Pierre Janet. Le spiritisme contemporain. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger, (Paris), dix-septième année, tome XXXIII, janvier-juin 1892, pp. 413-442.

JANETSPIRITISME0001Pierre Janet. Le spiritisme contemporain. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), dix-septième année, tome XXXIII, janvier-juin 1892, pp. 413-442.

Pierre Marie Félix Janet nait à Paris le 30 mai 1859 et y meurt 27 février 1947. Philosophe, psychologue et médecin il occupe une place prépondérante dans l’histoire de ces disciplines. Il s’est fait remarquer également par une vive polémique avec Freyd contre la psychanalyse et l’origine de celle-ci. Il est à l’origine du concept de subconscient qu’il explicite en 1889 dans son ouvrage L’automatisme psychologique. Remarquable clinicien, il nous a laissé un corpus conséquent dont nous ne citerons que quelques travaux
— Les obsessions et la psychasthénie. 1903. 2 vol.
— De l’angoisse à l’extase.
— Etat mental des hystériques. Les stigmates mentaux. 1894.
— Etat mental des hystériques. Les accidents mentaux. 1894.
— L’automatisme psychologique. 1889.
— Les Médications psychologiques. 1925.
— L’état mental des hystériques. 1911. — Réédition : Avant propos de Michel Collée. Préface de Henri Faure. Marseille, Laffitte Reprints, 1983.
— La psycho-analyse. Partie 1 – Les souvenirs traumatiques. Article parut dans le « Journal de psychologie normale et pathologique », (Paris). 3 parties. [en ligne sur notre site]
— Un cas de possession et l’exorcisme moderne. 1. — Un cas de possession. — 2. Les rêveries subconscientes. — 3. Explication du délire et traitement. Par Pierre Janet. 1898. [en ligne sur notre site]
— 
Le sentiment de dépersonnalisation. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologique », (Paris), cinquième année, 1908, pp.514-516. [en ligne sur notre site]
— Une extatique. Conférence faite à l’Institut Psychologique international. Bulletin de l’Institut Psychologique International, 1ère Année – n°5. – Juillet-Août-Septembre 1901, pp. 209-240. [en ligne sur notre site]
— Dépersonnalisation et possession chez un psychasthénique. Article parut dans le « Journal de Psychologie normale et pathologique », (Paris), Ire année, 1904, pp. 28-37. (en collaboration avec Raymond). [en ligne sur notre site]
— Etc…

Au regard de l’importance épistémologique du personnage nous renvoyons aux nombreux travaux lui sont consacrés; en particulier à ceux  d’Henri Ellenberger, La vie et l’œuvre de Pierre Janet (1969) et de Claude Prévost, Janet, Freud et la psychologie clinique.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. — Nous avons renvoyé les notes de bas de page en fin d’article et oui avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 — Les images ont été rajoutées par nos soins. — Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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Spiritisme – Uncle Milton did seem a little goat-like at the seance Merci à Apocalyptic Midnight Death Cult

[p. 413]

LE SPIRITISME CONTEMPORAIN (1)

Les doctrines si curieuses qui sont enseignées depuis un demi-siècle sous le nom de spiritisme, nous ont toujours semblé dignes d’attirer l’attention du philosophe. Quand même il serait démontré que ces recherches à demi scientifiques et ces croyances à demi religieuses ne contiennent aucune notion vraie et utile, il serait encore nécessaire de les connaître, au moins superficiellement, pour se rendre compte de l’état de l’esprit public à notre époque. Mais il n’en est certainement pas ainsi, et les croyances spirites ne se seraient pas développées avec une telle rapidité, si elles ne s’étaient pas appuyées, au moins à leurs débuts, sur quelque observation facile à répéter et suffisamment vraie pour convaincre les incrédules. Les recherches que nous avons eu autrefois l’occasion de faire dans les différents ouvrages spirites n’avaient pas seulement une importance historique, mais à plusieurs reprises elles nous ont apporté un enseignement pratique. Elles nous ont fait connaître des procédés et des phénomènes qu’il n’était pas toujours impossible d’utiliser et de vérifier. Nous persistons à croire que ce sont les spirites qui ont les premiers attiré l’attention sur les mouvements subconscients et sur les manifestations si extraordinaires de la désagrégation mentale. Or des faits de ce genre, l’écriture automatique, par exemple, ne sont pas de pures curiosités, ce sont des documents extrêmement importants pour comprendre l’esprit humain. Bien plus, ils nous fournissent des procédés dont nous apprécions tous les jours davantage la valeur pour étudier et même pour traiter les maladies mentales. Une reconnaissance bien naturelle nous pousse à suivre avec sympathie les travaux et les évolutions d’une secte qui a eu à ses débuts des trouvailles aussi heureuses. [p. 414]

