Vaschide Nicolas et Piéron Henri. La croyance à la valeur prophétique du rêve dans l’Orient antique. Partie 2. Extrait de la « Revue de Synthèse Historique », (Paris), octobre 1901, pp. 283-294.

Vaschide Nicolas et Piéron Henri. La croyance à la valeur prophétique du rêve dans l’Orient antique. Partie 2. Extrait de la « Revue de Synthèse Historique », (Paris), octobre 1901, pp. 283-294.

 

Article paru en deux parties, les deux sont en ligne sur notre site.

Nicolas Vaschide (1874-1907). Psychologue d’origine roumaine, élève et proche collaborateur de Alfred Binet. Nous avons retenu parmi plus de dizaines de publications celles sur le sommeil et les rêves :
— Appréciation du temps pendant le sommeil (Résumé des recherches personnelles). in « Intermédiaire des biologistes », (Paris), tome I, 1898, pp. 228 et pp. 419.
— Recherches expérimentales sur les rêves. De la continuité des rêves pendant le sommeil. In « Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’académie des sciences », (Paris), tome cent vingt-neuvième, juillet-décembre 1899, pp. 183-186. [en ligne sur notre site]
— Prophetic Dreams in Greek and Roman Antiquity. Article parut dans la revue anglaise « The Monist », (hiccup), volume XI, january, 1901, pp. 162-194. [en ligne sur notre site]
— Projection du rêve dans la veille. in « Revue de Psychiatrie », (Paris), nouvelle série, 4e série, tome IV,  février 1901, p.38-49.
— La croyance à la valeur prophétique du rêve dans l’Orient antique. Partie 1. Extrait de la « Revue de synthèse historique », (Paris), tome troisième, juillet-août 1901, pp. 151-163.
— De la valeur séméiologique du rêve. In « Revue scientifique », 30 mars et 6 avril 1901.
— Le rêve prophétique dans les croyances et les traditions des peuples sauvages. In « Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), Ve série, tome 2, 1901, pp. 194-205.
— La valeur du rêve prophétique dans la conception biblique. Article parut dans la « Revue des Traditions Populaires », (Paris), 16e année, tome XVI, n°7, juillet 1901, pp.345-360. [en ligne sur notre site]
— Contribution à la séméiologie du rêve. In « Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), année 1901 Volume 2 Numéro 2 pp. 293-300. [en ligne sur notre site]
— Le rêve prophétique dans la croyance et la philosophie des Arabes. Article paru dans le « Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris », (Paris), Ve série, tome 3, 1902, pp. 228-243. [en ligne sur notre site]
— De la valeur prophétique du rêve dans la philosophie et dans les pensées contemporaines. Paris, V. Giard & E. Brière, 1902. 1 vol. in-8°, 40 p.
— (avec Nicolas Vaschide). La Psychologie du Rêve au point de vue médical. Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1902. 1 vol. in-8°, 95 p.
— Le Sommeil et les Rêves. Paris, Ernest Flammarion, 1911. 1 vol. Dans la « Bibliothèque de philosophie scientifique ».
— Les théories du rêve et du sommeil. I. La théorie biologique du sommeil de M. Claparède. Extrait de la Revue de Psychiatrie, 1907, n°4. Paris, Octave Doin, 1907. 1 vol. in-8°, pp. 133-144.
— Valeur symptomatique du rêve au point de vue de l’état mental de la veille chez une circulaire. Paris, 1901.

VASCHIDEPIERON0006Henri Louis Charles Piéron, (1881-1964). Psychologue. De 1923 à 1951, Il fut titulaire de la chaire de physiologie des sensations au Collège France.
Parmi ses très nombreux travaux et publications nous avons retenu :
— L’Évolution de la mémoire, Paris, Flammarion, 1910. Bibliothèque de philosophie scientifique.
— Le Problème physiologique du sommeil. Paris, Masson, 1913.
— Le Cerveau et la pensée, Paris, Alcan, 1923. Nouvelle collection scientifique.
— Éléments de psychologie expérimentale, Paris, Vuibert, 1925.
— Psychologie expérimentale, Paris, A. Colin, 1927.
— La Connaissance sensorielle et les problèmes de la vision, Paris, Hermann, 1936.
— (Avec Georges Heuyer) Le Niveau intellectuel des enfants d’âge scolaire (publication de l’Institut national d’études démographiques, 1950.
— Les Problèmes fondamentaux de la psychophysique dans la science actuelle, Paris, Hermann, 1951.
— Vocabulaire de la psychologie (avec la collaboration de l’Association des travailleurs scientifiques), Paris, Presses universitaires de France, 1951.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 283]

LA
CROYANCE A LA VALEUR PROPHÉTIQUE DU RÊVE
DANS L’ORIENT ANTIQUE
(suite)

IV.

