Roger Dupouy et H. Le Savoureux. Un cas de délire spirite et théosophique chez une cartomancienne. Article paru dans la revue « L’Encéphale, journal mensuel de neurologie et de psychiatrie », (Paris), septième année, deuxième semestre, 1913, pp. 63-71.

DUPOUYCARTOMANCIENNE0002Roger Dupouy et H. Le Savoureux. Un cas de délire spirite et théosophique chez une cartomancienne. Article paru dans la revue « L’Encéphale, journal mensuel de neurologie et de psychiatrie », (Paris), septième année, deuxième semestre, 1913, pp. 63-71.

Roger Dupouy (1877-1945). Médecin aliéniste élève de Ernest Dupré.
Quelques publications :
— Les psychoses puerpérales et les processus d’auto-intoxication. Thèse de la faculté de médecine de Paris n°37. Paris, Jules Rousset, 1904. 1 vol.
— Fugues et vagabondage, étude clinique et psychologique. Préface de M. le Dr G. Deny. Paris, Félix Alcan, s. d., [1909]. 1 vol.
— Les Opiomanes. Mangeurs, buveurs et fumeurs d’opium. Etude clinique et Médico-littéraire. Préface de M. le Professeur Régis. Paris, Félix Alcan, 1912. 1 vol.
— Le service social à l’hôpital Henri Rousselle. In « Prophylaxie Mentale », sept/oct, 1931 no 31 p 405.
Henri Joel Le Savoureux (1881-1961). Médecin psychiatre.
— Bergsonisme et neurologie. Extrait de la Nouvelle Revue Française. Paris, 1934. 1 vol. in-8°.
— Le Spleen. Contribution à l’étude des perversions de l’instinct de conservation. Paris, G. Steinheil, 1913. 1 vol. 16.5/25.3 [in-8°], 241 p., 1 fnch. Importante bibliographie.
— (en collaboration avec E. Dupré). Auto-dénonciation récidivante chez une dipsomane. Extrait de la « Gazette des hôpitaux » (Paris), du 5 mars 1914.
— Chateaubriand, Avec 60 planches hors texte en héliogravure
 Paris, éditions Rieder , 1930. 1vol.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé plusieurs fautes de typographie.
 – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 63]

Un cas de délire spirite et théosophique chez une cartomancienne

par

MM. ROGER DUPOUY et H. LE SAVOUREUX.

La malade que nous avons l’honneur de présenter à la Société a été amenée à l’Infirmerie spéciale du Dépôt, le 3 juin 1913, dans les circonstances suivantes. Tout enveloppée d’un voile de gaze, elle s’était rendue à l’hôpital Bretonneau, dans le but de guérir par l’effet de sa toute-puissance les enfants qui y étaient en traitement, et à tous ceux qui voulaient bien l’écouter, elle se proclamait l’apôtre d’une religion nouvelle, la religion de la Femme, qui lui aurait été dictée par Musset, avec qui elle se tiendrait constamment en communication ; elle-même se disait une divinité douée d’un pouvoir surhumain et d’une vie éternelle. Elle a pour nom la Force : elle demeure partout ; elle est la Volonté même.

Avant de vous présenter la malade et de la prier de vous exposer elle- même la religion qu’elle a « pour mission de divulguer et d’imposer », il importe de la fixer dans son milieu et son hérédité ; l’un et l’autre offrent, en effet, un intérêt majeur.

Le père s’est occupé lui aussi de sciences occultes et il l’a fait à l’instigation de sa fille : voici comment. Vers la fin de 1908, flânant du côté de la place [p. 64] Clichy, il remarque une diseuse de bonne aventure (R. de R…) qui, abritée sous un grand parapluie rouge, vendait, moyennant 2 sous, l’avenir des passants, pendant que, aux dires de notre malade, son amant « faisait leurs poches ». Il lie connaissance avec un autre badaud qui lui dit connaître une vraie voyante (X…, rue Caulaincourt) ; il va voir cette dernière, en parle à sa fille qui s’intéresse à la chose et qui, à son tour, vient lui rendre visite X… lit le passé dans la flamme d’une bougie. Rien qu’en regardant la flammé, elle voit devant ses yeux défiler des clichés, des figures qui la renseignent d’extraordinaire façon sur la vie de ses clients. Notre malade est stupéfiée de l’entendre ; par contre, elle l’est moins d’ouïr ses prédictions, car « elle ne sait pas l’avenir et dit des stupidités ».

