Joseph Double. Signes déduits du sommeil et de la veille. Séméiologie générale, ou Traité des signes et de leur valeur dans les maladies. 1811-1812.

DOUBLESEMEIOLOGIE0002Joseph Double. Signes déduits du sommeil et de la veille. Séméiologie générale, ou Traité des signes et de leur valeur dans les maladies. Paris, Croullebois, 1811-1812, pp. 562-596

François-Joseph Double (1776-1842). Médecin qui poursuivit ses études à Montpellier. Membre fondateur de l’Académie royale de médecine. Connu pour son travail : Traité du coup (1811).

Le premier essai de séméiologie du sommeil traité parmi d’autres signes de maladies.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé quelques fautes de typographie.
– Par commodité nous avons renvoyé la note de bas de page en fin d’article. – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

 

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SIGNES DÉDUITS DU SOMMEIL ET DE LA VEILLE

Le sommeil, cette fonction importante, si digne sous tous les rapports de fixer les méditations du médecin, est un état déterminé de la vie, dans lequel la nature, en se repliant en quelque sorte [p. 563] sur elle-même, suspend l’appareil des mouvemens vitaux nécessaires pour coordonner l’individu avec les objets qui l’environnent : Somnus omninò nihil aliud est qumn receptio spiritûs viovi in se (1).

Cette manière d’envisager le sommeil suppose, ainsi qu’on le voit, dans la fonction qui nous occupe, une activité bien évidente ; et ce serait commettre une grande erreur en physiologie, que de considérer le sommeil comme un état passif de la vie : Somnus est functio activa principii vitalis (2).

Vallésius s’exprime ainsi à ce sujet : Non enim per somnum omninò feriatur facultas animalis, neque somnus integra actionum privatio (3).

La fiction poétique dans laquelle on compare le sommeil à la mort, est peu conforme à la vérité. Elle serait, ce me semble, avantageusement remplacée par une idée plus médicale, et par cela même plus exacte. Ne pourrait-on pas dire en effet que le sommeil est l’image ou l’expression de la santé et de la maladie ?

DOUBLESEMEIOLOGIE0008Il parait démontré que le sommeil, chez les hommes comme chez, les animaux est déterminé [p. 564] par la diminution de l’excitabilité portée jusqu’à un certain degré. Tous les moyens qui tendent à émousser ou à user l’excitabilité sont sédatifs et soporifiques ; et tous les phénomènes prouvent cette diminution de l’excitabilité pendant la durée du sommeil. « On observe, dit le célèbre Barrhez, dans le sommeil une diminution considérable des forces sensitives et des forces motrices de tous les organes, et un affaiblissement général des sympathies ou des communications de ces forces. »

En effet, pendant le sommeil il se produit, à la périphérie du corps surtout, un affaiblissement, une détente remarquables par la nécessité où l’on est de relâcher des ligatures qui n’incommodaient nullement durant la veille. La chaleur de l’habitude du corps est moindre ; ce qui nous oblige à nous couvrir plus la nuit que le jour : Cùm somnus invaserit , corpus frigescit (4). Alors l’action des muscles est abandonnée à leur propre force ; et l’on sait que celle des fléchisseurs l’emporte de beaucoup, lorsque ni la volonté, ni les impressions des corps extérieurs n’apportent aucune modification à leur état : aussi, dans le sommeil naturel, la tête est penchée en avant, les poings se trouvent fermés, les cuisses restent fléchies sur le bassin, et les jambes sur [p. 565] les cuisses, etc. La respiration est moins active, et la circulation plus languissante. Galien avait remarqué que des deux mouvemens matériels, la systole et la diastole ; celui de systole ou de contraction l’emporte sur celui de diastole ou de dilatation. Je pense que ceci n’est vrai que de la première période du sommeil ; j’ai remarqué dans plusieurs circonstances que le pouls est concentré, petit et rare dans les premiers momens du sommeil ; mais qu’il se développe peu à peu, et qu’il devient alors d’autant plus fort, que l’individu est plus avancé dans la période d’expansion et plus près du réveil.

Tout indique que, pendant le sommeil, les mouvemens toniques se portent à l’intérieur. Motus insomno intrà vergum , dit Hippocrate. C’est par cette tendance des mouvemens et par leur concentration que l’on doit rendre raison du sommeil que détermine l’action des purgatifs et des émétiques, de l’oppression portée souvent jusqu’à l’étouffement qu’éprouvent les malades attaqués d’hydropisie de poitrine ; ce qui fait qu’ils se réveillent en sursaut ; etc. Cette tendance des rnouvemens est encore prouvée par l’observation de Lancisi, qui a vu que les vapeurs qui s’élèvent des marais donnent presque toujours des fièvres de mauvais caractère à ceux qui s’y exposent pendant le sommeil. Elle l’est enfin par une juste appréciation de [p. 566] l’influence du sommeil sur les actes de la digestion et de la nutrition.

On est assez peu d’accord sur le mode d’action du sommeil dans la d’action et l’assimilation des substances alimentaires. Pour se faire une idée claire et véritable de ce mode d’action, il faut, ce semble, avoir égard aux deux périodes, bien distinctes du sommeil : la période de concentration, et la période d’expansion. Alors on voit que les fonctions digestives proprement dites ou concoctrices se trouvent favorisées par la première période caractérisée d’ailleurs par des phénomènes bien marqués ; tandis que les fonctions nutritives ou assimilatrices sont augmentées, par la deuxième période, par I’expansion qui a lieu vers la fin du sommeil, et qui s’annonce par la moiteur de la peau, par les sueurs, etc.

On trouve la solution de cette question dans le passage suivant de Bacon, auquel on n’avait pas encore donné une extension suffisante :

Actus ipse assimilationis petsicitur, prœcipuè in somno et quiete, prœsertim versus auroram, factâ jam distributione.