Les historiens grecs fournissent encore quelques données sur la divination par les songes dans les contrées orientales :

Hérodote et Pomponius Méla (1) attribuent aux Nasamons de la cité de Libye, la pratique de l’incubation sur les tombeaux, dony nous avons déjà parlé et à laquelle se rattachait probablement un oracle de Babylone au nom duquel on voulut, mais en vain, empêcher Alexandre d’entrer dans la ville par une certaine porte : il résidait en effet dans une chambre qui devait être la chambre sépulcrale de Bel-Mardoeck (2).

Signalons enfin une description d’Hérodote (3) de la pyramide à étages de Borsippa, où se trouvait une chapelle avec un lit : une prêtresse y passe la nuit et le dieu vient, paraît-il, reposer auprès d’elle, comme à Thèbes la prêtresse considérée comme femme de Jupiter Ammon, comme la prophétesse de Latara en Lycie. La description d’Hérodote est confirmée par plusieurs cylindres. Il est très probable qu’il y avait là un oracle par les songes, la dernière prophétesse parlant au nom d’Apollon. [p. 284]

Ainsi l’invention des temples d’incubation que nous avons attribuée à la Grèce serait le développement encore d’une pratique égyptienne vulgarisée et universalisée à l’exemple de l’incubation sur les tombeaux : au lieu d’une prêtresse dans une chambre mystérieuse, on ,aura un temple public où tout le monde pourra venir consulter la divinité.

Cette invention est résultée de l’application de l’esprit démocratique des Grecs à une coutume égyptienne marquée de l’empreinte de leur esprit aristocratique et de caste qui laissait tout au pouvoir de la religion fermée des prêtres.

On trouve en Perse aussi des traces de la croyance à la valeur des rêves :

C’est ainsi qu’Abou Abdallah Mohammed el Mehdy (4) réveilla un matin par ses cris les courtisans qui l’entouraient, dix jours avant sa mort : « Il leur dit qu’il venait de voir en songe, à la porte du palais, un homme qu’il reconnaîtrait entre cent mille et qui lui avait récité ces vers : « Je me présente à ce palais dont les habitants ont déjà disparu : il s’est produit un événement qui a dispersé ceux qui s’y trouvaient et a rendu leurs demeures désertes. Celui qui était le soutien du peuple, après avoir joui de la prospérité et du pouvoir, s’est dirigé vers le tombeau pavé de longues dalles. Il ne reste de lui qu’un souvenir et un sujet de conversation, et ses femmes se lamentent sur lui pendant, la nuit (5). » On ne sait d’ailleurs si el Mehdy fut victime d’un accident de cheval, et s’il ne mourut pas plutôt empoisonné, ni si ce fut avec du lait ou avec une poire. La précision du rêve est rendue un peu douteuse par une telle imprécision sur la mort elle-même qu’’il semblait prédire.

Nous trouvons dans le Zend Avesta, livre de la religion de Zoroastre, des adorateurs du feu, qui est celle de la Perse, un passage curieux où l’on voit que la mort est conçue à l’image du sommeil : et nous pouvons rapprocher cette conception de celle de tous les peuples sauvages chez qui l’existence du rêve pendant cette espèce de mort qu’est le sommeil est peut-être le plus sérieux facteur de la croyance à l’existence de l’âme, et l’analogie, [p. 285] justement, de la mort elle-même avec le sommeil, à son immortalité.

La Chine aussi nous présentera une conception analogue : pendant le sommeil les âmes vont se visiter entre elles.

