Sur la fonction du rêve. Par Edouard Claparède. 1916.

CLAPAREDEREVE0001Edouard Claparède. Sur la fonction du rêve. Article parut dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), tome LXXXI, janvier à juin 1916, pp. 298-299.

Edouard Caparède (1873-1940). Médecin, neurologue et psychologue suisse. Spécialiste de ma mémoire et de la psychologie de l’enfant. Ami et élève de Téodore Flournoy, il fonde avec lui les Archives de psychologie, en 1901. Dès 1904 il est nommé directeur du laboratoire de psychologie de la faculté des sciences de Genève, où il occupera la chaire e psychologie jusqu’à sa mort. Quelques publications :
— Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale. 1900. Réédition : Genève, Kundig, 1915.
— L’Association des idées. Paris, Octove Doin, 1903. 1 vol.
— Freud et la psychanalyse. Genève, 1920. 1 vol.
Sur la psychanalyse. Article paru dans la publication « Le Disque vert », (Paris-Bruxelles), deuxième année, troisième série, numéro spécial « Freud », 1924, p. 25-27. [en ligne sur notre site]
— L’Éducation fonctionnelle (1931).

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 298]

SUR LA FONCTION DU RtVE.

Genève, 12 janvier 1915.

Dans l’intéressant article sur la valeur du rêve qu’il a publié dans le dernier numéro de la Revue philosophique, M. Delage écrit : « Cla­parède attribue aux rêves une fonction analogue à celle que Groos attribue au jeu : une fonction de diversion. » Il y a là une légère erreur que je vous demande la permission de rectifier.

Groos n’attribue pas au jeu une fonction de diversion, mais une fonction d’exercice préparatoire. C’est de même une fonction d’exercice que j’avais conférée, entre autres, au rêve, dans mon Esquisse d’une théorie biologique du sommeil (1905). « En somme, disais-je, le rêve constituerait, dans une certaine mesure, au point de vue biologique, une fonction analogue à celle que Groos attribue au jeu ; il aurait pour rôle d’exercer certaines activités (imagination créatrice, etc.) utiles à l’espèce, et qui n’ont pas toujours l’occasion d’être mises en jeu dans la vie individuelle. »

Précédemment déjà M. Flournoy, dans sa communication au Congrès de psychologie de Paris en 1900, avait rapproché les rêveries subliminales des médiums des jeux de l’enfant, et leur avait supposé un rôle analogue (1). Le rêve, comme le jeu, comme l’art aussi, en substituant à la réalité un monde fantaisiste il est vrai, mais plus adéquat à nos désirs, donne libre essor à des tendances que ne satisfont pas les conditions terre à terre de notre existence réelle. Le déploiement de ces tendances a d’ailleurs un double effet : tantôt il produit un soulagement immédiat (catharsis), tantôt il stimule des instincts latents et multiplie ainsi les possibilités d’adaptation à venir.

Cette fonction d’exercice du rêve ne s’applique pas seulement, me semble-t-il, à des facultés générales, comme l’imagination ou le pouvoir de combinaison, mais aussi à des opérations particulières et déterminées, comme telle action que nous devons accomplir. Bien souvent je fais ce que j’appelle des rêves d’anticipation, je vois ou j’exécute en rêve ce que je devrai faire dans la journée suivante ; une visite, une conférence, etc. Sans doute, le rêve ne me fournit pas des éléments d’une réelle valeur pratique, encore qu’il m’apporte parfois (si je rêve par exemple que je compose un article), quelques débris de phrases que je puis utiliser telles quelles. II n’en constitue pas moins une sorte de « répétition générale », une préadaptation aux situations dans lesquelles j’aurai à me trouver.

Il y a quelques mois, j’ai fait un rêve qui a été la cause déterminante d’une action que je tardais à accomplir. Je devais depuis un certain temps répondre à une lettre reçue au début du mois de juillet ; [p. 299] cette réponse n’était pas urgente, aussi l’avais-je remise chaque jour au lendemain, et je ne l’eusse probablement pas encore écrite aujourd’hui, sans l’événement suivant : Une nuit, le 10 septembre, je rêvai que je rencontrais mon correspondant, qui me reprochait en termes assez vifs de ne pas lui avoir accusé réception de sa missive. Au saut du lit, le lendemain matin, j’écrivis la lettre…

Cette théorie ludique du rêve a été reprise et développée ces derniers temps par le Dr Maeder, de Genève, neurologiste à Zurich, et bien connu par ses travaux psychoanalytiques (2). Le rêve aurait pour effet non seulement d’exprimer un désir présent, mais encore de préparer l’avenir.

Władysław Ślewiński (1854-1918) Mujer durmiente con un gato, 1896.

Władysław Ślewiński (1854-1918) Mujer durmiente con un gato, 1896.

M. Delage expose du reste une conception qui se rapproche fort de celle-ci.

J’avais dit encore, dans mon travail de 1905, que le rêve avait aussi pour fonction de renouveler et rafraîchir des souvenirs et des images qui, n’ayant pas l’occasion d’être évoqués dans l’état de veille, risqueraient de s’évanouir pour toujours. M. Delage conteste cette manière de voir (p. 11-12) ; et cependant il déclare lui même « qu’il y a lieu d’attacher une réelle importance aux extraordinaires tableaux que le rêve nous présente après en avoir été chercher les éléments dans les recoins les plus invraisemblables de notre magasin aux clichés-souvenirs. » Et ailleurs, citant ce passage de Maupassant : « C’est peut­ être un regard d’elle que je n’avais point remarqué et qui m’est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux rappels de la mémoire qui nous représentent souvent des choses négligées par notre conscience », il ajoute : « Eh bien oui, c’est cela. »

Nous sommes donc, M. Delage et moi, beaucoup plus d’accords qu’il ne le croit. Et nous nous rencontrons l’un et l’autre avec M, Carl Spitteler (le poète-psychologue suisse dont les événements actuels ont rendu le nom familier au public de langue française), qui a écrit, dans ses Souvenirs d’enfance (3) : « Quel que puisse être l’éclat des paysages dans les rêves de l’adulte, ceux que peint le rêve de l’enfant sont plus délicieux encore, ct plus suaves. Les rêves de mes deux premières années sont ma plus belle collection d’images, mon livre de poésies le plus cher. »

Ces diverses fonctions du rêve (ludique, cathartique, de rafraîchissement des souvenirs) sont cependant subordonnées, à mon avis, à cette fonction plus immédiate qui est d’être le « gardien du sommeil », selon l’expression de Freud. Les personnes qui rêvent ont sans doute remarqué combien les appels du réveille-matin ont de la peine à les « arracher » à un rêve intéressant dans les péripéties duquel elles sont engagées. Le rêve contribue puissamment à nous « distraire » des excitations extérieures, et nous préserve ainsi contre des réveils intempestifs.

Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mon très respectueux dévouement.

Ed. CLAPARÈDE.

 

NOTES

(1) Cf, Comptes-rendus du Congrès de Paris, p. 111, et Arch . de Psychologie, 1, p. 248.

(2) Maeder, Ueber die Funktion des Traumes, et Ueber das Traumproblem, Jahrb, f. psychoanalyl, Forschung , vol. IV et V, 1912 et 1914.

(3) Le Journal de Genève en donne actuellement, en feuilleton, la première traduction française.

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