A tous ces effets qui résultent du sommeil, joignons son action réparatrice. Le délassement et la restauration des forces qu’il procure en faisant cesser l’éréthisme du système entier de l’économie, donne à tous les organes un bien-être qu’il [p. 567] est plus aisé de sentir que d’exprimer ; cela est surtout vrai du sommeil naturel : Ut somnue ad prolongationen vitœ facù, itâ multò magis si sit placidus et non turbidus (5).

Après ces considérations préliminaires sut le sommeil en général, passons aux inductions particulières que le médecin peut en déduire dans les maladies. Ces inductions se trouvent, pour ainsi dire, toutes l’enfermées dans le bel aphorisme du père de la médecine : ln quo morbo somnus laborem jacit lethale ; si verò sommus juvet, non est lethale.

Il nous suffira de commenter en quelque sorte ce passage d’Hippocrate, pour assigner successivement les signes funestes ou favorables que le praticien peut puiser dans I’observation du sommeil des malades.

Le sommeil péchant par excès ou par défaut est d’un mauvais augure : Somnus et vigilia utraque modum excedentia, malum. L’assoupissement presque continuel est un signe comme assuré de pléthore, soit humorale, soit sanguine, il peut par cela même faire craindre l’apoplexie ; surtout si le malade éprouve ce qu’Hippocrate appelle somni cum pavore.

Les insomnies empêchent la coction des alimens ; le sommeil trop prolongé donne lieu à [p. 568] une excessive assimilation : Vigilla vehemetis potûs et cibos crudos et incoctiores facit. Et quœ in contraria fit mutatio, dissolvit corpus et excoctionem et capitis gravilatem inducit, Ce qu’Hippocrate dit ici de l’influence du sommeil et de la veille sur la coction des alimens, on peut l’appliquer également à la coction de l’humeur morbifique dans les maladies ; ces deux actes de la nature offrent plus d’un point d’analogie, ainsi que l’a fait remarquer, le premier, le père de la médecine.

Les individus attaqués de manie, d’hypocondrie ou de mélancolie, supportent facilement des veilles excessivement prolongées. Ces veilles annoncent l’invasion de la maladie ; et le retour du sommeil, en présage la guérison.

Si, dans les cas d’œdématie générale ou partielle, le malade s’éveille souvent en sursaut avec un sentiment d’anxiété plus ou moins forte, on a à craindre rengorgement de la poitrine qui ne tarde pas à se déclarer, ainsi que je l’ai plusieurs fois observé.

Lorsque, dans les maladies aiguës, on ne dort ni la nuit ni le jour, si ces insomnies ne sont pas causées par de violentes douleurs, c’est un signe de délire imminent, et, par suite, de mort : témoin le malade Silenus d’Hippocrate, qui mourut le onzième jour de sa maladie, ayant eu un délire furieux à la suite d’insomnies prolongées. [p. 569]

L’assoupissement, dit Piquer, est un des symptômes les plus communs des fièvres ardentes et malignes. Mais, pour que cet assoupissement soit un signe de malignité, il faut qu’il soi t accornpagné d’autres symptôrnes également mortels. C’est ainsi que, dans les Épidémies d’Hippocrate, on voit qu’Hermocrate fut pris d’un assoupissement qui devint mortel le onzième jour de sa maladie : tous les autres symptômes restant d’un très-mauvais augure. Au contraire, le fils de Pythion fut délivré de sa maladie, quoiqu’il se trouvât fort assoupi, les symptômes concomitans n’étant point d’un fâcheux pronostic.

Un assoupissement profond dans l’invasion des fièvres intermittentes est toujours à redouter. Il faut craindre la fièvre pernicieuse soporeuse, dont les caractères sont bien déterminés et les dangers non moins évidens,

Le sommeil prolongé, accompagné du refroidissement des extrémités de la faiblesse du pouls, de sueurs froides et d’une extrême prostration des forces, est mortel.

Le sommeil excessif, en concentrant vicieusement les mouvemens et les forces à l’intérieur, est très-nuisible dans les inflammations internes :

Quod si ex visceris phlegmone quis febricitans corripiatur, dit Galien, intempestivus iste somnus phlegmonem augens unà cum ipsâ et [p. 570] febrim magis accendù. Galien observe encore que le sommeil, surtout excessif, est contraire dans les maladies muqueuses, qui supposent toujours l’affaiblissement de l’action du système vasculaire.

Assez souvent le délire est appaisé par le sommeil, et c’est alors un très-bon signe : Ubi somnus delirium sedat bonum. Ce qui se confirme bien sensiblement chez le malade qui demeurait dans le jardin de Dealces,

Un sommeil agité, accompagné de sons plaintifs, troublé par des rêves farigans et à la suite duquel le malade, loin de se sentir mieux, se trouve plus accablé, est d’un mauvais augure. Le danger augmente, si à ce sommeil il se joint des grincemens de dents non habituels.

Si, pendant un sommeil profond, le malade ne peut être éveillé qu’avec plus ou moins de peine, et qu’alors son regard reste indécis, stupide ; s’il parait concevoir avec peine les questions qu’on lui fait ; s’il n’y répond pas ou qu’il y réponde mal ; et si enfin le sommeil l’accable toujours malgré les moyens d’excitation, c’est un très-mauvais signe.

Le sommeil excessif qui arrive au moment où la nature prépare une crise, en suspend ou en arrête le cours ; c’est alors le cas d’employer les excitans appropriés pour s’opposer au sommeil. [p. 571]

L’agitation et l’anxiété pendant le sommeil indiquent une irritation interne, des exacerbations prochaines dans les maladies fébriles, les convulsions et la présence des vers dans les intestins, surtout chez les enfans, une maladie organique du cœur ou l’hydrothorax, si le malade est souvent réveillé en sursaut, etc.