Ici donc l’âme est supposée, pendant les nuits qui précèdent la mort, s’exercer au grand voyage qu’elle va faire : « La première nuit, son âme repose dans les bonnes paroles ; la seconde nuit dans les bonnes actions ; la troisième nuit, elle va sur les routes qui s’éloignent. A la fin de la troisième nuit, Frashaostra, mon fils, à l’aube, l’âme du juste se croit portée parmi les plantes et les parfums et il lui semble que des régions du Midi souffle un vent parfumé, le plus doucement parfumé de tous les vents… Et dans cette brise il croit voir s’avancer sa propre religion, sous la forme d’une belle jeune fille… (6) »

Le Mémorial des Saints, du cheikh Férid ed din ‘Attar, qui naquit dans la ville perse de Nichabour, vécut au XIIe siècle (de 513 à 627 de l’hégire) est rempli de rêves dont l’identité est vraiment curieuse. Ils manifestent bien des croyances et des préoccupations religieuses assez naïves. La plupart ne sont pas proprement prophétiques, mais ils comportent des conversations avec des morts ou des avertissements religieux. Aussi durent-ils être réels, ils présentent la traduction dans le langage du rêve, des préoccupations de la veille chez les individus en question. Et, ce que nous trouvons là chez les Musulmans de la Perse, nous le retrouverons de façon presque identique chez les moines de l’Égypte chrétienne, et aussi chez les Arabes (7). Nous n’avons guère avancé depuis les sauvages, que frappait si vivement l’apparition des ancêtres morts pendant leurs rêves.

Tous les personnages qui apparaissent ainsi en rêve témoignent de la miséricorde divine. Cela nous apprend que la tendance des Arabes n’est pas de considérer Dieu comme le terrible, ainsi que le faisaient les Juifs.

« Quelqu’un qui vit en songe Sofian Tsavri lui demanda : « Quelle est ta situation ? — Le Seigneur Très-Haut, m’a fait miséricorde, répondit-il. — Mais quelle est la situation d’Abd Allah [p. 286] Mabarck ? — Deux fois par jour, il se rend à la cour du Seigneur Très Haut (8). »

« Un de ses disciples le vit en songe et lui demanda qu’elle était sa condition : le Seigneur Très-Haut m’a fait miséricorde, répondit-il, et de plus il m’a accordé une place dans le paradis (9). »

Les « Saints » disent aussi pourquoi ils ont gagné le paradis : Ainsi pour Chakik Balkhi, une personne « le vit en songe dans le paradis, volant d’arbre en arbre comme un oiseau, et lui demanda : « Par quelle œuvre as-tu gagné ce degré de béatitude ? — Par l’exercice de l’ascétisme, et la crainte de Dieu. (10) »

Ces raison sont quelquefois amusantes, et il y a une bonhomie toute curieuse de Dieu même qui est mis en scène : « Après sa mort, quelqu’un qui le vit en songe lui demanda : Eh bien, Feth Mancili, comment le Seigneur Très-Haut t’a-t-il traité ? — Il m’a fait miséricorde, répondit-il, et m’a dit : O Feth, j’avais commandé à l’ange chargé d’enregistrer tes péchés de n’en prendre acte quarante ans durant, à cause des larmes que tu versais (11). »

« Mohammed, fils de Narbeth, raconte : Je vis en songe Imâm Ahmed et je l’interrogeai sur son sort. — Le Seigneur Très-Haut, me répondit-il, m’a pardonné. Il a posé sur ma tête la couronne du don des miracles, m’a donné un rang élevé, et m’a dit: Ahmed si je t’ai fait parvenir à un si haut rang, c’est parce que tu n’as pas accordé que le Koran ait été créé (12). »

Un certain Buchr Hafi fut ainsi interrogé en songe par plusieurs personnes :

« Une personne le vit en songe et lui demanda : « O Buchr ! quelle est ta situation ? — Le Seigneur, répondit-il, m’a apostrophé en ces termes : Quand tu étais dans le monde terrestre, tu ne mangeais ni ne buvais, par crainte de nous déplaire. Maintenant, mange et bois, puis il m’a pardonné (13). » A un autre il répondit : « Le Seigneur Très-Haut m’a pardonné et m’a assigné une place dans le paradis (14). » Enfin il déclara à un vénérable, personnage, qui méritait plus de confidences : « Le Seigneur m’a adressé des [p. 287] reproches : — Pourquoi m’a-t-il dit, avais-tu si peur de moi dans ce bas monde ? Ignorais-tu donc ma générosité (15) ? »

Pour Dsou’n Noun Misri, « dans la nuit de sa mort, soixante-dix personnes virent en songe l’envoyé qui disait : « L’ami du Seigneur Très-Haut va arriver, nous venons au-devant de lui. (16) »

« La nuit même où mourut Haçan Basri, un personnage vénérable vit en songe qu’on avait ouvert les portes ou ciel et qu’on criait : — Haçan Basri vient d’arriver chez le seigneur Très-Haut qui est satisfait de lui (17). »

