Quelques documents sur Thérèse Neumann. La stigmatisée de Konnersreuth. Par Paul Meignant. 1930.

MEIGNANT0003Meignant Paul. Thérèse Neumann. Quelques documents sur Thérèse Neumann, la stigmatisée de Konnersreuth. Travaux originaux. Avec une planche. Extrait de L’Hygiène mentale. L’informateur des des aliénistes et des neurologistes. 15e année. Kanvier 1930.

Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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15e Année. Janvier 1930-
L’HYGIÈNE MENT ALE
L’lNFORMATEUR DES ALIÉNISTES ET DES NEUROLOGISTES

Thérèse Neumann.

TRAVAUX ORIGINAUX
QUELQUES DOCUMENTS SUR THÉRÈSE NEUMANN
LA « STIGMATISÉE DE KONNERSREUTH »

par

PAUL MEIGNANT
(avec une planche hors-texte)

Notre siècle, positif et « scientifique », est préoccupé, plus que d’aucuns le pensent, de surnaturel et de mystérieux. Sans vouloir faire ici de comparaisons déplacées, force nous est de reconnaître la vogue actuelle ou récente de la métapsychique, du fakirisme, des études sur le pays et les mœurs des lamas. Le sentiment et le besoin religieux de l’humanité subissent par ailleurs un renouveau indéniable. Tout ceci explique peut-être l’immense retentissement qu’a eu et qu’a encore en Allemagne le « cas » de Thérèse Neumann, de Konnersreuth, plusieurs fois mystérieusement guérie de maladies non moins mystérieuses, stigmatisée et extatique. Comme il était inévitable, les événements de Konnersreuth ont suscité, dans la grande presse allemande et jusque dans les congrès scientifiques allemands, des discussions passionnées où se sont heurtés les parti-pris contraires et les croyances opposées. La presse quotidienne française a parlé plusieurs fois de la chose. Nous n’avons pas à entrer ici dans le domaine de la foi. Mais, pouvant nous appuyer sur des documents authentiques, nous avons cru intéressant de faire connaître, aussi complètement qu’il se peut, et à un public essentiellement médical, les éléments positifs de l’ « affaire ». Volontairement nous nous abstiendrons de tout jugement et notre exposé paraîtra peut-être quelque peu [p. 2] aride et sec. Nous nous en excusons, nous estimant heureux si notre récit peut constituer un document utile aux psychiatres, et en particulier à ceux qui s’occupent de psychologie ou de psychopathologie collective.

Nous avons parcouru une partie de la copieuse bibliographie que « l’affaire » a déjà fait naître, bibliographie essentiellement religieuse et catholique. Nous avons surtout eu la bonne fortune de découvrir, dans la Münchener medizinische Wochenschrilt un exposé des constatations qu’a pu faire personnellement le Docteur G. Ewald, professeur de psychiatrie à l’Université d’Erlangen. Ce sont ces sources que nous utiliserons (1), en restant aussi objectif que possible.

Comme la source principale de notre exposé se trouvera être le rapport du Professeur Ewald, il n’est pas inutile, croyons-nous, d’indiquer quelle est son origine. Voici, en traduction libre, ce que dit M. Ewald en tête de son article dans la Münchener mediz. Wochenschrilt : « Je n’avais pas l’intention de donner publiquement mon point de vue sur le cas de Konnersreuth ; mais le bruit qu’a fait dans le grand public mon intervention m’oblige à rompre le silence. Il ne s’agit pas de fournir des arguments pour ou contre des interprétations qui relèvent du domaine de la foi. Il ne s’agit que de se placer au point de vue scientifique et médical… J’ai visité Thérèse Neumann les 28 et 29 juillet 1927 dans les conditions suivantes : le médecin traitant, Dr Seidl, de Waldsassen, avait été chargé par l’Ordinaire de Ratisbonne, d’examiner Thérèse, et spécialement de suivre et de diriger l’activité de quatre religieuses catholiques qui, sur l’ordre de l’évêque, s’étaient rendues à Konnersreuth pour prendre la malade en observation pendant deux semaines ; le Dr Seidl devait, à la suite de l’observation, transmettre un rapport à l’Ordinaire. Il avait bien été déclaré, à l’évêché, que la mise en observation de Thérèse eût été plus profitable et plus fructueuse dans un hôpital ou dans une clinique. Mais les parents s’étaient opposés à ce que leur fille quittât [p. 3] le domicile paternel et les religieuses durent s’installer à Konnersreuth même. Quoi qu’il en soit, le Dr Seidl, ne s’estimant pas suffisamment compétent au point de vue neurologique et psychiatrique, demanda à l’Ordinaire la permission d’appeler un spécialiste en consultation. C’est ainsi que je fus requis. Je me rendis sur place sans enthousiasme, sachant bien que je m’exposais à des attaques ou tout au moins à des commentaires tendancieux et erronés : mais je crus que mon devoir était de ne pas me dérober. »

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LA JEUNESSE DE THÉRÈSE NEUMANN ET SON ENTOURAGE

Konnersreuth est une petite commune du Haut-Palatinat bavarois. La ville la plus proche est Waldsassen. On accède à Konnersreuth assez difficilement; pour y arriver il faut faire plusieurs kilomètres par la route à travers une des nombreuses vallées du Fichtelgebirge. Depuis que la renommée de Thérèse attire dans le pays de très nombreux visiteurs, le manque de moyens de transport faciles se fait fâcheusement sentir et la municipalité aurait, paraît-il, fait des démarches officielles pour obtenir un embranchement et une gare spéciaux. Le village est semblable à beaucoup d’autres : « Konnersreuth a une grande place publique dont le centre est occupé par la massive église ; lourde d’aspect, autour de laquelle se groupent les maisons. A côté de l’église se trouve l’école ; en arrière, sur une petite hauteur, le presbytère … », écrit M. de Lama, qui ajoute : « La maison des parents de Thérèse [est] une pauvre bâtisse, d’un simple rez-de-chaussée, et dont le pignon abrite la chambrette de la stigmatisée. C’est avec de l’argent avancé par une caisse de prêts, par une sœur et par la commune, que le père a pu élargir le local trop étroit et agrandir la maisonnette si délabrée par suite de l’affluence des visiteurs. Toute la famille, sauf Thérèse, a contribué à ce travail, car cela ne suffisait même pas pour le crépissage. L’échafaudage est toujours debout (25 août 1927), et le crépis encore humide ; une odeur de chaux flotte dans l’air et c’est pourquoi depuis deux semaines Thérèse a accepté l’hospitalité du presbytère… »

Thérèse, Resl comme on l’appelle familièrement, est née en 1898. Elle est l’aînée des dix enfants d’un modeste tailleur. Tout le monde s’accorde à dire le plus grand bien de ses parents. Le professeur Ewald s’exprime ainsi : « Je n’ai pu retrouver trace d’aucune hérédité morbide. Je ne peux pas cependant taire que j’ai reçu, d’une personne [p. 4] qui, apparemment, connaît bien la famille Neumann, une lettre me disant qu’il existe, dans la parenté proche et éloignée, certaines manifestations psychopathiques. Je ne puis pas être sur ce point affirmatif. Le père donne l’impression d’être un homme rigide et têtu ; il n’est pas facile de s’entretenir avec lui ; il a de lui-même une opinion solidement chevillée. Il semble être aussi pour les siens un homme dur ». Il s’est prêté à l’examen médical de sa fille, mais sans bonne grâce, et a manifesté hautement son désir que cet examen, le premier qui soit officiellement conduit, soit aussi le dernier. La mère est d’abord plus aimable, « de nature pycnique-hypomaniaque », assez réservée cependant comme le sont beaucoup de campagnards en présence d’un étranger. Elle a pour son enfant malade la plus grande affection.

Il est certain que les Neumann sont des gens modestes et simples. Ils ont placé tout naturellement leur fille comme domestique, lorsqu’elle est sortie de l’école, en 1912, à 14 ans. La suite des événements a modifié considérablement leur horizon et leur genre de vie et il n’est pas sans intérêt de savoir comment ils ont accepté la renommée qui s’est abattue sur leur maison. De tous les témoignages semble découler que leur bonne foi est hors de cause. Ce n’est pas sans appréhension et sans une certaine méfiance qu’ils ont vu des milliers de personnes se présenter à leur porte, accepté qu’elles pénètrent chez eux et jusque dans la chambre de Thérèse, même pendant ses extases: ils ont cédé sur ce point aux instances du curé de Konnersreuth. Pauvres, ils semblent avoir jamais consenti à accepter des sommes pourtant offertes de divers côtés, notamment par des Américains désireux de photographier ou de cinématographier Thérèse un jour d’extase.