Il n’est pas rare de voir à la fin des maladies aiguës, et pendant la convalescence, des accès plus ou moins longs de sommeil profond ou de veilles prolongées et d’insomnies, tourmenter cruellement les malades. Le plus souvent ces deux états opposés tiennent à la même cause, à la perte des forces vitales.

Le sommeil qui appartient aux diverses affections soporeuses, connues sous le nom de léthargie, d’apoplexie, de carus, de catalepsie, de coma, etc., est toujours de mauvais augure par le danger attaché à chacune de ces maladies, dont il est le principal symptôme.

Ces diverses affections soporeuses se rencontrent assez fréquemment, dans le cours des maladies aiguës, toujours avec des significations plus ou moins fâcheuses.

Il faut avoir la plus grande attention à la manière dont les yeux se comportent pendant le sommeil ; car si les paupières à demi-fermées laissent voir une partie du blanc de l’œil, sans qu’on puisse attribuer ce phénomène ni à de fortes [p. 572] évacuations alvines qui auraient précédé, ni à l’action de quelque médicament ; c’est d’un très­mauvais augure : Similiter oculi demissi, dit Hippocrate, ad infernam palpebram magis inclinantes, rigidè ac stupidè intuentes, albœ oculorum partes pallidœ, mortales. Mais ici, tout comme pour la durée du sommeil, ou doit beaucoup avoir égard aux influences de l’habitude, Sed maximé, dit Prosper Alpin, dormiendi spectanda crit consuetudo, cùm sit altera natura.

Le sommeil excessif en santé, particulièrement celui qu’on fait dans le jour, et qui est connu sous le nom de méridienne en France ; et de siesta en Espagne, où il est en très-grand usage, rend le corps lourd et l’esprit lent et paresseux ; toutes les parties tombent dans une sorte d’inertie. Il a, outre les inconvéniens qu’on Iui connaît, celui d’augmenter les besoins du sommeil, d’en rendre les retours plus fréquens, et d’en prolonger la durée, parce que plus on dort et plus on a besoin de dormir .

On pourrait presque dire que le sommeil est un léger état apoplectique ; cela est, jusqu’à un certain point, littéralement vrai du sommeil trop prolongé ou trop fréquemment répété.

Un sommeil naturel, modéré, ayant lieu surtout la nuit, peut être regardé comme un signe de santé. Il favorise également et la coction des [p. 573] alimens et la coction de la matière morbifique, ainsi que nous l’avons déjà dit.

C’est un signe très-salutaire dans les maiadies, si après le sommeil le malade se sent soulagé et plus fort.

Le sommeil, lorsqu’il est bon, a une influence bien remarquable sur le rétablissement des forces vitales, et par la même raison sur leur entretien.

Le sommeil tranquille (placidus) qui a lieu à la suite des convulsions ou même du délire, fait cesser l’un et l’autre accident et en empêche le retour.

Le sommeil qui arrive immédiatement après une crise, assure les bons effets de ce mouvement de la nature, et indique que la crise sera complète ; sans compter que souvent le sommeil est lui-même une crise : cela est particulièrement vrai pour les maladies des enfans et des vieillards en général, pour les affections nerveuses, maladies dans lesquelles on a nié l’existence des crises parce qu’on ne les avait pas assez fidèlement observées. Un grand nombre de faits viennent à l’appui de cette observation, qui avait échappé jusqu’à présent à la sagacité des praticiens. Il est remarquable que le sommeil sert de crise, soit partielle, soit complète, aux accès ou paroxismes des maladies vaporeuses, lorsque le cours de ces accès n’a pas été troublé, interverti par une foule de soins ou de remèdes mal entendus. Nous [p. 574] avons vu un grand nombre d’accès épileptiques se terminer aussi par le sommeil, de la même manière que les accès des fièvres intermittentes se jugent partiellement par les sueurs.

Lorsqu’à la fin d’une maladie le sommeil se rétablit, et qu’il a lieu comme dans l’état naturel, on doit s’attendre que la maladie se jugera favorablement, surtout lorsque le pouls est plein et égal ; que la respiration parait facile, et que la transpiration et même les sueurs commencent à se manifester.

Il faut considérer comme un bon sommeil celui qui se rapproche le plus du sommeil naturel, et qui présente les divers phénomènes que nous avons assignés à celui-ci ; celui qui a lieu la nuit ou le matin, et dont la durée se trouve en rapport avec l’irritabilité du sujet et ses besoins de réparation ; enfin, celui après lequel l’individu éprouve le délassement et le bien-être qui suivent toujours le sommeil tranquille. Dans des circonstances différentes ou opposées, le sommeil doit être considéré comme mauvais.

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SIGNES TlRÉS DES SONGES.

Par une suite naturelle de la concentration des facultés vitales qui a lieu durant le sommeil, il se passe dans le système intellectuel une opération aussi remarquable en médecine qu’en psychologie. Indépendamment de toute [p. 575] influence actuelle de la part des sens externes, si l’on en excepte toutefois le tact, il se produit dans l’organe pensant une ou plusieurs séries d’idées et de mouvemens que l’on connaît sous le bom de songes ou de rêves.

Ces idées ou ces mouvemens sont déterminés, alors par plusieurs circonstances : I° par la réaction du système des sensations sur lui-­même, indépendamment de toute influence actuelle de la part des sens, le toucher excepté (6) ; 2° par l’action des sensations extérieures reçues et transmises d’autant plus fidèlement par l’organe du toucher, que rien ne peut alors occasionner aucune sorte de distraction (7) : 3° par l’association des idées qui, en liant dans notre esprit telle idée [p.] à telle autre par une suite de l’habitude, explique le disparate que l’on observe si fréquemment dans les songes ou dans les images, et les affections dont ils se composent (8) ; 4° enfin, par l’influence que reçoit l’organe de la pensée, des mouvemens internes des fonctions animales, et particulièrement de la digestion, de la circulation, de la respiration et de la génération (9).