C’est cet Haçan Basri qui ne riait jamais, et qui au moment de rendre l’Ame, sourit en demandant : quel péché ? « Quelqu’un le vit en songe et lui demanda : « O Haçan Basri ! toi qui ne souriais jamais, pourquoi donc en rendant l’âme disais-tu le sourire aux lèvres : quel est ce péché ? quel est ce péché ? » Et Haçan de répondre : « Comme je rendais l’âme, un bruit de voix se fit entendre, et l’on disait : — O Azraël tiens bien son âme, elle a encore un péché ; et moi, dans ma joie, je disais : Quel péché (18) ? »

Un certain Hedjadj déclarait, gisant en songe au milieu des assises de la résurrection à un personnage vénérable, demander ce que tout le monde demanderait (19). Ce ne pouvait être que la vie.

Il y avait parfois, même dans l’au-delà, de légères contestations, comme celles de Bayezid : « Un de ses disciples le vit en songe et lui dit : — O Bayezid, qu’as-tu répondu à Memkir et à Nekir ? — Lorsqu’ils sont venus, je leur ai dit : si je vous réponds que le Seigneur est mon Dieu, certainement vous n’aurez pas obtenu ce que vous voulez. Allez donc, demandez au Seigneur : qu’est Bayezid pour toi ? et qu’il en soit comme il vous répondra. Quand bien même je vous répéterais cent fois qu’il est mon Seigneur, à quoi bon, si lui-même reconnaît pas, pour son serviteur (20). »

C’est à lui que le Seigneur fit un reproche, d’ailleurs quelque peu humoristique ; le Seigneur s’adressa à lui, dit-il, en-songe, à un personnage vénérable et lui dit : Qu’as-tu apporté ici ? — « Mon Dieu, je n’ai rien apporté qui soit digne de ta cour, mais jamais je n’ai associé personne à ta majesté suprême. Alors, je m’entendis [p. 288] interpeller : — O Bayezid, un jour que tu avais bu du lait, tu as eu mal au ventre, et tu as dit : j’ai mal au ventre pour avoir bu du lait. En attribuant ton mal à ce lait, tu nous associais un pouvoir étranger (21). » D’ailleurs, en donnant les raisons de sa miséricorde, le Seigneur n’était pas sans se laisser aller à savourer quelque vengeance hypothétique :

«  On raconte qu’un docteur nommé Yahya Mo’au, qui était Iman dans la ville de Herat, et avait été le maître de cheikh Abd Allah Ansary ayant émigré de ce bas monde, un saint personnage le vit en songe et lui demanda : — Yahya, que t’a dit le Dieu Très­ Haut ? — Et lui de répondre : Le Seigneur rn ‘a dit : Yahya, je t’aurais fait voir de terribles choses ; mais un jour que tu péchais et que tu me louais en présence de mes serviteurs, un de mes fidèles en a ressenti une joie intérieure. Et voilà pourquoi je lui ai accordé sa grâce ; autrement, tu aurais vu ce que nous t’aurions fait (22). »

Une prière avait parfois le même résultat que cette joie d’un fidèle : « On raconte qu’on avait attaché à la potence un jeune homme. La nuit suivante, on le vit en songe se promenant dans le paradis richement vêtu. » Mais, lui demanda-t-on, dans ce monde, tu étais un homme sanguinaire. Comment as-tu atteint un aussi haut degré ? Le’ jeune homme répondit : « Le jour même où on m’attachait à la potence, Habib Adjerni passait. Il m’a regardé du coin de l’œil et il a fait une prière pour moi. Voilà comment j’ai obtenu ce degré de félicité (23). »

Malek Dinar avait des titres plus personnels à être pardonné de ses péchés, comme il le déclare en songe à un personnage vénérable : « Malgré tous mes péchés, j’ai été admis à contempler la face du Seigneur. Il a bien voulu me pardonner, parce que jamais je n’ai fait l’hypocrite vis-à-vis de lui et que je l’ai toujours servi avec sincérité (24). »

Un autre personnage vit en rêve le jour de la résurrection et du jugement et Malek Dinar fut introduit dans le paradis avant Mohammed, qui avait été plus parfait. Il s’en étonna. « C’est, me dit-on, parce que Mohammed Vaci avait deux chemises, et que Malek Dinar [p. 289] n’en possédait qu’une. Mohammed Vaci est resté en arrière pour rendre compte de cette chemise qu’il avait en plus (25). »