A côté de ses parents, d’autres personnages ont toujours tenu et tiennent encore, dans la vie de Thérèse, une place considérable. Le plus en vue est le curé du village, M. l’abbé Naber. Très religieuse, appartenant à un milieu essentiellement catholique, Thérèse a, toute jeune, suivi les offices religieux et s’est signalée par l’intensité de sa piété. Le curé, qui est devenu de bonne heure son confesseur, avait depuis longtemps découvert en elle une paroissienne d’élite et paraît s’être attaché à elle avec une particulière insistance, même avant que des événements exceptionnels attirent son attention. Depuis 1923, depuis la « première guérison », Thérèse est devenu naturellement la préoccupation constante de son esprit. Agé d’un peu plus de cinquante ans, M. le curé Naber a paru au professeur Ewald être « un homme calme, honnête, aimable », sans inutile enthousiasme. [p. 5] Il est naturellement persuadé de l’origine surnaturelle des événements de Konnersreuth, mais semble bien incapable soit de les avoir grossis, soit de chercher à en tirer un profit personnel. Son rôle, depuis quelque années, est énorme, car ni Thérèse ni ses parents ne prennent une décision sans le consulter. Il a toujours tenu ses supérieurs hiérarchiques au courant de ce qui se passait dans sa paroisse et s’est efforcé de suivre les conseils de prudence que lui envoyait son évêché. Une question l’a particulièrement tourmenté : devait-il ou non interdire ou faire interdire la porte de Thérèse aux innombrables visiteurs qui se présentaient les vendredis, jours d’extase ? « Faisant la liaison entre la jeune solitaire et les milliers de visiteurs, écrit M. Charles Wurzburger, se trouve l’infatigable curé, M. Naber, perpétuellement appliqué à débattre quel est son plus grand devoir : amener le monde jusqu’à la malade ou bien le repousser. C’est là une question de conscience continuelle, à racines profondes. M. le Curé Naber me l’a décrite lui-même à peu près ainsi : « Oui, certainement, nous sommes rebutés par la curiosité des gens et nous préférerions ne plus laisser entrer personne. Mais savons-nous ce que Dieu a en vue avec Thérèse ? Il veut sans doute que le monde apprenne quelque chose de ce phénomènes miraculeux. » Et à un autre interlocuteur le curé Naber aurait dit : « Cette jeune fille laisse le Seigneur disposer librement d’elle-même. Nous ne voulons rien entreprendre, mais rien empêcher non plus. Nous voulons être les instruments de Dieu s’il juge bon de se servir de nous. »

Certes, M. le curé Naber n’est pas le seul ecclésiastique qui soit admis dans l’intimité de Thérèse. Le professeur Ewald le signale, et indique tout spécialement un prêtre qui, avec les meilleures intentions du monde aurait pu, par son ascendant et son zèle, contribuer à fixer chez Thérèse certaines impressions. Nous reviendrons sur ce point ultérieurement, lorsque nous en serons à la question des extases de Thérèse et de sa compréhension de l’araméen. Au cours de ses visites, le Professeur Ewald s’est attaché à préciser les traits du caractère de Thérèse avant sa maladie. Jusqu’en 1918, ni psychiquement, ni organiquement Thérèse ne semble avoir été une anormale. Enfant, elle jouait volontiers avec ses compagnes, sans cependant s’être spécialement attachée à aucune, sauf peut-être à une petite voisine enlevée prématurément à l’âge de 15 ans. Jamais elle ne se serait montrée particulièrement émotive ou impressionnable ; elle a pleuré lors du départ de son père à la mobilisation, mais quoi de plus naturel chez une enfant de 16 ans ! Elle n’a jamais été [p. 6] anormalement peureuse ; jamais elle ne s’est trouvé mal et la vue du sang ne l’effrayait pas. Tout au plus peut-on mentionner qu’elle était sujette à des vertiges. On ne signale pas chez elle de tendance mythomaniaque. Si elle n’a jamais fréquenté les bals et les fêtes de village, il faut y voir (non pas une tendance morbide à se replier sur elle-même, mais une impossibilité matérielle (« l’âge où l’on va au bal a coïncidé pour elle avec les tristes temps de la guerre et de l’inflation, puis elle est tombée malade ») et, peut-être aussi, l’effet d’une stricte éducation catholique.

Car ce qu’il faut surtout, semble-t-il, retenir de l’enfance de Thérèse, c’est l’atmosphère de catholicité et de religion qui l’a toujours enveloppée. L’Eglise et ses cérémonies, le curé, les œuvres catholiques, dans-les villages restés profondément chrétiens comme les villages bavarois, prennent dans les préoccupations des habitants une importance remarquable. Chez Thérèse Neumann, il semble à ce point de vue que les choses aient été plus loin que chez beaucoup d’autres. Elle a longtemps voulu se faire religieuse, et seules ses infirmités l’auraient empêchée de réaliser son désir. Elle a eu, dès sa prime jeunesse, une dévotion spéciale pour Thérèse de l’Enfant-Jésus de Lisieux, dévotion que la similitude de nom n’a sans doute pas été sans provoquer ou exagérer… Quel que soit le jugement qu’on porte sur les événements que nous allons maintenant relater, ces prémisses étaient indispensables pour les placer dans leur cadre.

Les événements qui ont attiré sur Thérèse Neumann l’attention du monde peuvent se grouper en trois catégories : les « guérisons », les stigmates, les extases et les visions. Nous les relaterons tour à tour, et terminerons en insistant sur certains autres points qui ont frappé le professeur Ewald lors de ses visites.

LES « GUÉRISONS »

Dans le livre de M. de Lama, on en trouve rapporté sept. Mais les faits mentionnés n’ont pas tous la même importance, et les « guérisons » du début paraissent surtout à retenir.

Les origines de la maladie

 Travaillant comme domestique chez un voisin de ses parents, Thérèse avait dû, la guerre ayant éloigné tous les hommes valides, fournir le labeur d’un véritable valet de ferme, aux champs, à l’écurie, à [p. 7] l’auberge ; elle se montra physiquement à la hauteur de sa tâche et ne s’effrayait pas de porter de lourdes charges. Le 10 mars 1918, un incendie éclata chez le voisin de son maitre ; Thérèse fut vivement impressionnée ; « elle eut très peur, perdit presque la tête tout d’abord, trembla de tout son corps et se sentit comme paralysée » (Ewald). Cependant, elle se ressaisit et contribua courageusement au sauvetage ; elle fit la chaine, passant de nombreux seaux d’eau. A un moment donné, elle crut la grange de son patron menacée à son tour par le feu. Elle y courut, mais fut quelque peu violemment rappelée par son maitre : « Que coures-tu partout ? aide-moi donc » ; et elle se remit à soulever des seaux d’eau. Brusquement elle s’affaissa, ressentit une-vive douleur dans le dos, ne put plus ni se tenir debout, ni se baisser. Apparemment, dit M. Ewald, il s’agissait d’une rupture musculaire douloureuse.

Quoi qu’il en soit, ce fut là l’origine des souffrances de Resl. Elle dut s’aliter, se sentant fatiguée de partout ; elle perdit l’appétit, le sommeil ; elle parvenait à peine à se trainer, accusant à chaque mouvement de grandes douleurs dans la région vertébrale. On la transporta à l’hôpital de la ville voisine, Waldsassen, où elle resta sept semaines, du 23 avril au 10 juin. On fit là le diagnostic d’ « hystérie » après choc ». On constata des attaques qu’on qualifia d’hystériques, et des hématémèses. Mais le séjour à Waldsassen améliora peu la malade ; rentrée chez ses parents, elle « traina », travaillant tantôt ici, tantôt là, jamais longtemps. Pendant l’été 1918, elle accusa des éblouissements et sentit ses forces décroitre progressivement. En octobre, elle cessa de pouvoir se lever et fut confinée au lit. Elle déclina tellement que son entourage en vint à croire sa fin prochaine. Elle ne mourut pas cependant, mais son état s’aggrava encore. Impotente, constamment alitée, les membres inférieurs raidis en mauvaise position, Thérèse fit des escares sur le bord gauche du pied, aux points de contact des deux genoux, à la région sacrée. Dès l’automne 1918, elle accusa des troubles de la vue, et bientôt la cécité fut complète et continue pendant plusieurs années ; elle accusa plus tard des troubles auriculaires, et la surdité survint, mais une surdité intermittente, durant quelques jours, disparaissant pour reparaitre. Elle eut de nouveau des hémorragies gastriques, saigna aussi à plusieurs reprises au niveau des oreilles. Elle eut des poussées de furonculose. Enfin, elle présenta des « spasmes terribles », des attaques d’aspect hystérique manifeste, répétées, spontanées en apparence, quelquefois aussi provoquées, par exemple par toute tentative d’examen des fonds [p. 8] d’œil. Elle perdit, au niveau des membres paralysés la sensibilité au tact et à la piqûre.