Jusque-là on a bien plus étudié les songes sous le rapport de l’onirocritie, c’est-à- dire, dans l’intention d’expliquer et de prédire les événemens de la vie, que sous le point de vue médical ; et cette prétendue science, comme toutes celles qui s’adressent à la crédulité de l’esprit [p. 577] humain pour le flatter, compte beaucoup de partisans, et quelques auteurs célèbrent, parmi ceux qui s’en sont occupés. Cependant il est aisé devoir que les songes d’après les circonstances mêmes qui les déterminent, doivent bien plus contribuer à la connaissance de l’état de la santé qu’à l’indication des événements passés, présens ou futur de la vie morale.

L’onirocritie judiciaire a toujours été, avec juste raison, un sujet de réprobation parmi les philosophes et les théologiens d’un jugement solide. On lit dans le Deutéron. XVIII : Non invenietur in te qui observet somnia ; et en Jérém. XXXVII : Nolite audire somnia , etc. ; tandis que l’onirocritie médicale, quoique peu avancée, comparativement aux autres signes séméiologiques, peut fournir des données très­précieuses. Cette assertion, aux yeux des médecins surtout, n’a pas besoin de preuves ; elle est constatée à la fois et par le raisonnement et par l’expérience.

On trouve dans les œuvres d’Hippocrate un Traité sur les Songes ; traité que l’on ne fera aucune difficulté de ranger au nombre des ouvrages faussement attribués au père de la médecine, si l’on a égard à l’esprit suivant lequel il est rédigé, aux faux raisonnemens qu’il contient, et à la proxilité avec laquelle les idées y sont présentées. [p. 578]

Galien, Ant. Brentius et Jul. Cæs. Scaliger, ont commenté plus ou moins longuement le livre d’Hippocrate, mais ils n’ont rien ou presque, rien ajouté à la doctrine médicale des songes.

Aristote, sans entrer dans les détails des signes que peuvent fournir les songes, a cependant constaté la vérité de leur importance pour la séméiotique, dans le passage suivant : Qui deteriûs vel animo vel corpore sunt affcti deteriora somnia concipiunt ; quippe cum etiam afectio corporis faciat ad somnii visionem. Hominis enim morbo laborantis prœposita quoque animivitiosa sunt, atque etiam, propter corporù perturbationem, animus quiescere nequii,

Hippocrate a dit dans le même sens : De judiciis eorum quœ in somnis VISENTUR quisquis recte cognoscit is ea ad omnia magnam habere vim comperiet, Galien ajoute, en commentant ce passage: Insomnium verò corporis affectionem nobis indicat (10). [p. 579]

On peut diviser les songes suivant la nature des circonstances qui les déterminent. Ainsi, d’après ce que nous avons dit plus haut, on devra distinguer, I° ceux qui dépendent exclusivement de la réaction de l’organe pensant sur lui-même, sans que cette réaction soit déterminée par aucune cause accessoire connue. C’est à cette classe de songes que se rapporteront ceux qui ont une relation plus ou moins intime avec les idées ou les actions qui avaient antérieurement occupé l’individu. Ajoutons toutefois que par suite de l’influence de l’association des idées, les songes eux-mêmes peuvent changer de nature, sans perdre pour cela leur caractère primitif. Cet ordre de songes ne peut pas fournir de grandes données séméiotiques. C’est cependant un très-bon signe quand ils se présentent sous un rapport, tel que l’on soit autorisé à présumer que les fonctions animales se trouvent dans l’état sain : Quihus in somniis diurnas actiones mens humana vesperi sub noctem somniat, et eodem modo reddit quo per diem in re justâ gesta aut consulta sunt, hœc homini bona sunt ; sanitatem enim portendun. Hippoc. Ainsi, il n’est pas rare que des savans, fortement occupés pendant la veille du sujet de leurs méditations , en rêvent encore durant la nuit ; et que l’esprit, qui en est plus fortement et exclusivement occupé, y découvre alors quelque [p. 580] nouveau point de vue. Il arrive assez ordinairement que l’homme épris d’amour voie en songe l’objet de ses désirs ; que l’artisan rêve avec plus ou moins de suite aux occupations auxquelles il est livré, etc. Les songes de cette nature ont lieu vers le matin, peu de temps avant le réveil, et lorsque le sommeil est peu profond.

On doit encore rapporter à ce premier ordre de songes ceux qui sont déterminés par l’influence de l’habitude d’une sensation pendant la veille, laquelle sensation se continue encore durant le sommeil. L’on sait que, lorsqu’on dort immédiatement après avoir voyagé pendant long-temps, soit à pied, soit à cheval, soit en voiture, on éprouve encore, en songe, les sensations des rnouvemens qu’exige l’une ou l’autre de ces deux manières de se transporter d’un lieu à un autre.

2° Il est un second ordre de songes qui ne doivent, être comptés que pour peu de choses dans les inductions séméiotiques : ce sont ceux qui dépendent de l’action des sensations extérieures, reçues et transmises d’autant plus fidèlement par les organes, que rien ne peut occasionner alors aucune sorte de distraction. C’est ainsi qu’une simple piqûre d’épingle ou même de puce donne lieu à des rêves de coups d’épée reçus ; qu’une position un peu gênante fait songer à des montagnes à gravir, à des précipices à [p. 581] éviter, etc. L’homme qui n’est point habitué à être couché sur le ventre, s’il prend par hasard cette position en dormant, rêvera qu’il est obligé de courir péniblement à plat ventre pour éviter quelque danger. C’est aussi a cet ordre de songes qu’il faut rapporter les rêves de cuisse et de jambe amputées, à l’occasion d’une crampe, même légère, survenue à ces extrémités pendant le sommeil, etc.

