Trepsat Louis. Dessins et écrits d’un dément précoce. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), septième année, deuxième semestre, 1913, pp. 541-544, 3pl. ht.

TREPSAT0002Trepsat Louis. Dessins et écrits d’un dément précoce. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), septième année, deuxième semestre, 1913, pp. 541-544, 3pl. ht.

Charles-Louis Trepsat (1879-1929). Docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1905 il exerce toute sa carrière à la maison de santé de Rueil-Malmaison, une polyclinique sélecte et réputée spécialisée dans le traitement des affections du système nerveux et des troubles de la nutrition. De très nombreuses personnalités y séjournent en tant que pensionnaire de maison de repos(Paul Deschanel, Paul Valéry, Georges Feydeau, Pierre Louÿs, Georges Halévy, Maurice Ravel…). Il est une un des tout premiers aliénistes à porter un intérêt à la psychanalyse et a publier sur la question.. Bien avant la guerre découvre les travaux de Freud et utilise dès 1914 certains principes comme la méthode d’association libre sur le rêve.
Quelques travaux :
− (avec Ernest Dupré). La technique de la méthode psychoanalytique dans les états anxieux. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), quinzième année, 1920, pp. 169-184. [en ligne sur notre site]
− Du traitement des états anxieux par la méthode psycho-analytique. Article paru dans la revue « L’Encéphale, journal mensuel de neurologie et de psychiatrie », (Paris) quinzième année, 1920, pp. 35-48. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original mais avons rectifié plusieurs fautes de syntaxe.
 – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 541]

DESSINS ET ÉCRITS D’UN DÉMENT PRÉCOCE
(Avec 3 planches hors texte.)

par

L. TREPSAT

Les dessins des déments précoces présentent d’ordinaire (tels ceux publiés par MM. Marie et Meunier (1) et R. Leroy (2)) des caractères particuliers de maniérisme, d’incohérence, de stéréotypie. Ils sont souvent en outre prétentieux, bizarres et très poussés.

Nous retrouvons bien ce cachet spécial, dans les dessins et les écrits du dément précoce paranoïde dont nous reproduisons l’observation ci- dessous ; toutefois, il nous a semblé que les productions de ce malade présentaient un certain intérêt au point de vue de la psychologie des déments précoces paranoïdes.

Voici d’abord un résumé de son observation :

Observation. — Eugène B…, cinquante ans, comptable, entré à l’asile d’Evreux (3) le 23 juillet 1895. Il était amené de l’asile d’aliénés criminels de Gaillon avec le certificat ci-dessous du docteur Colin : « Atteint de dégénérescence mentale avec délire de la persécution, hallucinations multiples et divagations incohérentes. Ce malade est incurable. »

Certificat immédiat. — Présente des idées de persécution systématisées avec hallucination de l’ouïe, de la vue et de la sensibilité générale.

Condamné à huit ans de réclusion en 1887, pour faux en écritures de commerce, il fut conduit à Melun : là, il commença à ressentir des troubles divers. Par le régime ascétique, il devint auto-conductible, et fut mis en rapport avec la Sûreté générale, et envoyé par elle à Gaillon au service de l’Assistance publique. Depuis il continue à travailler pour l’Assistance.

Par des principes organiques et moléculaires, on lui envoie des communications orales, des tableaux spectraux de faits passés au loin, etc. Il a eu des visions japonaises, on lui a montré l’exécution du directeur de la prison de Melun. Instruit par le régime des prisons, il est venu à l’asile d’Évreux pour [p. 542] être vérifié. Il présente dans sa conversation de l’incohérence et de nombreux néologismes. Amputé de la jambe gauche depuis 1871.

7 août. — Son délire est tellement diffus et incohérent qu’on ne peut presque rien comprendre à ce qu’il dit.

  1. 1896. — Mêmes idées délirantes incohérentes ; sous l’influence d’hallucinations, il s’excite assez souvent et fait des menaces.
    Il n’a pas voulu reconnaître son fils à une première visite ; l’a bien reçu la deuxième fois.
  1. 1897. — On note des idées de satisfaction ; il n’exprime aucun désir, se plaît dans le milieu où il se trouve ; et souvent excité, violent, agressif.
    « Nous subissons la pression organique d’une façon considérable, comme tous ceux qui sont enfermés ; c’est trop de merlin pour Navarre. Il faut rendre la réclusion de Melun ; un jour, au lieu de déterminer, vous vous engagez dans une voie mauvaise ; nous écoutons tout ça parce que nous avons le devoir de nous taire. »
  1. 1898. — La même agitation persiste ; le malade prétend qu’il est à l’asile « pour faire les raccords de la nouvelle construction ».
  2. 1899. — Démence. Idées incohérentes de persécution, hallucinations de l’ouïe, conversation à peu près inintelligible, caractère très irritable ; il se met en colère dès qu’on lui adresse la parole et ne répond que par des injures. Moments d’agitation pendant lesquels il crie et fait des menaces.
    Inégalité pupillaire.
  1. 1900. — Mémoire bien conservée, ainsi que l’orientation ; l’intelligence paraît moins complètement atteinte quand on se donne la peine de converser longuement avec lui et de saisir le sens plus ou moins net des nombreux néologismes au moyen desquels il s’est fait peu à peu une véritable langue, fort compréhensible pour lui seul.

