation se donne libre cours. L’éthylique subaigu rêve bien plus qu’il ne fabule. Mais si l’état morbide, d’emblée, ou plus souvent à son déclin, se traduit par le syndrome de Korsakoff, alors, la confusion étant d’ordinaire moins aiguë et moins profonde, l’automatisme peut s’exercer sur le mode de la fabulation et aboutir à un véritable délire d’imagination. L’activité créatrice du sujet reprend, en les enrichissant, les éléments du rêve toxique ou construit de toutes pièces un délire nouveau. Par une dégradation progressive, au rêve hallucinatoire a succédé la rêverie fabulante. Dans des cas assez fréquents, qu’il ne faut pas confondre avec les processus post-oniriques, l’idée délirante imaginative éclot d’emblée. Même lorsque le malade paraît, avec netteté, raconter le souvenir d’un rêve, on peut parfois, par l’étude attentive et continue des accidents, surtout si on les observe dès le début, s’assurer que, ni au moment où le sujet reporte dans le passé la scène fantastique, ni à aucun autre moment, [p. 438] il n’a pu rêverles péripéties de son délire : il les improvise entièrement au cours de l’interrogatoire, parfois au gré de la suggestion étrangère. Tel malade qui s’accuse d’avoir, le matin même, commis un meurtre, n’a donné à ce moment précis aucun signe d’émotion ni présenté aucun trouble hallucinatoire. Il semble bien qu’en pareil cas le récit fantastique, raconté par le malade comme le souvenir d’une scène vécue, jaillisse spontanément d’une fabulation immédiate.

Les autoaccusations (37) des alcooliques, parfois si détaillées et si précises, si vraisemblables même, peuvent être invoquées comme des exemples frappants de mythomanie délirante, d’origine toxique, avec ou sans hallucinations.

Parmi les démences, ce sont surtout les démences avec euphorie et excitation intellectuelle plus ou moins accusée, qui favorisent l’éclosion des délires d’imagination. Dans la démence sénile, qui s’accompagne assez fréquemment d’un léger degré d’euphorie (38), se révèle parfois un état mythopathique, souvent constitutionnel, qui marque, par certains côtés, un retour de l’imagination au psychisme de l’enfance. La trame de la fabulation est, le plus souvent, formée essentiellement par les souvenirs anciens, les mieux conservés. Il s’agit alors de fabulation paramnésique. Le puérilismese manifeste fréquemment comme une modalité de cette fabulation paramnésique. C’est ce syndrome de la fabulation reliée à l’amnésie de fixation, syndrome commun aux états confusionnels et démentiels, qui confère à la Presbyophrénie(39) de Kahlbaum son principal intérêt nosologique et clinique. Mignard a rapporté un cas très intéressant de délire d’imagination chez un dément sénile presbyophrénique. L’auteur conclut en ces termes : « Il semble que son délire, dans ses grandes lignes, n’est basé ni sur des hallucinations, ni sur des interprétations : c’est une sorte de rêve facile, de jeu de l’imagination, où le malade se complaît. »

Dans les lésions organiques du cerveau, ramollissements, tumeurs (40), abcès (41), dans certaines lésions à prédominance médullaire [p. 439] telles que la syringomyélie (42), des troubles de l’imagination peuvent se manifester, notamment sous la forme de délire ecmnésique et de puérilisme.

Nous rapportons ici un cas de délire d’imagination presbyophrénique, chez un dément artérioscléreux.

Y…, soixante-deux ans, homme de lettres et historien, entre à l’asile le 7 avril 1910. Antécédents : grand’mère paternelle : idées de persécution, dans la vieillesse. Oncle mort à soixante-neuf ans dans une maison de santé. Père mort dément sénile. Mère morte jeune, tuberculeuse. Une fille bien portante.

Syphilis à vingt ans. Caractère toujours emporté et violent. Excès éthyliques anciens. Vie de surmenage mondain et de travail intellectuel.

Début. — Les troubles ont apparu à la suite d’un choc moral, il y a environ trois ans. Plusieurs mois de tristesse, d’abattement avec préoccupations hypocondriaques, suivis de quelques mois d’excitation légère. Puis, troubles de la mémoire, égarement dans les rues, désorientation, loquacité, instabilité, insomnie, excitation agressive contre l’entourage, violences. Le malade prétend assister à des batailles.

État actuel. — Maigre, pâle, les cheveux et la barbe tout blancs, d’aspect beaucoup plus vieux que son âge, le visage fatigué, la démarche incertaine, le malade présente les signes physiques de l’athérome artériel généralisé. Affaiblissement musculaire diffus marqué surtout dans les membres inférieurs qui fléchissent et chancellent. Réflexes tendineux exagérés, pas de Romberg ni de Babinski. Pupilles égales, légèrement déformées, un peu lentes dans leur réaction à la lumière. Gérontoxon. Polyurie légère sans sucre ni albumine. Parole par moments un peu tremblante et hésitante, sans accroc ni bredouillement.

