Exemples de travail utile pendant le rêve. Par Pierre Bovet et Henri Jaccard. 1905.

BOVETJACCARD0001Pierre Bovet et Henri Jaccard. Exemples de travail utile pendant le rêve. Article paru dans la revue « Archives de Psychologie », (Genève), tome IV, 1905, pp. 369-371. [Deux observations distinctes pour chacun des auteurs]

Pierre Bovet (1878-1965). Psychologue et pédagogue suisse. Il débute comme professeur de philosophie à l’université de Neuchâtel où il resta une dizaine d’années. A la demande d’Edouard Claparède il part en 1902 pour Genève où il va diriger l’Institut Jean-Jacques Rousseau jusqu’à la fin de sa carrière en 1944. Profondément religieux il se rapprochera des Quakers. Quelques publications :
— L’instinct combatif : psychologie, éducation, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1917. 1 vol. Dans la « Collection d’actualité pédagogique ». — 2e éd. 1928 ; 3e éd. 1961.
— Le parler en langues des premiers chrétiens et ses conditions psychologiques. Extrait des « Annales du musée Guimet – Revue de l’histoire des religions », (Paris), trente-deuxième année, tome soixante-troisième, 1911, pp. 296- 310. [en ligne sur notre site]
— Le génie de Baden-Powell : ce qu’il faut voir dans le scoutisme, ses bases psychologiques, sa valeur éducative, l’instinct combatif et l’idéal de jeunes, Neuchâtel, Genève, Ed. Forum,‎ 1921. 1 vol.
— Le sentiment religieux et la psychologie de l’enfant, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, s. d. [1925], 1 vol. Dans la « Collection d’actualité pédagogique ». — 2e éd. refondue et augmentée de chapitres sur l’éducation religieuse en 1951.

BOVETJACCARD0002Henri Jaccard (1844-1922). Botaniste, à ses heures entomologiste, et enseignant suisse, qui exerça ses talents de pédagogue aussi bien dans le primaire que dans le secondaire. Quelques publications :
Catalogue de la flore valaisane. 1895.
Essai de toponymie romande. 1906.

[p.369]

Exemples de travail utile pendant le rêve.

I.

M. J. G., Neuchâtelois, 20 ans, élève au Gymnase de Neuchâtel, me raconte l’histoire suivante qui lui est arrivée ce printemps :

« Il est d’usage, au Gymnase, d’étudier à domicile certains ouvrages d’auteurs français. L’année passée (1903 – 1904), nous avions à lire (pour le trimestre qui va de Noël à Pâques) : Les Femmes savantes, le Médecin malgré lui, le Misanthrope, de Molière ; Andromaque, Phèdre, de Racine, et le chant 1er de l’Art poétique de Boileau. J’avais lu toutes ces pièces, sauf une : le Misanthrope.

« Le soir précédant l’examen, autant qu’il m’en souvient, je n’étais pas énervé, mais très ennuyé de n’avoir pas accompli mon devoir tout à fait. Il était assez tard quand je me décidais à m’aller coucher. Je m’endormis bientôt, et je ne veux réveiller par jusqu’au lendemain à 6h. 1/2, moment où l’on me réveille. Tout en m’habillant,  je récitais une dizaine de vers (presque inconsciemment, comme on fredonne une chanson qui vous trotte dans la tête). Je ne trouvais pas tout de suite à quoi ils pouvaient se rapporter. Tout à coup je me souvins que pendant la nuit j’avais lu le Misanthrope en rêve ; seuls les dix derniers vers été resté bien précis à ma mémoire, mais cependant j’avais une idée assez générale de la pièce elle-même.

« Vraiment, sans ce rêve, je ne sais quel examen piteux j’aurai subi, car justement notre professeur nous demanda de parler du caractère d’Alceste dans le Misanthrope. Jeudi alors tout ce qu’il me vint à la mémoire. Une semaine plus tard, à mon grand étonnement, je lisais sur la feuille et la note : presque suffisant. »

J’ajoute quelques détails que m’a donné de vive voix. Ce rêve le surprit beaucoup, et elle leur raconta le matin même par un camarade, mais sans chercher à l’expliquer. Une ne songea point, comme d’autres auraient fait sans doute, à une interprétation supra – normale ; il n’y vit ni un exaucement seulement de prière, ni une intervention spirite. M. J. G. rêve très souvent, mais il n’a pas, dans son expérience, d’autres cas de rêves aussi manifestement utiles.