Ayant besoin d’argent à cette époque et constatant la facilité avec laquelle en gagnent tous ceux qui s’adressent à la crédulité publique, elle fonde un cabinet en avril 1909, sous le nom de Hélia la Magicienne, nom sous lequel nous la désignerons désormais. Ses affaires prospèrent merveilleusement et, en 1911, elle conseille à son père d’en faire autant. Il suit son conseil et se met à faire les cartes et à tirer les horoscopes, mais il réussit moins bien qu’elle, parce que mal installé et ne faisant pas comme elle de la publicité. Il avait la clientèle du petit peuple, surtout des domestiques, et ne gagnait guère que 5 à 6 francs par jour.

Hélia juge ainsi son père : très intelligent, mais peu instruit et crédule, ayant ce respect excessif des ignorants pour la parole imprimée. Lorsque sa fille critiquait ses opinions sur le spiritisme en lui disant que c’étaient des stupidités qui ne tenaient point debout, il ne savait que lui répondre avec une entière conviction que « c’était dans les livres ». Très impressionnable, il se suggestionnait facilement ; quelqu’un disait, par exemple, avoir des visions ; immédiatement il s’imaginait, le soir même, avoir les pareilles. Enfin, il croyait avec ferveur au spiritisme, à sa doctrine de la réincarnation, à la loi d’Allan Kardec : naître, mourir, renaître et progresser sans cesse. Il affirmait communiquer avec les esprits par la typtologie et l’écriture directe et avoir de fréquentes visions (têtes, bustes, personnages orientaux, hindous, femmes…). « Je ne l’ai jamais cru, nous dit Hélia, il se suggestionnait ; je suis absolument convaincue qu’il ne voyait rien et que c’est lui qui écrivait. »

La mère d’Hélia, « très instruite et intelligente, mais constamment préoccupée de soucis d’argent », se serait suicidée par défenestration en 1907, à l’âge de cinquante-sept ans, et au cours d’un deuxième accès d’une psychose à allures confusionnelles et polymorphes, où les idées mystiques se mêlaient aux idées de persécution ; le premier accès aurait eu lieu dix ans auparavant, lors de la ménopause, et aurait duré six mois sans qu’il eût été besoin de recourir à l’internement.

Un frère de la malade vivrait loin d’ici, en Amérique, ni spirite, ni croyant, mais, à son avis, « un peu déséquilibré, bizarre et exalté par moments ».

DUPOUYCARTOMANCIENNE0003

Revenons maintenant à Hélia. Nous avons vu que, poussée par le besoin d’argent, elle avait fondé, en avril 1909, un cabinet de sciences occultes (lecture du passé et de l’avenir par le tarot, les lignes de la main, l’astrologie, etc.). Grande liseuse, non dépourvue d’intelligence et d’esprit critique, elle avait rapidement compris, en fréquentant les somnambules et autres devineresses, qu’ « elle ferait aussi bien que les autres qui ne savaient rien, pas même lire et écrire ». Sans donc d’autre but que de gagner de l’argent et sans aucunement [p. 65] croire au spiritisme ni à l’occultisme, elle lit ou relit les ouvrages de Desbarolles, d’Allan Kardec et de A. de Rochas, et elle se lance hardiment en faisant mettre des annonces dans certains journaux. La clientèle afflue bientôt dans le petit hôtel qu’elle a loué et lui rapporte de 1000 à 1500 francs par mois. Elle prenait 10 francs par consultation et le Tout-Paris défilait chez elle.