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3° A la troisième classe se rapportent les songes qui tiennent à l’association des idées. Ceux-ci suivent toujours l’une ou l’autre des trois autres espèces ; mais il était nécessaire de les mentionner, d’abord pour présenter le tableau complet de l’origine des songes, et puis à cause du degré d’importance qu’ils peuvent avoir dans la doctrine des signes. Cette importance est constamment proportionnée à l’ordre des songes primitifs auxquels ils se lient. Ils sont d’un grand secours pour la médecine pratique, s’ils appartiennent aux fonctions animales ; au contraire ils ne sont d’aucune valeur médicale, si, comme il arrive le plus souvent, ils dépendent des sensations externes, ou s’ils résultent d’idées et d’affections bahituellcs pendant la veille.

Cette association d’idées est liée non-seulement aux idées elles-mêmes, mais aussi aux impressions. Ainsi telle ou telle impression, soit externe, soit interne, sera toujours suivie de [p. 582] certaines idées et d’affections constantes dans tel ou tel autre individu. Or, il faut que le médecin sache prendre en considération chacune de ces circonstances, pour n’attribuer aux songes que la valeur qu’ils ont réellement : car les idées les plus décousues, en apparence, ou même les plus opposées, peuvent présenter des rapports assez intimes, chez tel ou tel individu, par l’habitude qu’il a de les lier ensemble.

4° Enfin, le quatrième ,et dernier ordre de songes comprend ceux qui résultent de l’influence que reçoit l’organe de la pensée, des mouvemens internes des fonctions animales, et particulièrement de la digestion, de la circulation, de la respiration et de la génération.

L’homme qui a faim ou soif, celui qui éprouve des besoins d’uriner ou d’aller à la selle, celui qui, par habitude ou par tempérament, a contracté le besoin des femmes et qui en a été privé, ressent fréquemment, pendant le sommeil, des mouvemens qui se rapportent à ces fonctions ; quelquefois même il est sollicité dans ces songes à des mouvemens dont l’objet est de satisfaire ces mêmes besoins : presque tout le monde, l’a éprouvé.

C’est surtout cet ordre de songes qui fournit à Ia doctrine des signes, et qui. Mérite toute l’attention des médecins, puisque les affections dont ils se composent ne sont que le résultat d’une [p. 583] affection ordinairement analogue dans quelqu’une des fonctions de l’économie ; et l’on ne peut douter que tout ce qui, pendant le sommeil, affecte vivement le corps, ne porte sur le centre des sensations une impression semblable qui le met en action, et donne lieu aux divers actes qui constituent les songes (11)

On doit considérer cette classe de songes, soit comme désignant une lésion actuellement existante dans une ou plusieurs des fonctions de l’économie, soit comme. Indiquant la formation plus ou moins prochaine de ces affections. Sous ce rapport, les signes qui en résultent se divisent naturellement en signes diagnostiques et en signes pronostiques. [p. 584]

Il est remarquable que les songes, susceptibles de servir, au diagnostic des maladies, sont en assez grand nombre, et que leur étude plus approfondie n’augmenterait pas peu le domaine des connaissances médicales.

Dans l’hydropisie de poitrine, les malades ne peuvent point s’endormir sans éprouver des rêves très-fatigans, pendant lesquels ils croient toujours être étouffés ; et bientôt ils s’éveillent en sursaut. Dans les affections gastriques, surtout lorsque l’humeur est en turgescence, les malades sont à peine endormis, qu’ils rêvent à des fantômes plus ou moins effrayans, et qu’ils ont sous les yeux des tableaux hideux : les sensations et les idées dans ces rêves changent rapidement de nature ; ce qui rend le sommeil extrêmement pénible dans les hydropisies en général, et particulièrement dans les engorgemens séreux du cerveau, on voit en songe des étangs, des fleuves et des marais. Aussi Hippocrate a-t-il dit : Quod si in stagno aut mari aut fiuminibus quis natare videatur, bonum non est ; nam humiditatis exuberantiam indicat : huic autem victûs rarione siccâ et laboribus uti confert. Chez les enfans, les songes qui sont accompagnés de frayeurs ou de tremblemens convulsifs, sont le symptôme de l’existence des vers ou du travail pénible de la dentition.

Quant aux signes pronostiques que l’on peut [p. 585] déduire de l’étude des songes, on doit les considérer suivant qu’ils sont favorables ou fâcheux.

Et d’abord l’homme parfaitement bien portant n’a guère d’autres songes que ceux qui sont fournis par la réaction du système pensant sur Iui-même (et ces songes ont toujours plus ou moins de rapport avec les sensations habituelles de l’individu) ; ou bien que ceux qui résultent, soit de l’action des sensations extérieures, soit de l’association des idées. En outre, ces songes de la santé, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’arrivent jamais que le matin aux approches du réveil : le premier sommeil de l’homme bien portant étant trop profond pour que les rêves puissent avoir lieu. Aussi les individus les plus sujets à rêver sont-ils les oisifs ; ceux qui mènent une vie voluptueuse et qui prennent plus de sommeil qu’il ne leur en faudrait pour la réparation des forces. En général, les rêves qui se rapportent aux désirs de manger ou de boire n’indiquent guère que le besoin de la faim ou de la soif : Per somnum verò si quis solitos cibos aut potûs sibi edere aut bibere videatur, alimenti inopiam animique mœrorem significat. Hipp. Ces rêves sont d’un très-bon augure dans la convalescence ; ils sont moins favorables lorsqu’ils se montrent dès le principe des maladies. Je les ai vu accompagner le [p. 586] symptôme des goûts pervertis des malades, et les faux appétits qui arrivent quelquefois dans le principe des fièvres gastriques bilieuses ou même putrides. Je les ai également observés et éprouvés pendant le sommeil qu’accompagne une digestion laborieuse.

