Thomayer (de Prague). La signification de quelques rêves. Rapport à l’Académie tchèque de Prague… recueilli par le Dr Vivent Simerka. Article paru dans « Revue neurologiqe », (Paris), tome V, année 1897, pp. 98-101.

THOMAYERREVES0003Josef Thomayer (de Prague). La signification de quelques rêves. Rapport à l’Académie tchèque de Prague… recueilli par le Dr Vivent Simerka. Article paru dans « Revue neurologiqe », (Paris), tome V, année 1897, pp. 98-101.

Cité par Sigmund Fred dans son ouvrage La chance des reines.

Josef (Jan) Thomayer (1853-1927 (?)).  Il est le fondateur de l’école Scientifique tchèque de médecine. Il s’est fait connaître en tant qu’écrivain d’un très bon niveau. Il publié de nombreux récits et articles pour les revues comme Lumir, Osveta, Narodni Listy sous le pseudonyme R. E. Jamot, anagramme de Thomayer. Il a laissé son nom à un des principaux hôpitaux tchèque ainsi qu’à un grand parc.
Outre ses très nombreux articles son nom est resté attaché à : La nature et les hommes (resté inédit en français).

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article en français. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire des originaux.
 – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire personnel sous © histoiredelafolie.fr

[p. 98]

LA SIGNIFICATION DE QUELQUES RÊVES

Il y a quelques années, j’ai déjà exposé quelques considérations sur certains phénomènes qui apparaissent dans le rêve (1). Poursuivant l’étude de la question, je suis arrivé à la conviction que le sommeil et le rêve méritent plus d’attention que les médecins ne leur en prêtent actuellement.

Il est vrai que les observations touchant le rêve sont bien difficiles à recueillir.

Bien rarement les malades ont recours au médecin et lui demandent conseil au sujet des anomalies de leurs rêves ; s’ils viennent à nous, c’est presque toujours pour se plaindre de leurs insomnies. Et, dans les rares occasions où les malades nous font part des anomalies de leurs rêves, ces faits paraissent tout d’abord tellement inintelligibles au médecin, que le plus souvent il ne peut donner le conseil utile.

Cependant quelques rêves ont une signification ou plutôt une pathogénie. Je vais tenter de la préciser. Pour cela, je vais me servir d’un cas que j’ai eu le loisir d’observer longuement.

En 1896, un jeune homme de 19 ans vient me consulter pour des rêves accablants qui le poursuivent depuis trois ans. A cette époque, il était venu passer dans sa famille les fêtes de Noël. La dernière nuit qu’il dormit sous le toit de ses parents, il fut soudain pris, pendant son sommeil, d’un fort battement de cœur. Quoiqu’il en eût la sensation, il ne put pas s’éveiller.

Un an se passa sans incident ; mais au bout de ce temps, ce même battement de cœur perçu dans le sommeil, reparut et se reproduisit fréquemment, tous les quinze jours ou tous les mois, mais avec une modification, c’est que le phénomène commençait par un rêve lourd et pénible.

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A titre d’exemple, voici quelques-uns de ces rêves :

« Il se voit dans une réunion où l’on discute des affaires politiques. Il écoute tranquillement tout le tapage fait autour de lui. A la fin chacun devait faire des imprécations contre l’humanité entière. Un des hommes présents a déjà prononcé sa malédiction. — A ce moment, un boulet rouge tombe du ciel. — C’est le tour du malade à maudire, on lui demande de le faire. Il s’en défend, disant : « Qui maudit est maudit lui-même. » — Un second boulet rouge tombe, menaçant de l’écraser. — En même temps il est saisi d’un grand battement de cœur. Il l’éveilla, se sentant paralysé des mains. Il éprouvait une sensation inexpliquable dans le cerveau.

« Il entre dans une boutique, vantant la broderie de sa chemise. Le garçon de boutique demande à voir la broderie. Le malade la montre volontiers. — Mais le garçon le prend au col de sa chemise et se met à l’étrangler. En étouffant, il reconnaît que le garçon est son frère. — En ce moment survient le battement de cœur et les autres symptômes.

« Il a un fil dans la bouche. Il le tire. Mais le fil est infini. Il tire toujours, toujours le fil se déroule. Il prend peur, car il ne comprend pas ce que cela signifie. — Alors, vient le battement de cœur et le reste. »

Pendant ces rêves il parlait à haute voix et criait, si bien que ses voisins étaient éveillée ; quelquefois aussi, en dormant, il riait ou pleurait avec bruit.