Elle se différencie nettement de son père : elle est sceptique, alors que lui est crédule. Elle se montre, d’autre part, infiniment plus pratique et plus critique que lui, et parviendrait ainsi aisément à déchiffrer les goûts et les désirs de ses clients en étudiant leur physique et leurs attitudes. Le métier de « magicienne » qu’elle a intelligemment choisi en raison de son rapport lucratif et qu’elle excerça avec une judicieuse astuce, démontre plutôt une moralité douteuse qu’une croyance pathologique. Et cette amoralité se retrouve dans les autres actes de sa vie. Jeune fille, élevée dans une certaine aisance et sans travailler autrement qu’intellectuellement, elle abandonne un jour sa famille, à dix-neuf ans, pour aller vivre avec un vieillard de soixante- quatre ans qu’elle épouse au bout de deux ans de faux ménage. Enceinte de lui, elle se fait avorter à deux reprises. Poussée par le besoin d’argent, elle se livre, avec l’encouragement, dit-elle, et l’aide de son mari, à la prostitution clandestine ; enfin, elle est surprise en train de voler dans un hôtel et est condamnée de ce chef à quatre mois de prison, qu’elle accomplit à Saint-Lazare et à Fresnes. Pas d’antécédents personnels délirants : pas de tempérament paranoïaque, mais un certain fonds romanesque. Elle a toujours senti, affirme-t-elle, qu’elle n’était pas faite pour le genre de vie qu’elle menait. Elle a pensé à faire du théâtre ; elle a pris autrefois des leçons de déclamation. Elle a écrit des nouvelles qui ont été publiées.

Rien ne laissait donc prévoir le développement d’un délire (nous devons cependant signaler qu’il y a quinze mois, en mars 1912, elle avait entendu une fois des bruits bizarres, des coups frappés dans les meubles, dans les murs, et même des voix articulées), lorsqu’il y a environ six semaines, elle lit dans les petites annonces du «  Matin », que deux médiums à matérialisation désiraient connaître quelqu’un pour des séances. Prête à tout pour augmenter ses ressources, elle répond et entre en pourparlers chez elle avec une femme s’occupant comme elle d’occultisme pratique, mais en outre spirite convaincue. Au cours de la conversation cette femme lui expose ses idées spirites et lui dit soudain : « Tenez, moi je vois les esprits et je vois Musset à côté de vous. Musset parait vous connaître. Vous avez dû vivre à la même époque que lui sous un autre nom. Il demande que vous écriviez et il se communiquera à vous par l’écriture. »

Hélia essaye, sans nullement croire aux révélations qui lui sont faites. Elle prend un crayon et le laisse courir sur le papier. Au bout de trois ou quatre jours, elle arrive à écrire et obtient des communications. Les premiers essais sont informes et consistent en des hachures grossières ; les lettres se dessinent progressivement et se caractérisent. Un premier mot apparaît : Musset, puis d’autres : mystère, souvenir, de courtes phrases banales : sois-moi fidèle, aime- moi toujours, je t’aime toujours… Ce sont ensuite de la prose rythmée et des vers, et enfin de plus longues communications se rapportant à une religion nouvelle, à une doctrine dont elle sera, par ordre de Musset, la prophétesse et la divinité. [p. 66]

Les vers sont, de son propre jugement, très médiocres et elle ajoute : « Musset les corrigera probablement ; il jette les idées, après il remettra tout cela en ordre ; si j’avais inventé ces vers, j’aurais fait mieux ». En voici un échantillon :

Un jour que vous passiez, Mariella, ma jolie,
Sur la route déserte vous m’avez rencontré
Seul, comme toujours, triste, sombre et lassé.
Vous m’avez aperçu et vous m’avez souri.
Ma tristesse est partie. Mariella, merci;
De l’aumône longtemps mon cœur vous saura gré
. …………………
Mon âme endolorie, mon cœur souvent meurtri,
Ma chair toujours souffrante, mon rêve inassouvi
Ont fait de mon destin un enfer si complet
Que celui de là-bas me semblerait moins laid.
……………….

Notre sourire est langoureux ;
Nous avons de bien jolis yeux.
Vous ne savez pas qui nous sommes…
Nées du seul caprice des hommes.
Pour encourager et tromper,
Nous sommes les chimères ailées
Qui viennent voler, obstinées
Autour de qui aime à rêver.