Cet état lamentable dura cinq ans. Plusieurs médecins, notamment le Dr Seidl, de Waldsassen, furent appelés. C’est au début de I9I 9 que fut introduite une demande de pension, et le 27 février I920, une rente de 100 % était attribuée à Thérèse à la suite d’un rapport dont le Professeur Ewald résume ainsi la teneur : « hystérie grave avec cécité et paralysie partielle. Les paralysies des membres furent au début variables, intéressant avec prédominance tantôt les membres supérieurs, tantôt les membres inférieurs. Les réflexes tendineux, selon les expertises, sont signalés tantôt comme exagérés, tantôt comme diminués, tantôt comme inégaux d’un côté à l’autre ; la sensibilité cutanée est décrite tantôt comme accrue, tantôt comme diminuée, tantôt en un point, tantôt en un autre ». Un moment, on pensa transporter la malade à l’hôpital d’une grande ville, Munich de préférence. On ne le fit pas, non par mauvaise volonté, paraît-il, mais bien à cause de l’insécurité des transports aux temps de la révolution et de l’inflation.

On ne fit pas de radiographie, et le fait est regrettable en un certain sens, car beaucoup ont crû et soutiennent que Thérèse avait en réalité une lésion osseuse de la colonne vertébrale. Cela semble peu vraisemblable au professeur Ewald, qui, s’appuyant sur tous les documents et renseignements d’ordre médical qu’il a pu recueillir, s’attache à discuter toutes les hypothèses. Il dit pourquoi il ne peut s’être agi ni d’une lésion de la colonne vertébrale, ni d’une lésion des racines rachidiennes ou de la moelle (notamment d’une hématomyélie), ni d’une polynévrite avec troubles trophiques. Il conclut formellement à l’hystérie, tout en signalant que les escares restent rares chez les hystériques et pourtant existaient chez Thérèse.

A vrai dire, il semble que les parents de Thérèse, une fois réglée la procédure de pension et l’état de leur fille restant stationnaire ou s’aggravant malgré les soins médicaux, aient assez vite cessé d’avoir recours aux médecins. Les exhortations de M. le curé Naber aidant, Resl accepta ses souffrances et les consolations de la religion prirent le pas sur les conseils du Dr Seidl. De plus en plus, Thérèse fut poussée à comparer ses maux à ceux du Christ, à souffrir patiemment comme il l’avait fait lui-même; de plus en plus aussi sa dévotion pour la petite sainte Thérèse de l’Enfant Jésus fut encouragée et cultivée. Un jour, en I92I, le père de la malade fut atteint de rhumatisme ; Thérèse demanda à son curé s’il serait agréable à sainte Thérèse qu’elle prît [p. 10] encore sur elle la souffrance de son père. Celui-ci répondit affirmativement ; et, dès le lendemain, la main et le bras gauches de Thérèse étaient « paralysés », pressés contre le thorax ; ils devaient rester ainsi trois mois, et là où la main comprimait la poitrine, là où plus tard devait apparaître un stigmate, il se développa des troubles trophiques. En 1922, nouvel incident du même genre ; un étudiant en théologie, que Thérèse connaissait bien, fut atteint d’une affection grave de la colonne cervicale et dut interrompre ses études. Thérèse l’apprit, voulut se charger elle-même de ses souffrances et commença à présenter des troubles de la déglutition. C’est depuis cette époque que Resl ne peut plus rien « supporter », et ne se nourrit plus que de liquides.

Première « guérison »

C’est dans ces conditions que se produisit le premier des épisodes qui bouleversèrent le paisible petit village de Konnersreuth. « Le 29 avril 1923, dit M. de Lama, la Carmélite Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, du monastère de Lisieux, fut solennellement proclamée bienheureuse dans la basilique de St-Pierre … Laissons Thérèse elle-même conter ce qui se passa ce jour-là dans la maison du tailleur Neumann de Konnersreuth.

C’était à six heures du matin. Mon père qui voulait faire un petit le voyage à mon intention s’approcha de mon lit : « Resl, dit-il je m’en vais. » J’étais réveillée, mais je ne voyais pas mon père, et il partit à la gare.

Une demi-heure environ se passa. Soudain, ouvrant les yeux, je vis mes mains et ma camisole blanche. Est-ce que je rêve ? Me dis-je. Je me frottai les yeux et regardai autour de moi. Je vis de nouveau la gravure de la sainte au mur et la considérai comme une chère vieille connaissance après une longue séparation.

Une personne entra dans la chambre. Je ne la reconnus point. « Qui es-tu donc », demandai-je, étonnée. Elle me répondit, au comble de la surprise, et, à sa voix, je reconnus ma sœur Zenzl. Elle avait bien grandi depuis quatre ans que je ne l’avais vue. »

« L’on chercha en hâte la mère, à laquelle Thérèse cria : « Mère, je vois bien ! » La mère ne voulait pas le croire, stupéfaite. « Resl, tu as le délire ! » Les mains tremblantes, elle approcha un pot de fleurs de la malade qui saisit aussitôt les fleurs. Puis on appela la deuxième sœur, Odile. Nouvelle surprise de part et d’autre. « Mon Odile, comme tu es devenue grande ! » Toute la famille pleurait de joie. Le soir le [p. 10] père revint, et le lendemain arriva le médecin, le Dr Seidl, de Waldsassen. Nouvel étonnement et nouvel interrogatoire : comment cela était-il arrivé ? La mère dit : « Hier, Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus a été déclarée bienheureuse et nous croyons qu’elle l’a secourue. » « Elle avait été aveugle durant quatre ans et un mois. »

Le professeur Ewald écrit, il est vrai, à propos de l’événement. « Sur les circonstances précises de cette guérison, on n’a rien dit en ma présence. Mais je tiens d’une personnalité médicale digne de foi que Thérèse avait reproché à son jeune frère quelque chose de mal ; celui-ci, étonné, aurait alors dit : « Mais tu peux donc bien voir ? » Du coup, Thérèse remarqua qu’elle pouvait voir et cessa d’être aveugle».

Deuxième et troisième « guérisons »

Soulagée de sa cécité, Thérèse restait paralysée, impotente et porteuse d’escares. Elle devait rester dans cet état deux ans encore.

Les escares disparurent au printemps de 1925 et voici ce que dit M. de Lama, convaincu du caractère surnaturel des événements qu’il relate : « C’était le 3 mai 1925. La mère (de Resl), toujours inquiète devant la suppuration continuelle de la plaie du pied gauche, avait fini par croire à la nécessité d’une amputation. Elle ne put cacher ce sentiment à Thérèse, qui, pour l’amour d’elle, se mit à prier, afin d’obtenir une amélioration. En même temps elle laissa mettre, dans un pansement qu’on lui renouvela, trois feuilles de roses bénites qui avaient touché le tombeau de Sour Thérèse de l’Enfant Jésus. La rose n’avait-elle pas été la fleur préférée de la bienheureuse de Lisieux ? Au bout de quelques minutes la plaie ne causait plus aucune douleur et, lorsqu’on ôta le pansement, l’on vit qu’elle était fermée et recouverte d’une fine peau fraîche. Bientôt la guérison fut complète. »

Et maintenant, voici la fin des paralysies : « Le 17 mai 1925 la basilique de Saint Pierre était de nouveau en fête avec un déploiement de splendeur inaccoutumé. Le Pape Pie XI proclamait sainte la Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus et implorait pour la première fois son intercession durant le saint sacrifice de la messe et les prières liturgiques.

« Jusqu’à ce jour aucun changement ne s’était produit dans la paralysie de Thérèse ; la colonne vertébrale restait comme brisée, sans force, ne supportant plus la partie supérieure du corps pour lequel la position assise était devenue impossible. Le pied gauche était toujours [p. 11] contracté de la même manière, le bras gauche à certaines époques était également paralysé… Elle n’avait plus quitté son lit de douleur depuis octobre 1918…

« Thérèse avait commencé une neuvaine en l’honneur de la nouvelle sainte, mais sans aucun désir d’en obtenir la guérison. Sa soumission à la volonté de Dieu était complète.

