François Béroalde de Verville. Des Songes. Extrait de « Le palais des curieux, auquel sont assemblés plusieurs diversitez pour le plaisir des doctes, & le bien de ceux qui désirent scavoir », (Paris), 1612., pp. 28-37.

François Béroalde de Verville. Des Songes. Extrait de « Le palais des curieux, auquel sont assemblés plusieurs diversitez pour le plaisir des doctes, & le bien de ceux qui désirent scavoir », (Paris), 1612., pp. 28-37.

François Béroalde de Verville (de son vrai nom François Vatable Brouar (1556-1626). Écrivain qui laisse quelques publications dont :
— La Pucelle d’Orléans. 1599.
— Le Moyen de parvenir. 1617.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

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Des Songes.
OBJECT III.

DISCOVRANT souvent à part moy de ce qui nou est ordinaire, sans que nous y prenions exactement garde, je m’advise des songes lesquels rendent le dormir gracieux ou le troublent : Ce sujet est notable, & ne sera point hors de propos de s’y dilater, examinant certains effects qui serõt remarqués plus exquis qu peut estre on ne pense : C’est une espece de merveille que ce qui semble [p. 29] estre sans vie que nostre corps qui est comme mort gisant enveloppé du dormir, ait en loy une intelligence entiere, & souvent plus nette que quand il est vif & vigilant. Si mon intention estoit d’examiner la cause des songes, leur essence, si ainsi se peut nommer, & leur estat, il me faudroit choisir une plus lõgne lice que cette-cy, à fin d’avoir un grand espace : Mais ce n’est pas ce que je pretés, seulement, j’espluche en passant ce que j’y remarque de notable : Souvet en songeant on oid, on parle, on void, on court, on discourt, on entend, on vueille, on dort, on songe, on se trouve en tenebres, on jouyt de plaisirs, on est affligé ; bref on passe par toutes les erreurs ausquelles les vivants se rencontrent. Quand nous viendrons à deduire serieusement ce qui se passe, & que nous aurons souvenance qu’en songeant nous avons veu un bel edifice, je demanderois volontiers de quelles pierres estoit ce bastiment, quel jour l’illuminoit, & avec quels yeux le [p. 30] regardions nous, lesquels r’apportoient à nostre sens commun la mes ne delectation que celle que nous savourons en veillant, & remarquãt ce qui est de beau en nos objects ? Si quelqu’un parle à nous & nous luy respondons, c’est une autre merveil le, & encore plus grande, dautant que cettuy-là parle & nous l’entendons, cecy est fort esmerveillable, & qui donne plus de remarques de l’excellence de nostre esprit, car il faut qu’en ce temps-là nostre esprit soit deux, voire plusieurs : bien qu’il soit impatible, & alors il est comme divisé. En cette continuation de songes souvent actifs & passifs, on passe une riviere, on monte en une chambre, on gravit en un arbre : Il est advenu quelquesfois à certains que veritablement ils se sont levez, & ont faict comme s’ils eussent esté à leur exercice de plein jour, ce qui est rare, mais m’arrestant à ce que nous songeons sans sortir de la place où le sommeil nous a arrestez, je desire rois demander de quelle substance [p. 31] sont ces eaux que nous touchons, quels sont les arbres, dequoy sont les sujets ? voyla ce n’est rien, & il semble estre, que n’a-on dit que tout est de mesme, le monde ne sera qu’un songe ? il est vray, mais avec ce songe il y a une verité qui n’est perceptible qu’aux coeurs de son establissement : Quand on chemine en resuant & le corps est gisant alongé dans le gouffre du dormir, avec quels pieds empruntez des espris vagans fait-on des pas differéts ? & si lors que le songe exerce l’esprit guerrier, le songeãt oit une harquebusade qui luy ouvre la peau, le blessant avec abõdance de douleur : dequoy est cette arquebuse, & dequelle nouvelle metamorphose de plõb est faite la balle qui sans douleur fait douleur à celuy qui pense en avoir receu le coup ? voyla il faut à cecy poser un principe qui soit raison du reste ; Les doctes Cabalistes, & ceux qui ont receu leur sapience & la ractiquent, disent hardiment, qu’és esprits des Prophetes, il y a le passé, le present, & le futur : Et qu’en cette [p. 32] le vertu Moyse a descrit ce qui s’estoit passé depuis la fondation du monde, a jugé son present & predit l’advenir : De mesme je prononceray avec asseurance qu’en nos ames, soit en souvenance, soit en desir, soit en jugement, tout est imprimé, pource qu’estans comme l’idee universelle les figures de tout y sont comprises : Si cela n’esoit comment est-ce que le François qui ne parla jamais Alle mand pourroit en songeant conve nir cet estranger de langue, & l’entedre ? Ayant faict cette position je poursuivray mon entreprise, selon laquelle je juge de la vie future, & bien que ce soit au racourcy, si est ce avec intelligence, & pure demon stration. Et qui voudra dire que la demonstration ne tombe point en ce qui va par dessus le sens, je luy refpondray que cecy est tout sensuel, & que l’ame à l’heure du sõge se vest tellement des sens, que les sens alors sont