Théodule Ribot. Les exaltations de la mémoire ou hypermnésies. Chapitre IV extrait du livre « Les maladies de la mémoire – cinquième édition », (Paris), Félix Alcan, 1888, pp. 139-154.

RIBOTPARAMNESIE0003Théodule Ribot. Les exaltations de la mémoire ou hypermnésies. Chapitre IV extrait du livre « Les maladies de la mémoire – cinquième édition », (Paris), Félix Alcan, 1888, pp.  139-154.

Théodule Ribot (1839-1916). En 1864 il est admis à l’Ecole normale supérieure. Il est reçu agrégé en 1866, puis docteur en 1875. Créateur et grand contributeur à la Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », il occupera la chaire de psychologie expérimentale au Collège de France à sa création. Nous renvoyons, pour plus de détails, aux articles biographiques que lui consacra Pierre Janet. Quelques une parmi ses très nombreuses publications de ses publications :
— La Psychologie anglaise contemporaine (1870).
— Les Maladies de la mémoire (1881).
— Les Maladies de la volonté (1882).
— Les Maladies de la personnalité (1885).
— Problèmes de psychologie affective (1910)
La logique affective et la psycho-analyse. Article parut dans la « Revue Philosophique de la France et de l’étranger », (Paris), trente-neuvième année, tome LXXVIII, juillet à décembre 1914 pp. 144-151. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons renvoyé la note originale de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 139]

LES EXALTATIONS DE LA MÉMOIRE OU HYPERMNÉSIES

Jusqu’ici, notre étude pathologique a été limitée aux formes destructives de la mémoire ; nous l’avons vue s’anéantir ou diminuer. Mais il y a des cas tout contraires où ce qui paraissait anéanti ressuscite et où de pâles souvenirs reprennent leur intensité.

Cette exaltation de la mémoire, que les médecins appellent l’hypermnésie, est-elle un phénomène morbide ? C’est tout au moins une anomalie. Si l’on remarque en outre qu’elle est toujours liée à quelque désordre organique ou à quelque situation bizarre et insolite, on ne mettra pas en doute qu’elle rentre dans notre sujet. Son étude est moins instructive que celle des amnésies ; mais une monographie ne doit rien négliger. Nous verrons d’ailleurs ce qu’elle apprend sur la persistance des souvenirs.

Les excitations de la mémoire sont générales ou partielles. [p. 140]

I

L’excitation générale de la mémoire est difficile à déterminer, parce que le degré d’excitation est une chose toute relative. Il faudrait pouvoir comparer la mémoire à elle-même chez le même individu. La puissance de cette faculté variant beaucoup d’un homme à un autre, il n’y a pas de commune mesure : l’amnésie de l’un peut être l’hypermnésie d’un autre. C’est, au fond, un changement de ton qui se produit dans l’état de la mémoire, comme il arrive pour toute autre forme de l’activité psychique : la pensée, l’imagination, la sensibilité. De plus, quand nous disons que l’excitation est générale, ce n’est qu’une induction vraisemblable. Comme la mémoire est soumise à la condition de la conscience et que la conscience ne se produit que sous la forme d’une succession ; tout ce que nous pouvons constater, c’est que, pendant une période plus ou moins longue, une grande masse de souvenirs surgit dans toutes les directions.

L’excitation générale de la mémoire parait dépendre exclusivement de causes physiologiques et en particulier de la rapidité de la circulation cérébrale. Aussi se produit-elle fréquemment dans les cas de fièvre aiguë. Elle se produit encore dans l’excitation maniaque, dans l’extase, dans l’hypnotisme, parfois dans l’hystérie et dans la période d’incubation de certaines maladies du cerveau.

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Outre ces cas nettement pathologiques, il y en a [p. 141] d’autres d’une nature plus extraordinaire qui dépendent probablement de la même cause. Il y a plusieurs récits de noyés, sauvés d’une mort imminente, qui s’accordent sur ce point « qu’au moment où commençait l’asphyxie il leur a semblé voir, en un moment, leur vie entière dans ses plus petits incidents. » L’un d’eux prétend « qu’il lui a semblé voir toute sa vie antérieure se déroulant en succession rétrograde, non comme une simple esquisse, mais avec des détails très précis, formant comme un panorama de son existence entière, dont chaque acte était accompagné d’un sentiment de bien ou de mal. »

Dans une circonstance analogue, « un homme d’un esprit remarquablement net traversait un chemin de fer au moment où un train arrivait à toute vitesse. Il n’eut que le temps de s’étendre entre les deux lignes de rails. Pendant que le train passait au-dessus de lui, le sentiment de son danger lui remit en mémoire tous les incidents de sa vie, comme si le livre du jugement avait été ouvert devant ses yeux » (1).

Même en faisant la part de l’exagération, ces faits nous révèlent une suractivité de la mémoire dont nous ne pouvons nous faire aucune idée à l’état normal.

Je citerai un dernier exemple dû à l’intoxication par l’opium, et je prierai le lecteur de remarquer combien il confirme l’explication qui a été donnée plus haut du mécanisme de la « reconnaissance ». « Il me semble, dit Th. de Quincey dans ses Confessions d’un mangeur d’opium, avoir vécu soixante-dix ans ou un siècle [p. 142] en une nuit… Les plus petits événements de ma jeunesse, des scènes oubliées de mes premières années étaient souvent ravivées. On ne peut dire que je mo les rappelais, car, si on me les avait racontées à l ‘état de veille, je n’aurais pas été capable de les reconnaître comme faisant partie de mon expérience passée. Mais, placées devant moi comme elles l’étaient en rêve, comme des intuitions, revêtues de leurs circonstances les plus vagues et des sentiments qui les accompagnaient, je les reconnaissais instantanément » [page 142].

Toutes ces excitations générales de la mémoire sont transitoires : elles ne survivent pas aux causes qui les produisent. Y-a-t-il des hypermnésies permanentes ? Si le mot peut être pris dans ce sens un peu forcé, il faut l’appliquer à ces développements singuliers de la mémoire qui sont consécutifs à quelque accident. On trouve sur ce point, dans les anciens auteurs, des histoires fort rebattues (Clément VI, Mabillon , etc.). Il n’y a pas de raison de les mettre en doute ; car des observateurs modernes, Romberg entre autres, ont noté un développement remarquable et permanent de la mémoire à la suite de commotions, de la variole, etc. Le mécanisme de cette métamorphose étant impénétrable, il n’y a pas lieu d’y insister,

II

Les excitations partielles sont par leur nature même nettement délimitées. Le ton ordinaire de la mémoire [p. 143] étant maintenu dans sa généralité, tout ce qui le dépasse fait saillie et se constate aisément. Ces hypermnésies sont le corrélatif nécessaire des amnésies partielles ; elles prouvent une fois de plus et sous une autre forme que la mémoire consiste en des mémoires.

Dans la production des hypermnésies partielles, on ne découvre rien qui ressemble à une loi. Elles se présentent à l’étal de faits isolés, c’est-à-dire comme résultant d’un concours de conditions qui nous échappent. Pourquoi tel groupe de cellules, formant telle association dynamique, est -il mis en branle plutôt que tel autre ? On n’en peut donner aucune raison, ni physiologique ni psychologique. Les seuls cas où l’on pourrait signaler une apparence de loi sont ceux, dont nous parlerons plus bas, où plusieurs langues reviennent successivement en mémoire.

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Les excitations partielles résultent le plus souvent de causes morbides, — celles qui ont été indiquées plus haut ; mais il y a des cas où elles se produisent à l’état sain. En voici deux exemples :

« Une dame à la dernière période d’une maladie chronique fut conduite de Londres à la campagne. Sa petite fille, qui ne parlait pas encore (infant), lui fut amenée, et, après une courte entrevue, elle fut reconduite à la ville. La dame mourut quelques jours après.

La fille grandit sans se rappeler sa mère jusqu’à l’âge mûr. Ce fut alors qu’elle eut l’occasion de voir la chambre où sa mère était morte. Quoiqu’elle l’ignorât, en entrant dans cette chambre, elle tressaillit : comme on lui demandait la cause de son émotion : « J’ai, dit-elle, l’impression distincte d’être venue autrefois dans cette chambre. Il y avait dans ce coin une dame couchée, [p. 144] paraissant très malade, qui se pencha sur moi et pleura (2). »

« Un homme doué d’un tempérament artistique très marqué (ce point est à noter) alla avec des amis faire une partie près d’un château du comté de Sussex, qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir visité. En approchant de la grande porte, il eut une impression extrêmement vive de l’avoir déjà vue, et il revoyait non seulement cette porte, mais des gens installés sur le haut et en bas des ânes sous le porche. Cette conviction singulière s’imposant à lui, il s’adressa à, sa mère, pour avoir quelques éclaircissements sur ce point. Il apprit d’elle qu’étant âgé de seize mois, il avait été conduit en partie dans cet endroit, qu’il avait été porté dans un panier sur le dos d’un âne ; qu’il avait été laissé en bas avec les ânes et les domestiques, tandis que les plus âgés de la bande s’étaient installés pour manger au-dessus de la porte du château (3). »

Le mécanisme du ressouvenir dans ces deux cas ne peut donner lieu à aucune équivoque. C’est une réviviscence par contiguïté dans l’espace. Ils présentent, seulement sous une forme plus frappante et plus rare, ce qui se rencontre à chaque instant dans la vie. A qui n’est-il pas arrivé, pour recouvrer un souvenir momentanément perdu, de retourner à l’endroit où l’idée a surgi, de se remettre autant que possible dans la même situation matérielle et de le voir renaître tout d’un coup ?

Quant à l’hypermnésie de cause morbide, je n’en donnerai qu’un exemple pour servir à ce type : [p. 145]

« A l’âge de quatre ans, un enfant, par suite d’une fracture du crâne, subit l’opération du trépan. Revenu à la santé, il n’avait gardé aucun souvenir ni de l’accident ni de l’opération. Mais à l’âge de quinze ans, pris d’un délire fébrile, il décrivit à sa m’ère l’opération, les gens qui y assistaient, leur toilette et autres petits détails, avec une grande exactitude. Jusque-là, il n’en avait jamais parlé et il n’avait jamais entendu personne donner tous ces détails (4)

La réviviscence de langues complètement oubliées mérite de nous arrêter un peu plus longtemps. Le cas rapporté par Coleridge est si connu que je me garderai d’en parler. Il y en a beaucoup du même genre, qu’on peut trouver dans les ouvrages d’Abercrombie, Hamilton, Carpenter. Le sommeil anesthésique dû au chloroforme ou à l’éther peut produire les mêmes effets que l’excitation fébrile. « Un vieux forestier avait vécu pendant sa jeunesse sur les frontières polonaises et n’avait guère parlé que le polonais. Dans la suite, il n’avait habité (5) que des districts allemands. Ses enfants assurèrent que, depuis trente ou quarante ans, il n’avait entendu ni prononcé un seul mot de polonais. Pendant une anesthésie qui dura près de deux heures, cet homme parla, pria, chanta, rien qu’en polonais. »

Ce qui est plus curieux que le retour d’une langue, c’est le retour régressif de plusieurs langues. Malheureusement, les auteurs qui en ont parlé rapportent ce fait à titre de simple curiosité, sans donner tous [p. 146] les renseignements nécessaires pour leur Interprétation.

Le cas le plus net a été observé par le Dr Rush, de Philadelphie dans ses Medical Inquiries and Observations upon Diseases of the Mind. « Un Italien, le Dr Scandella, homme d’une érudition remarquable, résidait en Amérique. Il était maître d’italien, d’anglais et de français. Il fut pris de la fièvre jaune, dont il mourut à New-York ; au commencement de sa maladie, il parla anglais ; au milieu, français ; le jour de sa mort, il parla italien, sa langue natale.

Le même auteur parle en termes assez confus d’une femme sujette à des accès de folie transitoire. Au début, elle parlait un mauvais italien ; au moment le plus aigu de sa maladie, français, pendant la période de défervescence, allemand ; dès qu’elle entrait en convalescence, elle reprenait sa langue maternelle (l’anglais).

Si on laisse de côté cette régression à travers plusieurs langues, pour se contenter de cas plus simples, on trouve des documents précis et abondants. Un Français vivant en Angleterre, parlant parfaitement bien l’anglais, reçut un coup à la tête. Pendant la durée de sa maladie, il ne put répondre qu’en français.

Mais il n’y a rien de plus instructif que le fait suivant, rapporté par le même Dr Rush : « Je tiens d’un pasteur luthérien d’origine allemande, vivant en Amérique et qui avait dans sa congrégation un nombre considérable d’Allemands et de Suédois, que presque tous, peu avant de mourir, prient dans leur langue maternelle. « J’en ai, disait-il, des exemples innombrables, quoique plusieurs d’entre eux, j’en suis sûr, [p. 147] n’aient pas parlé allemand ou suédois, depuis cinquante ou soixante ans. »

Winslow note aussi que des catholiques convertis au protestantisme ont, pendant le délire qui précédait leur mort, prié uniquement d’après le formulaire de l’Eglise romaine (6).

Ce retour de langues et de formules perdues ne me paraît, bien interprété, qu’un cas particulier de la loi de régression. Par suite d’un travail morbide qui le plus souvent aboutit à la mort, les couches les plus récentes de la mémoire se sont détruites, et ce travail de destruction descendant de proche en proche jusqu’aux acquisitions les plus anciennes, c’est-à-dire les plus solides, leur rend une activité temporaire, les ramène quelque temps à la conscience, avant de les effacer pour toujours. L’hypermnésie ne serait donc que le résultat de conditions toutes négatives ; la régression résulterait non d’un retour normal à la conscience, mais de la suppression d’états plus vifs et plus intenses : ce serait comme une voix faible qui ne peut se faire entendre que quand les gens au verbe haut ont disparu. Ces acquisitions, ces habitudes de l’enfance ou de la jeunesse reviennent au premier plan, non parce qu’une cause quelconque les pousse en avant, mais parce qu’il n’y a plus rien qui les recouvre. Les réviviscences de ce genre ne sont, au sens strict, qu’un retour en arrière, à des conditions d’existence qui semblaient à jamais disparues, mais que le travail à rebours de la dissolution a ramenées. Je m’abstiendrai d’ailleurs des réflexions que ces faits suggèrent si naturellement : j’en laisse le soin aux moralistes. Ils pourront montrer notamment [p. 148] comment certains retours religieux de la dernière heure dont on fait grand bruit ne sont pour une psychologie clairvoyante que l’effet nécessaire d’une dissolution sans remède.

Indépendamment de cette confirmation inattendue de notre loi de régression, ce qui ressort de l’étude des hypermnésies, c’est la surprenante persistance de ces conditions latentes du souvenir qu’on a appelées les résidus. Sans ces désordres de la mémoire, nous ne pourrions la soupçonner ; car la conscience réduite à elle seule, ne peut affirmer que la conservation des états qui constituent la vie courante et de quelques autres que la volonté tient sous sa dépendance, parce que l’habitude les a fixés.

Faut-il conclure de ces réviviscences que rien, absolument rien ne se perd dans la mémoire ? que ce qui y est une fois entré reste indestructible ? que l’impression même la plus fugitive peut toujours à un moment donné être ravivée ? Plusieurs auteurs, surtout Maury, ont donné à l’appui de cette thèse des exemples frappants. Cependant à qui soutiendrait que, même sans causes morbides, il y a des résidus qui disparaissent, on n’aurait pas de raison péremptoire à opposer (7). Il est possible que certaines modifications cellulaires et certaines associations dynamiques soient trop instables pour durer. En somme, on peut dire que la persistance est, sinon la règle absolue, au moins la règle ; qu’elle embrasse l’immense majorité des cas.

Quant au mode suivant lequel ces souvenirs lointains sont conservés et reproduits, nous n’en savons [p. 149] rien. Je ferai seulement remarquer comment cela peut se concevoir dans l’hypothèse qui a été adoptée tout le long dans ce travail.

Si l’on admet comme substratum matériel de nos souvenirs des modifications de cellules et des associations dynamiques entre elles, il n’y a pas de mémoire, si chargée de faits qu’on la suppose, qui ne puisse suffire à tout garder : car, si les modifications cellulaires possibles sont limitées, les associations dynamiques possibles sont innombrables. On peut supposer que les anciennes associations reparaissent quand les nouvelles, désorganisées temporairement ou pour toujours, leur laissent le champ libre. Le nombre des réviviscences possibles ayant beaucoup diminué, les chances augmentent en proportion pour le retour des associations les plus stables, c’est-à-dire les plus anciennes. Je ne veux pas insister au reste sur une hypothèse non vérifiable : mon but est de m’en tenir à ce qu’on peut savoir et de n’en pas sortir.

Il est impossible de rapporter à aucun des types morbides qui précèdent une illusion d’une nature bizarre, peu fréquente ou du moins rarement observée, puisqu’on n’en cite que trois ou quatre cas et qui n’a reçu jusqu’ici aucune dénomination particulière. Wigan l’a appelée assez improprement une double conscience, Sander une illusion de la mémoire (Erinnerungstauschung). D’autres lui ont donné le nom de fausse mémoire, qui me paraît préférable. Elle consiste à croire qu’un état nouveau en réalité a été antérieurement éprouvé, en sorte que, lorsqu’il se [p. 150] produit pour la première fois, il paraît être une répétition.

Wigan, dans son livre bien connu sur la « dualité de l’esprit », rapporte que, pendant qu’il assistait au service funèbre de la princesse Charlotte dans la chapelle de Windsor, il eut tout d’un coup le sentiment d’avoir été autrefois témoin du même spectacle. L’illusion ne fut que fugitive ; nous en verrons de plus durables. Lewes rapproche avec raison ce phénomène de quelques autres plus fréquents. Il arrive en pays étranger que le détour brusque d’un sentier ou d’une rivière nous met en face de quelque paysage qu’il nous semble avoir autrefois contemplé. Introduit pour la première fois près d’une personne, on sent qu’on l’a déjà vue. En lisant dans un livre des pensées nouvelles, on sent qu’elles ont été présentes à l’esprit antérieurement (8).

Selon nous, cette illusion s’explique assez facilement. L’impression reçue évoque dans notre passé des impressions analogues, vagues, confuses, à peine entrevues, mais qui suffisent à faire croire que l’état nouveau en est la répétition. Il y a au fond de ressemblance rapidement senti entre deux états de conscience, qui pousse à les identifier. C’est une erreur ; mais elle n’est que partielle, parce qu’il y a en effet dans notre passé quelque chose qui ressemble à une première expérience.

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Si cette explication peut suffire pour des cas très simples, en voici d’autres où elle n’est guère admissible.

Un malade, dit Sander, en apprenant la mort d’une [p. 151] personne qu’il connaissait, fut saisi d’une terreur indéfinissable, parce qu’il lui sembla qu’il avait déjà ressenti cette impression. « Je sentais que déjà auparavant, étant couché ici, dans ce même lit, X… était venu et m’avait dit : « Müller est mort. » Je répondis : « Müller est mort il y a quelque temps, il n’a pu mourir deux fois (9). »

Le Dr Arnold Pick a rapporté le cas de fausse mémoire le plus complet que je connaisse : ce désordre se présente sous une forme presque chronique. Un homme instruit, raisonnant assez bien sur sa maladie et qui en a donné une description écrite, fut pris vers l’âge de trente-deux ans d’un état mental particulier. S’il assistait à une fête, s’il visitait quelque endroit, s’il faisait quelque rencontre, cet événement, avec toutes ses circonstances, lui paraissait si familier qu’il se sentait sûr d’avoir déjà éprouvé les mêmes impressions, étant entouré précisément des mêmes personnes ou des mêmes objets, avec le même ciel, le même temps, etc. Faisait-il quelque nouveau travail, il lui semblait l’avoir déjà fait et dans les mêmes conditions. Ce sentiment se produisait parfois le jour même, au bout de quelques minutes ou de quelques heures, parfois le jour suivant seulement, mais avec une parfaite clarté (10).

Il y a dans ce phénomène de fausse mémoire une anomalie du mécanisme mental qui nous échappe, qu’il est difficile de comprendre à l’état sain. Le malade, même s’il était bon observateur, ne pourrait l’analyser qu’en cessant d’être dupe. Il me paraît cependant ressortir de ces exemples, d’abord que [p. 152] l’impression reçue se reproduit sous forme d’image (en terme physiologique, il y a une répétition du processus cérébral primitif). Ce phénomène n’a rien que d’ordinaire ; c’est ce qui a lieu pour tout souvenir qui n’est pas causé par la présence actuelle de son objet. Toute la difficulté est de savoir pourquoi cette image qui naît une minute, une heure, un jour après l’état réel, donne à celui-ci le caractère d’une répétition. On peut admettre que le mécanisme de la « reconnaissance », de la localisation dans le temps, fonctionne à rebours. Je propose pour ma part l’explication qui suit.

L’image ainsi formée est très intense, de nature hallucinatoire ; elle s’impose comme une réalité, parce que rien ne rectifie cette illusion. Par suite, l’impression réelle se trouve rejetée au second plan, avec le caractère effacé des souvenirs : elle est localisée dans le passé, à tort si l’on considère les faits objectivement, avec raison, si on les considère subjectivement. Cet état hallucinatoire en effet, quoique très vif, n’efface pas l’impression réelle ; mais comme il s’en détache, comme il a été produit par elle après coup, il doit apparaitre comme une seconde expérience. Il prend la place de l’impression réelle, il paraît le plus récent, et il l’est en fait. Pour nous qui jugeons du dehors et d’après ce qui s’est passé extérieurement, il est faux que l’impression ait été reçue deux fois. Pour le malade, qui juge d’après les données de sa conscience, il est vrai que l’impression a été reçue deux fois, et dans ces limites, son affirmation est incontestable.

A l’appui de cette explication, je ferai remarquer que presque toujours la fausse mémoire est liée à un [p. 153] désordre mental. Le malade de Pick était atteint d’une forme de folie : le délire des persécutions. La formation d’images hallucinatoires n’aurait donc rien que de naturel. Je ne prétends pas d’ailleurs que mon explication soit la seule possible. Pour un état aussi insolite, des observations plus nombreuses et bien faites seraient nécessaires (11).

NOTES

(1) Pour ces faits et autres de même nature, voir Forbes Winslow, On the obscure Diseases of the Brain and Disorders of the Mind, 4e édition. p. 303 et suiv.

(2) Abercrombie, Essay on intellectual Powers, p. 120.

(3) Carpenter, Mental Physiology. p. 431.

(4) Abercrombie, ouv. cité, p. 149.

(5) M. Duval, art. HYPNOTlSME· dans le Nouveau dict. de médecine, etc., p. 144.

(6) Winslow, ouv. cité, p. 253, 265. 266, 308.

(7) Voir l’article de M. Delbœuf dans la Revue philosophique du 1er février 1880.

(8) Lewes, Problems of Lite and Mind, 3e série, p. 129.

(9) Sander, Archiv. für Psychiatrie, 1873, IV.

(10) Archiv. für Psychiatrie, 1876, VI, 2.

(11) Si nous n’avons rien dit de l’état de la mémoire dans la folie, c’est parce que ce terme collectif désigne des états très divers et que les plus importants ont été mentionnés en leur lieu (manie, paralysie générale, démence, etc.). Il ne sera cependant pas inutile de mettre sous les yeux du lecteur le passage suivant, qui traite le sujet dans sa généralité : « Pour ce qui est de la mémoire, elle présente de très grandes différences chez les aliénés. Parfois elle est parfaitement fidèle, aussi bien pour les faits de la vie antérieure que pour ceux qui se sont passés pendant la maladie. Mais il est beaucoup plus fréquent d’y observer un affaiblissement sous différentes formes : ainsi la démence… D’autres fois, les faits de la vie antérieure sont ou bien effacés complètement de la mémoire (ce qui est rare), ou bien ils sont reportés à une telle distance (cela est plus fréquent), ils sont devenus si vagues et si étrangers à l’individu, que c’est à peine s’il peut les reconnaître pour des faits qui lui sont arrivés à lui-même…
« L’individu qui est guéri de la folie se souvient ordinairement des événements qui se sont passés pendant sa maladie et peut souvent rapporter avec une précision et une fidélité surprenantes les plus petits incidents survenus dans le monde extérieur et exposer dans tous leurs détails les motifs et la disposition d’esprit qui le dirigeaient alors. Il sait aussi souvent décrire chaque geste, chaque mot, chaque changement de physionomie des personnes qui le visitent… Ce phénomène s’observe en particulier chez les individus guéris de mélancolie et de manie peu intense ; moins à la suite de la monomanie, dont le malade conserve ordinairement un souvenir beaucoup plus confus. Lorsqu’un malade guéri déclare ne plus rien se rappeler de tout ce qui s’est passé pendant sa folie, ce dire ne -doit être accepté qu’avec réserve, parce que souvent la honte lui fait taire des souvenirs exacts » (Griesinger, Traité des maladies [p. 154] mentales, trad. franç., p. 78. Voir aussi Maudsley dans Reynold’s System of Medicine., vol. Il, p. 26.)
L’affaiblissement de la mémoire dans l’ivresse est bien connu. Il y a de nombreux exemples d’actes violents commis dans cet état, dont il n’est resté aucun souvenir. L’alcoolisme chronique diminue la mémoire sans l’éteindre : à sa période terminale, il aboutit à la démence avec amnésie.

 

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