« Le 17 mai 1927, un dimanche, les exercices de dévotion du mois de mai en l’honneur de la Reine des cieux se déroulaient à deux heures de l’après-midi dans l’église paroissiale de Konnersreuth. M. le curé Naber nous a conté lui-même ce qui se passa ensuite : « Aujourd’hui elle m’a dit pour la première fois : Voici trois ans que je n’ai certainement pas récité un Pater pour demander ma guérison. Contre leur habitude, les parents, ce jour-là, étaient restés à la maison. Durant les exercices de piété du mois de Marie, Thérèse récita le Rosaire. Arrivée à la deuxième contemplation, elle se vit soudain enveloppée de lumière (ainsi le raconta-t-elle aussitôt après), une lumière plus belle et plus bienfaisante que celle du soleil et de l’électricité. Elle fut tout d’abord effrayée et se mit à crier, ce qui fit accourir ses parents. Un peu après, elle s’écria : « Mère, où est M. le Curé? » Là-dessus on courut me chercher, et une sœur de Mallersdorf m’accompagna. Je trouvai Thérèse les yeux fixés sur quelque chose, les mains tendues, le visage brillant de joie ; elle faisait des signes de tête, s’inclinait gracieusement et remuait les mains, comme le ferait une dame de la cour en conversation avec sa reine. Involontairement, je dis à la sœur garde-malade : « C’est ainsi que Dieu honore les saints. » Soudain Thérèse se redressa, ce qui ne lui était plus arrivé depuis six ans et demi, et ce qu’elle n’avait fait, avant mon arrivée, qu’au prix d’atroces souffrances dans la colonne vertébrale, à l’endroit où deux vertèbres étaient enfoncées, d’après ses dires. Lorsqu’elle s’allongea de nouveau, cet état de transfiguration dura un certain temps. Quand il se fût dissipé, elle se mit à pleurer parce que la splendide lumière avait disparu et qu’il faisait sombre autour d’elle. Ensuite elle saisit la canne qui est toujours à portée de sa main afin de frapper pour appeler les siens, témoignant ainsi qu’elle ne se doutait même pas de notre présence. Je lui dis alors : « Resl, où étais-tu donc ? » Au lieu de me répondre, elle dit avec une assurance déconcertante : « Je puis m’asseoir à présent. » Et elle s’assit sur son lit. « Je puis aussi marcher », dit-elle encore. La mère accourue jeta un regard sur les pieds de la malade : le pied gauche si longtemps contracté avait [p. 12] repris sa position normale. Après avoir passé une robe qu’on lui prêta, elle fit, soutenue, quelques pas à travers la chambre, pour la première fois depuis six ans et demi. Je demandai encore une fois : « Resl, où étais-tu donc ? » Alors, après avoir prié les autres personnes de quitter la chambre, elle me raconta avec une assurance étonnante ce qui s’était passé. Après avoir vu la lumière elle entendit (sans voir personne) une voix douce ·et bienveillante qui disait : « Resl, veux-tu guérir ? » Je répondis : « ‘l’out m’est bon, si c’est la volonté de Dieu ; guérir, rester malade ou mourir. » La voix reprit : « Resl, ne serais-tu pas contente d’aller mieux, de pouvoir au moins t’asseoir et marcher. » Moi de répondre : « Je me réjouis de tout ce que m’envoie le Bon Dieu. » Et, en me relevant ensuite, j’ai senti comme une main qui me prenait et me soulevait. La voix : « Mais tu auras encore beaucoup à souffrir. Ne crains pas cependant, je t’ai aidée jusqu’à présent, et je continuerai à le faire… Ce n’est que par la souffrance que tu pourras réaliser au mieux tes intentions et ta vocation de victime, et par là venir en aide aux prêtres. Plus d’âmes sont sauvées par la souffrance que par les plus brillants sermons. Je l’ai déjà écrit autrefois. » Thérèse ne se souvenait pas d’avoir lu ou entendu ces paroles et témoigna de la plus grande joie lorsque je les lui montrai : elles se trouvent dans la sixième lettre de la petite Sainte Thérèse aux missionnaires. »

« … La sueur garde-malade avait tâté le pouls de Thérèse durant la mystérieuse conversation et constaté qu’il battait aussi tranquillement qu’à l’ordinaire ; de même le souffle régulier ne témoignait d’aucune frayeur ou surexcitation. On l’avait vu remuer les lèvres, mais aucune parole n’avait été entendue ; son visage exprimait tour à tour la joie et la gravité. Les parents n’avaient compris que ces mots « oui » et « non », distinctement prononcés; ils avaient seulement vu leur fille parler et écouter.

« Emus jusqu’aux larmes, les témoins de la scène mystérieuse qui venait de se dérouler, M. le Curé Naber, les parents, la Sœur de Mallersdorf accompagnée d’une jeune aspirante, et une sœur mariée de Thérèse, Anne, entouraient celle qui, hors d’elle-même, ne s’apercevait pas encore de leur présence. Elle venait de prendre la canne avec laquelle elle frappe pour appeler sa mère. C’est alors que le curé lui dit : « Resl, mais nous sommes là. » Et alors seulement elle remarqua la présence des siens et du curé et les larmes qu’ils versaient. « Qu’avez-vous donc, demanda-t-elle ; je marche à présent. » Comme l’on avait distribué ses vêtements pendant la guerre, dans la ferme assurance [p. 13] qu’elle ne s’en servirait plus, on lui en prêta un dont elle se revêtit. Elle se tint debout, toute droite, devant le lit ; puis marcha, soutenue, à travers la chambre. La paralysie et les crampes avaient disparu et ne reparurent plus par la suite. A partir de ce moment, Thérèse put marcher en s’appuyant sur quelqu’un ou sur quelque chose. »

Quatrième « guérison »

C’est le 30 septembre I897 que Sainte Thérèse de Lisieux mourut. C’est le 30 septembre I925 que Thérèse Neumann fut « guérie » pour la quatrième fois. La même lumière que le I7 mai précédent lui apparut. La voix lui annonça qu’à présent elle pouvait marcher sans soutien. Elle se leva, essaya de marcher et se promena un quart d’heure sans canne dans sa chambre. « Ensuite, après avoir entendu sonner la prière matinale dans l’église, elle s’y rendit toute seule, sans aide aucune, pour la première fois depuis sept ans. Sa deuxième visite fut pour le curé ; puis elle retourna, les mains pleines de roses, à l’église, afin de déposer les fleurs cueillies dans le jardin de la cure devant l’image de la Sainte Famille. »

Cinquième « guérison »

Quelques semaines plus tard, le 7 novembre 1925, Thérèse s’alitait de nouveau. Elle se plaignait de douleurs très violentes dans la fosse iliaque droite. « Le collègue Seidl fut appelé et diagnostiqua une appendicite avec tous ses symptômes. Il confirma le diagnostic par la palpation de l’intestin. Tout était déjà préparé pour l’opération, lorsque Thérèse guérit brusquement. Le pus s’était, Thérèse le dit au médecin sans avoir été questionnée par lui, spontanément évacué par l’intestin. (Ewald). Le Dr Seidl sur ce point a toujours maintenu son diagnostic d’appendicite. Le professeur Ewald rappelle qu’on voit des abcès appendiculaires ou des abcès du Douglas s’évacuer spontanément par le rectum. M. de Lama ajoute les détails suivants ; tandis que, l’opération décidée en principe, le père de Thérèse s’occupait de trouver le moyen de transport nécessaire pour conduire sa fille à la clinique chirurgicale de la ville voisine, Thérèse demanda à son curé si l’intervention de Sainte Thérèse de Lisieux ne pourrait pas, sans opération, assurer la guérison. Sur l’approbation du curé, elle se mit à prier. « Soudain, elle se souleva un peu, ouvrit les yeux et son visage s’éclaira; elle leva les mains, les tendit vers quelqu’un et dit plusieurs fois : [p. 14] « Oui « . Puis elle s’assit, toucha plusieurs fois l’endroit douloureux en disant : « En effet ». Le curé lui demanda alors si Sainte Thérèse était venue encore et l’avait secourue. Elle répondit : « Oui, et elle m’a dit de me rendre immédiatement à l’église pour remercier Dieu. Mère, donne-moi mes vêtements. » On hésita un peu, craignant le pire. Devant tout le village accouru à la nouvelle du nouveau miracle, on se rendit à l’église… Le pus fut évacué dans la nuit par les voies naturelles. « Le lendemain matin Thérèse reçut la sainte communion, puis l’on se rendit à Waldsassen afin de faire part de la guérison au médecin et de la faire constater par lui. »

Sixième et septième « guérisons »

Plus tardives, elles se placent à une époque où Thérèse avait déjà les stigmates et était sujette à des visions.

« Le I3 février I926 les souffrances précédant l’apparition des stigmates avaient commencé, et Thérèse Neumann était de nouveau couchée sur son lit de douleur qu’elle ne quitta plus jusqu’au I7 mai. Ce jour-là, lorsqu’après l’extase, la mère fit le lit, Resl pouvait à peine se tenir debout, ses genoux fléchissaient sous elle, sans force ; c’est ce qu’elle dit à M. le Curé Naber, qui prit congé et rentra chez lui. Un moment après, l’on frappait à sa porte : Thérèse se trouvait devant lui, elle revenait de l’église. Après son départ elle avait essayé de marcher et elle avait pu le faire. Elle s’était rendue seule de son lit de malade à l’église pour remercier Dieu. »

Le 30 septembre suivant, jour anniversaire de la mort de Sainte Thérèse de Lisieux, Resl était de nouveau très mal. Elle étouffait, avait de la bronchite et, d’après M. de Lama, une pneumonie. De plus les stigmates de la couronne d’épines saignaient abondamment. On la crut à l’agonie, alluma des cierges et M. le curé Naber, assisté de son vicaire, se mit à réciter près d’elle les prières des mourants. « Tout à coup Thérèse lâcha le cierge et laissa tomber la croix, s’assit, et, avec un sourire joyeux, leva et tendit les bras vers quelque chose comme durant ses extases. Le souffle subitement se fit régulier, silencieux, et ceux qui avaient été témoins des dernières heures étaient désorientés par ce changement subit. La voix avait de nouveau parlé dans la lumière. En paroles entrecoupées, cherchant les mots les mieux appropriés, Thérèse raconta à son entourage, tout heureux de la voir ainsi, ce qui lui avait été annoncé : « Le Sauveur se réjouit de te voir ainsi soumise. Tu ne dois pas encore mourir. Cela est arrivée pour [p. 15] montrer au monde qu’il y a une puissance supérieure. Tu souffriras encore davantage afin de soutenir les prêtres dans l’œuvre du salut des âmes. » Le lendemain la convalescente se leva comme d’habitude. » (M. de Lama, p. 91).