Dans un travail précédent nous avons déjà résumé sommairement les principaux faits de l’histoire du spiritisme (2) ; mais nous n’avons pas poussé cette étude historique jusqu’aux ouvrages absolument contemporains nous l’avions arrêtée à peu près vers 1882 ou 1883. Cette date n’est pas choisie d’une façon tout à fait arbitraire, elle nous parait correspondre à quelque chose de réel et faire époque en quelque façon dans l’histoire du spiritisme. Pendant ces dernières années, en effet, les partisans de cette doctrine ne se trouvent plus, du moins à mon avis, dans la même situation que jadis. Pendant longtemps les phénomènes médianimiques, les actes subconscients du médecin, furent niés, tournés en ridicule et surtout ignorés. Ce type pathologique du médium, si curieux et en réalité si bien décrit par les spirites, était absolument méconnu, aussi bien par les médecins que par les psychologues. Au lieu d’analyser les faits, de les discuter, de les rapprocher d’autres manifestations nerveuses analogues on refusait de les voir, et les spirites livrés à eux-mêmes, sans connaissances antérieures et sans moyens d’étude suffisants, s’abandonnaient naturellement aux rêveries et aux superstitions les plus naïves. Eh bien, depuis une dizaine d’années, leur situation est tout à fait différente, le progrès des études psychologiques et des études de médecine nerveuse amenait tout naturellement les esprits à se préoccuper de phénomènes que l’on pouvait maintenant étudier et comprendre. Les premiers médecins qui ont étudié scientifiquement l’hypnotisme, les membres de la Society for psychical research de Londres, les partisans des études de psychologie expérimentale, enfin un grand nombre d’auteurs, qui avaient assez d’autorité pour se faire écouter, sont venus déclarer publiquement la parfaite réalité des principaux phénomènes médianimiques. L’écriture automatique en particulier, ce phénomène capital, le seul en réalité dont Allan Kardec se soit sérieusement occupé, était affirmé sans aucune hésitation. II est vrai que ces faits étaient soumis à une analyse bien plus pénétrante et à une critique bien plus sérieuse, et que leur étude n’amenait pas précisément les investigateurs aux dogmes du « Livre des esprits ». Mais la discussion des doctrines ne supprime pas cet événement historique important, la confirmation presque officielle de la réalité des faits signalés par les anciens spirites ; et nous avions raison de dire que le spiritisme était entré dans une période nouvelle. Il était donc intéressant de rechercher ce que les principaux représentants de cette secte pensaient de cette évolution, comment ils l’avaient comprise, comment ils en avaient profité. Avaient-ils pris part à ce mouvement scientifique, en examinant avec plus de précision les phénomènes découverts par leurs ancêtres ? Avaient-ils étudié les diverses interprétations proposées et cherchaient-ils sincèrement à en corriger les inexactitudes inévitables ? Ou bien essayaient-ils de rester isolés, de ne rien voir, de ne rien entendre pour exploiter malgré tout le caractère [p. 415] autrefois mystérieux de leurs séances ? C’était là une recherche évidemment fort intéressante et qui devait tout naturellement compléter nos anciens travaux sur le spiritisme. Malheureusement, nous nous hâtons de le dire, il est très difficile de la faire d’une manière complète, et elle demanderait un temps et un travail bien trop considérables. Nous voulons seulement faire l’analyse de quelques volumes spirites qui ont été envoyés à la Revue philosophique et à cette occasion résumer d’une façon générale et sommaire l’état actuel du spiritisme.