Résumé de l’état mental. — Légère excitation, tendance à la satisfaction et à l’euphorie, affabilité bienveillante, troubles marqués de la mémoire de fixation et d’évocation ; fausses reconnaissances. Le malade se croit tantôt à Saint-Pétersbourg, tantôt à la campagne, etc. Idées très vagues et très inconsistantes de persécution, d’hypocondrie et parfois de grandeur.

Le symptôme le plus important du tableau clinique est constitué par une fabulation incessante, très variée, presque toujours relative à des faits de guerre et à des récits de bataille. Dès qu’on l’aborde, le malade vous raconte spontanément, avec l’accent et la mimique d’une conviction sincère, des histoires toujours nouvelles et absolument fantastiques :

« Docteur, je n’ai plus rien à faire en Russie, j’ai vu le ministre, je veux partir par le premier train, mais je manque d’argent pour le voyage. J’ai eu le tort, ce matin, de confier à un banquier du pays, dont j’ai reçu la visite, les 6000 francs que j’avais sur moi, sur la promesse qu’il me servirait 8 p. 100 d’intérêt. Ce banquier n’a pas reparu : je vais le faire [p. 440] poursuivre et je viens, à cet effet, à l’instant même, de voir le commissaire de police. »

Un autre jour, sur cette demande : « Comment avez-vous passé la nuit ? — Mal ; j’ai été attaqué par toute une bande d’Espagnols et j’ai reçu des coups de sabre sur la tête. Mais j’ai tué à coups de revolver deux des assaillants, et les autres se sont enfuis. »

Quelques jours après, interrogé sur ses occupations de la veille : « J’ai été hier dans un nouveau théâtre, dit-il, près de l’Odéon, assister à une pièce obscène, dont les auteurs sont MM. Maury et Doumic. Après la comédie, on a exhibé des fantômes. Je me suis bien intéressé au spectacle. »

Le 20 avril : « Je reviens de Russie, où j’ai assisté hier soir à deux splendides batailles. Des régiments entiers de cosaques venaient s’égorger sur la scène d’un immense théâtre. A ces combats, ont succédé des tableaux vivants et j’ai dû partir pour reprendre le train. »

De la fin d’avril à la fin de juin, des récits sans cesse renouvelés de bataille entre Français et Allemands sont faits par le malade. A chacune de nos visites, M. Y… raconte que, la veille ou le matin même du jour où on l’examine, des milliers de Prussiens, en bataille contre autant de Français, ont empli le parc de l’établissement et les environs du mouvement de leurs tirailleurs et de leurs masses, et du bruit de leur mousqueterie. Quand les Prussiens tirent, cela fait : Pan ! Pan ! — Quand les Français ripostent, cela fait : Pan ! Pan ! Il déclare qu’il a fermé les fenêtres et s’est caché pour éviter d’être blessé. Il se demande pourquoi l’on ne voit pas dans les journaux les comptes rendus des batailles. Il détaille les évolutions des régiments amis et ennemis. Une fois, à la fin d’une bataille perdue par les Français (ils n’étaient que 6000 contre 20000 Prussiens), les vainqueurs ont envahi la maison. Il a été fait prisonnier et conduit à Versailles, où on l’a traité avec beaucoup d’égards. Il est en liberté depuis ce matin et de retour chez lui. Un autre jour : « Dans le combat d’hier, les Prussiens battus se sont repliés et deux d’entre eux se sont cachés dans ma chambre et sous mon lit. » Il demande un plan de Paris pour suivre les opérations de la guerre.

Le 1er juin, dans l’après-midi, craignant l’invasion incessante de la maison par les Prussiens, le malade se barricade chez lui, s’arme d’un tisonnier pour se défendre et on doit le maintenir au lit. Le lendemain, il dit que les Prussiens sont entrés dans la maison et il raconte un entretien très prolongé et très courtois avec le général ennemi auquel il a été présenté. Il nous donne parfois rendez-vous le soir dans sa chambre pour assister à la prochaine bataille.

Nous n’insisterons pas davantage sur plus de cent récits analogues faits par le malade, le plus souvent sur des thèmes de guerre franco-allemande.

Dans l’intervalle des visites et notamment la nuit, le malade se montre calme, indifférent, il se livre automatiquement à la lecture de journaux et de brochures, aux soins de sa toilette, etc., sans manifester d’anxiété, en dehors d’un certain jour que nous avons signalé, et sans présenter la moindre réaction qui puisse faire supposer l’existence d’hallucinations [p. 441] de la vue ou de l’ouïe. Il oublie régulièrement les histoires de la veille et des jours précédents.

Évolution. — Vers le mois de juillet, la fabulation s’appauvrit et se raréfie. L’état général décline. Les idées de grandeur sont plus marquées. Les progrès de la démence s’accentuent de mois en mois et les récits imaginaires spontanés disparaissent. Le malade se montre seulement très suggestible et admet, d’emblée, la réalité des histoires qu’on lui raconte.

