Morel Bénédict-Augustin (1809-1873)

MORELPORTRAIT0001Bénédict-Augustin Morel nait le 22 novembre 1809 à Vienne , en Autriche, au hasard des déplacements des troupes napoléoniennes. On ignore tout de sa mère. Son père, fournisseur des armées, ne s’occupera jamais de   lui. Il est confié, vers 1814, au directeur d’une Maison d’éducation du Luxembourg, l’abbé Dupont, à la charge de qui il reste au décès  et qui l’emmène avec lui à Saint-Dié à la chute de l’empire. Ces vicissitudes lui vaudront au moins une maîtrise parfaite de la langue allemande. Après un essai malheureux au séminaire, dont il est renvoyé, il arrive à Paris vers 1831, fait du journalisme, est pendant quatre ans précepteur dans une famille américaine et entreprends des études de médecine qu’il termine en 1839.

C’est le moment aussi où il se lie avec Philippe Buchez (1796-1865), Cerise (Laurent-Alexandre-Philibert Cerisi dit (1807-1869), et Claude Bernard (1813-1878), aussi désargenté que lui, dont il partage un moment la chambre, après un essai d’installation en clientèle, et qui, surtout, le présente à son patron, Jean-Pierre Falret (1794-1870), alors en quête d’un traducteur  pour ses travaux sur l’école psychologique allemande.

La rencontre est déterminante pour Morel. En 1842, il présente pour la Société de médecine de Paris, son premier Mémoire sur la manie des femmes en couche, collabore dès leur parution aux Annales médico-psychologique, auxquelles il donne avec Ernest-Charles Lasègue (1816-1883)., d’érudites Etudes historiques sur l’aliénation mentale.

Guillaume-André-Marie Ferrus (1784-1861) le charge d’accompagner une malade dans un voyage thérapeutique à travers l’Europe. A son retour, en 1845, il publiera ses réflexions sur la pathologie mentale dans les pays qu’il a visités, mais à Venise, « à la suite d’une fièvre typhoïde », Morel a lui-même présenté un épisode d’angoisse aiguë avec des éléments phobiques, expérience qui servira de base, vingt ans plus tard, à sa description du délire émotif dont les articles princeps paraissent dans les Archives générales de médecine en 1866.

Après la Révolution de 1848, son ami Buchez le fait nommer comme successeur de Théophile Archambault (1806-1863) à l’asile de Maréville (Meurthe). Quelques mois plus tard arrive un nouveau médecin-directeur, Louis-François-Emie Renaudin, dont l’autorité ombrageuse ne s’accommode pas longtemps de la fantaisie et de l’indépendance frondeuse de Morel qui « ne comprit jamais rien à la routine administrative » (Motet) et qui préfère laisser la place. Le 23 mai 1856, il est nommé médecin-chef de l’asile de Saint-Yon (Seine-Inférieure) et y meurt le 30 mars 1873, des complications d’un diabète au retour d’une manifestation au Havre où il avait prononcé un discours sur Jeanne d’Arc « dans un langage qui avait profondément remué toutes les fibres nationales » (Motet).

A l’instar des aliénistes de son temps, Morel considère l’asile « comme une espèce de paratonnerre moral dont il faudrait réaliser la fondation au prix des plus grands sacrifices », ce qui ne l’empêche pas de dénoncer le caractère carcéral de l’institution et de proposer des réformes : défense du no-restraint, plaidoyer pour les sorties précoces, les placements familiaux, les sociétés de patronage et l’amélioration du recrutement d’un personnel infirmier plus instruit et mieux rétribué.
Il est en France un des pionniers de la médecine légale. C’est dans la perspective de l’irresponsabilité des aliénés qu’il refuse la notion esquirolienne de monomanie et, voyant « l’épileptique sous l’épilepsie », défend l’idée d’une épilepsie larvée. Appelé en 1858 à Munich comme expert dans l’affaire du comte Chorinski, poursuivi pour assassinat, il plaide la folie et empêche la condamnation à mort. « Victoire toute française » dira Motet en 1874 dans l’atmosphère chauvine et revancharde de l’époque, qui a contribué sans doute à faire attribuer à Morel la paternité de la démence précoce pour l’opposer à Emil Kraepelin (1855-1926). Il faut reconnaître pourtant que, s’il lui arrive d’accoler au mot démence le qualificatif de précoce ou de juvénile, c’est par précision chronologique et sans songer semble-t-il à une entité morbide particulière.

En 1851, il avait instauré à Maréville un cours théorique et clinique des maladies mentales et ses travaux cliniques sont condensés dans les deux volumes d’Etudes cliniques publiés en 1852/1853 à Nancy, et surtout dans le Traité des dégénérescences (1857) et dans le Traité des maladies mentales (1860). Sensibilisé sans doute par les problèmes d’endémie goitreuse qu’il a étudiés à Rosières-sur-Salines, près Nancy, puis par les problèmes de milieu qu’il découvre dans l’agglomération manufacturière rouennaise (transplantation, absence de vie de famille, intoxications diverses), il propose une classification des maladies mentales qui s’attache beaucoup plus aux causes qu’aux symptômes. Aussi, à côté du « fait exclusif d’hérédité », insiste-t-il sur « les rapports anormaux qui s’établissent entre l’intelligence et son instrument malade, le corps », sur « les influences du climat, du sol et de l’hygiène des parents », qui peuvent « créer chez les  enfants […] un état organique spécial ou définitivement transmissible jusqu’à l’expiration de la race ».
Cette théorie de la dégénérescence, « déviation » maladive d’un type primitif « idéal », emprunté aux conceptions métaphysiques de Buchez, répond en fait à des préoccupations de médecine sociale beaucoup plus ouvertes que la théorie ultérieure des dégénérés de Valentin-Jacques-Joseph Magnan (1835-1916) à laquelle on tend à l’assimiler. (Pierre Morel et Michel Collée).

Bibliographie

Constant (F.).

Introduction à la vie et à l’œuvre de B.-A. Morel, Thèse de Médecine, Paris, 1970.

MoreL Bénédict-Augustin (1809-1873).

Etudes cliniques. Traité théorique et pratique des maladies mentales considérées dans leur nature, leur traitement et dans leur rapport avec la médecine légale des aliénés. Nancy et Paris, Grimblot et veuve Raybois et Victor Masson, 1852-1853. 2 vol. in-8°, (2 ffnch., XVIII + 471 p., 13 pl.ht). + (2 ffnch). [Publication de l’Atlas sur notre site.]

Morel Bénédict-Augustin (1809-1873).

Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent ces variété maladives. Paris, Londres et New-York, J.-B. Baillière, 1857. 1 vol. 13.5/21.7 [in-8°], XIX p., 700 p. – atlas.

Morel Pierre

Dictionnaire biographique de la psychiatrie. Paris, Synthélabo, 1996. 1 vol. 20/25, 254 p., 1 fnch.

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