René Cruchet. Les erreurs et les dangers du Freudisme. Extrait de « La Presse médicale », (Paris), n°17, samedi 26 février 1927, pp. 357-359.

René Cruchet. Les erreurs et les dangers du Freudisme. Extrait de « La Presse médicale », (Paris), n°17, samedi 26 février 1927, pp. 357-359.

 

Une critique acerbe et sans grand intérêt du point de vue théorique, mais qu’il faut connaître, car elle reflète bien l’incompréhension des adversaires de Freud.

Jean-René Cruchet (1875-1959). Médecin pédiatre et pathologiste. Il exerça toute sa vie à Bordeaux. Ses principaux travaux portent sur les tics, le torticolis, l’encéphalite épidémique et le mal,de l’air. Quelques références bibliographiques parmi ses nombreux travaux, parus sortant dans la presse médical :
— Étude critique sur le tic convulsif et son traitement gymnastique. Bordeaux 1901-1902.
— Traité des torticolis spasmodiques. Paris, Masson, 1907. 357 cas de torticolis sont colligés dans cette monographie devenue un classique.
— Les universités allemandes au XXe siècle. Paris, 1914.
— Le mal des aviateurs. En collaboration avec R. Moulinier. In Les actualités médicales, Paris, 1919.
— Méningites chroniques et idiotie. In Nouveau traité de médecine de Gilbert and Carnot
— L’encéphalite épidémique. Paris, 1928.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 257]

Il est très naturel que la doctrine de Freud attirât particulièrement mon attention, puisque sa base reposait de façon essentielle sur la sexualité infantile, et que la psychogenèse de l’enfance a été depuis longtemps pour moi l’objet de recherches personnelles. (1)

Bien avant que cette doctrine n’ait fusée dans le milieu littéraire, où elle a commencé à faire fureur dans les années qui ont suivi la fin de la guerre en 1918, j’avais été frappé de son inconnaissance et de son peu de valeur médicale. Certains auteurs ne tenant compte avant tout que de la soi-disant nouveauté de la conception viennoise, avait bien cherché à la faire pénétrer en France sont, mais il faut le dire, sans beaucoup de succès. Il a fallu l’engouement de quelques philosophes et littéraire, dans une période de fléchissement moral, pour lui fournir une carrière glorieuse, qu’elle ne mérite en aucune façon.

Aujourd’hui, les médecins eux-mêmes, pour ne pas apparaître en reste de connaissance avec les psychologues et les dramaturges, éprouvent le besoin de discuter sérieusement ce qu’ils appellent le « freudisme ». La psychanalyse fait, dit-on, chaque jour, de nouveaux adeptes : et on nous assure que les névroses, même les psychoses, ont trouvé, en elle, un traitement de choix. Malgré tout le bruit récent fait autour de cette méthode, je ne vois aucune raison de changer mon point de vue, vieux de vingt ans. Je persiste à croire que la doctrine freudienne n’est qu’une monstruosité d’imagination, fondée sur une erreur monumentale.

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Au congrès de neurologie de Genève-Lausanne en Août 1907, dans son rapport notre collègue L. Schnyder (de Berne) avait fait les remarques suivantes :

La suggestibilité, écrit-il, est un des signes caractéristiques de la mortalité infantile. Chez l’enfant, la critique raisonnable des mobiles fait à peu près défaut. Les manifestations de sa vie psychique portent la marque de la spontanéité, de l’irréflexion. Il y a chez lui, une tendance très développée à l’imitation. Sa tendance à croire à la réalité de faits imaginaires se traduit encore par les mensonges si fréquents observés chez lui, mensonges que l’on peut assimiler à de vraie autosuggestion. On trouve donc dans la mentalité infantile tous les éléments, favorable au développement des troubles hystériques : émotivité, suggestibilité exagérée, imagination fantaisiste, dépendant en somme, d’un manque de jugement fondamental. On pourrait parler chez l’enfant d’une hystérie physiologique (2). Cela est certainement vrai d’une manière générale, avions-nous objecté à notre collègue imbu des idées de Freud, qu’il citait à tout instant dans son rapport. Mais je trouve cependant inexact de parler chez l’enfant sans de manque de jugement, d’irréflexion. Il ne faut pas comparer l’enfant à l’adulte, et conclure de l’adulte à l’enfant ; c’est à cette manière de procéder que nous devons cette conception, profondément erronée, qui croit étudier la pathologie de l’enfant en étudiant celle du petit adulte, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il y a chez l’enfant sain, manque de jugement, irréflexion si on le compare à l’adulte ; mais cette comparaison est fausse par rapport à ce [p. 258] l’âge de l’enfant : un enfant de deux ans peut avoir un jugement de réflexion parfaitement normaux pour son âge ; ces opérations de l’esprit ne seront plus normales, si on les compare à celle d’un enfant de cinq ans, un adolescent de quinze ans, à une personne d’âge mûr ; mais cela ne permet pas de dire qu’elles sont anormales à deux enfants, parce qu’elles sont suffisamment développées par rapport à un âge plus avancé.