Les signes physiques et l’état organique restent les mêmes au milieu du déclin de l’intelligence et de l’activité motrice. Le léger embarras de la parole constaté la première semaine a disparu depuis longtemps. Le malade, tranquille et complètement dément, quitte la maison de santé pour rentrer dans sa famille.

L’un de nous a observé, pendant plusieurs mois, dans son service de l’Hôtel-Dieu annexe, chez un homme de soixante ans, dont l’autopsie a démontré l’artériosclérose cérébrale, un délire d’imagination remarquable par la richesse et le caractère macabre et sanglant des récits, débités avec conviction et prolixité par le malade à son entourage. Il s’agissait de scènes de meurtres et de tortures, qui se passaient dans des souterrains, où des Anglais découpaient leurs victimes, que le malade réussissait parfois à délivrer en coupant leurs liens et en favorisant leur fuite. Ces scènes n’étaient pas d’origine hallucinatoire et se rapportaient à Ides périodes de la journée pendant lesquelles le sujet, qui d’ailleurs dormait bien la nuit, n’avait manifesté ni somnolence ni anxiété.

Dans la Paralysie générale, où le pouvoir de contrôle est réduit au minimum, les processus imaginatifs, libres de tout frein, s’exaltent sans mesure. Il en résulte une fabulation désordonnée, anarchique, colossale.

C’est seulement dans la période prodromique de la maladie que la fabulation peut comporter assez de suite et de tenue pour aboutir à l’élaboration d’un véritable délire imaginatif. La plupart des délires de persécution, d’hypocondrie et surtout de grandeur des paralytiques généraux résultent de la mise en branle de l’imagination. On peut souvent, à volonté, au cours de la conversation, provoquer, orienter et modifier le délire. Ici encore, l’extrême suggestibilité du sujet s’associe à la fabulation active.

Le délire du paralytique général, où fréquemment l’euphorie s’exprime par des idées de grandeur, en dehors de tout phénomène hallucinatoire et interprétatif, nous offre le type le plus accompli des délires d’imagination symptomatiques.

Dans certains délires polymorphes chroniques, avec ou sans[p. 442] évolution démentielle, présentant d’ailleurs d’étroites affinités avec les. délires polymorphes des débiles, on peut rencontrer des délires d’imagination.

A une période avancée de la maladie, quand on ne distingue plus que des lambeaux d’idées délirantes, le diagnostic est parfois délicat entre une fabulation véritable, d’expression contournée et bizarre, et la salade de mots proprement dite. On peut observer, en pareil cas, une période de transition, où l’imagination des idées se dissout peu à peu, et disparaît pour faire place uniquement à l’imagination des mots.

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Il est un syndrome qui entretient avec le délire d’imagination les relations les plus étroites, c’est l’hystérie.

La tendance à la réalisation des images mentales est un trait du tempérament hystérique admis par tous les auteurs. Ribot (43) donne précisément, comme exemple typique d’imagination créatrice, les accidents hystériques, où l’idée, en vertu des éléments moteurs qu’elle renferme, aboutit spontanément à l’objectivation. La suggestibilité de l’hystérique n’est autre chose que cette aptitude à l’objectivation et à la réalisation des images. L’idée première peut être d’origine externe et dériver de l’imitation ou avoir été inspirée par la parole d’autrui : c’est l’hétérosuggestion. Souvent aussi, l’idée première a surgi spontanément dans la conscience du sujet :: c’est l’autosuggestion.

La création imaginative peut être encore volontaire et consciente : elle mérite alors le nom de simulation ; elle peut être inconsciente et involontaire : c’est à cet ordre de faits qu’on réserve, de préférence, le nom d’hystérie ; cette imagination qui s’ignore nous paraît étroitement apparentée au délire d’imagination.

Le processus imaginatif, par lequel se réalisent les représentations mentales des hystériques, s’exerce dans des conditions très particulières, et qui spécifient précisément le terrain hystérique. L’hystérique, en effet, au lieu, comme tant d’autres mythomanes, d’objectiver son roman par la parole en le racontant, le met en scène et le mime ; il en est l’acteur en même temps que le héros. Il fabule avec toute sa personnalité physique et mentale. Les autres mythomanes mentent surtout avec leur esprit, l’hystérique ment surtout avec son corps.

Le malade, consciemment ou non, se compose les attitudes [p. 443] pathologiques objectives, en rapport avec les représentations mentales qui se sont imposées à son esprit. L’un de nous a déjà insisté sur la psychoplasticité(44), qui est un des traits distinctifs de l’hystérie.

La psycho-névrose hystérique, d’ordinaire somatique dans son expression, n’en est pas moins essentiellement psychique dans son déterminisme. Elle réalise des affections pseudo-organiques, qui relèvent moins de la compétence du neurologiste que de celle du psychiatre.