Les songes de cette nature, ceux qui naissent pendant le sommeil qu’accompagne une digestion pénible, ont presque toujours rapport au désir ou au besoin de manger ; et ce sont le plus souvent les substances qui se digèrent difficilement que l’on croit ou que l’on désire savourer. Ici la sensibilité spéciale de l’estomac se trouve fortement excitée par le travail insolite de la digestion difficile. L’impression reçue est transmise par les nerfs de la vie organique au cerveau, au système intellectuel, lequel, par une vicieuse association d’idées, juge faussement et apprécie mal la sensation qui lui a été communiquée.

En général, les rêves gais, agréables, sont de bon augure ; ils récréent l’imagination et contribuent au délassement du corps. Les rêves tranquilles, et dont les idées conservent plus ou moins de suite, sont d’un très-bon augure dans la phrénésie.

C’est souvent un signe de sueurs critiques prochaines que de rêver qu’on se baigne dans l’eau chaude : Nonnulli verò cum criticè sudaturi [p. 587] essent, dit Galien, in calidarum aquarum internis lavari arbitrabantur.

On pourrait ·en quelque sorte assigner à chaque tempérament une série particulière de songes. Les rêves de chants, de repas et de danses, de feux brillans, de rixes, de disputes, de combats, appartiennent aux tempéramens sanguins. Les rêves tristes de spectres, d’antres, de souterrains, de solitudes, de mort, etc., sont le propre du tempérament mélancolique. Le phlegmatique voit en songe des fantômes blancs, des lieux humides, de l’eau ; il a le sentiment dé poids, de charges et d’embarras qu’il ne peut éviter. Le bilieux voit des corps noirs, rêve assassinats, emporternens, incendies, etc. Et il est remarquable que ces songes, répétés et poussés jusqu’à un certain point, indiquent la prédominance vicieuse ou même morbifique de l’humeur dont ils sont le signe. On connaît la belle observation de Galien, qui prédisit une hémorragie et le besoin des évacuations sanguines, d’après l’apparition de serpens enflammés que le malade avait eue en songe : Biliosus enim aquam calidam videbit tangetque in somniis, Scaliger. Bile infectatu , a dit aussi Galien , qui incendium aut caliginem aut fumum aut tenebras profundas per somniuni videt.

Chaque âge a aussi, jusqu’a un certain point, [p. 588] des rêves qui lui sont propres ; et l’on doit avoir égard à toutes ces considérations dans l’appréciation médicale des songes et dans l’application qu’on en fait à la doctrine des signes (12).

Les songes supposent quelquefois une augmentation vicieuse du mouvement du sang vers la tête ; aussi sont-ils déterminés par toutes les circonstances qui contribuent à faire naître cette direction du sang : telles sont, par exemple, la chaleur de la chambre à coucher, trop de couvertures, la tête penchée pendant le sommeil, les excès du boire ou du manger au souper, surtout, la constipation, la fièvre, etc. Dans ce nombre on doit encore compter les songes particuliers que détermine l’emploi des narcotiques, des stupéfians et des liqueurs enivrantes ; songes dont la cause n’existe point et n’agit pas seulement dans l’estomac ou dans les intestins, ainsi que l’avait pensé Cabanis, mais encore, et plus spécialement, dans le système des vaisseaux sanguins du cerveau. Ces sortes de songes se composent ordinairemens d’idées fantastiques et [p. 589] d’images singulières qui varient avec une rapidité surprenante, et dont les affections deviennent ou pénibles ou agréables, suivant l’état des forces digestives et des facultés vitales de l’individu, et suivant aussi la disposition actuelle du système sanguin. J’ai remarqué que, chez les personnes dont les forces vitales sont exaltées, dont les facultés digestives sont dérangées par une surcharge gastrique, et qui se trouvent affectées de pléthore sanguine plus ou moins prononcée, l’opium, par exemple, produit des rêves fatigans, înquiétans ; tandis que chez les individus dont les facultés digestives et les forces vitales ne présentent que le caractère de la faiblesse, et dont les vaisseaux sanguins n’ont qu’une action médiocre, l’opium, qui les excite modérément, donne lieu à des rêves agréables, pendant lesquels le malade éprouve un bien-être singulier. Il faut rapporter à cette observation ce que P. Alpin a dit des Égyptiens (13) ; savoir : que la plupart d’entr’eux, lorsqu’ils prennent de l’opium, voient en songe des images extrêmement agréables ; souvent même ils croient se trouver avec l’objet de leurs tendres affections. Du reste, les médecins qui ont fait attention à l’influence de l’opium et des narcotiques sur les songes, ont vu, les uns, que ces substances produisaient des effets agréables ; [p. 590] les autres, qu’elles en faisaient naître de funestes. Charas, Vanswieten, Geoffroy, Thevenot, et d’autres, ont dit que l’opium donnait presque toujours lieu à des songes gais et rians. Baillou, Schelarnmer et Hoffmann, ont avancé le contraire : Quid frequentiùs est, dit Hoffmann (13), quàm quod usui opiatorum superveniat somnus laboriosus, terriculamentorum et phantasmatum plenus. Plus bas il ajout : Opiata torporem, somnolentiam, et insomnia, terrore et phantasmatibus plena causantur.

Les songes qui ont lieu dans les premiers momens du sommeil sont en général de mauvais augure ; ils indiquent toujours un dérangement quelconque dans les fonctions de l’économie.