C’est pour des raisons de même nature que les termes d’hystérie physiologique sont les plus impropres, par ce qu’ils ne peuvent être le synonyme de mentalité infantile. Il est possible que, parfois, la mentalité de l’adulte demeure, par certains côtés, infantile, et que cette mentalité infantile, rencontrée chez l’adulte, constitue l’une des particularités mentales de l’hystérie. Mais cela ne veut pas dire que cette mentalité, qui est hystérique pour l’adulte, soit aussi hystérique pour l’enfant, puisqu’elle est normale pour ce dernier : cela reviendrait à prétendre, en effet, que tous les enfants sont hystériques, ce qui est évidemment faux (6).

Ce raisonnement, qui est vrai pour la mortalité infantile en général, l’est encore davantage si on l’applique à une partie de cette mentalité infantile elle-même, et par exemple, à la sexualité qui expliquerait à elle seule, d’après Freud, toute la mentalité de l’enfance, et même des autres âges.

Il a fallu bien du temps à nos psychologues modernes pour s’apercevoir de cette erreur grossière consistant à vouloir expliquer la de l’enfant avec celle de l’adulte. Monsieur Jean Bodin (4), dans une monographie récente, a cependant noté le fait, qui avait été également relevé par Laumonier (5).

Les auteurs de langue allemande, (Tobler, Neumann, Thiemich, Alber Moll) sont d’ailleurs prédisposés à cette forme d’erreur, surtout quand il s’agit de la sexualité. À propos de l’onanisme, notamment, je me suis élevé, en 1908, contre l’idée très répandue, chez eux surtout, de la précocité de sa fréquence dans le jeune âge. Je ne crois guère à l’onanisme légendaire que provoqueraient certaines nourrices, chez le nourrisson, pour les faire dormir et les empêcher de crier ; je ne crois pas plus à la masturbation vraie des tous petits. Pour beaucoup de personnes, l’érection de la verge éveille l’idée d’onanisme, ce qui est complètement faux : dès la naissance, en effet, la verge est susceptible de se mettre en érection sous les influences les plus diverses, dans lesquelles le frottement entre pour rien ; par exemple, j’ai pu provoquer ce phénomène chez un prématuré de 7 mois, en recherchant son réflexe rotulien.

À côté de l’onanisme vrai, il faut donc placer le faux onanisme qui paraît être le seul qui existe jusqu’à 5 ou 6 ans, et que j’ai proposé de désigner, pour le garçon, sous le nom de péotillomanie (6). Cette péotillomanie n’a pas d’autre importance le plus souvent, ainsi que je l’ai montré, que la tricotillomanie  ou tant d’autres tics et rythmies d’habitude de l’enfance. Il est extrêmement fréquent, en effet, que les jeunes enfants se tirent les cheveux ou la verge, ou balancent rythmiquement leur tête ou leur tronc, sans qu’on puisse y voir autre chose qu’une de ces petites habitudes motrices infantiles, dans lesquelles la sexualité n’entre pour rien. La péotillomanie n’est qu’un simple tic d’habitude machinal, qu’ils offrent aucun danger pour l’organisme ; au contraire l’onanisme et la recherche d’une sensation spéciale de plaisir sexuel dans l’assouvissement répété devient, pour le sujet, à la longue, néfaste et déprimant. La dissociation de ces deux actes est d’autant plus justifiée qui peuvent exister l’un et l’autre séparément, même après que la sensation a pris naissance, c’est-à-dire vers 5 ou 6 ans.