Le père du malade est emporté, sa mère se met facilement en colère, ses quatre sœurs [p. 99] aussi. Il a un frère plutôt flegmatique. Cette famille était toujours en querelle. Le malade en subissait une grande agitation. A chaque scène, le malade devenait tout pâle et tremblait de tout le corps.

La sœur de sa mère est encore plus coléreuse ; ses enfants sont très nerveux. Le malade est lui-même bien irritable. Après chaque repas, il a de la rumination, ~à laquelle il tente de l’opposer, sans toutefois toujours pouvoir y réussir.

Telle est l’histoire de ce malade d’après une communication écrite qu’il m’a fournie sur ma demande. Je ne l’ai pas revu depuis la première consultation.

Cette histoire me rappelle celle d’un autre malade qui vint à la clinique il y a plusieurs années, se plaignant de rêves pénibles de même ordre.

En 1890, un cordonnier de Budéjovice, âgé de 28 ans, vint à la policlinique demander une consultation.

Dans la famille, il y a plusieurs cas de maladies nerveuses chroniques. Une tante est aliénée, une sœur épileptique. Ses trois enfants ont été atteints d’éclampsie à plusieurs reprises. Lui-même en a souffert à l’âge de trois ans.

Le malade se plaint de rêves accablants dont il souffre depuis quatre ans. Dans ces rêves, il crie de sorte que sa femme l’éveille ou bien il s’éveille lui-même. En outre de cela, il a souffert pendant un an d’un mal de tête qui durait de onze heures du matin jusqu’à trois heures de l’après-midi. Il nie être buveur et est sain d’ailleurs.

Le premier rêve pénible lui est venu la nuit de fin d’année il y a quatre ans. Il avait bu un peu de punch dans la soirée et a attribué à cette cause le premier rêve. Mais depuis, de pareils rêves reviennent de temps en temps sans cause évidente. Dans ces rêves, ce sont le plus souvent des prêtres ou des religieuses qui lui apparaissent. Avec ces personnages, il lutte chez lui ou dans 1’église. D’autres fois, ce sont des hommes qui lui tirent des coups de fusil ou des chiens qui le mordent. Le plus souvent, c’est un gros prêtre qui tombe sur lui en menaçant de l’écraser. Il rêve encore qu’il tombe dans l’eau ; une fois il a rêvé qu’il avait les jambes percées comme un lièvre lardé.

Quand il s’éveille ou est éveillé, il tremble de tout le corps, ses cheveux sont hérissés, et pendant deux ou trois heures il lui est impossible de se rendormir.

Le lendemain, le rêve de la nuit lui revient entre onze heures et midi. Il voit assez distinctement, mais comme dans un crépuscule, les personnes ou les choses qui le menacent. En même temps, il se souvient de tous les aliénés qu’il connaît et a peur de devenir fou lui-même.

Quelques semaines après la consultation, le malade a écrit qu’il allait mieux. Les rêves étaient devenus moins fréquent, ceux du jour avaient disparu. On lui avait prescrit 3 grammes de bromure par jour.

Après avoir vu le premier malade dont j’ai ici retracé l’histoire, je me suis souvenu de ce cas plus ancien et j’ai pensé qu’il serait utile de prêter davantage l’attention à ces phénomènes.

J’ai prié le Dr Zoernig, de Rudéjovice, de visiter ce malade et de me faire part des renseignements qu’il pourrait obtenir. M. Zoernig m’a écrit que l’état du malade était beaucoup meilleur ; il ajoute à la description des rêves du jour (qui ont actuellement cessé), des détails de grande importance. Ces rêves commençaient par un vertige. Le malade voyait la chambre tourner autour de lui. Puis venait un éblouissement et un trouble de la connaissance. Il serait tombé à terre si on ne l’avait retenu. Alors apparaissait le rêve, suivi d’abattement, de mal de tête, d’inaptitude au travail. Il lui venait souvent aussi la chair de poule, et il avait peur de devenir fou.

Pour essayer de donner une explication de ce cas, il est bon de commencer par le second, qui donnera plus facilemet.la solution de problème. [p. 100]

Ce second malade est d’une famille profondément névropathique : tante aliénée, sœur épileptique, ses enfants et lui-même ont souffert d’éclampsie.

Je suis convaincu que l’éclampsie n’est pas insignifiante dans l’anamnèse.

Quoique, à propos d’une indigestion, il ne soit pas rare qu’il éclate un accès d’éclampsie chez un enfant, on voit toutefois, et bien souvent, des cas d’indigestion prononcés qui ne sont pas accompagnés d’éclampsie.

On peut déduire de cette considération que l’éclampsie n’est pas uniquement causée par quelque irritation, mais aussi par une prédisposition individuelle. Ce n’est pas seulement une vue théorique qui me fait considérer l’éclampsie comme un stigmate névropathique. De fort nombreuses observations montrent : 1° que l’éclampsie apparaît souvent dans les familles névropathiques ; 2° que les enfants qui ont souffert de l’éclampsie sont souvent sujets plus tard à d’autres maladies nerveuses, notamment à l’hystérie et l’épilepsie ; 3° qu’un grand nombre d’épileptiques ont été atteints d’éclampsie dans leur jeune âge.

Notre malade présente deux phénomènes morbides : l’un apparaît pendant le sommeil, l’autre à l’état de veille. — Supposons un instant qu’il nous ait demandé conseil pour le symptôme diurne seulement. C’est un accès consistant en vertige, trouble de la conscience, tendance à la chute et en une série d’hallucinations qui l’impressionnent au point de lui faire oublier les choses précédentes pour l’occuper tout entier. — Nous dirions qu’il s’agit d’un petit accès épileptique avec trouble mental de peu de durée.

On connaît bien les troubles mentaux de cette espèce. On a pensé que ce ne sont que des accès épileptiques transformés et que leur symptôme caractéristique est l’amnésie. Dans ces derniers temps on a changé d’avis à ce sujet. M. Siemerling (2), qui s’est beaucoup occupé de la question, affirme que ces accès psychiques sont toujours précédés d’accès épileptiques ou du moins épileptoïdes qui ont le plus souvent la forme du petit mal, et que l’amnésie n’est pas un symptôme absolument obligé de ce phénomène. Il semble en effet que la croyance en la nécessité de l’amnésie soit plutôt fondée sur l’analogie avec les grands accès que sur une observation rigoureuse. Celle-ci montre plutôt que l’état d’aliénation mentale transitoire est susceptible de persister dans la mémoire comme un souvenir de rêve.

Notre cas est tout à fait conforme aux faits qui ont servi de base à cette opinion, de sorte que nous pouvons affirmer que les phénomènes de jour ne sont que des accès épileptiques suivis d’une aliénation mentale transitoire.

Mais le malade était aussi sujet à des phénomènes qui, sous forme de rêves nocturnes accablants, l’effaraient encore plus que les phénomènes de jour. Leur signification est facile à saisir. Remarquons qu’ils étaient tout à fait identiques à ceux de l’aliénation suivant l’accès épileptique diurne. Le malade avait donc aussi des accès épileptiques la nuit. Il ne se souvenait pas du vertige et le trouble psychique post-épileptique prenait la forme d’un rêve pénible.

Les grands accès épileptiques surviennent souvent pendant la nuit. Il y a aussi des malades qui n’ont leurs grands accès que la nuit. Mais je n’ai trouvé nulle part mentionné dans la littérature que les petits accès épileptiques, surtout ceux qui sont accompagnés d’une aliénation de l’esprit, soient arrivés pendant la nuit.

Notre second malade montre la possibilité de l’apparition nocturne de ces crises. Cc fait n’a rien de surprenant ; un examen approfondi des épileptiques montrera sans doute que de pareils faits ne sont pas extrêmement rares. [p. 101]

Mais une autre question se soulève : y-a-t-il des cas d’épilepsie qui ne consistent qu’en pareils accès nocturnes ?

Notre premier malade semble en être un exemple. Malgré un examen attentif je n’ai trouvé aucun vestige d’accès épileptique de jour. Ses rêves ressemblent d’une manière frappante à ceux du second malade. S’il les a décrits mieux et avec plus de détails, c’est qu’il est plus intelligent. — Les rêves de ce premier malade arrivent de temps en temps : ils sont terrifiants ; éveillé il ne peut reprendre de suite ses sens, il a une singulière sensation dans la tête et il ne peut pas bien remuer les mains. S’il ne s’est jamais mordu la langue, il a des palpitations de cœur. Or, mes observations m’indiquent que les palpitations sont un symptôme fréquent du petit mal.

Il est donc vraisemblable que les rêves du premier malade ne sont que des accès épileptiques. S’il est impossible d’en avoir la certitude en considérant isolément son histoire, en le rapprochant du second on peut être plus affirmatif.

Je me résume en ce mot : Il y a des rêves pénibles qui doivent être considérés comme des accès d’épilepsie.

NOTES

(1) Casop. ces. Leh., 1887, p. 655.

(2) Berliner klinische Wüchenschrift, 1895, p. 900.

 

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