 

LES STIGMATES

Il est -difficile de dire avec précision dans quelles circonstances les stigmates ont fait leur apparition chez Thérèse Neumann. C’est brusquement qu’ils auraient été constatés. Nous n’avons pas trouvé de description de la scène qui, sans doute, s’est produite alors. Dans son exposé, le professeur Ewald déclare que son collègue le Dr Seidl s’est trouvé un jour devant le fait accompli ; les stigmates existaient déjà sur le dos des mains. Thérèse raconta qu’elle avait au préalable beaucoup souffert des régions où devaient apparaître les mystérieux phénomènes, mais qu’elle ne s’était tout d’abord pas aperçue de leur production. Elle déclara que depuis quelque temps elle avait particulièrement évoqué dans son esprit les souffrances et les plaies du Christ. Elle nia toujours avoir entendu jusqu’alors parler d’autres stigmatisées, telles Catherine Emmerich ou Louise Lateau. ‘De toute façon, écrit le professeur Ewald, la chose se passait à l’époque du carême 1926 et toute l’ambiance spirituelle était incontestablement favorable à ce que Thérèse tombât plus souvent que jamais en extase et en ravissement. Dans ces circonstances, le premier signe particulier fut l’apparition de larmes de sang. Elle ne voulut pas m’en dire plus sur ce qu’elle avait éprouvé, refusa bientôt de répondre à mon insistance, déclara qu’elle était fatiguée et ce fut la fin de ma visite. » Quoi qu’il en soit, après les larmes teintées de sang et les pleurs de sang, apparut le stigmate de la région du cœur, puis ceux de la face dorsale des mains et des pieds. Le jour de la fête du Cœur de Jésus, le vendredi 6 novembre 1926, pendant une extase, le cuir chevelu commença à saigner en trois points ; puis ce furent huit plaies de la tête, le front restant toujours indemne. Depuis le Samedi Saint 1927, de petits stigmates existent en plus à la face antérieure des mains et des pieds. Au début le sang se serait écoulé sans interruption des plaies ; plus tard il ne se produisit plus de saignements que le vendredi au moment des extases. Lors des cérémonies de la Passion de 1927 toutes les plaies saignèrent à la fois ; lors de l’examen du professeur Ewald, les 28 et 29 juillet de la même année, les larmes de sang persistaient, les plaies de la tête et de la région du cœur saignaient, mais i1 n’en était plus de même [p. 16] des stigmates des mains et des pieds. Les croûtes à l’emplacement des stigmates n’avaient cependant jamais disparu.

Voici comment le professeur Ewald décrit les stigmates constatés lors de son examen. « Sur la face dorsale des mains et des pieds, environ à leur partie moyenne, on constate des formations grosses environ comme des pièces de dix pfennigs, légèrement surélevées, ressemblant à des croûtelles, un peu tomentueuses. Le jour de l’examen – c’était un jour avant l’extase – bien qu’il n’y ait pas eu d’hémorragie depuis trois mois, elles présentaient un aspect assez frais, rouge sombre, brillant ; mais elles ne sont pas humides. L’aspect relativement frais des croûtes a aussi frappé notre collègue Molitoris, professeur de Médecine légale à Erlangen, qui, à titre privé, fit il y a quelques mois une visite à Thérèse. Les croûtes ne sont jamais tombées. Elles seraient sensibles au plus léger contact, ce qui ne me paraît guère croyable. J’ai pu exercer sur elles une pression puissante en disant à titre suggestif : « Si je touche légèrement comme à présent, cela ne fait pourtant pas mal ; cela ne fait mal que si l’on appuie. » Thérèse en convint sans plus. Je ne crois pas non plus qu’une pression moyenne provoque une sensibilité spéciale. Il n’y a absolument aucune trace d’inflammation, aucune trace de purulence. A la périphérie se trouve un halo très étroit, d’un millimètre à peine de peau cicatricielle, fine et rayonnée. A un certain moment Thérèse heurta par mégarde de la main contre la table de nuit ; une partie de la croûte se souleva. Le collègue Seidl put alors constater à la loupe qu’il y avait au-dessous de la croûte une fine pellicule épithéliale. Les stigmates ne pénètrent donc certainement pas dans la profondeur, et l’assertion de Thérèse, qui dit avoir la sensation qu’il existe une liaison entre les stigmates des faces dorsales et palmaires, paraît d’emblée médicalement insoutenable… Aussi peut-on volontiers renoncer à faire faire des radiographies, radiographies qu’on réclame de divers côtés, mais qui ne seraient pas démonstratives, et que d’ailleurs les parents de Thérèse refusent énergiquement. Les stigmates ne montrent leur aspect croûteux frais que le jour qui précède l’extase et jusque dans les heures qui suivent celle-ci. Les autres jours les croûtes paraissent plus plates et plus sombres, comme il a été établi sans conteste par notre collègue Seidl. Ceci peut donner une indication sur l’origine des stigmates ; on peut se représenter que, au moment où les lésions apparaissent fraîches, c’est-à-dire aux environs de l’extase, une sécrétion légèrement sanglante et séreuse suinte de la profondeur à travers la fine pellicule épithéliale qui recouvre la croûtelle, et qu’ainsi se trouve [p. 17] réalisé l’aspect jeune et suintant, la sécrétion empêchant en outre la chute de la croûte. Sur ce point, je me sens confirmé dans mes hypothèses par l’observation du début du suintement sanguin au niveau du cœur, qu’a faite le Dr Seidl et dont je vais reparler.

« Les stigmates de la face antérieure des mains et des pieds sont plus petits, gros comme la moitié d’une lentille, d’aspect triangulaire ; ils ressemblent à ceux des faces dorsales, avec cette différence qu’on ne peut y constater de zone cicatricielle. Mon collègue Seidl a pu observer la formation de ces stigmates. Longtemps avant qu’ils ne fussent visibles, Thérèse accusa de la sensibilité à la pression dans les régions correspondantes des plantes et des paumes ; on ne put cependant y déceler ni rougeur ni pâleur. Un jour, durant une extase, les régions incriminées commencèrent à saigner et depuis lors les stigmates existent tels que je viens de les décrire. On essaya une fois de les guérir par des moyens thérapeutiques. Mais Thérèse accusa bientôt des douleurs tellement intolérables qu’on dut éloigner les pansements et, depuis lors, on s’est abstenu de toute tentative thérapeutique. Je suis persuadé qu’il s’est agi là d’une manifestation purement hystérique ; il est absolument impossible qu’un simple et inoffensif pansement provoque de telles souffrances ; chacun sait au contraire l’action calmante de tels procédés. Je ne veux pas par là prétendre que la guérison des plaies eût été facilement obtenue ; il est en effet bien connu que les plaies, lorsque sont en jeu des actions neurotrophiques, ont peu tendance à se cicatriser.

« La plaie du cœur siège au-dessus du quatrième cartilage costal (gauche) tout près du sternum. Lorsque j’en fis la remarque, Thérèse protesta, déclarant qu’elle siégeait entre deux côtes. Il n’en est pourtant pas ainsi. La plaie est quelque peu oblique, la croûte pas aussi surélevée qu’au niveau des mains, d’un brun sombre… Elle me parut moins prête à saigner que les stigmates des mains; pourtant le lendemain elle saigna, alors que depuis trois mois, mains et pieds ne participaient plus aux hémorragies les jours d’extase. A un endroit limité, la croûte était un peu décollée, de sorte qu’on pouvait distinguer deux parties, une plus grande et une plus petite. Entre les deux, on voyait ici encore une pellicule épithéliale très fine, très mince, analogue à celle que le collègue Seidl avait pu voir à la loupe au niveau d’une main. Le Dr Seidl put assister un jour au début du saignement au niveau de la plaie du cœur ; à un travers de doigt environ du bord gauche du sternum, à la hauteur approximative de la quatrième côte, il aperçut une bande de 3 cm. de long environ, moins large qu’un doigt, [p. 18] dirigée de haut en bas et de droite à gauche, comme infiltrée d’œdème, surplombant un peu la peau avoisinante ; 1’épiderme sembla comme se dépouiller de sa couche superficielle. Au verre grossissant, il vit sourdre un liquide d’aspect aqueux comme on peut voir sourdre des gouttes de sueur, et qui se colorait en rouge au cours de 1’écoulement. De la sécrétion issue de la plaie du cœur on prépara aussitôt une lame ; le microscope montra qu’il y avait bien du sang…

