Sur les relations qui existent entre les Hallucinations du rêve et les images langage intérieur. Par Eugène Bernard-Leroy et Justine Tobolowska. 1901.

LEROYHALLUCINATIONS0001Eugène Bernard-Leroy et Justine Tobolowska. Sur les relations qui existent entre les Hallucinations du rêve et les images langage intérieur. Article parut dans la « Revue philosophique de la France et de l’étranger », (Paris), vingt-sixième-année, LI, janvier-juin 1901, pp. 241-248.

Eugène Bernard-Leroy (1871-1932). On sait peu de choses de sa vie et ses études, sinon qu’il est médecin et qu’il collabore à de nombreuses revue dont la Revue Philosophique, dans laquelle on trouve nombres d’articles. Quelques une de ses publications :
L’illusion de fausse-reconnaissance. 1898.
Sur le mécanisme intellectuel du rêve. Extrait de la Revue Philosophique, 1901.
Le langage. Essai sur la psychologie normale et pathologique de cette fonction. 1905.
Les visions du demi-sommeil. 1926.
Confession d’un incroyant. (1933).

Justine Toboloska. Nous en savons encore moins sur ce médecin, puisque l’on ne connaît si sa date de naissance, ni celle de son décès. On sait qu’elle soutient sa thèse de médecine (voir-ci-dessous) avec comme président le Pr Brissaud. Une intéressante bibliographie conclue ce rare travail :
Etude sur les illusions du temps dans les rêves du sommeil normal. Thèse de la faculté de médecine de Paris n°612. Paris, Georges Carré et C. Naud, 1900.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 241]

SOCIÉTÉ DE PSYCHOLOGIE 

SUR LES, RELATIONS QUI EXISTENT
ENTRE CERTAINES HALLUCINATIONS DU RÊVE
ET LES’ IMAGES DU LANGAGE INTÉRIEUR

PAR 

les Drs E.-BERNAR LEROY et J. TOB0LOWSKA
(Communication présentée à la Société de Psychologie dans sa séance
du vendredi 5 juillet).

 

Nous avons, dans un article récent de la Revue, philosophique, étudié l’agencement et les rapports réciproques des divers éléments intellectuels du rêve, hallucinations, perceptions, idées ; plus spécialement, nous ayons examiné les hallucinations du rêve au point de vue des conditions psychologiques de leur apparition, et de leurs rapports, tant avec, les idées concomitantes qu’avec la marche générale du rêve.

Nous avons à cette occasion fait remarquer la présence, de tableaux hallucinatoires très particuliers que nous avons qualifiés de secondaires, et présentés comme étant la transformation, l’objectivation en quelque sorte de réflexions ; d’interprétations et d’explications du rêve.

Nous n’avons pas à recommencer ici notre démonstration, et nous voulons seulement mettre en lumière, en nous appuyant surtout sur des observations nouvelles, certains côtés du même mécanisme, que volontairement nous avions laissés dans l’ombre.
Et d’abord, puisqu’il s’agit de réflexions, d’explications survenant à propos de tableaux objectifs quelconque, en quoi [p. 242] consistent à l’état de veille, et considérés au point de vue purement descriptif, de tels phénomènes ?

Ce sont, chez beaucoup de sujets, chez le plus grand nombre peut être, des séries de lambeaux de phrases, intérieurement entendus ou prononcés, et, d’une façon générale, ce sont des séries d’images associées entre elles et se développant logiquement, ce sont des cohortes d’images de toutes sortes groupées d’une façon plus ou moins serrée autour d’images principales qui peuvent être elles-mêmes, selon les personnes et selon les circonstances, verbales, ou visuelles, ou autres encore. Tout cela reste, pendant l’état de veille, pendant la pensée réfléchie, effacé, peu distinct, très rapide, purement subjectif, et constitue en somme ce qu’on appelle le langage intérieur, si l’on prend celte expression dans son sens le plus. large. On distingue mieux les différentes images, moins fugaces el déjà plus objectives, dans la rêverie ; dans le rêve proprement dit, elles peuvent devenir hallucinatoires, et, au lieu d’une réflexion ou d’un raisonnement brefs dont on ne retient que le résultat, la conclusion, c’est le déroulement d’une série de tableaux se rattachant logiquement les uns aux autres.

