Une plante magique : la mandragore. Par Henri Leclerc. 1918.

Mandragores mâle et femelle. Manuscrit Dioscurides. Neapolitanus, Biblioteca Nazionale di Napoli, début du VIIe siècle.

Mandragores mâle et femelle. Manuscrit Dioscurides. Neapolitanus, Biblioteca Nazionale di Napoli, début du VIIe siècle.

Henri Leclerc. Une plante magique : la mandragore. Article paru dans « Paris médical – La semaine du clinicien », (Paris), XXVIII, Partie Paramédicale, 1918, pp. I-IV.

Henri Leclerc (1870-1955). Médecin spécialiste et historien de la phytothérapie.
Parmi sa volumineuse bibliographie (dans laquelle ne figure pas le texte reproduit ici) nous avons retenu :
— La chélidoine, Revue de phytothérapie, 1953.
— Précis de phytothérapie : essais de thérapeutique par les plantes françaises, 2e éd., rev. et augm. Paris, Masson, 1927.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes de bas de page en fin d’article. – Les images monochromes sont celles de l’article original. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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UNE PLANTE MAGIQUE : LA MANDAGORE

par le Dr Henri LECLERC
Médecin aide-majore 1ère classe.

C’est à la forme bizarre de sa racine que la mandragore doit d’avoir occupé, parmi les plantes auxquelles nos ancêtres attribuaient des vertus magiques, une place privilégiée : volumineuse et charnue, bifurquée, le plus souvent, à sa partie inférieure, de façon à représenter deux jambes rudimentaires, sculptée quelquefois de saillies figurant une ébauche de bras, les boucles d’une chevelure, voire un visage grimaçant, il n’est pas étonnant que les vieux simplistes y aient trouvé la personnification de l’homunculus si cher aux occultistes (1). Dans l’Hortus sanitatis et dans l’Arbolayre, imprimés à la fin du XVe siècle, on peut admirer de mandragore, l’une mâle, l’autre femelle, représentant, la première un homme barbu qui ce carre, les mains derrière le dos, la seconde une femme à l’opulente chevelure dont les membres supérieurs seront ramenés et croisés en avant en un geste de parfaite modestie. Il est curieux de rapprocher [p. I, colonne 2]

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de ses images naïves de photographies de date récente : dans l’une, publié par M. Westscott (2) on voit une racine de mandragore rappelant par sa forme un personnage chevelu dont les deux se rejoignent sur le ventre comme celle de la mandragore femelle de l’Hortus sanitatis. Dans l’autre, du A. J. M’Garvey, [p. II, colonne 1] c’est un homme en marche et portant un enfant entre ses bras, sa tête et d’une forme irrégulière, la face un peu aplatie : mais les yeux, le nez et la bouche sont distinctement marquées ; les épaules sont régulièrement formées, les bras qui entourent l’enfant se terminent par des mains avec cinq doigts ; les pieds sont également réguliers, mais sans apparence d’orteils ; la physionomie de l’enfant est plus nettement indiquée que celle de l’homme qui le porte (3). Ce sont là, d’ailleurs, de véritables raretés botaniques et nous savons que les racines de mandragore dont la physionomie humaine étonnait [p. II, colonne 2] dans les crédules ancêtres avaient été très à l’abonnement façonnées par d’ingénieux charlatans, suivant une méthode dont Matthiole et J. Grévin nous en révéler la technique : « ses racines que ces trompeurs vendent qui sont faictes à mode de corps de la personne et lesquels ils maintiennent être singulières pour faire avoir d’enfants aux femmes stériles sont artificielles et son faictent de racines de roseaux, de coleuvrée et de plusieurs autres semblables.