Il y avait d’ailleurs même au paradis des différences de traitement, touchant à la punition ou à la récompense. Voici une punition : « Quelques-uns virent en songe Ataba ben Goulam qui avait une partie de la figure toute noire. « Que signifie cela, lui demanda­ t-on ? » Il répondit : « Un jour comme je me rendais chez mon maitre, j’avais jeté un regard sur un enfant imberbe. Le Seigneur Très-Haut a commandé qu’on me conduisit en paradis. En y allant, tandis que je passais au-dessus de l’enfer, un serpent, s’élançant du gouffre, m’a mordu de ce côté de la figure et m’a dit : Si tu avais regardé cet adolescent avec plus d’attention, je t’aurais mordu encore plus fort (26) ».

Nous apprenons par là que l’amour des jeunes gens si cher aux Grecs n’était pas vu de fort bon Œil au paradis de Mahomet. Mais aussi les Houris n’y manquaient pas.  Ce sont elles spécialement qui préparent la récompense : « On raconte qu’un personnage vénérable vit en songe dans le paradis une troupe de Houris qui portaient sur des plateaux des pièces d’or et des perles, en disant : « Un insensé a brisé la tête d’Ibrahim, fils d’Edhem. A notre tour, quand il arrivera au paradis, nous répandrons des pierreries sur cette même tête (27) ».

La Houri est vraiment la récompense des fidèles chastes. Ataba restait toutes les nuits jusqu’à l’aurore à répéter : « Mon Dieu, que tu rue châties ou que tu me pardonnes, j’accepterai de bon cœur ta-décision. » Une nuit, il vit en songe une Houri qui lui dit : « O Ataba ben Goulam ! je suis amoureuse de toi. Prends bien garde de commettre aucun acte d’où il résulte de l’éloignement entre nous deux. — Houri, répondit-il, j’ai répudié le monde par trois fois, parce que je tiens à arriver jusqu’à toi (28) ».

« Une nuit, dit Ahou Suleyman, je m’étais profondément endormi ; je vis en songe une Houri qui s’approcha de moi et me dit : O Abou Suleyman ! Voilà cinq cents ans qu’on me parle pour toi, et c’est comme cela que tu es resté plongé dans le sommeil ! Puis elle me fit un sourire qui illumina le monde entier. — D’où [p. 290] vient, lui dis-je, que ton visage est si beau ? — Une nuit, me répondit-elle, tu as pleuré de crainte devant le Seigneur Très-Haut, et on m’a lavé la figure avec les larmes qui tombaient de tes yeux. Voilà pourquoi je suis belle, car la beauté des Houris est entretenue par les larmes des fidèles (29) ».

Cette dernière idée est encore exprimée dans ce passage d’Ahmed : « Une nuit, je vis en songe une Houri. Houri, lui dis-je, comme tu es belle ! — Ahmed, répondit-elle, une nuit que tu pleurais, je me suis frotté le visage avec des larmes de tes yeux, et voilà pourquoi je suis devenue si belle (30) ».

D’ailleurs, le Seigneur récompensait dès cette vie par la préparation des récompenses futures.

Ibrahim avait lavé la bouche souillée d’un ivrogne couché dans ses vomissements parce qu’elle avait, disait-il, mentionné le nom du Seigneur. L’ivrogne renonça à ses vices. « Cette nuit-là, Ibrahim entendit en songe une voix qui disait : « O Ibrahim, si tu as lavé la bouche d’un homme parce qu’elle avait fait mention de nous, à notre tour, nous avons lavé ton cœur et nous l’avons purifié (31) ».

Ibrahim raconte aussi comment il fut inscrit sur la liste des amis de Dieu : « Une nuit, je vis en songe Djebraïl qui s’avançait, un morceau de papier à la main. — Où vas-tu donc, lui demandai­je ? — Je viens inscrire sur cette feuille le nom du Seigneur Très-Haut. — Y inscriras-tu mon nom ? — Mais tu n’es pas au nombre de ses amis. — Si je ne suis pas au nombre de ses amis, du moins suis-je au nombre des amis de ses amis. Aussitôt une voix se fit entendre : O Djebraïl, inscris au premier rang le nom d’Ibrahim, car quiconque aime nos amis est aussi notre ami (32). »

Le Seigneur était assez partisan d’un amour mystique de lui­même, indépendant des promesses de son paradis. « Une nuit, dit Bayezid, je vis en songe le Seigneur qui me dit : Que désires­tu, Bayezid ? — Ce que tu désires toi-même, O mon Dieu ! — O Bayezid, c’est toi que je désire, de même que toi tu me désires. — Mais, repris-je, quelle est la route qui mène à loi ? — » O Bayezid, quiconque renonce à lui-même arrive à moi (33) ! » Et [p. 291] Ahmed Khizreviych raconte : « Une nuit, je vis en songe le Seigneur Très-Haut qui disait : Tous les hommes demandent le paradis. Bayezid, lui, ne demande que moi-même (34) ».