Les rêves tristes, pénibles, inquiétans, constituent toujours un mauvais signe ; ils tourmentent l’imagination et fatiguent le corps. Il est bien rare que le sommeil accompagné de ces sortes de rêves, soit un sommeil réparateur. Ces songes se lient presque toujours aux maladies dont la solution devient difficile.

L’agitation extrême pendant les rêves, la frayeur et les anxiétés dans les fièvres intermittentes annoncent la durée de la maladie. Ces rêves, dans les fièvres continues, sont le signe d’une irritation plus ou moins forte. Ils [p. 591] précèdent aussi quelquefois ou même accompagnent le délire et la phrénésie.

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Les songes pendant lesquels on croit éprouver de violentes douleurs, ou toute autre sensation extraordinaire dans telle ou telle autre partie du corps, soit extérieure, soit intérieure, soit locale, soit générale, annoncent une lésion quelconque, une forte inflammation de la partie, ou même la gangrène ; à moins que ces douleurs ne soient le résultat d’un agent mécanique. Conspexerat quidam, dit Galien, altarum crus sibi lapidem evasisse ; judicaruntque plerique, qui in hisce rebus periti habebantur, ad servos hoc insomnium pertinere : at ille eo crure resolutus est cum nemo id nostrum expectasset.

Suppressione perfectâ urinæ laborantuibus, perpetuum fuisse, ut aliquot diebus ab initiò morbi somniarent se aquâ perfusas, aut in aquam delapsos esse, indicio inundati â sera cerebri (14).

Conrad Gesner, médecin suisse, a prédit sur lui-même la formation d’un anthrax au côté gauche de la poitrine, d’après un songe dans lequel il crut avoir été fortement mordu à cet endroit par un serpent. Camerarius, qui a recueilli cette observation, ajoute que Gesner en mourut au bout de cinq jours. [p. 592]

Arnauld de Villeneuve, ayant rêvé qu’il avait été mordu au pied, fut pris le jour suivant d’un ulcère cancéreux au même endroit.

Galien raconte qu’un lutteur rêva qu’il plongé dans une fosse, remplie de sang, de laquelle il ne pouvait point s’arracher. Les médecins en augurèrent l’existence d’une pléthore sanguine fortement prononcée ; et ils firent saigner le malade avec beaucoup de succès.

On rapporte qu’Hippocrate avait consacré aux dieux, dans le temple de Delphes, la statue d’airain d’un phtisique réduit, par les effets de la maladie, à la dernière maigreur ; et l’on ajoute que, dans la guerre sacrée, Phayllus, général des Phocéens, songea qu’il était devenu semblable à cette statue, et qu’il mourut phtisique bientôt après (15).

Pline dit d’un qui, songeant estre aveugle en dormant, se le trouva le lendemain sans aucune maladie précédente. La force de l’imagination peut bien ayder à cela, comme j’ay dit ailleurs, et semble que Pline soit de cet advis : mais-il est plus vraysemblable que les mouvemens qui lui ostaient la veüe, et que le corps sentait au-dedans, desquels les médecins trouveront s’ils veulent la cause, furent occasion du songe (16) [p. 593]

Les faits que nous venons de rapporter suffisent pour prouver les avantages que l’on peut retirer de la considération des songes, et pour indiquer par cela même la nécessité de les étudier avec plus de soin qu’on ne l’a fait jusqu’à présent. Mais, dans leur étude, il est quelques considérations à garder pour les apprécier à Ieur juste valeur.

Il deviendrait ridicule de vouloir rendre applicable à la médecine l’interprétation de tous les songes ; ce serait tomber encore une fois dans tous les ridicules de I’onirocritie judiciaire. Au surplus, remarquons, en passant, que les songes ne sont pas la seule source des signes dont on ait abusé. On connaît toutes les absurdités de l’uromantie ; et cependant la considération des urines et la juste appréciation des signes qu’elles fournissent sont d’un très-grand secours en médecine.

L’étude des songes ne doit point exclure celle des autres signes dans les maladies : c’est toujours de l’ensemble ou de la réunion de tous les signes que le médecin doit composer ses indications, attendu que souvent les signes se détruisent mutuellement. Les faits de pratique qui attestent la vérité de ce précepte sont très-nombreux; je me contenterai de citer le suivant : Un phtisique (dont parle Galien) ayant rêvé dans la nuit qu’il [p. 594] nageait dans son sang, fut saigné le lendemain, d’après l’interprétation que les médecins firent de ce songe, et le malade mourut : Cum sanguine animam exhalavit.

La connaissance plus approfondie des songes, et un plus ample recueil d’observations à ce sujet, ne peuvent manquer d’augmenter les avantages qui résultent déjà de l’appréciation de ce signe pour la pratique.

Je ne terminerai point cet article sans parler des songes surnaturels et qui, par leur caractère, sont de vrais pressentimens. L’histoire ancienne et moderne, sacrée et profane, nous en fou mit de nombreux et de célèbres exemples : tels sont les songes d’Agamemnon, d’Enée, de Didon, d’Ariane ; ceux de Joseph, de Pharaon, de Daniel, etc. Les anciens appelaient ces songes divins, parce qu’ils croyaient qu’ils étaient envoyés par les dieux. En parlant du songe d’Enée, dans Iequel les dieux lui ordonnent de quitter Didon, Virgile dit :

  • • • • • • • • • • • Nunc, augur Apollo
    Nunc Liciœ sortes, nunc et joye missus ab ipso
    Interpres divûm fert horrida jussa per auras :
    Scilicet is superis labor est, ea cura quietos
    Sollicîtat
    (17). [p. 595]

Cette même idée se trouve aussi exprimée d’une manière bien poétique dans Homère (18), lorsqu’il dit que la voix divine du songe envoyé par Jupiter était répandue tout auteur d’Agamemnon, et retentissait encore à ses oreilles au moment où il fut éveillé.