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Car ils entaillent et engravent ès dictes racines encore verdes des formes tant d’homme que de femme et ès lieux où il faut qu’il y ait du poil, ils y fichent et plantent des grains d’orge de millet. Puis les ayant enterrées, ils couvrent ces racines de sable et les laissent jusqu’à ce que l’orge ou le millet est prit racine. Plus ils déterrent les dictes racines et couppent avec un trenche plume bien trenchant et bien pointu les racines que ces graines ont jetées et les accoustrent et couppes de sorte qu’elles sont faictes à mode de cheveux et de barbe et représentent toute autre sorte de poil qui vient sur le corps. Je peux dire cecy sur le seur : car il m’advint, estant à Rome, qu’un de ses trompeurs et vagabons ayant la vérolle de tomba entre les mains pour le guérir, lequel me déclara cette manière de faire les mandragores avec mille autres tromperies dont il avoit attrapé grand quantité d’argent et me montra plusieurs mandedegloires artificielle jurant bien à certes qui veut vendroit les moindres vingt-cinq et quelquefois trente escus (4). » J. Grévin dénonce également le procédé « à celle fin d’avertir un chacun de la grande imposture d’aucuns et de la trop facile croyance des [p. III, colonne 1] autres (5) ». Mais cette croyance devait tenir bon, basée sur une tradition vieille comme le monde, sur un anthropomorphisme que les anciens avaient eu vite fait de compléter, prêtant à la mandragore les facultés d’un être vivant. Il ne doutait pas que, né de la semence que certains pendus, elle ne poussât, lorsqu’on cherchait à l’arracher, des cris déchirants : de passage de Shakespeare font allusion à cette légende : dans Roméo et Juliette, il ne parle de la mandragore dont les gémissements sont-elles calées entendre les hommes deviennent fous :

And shricks like mandrakes torn out the earth,
That living mortals, hearing them, run mad…

et, dans Henri VI, il fait exprimer à Suffolk le vœu que ses malédictions deviennent aussi meurtrières que le prix de la mandragore :

Would curses kill as doth the mandrake’s goan.

l’appelant était, en outre, doué de la faculté de se mouvoir : l’historien Flavius Josèphe décrit une racine appelée baaras qui croissait dans une vallée, au nord de Machœrus, et dans laquelle on s’accorde à reconnaître la mandragore : bien que les lueurs fulgurantes signalassent [p. III, colonne 2] sa présence, rien n’était plus difficile que de la saisir, car elle fuyait dans tous les sens et ne restait tranquille que lorsqu’on avait eu le soin de l’arroser d’urine de femmes ou de sang menstruel. Encore celui qui y avait touché était-il voué à une mort certaine. Pour tourner la difficulté, on avait d’autres ressources que d’y atteler un chien, lequel, en cherchant à s’échapper, opérer la périlleuse avulsion et mourait à la place de celui qui devait faire la cueillette (6). On pouvait alors manier sans crainte la terrible plante ; cependant, pour ne pas être obsédé de ces clameurs, il était prudent de se boucher les oreilles avec de la poix. Un autre procédé consistait, suivant le conseil de Théophraste (7), a tracé avec une épée un triple cercle autour de la mandragore, puis à l’arracher en se tournant vers l’Orient, tandis qu’un compère dansait « en parlant du jeu d’amour ». Mais tant de labeur n’était pas payer trop cher un remède qu’il suffisait de toucher pour triompher de tous les « esprits malfaisants qui s’emparent des vivants et les tuent, si on ne leur porte un prompt secours. » (F. Josèph).

C’est surtout chez les Arabes et au Moyen Âge que furent exaltés ses vertus surnaturelles et mystérieuses. Voici ce que dit de la mandragore (siradj-el-Kotrob) El-Teminy, [p. IV, colonne 1] cité par Ibn El-Beïthar : « Hermès prétend que c’est l’herbe de Salomon fils de David qui avait sous le chaton de son anneau et dont il se servait pour opérer des merveilles et se faire obéir des génies par la volonté de Dieu. On dit aussi qu’elle servit au roi Alexandre Dhoul Karnein dans son voyage de l’Orient à l’Occident : c’est une plante bénie entre toutes, utile contre toutes les maladies qui affligent l’homme par la fête des génies, des démons et de Satan. La racine souterraine de cette plante a la forme d’une idole de vous haver que des pieds et des mains et tous les organes de l’homme. »