Dieu agissait toujours « donnant donnant » :

« Cette nuit-là même, dit Dsou’n Noun, j’eus un songe, où l’on me disait : Dsou’n Noun, parce que tu as eu de nobles aspirations et que tu as préféré notre nom à la possession de l’or, nous, à notre tour, te traitant avec honneur, nous t’avons ouvert la porte de la science, de la sincérité et de la direction spirituelle (35) ».

La scène de la Résurrection apparaît souvent en rêve. Nafel ben .

Khaïan dit : « Après la mort d’Abou Hanifeh, une nuit je vis en songe la scène de la Résurrection, je vis aussi l’envoyé qui se tenait au bord du bassin Kaoucer. Un personnage à barbe blanche, la figure toute rayonnante était placée en face de l’envoyé, à la droite et à la gauche duquel était une foule nombreuse. Tout près de l’envoyé, se tenait Abou Hanifeh. Je m’avançai vers lui, le saluai et lui demandai de l’eau. Sur l’ordre de l’envoyé, il me donna de l’eau. Qui sont donc, lui demandai-je, ces deux vieillards qui se trouvent aux côtés de l’envoyé ? — Celui, de droite, c’est Ibrahim, l’autre, Abou Bekr Sidiq (36) ».

L’envoyé, c’est Mahomet, qui demanda un jour à Rabi’a s’il l’aimait. L’autre lui dit qu’on ne pouvait s’en empêcher « et cependant l’amour du Seigneur Très-Haut, ajouta-t-il, remplit tellement mon cœur qu’il n’y reste de place ni pour l’amitié, ni pour l’inimitié envers n’importe quel autre (37) ».

Mais Mahomet ne se contente pas de poser des questions, il donne aussi des conseils ou des ordres :

« Une nuit, Abou Hanifeh vit en songe l’envoyé qui lui dit : O Abou Hanifeh ! Dieu t’a créé pour ressusciter mes traditions en les mettant au jour. Pourquoi restes-tu confiné dans une solitude dont tu ne sors pas ? »

Il vint trouver en songe Buchr Hafi et lui dit : « Sais-tu d’où vient que le Seigneur Très-Haut t’honore et t’a élevé à ce haut degré ? — Je l’ignore. — Eh bien ! continua renvoyé, c’est parce que tu as main tenu en vigueur toutes mes prescriptions, que tu as [p. 292] donné des avis au peuple, que tu t’es montré plein de soumission envers les hommes dignes, de respect, et que tu as aimé mes enfants (38) ».

Ce même Buchr, voyant Ali en rêve, lui demanda un conseil, qui fut tel : « Dans ce bas monde, répondit Ali, la compassion des riches pour les pauvres, en vue des récompenses futures, est une bonne chose ; c’en est une meilleure encore que les pauvres, n’ayant pas recours aux riches et ne mettant leur confiance qu’en Dieu, ne demandent rien à personne (39) ».

Parfois, comme Abd Allah, on assiste à des conversations d’anges descendant du ciel : « Combien de personnes sont venues, cette année à la Ké ‘Abeh ? demanda l’un de ses deux compagnons. — Six cent mille, répondit celui-ci. — Et combien y en a-t-il dont le témoignage a été agréé ? — Pas un seul. — Quoi ! se dit Abd Allah, la peine de tant de personnes a été dépensée en pure perte. — Cependant, poursuivit cet ange, il y a à Damas un ravaudeur qui n’a pas fait en personne le voyage, et dont le pèlerinage a été agréé, et auquel on a accordé la grâce des six cent mille pèlerins qui sont venus (40) ».

Cela indique bien nettement que le Seigneur préfère une vie juste à des manifestations de piété ; cette idée se manifeste encore dans le songe suivant d’un personnage considérable : « Comme je me disposais à partir pour la Ké ‘Abah, j’allai voir Abou Hachirn. Je le trouvai endormi et je m ‘assis. Quand il s ‘éveilla, il me dit : Je viens de voir en songe l’envoyé, sur lui, soit le salut ! Il m’a chargé d’un message pour toi. Dis-lui qu’il ait les plus grands égards pour sa mère ; cela lui vaudra une récompense supérieure à celle d’une visite à la Ké ‘Abeh. — Quant à moi, je renonçai à mon voyage, j’allai retrouver ma mère, et ne m ‘occupai plus que de la soigner (41) ».