I

La première observation qui doit nous frapper, c’est que les croyants de cette petite église sont encore fort nombreux. Je n’ose pas dire qu’ils soient plus nombreux qu’autrefois, car il faut remarquer, comme nous le verrons, qu’ils sont très divisés entre eux ; et on est exposé à réunir sous le nom de spirites des individus d’opinion très différente, qui ne s’accordent aucunement même sur les points essentiels. Ils sont toujours groupés en cercles, en écoles suivant leurs affinités naturelles ; ainsi on trouve dans beaucoup de villes de France des sociétés qui se réunissent pour évoquer les âmes des ancêtres. Des cercles comme ceux de Marseille, de Reims et d’autres villes sont importants et semblent avoir une certaine activité. D’ailleurs des préoccupations plus profanes comme la politique et même, nous n’hésitons pas à le reconnaitre, la charité, occupent une partie des séances qui ne sont pas toujours consacrées aux esprits. A Paris, on peut citer, je crois, huit cercles de ce genre plus ou moins sérieux, qui publient l’ordre du jour de leurs séances, ont leurs médiums attitrés et convient leurs membres à telles ou telles évocations. Certaines de ces sociétés ont des buts déterminés. « Une société s’est fondée pour le développement de la médiumnité, elle fonctionne et a pris le titre de Société du spiritisme scientifique (3) » ; « c’est une nouvelle école spiritualiste expérimentale et philosophique d’après une méthode essentiellement progressive et scientifique : ici des médiums chefs exercent à la médiumnité sous leurs ordres (4). » Voilà une société qui, si elle fonctionne bien, doit préparer une curieuse collection de névropathes et d’hystériques. D’autres groupes se rattachent à des sociétés étrangères : la Société théosophique, qui a été fondée à New-York en 1875, a des ramifications et quelques représentants en France. Elle se propose des objets très nobles : 1° former le noyau d’une fraternité universelle de l’humanité sans distinction de sexe, de rang ou de croyance ; 2° étudier les religions et les philosophies, spécialement celles de l’antiquité et de l’Orient, afin de démontrer qu’une même vérité est cachée sous leurs divergences ; 3° étudier [p. 416] les lois inexpliquées de la nature et développer les pouvoirs psychiques de l’homme. Mais cette société très importante dans les pays de langue anglaise joue en France un rôle plus modeste. La Revue spirite prétend (mais faut-il croire absolument une rivale ?) que l’école théosophique est réduite à huit membres en France (5). Au contraire, une autre société est beaucoup plus bruyante, « c’est le groupe indépendant d’études ésotériques avec conseil suprême de l’ordre martinique et l’université libre des Hautes études (6). Son programme philosophique est bien simple : « sortir des méthodes purement métaphysiques des universitaires, sortir des méthodes purement physiques des positivistes, pour unir dans une synthèse unique la science et la foi, le visible et l’occulte, le physique et le métaphysique. etc. » Les représentants de l’occultisme, les mages qui dirigent cette école, prétendent former déjà 52 groupes distincts en France, mais des mages peuvent exagérer. Ces diverses écoles sont loin d’être d’accord et nous aurons à parler plus loin de leurs terribles conflits.