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Au Moyen Âge, l’usage que font de la mandragore les nécromanciens pour composer des philtres, la propriété qu’on lui attribue de favoriser les mauvais penchants à cause de sa forme humaine, objectif tout indiqué pour les assauts démoniaques, jettent bien sur elle un certain discrédit : « cette plante, dit sainte Hildegarde, par sa similitude avec l’homme, est, plus que tout autre, exposée aux embûches et aux suggestions du diable : aussi, par elle, l’homme est-il entraîné vers ses penchants, bons ou mauvais, comme il le fut jadis par les idoles. » Cela n’empêche pas la célèbre abbesse bénédictine de faire servir la mandragore un traitement assez compliqué des émois de la chair : « lorsqu’un homme, par suite de sortilèges ou de l’ardeur de son corps, est en proie à l’incontinence, qu’il prenne l’espèce femelle de cette herbe et qu’il la porte trois jours et trois nuits attachée entre la poitrine et l’ombilic : qu’ensuite il divise le fruit en deux et qui en attache chaque moitié à un de ces flans, trois jours et trois nuits ; qui pulvérise enfin la main gauche de l’idole, qu’il ajoute à la poudre un peu de camphre, qu’il Lagrange et il sera guéri. » Même procédé pour la femme, avec cette différence qu’elle devait prendre une espèce de mâle et se servir [p. IV, colonne 2] de la main droite (8). Le plus souvent, on faisait de la mandragore (mandagloire, main de gloire ou maglore), une sorte de fée qu’il suffisait le cultiver pour devenir riche ; on trouve cette croyance relaté dans le passage suivant, extrait du Journal d’un bourgeois de Paris au XVe siècle : « En ce temps-là, frère Richard, cordelier, fit ardre plusieurs Madagloire (sic) que deux sortes de gens gardoient et avoient si grand foi en cette ordure que pour vrai ils croyoient fermement que, tout comme il l’avoient, pourvu qu’il fût en beaux drapeaux de soie ou de lin enveloppé, jamais ils ne seroient pauvres (9). » L’aveugle de ces figures auquel, selon Wier,, on allait jusqu’à attribuer une grande puissance « contre les tempestes et je ne sçais quelles autres calamités (10) » devait durer fort longtemps : à la fin du XVIIIe siècle, on n’en débitait encore dans le Hurtz et dans la Basse-Saxe, ou bien on les montrait, moyennant finances, renfermées dans de petites boîtes sous des plaques de verre :Gleditsch dit en avoir vu «  de forts grotesques dont les visages étaient en caricature ».

Telle est la légende de la mandragore : je me propose de redevenir prochainement sur son histoire thérapeutique en recherchant ce que peut cacher d’exact le hallier tout fut des fables qu’elle a inspirées : scruter les mythes n’ai jamais une besogne stérile, car l’imagination humaine ne crée rien de toutes pièces et il est rare qu’on ne trouve pas à l’origine de ces conceptions un substratum de vérité : dégager cette vérité des voix qui l’enveloppent doit être le but de toute étude historique.

NOTES

(1) c’est en raison de cette ressemblance de sa racine avec le corps humain que la mandragore avait, selon la tradition, été appelé par Pythagore άνβρ απόμορψον. L’origine du mot μανδραγόρας est assez obscure : certains étymologistes l’on fait dériver μάνδρα (étable) par ce que la mandragore, qui ne peut souffrir l’ardeur du soleil, affectionne les tables construites dans les lieux ombragés. On l’appelait aussi αιρχαία (du nom de l’enchanteresse Circé),             βομδόχυλον (βόμδος murmure, χύλον sève), άλοίτης (coupable). Les latins lui donnaient les noms de mala canina (pas de chien) mala terrestris (pomme terrestre).

(2) Westcott (W. Wybb), The Mandrake (British medical Journal, 1890).

(3) M’Garvey (J.-W.), Mandrakes (Texas medical Journal, 1902).

(4) Les commentaires de M. P.-A. Matthiolus sur les six livres de Pedacius Dioscoride, traduit en français par M. A. Pinet, liv. IV, ch. LXX.

(5) Les œuvres de Nicandre, médecin et poète grec, traduictes en vers françois par Jacques Grévin, de Clermont-en-Beauvaisis, 1597.

(6) Flavius Josèphe, De bello judaïco, lib. VII, cap. XXV.

(7) Théophraste, Historia plantarum, lib. IX, cap. IX.

(8) Hildegarde, Physica, De plantis, lib. III, I, cap. LVI

(9) Cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes et les légendes du règne végétal, 1882.

(10) Cinq livres de l’imposture et tromperie des diables pris du latin de Jean Wier, par J. Grévin, 1569.

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