L’hystérie, qui exprime, dans un domaine spécial, le déséquilibre de l’imagination, apparaît comme une variété de mythomanie. Chez l’hystérique, comme chez le mythomane, on observe le mélange intime de la crédulité et du mensonge. Ce rapprochement permet encore de mieux saisir la nature, en apparence singur lière et déconcertante, de l’état mental des hystériques, qui ne paraissent jamais ni tout à fait conscients, ni tout à fait inconscients de la comédie pathologique qu’ils subissent et organisent à la fois. Comme la »mythomanie, l’hystérie est un syndrome riche en réactions interpsychologiques : l’imagination du sujet est particulièrement impressionnée par les réactions singulières ou dramatiques de l’entourage, et l’entourage à son tour apporte à l’hystérique l’inconsciente complicité de son étonnement naïf et de sa sollicitude intempestive. Chez l’hystérique comme chez le mythomane, on retrouve la même suggestibilité, et la même tendance à enrichir le thème suggéré, suivant le tempérament individuel, l’entourage, les circonstances, etc.

Mais si l’hystérie, comme l’a judicieusement soutenu Hartenberg (45), est de nature mythopathique, elle ne doit pas cependant être confondue avec la mythomanie : elle n’en est qu’une forme clinique. La mythomanie ne porte la marque distinctive de l’hystérie, que lorsqu’elle s’applique à la réalisation d’un syndrome.

Pour que l’hystérie existe, il ne suffit donc pas d’une suggestion pathologique, il faut encore la suggestion du pathologique. En effet, la plupart des débiles présentent une suggestibilité manifestement pathologique. Cependant, le débile qui, dans une affaire médico-légale soumise à l’expertise de l’un de nous, a tué sa femme sur la requête impérieuse de celle-ci et a commis ainsi un meurtre par suggestion, n’était pas un hystérique : il a réalisé, par suggestion, [p. 444] l’idée d’un homicide et non la représentation mentale d’un tableau clinique. Dans les épidémies psychopathiques, on ne doit rattacher à l’hystérie que les faits de contagion par imitation d’un syndrome pathologique (épidémies démonopathiques, saltatoires, convulsives, etc.)

L’hystérie, espèce particulière du genre mythomanie, se caractérise par la tendance, plus ou moins inconsciente et involontaire, à la simulation des maladies. L’hystérie est la mythomanie des syndromes. Pour que cette formule s’applique exactement à l’hystérie, il convient de spécifier qu’il s’agit ici de mythomanie plus ou moins inconsciente, et appartenant, par conséquent, à la même famille nosologique que les délires d’imagination. D’autre part, le syndrome est ici réalisé par le malade directement sur lui-même, en vertu de cette psychoplasticité mythopathique, qui caractérise essentiellement l’hystérie, et que l’on pourrait désigner du nom, à la fois bref et clair, de mythoplastie.

Dans sa leçon sur la Pathomimie(46), le professeur Dieulafoy a décrit un ensemble fort intéressant de troubles psychiques qui consiste précisément dans la simulation de phénomènes pathologiques. D’accord avec cet auteur, nous pensons que ces troubles, s’ils relèvent indiscutablement de la mythomanie, sont nettement distincts des manifestations hystériques proprement dites : car la simulation est, en pareil cas, consciente et calculée, et s’exerce, non en vertu de la psychoplasticité du sujet, mais du dehors, à l’aide de moyens extérieurs (traumatismes intentionnels, application de caustiques, etc.) et par la mise en jeu d’un système de simulation plus ou moins ingénieux et prolongé.

De l’hystérie, il convient de rapprocher le vaste chapitre des épidémies mentales et des folies collectives(47), où l’imagination joue un si grand rôle.

Dans son intéressant mémoire, G. Dumas distingue avec raison les épidémies mentales et les folies collectives. Les premières, caractérisées, comme toutes les épidémies, par la fréquence insolite des cas dans un milieu déterminé, relèvent soit de causes individuelles, telles que des ricochets de contagion, soit de causes générales, telles que l’influence pathogène d’un trouble social, etc. [p. 445]

Dans ces épidémies, les cas ne se fusionnent pas dans une synthèse unique : les malades ne collaborent pas à un thème délirant commun. Les folies collectives impliquent, au contraire, une collaboration, où chacun apporte sa part d’idées délirantes tout en s’enrichissant de celles d’autrui. G. Dumas voit dans la folie obsidionale le type de la folie collective.

Cet auteur considère comme très important le rôle de l’imagination dans la propagation des épidémies mentales, et dans la genèse des délires collectifs.

En effet, dans les épidémies psychiques, c’est souvent par imagination que le sujet passif accepte et développe les idées délirantes du sujet actif.

Cette attitude est fréquente chez les débiles et surtout chez les enfants, qui réagissent à la contagion avec les aptitudes mythopathiques de leur âge (48) Lasègue et J. Falret (49) ont insisté sur cette différence entre les délires de l’enfant et ceux de l’adulte, dans la folie à deux. « L’adulte, disent-ils, reflète plus passivement; il est aussi convaincu, aussi affirmatif, mais n’exagère ni ne développe les conceptions délirantes, faute d’un effort d’imagination qui lui coûterait. » L’adulte « s’installe avocat de sa propre cause ; il calcule, combine, discute ». L’enfant « ment quand même » et obstinément.