Enfin, il n’a pas le souvenir d’avoir jamais entendu lire et il n’a certainement jamais vu jouer le Misanthrope. Sa mémoire et visuelle : il ne voit l’endroit de la page où se trouvent des vers qu’il a appris. Dans son rêve, il lisait la pièce dans une édition parfaitement bien définie, celle qu’il a sous la main (Molière, œuvres complètes, avec le dessin de Geoffroy et Allouard, t. Ier, Paris,  1872).

L’intérêt que je vois à ce rêve, auquel il ne serait pas difficile de découvrir [p. 370] des parallèles, réside dans l’analogie qu’il présente au point de vue de son origine avec beaucoup de prétendus messages spirites. Son contenu doit être expliqué sans doute par un souvenir inconscient de l’image visuelle des dix derniers vers, qui dans l’édition citée se trouve sur une même page (la pièce se termine sur un verso qui porte dix-huit vers), et par une véritable réflexion à l’état de rêve, dont l’occasion est manifestement, « l’ennui » qui domine au moment où M. J. G. s’endort, et qui aboutit à une reconstitution passable de l’action du Misanthrope. En d’autres termes, ce rêve met en relief le travail utile dont est capable l’esprit pendant le sommeil, en groupement des souvenirs inconscients, sous l’empire d’une émotion.

Neuchâtel, 2 décembre 1904.
Pierre Bovet
Professeur à l’Académie.

James Gillray Nightly Visitors.

James Gillray Nightly Visitors.

II

Article fort intéressant de M. De Varigny sur le Subliminal (le Temps du 30 novembre 1904) m’a rappelé une expérience personnelle rentrant dans les faits qui montrent le rôle joué parfois dans notre Moi inconscient.

Je m’occupe depuis trois ans de recherche sur l’origine des noms de lieux, lieux habités et lieux-dits. Or, en décembre de l’année passée, j’étais fort préoccupé de trouver l’étymologie d’un groupe de noms évidemment de même origine : les Levaux, de maisons et domaines à Vouvry, près du Rhône ; Levaux,  près de Colomboy, même situation ; Lévos, (carte Siegfried) ou les Vauds (carte Dufour), petit hameau dans la vallée de la Vièze sur Monthey ; Levaux, maison commune du Plan-les-Ouattes, Genève (d’après la carte de l’état-major français) ; le Vaud, village vaudois sur un plateau, près Bégnins. — Le Vauds me parut d’abord une fausse orthographe que j’ai écartée a priori. Les Vaux, les vallées, aurait convenu pour le hameau sur Monthey, au fond d’une vallée, mais ne pouvait convenir pour les autres : Vaux  elle est toujours féminin et j’avais le masculin ; en outre, le fait partie du nom, au moins à Vouvry (les Levaux), , et puis la localité genevoise et le village vaudois sont sur des plateaux non dans des vallées. Le problème restait insoluble, et je laissais de côté ce groupe de noms.

Or, une nuit, à quelques jours de là, comme je dormais profondément, ces mots me revint ; et, avec une netteté parfaite, j’entendis, si je puis m’exprimer ainsi, une démonstration de leur origine ; « Levaux n’est pas autre chose que le mot anglais level qui signifie niveau » et je vis l’équation :

level = levaux,

donc levaux = niveau

level = niveau.

« Levaux est tout simplement un mot mal écrit ; il faudrait écrire leveau ».

Je me réveillais à ce moment, sous l’impression très vive de cette démonstration, que je sentais devoir être vrai ; je dis « je sentais », car je ne sais pas l’anglais. Le matin je cours à la librairie, consulter un dictionnaire anglais et je trouve : level, niveau. La solution était bonne, car elle explique tout et s’applique à toutes ces localités, qui sont sur des terrains plans, de niveau. [p. 371]

J’ai alors consulté Littré, où j’ai vu que niveau venait du vieux français libel, du latin libella, diminutif de libra. Mais Littré ne donne pas l’anglais de sorte que ce n’est pas dans le titré que j’aurai puisé ce renseignement conservé en moi depuis une époque inconnue. Évidemment, j’aurais lu, je ne sais quand, une phrase où s’est trouvé ce mot anglais, qui s’est logé dans mon cerveau et celui-ci l’a conservé inconsciemment jusqu’au moment où mon subliminal là évoqué.

Aigle, 4 décembre 1904.
Henri Jaccard,
Professeur au Collège d’Aigle.

 

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