La distinction deux ces deux actes, qui est sexuel et l’autre qui ne l’est pas, est élémentaire. Elle tombe sous le sens commun. Or, tout l’échafaudage de la doctrine de Freud est construit sur la négation de cette dualité. Pour lui, ces deux actes sont d’ordre purement sexuel. Il a même généralisé cette origine à tous les actes de la vie infantile. Le nourrisson, qui, dès les premiers jours, prend le sein de sa mère, fait preuve déjà dans l’élan sexuel ; quand, plus tard, il suce ses lèvres, son pouce, son biberon ou tout autre objet qu’il porte à sa bouche, c’est encore, pour lui, un plaisir sexuel. De même, quand il va à la selle, c’est moins pour un besoin naturel que pour la satisfaction voluptueuse qu’il en éprouve ; parfois même, s’il retient ses matières et en multiplie les évacuations en salves de successives, c’est pour jouir, paraît-il, d’une sensation pleine d’agrément. De même encore, l’acte d’uriner n’est pas simplement un besoin nécessaire : pour Freud, il s’y associe un sentiment de concupiscence ; et là encore, d’après lui, pour que le plaisir soit plus long, l’enfant retire volontairement ses urines et en multiplie les émissions. Et ainsi de suite, pour tous les actes du plus petit enfant dans les diverses régions du corps se comporterait comme autant d’organes sexuels isolés, agissant chacun pour leur propre compte, et à sa grande satisfaction.

On peut s’étonner, avant droit, que de pareilles élucubrations et aient pu avoir l’assentiment de personnes sensées. Leur seule énumération en montre l’insanité. La discussion du système freudien paraît même inutile, car établi sur une base aussi fantaisiste, il est trop clair qui ne repose sur rien.

Du seul point de vue infantile auquel je me place, il est particulièrement extravagant. Il aboutit à cette affirmation singulière de l’enfant étant par définition un être sexuel, mais n’ayant pas en vue la procréation —  terme normal de l’idée sexuelle —  il en résulte qu’il est toujours pervers par rapport à l’adulte, pour lequel l’idée pure de la reproduction peut se poser.

Ainsi, ont saisi sur le vif l’aberration d’un système qui ne juge pas la mentalité infantile en elle-même, mais qui la subordonne à la sexualité de l’adulte, prise comme titre de comparaison.

Déjà, en raisonnant comme un adulte et en prenant comme fondement de toute la vie humaine idée de sexualité, c’est une conception mort-née. Il est manifeste que tous nos actes ne sont pas subordonnés à l’existence, même subconsciente ou inconsciente, du sol mobile sexuel. Pour arriver à en établir une démonstration purement spéculative, il a fallu que Freud construisît, de toutes pièces, un système qui ne tient aucun compte de la réalité psychologique. Il a été obligé de subordonnée à sa doctrine les notions psychiques les plus élémentaires et les mieux assises, et ainsi s’explique le roman philosophique qu’il a édifié dans son imagination de monomane. Les médecins ont eu vraiment du courage à vouloir le comprendre et surtout l’expliquer. À je regrette d’avoir tenu à me rendre compte par moi-même de la valeur de cette oeuvre.

Médicalement parlant, elle est une indigence lamentable d’observation. Elle procède par affirmations, sans problème, et par interprétation, sans raison apparente les complexes avec leurs deux aspects, positifs ou négatifs, l’inconscient, clé de voûte du système freudien, la censure, le refoulement et la résistance, la symbolisation, la conversation, le déplacement, la version, etc., ne sont que des explications hypothétiques de phénomènes eux-mêmes hypothétiques, exposé à la lumière obscure d’images purement verbales, derrière lesquelles on ne découvre aucun substratum.

Mais c’est surtout dans la partie consacrée à la sexualité infantile que le délire d’imagination freudien atteint son apogée. Jamais on aurait pu supposer combien d’innocence légendaire de l’enfant cachait de luxure et de perversités natives. Cette tendance, ralentie par l’éducation, à partir de la sixième ou septième année, reprennent aux alentours de la puberté, un l’épanouissement général. L’érotisme est alors à son summum ; plaisir de la nudité pour soi ou pour les autres, jeux de mains ou joie de la lutte, exhibitionnisme, onanisme mutuel, sadisme et masochisme, rien ne manquait à l’appel de transport sexuel. Puis l’adolescent s’adore lui-même : c’est le narcissisme ; ou bien il adore son semblable : c’est la version ; ou bien il continue à adorer son père, si c’est une jeune fille ; sa mère si, c’est un jeune homme ; cet inceste maternel ou paternel (dit le complexe d’Œdipe) est susceptible de se transposer, à cet âge primaire, sur des femmes âgées rappelant la mère pour le jeune homme ; sur les hommes mûrs, image du père, pour la jeune fille.

On peut se demander comment Freud a pu ériger de semblables exceptions en loi psychologique générale. Même à Vienne, il est permis de penser que l’humanité n’est pas, à ce point, génitalisée. Qui veut trop prouver ne prouve rien.

La doctrine de Freud est donc celle d’un monomane. Et ce qui tend malheureusement à le prouver, c’est la portée pratique a voulu en tirer son auteur. Convaincu que bien des accidents mentaux, névroses ou psychoses, étaient dus à des émotions d’origine sexuelle refoulée dans l’inconscient, il a institué le traitement de la psychanalyse.  Ce traitement consiste à interroger longuement le malade, étendu sur un divan dans le décubitus dorsal, et à rechercher dans son passé, en causant avec lui, quel est le choc émotionnel primitif qui a provoqué la névrose. Le procédé est connu de toute éternité, ou à peu près : c’est celui de la confession ; mais dans le cas particulier, il est sérieusement déformé du fait de l’idée préconçue sexuelle que recherche systématiquement Freud.  Se suggestionnant lui-même sur l’origine sexuelle a toujours rechercher, la toujours retrouvée par conséquent, il est arrivé à dépister des chocs émotionnels sexuels qui n’ont jamais existé que dans son esprit, et qu’il a suggestions à assez malade. Des désastres, ont d’ailleurs, été enregistrés. Certains sujets, convaincus qu’ils avaient commis dans leur rage infantile, vous-même postérieurement à lui, des actes que leur morale réprouvait, se sont suicidés. Nous savons que le fait s’est produit, en France, au cours de traitements institués par des fervents disciples du maître autrichien. Mais Freud lui-même a eu à déplorer des drames analogues.

Sans aller jusque-là, il est évident que la psychothérapie —  dont la psychanalyse n’est qu’une variété limitée à la recherche du choc sexuel —  a plus de raison de réussir, parce qu’elle s’adapte à chaque cas particulier la psychanalyse, en limitant l’horizon étiologique, est vouée d’avance à un moindre succès. Et quand elle s’adresse à des scrupuleux, des inquiets, à certains asthéniques et obsédé, elle risque, en leur dévoilant certains faits, souvent imaginaires d’ailleurs, d’aggraver leurs névroses au lieu de la soulager.

Conclusions.

1° L’erreur de Freud est d’avoir fait dépendre sa doctrine d’une sexualité infantile systématique, [p. 259] qui n’existe que dans quelques cas particuliers.

2° Cet auteur à raisonner sur l’enfant avec un esprit d’adulte. Chez ce dernier, d’ailleurs, la sexualité est loin d’être une règle constante dans l’accomplissement des actes de sa vie psychologique normale.

3°Pratiquement, la psychanalyse est une méthode de traitement incomplète et dangereux. Limitant son action à la recherche des chocs émotionnels sexuels, elle crée souvent les choses qu’elle a la prétention de guérir, et les aggrave. La psychothérapie, bien comprise, lui est supérieure, car elle s’adresse à toutes les causes, et prend soin précisément de ne pas subordonner l’une d’elle aux autres.

Notes

(1) R. Cruchet. — « Evolution psycho-physiologique de l’enfant ». L’année psychologique, 1911, pp. 48-62.

(2) L. Schnyder. — « Définition et nature de l’hystérie ». Congrès des aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, t. 1., p. /7. 1907.

(3) R. Cruchet. — «  Définition de l’hystérie en général et hystérie infantile ». Province médicale, 5 octobre 1907.

(4) Jean Bodin. — Contre Freud. Masson et Cie, éditeurs, 1926, pp. 28-29.

(5) J. Laumonier. — Le freudisme. Félix Alvan, 1925, p. 125.

(6) R. Cruchet. — « Trichotillomanie, onanisme et péotillomanie ». Soc. De Méd. et de Chir. De Bordeaux. Décembre 1908. Et la Pratique des maladies des enfants, t. V., Baillières et fils, 1912, pp. 653-657.

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