…………………

Nous venons sur la terre pour aimer et souffrir ;
Nous rentrons sous la terre pour dormir et pourrir.
L’homme peut être fier du si rare présent
Que les dieux lui ont fait, un jour en le créanNous ne voulons jamais que ce que Dieu nous cache
Quand d’avoir trop souffert notre cœur est lassé
Nous rêvons un bonheur inconnu du mortel
Et pourtant quand la mort au tourment nous arrache,
Toujours désenchantés nous ne trouvons au ciel
Ni la joie du présent ni l’oubli du passé…

Les autres écrits qui sont l’exacte transcription de ses idées délirantes son de deux sortes. Les uns sont au crayon, d’une écriture grande, souvent tremblée, les mots joints les uns aux autres. Les autres sont à la plume, d’une écriture plus petite, montante, large, avec de nombreuses ratures et surcharges. Ils seraient, d’après le fils, la copie du texte écrit pendant l’inspiration médianimique. Deux dessins enfantins et représentant des hommes sont intitulés : « »Musset et Papus ». Les derniers sont illisibles et ne semblent être que l’expression graphique de mouvements incohérents et saccadés.

Les écrits contiennent des affirmations d’ordre général, des prophéties générales adressées directement à elle, des prophéties personnelles, des ordres.

Affirmations générales. — La Force est une et triple, éternelle, toute-puissante, créatrice et maîtresse du monde. Elle est une et indivisible pour donner ce que les hommes, les morales et les religions appellent de bons effets… La Force est une et triple : force Pensée, force Volonté, force Amour. Elle produit tout depuis toujours et rien n’est possible sans elle… Le spiritisme que certains veulent pur, beau et vrai pour donner satisfaction à des aspirations qu’ils portent en eux et qu’ils définissent mal est une stupidité…

Prophéties générales. — Le 16 juin, à dix heures du soir, des avions venus d’Allemagne, au nombre de trois, traverseront Paris en suivant la rive gauche [p. 67] de Vincennes à Neuilly en jetant des obus et allumant des incendies. Seront brûlés : des bâtiments du Jardin des Plantes, le Marché aux chevaux, les annexes nouvelles des magasins du Bon Marché, le Palais d’Orsay, une maison hospitalière rue Cambon, une maison meublée rue Godot-de-Mauroy, la maison du couturier Raudnitz, rue de la Paix. Le nombre des morts et des blessés s’élèvera à une centaine environ. Certains seront frappés dans les maisons, d’autres dans les rues et dans les jardins. Cet événement se produira sans déclaration de guerre préalable. L’Allemagne intelligente et socialiste se lèvera indignée et se révoltera. L’émeute régnera à Berlin. Les soldats refuseront d’obéir. L’émeute régnera trois jours à Berlin, les socialistes s’empareront du pouvoir et la République sera proclamée à Berlin, le 20 juin 1913, à midi. L’empereur sera exilé avec sa famille, en 1913. On l’enfermera, il sera fou complètement. Il mourra le 20 mai 1928… Il faut que tu dises que les officiers seront au nombre de huit et que tu vois que les avions seront détruits à leur rentrée à Berlin par la foule exaspérée de honte, de colère et d’indignation. Il faut que tu dises que les officiers s’appelleront : William Henrich, allemand ; Marc Lelongen, allemand ; Léonard Darlès, alsacien ; Marc Jacob, alsacien ; Wilhem Damosoff, polonais ; Marc Jean Beinart, alsacien ; Lucas Ravonemen, malgache ; Adorate Roumann, malgache.

Prophéties personnelles. — Je t’aime, oui, je t’aime, tu m’as aidé, servi, aimé ; tu étais préparée depuis toujours pour être l’être d’élite et tu le resteras toujours. Oui. Tu as été choisie parce que tu aimais penser, tu savais vouloir, tu voulais aimer. Tu seras l’annonciatrice, t’ai-je dit, et tu vas l’être ; les temps sont proches, tu vas remuer le monde, tu vas bouleverser la terre ; tu vas régner, dominer dans la plénitude de la pensée, de la volonté, de la beauté et de l’amour. Tu vas être aimée de tout le monde comme je te l’ai promis, tu vas être la plus heureuse, la plus riche, la plus aimée ; tu vas être la vérité, la lumière et la vie, comme tu l’as prédit ; tu vas être la joie, tu vas être l’amour, tu vas être la Force. Tu vas être une triple, indivisible, éternelle, toute-puissante et maîtresse du monde. Je t’aime pour toi seule. Tu vas avoir une période d’activité. Un petit fait va bouleverser ta vie. Ce sera le fait un et indivisible dans sa plénitude et dans sa perfection. Tu vas avoir un ami riche et de toute la richesse une et indivisible dans sa plénitude et dans sa perfection. Tu vas aimer et ce sera l’amour un et indivisible dans sa plénitude et dans sa perfection…