Lorsque l’enfant est tout jeune, il participe au délire familial, non seulement par imagination, mais par émotion (50).

Lasègue et Falret ont également montré comment la fable racontée par l’enfant peut être adoptée, complétée et enrichie par un entourage crédule et inventif. « Les voisins prennent fait et cause pour l’enfant, imaginant une fable romanesque », de nature à justifier le thème délirant ; et, à son tour, « l’enfant finit par croire à ces inventions de seconde main ».

Un délire d’interprétation du sujet actif peut fort bien, chez le sujet passif, donner naissance à un délire imaginatif. Sérieux et Capgras rapportent, de ce fait intéressant d’interpsychologie morbide, un exemple typique (51). [p. 446]

Une débile persécutée contagionne ses trois enfants qui « lui apportent les fables créées par leur imagination puérile ».

La malade, à la suite d’interprétations nombreuses, se croit persécutée par plusieurs de ses parents.

Voici l’un des récits que les enfants racontent à leur mère, contribuant par leur mythomanie à confirmer et à entretenir le délire interprétatif de la malade.

« En juillet 1897, Marthe raconte qu’elle a vu son oncle dans un terrain inculte ; il tenait deux bouteilles, l’une jaune et l’autre bleue ; il leur a fait signe de venir, en faisant semblant de boire à la bouteille bleue et de trouver la liqueur de son goût. Le lendemain, la grand’mère rentre chez le marchand de vin, offre encore de la liqueur bleue aux enfants ; ils refusent : après plusieurs tentatives, elle les fait boire de force. »

A l’Infirmerie spéciale, les trois enfants répètent les mêmes propos strictement stéréotypés; impossible de leur faire changer un mot de leur déposition. Ils semblent réciter une leçon apprise par cœur.

Ces délires communiqués, d’ordre imaginatif, sont d’ordinaire faciles à guérir par persuasion, de même qu’ils ont été faciles à provoquer par suggestion.

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Pour résumer brièvement ici l’historiquede la mythomanie délirante, au cours de l’évolution de la Psychiatrie, il convient d’établir une distinction entre les faits et les doctrines. Les faits de délire imaginatif ont été connus et décrits par la plupart des psychiatres, notamment dans l’étude des délires de grandeur.

Pinel, Esquirol, Dagonet, J.-P. Falret, etc., parlent des « récits imaginaires », des « histoires fantastiques », des « romans invraisemblables », racontés par certains malades. Mais, attachant, semble-t-il, un sens très général au mot imagination, ils n’ont pas insisté sur ces faits particuliers, qu’ils jugeaient d’ordre banal, tout délire leur paraissant, par définition même, entaché d’imagination. Toutefois, Morel (52) avait tendance à rapporter à l’activité prédominante de l’imagination certains délires de grandeur. « Ces aliénés, dit-il, finissent par s’identifier dans les rôles qu’ils se donnent, et par regarder comme véritables et réelles les conceptions les plus extravagantes de l’esprit de mensonge qui les caractérise. »

Dans le livre de Falret père (53), on trouve cette intéressante remarque :

« Chez certains aliénés à délire partiel, les idées les plus extraordinaires [p. 447] et les plus bizarres surviennent tout à coup, sont acceptées par eux sans contrôle et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d’action, sans autre motif que leur existence même dans la tête de ces aliénés. Il suffit qu’une idée quelconque traverse leur esprit, pour qu’ils s’y attachent immédiatement comme à une vérité, sans se rendre compte de son origine, sans en éprouver d’étonnement et sans chercher à l’entourer de preuves et à lui donner des points d’appui. Qu’il nous suffise de signaler ici l’existence de cette espèce d’aliénés, sur lesquels nous fixerons votre attention, pour vous démontrer la production spontanée, c’est-à-dire, sans cause appréciable, des idées dans la folie. »

Le terme de confabulation, qui semble être apparu d’abord dans les ouvrages de Kahlbaum et de Hecker, avait le mérite de réserver un nom spécial à des troubles auxquels on n’accordait pas, jusqu’alors, une étude particulière. La psychiatrie allemande a produit depuis lors, des travaux nombreux et importants sur la confabulation.

Dans le travail de Sander (54) sur la Paranoïa originaire, on trouve déjà, à côté d’observations de délires interprétatifs, des faits qui paraissent relever du délire imaginatif, notamment un délire de grandeur familial.