Ici le rêve a été proprement principe d’action.

Voici un rêve où Dieu est invoqué pour chasser une vision terrifiante. Ibrahim, s’étant endormi, « vit un dragon s’approcher et le réchauffer en lui lançant du feu par la gueule. Épouvanté de ce spectacle, il s’écria : Mon Dieu, éloigne de moi le dragon ! Et [p. 293] sur-le-champ le dragon frotta sa tête contre terre en signe de respect et s’en amma (42) ».

Le Seigneur console en rêve ceux qui se plaignent, et explique parfois les voies secrètes de sa Providence. Malek Dinar étant malade se disait :« Si j’étais compté pour quelque chose à la cour du Seigneur Très-Haut, je ne serais pas aujourd’hui gisant en proie à la fièvre. M’étant endormi au milieu de ces pensées, j’entendis,

Qu’on me disait en songe : « O Malek, si tu dans la mêlée, on t’aurait renversé et fait prisonnier, on t’aurait fait manger de la viande de porc, et on t’aurait rendu infidèle. Cette fièvre a donc été pour toi un grand bienfait de la part du Seigneur

Très-Haut. Je me réveillai après ce songe et rendis au Seigneur beaucoup d’actions de grâces (43) ».

Les chevaux ont une place dans les rêves comme dans les préoccupations humaines de ces peuples. Un homme, ayant égorgé son cheval mourant, était affligé de cette, perte. Haçau Basri lui donna alors mille pièces d’or pour prix de son cheval. Mais alors le malheureux « vit en songe sa monture qui paissait dans le paradis au milieu d’une plaine, entouré de ses quarante mille poulains gris. Il demanda à qui il était. On lui dit qu’il était à Haçan Habba. Il alla alors au réveil trouver ce dernier pour rompre le marché. L’autre qui avait eu le même rêve l’éconduisit ; mais, la nuit suivante il vit en songe des palais et des jardins au paradis. Il demanda à qui étaient ces biens, et, comme on lui dit qu’ils étaient à celui qui, après avoir acheté un objet, n’hésitait pas à le rendre, sur sa demande, à son propriétaire, dès l’aurore, Haçan alla rompre le marché (44) ».

Le même Haçan Basri était caution d’un certain Chem’oun. Il le vit en rêve se promenant dans le paradis ; et il apprit de lui que Dieu lui avait pardonné ses péchés, et par conséquent qu’il était dégagé de toute responsabilité comme caution et il lui rendit un écrit qu’il avait reçu autrefois de lui. Haçan, en s’éveillant, trouva cet écrit dans sa main (45) ».

Notons encore ce rêve d’un personnage de considération sur le barbare Habib : « Je vis en songe, dit-il, Habib placé à un rang très [p. 294] élevé. Mais, dis-je, voilà bien Habib ! S’il était barbare, me dit une voix, il n’en était pas moins ami des Arabes (46) ».

Chafi’i raconte comment il parvint à sa science : « Une nuit, dit-il, je vis en songe l’envoyé qui me mit dans la bouche de la salive de sa bouche sacrée en me disant : Le Seigneur Très-Haut est avec toi. Dans le même songe, l’émir des fidèles me dona son propre anneau, et c’est à la suite de cela que j’eus part à la science de Mahomet et à celle d’Ali (47) ».

Enfin, voici quelques rêves d’un caractère plus proprement prophétique :

« La nuit où Bayezid quitta ce bas monde, Abou Mouça n’était pas présent. En songe il se vit marcher, portant sur la tête l’arch. Il s’éveilla ensuite et-resta tout étonné. Le lendemain malin, il se leva, et dit : Je vais aller demander à Bayezid l’explication de ce songe. Quand il arriva chez lui, il était mort. Abou Mouça dit : Lorsqu’on enleva le corps de Bayezid, je fis tous mes efforts pour qu’on me cédât un coin du brancard, mais je ne pus y réussir. Alors, me glissant dessous, je le soulevais sur ma tête. J’avais oublié le songe que j’avais eu la nuit précédente. A ce moment, Bayezid me dit de son brancard : «  O Abou Mouça, voilà l’accomplissement de ton songe. Cet arch que tu portais sur la tête, c’est ce brancard où repose notre corps (48) ».