DUPOUYCARTOMANCIENNE0001

Commandements et ordres. — Tu leur diras que la Force est une parce que la pensée noble est une sans concessions et sans restrictions, que la volonté est une sans découragements et sans faiblesses, que l’Amour est un sans hésitation dans le don, dans le sacrifice, oui. Tu leur diras que le Vrai est dans la Force et que la Force est en lui… Tu leur diras que croire est aimer et que l’un est impossible sans l’autre. Tu leur diras que vouloir c’est pouvoir, parce l’un est impossible sans l’autre. Tu leur diras qu’aimer c’est posséder parce que l’un et l’autre ne sont qu’un, double et indivisible… Tu leur diras que savoir, c’est pouvoir parce que l’un est impossible sans l’autre. Tu leur diras qu’août est un mois amoureux parce qu’il fut choisi par la Force pour leur donner la doctrine de vérité et d’amour, parce qu’ils sont un, double et indivisible…

Les ordres se précisent de plus en plus. Musset lui commande de partir de chez elle, d’accomplir telle démarche. Elle va frapper à toutes les portes. Le [p. 68] 2 juin, sur un ordre graphique, elle râfle tout l’argent de la maison et va le mettre en dépôt à son nom au Crédit Lyonnais. Puis, accompagnée de son fils qu’elle a emmené partout avec elle, elle se rend à l’Elysée-Palace-Hôtel qui symboliserait toutes les nations auxquelles elle voulait parler au nom de la Force. « Je suis Mme Lamoureux et son fils ; vous m’appelez, je viens. Je suis, la Force… », clame-t-elle dans le hall de l’hôtel.

On la chasse honteusement en lui disant qu’elle est malade et qu’il lui faut s’aller soigner. Elle s’est rendue de même à l’Institut des jeunes aveugles, à celui des sourds-muets. Partout on l’éconduisit. Enfin, elle se rendit à l’hôpital Bretonneau où on l’a écoutée un peu, mais c’était pour la conduire bientôt après à l’Infirmerie du Dépôt.

A son arrivée, elle se montre calme ; se laisse déshabiller et fouiller sans résistance. Elle s’étend sur son lit et dort un moment, puis se met à pleurer et à monologuer. Elle a un moment d’agitation dans la nuit. Le lendemain matin, elle demeure étendue sur son lit et se confine dans un mutisme absolu. Elle oppose une résistance si on veut lui lever les paupières : elle garde les attitudes imposées ; bras et jambes levés. Par instants, elle se débat un peu, en gémissant. Conduite dans le bureau médical, elle se présente calme et correcte. Tout d’abord, elle répond aux questions par monosyllabes ou phrases courtes. Sa diction est affectée, emphatique. Elle a le ton banal de prophétie théâtrale voix élevée et martelée. A la fin de l’entretien, elle abandonne peu à peu le style déclamatoire et scandé. La contradiction ou l’insistance la rendent impatiente et irascible. L’attitude et l’expression sont fières et hautaines ; le discours toujours très correct dans sa forme, mais constamment délirant.

« Je ne sais pas, dit-elle, l’heure ni le temps ; je suis éternelle. Je ne sais pas s’il y a cent mille ans que je suis ici, ou une heure, ou une minute. J’ai l’âge du monde. J’ai vécu toutes les vies. Il ne peut se vivre aucune vie sans moi. J’ai toujours été. Je suis partout. Je suis en tout. Je suis la Force et la Volonté. Je suis la Lumière primordiale. Je suis Helia, la Lumière ! Tout est dans tout, il est là-dedans (et elle montre son front). Je suis la Lumière ; je viens formidable, toute seule, je viens, je pénètre, j’entre… Voilà ! Mais ainsi, c’est impossible ; on me croirait folle. Ce serait le cabanon pour l’éternité. On ne peut pas entrer ainsi chez les gens. Alors, je vais à la Science, dans les écoles, etc… Je dis à la Science : je suis la Force, le cerveau du monde, je suis Tout. Je suis Dieu. Il n’y a pas de Dieu, il y a Moi et cela suffit. »