Sa loquacité est intarissable, mais la faculté d’attention est conservée, le malade écoute la question qu’on lui pose avec grand intérêt, y répond de son mieux, répétant sa réponse quand l’interlocuteur n’en a pas compris la signification.

Il est tout à fait indifférent à sa situation et se trouve parfaitement heureux à l’asile. Il ne demande jamais de nouvelles de son fils, « car il a avec lui des relations moléculaires très suivies ».

  1. 1904. — Il est moins irritable qu’autrefois. Placé à l’infirmerie parce que la cicatrice de sa jambe amputée donne lieu fréquemment à d’assez fortes hémorragies, il vit couché, s’occupant à dessiner et écrire sur des cahiers des colonnes interminables de noms bizarres et de chiffres, sans aucune suite.
  2. 1906. — Il répète des assonances : Dupuy, Dupont, Dupuytren, fait toujours de grands dessins bizarres, représentant des arbres. Il continue à remplir ses cahiers qui sont la communication de sûreté de correspondance.
  3. 1907. — Stéréotypies démentielles consistant à composer des dessins au dos desquels il écrit des phrases incohérentes où l’on retrouve des mots constamment répétés, notamment le mot « la brebis ». La brebis est une école d’élevage de moutons pour les bergers. Cette école se trouve à la Roche-sur-Yon en Vendée.

22 mai 1909. — Décédé aujourd’hui par suite d’hémorragie cérébrale. [p. 543]

Voilà donc un malade qui, pendant vingt-cinq ans, a présenté un délire de persécution à forme paranoïde, lequel s’est traduit bientôt par une incohérence tellement accusée que sa conversation était devenue tout à fait inintelligible.

D’autre part, il se montrait totalement indifférent à sa situation, tout à fait adapté à l’asile, uniquement occupé à couvrir ses nombreux cahiers de ces mots sans suite apparente dont nous donnons une reproduction ; il paraissait logique de penser que son affaiblissement intellectuel était très profond.

Cependant, non seulement la mémoire était bien conservée, l’orientation bonne, mais encore ce malade savait très bien observer ce qui se passait autour de lui. Dans chacune des divisions où il a été placé, il a su saisir et fixer sur le papier le ridicule des malades qui l’entouraient. Une de nos planches représente un idiot, ressemblant et très bien croqué dans une crise d’excitation ; sur une autre, non reproduite ici, c’est un gâteux qui se relève de la chaise percée avec l’attitude et la tenue comique qu’on imagine aisément.

Quand il nous montrait ses productions artistiques, il tentait de nous les expliquer dans son langage diffus et incompréhensible, tandis que dans son regard brillait une sorte d’éclat de contentement de soi et d’intelligence. A l’inverse de la plupart des déments précoces, c’était un malade sympathique, aimable et attachant.

Eugène B… semble présenter un type de « folie discordante verbale » pour emprunter la terminologie du docteur Chaslin. Il avait inventé un véritable langage, et même pour les mots qui n’étaient pas des néologismes, le sens qu’il leur attribuait était tout différent de celui de l’Académie.

Enfin, pour un homme qui n’avait jamais eu de grandes notions de dessin, il nous semble que ses « pommiers » et sa « clairière avec de l’eau » dénotent, à part une grande ignorance des proportions, des qualités de lignes et de mouvement assez remarquables. Son chevreuil, au cou trop allongé qui vient boire dans le sous-bois paisible, donne à son essai de paysage une sorte de charme étrange et chimérique.

Nous croyons donc pouvoir reproduire ici les quelques phrases par lesquelles le docteur Chaslin tente de préciser la séméiologie de sa folie discordante verbale (4) et qui s’adaptent fort bien à notre malade, les idées de persécution mises à part. « Dans ce cas, dit M. Chaslin, la folie se résume dans un langage complètement incohérent avec mots fabriqués [p. 543] constamment, apparence de conservation d’un sens au discours, intonations, rires, sourires, gestes, en un mot la mimique du discours conservé contrastant avec l’incompréhensibilité du sens. Conservation de la mimique intellectuelle, des habitudes automatiques, indifférence, totale et adaptation à l’asile. Pourtant, de loin en loin, une phrase sensée, surtout au début d’une conversation, indique que, peut-être, l’intelligence proprement dite est moins touchée que le langage et que, peut-être, celui-ci, par son désordre, empêche de penser. »

NOTES

(1) A. MARIE et MEUNIER. Journal de psychologie normale et pathologique, 1907.

(2) R. LEROY. Société clinique de médecine mentale, 20 nov. 1911.

(3) Service du docteur Bessière.

(4) Ph. CHASLIN. Eléments de séméiologie et clinique mentale, p. 837.

 

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Planche 1

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Planche 2

TREPSATDESSINSALIENES0003

Planche 3

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1 commentaire pour “Trepsat Louis. Dessins et écrits d’un dément précoce. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), septième année, deuxième semestre, 1913, pp. 541-544, 3pl. ht.”

  1. CécileLe lundi 29 août 2016 à 12 h 44 min

    fabuleux! dessins superbes. merci de cette publication!