incorporels, sont purs esprits, & bref sont les sens espurez de len delichie, qui nous faict exister. Il y a [p. 33] cor’un petit endroit de remarque, c’est qu’és songes il n’y a point de temps, enquoy on peut trouver une belle & juste intelligence de l’estat heureux où nous serons sans temps : Pour raisonner de l’espace temporelle des songes il faut cõsiderer que souvent, en peu de temps que l’on dormira, on fera un songe de si grandes circonstãces qu’il n’est pas possible qu’en cent fois autant d’espace d’heures on peust en ce monde faire, autant d’actions, & quelquesfois aussi on songera tel songe de passades fort courtes, & on y sera tout, une nuict, & à l’autre on n’y aura pas esté demie heure. Mais à sçavoir si lors que nous songeons aller si c’est nous qui allons, & si nous oyons parler si c’est nous qui parlons : Quant au cheminer je l’attribuë proprement se tenir à nous, mais le parler que no oyons, je le dis estre à cét autre que nous devenons, lequel lisant en nostre esprit ce qui doit y estre le nous fait entendre : Ie diray volontiers un de mes songes entre quelques uns, [p. 34] pour exemple de cecy. Je cuidois veoir un personnage lequel estoit griesuement affligé de migraine, cettui-cy alloit aux chãps monté sur son cheval, je le rencontray, & apres quelques discours il me conta qu’un sçavant medecin luy avoit doné une recepte pour son mal, alors il me dicta l’ordonnãce que je trouvay bonne & doctement dictee ; l’ayant retenuë & conferee à mon resueil : cettuy-là qui parloit à moy ne sçavoit que c’estoit de la medecine pour ordonner, & n’entendoit pas la difference des poids & mesures, il falloit doncques que lors ce fust mon esprit qui fust pressé sur ce qu’il pouvoit sçavoir. Il y a davantage, c’est que souvent j’ay discouru, & ayãt retenu quelque clause de ce que je cuidois avoir prononcé j’y trouvois ce que je n’avois point encore appris. Il faut par cela qu’il y ait quelque partition sans division, ou quelque chose de semblable qui ne peut estre exprimé. J’ay songé autresfois que j’estois un autre, & je me voyois eu lieu où [p. 35] je considerois ce qu’il m »estoit advis que j’avois esté. Celuy qui sõge qu’il se mire, il se void, à la verité la glace qui luy represente ses lineamets n’est pas fictice, elle est de la mesme nature que cette fantaisie qui nous trace en l’esprit tant de diverses similitudes qui nous exercent continuellement. Le brave Chevalier qui songe qu’il est sur son coursier, armé de toutes pieces dans l’armée à l’oeil de son Roy, a l’esprit alors en plusieurs parties, en son tenant il est luy & si est son cheval, il sera doncques homme & beste, car il se sent agitté par cette feinte beste, il se sét & agitté & fixe, fixe entant qu’il se tient ferme entre les arçons, & mobile estant demené par le cheval, & toutesfois il n’est qu’un, il n’est point beste, il n’est pas aussi l’armee ny les trompettes, & toutesfois tout cela est de luy, tout est en luy. Et puis quand on se trouve hors du jour on sent de nouvelles tenebres : le jour que lon aveu est le jour vivement representant le jour, & la nuict n’est non plus [p. 36] nuict que ce jour estoit jour, & ce pendant l’un & l’autre ont esté, l’un aussi bien que l’autre : Voyla comment l’intelligence humaine, l’intelligence de la beste, & les formes des substances sont en nous en telle capacité, & de telle sorte que comme nous l’avons denoté tout y est, cepedant il est si bié uny & distingué que haque sujet est par fois partagé tout de mesme que si c’estoit une substance reale separee, aussi ce n’est point sans raison que l’homme est appellé petit monde, ayant en soy toutes les natures sensitives, & toutes images en son-esprit, portans efficace : ce qui peut estre prouvé assez exactement par les songes de cõtentement, & plus en celuy d’amour qu’és autres, car si on songe faire bõne chere, au reveil on se trouve vuide, & bien que l’on ayt senty la grace representative de quelque volupté, si n’en tient-on rien au regard de ce que l’amour rapportes, pource que l’esprit qui est tout amour, ayant son object devant soy, il faut que tous les [p. 37] sens joiuissent de son contentement, & de faict les amans le sçavent, lesquels perçoivent la mesme delicatesse figuree en l’accomplissement du desir, ne plus ne moins que s’il estoit vray, & au resueil sont en pareil estat que s’ils revenoient d’avec le saiet aymé qui se fust separé. Le croy que l’on ne peut establir autre raison plus preignãte causant ces effects, que celle que j’en ay proposee : S’il y a quelque bel esprit qui ayt souvent trouué la liesse en songeant, & qui ayt rencontré quelque cause plus galante que ce que je deduis, le le prie, en faveur des delices de l’esprit de les nous communiquer, & je prieray le Démon du songe qu’il ayt tant de bien en songeant, qu’il puisse librement songer, ce pendant que j’iray traverser aux autres obiects de mes plaisirs, suivant lesquels je me souviendray de rendre à tous preuve de bonne volonté.

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