« Au niveau de la tête, ni mon collègue Seid1ni moi-même ne purent constater la moindre modification de la peau aux emplacements où un saignement était à attendre pour le lendemain et se produisit en fait. Thérèse se tâta elle-même la tête et indiqua des zones où une pression légère lui faisait mal. Mais nous ne vîmes et ne constatèrent rien au toucher…

« Encore un mot à propos des larmes de sang. Mon collègue Seidl et moi, nous avons, le jour qui a précédé l’extase, exploré complètement les muqueuses des paupières supérieures et inférieures. Elles ne se distinguaient en rien de muqueuses normales, ne présentaient aucune trace de grattage, aucun cicatrice, pas la moindre chose qui puisse faire penser à une blessure volontaire. Lors de 1’apparition de la première larme de sang au début de l’extase, le Dr Seidl une fois, et un autre jour notre collègue Molitoris observèrent les phénomènes sans parti-pris. Les larmes commencèrent tout d’un coup à apparaître sanglantes et continuèrent à le rester. Les deux fois, des lames furent aussitôt préparées et examinées au microscope. Chaque fois fut constaté sans hésitation possible la présence de sang. Quiconque a constatée 1’abondance de l’hémorragie – la prise de photographies convaincantes me fut malheureusement interdite – devra convenir qu’un tel écoulement, authentifié sans conteste, ne peut en aucun cas être le fait d’un artifice sans qu’il en reste au niveau des muqueuses de traces visibles. » Et le Professeur Ewald croit que le sang passe par diapédèse à travers la conjonctive pour se mélanger secondairement aux larmes, ou bien qu’il s’agit d’une sécrétion sanglante des glandes lacrymales elles-mêmes ou de quelques autres glandes voisines. Il rappelle d’ailleurs, à propos de stigmates céphaliques, que les sueurs de sang ont été dûment constatées dans d’autres cas.

La description des stigmates telle que nous venons de la donner d’après le professeur Ewald se suffit à elle-même. Il est à remarquer en passant que la plaie thoracique de Thérèse Neumann est située dans la-région même du cœur, à gauche, alors que, selon la tradition, la lance du soldat romain pénétra du côté droit de la poitrine du [p. 19] Christ. Mais la même discordance sur ce point a été constatée chez d’autres stigmatisées ; l’histoire des stigmatisées célèbres apprend aussi que, comme chez Thérèse, les stigmates sont rarement apparus tous à la fois. Lorsque les saignements sont intermittents, leurs apparitions successives correspondent exactement à certaines fêtes de l’année liturgique. C’est ce qui s’est passé chez Thérèse qui ne voit ses stigmates saigner qu’à partir de la nuit du jeudi au vendredi et dans la journée du vendredi. C’est aussi le grand jour des extases.

 

LES EXTASES ET LES VISIONS 

Les visions débutèrent par celle de la Passion, durant la Semaine Sainte de 1926, et se sont poursuivies depuis lors régulièrement le vendredi, avec certaines interruptions corrélatives à l’année liturgique. Par exemple, elles ne se produisent pas le vendredi compris dans l’octave de l’Assomption qui est une période de fête. En revanche, des extases et des visions sont décrites certains jours de fête en dehors du vendredi.

Nous croyons intéressant de reproduire le récit d’une extase vue par M. de Lama, témoin religieux et bienveillant :

« Lorsque ce matin là (vendredi 26 août 1927), nous descendîmes l’escalier qui conduit à la salle commune, nous entendîmes dire que Thérèse se trouvait de nouveau dans l’extase douloureuse du vendredi… La porte (de la cure où Thérèse était provisoirement logée), se referme derrière nous et je franchis le seuil de la chambre. A la place où se trouvait hier le sofa, entre les deux fenêtres, se trouve à présent le lit. Assise toute droite dans ce lit, une forme féminine en blanc, un fichu blanc taché de sang autour de la tête, tend ses mains, où les stigmates brillent d’une manière inaccoutumée, en avant et en l’air, vers une chose invisible pour nous ; des yeux englués de sang descendent le long des joues et du menton deux larges raies de sang noir, coagulé ; sa camisole blanche est tachée de sang, surtout du côté gauche où, au-dessus du cœur, apparaît une large tache de sang d’un rouge jaunâtre. Le visage est couleur de cire, la mobilité et la tension des traits, et surtout le froncement des sourcils laissent deviner la vie intense de l’âme en contemplation. C’est Thérèse Neumann. Je le savais, mais assurément je n’aurais pas reconnu en cet être spiritualisé la créature si vivante avec laquelle nous nous étions entretenus si gaiement la veille. Les mouvements de la partie supérieure du corps qui oscille légèrement, ceux des mains diaphanes qui se [p. 20] tordent de douleur impuissante, puis se relèvent, se tournent ici et là comme pour saisir quelque chose et porter secours, tout cela est un spectacle d’une noblesse et d’une beauté suprêmes. Je me laisse pénétrer de cette impression, qui me conduit là où se trouve à présent Thérèse, sur le chemin de la croix de Jérusalem…

« L’extase est complète ; c’est une contemplation exclusivement surnaturelle ; l’extatique est ravie de terre ; aussi notre arrivée ne la dérange en rien. On nous apporte des chaises et, de notre place près de la porte, nous pouvons à loisir voir et observer Thérèse sans être aperçus par ceux qui défilent dans le corridor. La pièce est chauffée par un poêle ; la mère de temps en temps s’approche du lit de sa Resl.

« A présent, l’extatique retombe sur ses oreillers; ses mains reposent sur l’édredon étendu sur les pieds ; elle cherche de l’air autour d’elle, gémit doucement, presque imperceptiblement. Lorsque la mère ou M. le curé Naber s’informe de ce qui lui fait mal, dans ses réponses il n’est question que du Sauveur, du Sauveur souffrant ; ses paroles touchantes, enfantines, pleines de pitié ont rapport à lui, jamais à elle-même.

« Subitement se reproduit devant son âme l’une des scènes des visions – jusqu’à présent au nombre de soixante – qui ne sont pas des tableaux morts, mais dont elle vit réellement toutes les émotions. Aussitôt le haut du corps se relève tout droit hors des oreillers, les mains reprennent leur position en l’air. Elle est en extase. Afin de ne pas nous abreuver d’une façon continue de toute cette amertume, nous pénétrons de temps en temps dans une pièce contiguë ; il en résulte que je reviens toujours assez à la réalité pour me rendre compte raisonnablement de ce que je vois et échanger là-dessus des réflexions et des impressions avec mes deux compagnons.

« Vers onze heures elle se plaint d’une insupportable chaleur, car le cortège du Sauveur, auquel elle s’est jointe, a dépassé l’ombre des maisons de Jérusalem. A diverses reprises ses doigts tâtent la couronne d’épines comme si elle cherchait à retirer certaines épines plus profondément enfoncées.

« Vers midi, la mère vaporise un peu d’eau, afin de rafraîchir l’air, et durant l’une des pauses je regarde, de la pièce contiguë ou de la cuisine, s’en retourner les visiteurs qui ont été admis à voir Thérèse quelques minutes par la porte ouverte. Les visages sont graves, quelques femmes du peuple pleurent, certains ont l’air mal à leur aise ; de complètement indifférents je n’en ai pas vus. M. le curé Naber est toute la matinée à la porte, occupé à régler le va-et-vient des [p. 21] visiteurs de façon à ce que chacun puisse voir, et il s’acquitte de cet office avec une inaltérable patience. Ainsi se passe la matinée, vers midi moins un quart, M. le curé Naber, après avoir jeté un regard vers Thérèse, renvoie les spectateurs en annonçant : « La crucifixion commence ! » et il ferme la porte d’entrée du presbytère. Seuls pour le moment ont la permission d’entrer les prêtres qui sont restés jusqu’alors en arrière ; ils s’avancent par groupes de dix qui s’arrêtent cinq minutes devant la porte de la martyre.

« De fait, la crucifixion du Sauveur commence, nous la contemplons à deux pas de nous dans ce miroir qu’est Thérèse Neumann. Les mains si minces, couleur de cire, sont levées, montrant leur partie intérieure creusée par les stigmates. Les doigts décharnés se recourbent avec un tremblement sinistre, sous la douleur causée par les clous qu’on enfonce. La langue desséchée s’agite le long des lèvres, cherchant en vain de quoi se désaltérer ; la tête se penche et la langue lèche l’éponge tendue jusqu’à elle, mais se détourne aussitôt avec répulsion devant l’amertume du breuvage. A présent Thérèse regarde en l’air, la tête penchée à gauche, avec une expression de compassion, comme pour écouter du côté du bon larron à droite du Sauveur ; sa douleur semble s’effacer un instant, car elle entend ces paroles : « Seigneur souvenez-vous de moi en votre paradis ! » Elle attend, la tête relevée, la réponse du Sauveur, puis soudain se détourne, avec un air fâché, du larron de gauche qui blasphème ; « l’homme méchant », comme elle le nomme quand on l’interroge là-dessus. Il peut être environ midi et demie, j’attire l’attention de Mgr Molz sur l’altération des traits qui se produit ; jusqu’alors ils n’exprimaient que la souffrance, à présent une teinte de cendre d’un gris bleu se répand sur eux, les joues se creusent, le visage se tire en longueur, la bouche se contracte … Tout à coup un dernier frisson partant des pieds secoue le corps dans un dernier sursaut de vie, et, en même temps, plus rapidement qu’on ne peut le dire, Thérèse retombe comme une pierre sur ses oreillers, les mains abandonnées sur la couverture. Tout est consommé.