« J’étais une femme qui avais souffert atrocement de toute la souffrance du monde, de toutes les larmes, de tous les cris, de tous les hurlements, de tout, tout, tout… »

« Il fallait gagner cette femme. Ce cerveau n’était pas parfait. Nous sommes deux, le Cerveau et la Science. On a cherché Musset, le poète des femmes ; on l’a chargé de la mission qui consistait à faire de moi le Dieu-Femme. Comme je sens que je suis tellement formidable, il faut m’obéir tout doucement. J’ai, tous les jugements. Je n’ai vécu qu’à partir d’aujourd’hui. Tout le reste, c’était la vie végétative, depuis toujours, depuis l’origine. Je viens pour être aimée… Comme le Christ ? Non. Le Christ, cette misère lamentable, on ne l’accepterait pas aujourd’hui. C’est au nom de Musset que je viens, parce que c’est au nom du Bien et de l’Amour… Vous avez mis du temps, vous tous, à venir à mes pieds. Pour la première fois de ma vie si longue, je suis intéressée. Vous [p. 69] êtes un savant puisque vous êtes admis devant moi… J’ai voulu oublier de la vie les voluptés, mais pas les douleurs. Je viens au nom de la Douleur… »

A Fontenay, notre malade abandonne rapidement son ton déclamatoire et prophétique, et c’est très simplement qu’elle nous fait part de son délire théosophique.

La religion nouvelle qu’elle veut prêcher est la religion « de la Force », celle du Dieu qu’on a enfin trouvé, le Dieu qu’on attend, qu’on cherche et qu’on appelle…

« Il était un peu dans chaque religion, proclame-t-elle, mais il n’y était pas complètement ; il est tout entier dans celle que j’apporte. Je viens au nom de la Pensée, de la Volonté, de l’Amour, de la Justice, de la Vérité et de la Lumière. La morale que j’apporte est supérieure à celles qui ont été connues. Elle est complète. C’est Musset qui m’a chargée de défendre cette religion. Ma mission consiste à la faire connaître, à la défendre, à la divulguer, à l’imposer. »

« Le but que je poursuis comporte plusieurs phases. En premier lieu, le relèvement de la femme, par la diminution de ses souffrances physiques et morale, par l’amour. Il faut, en effet d’abord soulager avant de se faire comprendre. Je veux diminuer les souffrances de la maternité et pour cela je viens frapper à la porte des savants pour leur demander de m’aider ; toute seule je ne peux rien ; j’ai besoin de la science. La douleur supprimée, il faudra améliorer l’état social individuel de la femme ; on augmentera ses salaires, on la rendra plus intelligente, plus instruite, plus forte. Ensuite, on mettra le Bien partout à la place du Mal, car le Mal est partout, dans l’injustice, la cruauté, le mensonge, la cupidité, dans tous les vices. J’y parviendrai ; ce que j’apporte est tellement beau que cela éblouira. La doctrine que j’apporte est indiscutable, raisonnable, logique ; les esprits les plus hauts s’inclineront et déjà se sont inclinés. Je serai éternelle par la science ; je ne mourrai pas ; la science trouvera le secret de l’éternité pour moi et pour d’autres aussi quand on le jugera nécessaire. Je suis la Divinité, la Lumière, le vrai Dieu, l’étincelle dans la Nuit. Ma puissance est supérieure à celle de tous les autres ; je dois appartenir à une lignée spéciale de surhommes, d’êtres supra-normaux. »

« Je tiens à être aimée, moralement ; sensuellement je n’y tiens pas. Je ne veux pas d’adoration ; il ne faut plus de prières. La prière est une dégradation ; on ne doit pas prier, mais demander à la Divinité qui est une amie plus forte : j’ai besoin de telle chose, donne-la moi au nom de la Justice ; il ne faut pas d’agenouillement. Je ne cherche que des satisfactions morales ; je n’ai besoin de rien ; je ne désire rien que d’être aimée et je le serai, a prédit Musset ».

