Les lapsus de la vision. A propos de l’article de M. Victoire Egger. Par Emmanuel Joyau. 1878.

JOYAULAPSUS0001Emmanuel Joyau. Les lapsus de la vision. Article parut dans la « Revue philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), troisième année, VI, juillet-décembre 1878, pp. 435-439.

Premier courrier au rédacteur en chef de la Revue Philosophique, qui discute la thèse d’Egger publié dans la même revue, sur les lapsus de la vision. dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), troisième année, tome VI, juillet à décembre 1878, pp. 286-289. [en ligne sur notre site]

Emmanuel Joyau (1850-1924). Professeur de philosophie, agrégé en 1873, il enseigna d’abord à Auch, puis dans plusieurs villes de France.
Quelques écrits :
— Platonis Protagoras, sive Socratica de natura virtutis doctrina. Paris, 1879, 1 vol. in-8°. Thèse de philosophie;
— Essai sur la liberté morale. Pars, 1888. 1 vol.
— Théorie de la grâce et la liberté morale de l’homme (1889),
— Philosophie en France pendant la Révolution. Paris, Arthur Rousseau, (1893), 1 vol. in-12.
Epicure. Paris, Félix Alcan, 1910. 1 vol. 222

— Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 435]

Les lapsus de la vision.

Monsieur le Directeur,

Dans la Revue philosophique du ler septembre 1878, M. V. Egger appelle l’attention des psychologues sur un phénomène qui n’a pas encore été suffisamment étudié et qu’il nomme ingénieusement lapsus oculorum. Mais l’explication qu’il en apporte est loin de me paraître complète.

Tout d’abord, M. Egger semble attacher beaucoup trop d’importance à ce fait que l’inscription réelle VILLE DE PAU est notablement plus longue que le nom de l’illustre chirurgien VELPEAU, qu’il avait lu primitivement. La connaissance que nous avons de la grandeur des objets d’après les données de la vue n’est pas immédiate, mais dérivée et intimement liée au jugement que nous portons sur la situation des objets perçus une même impression peut être produite sur l’œil par des objets très-inégaux lorsqu’ils sont inégalement distants; de même nous pouvons porter des jugements très-divers sur la grandeur d’un objet perçu, selon que nous le jugeons plus ou moins éloigné, et d’ordinaire nous ne nous rendons pas compte à première vue de la distance exacte qui nous sépare de l’objet.

Mais revenons à la transformation même des mots. La rapidité de notre pensée est telle qu’elle va plus vite que nos yeux mêmes. Il en résulte que la plupart du temps, quand nous lisons, nous ne parcourons pas du regard toutes les lettres tracées devant nous nous en percevons quelques-unes, plus ou moins éloignées, et notre imagination comble les intervalles. Voilà pourquoi nous pouvons souvent lire avec beaucoup de facilité et de vitesse ce qui est écrit en abrégé ou en lettres fort mal tracées. Dans la plupart des systèmes de sténographie un même signe est employé pour les syllabes par, per, por, pur, dar, der, dor, dur, etc. De même, sans avoir recours à la sténographie beaucoup de personnes, obligées de recueillir rapidement un discours, une leçon, se bornent à écrire les consonnes, c’est-à-dire à reproduire le squelette des mots puis elles relèvent leurs notes avec autant d’aisance que si elles ne présentaient pas de lacune. En effet, à l’occasion des caractères que nous percevons, l’association des idées suggère, par analogie, des mots où les mêmes éléments se trouvent réunis. Lorsque nous sommes entièrement attentifs, que nous comprenons bien l’ordre et l’enchaînement des idées qui nous sont proposées, et que notre esprit suit lui-même un cours semblable, l’association nous présente immédiatement le mot qu’il faut lire. -Mais il n’en est pas toujours ainsi. Selon les habitudes, les tendances de notre esprit ou les préoccupations auxquelles nous sommes en proie, l’association nous suggère un autre mot, car le nombre est grand des mots qui présentent entre eux de grandes analogies voilà pourquoi il nous arrive si souvent de mal lire. Toutefois, lorsque nous lisons une phrase suivie, imprimée, manuscrite ou sténographiée, si un mot a d’abord été mai lu, nous ne tardons pas à nous en apercevoir, parce qu’il ne s’accorde pas avec le reste de la phrase. Cette contradiction éveille notre curiosité, nous revenons sur nos pas, nous redoublons d’attention, et, après un nombre plus ou moins long de conjectures, nous parvenons à restituer le véritable texte. Ce secours du contexte, qui nous avertit de notre erreur et nous met sur la voie de la vérité, nous fait défaut lorsque nous lions un mot isolé, une enseigne, une ligne d’une affiche ou d’une inscription aussi l’erreur dans ce cas est-elle beaucoup plus fréquente.

Enfin, pourquoi certaines lettres, et certaines lettres seulement, ont-elles été bien lues par M. Egger ? C’est une théorie bien connue, et développée surtout, si je ne me trompe, par Hamilton et M. Herbert Spencer, que l’objet propre de la perception c’est le différent, ou du moins que rien ne produit autant d’impression sur nos sens que les différences. Voilà pourquoi, dans une inscription en grosses lettres, nous percevons nettement les premières et les dernières lettres qui se détachent vivement sur le fond. C’est pour la même raison que M. Egger a remarqué les lettres LPA ces lettres, en effet, par suite de leur forme, produisent toujours un blanc, écartent la lettre suivante, tandis que les lettres pleines, telle que B, D, E, G, R, 0, remplissent entièrement leur place et produisent une impression uniforme et quelque peu confuse. Tout le monde sait encore que l’impression en caractères gras et larges, où les lettres se détachent clairement du fond et les unes des autres, se lit plus aisément que l’impression en caractères longs et minces.

Tels sont donc les éléments dont disposait M. Egger VLPAU si à cette occasion son esprit a pensé au nom célèbre de M. Velpeau, c’est évidemment en vertu d’une série plus ou moins longue d’associations latentes dont il eût été, sans doute, intéressant pour lui de chercher à remonter le cours.

Nous expliquons exactement de la même manière les lapsus si fréquents de l’ouïe. Les cas sont rares, en effet, où nous percevons clairement tous les mots, toutes les syllabes, où nous comprenons toutes les expressions (techniques, par exemple, ou locales, ou personnelles) qu’emploient nos interlocuteurs la perception ne nous fournit que des données éparses, et c’est l’imagination qui reconstitue le discours complet au moyen de mots analogues suggérés par l’association. Cette restitution n’est pas toujours également heureuse.

Si on lit, si l’on récite devant nous quelque passage d’un orateur, d’un poète que nous savons par cœur, il est certain que notre mémoire, entretenue par ce que nous entendons de ci, de là, nous rappelle précisément à chaque instant le mot qui est prononcé. De même, si la question que l’on traite devant nous nous est familière, si notre attention est soutenue, notre intérêt éveillé, si le cours des idées est le même chez nous que chez celui qui parle, l’association reconstitue le discours comme si nous l’entendions exactement. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi. Dès que notre esprit est occupé d’un autre ordre d’idées ou simplement sollicité par d’autres tendances, des analogies de son, même très-faibles, suscitent dans notre esprit des mots très-différents de celui qu’on vient d’articuler. Sans doute notre erreur dure d’ordinaire fort peu de temps, nous percevons le reste de la phrase qui ne s’accorde plus avec ce que nous avons cru entendre, nous nous apercevons que nous nous sommes trompés, et nous devinons ou du moins nous conjecturons ce qui a dû être dit. Mais cette correction ne s’opère pas toujours de là ces quiproquos, souvent plaisants, quelquefois regrettables, dont nous sommes témoins ou victimes et dont les poètes comiques tirent tant de parti.

Par conséquent, ce serait se tromper qu’attribuer à nos sens de telles erreurs elles contribuent, comme tant d’autres phénomènes, à manifester le rôle considérable que joue l’association des idées dans notre vie intellectuelle si elle nous rend un grand nombre de services, elle nous empêche souvent de découvrir la vérité.

On s’accorde généralement à dire que les suggestions de l’imagination sont d’une intensité plus faible que la perception actuelle il n’en est rien. A chaque instant, notre esprit est détourné de la considération des choses et empêché de percevoir la réalité par des images qui se présentent à lui, qui l’envahissent tout entier et produisent une illusion complète. Nous ne pouvons bien voir, bien entendre qu’à condition de résister à ces tendances de notre esprit, de réagir contre elles et surtout de vérifier par un contrôle attentif l’exactitude des idées suggérées à notre esprit. C’est ce qu’a fait M. Egger, et ainsi il a évité une erreur. Mais nous ne le faisons pas toujours, aussi croyons-nous voir et entendre une foule de choses qui ne se produisent pas réellement, et comme bien peu de gens sont capables d’exercer sur leur esprit une surveillance rigoureuse, ce n’est pas toujours une raison suffisante, parce qu’une personne nous affirme avoir vu ou entendu un phénomène et en avoir été témoin, pour que nous soyons assurés de la vérité de sa déposition.

  1. JOYAU.

 

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