Nous citerons les noms de Koppen (55), Redlich (56), Moeli (57), Binswanger (58), de A. Pick (59), de Birnbaum (60), de Kraspelin (61) et surtout de Bonhöffer (62) et de Neisser (63). Ce dernier a proposé, pour désigner des troubles analogues à ceux que nous étudions, le terme de délire de confabulation. [p. 448]

Forel (64) et Delbrùck (65), dans leurs remarquables études sur le mensonge pathologique et sur la pseudologia phantastica, ont publié des observations du plus haut intérêt pour la pathologie de l’imagination. Delbrück commente en termes remarquables ces observations et aboutit à des conclusions conformes aux nôtres.

Learoyd (66), aux États-Unis, a étudié un certain ordre d’activité fabulante à forme de rêverie, sous le nom de continued story.

L’un de nous (67), en 1905, a proposé le nom, devenu classique, de Mythomanie, pour désigner la tendance constitutionnelle à l’altération de la vérité, au mensonge, à la fabulation et à la simulation. Lorsque cette tendance aboutit à des créations fictives, plus ou moins durables et systématiques, auxquelles le sujet attache sa croyance et conforme ses actes, la mythomanie devient délirante et s’identifie alors avec le délire d’imagination.

Plus récemment, Sérieux et Capgras (68), après G. Ballet (69), ont décrit les psychoses des interprétateurs familiaux et filiaux : ils ont, tout en rattachant ces faits au délire d’interprétation, insisté sur la formule imaginative du délire.

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Le délire d’imagination, pas plus que le délire hallucinatoire ou interprétatif, ne peut, à notre avis, constituer une entité clinique. Qu’il s’agisse de délire hallucinatoire, interprétatif ou imaginatif, les troubles observés dans ces différents ordres d’activité intellectuelle ne représentent nullement l’essence même du délire. Si le malade perçoit à faux, raisonne à faux, imagine à faux, c’est en vertu d’une partialitéévidente. C’est dominé par son anxiété, sa méfiance ou son orgueil, c’est sous l’influence du sentiment qui l’aveugle, que le malade perd la notion du réel, au point de devenir, pour son entourage, un étranger, un aliéné. Bref, ce sont les troubles affectifs, qui figurent à l’origine de tous ces délires. Une autre condition, celle- là, il est vrai, toute négative, n’est pas moins indispensable à [p. 449] l’élaboration du délire : c’est la faiblesse relative de l’autocritique, qui ne parvient pas à contenir, au moins dans les limites de l’erreur physiologique, les tendances sentimentales et le parti pris du sujet.

Troubles de la sensibilité interne, méfiance et orgueil, hypertrophie du moi, débilité relative du sens critique : voilà les conditions principales du délire. Tels sont aussi les éléments essentiels de la conception nosologique de la Paranoïa.

L’intervention des processus intellectuels de perception, de raisonnement ou de fabulation a seulement pour effet de permettre au malade de exprimerson délire dans une formule précise, de ne plus l’éprouver seulement à l’état de sentiment vague et confus, mais de le penser sous la forme d’idéeexpliciteet socialement communicable.

Le malade, pour arriver à l’intellectualisation et à la formule précise de son délire, transpose, en quelque sorte, dans le domaine pathologique, les procédés ordinaires de la connaissance chez l’homme normal : perception, qui devient hallucination ; raisonnement, qui devient interprétation morbide ; intuition imaginative, qui devient mythomanie délirante. L’attitude mentale de l’halluciné et de l’interprétant se rapproche davantage des procédés d’observation et de raisonnement de l’adulte et de l’homme civilisé. L’attitude imaginative répond aux tendances essentiellement mythiques, qui sont inhérentes à la mentalité de l’enfant et des peuples primitifs. Ce serait une erreur de croire que, pour l’organisation d’un délire, l’esprit humain ne peut utiliser, en dehors de l’hallucination, d’autres processus intellectuels que l’interprétation : il peut encore avoir recours à l’imagination, entendue précisément au sens restreint où elle s’oppose à l’hallucination et à l’interprétation. Dans la terminologie de la philosophie grecque, le mot παρανοία (déviation de la pensée) désignait aussi bien les troubles de la voia, ou pensée intuitive, que ceux de la διανοία, ou pensée discursive.

Si le mécanisme intellectuel du délire ne crée que la formule et l’expression de l’erreur délirante, il est cependant important d’établir, entre ces différentes formules, une distinction qui réponde aux constatations de la clinique. Car le mode d’expression du délire est déterminé par les tendances constitutionnelles du malade.

Tandis que les délires d’interprétation, produits de l’activité raisonnante, présentent ordinairement les caractères de stabilité, de précision, de limitation, de systématisation et de cohérence, au moins relatives, qui sont propres à l’exercice des facultés logiques ; [p ; 550]  les délires d’imagination sont, au contraire, dans leur formule, le plus souvent variables et polymorphes, peu nettement systématisés ; ils sont, dans leur évolution, moins réguliers et parfois moins tenaces ; ils se développent avec plus de caprice et de fantaisie ; s’organisent en vertu des lois de continuité et de succession qui président à l’élaboration d’un récit, non avec la logique, d’ailleurs illusoire, et l’effort dialectique qui se manifestent dans les délires d’interprétation.

Les réactions médico-légalessont d’ordinaire moins fécondes en tentatives dangereuses, méditées et préparées de longue date, telles qu’on les observe si fréquemment au cours des délires d’interprétation. L’imaginatif est, en général, moins dangereux par ses actes que par ses paroles, moins redoutable par ses violences que par son faux témoignage. En thérapeutique enfin, la suggestibilité habituelle du sujet porte en elle-même, dans une certaine mesure et dans certains cas, son propre remède ; car la persuasion peut tenter, parfois efficacement, de combattre les effets de l’auto et de l’hétérosuggestion (hystérie, épidémies mentales, etc.).

Comparé, dans sa signification nosologique, au délire d’interprétation, le mode d’activité délirante de l’imaginatif semble répondre, en général, à une plus grande infériorité psychique, constitutionnelle ou acquise. Aussi l’observe-t-on de préférence chez les débiles et chez les déments.

Le délire d’imagination, s’il ne peut prétendre à constituer une entité morbide, mais seulement une forme cliniquedes divers délires, n’en présente pas moins, lorsqu’il est isolé, une symptomatologie bien spéciale et des caractères évolutifs(chronicité, persistance, extension, sans évolution fatale vers la démence), qui lui assurent, comme au délire d’interprétation de Sérieux et Capgras, une individualité nosologique légitime.

Tel est l’ensemble des conditions cliniques qu’il nous a paru intéressant d’isoler en séméiologie sous le nom de délire d’imagination. Ce terme, si l’on entend le mot imagination au sens précis d’activité fabulante, nous paraît, aussi bien que celui de confabulation proposé par Neisser, susceptible de désigner les processus de la mythomanie délirante : il offre, de plus, l’avantage important de rattacher les faits cliniques que nous étudions aux troubles de la fonction qui les produit et de présenter la mythomanie délirante, au même titre que la mythomanie physiologique de l’enfant et la mythomanie morbide non délirante de l’adulte, comme un chapitre de la Pathologie générale de l’imagination.

Notes

(1) FARNARIER, La psychose hallucinatoire aiguë. Paris, 19°0.

(2) COTTARD. (Société médico-psychologique,. 28 décembre 1908.)

(3) DUPRÉ et GELMA. (Société de psychiatrie, février 1910.)

(4) CRINON. (Société clinique de médecine mentale, 1909, n° 4.)

(5)Cette observation est extraite d’un rapport médico-légal rédigé par l’un de nous.

(6) G. BALLET. Leçons de clinique médicale, 1897, p. 18 : Les persécuteurs familiaux. Dans l’observation classique du persécuteur familial, qui se prétendait le fils naturel de J. Grévy, on retrouve la plupart des traits caractéristiques du délire d’imagination.

(7) SÉRIEUX et CAPGRAS. Le Délire d’interprétation, p. 161, et l’Encéphale19X0, n° 2 et 4 : les Interprétateurs filiaux. — Roman et vie d’une fausse princesse. (Journal de psychologie, 1910, n° 3.) — Ces auteurs décrivent le délire de fabulation comme une variété du délire d’interprétation.

(8) SÉRIEUX et CAPGRAS. Le Roman d’une fausse princesse.

(9) Voir l’Encéphale, n° 3, 10 mai 1911, p. 209.

(10) G. BALLET et ARNAUD. Délire systématisé de grandeur sans affaiblissement intellectuel notable, chez un vieillard de quatre-vingts ans passés. (Annales médico-psych., mars 1895.)

(11) DUPRÉ et DE CLÉRAMBAULT. Délire d’imagination. (Annales médico-psychologiques, juillet-août 1911.)

(12) SÉRIEUX. Les interprétateurs filiaux, p. 42, loc.cit.

(13) MOREL. Traité des maladies mentales, p. 545.

(14) DELMAS. Société de psychiatrie, mars 1911.

(15) DELARRAS. Délire des inventeurs. (Thèse de Bordeaux, 1903.) — GENIÈS. Les inventeurs. (Thèse de Bordeaux, 1908.)

(16) Observation extraite d’un rapport médico-légal de l’un de nous.

(17) Cf ARNAUD et G. BALLET. Traité de pathologie mentale, p. 488 sqq. — MAGNAN. Leçons cliniques, 1893.

(18) MAGNAN. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1893, p. 185.

(19) P. GARNIER. La Folie à Paris, p. 220. •

(20) BONHOEFFER. Ueber den pathologischen Einfall. Ein Beitrag, zur Symptomatologie der Degenerations Zustände. (Deutsche med. Wochenschrift, 1904, n° 49, Band. II.)

(21) Voir l’Encéphaledes 10 mars et 10 avril 1911.

(22) SÉRIEUX et CAPGRAS. Les Folies raisonnantes, p. 101 et suivantes.

(23). GONNET. Un cas de psychose interprétative et imaginative. (L’Encéphale, 1911.)

(24) G. DROMARD. L’interprétation délirante. (Journ. de psychologie, juillet- août 1910.)

(25) RIBOT. L’imagination créatrice, chapitre de l’Imagination scientifique, p. 198.

(26) SÉGLAS. In G. BALLET, p. 216.

(27) RÉGIS. Note sur les délires d’auto-intoxication et d’infection. (Pr. med., 1898). (Académ. de méd., 7 mai 1901.)

(28) KLIPPEL et TRENAUNAY. Délires systématisés de rêve à rêve. (Revue de psychiatrie, 1900 et 1901.) –

(29) SÉGLAS. L’évolution des obsessions et leur passage au délire. (Congrès des Aliénistes de Grenoble, août 1902.)

(30) PORTEMER. Les érotomanes. (Thèse Paris, 1902.)

(31) DUPRÉ et NATHAN. Le langage musical. Alcan, 1911.

(32) TISSOT. Délire d’interprétation à base cœnestopathique.

(33) DUPRÉ. Les Autoaccusateurs, Grenoble, 1902.

(34) DUPRÉ. Les Autoaccusateurs, Grenoble, 1902.

(35) DENY et CAMUS. Folie maniaque-dépressive, 1907.

(36) DUPRÉ et Jean TARRIUS. Puérilisme chez une maniaque. (L’Encéphale, juin 1911.)

(37) DUPRÉ. Loc. cit. L’autoaccusation cher les alcooliques, notamment p. 79.

(38) MIGNARD. La Joie passive. Alcan, Ig05.

(39) DEVAUX et LOGRE. Amnésie et fabulation. Étude du syndrome « presbyophrénique ». (Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 1911.)

(40) DUPRÉ et DEVAUX. Tumeur cérébrale. (Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 190I).

(41) DUPRÉ. Le puérilisme. (Congrès de Bruxelles, Ig03.)

(42) LHERMITTE et GIUCCIONE. De quelques symptômes et lésions rares dans la syringomyélie. (L’Encéphale, n° 3, 1910.)

(43) RIBOT. L’Imagination créatrice, p. 3.

(44) DUPRÉ. La mythomanie, 1905. [en ligne sur notre site]

(45) HARTENBERG. L’hystérie et les hystériques. Alcan, 1910.

(46) DIEULAFOY. Clinique médicale de l’Hôtel-Dieu, 1909, 6° volume. Histoire d’un pathomime, 3° leçon.

(47) Cf. G. DUMAS. La contagion mentale. épidémies mentales et folies collectives. (Revue philosophique, mars et avril 1911.)

(48) DUPRÉ et FOUQUE. Délire à trois. (Soc. de psychiatrie, 1911.)

(49) LASÈGUE et FALRET. La folie à deux. (Archiv. gén. de méd., septembre 1877.)

(50) DUPRÉ. Délire familial. (Soc. de psychiatrie, IgI0.)

(51) SÉRIEUX et CAPGRAS. Les Folies raisonnantes, p. 208.

(52) MOREL. Traité des maladies mentales(1860), p. 547.

(53) J.-P. FALRET. Maladies mentales(1864), p. 190.

(54) SANDER. Ueber eine specielle Form der primären Verrücktheit. (Archiv. f. Psychiatr., 1868, T. I, p. 387.)

(55) KÖPPEN. Ueber die pathologische Lüge. (Charite Annalen, 23.)

(56) REDLICH. Beitrag zur Kenntniss der Pseudologiaphantastica. (Allg. Zeiztschrift, f. Psychiatr., Bd. LVII, p. 65.)

(57) MOELI. Lüge in Geitesstörung. (Allg. Zeits. f. Psychiatr.Bd., XLVIII.)

(58) BINSWANGER. Allgemeine Psychiatrie. (Lehrbuch der Psychiatrie, bearbeitet v. Cramer, Westphal, Hoche, Wollenberg, p. 16.)

(56) A. PICK. Zur Psychologie der Confabulation. (Neur. Centralblatt, 1905, n° 11.)

(60) BIRNBAUM. Psychosen mit Wahnbildungen und wahnhafte Einbildungen bei Degenerativen. Halle, 1908.

(61) KRÆPELIN. Psychiatrie, 8e edition, 1909, T. I, p. 3o6.

(62) BONHÖFFER. Loc. cit.

(63) NEISSER. (Allg. Zeitschrift f. Psychiatrie, notamment : Bd. LIII, p. 241.)

(64) FOREL. La psychopathologie de Thérèse Humbert. (Chronique médicale, 1er octobre 1903.)

(65)  A. DELBRÜCK. Die pathologische Lüge and die psychisch abnormen Schwindler. (Stuttgart, 1891.)

(66)  LEAROYD. The continued Story. (Americ. Journ. of. psychol., 1895, p. 87.)

(65)  DUPRÉ. La mythomanie. (Bulletin médical, 1905, n° 23, 25, 26.)

(68)  SÉRIEUX et CAPGRAS. Loc. cit.

(69)  G. BALLET. Loc. cit.

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