Duncan et le IIIe centenaire de l’affaire des Ursulines de Loudun. Par Daniel Bourchenin. 1933.

BOURCHENIN0002Daniel Bourchenin (1853-1933). Duncan et le IIIe centenaire de l’affaire des Ursulines de Loudun. Extrait du Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme français, (Paris), LXXXe année, cinquième de la 6e série, 1. Janvier-mars, 1932, pp. 310-314.

On connaît principalement de lui : Étude sur les académies protestantes en France au XVIe et au XVIIe siècle. Paris, Grassart, 1882. 1 vol. in-8°,

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article en français. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons reporté les notes originales de bas de page en fin d’article. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 310]

VARIÉTÉS

 Duncan et le IIIe centenaire de l’affaire des Ursulines de Loudun.

C’est en l’année 1632 que débuta la fameuse affaire des Ursulines Loudun, qui devait se terminer en 1634 par le supplice de l’infortuné curé de cette ville. Il nous a paru opportun de souligner, à l’occasion de ce tricentenaire, la part qui revint, dans cette affaire célèbre, à l’un des maîtres les plus en vue de l’Académie de Saumur : Mark Duncan.

Certes Grandier était un personnage fort immoral, semble-t-il, et dont le type rappelle, par certains traits, celui de Raspoutine « le moine scélérat ». Mais ce n’était pas une raison suffisante pour lui attribuer des pouvoirs surnaturels et faire de lui une sorte de magicien satanique.

Or on sait que les protestants étaient nombreux à cette époque dans la région et il est tout naturel que cette fantastique aventure survenue chez le voisin les ait particulièrement intéressés. D’autant plus que, comme le déclare Elie Benoit, « il y eut bien des gens qui prirent pour une affaire de religion la comédie qui fut jouée pendant plusieurs années aux Ursulines de Loudun ». (Tome II, livre X, p. 538).

Mais nul n’était plus qualifié que le savant docteur pour intervenir au débat. On peut dire que dès l’année de l’exécution du prêtre incriminé il prit position publiquement, en faisant imprimer à Paris en 1634 son Discours de la possession des Ursulines de Loudun. Démonstration courageuse qui libérait sa conscience, mais aussi téméraire, car c’était attirer sur soi délibérément les foudres des puissants du jour et risquer les mêmes disgrâces qui avaient couté la vie du soi-disant sujet de Belzébuth ; c’était braver à la fois l’évêque de Poitiers, les Capucins, le Père Joseph, Laubardemont, cette âme damnée de Richelieu, et l’Eminence elle-même, qui ne plaisantait pas en ces matières. On le lui fit bien voir. Il ne dut son salut qu’au fait qu’il était le médecin ordinaire de la catholique maréchale de Brézé, laquelle ne lui ménagea pas sa protection.

Deux autres médecins qui avaient partagé ses scrupules eux aussi furent moins heureux et obligés de quitter le pays : Joubert, de Loudun, et Quillet, de Chinon. D’après le Sorberiana, Quillet défia le Diable de ces religieuses « et le rendit penaut et toute la diablerie fut interdite. M. Laubardemont [p. 311] s’en scandalisa et décréta contre Quillet, qui voyant que toute la mommerie était un jeu que le cardinal de Richelieu faisait jouer pour intimider le roy (Louis XIII), qui naturellement craignoit fort le Diable, jugea qu’il ne faisoit pas bon pour lui à Loudun, ni en France, et s’en alla en Italie. »

Comment ne pas saisir sur le fait le parti-pris des accusateurs et des juges quand on le compare avec Je souci de justice manifesté à la même époque en d’autres circonstances, par exemple lorsque le 17 avril 1927 ce sont. Les Pères religieux du couvent de la Charité, à Poitiers, qui sont poursuivis pour exercice illégal de la Médecine, ou lorsque, le 10 août 1629, on condamne comme charlatan un homme qui vendait simplement du baume sur la place du Marché Vieux ?

Mais pour en revenir au praticien authentique qu’était Duncan, nous avons eu jadis le privilège de découvrir à la Bibliothèque Nationale le rarissime volume cité plus haut et c’est exclusivement de lui que nous désirons parler aujourd’hui. On nous saura peut-être gré d’en esquisser une brève analyse car pour nous, nous l’avons estimé un petit chef-d’œuvre de dialectique rigoureuse et de bon sens huguenot (1).

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***

L’auteur commence par admettre la possibilité, sinon la réalité, de l’existence des démoniaques. Mais encore, affirme-t-il, faudra-t-il toujours prouver que dans tels cas invoqués la possession soit un point indiscutable. L’histoire atteste qu’il y a eu de pseudo-démoniaques. La science diagnostique en effet le cas pathologique appelé mélancholie (nous dirions aujourd’hui hystérie) qui produit des effets d’aspect analogue. Il s’agit, devant les manifestations présentes, de poser la question.