« Il est une heure moins cinq. Avec une impression de soulagement devant la fin de cette souffrance et après avoir adressé de sincères remerciements à M. le curé Naber, nous sortîmes de la maison. »

Le Dr Seidl, le Professeur Molitoris, le professeur Ewald ont assisté à des extases du vendredi. Leurs descriptions concordent entre elles et, dans leurs grandes lignes, avec celle que nous venons de reproduire. Mais, médecins et venus à Konnersreuth comme tels, ils ont regardé la scène non pas en croyants, non pas en laissant libre cours à leur [p. 22] émotivité et à leurs sentiments affectifs, mais en praticiens plus objectifs et, si nous pouvons dire, plus matériels, plus terre-à-terre. Le professeur Ewald confirme que l’extase se poursuit du jeudi soir, vingt-trois à vingt-quatre heures, jusqu’au vendredi aux environs de treize heures. Ce n’est pas un état continu ; l’extase est faite de scènes successives dont chacune dure de cinq à dix minutes, séparées par des pauses de dix à quinze minutes. Seule, la scène finale, celle de la crucifixion, se poursuit sans désemparer pendant une heure. Dans l’intervalle des tableaux, le pouls est normal de fréquence et de force; la respiration est régulière et peu ample ; l’haleine, le jour de la présence du professeur Ewald, avait une certaine odeur acétonique, comme la veille du reste, et nous reviendrons sur ce point. Les stigmates de la tête et du cœur saignent.

Les assistants ne sont pas toujours muets et il semble bien que les commentaires et les explications à l’usage des visiteurs aillent, à l’occasion, leur train. Thérèse elle-même prononce de temps à autre quelques paroles. Elle répond parfois en tous les cas aux questions qu’éventuellement on lui pose. Elle semble complètement absente et isolée de son entourage ; mais ce n’est qu’une apparence. Au professeur Ewald qui la questionnait sur ce qu’elle était en train de vivre, elle répondit par courtes phrases. Pendant une pause, M. Ewald demandait à Thérèse si elle le reconnaissait. Un prêtre entrant sur ces entrefaites émit l’idée que c’était peine perdue, que Thérèse ne reconnaissait personne et ne répondrait pas. « Cependant elle me reconnut et aussi le prêtre, elle était tout à fait présente, car elle interrogea le prêtre : « Est-ce un homme bon celui qui est près de mon lit ? » Et comme la réponse était affirmative : « Aime-t-il le paradis ? » ; et lorsque j’eus dit que oui, Thérèse inclina la tête de côté avec, à ce qu’il me sembla, une certaine satisfaction ostentatoire. »

Au cours de l’extase, la petite scène suivante se déroula. Pendant une pause, Thérèse se plaignit de souffrir de l’abdomen, apparemment de la fosse iliaque gauche ; le professeur Ewald pensa que peut-être elle faisait effort pour retenir des selles. Mais il n’en était rien. A plusieurs reprises, la mère passa le bassin à la malade. Thérèse essaya d’uriner, en vain ; elle ne put donner que 3 cc. d’urine environ. On fit alors évacuer la pièce, et le professeur Ewald lui-même, à son grand regret, se trouva obligé de quitter Thérèse de vue ; pendant deux ou trois minutes Thérèse resta seule. Pendant le temps d’observation, notons-le, les sœurs garde-malades passaient elles-mêmes le bassin et avaient toujours vérifié que le lit n’était à aucun moment souillé d’urine.

[p. 23] Après la fin de l’extase, Thérèse reste étendue, blanche comme une morte, les joues couvertes de larmes sanglantes ; la respiration est alors superficielle, mais régulière, le pouls est calme et régulier (72). Le soir, il se produit en général une crise sudorale, puis Thérèse somnole le reste du jour. Le samedi matin elle est de nouveau pleine d’entrain et prête à se rendre à l’église.

Les extases et les visions du vendredi sont toujours sensiblement les mêmes d’une semaine à l’autre. A elles se rattache la question du don des langues, dont on a fait grand cas en faveur de Thérèse. Celle-ci connait bien les personnages historiques qu’elle revoit en action tous les vendredis et s’exprime, après ses extases, assez familièrement sur leur compte. Saint Pierre, qui comme on sait coupa durant la Passion une oreille au soldat romain Malchus, est pour elle le coupeur d’oreille, et elle ne le ménage pas, car il a tort de faire couler le sang ; Thérèse ne lui tient pas rigueur d’avoir par trois fois, avant le chant du coq, renié son maître. Elle nomme saint Jean le « jeune homme » : Pilate « n’a pas de cheveux sur la tête ni à la bouche » ; Caïphas est « l’homme moqueur avec la longue barbe blanche « , le larron de droite, « le brave homme », celui de gauche « l’homme méchant ». Le baron Arétin écrit : « Dans l’oubli complet de ce qu’elle a appris – je répète que je ne relate que ce que j’ai personnellement observé – sa sympathie va à Pilate qui traite le Sauveur avec bienveillance, et même à Judas qui donne un baiser au Sauveur. Les interpellations araméennes des disciples : galapa, galapa ! traître! elle ne les comprend pas, et une trahison ne se représente pas, du moins ici n’est pas représentée d’une façon visible… »

Thérèse ne comprend pas l’araméen, mais voici ce qui quelquefois se passe, et ce à quoi le professeur Ewald n’est pas loin d’attribuer une valeur caractéristique :

« La nuit de Noël, raconte M. de Lama, en 1926, un vendredi, Thérèse, épuisée par l’extase du matin, était couchée et dormait. Seul le père ne s’était pas rendu à la messe de minuit, afin de veiller son enfant, et il lisait l’évangile de Noël. Du haut du clocher de l’église du village, toute proche, les cloches se mirent à sonner, annonçant l’élévation, puis le moment solennel où la parole du prêtre transforme dans le calice le vin en sang du Sauveur. Le père s’agenouilla, adorant en esprit. Il entendit alors un appel échapper des lèvres de sa fille entr’ouvertes en un sourire. Elle semblait écouter et regarder une chose lointaine, qui se rapprochait ; puis elle s’assit. Elle resta ainsi longtemps ravie en extase ; elle l’était encore, lorsque rentrèrent de [p. 24] la messe sa mère et ses frères et sœurs. L’on courut chercher le curé. Soudain, Thérèse retomba sur son oreiller, la vision avait pris fin ; et doucement la jeune fille murmura : « A présent je voudrais mourir… Il ne fait plus bon ici, je voudrais partir, je voudrais mourir. Il fait si sombre. »

« Après divers essais, M. le curé Naber parvint à la ramener à la réalité en lui disant : « Le petit Jésus est venu ! » Alors son esprit s’éclaira et joyeusement elle s’écria : « Oh oui, c’était le petit Jésus ! » Elle avait été réveillée par· une musique lointaine accompagnée de chants. Tout à coup, elle vit la lumière bien connue et elle entendit la voix : « Il ne te faut pas seulement souffrir avec le Seigneur, il t’est permis aussi de te réjouir avec lui. Mais reste toujours soumise comme un enfant. » Alors elle s’était redressée; soudain la clarté devint incomparablement plus lumineuse. « Et je vis au-dessus de moi un petit enfant sur un nuage blanc. Ah, que c’était beau ! Je voyais l’enfant au milieu de la lumière. Il avait de délicates joues rouges, pas trop rouges, un peu seulement, et quels jolis petits pieds !… Les fins cheveux étaient blonds et encadraient de boucles légères le visage resplendissant. Il me regardait doucement de ses yeux brillants, d’un bleu profond. Le petit enfant avait une petite chemise ; il a tendu ses bras vers moi et m’a souri. C’était comme s’il allait venir vers moi. »

« Elle avait bien entendu des chants mais ne les avait pas compris. Seul le Prof. Wutz, de Eichstâtt, résolut l’énigme. Il chanta devant elle en plusieurs langues anciennes les paroles des anges : « Gloire soit à Dieu au plus haut des cieux… », mais elle secouait la tête en signe de dénégation. « Non, ce n’était pas cela. » Sans faire semblant de rien, il se mit alors à chanter les paroles en araméen. Elle l’interrompit, toute joyeuse : « Assez; c’est cela, c’était ainsi ! Mais il en manque encore un bon morceau ! »

Le professeur Ewald ne nomme pas le professeur Wutz, mais il laisse entendre que, d’après lui, c’est peut-être à ce professeur, ou à d’autres personnages aussi savants que lui et à leurs interrogatoires anxieux et répétés, qu’il faut recourir pour expliquer le fait que Thérèse, qui couramment ne parle que le dialecte haut-palatin, finit par comprendre et répéter quelques mots d’araméen ; que Thérèse, qui n’est jamais ou à peu près, sortie de son village, se reconnait maintenant dans les rues de Jérusalem aussi facilement que sur la grande place de Konnersreuth.