Pour exprimer ses théories et défendre sa cause contre les frères ennemis, chaque société dispose presque toujours d’un journal, qui paraît plus ou moins fréquemment et plus ou moins régulièrement. Déjà en 1876, la Revue spirite annonçait l’existence de 46 journaux consacrés à l’étude des phénomènes médianimiques et répandus dans l’univers (7). Depuis, leur nombre a au moins doublé, car 88 journaux spirites se sont fait représenter au congrès de 1889. L’Espagne seule en possède une douzaine, tous représentant des groupes indépendants ; il y en a 4 à Cuba, 4 au Mexique, 3 au Brésil, 5 dans la République Argentine, 2 en Italie, 3 très importants en Allemagne ; le Sphinx, dirigé par le baron Karl du Prel, qui semble avoir un caractère plus philosophique ; les Psyche Studien, à Leipzig ; les Spiritualische Blatter, à Berlin; on remarque encore 1 journal en Russie, 1 en Suède, 2 en Hollande, 3 en Belgique, 7 en Angleterre, the Light, the Lucifer, the Herald of Heatth, the Two Words, etc.; 5 en Amérique, the Banner of light, the Celestial city, the Modern thought, etc. (8). On en compte en ce moment au moins 14 en France, la Revue spirite, la plus ancienne de ces revues, fondée par Allan Kardec lui-même, le Moniteur spirite, le Messager, le Devoir, la Lumière, le Spiritisme, L’Aurore, les Sciences mystérieuses, l’Étoile, la Curiosité, la Religion laïque, la Religion de l’avenir, la Vie posthume, ayant pour objet l’étude des rapports solidaires et naturels qui relient l’humanité terrestre à l’humanité supraterrestre. Le Lotus, qui s’est transformé dernièrement en une revue [p. 417] d’un format plus modeste sous le nom de Lotus bleu, représente l’école des théosophes ; l’Initiation dévoile l’occultisme des mages. Les livres publiés par les spirites dans ces dernières années sont si nombreux qu’il est impossible de les avoir parcourus tous et que nous ne pouvons même en faire ici l’énumération. On trouvera les principaux d’entre eux annoncés dans le compte rendu du congrès spirite (9) et dans les catalogues de deux librairies à peu près spécialement destinées à ces publications la Librairie spirite, rue Chabanais, 1, et la librairie G. Carré, boulevard Saint-Germain, 112. Ces ouvrages sont écrits sous toutes les formes tantôt ce sont des récits, des romans, des dialogues, des poésies, le plus souvent malheureusement ce sont de longues et vagues élucubrations métaphysiques. L’ouvrage de M. Nus, A la recherche des destinées, est l’un des plus intéressants, car il contient sous une forme claire et vive un résumé de la plupart des autres doctrines ; quoique l’auteur ne dissimule pas ses préférences, il sait, quand il le faut absolument, faire des réserves et sourire même quelquefois. Les spirites font paraître aussi beaucoup de traductions et de nouvelles éditions d’œuvres anciennes, par exemple l’ouvrage de sir Alfred Russell Wallace, Les miracles et le moderne spiritualisme, traduit en français. Une librairie allemande publie par souscription une traduction des œuvres d’Allan Kardec et elle commence par la traduction « Du ciel et de l’enfer ». Nous sommes surpris de ce choix ; c’est le plus sot et le plus ennuyeux des ouvrages spirites, qui donnera une triste idée de l’esprit français. Il faut surtout citer l’ouvrage de M. A. Pioda ; c’est la traduction en italien des ouvrages les plus importants publiés par des savants de haute valeur sur les phénomènes physiques du spiritisme. Il contient la collection complète et que l’on se procurerait difficilement ailleurs des articles et des traités de Crookes sur les mouvements provoqués à distance ; il contient, en outre, les travaux de Thury, le célèbre physicien de Genève, qui reprit et confirma en partie les expériences de Gasparin sur le soulèvement des tables sans contact ; les autres fragments nous semblent avoir moins d’importance, mais il faut avoir lu ces morceaux célèbres pour parler sensément de ces questions et nous devons savoir gré à M. Pioda d’avoir réuni en un volume ces classiques du spiritisme. Signalons aussi à l’attention des lecteurs la conférence de M. E. Jung : Hypnotisme et spiritisme, les faits positifs, les faits présumés, Genève, 1890, et dans le livre de M. le Dr Edmond Dupouy, Moyen âge médical, un chapitre curieux sur le spiritisme Paris, 1890.