Le rêve suivant est à peu près identique, mais il est plus clair et moins explicite : « Une personne vit en songe Daoud qui volait dans l’espace en disant : Actuellement, me voilà délivré de la prison de ce bas monde ! Le lendemain matin, cette personne se mit en route pour venir raconter ce songe à Daoud, mais elle le trouva mort. (49) ».

Enfin, « un nommé Rebi racontait avant la mort de Chafi’i : « Je vis en songe qu’Adam le Prophète avait rendu le dernier soupir, et que tous les peuples réunis enlevaient sa dépouille mortelle, puis je m’éveillai. Le lendemain matin, ayant consulté un interprète de songes, celui-ci me dit : Il va mourir un homme qui en sait plus long à lui seul que les habitants du monde entier. En effet, quelques jours après, Chafi’i rendait le dernier soupir (50) ».

Notes

(1) Hérodote, IV, 172 ; Pomponius Méla, VIlI, 50.

(2) Strabon, XVI, p. 738 ; Oppert, Études assyriennes, p. 63.
(3) Hérodote, I, 181.

(4) Schefer, Chrestomathie persane. Publications de l’École des langues orientales vivantes, IIe série, Vol. VIlI, in-4°, Leroux, 1885 ; T. II, Notice sur l’Histoire des Barmécides, notes p. 23.

(5) Tabary, T. III, p. 451-544 ;  Massoudy, T. VI, p. 224-260 ; Ibn-el-Cethir, T. V et VI, passim.

(6) Zend-Avesta, trad. Darmesteter, 2e vol. Annales du Musée Guimet, T, XXII, Paris, Leroux, 1892 ; Vishtasp Gastit Yasht, 24, Faugard, in·8°, § 54, 55, 56,

  1. 681.

(7) Ce qui n’est pas étonnant puisque là aussi il s’agit de Musulmans ayant subi l’influence de Mahomet.

(8) Cheikh Férid ed din ‘Attar, Le Mémorial des Saints, trad. sur le manuscrit

ouïgour par Pavel de Courteillc, Paris, Folio, Imp. nat., 1889. Soflan Tsavri, p. 142.

(9) Id., p. 145.

(10) Id.,Chakik Dalkhi, p. 146.

(11) Id., Sentences du Cheikh Feth Mancili, p. 183.

(12) Id., Daoud Taï, p. 16l.

(13) Id., Duchr Hafi, p. 101.

(14). Ibid.

(15) Ibid.

(16) Ibid. Dsou’n Noun Misri, p. 112.

(17 Ibid. Haçan Basri, p. 35.

(18) Ibid. p. 34.

(19) Sentences de Haçan Basrl, p. 23.

(20 Ibid. Oraison éjaculatoire de Bayezidz’ Bestami, p. 135.

(21) Ib., p. 136.

(22) Ib., p. 2.

(23) Ib., Sentences de Habib Adjimi, p. 51.

(24) Ib., Histoire de Malek Dinar, p. 42.

(25) Ibid.

(26) Ib., Sentences d’Ataba ben Goulam, p. 53.

(27) Ib., Vie d’Ibrahim, p. 95.

(28) Ib., Sentences d’Alaba ben Goulam, p. 53.

(29) Id., Sentences d’Abou Suleyman Araï, p. 165.

(30) Id., Sentences du Cheikh Ahrncd Havari. p. 184.

(31) Id., Vic d’Ibrahim, p. 95.

(32) Id., Vie d’Ibrahim, p. 93.

(33) P. 131.

(34) P. 125.

(35) P. 103.

(36) Id., p. 153.

(37) Id., Hamita Muhaâbi, p. 63.

(38) Id., p. 100.

(39) Id., p. 101.

(40) Id., Abd Allah Nubarek, p. 139.

(41) Id., Sentences d’Abou Hachim Mekki, p. 52.

(42) Id., Sentences d’Ibrahim Edhem, p. 81.

(43) Id., Histoire de Malek Dinar, p. 37.

(44) Id., Haçan Basri, p. 27.

(45) Id., p. 29.

(46) Id., Sentences de Habib ‘Adjemi, p. 51.

(47) Id., p. 154.

(48) Id., p. 135.

(49) Id., Harits Mubaâbi, p. 163.

(50) Id., Imam Chafi’i, p. 157.

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