Supposons d’abord qu’il s’agisse exclusivement d’images verbales ; le fait que ces images verbales puissent, au lieu de rester subjectives, devenir, dans certaines circonstances, hallucinatoires, est un point solidement établi en psychologie pathologique ; or, manifestement, le même processus se retrouve dans le rêve :

« Je me trouvais en rêve, dit I. O., dans une salle de l’ « École pratique » et, parmi les cadavres étendus sur les tables, je vis celui de ma mère… Elle était effroyablement maigre, et ses os pointaient sous une peau jaune, sèche et recroquevillée, elle dégageait une très mauvaise odeur ; cependant, ses yeux étaient ouverts, vifs ; et elle n’était pas morte ; je m’éloignai un peu, mais aussitôt j’eus l’idée de me mettre devant elle, afin qu’elle ne vît pas le lieu où elle était. Je voulus lui demander des explications pour savoir comment il pouvait se faire qu’elle vécût tout en étant morte… Elle prévint mon désir et me dit : « Ne sais-tu pas que la conscience « persiste tant qu’il y a de la chair autour des os ? » L’idée qu’il pouvait en être ainsi me causa une frayeur épouvantable et je m’éveillai. »

[p. 243] Cette phrase : La conscience persiste tant qu’il y a de la chair autour des os, n’est pas autre chose qu’une réflexion faite par la dormeuse, réflexion qui, à l’état de veille, tout en se présentant sous forme d’image auditive, aurait conservé le caractère purement subjectif des manifestations habituelles du langage intérieur.

Le langage intérieur extériorisé, pour ainsi dire, telle est donc l’origine de semblables hallucinations. Remarquons maintenant que le langage intérieur n’est pour ainsi dire jamais purement verbal. Toute pensée, si abstraite soit-elle, à moins d’être réduite à des mots prononcés sans être actuellement compris, — auquel cas elle ne mérite guère le nom de pensée et n’est que pur psittacisme, —toute pensée, disons nous, implique le groupement, autour des signes, d’images de toutes sortes (surtout visuelles) plus ou moins effacées ; que quelques-unes de ces images deviennent hallucinatoires, et nous serons en présence de tableaux visuels paraissant liés à une proposition prononcée involontairement ou entendue et ne correspondant à aucune image de même nature parmi celles qui les ont précédées. Tel est le cas suivant.

G. I… pense en rêve cette phrase : « Le hibou fait son nid dans les trous des vieux chênes ». « Je crois, dit-il, que ce fut plutôt pensé que dit ; en tout cas, je ne saurais préciser qui parlait ; était-ce moi, ou un autre ? Je n’en sais rien, Dès que cette phrase eut été prononcée (ou conçue), je me trouvai en présence d’un arbre énorme dont le tronc monstrueux était formé par l’enchevêtrement de nombreux troncs plus petits, qui s’entortillaient et s’entrecroisaient en laissant de place en place des anfractuosités dans lesquelles devaient se trouver des nids de hibous [sic]… Le sol était couvert des énormes racines de cet arbre qui dans ma pensée était un chêne; je ne voyais pas les branches, mais je les savais peu élevées au-dessus de ma tête, très serrées et touffues, formant un véritable plafond qui s’étendait au loin. »

Enfin, à l’état de veille, chez un grand nombre de sujets, le langage intérieur ne contient à peu près rien de verbal, le rôle des mots y étant tenu par des signes conventionnels et personnels empruntés aux différents sens, Aussi observe-t-on fréquemment en rêve des tableaux complètement muets qui n’en ont pas moins leur racine dans le langage intérieur; c’est particulièrement sur les tableaux de ce genre que nous avons [p. 244] insisté dans notre premier travail, faisant voir sur une série de cas intermédiaires le passage de la pensée abstraite à l’hallucination. Mais dans tous les cas que nous avons cités, il s’agissait d’explications que le rêveur se proposait en quelque sorte pour des tableaux incompréhensibles, et qui, au lieu de rester abstraites comme elles auraient été à l’état de veille, se présentaient sous une forme concrète et objective; dans deux cas observés par l’un de nous depuis, il ne s’agit plus d’explication à proprement parler, mais simplement de réflexions et d’idées.

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Le premier cas est remarquable par sa simplicité.