La médecine offre également des faits étonnans de ces songes surnaturels, dans les malades présagent leur prompte mort ; la perte d’un parent, d’un ami même absent ; une maladie plus ou moins éloignée avec ses symptômes, ses douleurs et jusqu’aux remèdes qui doivent la guérir, etc.

La plupart de ces songes, dont les détails offrent rarement la seule vérité, se dépouilleraient facilement de tout leur merveilleux, si on les étudiait avec plus d’attention. Ils se montrent d’ailleurs presque toujours comme le résultat d’une imagination frappée, et se rattachent par conséquent aux songes, dont les images ne sont qu’une répétition ou une suite des affections [p. 596] habituelles pendant la veille. Ils ont été déterminés par de fortes craintes, le plus ordinairement vaines, mais que le hasard réalise quelquefois ; et l’on n’en tient compte que dans cette dernière circonstance.

Le trait suivant, qui prendrait en médecine de si fréquentes et de si justes applications, ne sera pas, je pense, déplacé ici. Un voyageur auquel on montrait, en mes lui vantant, les figures variées, les tableaux nombreux appendus dans un temple, en mémoire d’un péril dont on était heureusement sorti, d’une maladie à laquelle on avait miraculeusement échappé, après avoir contemplé tous ces ex-voto, demanda à voir, pour les comparer, les listes sur lesquelles se trouvaient les noms des personnes dont les vœux n’avaient pas été accomplis.

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NOTES

(1) Bacon, Rist. vit. et mort.

(2) Barthez, Nova doctrina de functionibus.

(3) Comment. in Progn. Hipp.

(4) Hipp.

(5) Bacon, aphor, 77.

(6) Il est certain qu’an très-grand nombre de rêves ne sont que le résultat de la réaction du système des sensations sur lui-même. Cette réaction, qui est bien constatée, dans l’état de veille, par les différens efforts de mémoire, et par l’influence manifeste de la volonté sur cet acte des facultés intellectuelles, est prouvée, pour le sommeil, par tous les songes, qui ne sont qu’une continuation des opérations de l’esprit pendant la veille, et la réminiscence de telles ou telles affections antérieurement éprouvées.

(7) Verdue a remarqué, avec juste raison, que pendant le sommeil la moindre sensation, fournie par le tact, fait une impression très-forte sur l’organe pensant, et donne naissance à des idées proportionnées à la sensation transmise, et bien supérieures par conséquent à la sensation réellement éprouvée. Cette différence tient à l’accroissement d’activité du centre des sensations qui se trouve alors essentiellement isolé.

(8) Il est impossible d’expliquer comment il arrive que dans notre esprit une idée en appelle une autre ; mais le fait n’en existe pas moins ; et, dans la psychologie, l’association des idées a été rédigée en un principe que personne aujourd’hui n’ose contester. Cette association des idées a lieu pendant les songes comme pendant la veille ; et si la plupart des rêves ne conservent plus, du moment où l’on s’éveille, aucune liaison avec les idées ou les images habituelles, c’est que, par l’association des idées, l’esprit a transformé les affections primitives du rêve, et leur a fait succéder des objets qui ne présentent plus aucune relation avec ces affections premières

(9) V. plus haut. p. 111.

(10) Malgré tous ces avis sur l’importance des signes tirés des songes, on ne trouve rien de ce sujet dans nos séméiologistes les plus célèbres. Fernel , Boerhaave, Fienus, Aubry, Vater, Baglivi, Dehaen , Piquer, Zimmermann, n’en ont point parlé ; et Prosper Alpin, aussi bien que Gruner, dont les ouvrages de séméiologie sont les plus complets et les meilleurs que nous connaissions, n’en ont presque rien dit.

(11) Cest particulièrement cet ordre de songes qui présente les plus grandes analogies avec le délire, analogies que quelques observateurs ont déjà assignées, et dontla première idée appartient à Tralles, et non à Cullen, comme l’avait avancé Cabanis. Dans ce cas, le délire eonstitue en quelque sorte le summum du songe ; l’un et l’autre sont un acte des facultés intellectuelles, dont le jugement et les sensations se trouvent dérangés par des altérations semblables dans les organes ou les fonctions animales de l’économie. Il est inutile d’ajouter que, dans quelques circonstances, la cause du délire se trouve dans le cerveau lui-même ; mais il est aussi des songes qui sont produits par la seule réaction du centre des sensations on de l’organe pensant ; et c’est là une nouvelle source d’analogie entre les songes et le délire.

(12) Aristote, Pline, Dioscoride, et d’après eux Scaliger, ont beaucoup discuté pour savoir si les enfans avaient des songes. On ne conçoit pas comment ils ont- pu seulement mettre ce point de fait en question. Il est même remarquable qu’en général les rêves des enfans bien portans sont gais et agréables.

(13) Med. Syst. II, pars II, c. 7.

(14) 1) Boerhaave dans ses préleçons sur les Institut. de Médecine, n, 384.

(15) V. Plutarque et Pausanias.

(16) Montaigne, liv. 2e, p. 540, in-folio., chap. 25.

(17) Je ne peux m’empêcher de céder au plaisir de citer ici les beaux vers dans lesquels Virgile a peint le moment où Didon voit d’avance en songe le départ d’Enée :

  • • • • • • • • • • • Agit ipse furentem
    ln somnis ferus Æneas ! semperque reliqui
    Solas sibi, semper longam incomitata videtur
    Ire viam, el Tyros deseriâ quœrere terrâ.

(18) Iliade. t. II, v. 41.

 

 

 

 

 

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