Duncan expose alors et réfute avec une grande précision les raisons de toute sorte, physiologiques ou psychologiques, ou même morales, qui peuvent militer en faveur de la thèse adoptée par les exorcistes.

Les raisons morales seraient les suivantes : I° On met en avant le jugement affirmatif de l’évêque de Poitiers, celui [p. 312] de Laubardemont, le témoignage de certains religieux consultés, enfin celui de quelques médecins.

Mais d’abord il convient d’observer que ces personnages, si considérables soient-ils, ne sont pourtant pas infaillibles. La compétente des uns et des autres ne s’exerce pas d’ailleurs dans les mêmes domaines. Celle des uns sera plutôt cherchée dans les matières purement théologiques. Celle des autres, les hommes de l’art, sera plus indiquée : mais, outre que leurs opinions diffèrent, la majorité d’entre eux, s’ils sont affirmatifs, manifestaient déjà leur croyance au prodiges un an avant qu’on songeât à les ériger en juges.

2° On dit que les religieuses sont filles de qualité, qu’elles- n’ont aucun intérêt à se faire passer pour ensorcelées ; qu’elles n’ont aucun sujet de haine à l’égard de leur confesseur. D’accord. Mais cet argument n’aurait de force que si elles s’imaginaient être positivement déshonorées. Il n’en est rien. Ce n’est pas leur faute, pensent-elles, si le diable les possède. Bien plus – et voici qui est très humain – on parlera d’elles, on ne pourra que les prendre en pitié, on s’ingéniera à leur vouloir du bien. D’autre part, est-ce que Grandier n’a pas des ennemis ardents dans le couvent lui-même ? Précisément ils ont à leur tête le confesseur actuel. Il est aisé de perdre un adversaire en le déconsidérant, encore plus aisé de mener une campagne de manœuvres louches derrière les grilles d’un cloitre. Au surplus, il vient un temps où il y aurait danger à laisser dénoncer l’existence d’un complot, alors que la supercherie s’est prolongée et a fait de l’éclat.

3° Cependant admettons la sincérité chez les Ursulines, par hypothèse. Cette supposition ne prouverait rien. On leur a rabattu les oreilles de démons et d’enfer. Les discours obstinés des confesseur, les jeûnes fréquents, les retraites, les règles de la vie contemplative, tout contribue à leur enflammer l’imagination et à tenir leur sensibilité en éveil. La mélancolie (le tempérament hystérique) fera le reste. Enfin la supérieure exerce sur ses filles une pression incontestable et il cite plusieurs faits à l’appui.

Il passe ensuite à l’examen des raisons qu’il appelle naturelles :I° On dit que les possédées entendent le latin sans l’avoir appris. Alors comment se fait-il qu’elles commettent des fautes grossières, qui provoquent sans cesse l’hilarité et les quolibets des témoins ? Aussi la foule va-t-elle répétant partout que les diables de Loudun n’ont fait leurs classes que jusqu’à la troisième exclusivement. Souvent elles ne comprennent pas du tout et répondent de travers ou bien [p. 313] en français seulement. Leur tâche n’est pourtant pas difficile.

Elles savent par cœur le latin du bréviaire et des livres d’heures. Elles peuvent deviner le sens des questions qu’on leur pose, soit en retrouvant des mots déjà connus, soit en découvrant l’analogie avec le français. En outre on leur rabâche les questions en variant les termes usuels, jusqu’àce qu’elles aient saisi tant bien que mal.

2° Admettons l’hypothèse qu’elles sachent miraculeusement le latin, voire celui de Cicéron… Voilà qui ne prouverait pas grand’chose. En effet, il y a deux autres langues sacrées : le grec et l’hébreu. Les diables les auraient-ils oubliées ? Ils seraient bien inexcusables, car en ce cas ils auraient pu se rafraîchir la mémoire sans difficulté en fréquentant les écoles voisines, soit à Saumur, où fleurit une Académie qui en tient la spécialité, soit à Loudun même, où se trouve un collège excellent. Mais non. Les démons ignorent.

3° Les possédées révèlent des secrets. Imputation grave, qu’on y prenne garde. Car alors pourquoi ne seraient-elles pas des magiciennes au même titre que le seul curé ? Pourquoi ne veut-on voir que ce dernier ? Mais à vrai dire leur prétendue lucidité laisse trop à désirer. L’auteur raconte ici une aventure personnelle. Un jour que l’exorciste demandait à la supérieure de dire le nom du médecin de Saumur qui lui parlait, celle-ci nomma successivement deux de ses confrères, parce que tout en ne les ayant jamais vus elle savait leurs noms, mais elle n’avait jamais entendu parler de Duncan. De là sa bévue.