Enfin, le mouvement spirite s’est dernièrement manifesté d’une façon assez remarquable. Pendant l’Exposition de 1889, les spirites de toutes les écoles ont organisé un grand congrès qui s’est tenu du 9 au 16 septembre dans la salle du Grand Orient, et qui ne comptait pas moins de 40 000 adhérents. Sans doute, les différents membres du congrès [p. 418] étaient bien loin de s’accorder même sur les croyances essentielles, et ils n’avaient suspendu leurs querelles que pour un moment ; un très grand nombre ne méritaient sans doute aucunement le nom de spirites. Mais une réunion aussi considérable n’en est pas moins un fait important ; elle montre que ces études et ces croyances sont accueillies avec curiosité et sympathie, et qu’elles correspondent à un besoin des esprits qui se manifeste de plus en plus. Les spirites ont été très fiers, et cela se comprend, du succès de leur congrès ; dans tous les discours, qui furent nombreux, on se plaît à comparer l’ancien spiritisme partout raillé et tourné en ridicule avec le triomphe actuel de la sainte doctrine. Les étrangers ont adressé de nombreuses félicitations aux spirites français, et ont exprimé à maintes reprises des sentiments de confraternité qui sont un des meilleurs résultats des congrès. Qu’il nous soit permis de rappeler le petit discours d’un délégué espagnol qui adresse à tous les Français un salut aussi éloquent qu’aimable. « Je vais tenter un véritable tour de force, je vais tenter de m’exprimer dans votre belle langue si peu familière pour moi ; je vous prierai donc de ne pas faire attention aux paroles que je prononcerai, mais aux idées qu’elles représentent et qui toutes montrent l’expression d’un cœur qui vous aime, spirites et non spirites, amis et adversaires, ennemis eux-mêmes, si j’en ai, ce que je ne veux pas savoir (10). » M. Huelbes Temprado a raison de dire, et il doit en être convaincu, que les adversaires du spiritisme ne sont pas des ennemis, mais qu’ils sont au contraire des amis associés avec lui pour la recherche de la même vérité.

Les membres actifs du congrès se partagèrent en quatre sections : la première se consacra à l’étude des phénomènes spiritiques proprement dits en insistant sur les phénomènes physiques ; la seconde avait pour objet, la philosophie et les questions sociales, et proclama sous une forme un peu pompeuse les principales propositions du spiritualisme ; la troisième section avait pour titre occultisme et mit en relief les principaux points de dissemblance entre l’ancien spiritisme classique et les nouvelles écoles plus prétentieuses et plus obscures ; la quatrième section formait la commission de propagande : elle proposa des règlements pour organiser dans tout l’univers la nouvelle religion (11). Une des propositions qui fut faite ne nous parait pas avoir aujourd’hui de grandes chances pour être bientôt réalisée ; un membre demanda sérieusement « la création d’une chaire de magnétisme et de spiritisme dans toutes les Facultés de France (12) ». Enfin la formation « de la ligue des désincarnés et des incarnés pour hâter l’avènement de l’ère nouvelle a été le dernier mot de ce congrès mondial (13) ».

Tous les travaux du congrès ont été réunis dans un ouvrage très bien fait « le Compte rendu du congrès spirite et spiritualiste de 1889 », [p. 419] dont les rédacteurs principaux étaient MM. Papus, Auzanneau, Laurent de Faget et G. Leymarie. Tous les congrès, hélas qui se sont réunis à cette époque n’ont pas eu un compte rendu rédigé avec autant de soin. On retrouvera dans ce livre, assez volumineux, tous les renseignements qui peuvent être utiles pour une étude sur le spiritisme.