« Le samedi 29 juin 1901, quelques minutes avant l’heure habituelle de mon réveil, je rêvais que j’examinais une malade. Tout à coup, sans transition, je rêve que je suis en chemise et que ma chemise a une large déchirure dans le dos, avec perte de substance, et que par conséquent ma peau est à nu à cet endroit. Or, ce nouveau rêve consistait essentiellement en une représentation visuelle du vêtement en question d’un blanc éclatant ; ce tableau était très net, il offrait deux invraisemblances dont je ne me rendais pas nettement compte d’ailleurs sur le moment : la première, c’est que par le trou ce n’était pas ma peau qui apparaissait, mais un fond d’un noir très intense ; la deuxième, c’est qu’il m’est absolument impossible, quelque position que je prenne, de voir la partie de mon dos correspondante au trou — c’était d’ailleurs devant moi que je la voyais dans le rêve. Ce tableau dura peu, je m’éveillai et sentis aussitôt que par suite du désordre de mes couvertures j’avais la peau du dos à découvert, précisément à l’endroit où dans mon rêve j’avais vu le trou. »

Il est facile de comprendre ce qui s’était passé : à l’état de veille, si les mêmes circonstances s’étaient rencontrées, les sensations tactiles éprouvées auraient amené un état d’esprit traduisible par ces mots : « J’ai un trou dans le dos », et qui, étant donnée la forme que revêt habituellement chez moi le langage intérieur, aurait consisté à peu près uniquement en un tableau visuel: c’est ce même tableau visuel, mais objectivé, qui s’est présenté en rêve, avec les caractères que nous avons ailleurs attribués d’une façon générale aux tableaux hallucinatoires de cette origine : « Chacun, disons-nous en effet, étant composé non selon l’ordre naturel objectif, mais selon l’ordre idéal, scientifique en quelque sorte, renferme [p. 245] ordinairement, pris dans son ensemble et considéré au point de vue de la réalité objective, des contradictions internes. C’est ainsi notamment que les lois de l’espace et du temps n’y semblent pas respectées et que des objets nous sont présentés, ou des parties d’objets, qu’en réalité étant donnée la situation matérielle que nous croyons occuper nous ne pourrions pas voir, ou des sons que nous ne pourrions pas entendre, etc. » (1901, p. 590-591.)

La seconde observation nécessite quelques remarques préliminaires :

On sais depuis longtemps que, dans le rêve, des objets quelconques sont quelquefois considérés comme représentant, signifiant, symbolisant des idées. Charma cite le cas d’une « jeune personne » qui, transformée en prédicateur dans un rêve, débitait du haut de la chaire évangélique un sermon qui se composait de pelotes de laine qu’elle agençait et combinait de diverses manières (avril 1851, p. 96, note 44), et rapporte deux cas personnels où il paraît s’agir du même phénomène : « Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1849, dit-il (p. 49), je recevais une pelote sur laquelle s’alignaient cinq ou six rangées d’épingles. Cette pelote était une lettre par laquelle un grand personnage me recommandait un aspirant au baccalauréat ; j’en lisais couramment le contenu et la signature, quoiqu’il n’y’ eût aucune analogie entre ce que j’avais sous les yeux et les caractères de nos alphabets… » — « Une autre fois, raconte-t-il plus loin (p. 96, note 44), j’avais devant moi un sourd muet qui avait souffert je ne sais quel dommage, il me semblait qu’il pouvait avoir son recours en justice contre l’homme qui l’avait lésé, et faire valoir en sa faveur un article du Code civil. Pour lui communiquer ma pensée, je plantai dans la terre une baguette que j’avais à la main; mon sourd-muet avait devant lui, également plantée en terre, une baguette analogue à la mienne. Je lui fis signe d’imiter mes mouvements.

Nous tirions alors de terre nos deux baguettes jusqu’à une certaine hauteur; je lui montrais une entaille sur la partie du bois que nous devions mettre à découvert. Cette observation faite, nous soulevions de nouveau nos baguettes, et je lui indiquais, un peu plus bas, une marque semblable à la première ; j’accompagnais ces indications de certains gestes qui rendaient si clairement ma pensée, que mon sourd-muet s’écria tout à coup, s’adressant à quelques personnes qui nous [p. 246] regardaient faire : « Voyez ! Il n’a pas appris notre langue ; cependant il la parle parfaitement. »

Pierre Zanzucchi.