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Exhibition d’une femme nue lors d’un prêche, figurant sur une gravure satirique représentant Thomas Venner, le quinto monarchiste,
Political and Personal Satires, 1320-–1689, n° 996,

4° Enfin l’argument suprême serait le fait des convulsions elles-mêmes. Ici le physiologiste se donne libre carrière et démontre que les prodiges dont on fait état n’ont rien de surnaturel. Il démasque en passant quelques fraudes manifestes commises en sa présence par l’exorciste et ses complices. Il rapporte quelques sortilèges artificieusement ourdis et qui ont piteusement échoué. Nous regrettons de ne pas devoir aborder ici cette partie du livre, la plus longue et aussi la plus suggestive. Mais il importe de retenir la pensée finale de l’auteur : je doute que l’on rencontre de nos jours un expert qui refuserait de la signer : « En question de fait, si les preuves ne sont pas fort claires, il vaut mieux suspendre son jugement et douter d’une vérité que de se mettre au hasard d’embrasser une fausseté. »

Ainsi s’exprimait Duncan en 1634. Par une singulière coïncidence, un autre de nos anciens docteurs, Claude Pithoys (2), qui devait être professeur de philosophie à l’Académie de Sedan en 1633, tenait quelques années auparavant une [p. 314] conduite analogue dans l’affaire de la possédée de Nancy, Elisabeth de Ranfaing (I621). Son ouvrage sur la Découverte des faux possédés, « très-utile, dit le sous-titre, pour reconnaître et discerner les simulations et feintises et illusions, d’avec les vraies et réelles possessions diaboliques avec une brlefve instruction qu’il ne faut croire aux diables possédants, etc., n’avait pas empêché l’infortuné médecin Pichard d’être brûlé vif. Nous relevons ce fait connexe pout montrer que nos savants réformés, sans se connaître et à dix ans d’intervalle, l’un à l’est, l’autre à l’ouest du royaume, étaient d’accord pour réagir contre l’opinion générale de leur époque, laquelle admettait sans le moindre scrupule les faits dits de sorcellerie.

Quoi qu’il en soit, le hardi plaidoyer de Duncan en faveur d’un innocent ne pouvait que nuire à son auteur. Le grand cardinal et ses servants admettaient mal une telle indépendance d’esprit. Nul doute qu’on ait cherché à faire disparaître l’ouvrage. Sa conclusion était d’ailleurs bien simple et il l’a résumée lui-même dans la thèse suivante : Quoedam ficta, a morbo multa, a daemone nulla, que nous pourrions traduire ainsi : je vois dans l’espèce une certaine dose de supercherie, beaucoup d’accidents physiologiques (nous dirions aujourd’hui de névrose), de possession néant. La Mesnardière (3), un esculape loudunois bien pensant, reçut la commission singulièrement embarrassante de le réfuter. Il s’en acquitta, dit-on, avec toute l’habileté d’un courtisan qui ne recule devant aucun procédé pour satisfaire son Maitre. Aux yeux des hommes d’expérience ce fut une défaite misérable.

On continua d’exorciser longtemps après le supplice de Grandier. Or comme les théurgistes n’avaient plus assez de place dans le couvent pour leurs séances, on jugea expédient de s’emparer du collège protestant. « C’était, observe finement

Elie Benoit, faire payer aux Réformés les frais d’une comédie où ils n’avaient point eu d’autre part que celle de s’y divertir. »

Ils avaient fait davantage. Par la voix autorisée d’un des leurs, ils avaient noblement revendiqué les droits méconnus de la science et de l’humanité, presque toujours solidaires.

Daniel BOURCHENIN.

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 NOTES

(1) On apprendra avec plaisir qu’un écrivain anglais (français de naissance), Mme Marguerite Campbell, prépare en ce moment une biographie complète de Mark Duncan. L’éminent écossais, de qui toute la carrière appartient à la France, attendait et méritait depuis longtemps un tel hommage.

(2) Claude Pithoys [1587-1676] La descovvertvre des favx possedez. Tres-vtile pour recognoistre & discerner les simulations, feintises & illusions; d’auec les vrayes & reêles possessions diaboliques. Avec une briefve instruction qu’il ne faut croire aux diables possédans. Ensembla la Conférence tenuë entre Monsieur l’Evêque de Toul & le R. Père Pythois Minime, touchant la prétenduë possédée de Nancy… A Chaalons, chez Germain Nobily, 1621. 1 vol. viii, 66, 46 p.
Claude Pithois fut franciscain, puis se convertit au protestantisme en 1932. Géographe et professeur de philosophie et de doit à l’académie de Sedan. Ce fut, en quelques sortes, le prédécesseur d Pierre Bayle.

(3) La Mesnardière. Traitté de la mélancholie, sçavoir si elle est la cause des effets que l’on remarque dans les possédées de Loudun : Tiré des Réflexions de M. de La Mesnardière sur le Discours de M. D. Duncan. M. Guyot et G. Laboe, 1635. 1 vol.

 

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