II

Quand nous avons entrepris de parcourir les dernières publications des spirites, nous désirions faire une recherche qui nous intéressait tout particulièrement. Nous avions pris part personnellement aux études des physiologistes français et anglais sur les phénomènes subconscients et nous avions présenté dans un ouvrage récent une description et une interprétation raisonnée des actes du médium. Un sentiment de curiosité que l’on comprendra et que l’on excusera nous poussait à rechercher ce que les grands prêtres du spiritisme avaient pensé de ces discussions. Nos études portaient sur quelques points très précis, nous avions examiné un groupe de phénomènes bien distinct, les actes intelligents que le médium accomplit en apparence inconsciemment. Ce n’est pas tout le spiritisme bien évidemment, mais cela en est une grosse part ; tous les spirites sans doute n’ont pas eu le bonheur de voir des dragées tomber du plafond ou de voir des canapés s’envoler en l’air, mais tous ont vu des médiums écrire inconsciemment, pendant qu’ils parlent d’autre chose. C’est là le fait qui les a frappés, c’est le fait sur lequel est fondée la religion spirite ; c’est au moyen de cette écriture inconsciente qu’a été rédigé le « Livre des esprits ». Une étude de ce phénomène entreprise depuis quinze ans par M. Richet, par M. Gurney, par M. Myers, par nous-même devait, il me semble, intéresser des disciples d’Allan Kardec. Les conclusions auxquelles nous avons été amenés par l’étude de ce fait étaient également bien simples. 1° Ce fait curieux présenté par le médium est analogue, bien plus, identique dans tous ses détails, aux phénomènes que l’on constate dans les maladies nerveuses, dans l’hystérie, dans le somnambulisme provoqué. 2° Tous ces phénomènes ont des lois et s’expliquent de la même manière par un trouble grave dans l’opération mentale de la perception, que nous avons décrit sous le nom de désagrégation psychologique. Des suppositions semblables avaient déjà été faites d’une manière vague, mais sauf dans ces dix dernières années n’avaient pas été appuyées par des analyses et des expériences précises.

Aussi je m’attendais, je l’avoue, à voir discuter sévèrement et minutieusement tous les articles de la Society for psychical research et tous les travaux que j’avais faits moi-même. Je comptais même trouver dans ces critiques des indications de recherches nouvelles, des distinctions intéressantes entre le médium et l’hystérique, des modifications heureuses à apporter à ces théories. Eh bien, il faut le dire avec [p. 420] tristesse, cet espoir a été complètement déçu. Les hommes les plus ignorants de toutes les études relatives au médium sont précisément ceux qui exploitent le médium et aucun des spirites n’a daigné étudier sérieusement les travaux sérieux qui avaient été faits sur leur demande. Nous sommes obligés pour rechercher les discussions psychologiques des spirites de glaner çà et la quelques allusions peu précises et de répondre à des critiques à peine indiquées.

De temps en temps, en effet, les spirites font allusion aux recherches des savants, comme s’ils en avaient vaguement entendu parler. « L’expérience nous montre avec une lumière bien faible encore, nous dit un rédacteur de la Vie posthume, qu’une bonne part de phénomènes dits spirites pourraient bien être indépendants de tout déterminisme extra-humain (14) ». M. C. Coignet ne veut pas que l’on montre aux non-initiés tous les messages des esprits ; il y en a qui ressemblent un peu trop à des rêves humains et qui pourraient prêter à rire. « II ne faut pas porter à rire de la doctrine en faisant dire que les esprits auxquels ces communications sont attribuées ont perdu depuis leur désincarnation tout ce qu’ils savaient sur la terre, même la langue qu’ils parlaient et écrivaient avec tant de pureté (15). » M. Nus admet aussi qu’il y a des messages absurdes : « Ceux qui croient qu’il y a là quelque chose d’analogue à l’inconscience de rêve sont probablement dans le vrai sur un point de la question (16). ». « Les faits du spiritisme, dit un membre du congrès, ne sont pas toujours renouvelables ; il y a dans ces faits un élément subjectif qu’il est bien difficile de dégager du fait objectif (17). » Ces différents auteurs semblent avoir subi l’influence des travaux psychologiques et en sentir l’importance.