 

L’OBSERVATION MÉDICALE ET LES SIGNES OBJECTIFS EN DEHORS
DES STIGMATES

Nous avons dit dans quelles conditions un examen objectif de Thérèse Neumann avait été demandé et ordonné par l’évêché de Ratisbonne. Nous avons dit comment, les parents de la malade s’étant opposés au transfert de leur fille dans un hôpital ou une clinique spécialisé, c’est à Konnersreuth même que l’observation avait due être organisée. Elle eut lieu dans la seconde quinzaine de juillet 1927 dans les conditions suivantes : l’évêché désigna quatre religieuses catholiques de Mallersdorf, appartenant à un ordre garde-malades : il est sans doute regrettable qu’aient été choisies des sœurs non spécialement entrainées à l’observation de malades neuro-psychiatriques (une des religieuses avait été attachée à une salle d’opérations, une autre à un service de radiologie, une troisième à un service dentaire, la quatrième était une sténographe), mais le professeur Ewald célèbre sans restriction leur bonne volonté, leur clairvoyance, leur absence de parti-pris, leur fermeté et leur habileté. D’ailleurs elles avaient des instructions très précises qui furent suivies à la lettre et leur activité fut chaque jour contrôlée par le Dr Seidl, chargé de la direction de l’observation. Les religieuses, pendant deux semaines, n’ont pas quitté Thérèse une minute, elles ont tenu un journal heure par heure… Il était convenu que, pendant la période d’observation, les visites seraient interdites. Le professeur Ewald vint à la fin de la quinzaine, les sœurs n’ayant pas encore quitté Konnersreuth, et le psychiatre put, au moins dans une grande mesure, faire état de leurs constatations en même temps que des siennes propres et de celles de son collègue le Dr Seidl.

D’une façon générale, l’observation s’est déroulée dans des conditions satisfaisantes, aussi satisfaisantes que le permettait le fait même qu’elle avait lieu sur place. Pourtant, le professeur Ewald note en passant que, malgré l’interdiction des visites, 756 visiteurs furent admis le premier vendredi de la quinzaine d’observation, 790 le second. A titre de comparaison, il mentionne que le premier vendredi qui suivit 2.500 visiteurs furent comptés, et plus de 4.000 le vendredi 12 août, jour où la gendarmerie dut assurer un service d’ordre.

En dehors de la description des stigmates et de celle de l’extase à laquelle il a lui-même assisté, le professeur Ewald donne longuement le résultat de son examen clinique, dont nous retenons les principaux éléments suivants :

[p. 26] Rien de bien remarquable au point de vue général : Thérèse a entre 1,60 et 1,65 m. et pèse environ 55 kg. Elle ne paraît pas notablement amaigrie. Elle est plutôt pâle (ceci en dehors des extases). L’examen objectif du système nerveux est négatif, sans qu’il soit utile d’entrer dans les détails ; notons seulement que le réflexe pharyngé manque, que les masses musculaires des membres paraissent quelque peu hypotoniques. Pas de tremblement, pas d’hypertrophie du corps thyroïde. Il ne fut pas possible de faire des épreuves pharmaco-dynamiques ou endocriniennes. En somme jusqu’ici, examen négatif au point de vue objectif, le professeur Ewald ne retenant de l’étude des antécédents que deux points : les troubles ovariens (aménorrhée) qui existèrent au moins pendant les premières années de la maladie ; une certaine tendance aux hémorragies, saignements ayant pris à la même époque l’allure de saignements compensateurs des règles, mais qu’il n’a pas été possible d’étudier à fond par les méthodes hématologiques.

La grosse question sur laquelle insiste beaucoup le professeur de psychiatrie d’Erlangen et qui semble le troubler passablement, est celle de l’équilibre nutritif.

Depuis le 25 décembre 1922 Thérèse Neumann ne serait plus capable d’avaler des aliments solides et se nourrirait exclusivement de liquides. Depuis le 23 décembre 1923, c’est-à-dire depuis une date remontant à sept mois avant l’observation, elle ne pourrait même plus déglutir les liquides et elle n’absorberait en tout et pour tout qu’un peu d’eau et, chaque jour, une parcelle d’hostie (environ un huitième). Les religieuses garde-malades eurent mission de suivre de très près ce point et prirent toutes les précautions désirables. Les ingesta et les excreta furent mesurés et pesés, pendant quinze jours, avec toutes les garanties qu’il était humainement possible d’exiger ; sur ce chapitre, le professeur Ewald est formel, tout en admettant que la tâche était difficile. Thérèse, répétons-le, ne fut jamais laissée seule ; l’eau de lavage, l’eau utilisée notamment pour les soins de la bouche, fut recueillie et mesurée avant et après usage ; la surveillance la plus étroite fut sans cesse exercée. Et voici les résultats auxquels on parvint :

Ingesta : chaque jour une parcelle d’hostie ; en admettant que du 14 au 28 juillet le total ait été de trois hosties entières, on arrive à un poids total de 0,39 gr. En plus, avec l’hostie, une certaine quantité d’eau, 3 cc. en moyenne par jour, soit au total 45 cc. Il faut ajouter 10 cc. d’eau perdue au cours de la toilette de la bouche, mais dans des conditions telles qu’il apparaît certain que ces 10 cc. n’ont pas été entièrement absorbés. [p. 27]

Excreta : pendant les quinze jours d’observation, Thérèse n’alla pas une seule fois à la selle ; elle y alla quelques jours plus tard et expulsa environ le contenu d’une cuillère à soupe de matières. La quantité d’urine émise fut en tout de 525 cc., 345 cc. une première fois, 280 une autre. Il y eut des vomissements à deux reprises, peu importants, et il s’est à peu près exclusivement agi de vomissements de sang dégluti. Naturellement, il a été impossible de mesurer la quantité de sueurs et de sang perdue au cours de la quinzaine.

Le poids pris dans les meilleures conditions, subit pendant la même quinzaine des variations incompréhensibles : 55 kg. le 13 juillet, 51 le 16, 54 le 20, 52,5 le 23, 55 kg. de nouveau le 28.

Les urines furent envoyées à un laboratoire compétent à Munich, toute précautions prises. Voici quelle fut la réponse du laboratoire sur les urines émises le 15 juillet :

Quantité : 345 cc. ; poids spécifique : 1025. Réaction acide.

Ni albumine ni sucre. Indican en petite quantité (normale).

Créatinine : 0,15 % : traces de créatine.

Forte réaction acétonique (+ + +) et présence manifeste d’acide acétique. (Ce fut là la réaction la plus marquante ; lors de ses visites le professeur Ewald nota l’odeur acétonique de l’haleine). Au total 1,7 % d’acide acétique.

Chlorure de sodium : 0,657 % ; azote: 1,28 %.

***

Ainsi donc, la seule indication nette fut l’existence d’une acidose urinaire de jeûne manifeste. L’examen fut répété avec d’autres échantillons d’urine le 21-22 juillet et, après l’observation continue, le 5 août ; les résultats furent sensiblement les mêmes. Le 5 août, cependant, on note la disparition de l’acidose.

Le professeur Ewald déclare sans ambages que les dires de Thérèse et de son entourage sur la question de l’alimentation lui paraissent incompréhensibles. Il cherche les explications possibles dans un dernier et intéressant paragraphe de son article. Nous nous abstiendrons de reproduire ces considérations, comme nous avons volontairement évité de reproduire les appréciations médico psychiatriques et ses commentaires.

Par parti-pris en effet, nous n’avons voulu ici rapporter que des faits susceptibles d’intéresser les lecteurs qui s’occupent soit de psychopathologie individuelle, soit de psychopathologie collective. Nous nous sommes efforcé de ne pas être trop long. Ceux qui voudraient soit connaitre plus de détails, soit se rendre compte des réactions et des commentaires qu’a provoqués en divers sens le « cas » de [p. 28] Thérèse Neumann, pourront se reporter aux principaux articles et ouvrages dont nous avons donné la référence. Il leur serait aussi loisible de faire le voyage de Konnersreuth.

 

LÉGENDES DE LA PLANCHE

FIG. I. – Thérèse Neumann après la quatrième guérison (1925) (Extrait de l’ouvrage cité de Fr. de Lama).

FIG. 2. – Thérèse Neumann. Les larmes de sang. (Phot. Wild, Waldsassen).

FIG. 3. – La foule des pèlerins devant la maison de Thérèse Neumann. (Phot. Wild).

 

 

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