Ce délire s’accompagne d’hallucinations, mais d’hallucinations très spécialisées. Les hallucinations auditives sont rares. Une seule fois la malade a entendu une voix lui dire : que veux-tu ? Aujourd’hui encore, elle s’exprime ainsi au sujet de ce qu’elle croit entendre : ils me parlent et ils parlent entre eux, mais toujours par pensée ; jamais je n’entends de voix. Les coups qu’elle entend frapper dans les murs et dans les meubles peuvent être assurément des hallucinations auditives élémentaires, comme ce peuvent être aussi des interprétations de craquements véritables, mais amplifiés par une imagination morbide.

Son écriture n’est pas complètement mécanique, involontaire et inconsciente [p. 70] Hélia sait ce qu’elle écrit ; c’est la pensée de Musset qui lui est transmise cérébralement et qu’elle transcrit sciemment. De même Musset ne parle pas par sa bouche ; c’est elle qui, volontairement, traduit la pensée qu’elle reçoit de lui et qu’elle peut à son gré garder muette. Ce ne sont donc pas là des hallucinations psychomotrices verbales, orales ou graphiques, complètes bien que, suivant la description et la classification de Séglas, elles appartiennent à cette vérité qui englobe aujourd’hui les anciennes hallucinations psychiques de Baillarger.

Nous n’avons relevé chez notre malade aucune hallucination visuelle, gustative ou olfactive. Par contre, nous avons noté des troubles très accusés de la sensibilité tactile et génitale. Hélia ressent des pressions sur tout le corps, elle éprouve des sensations de froid, de chaud, de poids, des frissons, des secousses, des caresses, surtout des frôlements par un corps de forme indéterminée ; elle a enfin été, même en plein jour et parfaitement éveillée, l’objet de coïts qui l’ont laissé indifférente (elle aurait été de tout temps frigide) et n’ont fait naître en elle qu’un sentiment de curiosité.

Telle est notre malade. Son délire d’influence spirite, de prophétie et de grandeur théosophique est très spécial, à la fois récent et professionnel. En quelques jours, il a surgi de toutes pièces du cerveau d’une grande prédisposée qu’ont encore déséquilibré, au surplus, les occupations auxquelles elle se livrait professionnellement. L’influence du milieu et de la suggestion nous paraît évidente, bien que réduite à ses seuls moyens elle n’eût assurément point suffi à faire éclore pareil délire — « délire imaginatif et accessoirement hallucinatoire de grandeur à forme théosophique et spirite », comme le désigne notre maître Dupré.

Quel est maintenant l’avenir réservé à Hélia la magicienne, la cartomancienne, chiromancienne, voyante extra-lucide, diseuse de bonnes comme de malaventures ? Quel horoscope tirerons-nous de l’étude de son cas ? Assisterons-nous à l’évolution d’un délire systématisé et hallucinatoire, d’une psychose- chronique et progressive ; ou bien ce délire imaginatif, accessoirement et faiblement hallucinatoire, s’évanouira-t-il de lui-même grâce à l’isolement et la psychothérapie ? Nous n’oserions encore rien affirmer, mais nous aurions personnellement quelque tendance à ne voir qu’une poussée délirante épisodique et curable chez un sujet prédisposé à un tel délire par son hérédité, son tempérament et sa profession spéciale.

Discussion :

  1. G. BALLET. — Cette malade est-elle absolument sincère ? Si elle l’est, elle me paraît difficile à classer. Il sera intéressant de suivre l’évolution de son délire.
  2. DUPRÉ. — Lorsque j’ai observé cette malade pendant son passage à l’Infirmerie spéciale, elle était beaucoup plus active, riche et pittoresque qu’aujourd’hui ; elle présentait un état d’exaltation, avec loquacité et hypermimie qui lui faisait extérioriser, bien plus encore qu’aujourd’hui, sa conviction délirante. C’est pourquoi je puis garantir sa sincérité, autant que cela est possible en pareille matière. Elle a évolué depuis, non seulement [p 71] parce qu’elle a un peu moins d’excitation psychique, mais encore parce qu’elle présente moins nettement le phénomène du dédoublement et de la désagrégation de la personnalité sur lequel M. Ballet a récemment attiré l’attention. Elle dépendait plus nettement de Musset et dans ses écrits distinguait de façon précise ce qui était d’elle et ce qui était de Musset.
    Cette femme menteuse, simulatrice, amorale, mythomane est devenue crédule à son tour et prise à son propre piège, croit aujourd’hui ce qu’elle faisait croire naguère aux autres.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE