Raoul Leroy. Le syndrome des hallucinations lilliputiennes. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), seizième année, 1921, pp. 504-510.

LEROYHALLUCINATION0001Raoul Leroy. Le syndrome des hallucinations lilliputiennes. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), seizième année, 1921, pp. 504-510.

Second article original sur les hallucinations lilliputiennes, par l’auteur à l’origine du concepts. Augmenté d’une bibliographie indicative. 

Raoul Leroy (1869-1941). Médecin psychiatre, ancien interne des asiles de la Seine. Il est à l’origine du concept de « l’hallucination lilliputiennes » dont nous présentons ici le texte princeps et qui sera suivi de très nombreux travaux sur la même question juste après la première guerre mondiale. André Breton y puisera quelque idée dans un de ses poèmes en 1934. Quelques publications :
— Les persécutés persécuteurs. Paris, 1896.
— La responsabilité des hystériques. Rapport présenté au congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, Seizième session, Lille, 1-7 aout 1909. Lille, Le Bigot frères, 1906. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., 177 p., 1 fnch.
— Les hallucinations lilliputiennes. Article paru dans les « Annales médico-psychologiques, (Paris), neuvième série, tome deuxième, soixante–septième année, 1909, pp. 278-289. [en ligne sur note site]
— Manuel technique de l’infirmier des établissements psychiatriques : à l’usage des candidats aux diplômes d’infirmier de ces établissements. 3e édition revue, corrigée et augmentée / Par les Drs Roger Mignot et L. Marchand ; Préface de R. Leroy ; [Préface de la 1re édition par P. Sérieux et Ed. Toulouse ; Préface de la 2e édition par le Dr Henri Colin.] / Saint-Amand, impr. Bussière , 1939.
—  (avec) Rogues de Fursac. Les hallucinations lilliputiennes. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), quinzième année, 1920, pp. 189-192.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 504]

LE SYNDROME
DES
HALLUCINATIONS LILLIPUTIENNES

par

Raoul LEROY
Médecin en chef des asiles de la Seine

Depuis quelques années, le syndrome des hallucinations lilliputiennes a eu une assez heureuse fortune, ainsi que le montre la bibliographie ci-jointe. Au lieu de vagues faits épars çà et là dans la littérature médicale et où, cependant, le syndrome se reconnaît facilement, tant le caractère en est net, nous nous trouvons maintenant en présence de nombreuses observations complètes, confirmant pleinement l’existence dans les états oniriques — en dehors de toute micropsie — d’hallucinations visuelles minuscules, colorées, avec un état affectif généralement agréable. Sans doute, le délire hallucinatoire toxique s’accompagne, le plus souvent, de visions terrifiantes pénibles, chose qui s’explique facilement si l’on considère que le délire n’est que la réaction de la cellule nerveuse malade, qui souffre, mais le syndrome des hallucinations lilliputiennes n’en a pas moins droit de cité.

Notons que les hallucinations lilliputiennes ne s’accompagnent généralement pas d’hallucinations auditives. Toutefois la chose n’est pas absolue ; le sujet entend parfois parler les petits personnages, dont la voix alors prend le timbre lilliputien (Dupouy et Bonhomme).

J’ai étudié ce syndrome à l’état pur, alors qu’il existe en dehors de tout autre trouble mental, avec pleine conscience, soit dans les délires fébriles (Macnisch, Ben-John, Salomon), soit dans les états hypnagogiques (Maury, Mignard). C’est là où il est le plus net et le plus original. Rien de plus curieux que de voir, par exemple, la malade de M. Salomon stupéfaite et amusée d’apercevoir un tout petit homme et une toute petite femme de 0 m. 25 de haut, habillés de vêtements aux couleurs voyantes, aller et venir au milieu de la chambre, sauter sur le lit en essayant de se dissimuler et voulant à tout prix aller voir ce qu’il y avait dans un bol de lait. Je tiens à insister particulièrement sur l’état affectif agréable que j’ai mis en évidence dès ma première communication.

On retrouve assez fréquemment ce syndrome plus ou moins pur, mêlé à d’autres troubles psycho-sensoriels dans le chaos des délires de rêves, et c’est au chapitre de l’alcoolisme que de rares auteurs le relatent incidemment sans, du reste, y attacher l’importance qu’il mérite et sans parler de ses caractères particuliers.

Kraepelin, notamment, dit ceci : « Ces hallucinations visuelles prennent souvent aussi un caractère singulier : les malades voient des hommes eu verre, en eau, des objets en baudruche soufflée, des petits bonshommes lilliputiens (Winzige Männchen), un bœuf dans l’eau également tout petit, des [p. 505] feux-follets… Au milieu, se glissent de nouveau des hallucinations indifférentes ou agréables… Ce sont des disques lumineux, bleus ou verts, des flammes, des étincelles… un régiment de soldats d’infanterie, d’artillerie, des généraux, des cavaliers, des scènes de théâtre, des processions longues et larges de personnages chamarrés, des fillettes souriantes… Dans tout ce défilé, il y a une grande agitation : les petits hommes se glissent sous les meubles, grimpent à des échelles… les militaires partent à l’assaut et manœuvrent dans la chambre…, de tout petits ramoneurs sortent par la porte du poêle, l’un d’eux fait éternuer le malade ; ils vont faire bonne chère dans la chambre contiguë et puis sautent par la fenêtre (1). » Dans cette énumération de troubles hallucinatoires, dont je n’ai extrait que les passages caractéristiques, on reconnaît facilement la présence du syndrome des hallucinations lilliputiennes.

M. le professeur Dupré a montré cette année, à son cours de clinique, un alcoolique chronique avec hallucinations micropsies, dont il a bien voulu me communiquer l’observation : « Alcoolisme chronique. Accès subaigu, hallucinatoire, confusionnel et délirant. Onirisme, visions terrifiantes, zoopsie, scènes dramatiques vécues avec réactions extravagantes désordonnées. Impulsions agressives et violentes. Hallucinations lilliputiennes mouvantes et variées contemplées sans anxiété. Tremblement très marqué de la langue et des mains. Accès convulsif récent. » Cet alcoolique voyait des bêtes terrifiantes, des serpents, rats, lions et surtout des poissons énormes lui causant la plus grande frayeur. Il voyait aussi, sortant de la tapisserie, des lions gros comme des rats qui bondissaient sur son lit, en l’amusant plutôt, et des petits nains. Ces nains étaient de trois grandeurs : 50, 25 et 15 centimètres, ressemblant à des Annamites et d’une belle couleur jaune. Ils se promenaient dans la chambre sans parler, se saluant, riant, faisant des rondes, ayant l’air de s’amuser. Le malade déclare, non seulement n’en avoir jamais eu peur, mais même s’être toujours diverti à regarder leurs évolutions. Ce sont là des hallucinations lilliputiennes typiques avec la coloration vive, l’état affectif agréable, le mouvement de petits personnages en action. Sans doute, la grandeur de la vision est variable, mais elle ne saurait être mathématique, surtout dans le délire de rêve et elle a bien les proportions minuscules voulues.

Je dois à l’obligeance de M. le professeur Pierre Duval et de notre collègue M. Mallet, qui a soigné la malade, une autre observation également bien intéressante. Une danseuse de music-hall est amenée à Lariboisière, sans connaissance, sentant l’alcool, à la suite d’une violente chute dans un escalier. L’exploration immédiate de la plaie n’indique aucune fracture ; liquide céphalorachidien normal. Le lendemain, douleurs de tête violentes, température le matin 37°6, le soir 38°2, large ecchymose, agitation nocturne. Deux jours après, apparition de troubles mentaux. La malade voit ses oreillers se gonfler et se transformer en hommes méchants qui veulent la tuer, dit que des hommes viennent dans son lit pour l’assassiner. Température le matin 37°9, le soir 38°2, pouls 120. Par moments, elle présente pour la première fois des visions toutes différentes, agréables, qui la reposent de ses terreurs. Elle voit de petits bonshommes tout de rouge vêtus, comme des tsiganes, hauts de 25 centimètres environ, au nombre de trois ; deux debout jouent du violon, un assis devant un piano, Ils jouent des airs de danses entraînants, se lèvent parfois pour venir la [p. 506] chercher, lui font signe de venir danser avec eux. Ils ne lui font pas peur et la malade rit en parlant de cette vision. La malade est trépanée par M. Duval qui trouve un épanchement sanguin, extra-dure-mérien. Les jours suivants, la fièvre continue, suppuration, céphalée, visions désagréables d’animaux et d’assassinats ; par moments, réapparition des petits musiciens agréables avec leur musique. Plus tard, la malade voit, tantôt des petits bonshommes très malins, et tantôt les petits musiciens un peu moins hauts qu’auparavant, de 5 à 10 centimètres seulement. Cette observation met bien en évidence le caractère professionnel du délire onirique et l’état affectif agréable y a pris une forme curieuse, méritant d’être mise en relief.

Alfred de Musset a présenté, lui aussi, de tels troubles psycho-sensoriels, et je crois bon de donner ici la plus grande partie de ce cas, en raison de la personnalité du malade. Paul de Musset a raconté que son frère Alfred eut une fluxion de poitrine pour laquelle il fut soigné par Chomel. Puis il ajoute : « Sur le déclin de la maladie, je fus témoin d’un phénomène assez étrange. Nous étions assis, un matin, la sœur Marcellin et moi, près du lit de mon frère. Il paraissait calme et un peu abattu, sa raison luttait contre le délire causé par l’insomnie et par un reste d’engorgement du poumon ; des visions passaient devant ses yeux, mais il se rendait compte de toutes ces sensations et il m’interrogeait pour distinguer les objets réels des imaginaires. Guidé par mes réponses, il analysait son délire, l’observait avec curiosité, s’en amusait comme d’un spectacle et me décrivait les images qui se produisaient dans sa tête. Bientôt son cerveau composa des tableaux complets ; un de ces tableaux mouvants est resté gravé dans sa mémoire aussi bien que dans la mienne.

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Hallucination de Don Quichotte.

Nous étions alors en mars ; le soleil donnait au milieu de la chambre sur la table de travail pour le moment couverte de fioles. Malgré l’encombrement de cette table, le malade la revit dans l’état où il l’avait laissée le jour qu’il s’était alité, c’est-à-dire garnie de papiers et de livres, avec l’écritoire et les plumes rangées symétriquement. Bientôt quatre petits génies ailés s’emparèrent des volumes, des papiers et de l’écritoire et, après avoir fait table rase, apportèrent les fioles et les médicaments dans l’ordre où ils étaient arrivés de chez le pharmacien… Leur service étant fini, les génies s’éloignèrent ; ils venaient de sortir quand le poète passant l’inspection de sa table s’écria : « Cela n’est pas exact, il y avait de la poussière en plusieurs endroits et notamment sur l’écritoire en laque de Chine. » A peine eût-il exprimé ce juste sujet de plainte qu’il aperçût un petit homme haut de trois pouces et portant sur son dos une fontaine de marchand de coco ambulant. Ce lilliputien se promena sur l’écritoire et sur les livres en tournant le robinet de sa fontaine d’où sortait une fine poussière, si bien qu’en peu d’instants l’ordre désiré régna sur la table : « Voilà qui est parfait, dit le maître en tirant ses couvertures sur ses yeux, à présent, je puis dormir, et je crois bien que je suis guéri. « Il l’était, en effet, car, à son réveil, le cerveau reposé avait repris le calme et la lucidité de l’état normal (2). »

Le délire de rêve d’Alfred de Musset est admirablement retracé et l’auteur écrit même le mot « lilliputien » pour caractériser le petit homme qui vient immédiatement semer sur les livres la poussière réclamée par le poète, fait [p.507] intéressant pour montrer le rapport intime qui existe entre l’hallucination et les préoccupations actuelles du sujet.

M. Paul Camus a publié dans l’Encéphale une très intéressante observation d’hallucinations visuelles et hémianopsie où le syndrome lilliputien semble bien net. Un vieillard artério-scléreux albuminurique, dont l’œil droit est réduit à un moignon suppurant, est atteint d’une hémianopsie temporale gauche par lésion de la sphère visuelle occipitale droite. Quatre ans plus tard, surviennent chez cet homme des hallucinations visuelles, curieuses, ne déterminant aucun délire et qu’il considère comme des manifestations morbides de son cerveau… Ce sont des images petites, lilliputiennes, colorées, mobiles de personnes ou de choses, qui surgissent devant le regard ou défilent en interminables théories… Ces hallucinations surgissent inopinément devant le malade étonné. Leur spontanéité, parfois leur étrangeté et surtout leur caractère d’extériorité, les différencient catégoriquement des représentations mentales. Il importe aussi de signaler ce fait que les images, en dépit de leur mobilité et de la vivacité de leur coloris, sont vues comme des projections cinématographiques, c’est-à-dire plates et peintes sur un seul plan. Elles partagent ce manque de relief avec les perceptions ordinaires des objets ambiants chez cet homme ; elles le tiennent de sa monophtalmie. A noter que ces troubles psycho-sensoriels ont persisté chez le vieillard jusqu’à sa mort.

J’ai recherché les hallucinations minuscules dans l’intoxication par le haschisch. Moreau de Tours n’en parle pas, à ma connaissance ; mais dans une intoxication personnelle expérimentale par l’interne Viala, reproduite dans l’article de Rech (de Montpellier), on trouve le passage suivant : « Quant aux visions que j’eus, décrire ce nombre sans fin de choses extraordinaires, fantastiques et bizarres qui se présentèrent, dire les millions de mirmidons que je vis défiler devant moi, les brillantes averses lilliputiennes qui me semblèrent descendre d’un ciel ténébreux et laisser sur leur passage des traces lumineuses, les voyages aériens que je fis, les sites inconnus que je parcourus ou rappeler les scènes de ma vie passée qui se produisirent, serait chose oiseuse (3). »

Enfin il semble que l’hallucination lilliputienne puisse se rencontrer comme aura psychique dans l’épilepsie. Delasiauve, parmi les signes précurseurs, cite quelques lignes de Peyroux relatant « qu’un épileptique craignait d’être écrasé par un char arrivant sur lui à fond de train et dans lequel se trouvait un petit homme coiffé d’un bonnet rouge (4) ». Ces observations très incomplètes ont surtout une valeur documentaire.

Les hallucinations lilliputiennes me paraissent avoir une réelle importance pour éclairer la pathogénie des hallucinations, en montrant nettement la double intervention des centres corticaux et du psychisme. Ces troubles psycho-sensoriels se présentent, en effet, dans les états toxiques ou infectieux, quand les centres sont excités par un poison de quelque nature que ce soit, dont l’action vient, en même temps, affaiblir la conscience. L’existence du syndrome lilliputien dans les états hypnagogiques est très intéressante sur ce point (5). [p. 508]

Cette irritation met en œuvre le psychisme, et c’est avec les éléments du subconscient et de l’inconscient que se forme l’hallucination, qui est un véritable délire, comme l’a si bien dit M. Séglas. Il y a des siècles que l’on a identifié l’état de rêve et de la folie (qui est pour Freud une régression à l’enfance), nous revoyons les tableaux du passé, nous revivons les souvenirs antérieurs. D’après Th. L. Smith, les rêveries des jeunes enfants concernent presque exclusivement les jeux et les contes de fées ; maints auteurs ont décrit des rêves portant sur des paysages minuscules, sur des lutins, sur des poupées. C’est ce qui explique pourquoi le syndrome des hallucinations lilliputiennes existe dans les délires oniriques, soit pur, soit mêlé à toute une fantasmagorie dont le rêve nous donne l’exemple. On l’avait à peine entrevu jusqu’ici ; on le rencontre fréquemment, maintenant que l’attention a été attirée sur ce point.

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Alice au Pays des merveilles.

Reste à expliquer le caractère agréable. Est-ce parce que les visions sont petites et par conséquent inoffensives ? C’est plutôt parce que le sujet a créé, avec son subconscient, un petit monde coloré, amusant, dont les débats l’égayent. Cela semble si vrai que dans les cas rares où les hallucinations microscopiques sont pénibles, la vision est noire et le malade parle de petits diables cornus et malfaisants (Macario) (6). Là encore, l’état affectif et l’hallucination visuelle ont absolument le même caractère.

Si le syndrome des hallucinations lilliputiennes a passé presque inaperçu chez les médecins, on le retrouve extrêmement fréquent dans la littérature, où il mériterait d’être étudié. Sans parler de l’œuvre immortelle de Swift, dont le voyage à Lilliput m’a fourni le nom du syndrome — et qui a peut-être présenté de tels troubles psycho-sensoriels — sans parler des contes de fées, des légendes, des histoires de mirmidons, de farfadets, etc., je citerai, en passant, deux exemples.

Les romans d’Anatole France contiennent, à n’en pas douter, plusieurs passages typiques concernant ces troubles. L’auteur semble même en avoir conçu les rapports avec les rêves. Voici, entre autres, une citation : « Pour en revenir au point où j’étais, dit-il, je soupçonnais qu’une lourde somnolence pesait sur mon esprit… je ne saurais dire depuis combien de temps mes regards étaient attachés sans cause sur ce vieil in-folio, quand ils furent captivés par un spectacle tellement extraordinaire qu’un homme totalement dépourvu d’imagination, comme je suis, devait lui-même en être vivement [p. 509] frappé. Je vis tout à coup, sans m’être aperçu de sa venue, une petite personne assise sur le dos du livre, un genou replié et une jambe pendante, à peu près dans l’attitude que prennent sur le cheval les amazones d’Hyde-Park ou du bois de Boulogne. Elle était si petite que son pied ballant ne descendait pas jusqu’à la table sur laquelle s’étalait en serpentant la queue de sa robe. Mais son visage et ses formes étaient d’une femme adulte. L’ampleur de son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à cet égard, même à un vieux savant comme moi… Il peut sembler étrange qu’une personne haute comme une bouteille et qui aurait disparu dans la poche de ma redingote, s’il n’eût pas été irrévérencieux de l’y mettre, donnât précisément l’idée de la grandeur. Mais il y avait dans les proportions de la dame assise sur la « Chronique de Nüremberg » une sveltesse si fière, une harmonie si majestueuse, elle gardait une attitude à la fois si aisée et si noble, qu’elle me parut grande. Bien que mon encrier, qu’elle considérait avec une attention moqueuse, comme si elle eût pu lire par avance tous les mots qui devaient en sortir au bout de ma plume, fût pour elle un bassin profond où elle eût noirci jusqu’à la jarretière ses bas roses à coins d’or, elle était grande, vous dis-je, et imposante dans son enjouement (7). »

Le second exemple est tiré de l’ouvrage de la romancière danoise Karin Michaelis. Il s’agit de Mme Jonna atteinte d’un délire aigu, d’origine émotionnelle : « Elles venaient par milliers en procession, à travers la chambre, les petites poupées à cinq öres collectionnées à Norresundby ; elles se balançaient sur un ruban blanc : — Tiens, comment était-il venu là ce ruban blanc ? — elles accouraient toutes, elles arrivaient au lit, y grimpaient, couraient sur la chemise, sur le cou, le menton, le nez de Jonna et l’une après l’autre faisaient une belle révérence et chuchotaient : « J’ai à vous saluer de la part de votre mari. » A force de regarder par-dessus son nez, Jonna avait mal aux yeux. Mais leur air était si impertinent à ces chétives poupées, qu’elle ne pouvait s’empêcher de rire. Enfin l’une des poupées qui était toute nue — les autres avaient le ventre entouré d’une bande jaune comme les cigares — prit un ton si plaintif et lamentable pour dire. « J’ai à vous saluer de la part de votre mari » que Jonna éclata en sanglots ; alors toutes les poupées s’enfuirent, tels des spectres quand sonne l’heure (8). »

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Les Goblins.

On ne saurait rencontrer dans un roman une observation médicale, mais l’imagination est proche parente de la rêverie. Elles naissent toutes deux de notre subconscient et il est intéressant de montrer leur affinité réciproque.

NOTES

(1) Kraepelin. Psychiatrie, 1910 (alcoolisme), p. 133.

(2) Paul de MUSSET. Biographie d’Alfred de Musset, 1902, p. 243.

(3) RECH. Des effets du haschisch sur l’homme jouissant de sa raison et sur les aliénés. (Ann. méd. Psych., t. II, p. 28.)

(4) DELASIAUVE. Traite de l’épilepsie, p. 49.

(5) Dans une communication a la Société clinique de médecine mentale sur les hallucinations hypnagogiques présentées par Maury, j’ai essayé de donner une explication psychologique de ce fait. Il est curieux d’en rapprocher l’interprétation de M. Mourly Vold. professeur de philosophie à l’Université de Christiania, dans son travail sur les hallucinations visuelles des rêves et à l’état de veille (Vaschide. Revue de psychiatrie, 1904). « Il est certain que la fatigue et le sang qui s’était porté à la tète sont pour beaucoup dans cette vision, mais l’état général du corps est aussi à considérer. Après avoir roulé pendant deux nuits, le système musculaire entier se trouvait dans un état anormal, accompagné des sensations de raideur. Cet état, d’après l’endroit de ces sensations, s’est traduit par une image des séries de mouvements exécutés par d’autres personnes. » Cette explication de l’hallucination de Maury est singulière et diffère complètement de la mienne.

(6) MACARIO. Des hallucinations. (Ann. méd. psych., 1845, p. 436.)

(7) Anatole FRANCE. Le crime de Sylvestre Bonnard, p. 115.

(8) Karin MICHAELIS. La jeune Mme Jonna. Traduction Renée Khabaloff, p. 243.

BIBLIOGRAPHIE

LEROY. Les hallucinations lilliputiennes. (Soc. méd. psychol., juillet Igog.) DE CLÉRAMBAULT. Les délires de cause chloralique. (Ann. médico-psychol., septembre-octobre, 1909.)

LEROY. Un cas d’hallucinations lilliputiennes. (Soc. clinique méd. mentale, avril 1910.) [p. 510]

BONNET. Un cas difficile d’application de la loi de 1838. (Soc. clinique méd. mentale, juin 1910.)

FOUQUE. Un cas de confusion mentale avec délire onirique chez une albuminurique. (Soc. clinique méd. mentale, février 1911.)

Paul CAMUS. Hallucinations visuelles et hémianopsie. (Encéphale, juin 1911.) FASSOU. Rêves lilliputiens. (Soc. clinique méd. mentale, février 1913.) LEROY et de FURSAC. Les hallucinations lilliputiennes. (Soc. de psychiatrie, février 1920.)

René CHARPENTIER. (Soc. médico-psychol., discussion, juin 1920.)

Jean SALOMON. Hallucinations lilliputiennes au cours d’un érysipèle de la face. (Soc. clinique méd. mentale, juillet 1920.)

LIVET. Hallucinations visuelles et délire de rêve dans la paralysie générale. (L’Encéphale, août 1920.)

LEROY. Les hallucinations lilliputiennes. (Soc. médico-psychol., octobre 1920.)

MIGNARD. Discussion. (Soc. médico-psychol., octobre Ig20.)

LWOFF et René TARGOWLA. Délire systématisé post-onirique chez un paralytique général tabétique. (Soc. clinique méd. mentale, février 1921.)

MARTIMOR. Hallucinations lilliputiennes, délire et puérilisme. (Soc. médico-psychol., mars 1921.)

DUPOUY ET BONHOMME. Hallucinations lilliputiennes. (Soc. clinique méd. mentale, mai 1921.)

LEROY. Hallucinations lilliputiennes hypnagogiques. Essai d’interprétation psychologique du syndrome. (Soc. clinique méd. mentale, mai 1921.)

 

 

 

 

 

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