La première hypothèse qui se présente à l’esprit pour expliquer de tels faits, c’est qu’il n’y a entre l’hallucination et l’idée d’autre lien réel qu’une coexistence fortuite. L’hallucination a surgi par l’effet d’un processus quelconque, l’idée est née d’un autre processus, mais en même temps il en est résulté que l’hallucination est apparue au dormeur comme le symbole de l’idée, ou l’idée comme la traduction de l’hallucination, mais c’est pure illusion. — Cette hypothèse à notre avis permet d’expliquer certains cas simples, elle est probablement vraie très souvent, mais elle nous paraît tout à fait insuffisante pour les cas où une série de ces images symboliques ou pseudosymboliques se succèdent et se combinent, ainsi qu’il semble que cela ait eu lieu dans les cas cités par Charma. Elle ne convient certainement pas davantage au cas suivant :

« Je me trouvais à table, en face d’un individu que je connais, et je me sentais extrêmement irrité contre lui, au point que j’en étais même angoissé. Le prétexte de cette irritation était qu’il avait compromis, et grandement altéré, pensais-je, par ses assiduités prolongées, la réputation d’une jeune fille réellement existante et bien connue de moi que je me figurais assise à la même table, du côté gauche. La figure du jeune homme était assez ressemblante, quoiqu’elle apparût avec une légère teinte verdâtre qu’elle n’a nullement dans la réalité. Quant à la jeune fille, je ne la voyais pas, et ne l’avais vue à aucun moment dans ce rêve, mais à la place qu’elle était censée occuper, je voyais sous une forme concrète et objective sa réputation compromise : j’avais une image très nette, et je le répète, parfaitement objective, d’un clocher d’église gothique ainsi fait : une tour carrée, portant une pyramide à base également carrée ; des deux angles de cette base que je voyais, partaient deux petits clochetons. Le clocheton de droite atteignait un cinquième environ de la hauteur de la pyramide ; le clocheton de gauche était tronqué, moins haut d’un tiers et se terminait par une surface arrondie, comme si sa pointe avait été usée. L’ensemble de la construction était de couleur jaune d’ocre, avec des parties jaune paille, et des parties fauves ; il se détachait sur un fond vert olive très foncé, presque noir ; il n’y avait pas de baies apparentes, et je ne [p. 247] distinguais pas de sculptures, mais le galbe et la répartition des parties claires et foncées donnaient sans conteste au monument l’allure générale d’un beau clocher normand du XVe siècle. Je vis plusieurs fois alternativement la figure du jeune homme et le clocher ; la dernière fois, la tour carrée, comme si elle s’était effritée du bas, était réduite à une sorte de pilier irrégulier supportant la pyramide posée en porte à faux. En même temps mon angoisse atteignait, son apogée, et je m’éveillai. »

On ne s’étonnera pas de ce bizarre symbolisme si l’on se reporte à ce que la même personne trois ans auparavant écrivait au sujet de son propre langage intérieur dans une observation qui a été publiée (1898, p, 159) : « Ma mémoire, disait-elle, est en quelque sorte symbolique : je ne pense habituellement ni avec des mots articulés ni avec des mots entendus, ni avec des images visuelles ressemblant à des objets réels, mais au moyen d’une sorte d’algèbre mentale, à la fois visuelle et auditive, dont les éléments, susceptibles de se combiner de mille manières, sont des signes, ordinairement dépourvus de toute ressemblance avec les choses concrètes qu’ils schématisent. » Dès lors en effet il paraît extrêmement probable que c’est à un de ces signes que nous avons affaire dans le rêve en question, à un de ces signes qui, sans perdre sa valeur symbolique, est devenu hallucinatoire ; alors qu’un auditif aurait entendu sa propre pensée, notre personnage l’a vue ; l’hallucination n’était pas indépendante de ses réflexions, elle n’était pas non plus amenée ou suggérée par lesdites réflexions comme une sorte de paraphrase ou d’illustration ; elle-même était un fragment pur et simple réflexion objective pour ainsi dire. Enfin, on ne doutera plus de la légitimité de notre explication quand on saura que chez la même personne une image présentant des points identiques s’était déjà trouvée liée à une idée analogue. Cette personne, en effet, quelques années auparavant, répondant à un questionnaire sur les variétés de concepts et le « contenu immédiat des idées générales », avait en face des mots : « Ruine (au moral) (sic) déchéance » tracé l’indication suivante : « Silhouette de la tour de Saint-Germain l’Auxerrois avec ses clochetons » et ajouté un croquis de ladite tour. Cette tour, comme chacun sait, est octogonale et ne se termine pas en pyramide, mais elle est ornée de clochetons en pierre tendre plus ou moins effrités par la gelée et la pluie. [p. 248] Un, entre autres, celui que l’on voit à gauche quand on est placé rue de Rivoli, est tout à fait tronqué, et cette particularité est très nettement indiquée sur le croquis.

Eugène-Bernard Leroy.

J. Tobolowska.

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