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Le plus souvent il n’en est pas ainsi, les vrais croyants n’accordent rien aux recherches des profanes et ne répondent que par le mépris et même l’injure. « Cette œuvre (le congrès) n’est rien moins que l’affirmation de la même nouvelle, le défi jeté à l’obscurantisme, à l’intolérance persécutrice et irraisonnée des académies et des églises (18) ». « »Vous venez tous vous ranger en simples soldats sous les plis du drapeau qui nous réunit pour combattre l’ennemi commun, le néantisme (19) etc. » Il est inutile de multiplier des citations de ce genre pour faire comprendre le ton ordinaire de la discussion spirite pour bien entendre leurs ouvrages, il faut seulement savoir que tout homme religieux se désigne sous le nom de sacristain, tout savant sous le nom d’académicien, et toute doctrine en dehors du spiritisme sous le nom bizarre de matérialisme néantiste ; et ces trois expressions qu’ils considèrent comme de grandes injures sont répétées à toutes les pages. [p. 421]

Nous avons cependant trouvé avec grande satisfaction quelques pages où la discussion psychologique est faite un peu plus sérieusement c’est un article trop court malheureusement de la Revue spirite (20) un travail beaucoup plus important paru sans nom d’auteur dans la Nouvelle Revue (21) et quelques passages intéressants de l’ouvrage de M. Nus (22). Peut-être d’autres discussions de ce genre ont-elles paru ailleurs ; je regrette de ne pas les avoir découvertes ; les trois études que je viens de signaler avec quelques autres passages de moindre importance sont les seules que j’aie lues et qui me paraissent demander une réponse.

Dans leurs critiques, les spirites font souvent des remarques historiques et réclament la priorité de certaines découvertes : « l’existence des phases hypnotiques chez les médiums, la transformation progressive des sujets hypnotiques en médiums spirites sont des choses que j’avais déjà, décrites en 1870 », nous dit M. Bourgery dans le Moniteur spirite (23). Cela est possible, quoique je ne me souvienne pas d’avoir lu dans les anciennes revues spirites des études suffisamment nettes à cet égard ; mais il faut avouer que si l’auteur a su remarquer ce fait important, il ne s’est guère préoccupé de le comprendre et d’en chercher les conséquences, car il aurait été entraîné bien loin du spiritisme. D’ailleurs beaucoup d’auteurs et surtout Charpignon avaient fait des remarques de ce genre ; il restait à en vérifier la généralité et à les expliquer.

Une autre remarque historique qui nous est adressée d’une manière fort peu polie n’en est pas moins importante. Il parait que les fameuses expériences attribuées à Chevreul sur le pendule enregisteur ne seraient que la reproduction de recherches antérieures. Les expériences du général Noizet sont absolument analogues et elles ont été faites en 1808 tandis que celles de Chevreul sont de 1812. Le fait est possible, si l’on accepte sans discussion ce que déclare le général Noizet dans son mémoire sur le somnambulisme publié seulement en 1854 (24). Nous profitons d’ailleurs de cette occasion pour exprimer le regret de n’avoir pu accorder une importance suffisante à l’œuvre très remarquable du général Noizet, qui a inspiré directement quantité de travaux présentés depuis comme originaux. Mais nous nous étions fait une loi sévère, c’est de ne pas citer des ouvrages sans les avoir entre les mains et sans en avoir contrôlé par nous-même la valeur. Il fallait éviter ainsi ces détestables résumés de l’histoire du magnétisme que les différents auteurs s’empruntent sans scrupule les uns aux autres. Nous n’avons pu nous procurer à cette époque l’ouvrage du général Noizet. Il en [p.422] est de même pour un livre très curieux, mais rare, celui de Pétetin sur l’électricité animale, mais cette dernière injustice se trouve fort heureusement réparée grâce l’article consacré dans la Revue par M. A. Bertrand au célèbre magnétiseur (25).

Passons maintenant à quelques critiques indiquées d’une manière plus ou moins vague et qui semblent porter sur le fond de la théorie. Nous remarquons que les discussions sont surtout métaphysiques et ressemblent presque toutes à ce qu’on appelle vulgairement un procès de tendances. Les spirites répètent sans cesse que la théorie de la désagrégation psychologique est une théorie matérialiste (26). « Est-ce l’âme qui se désagrège, elle n’est donc pas simple, elle n’est pas une ? C’est dire qu’elle n’est pas, et en effet, il faut admettre pour comprendre cette hypothèse que le conscient qui constitue notre personnalité non pas simple et une, mais synthétique, n’est autre que notre cerveau ; là il peut y avoir désagrégation, une portion du cerveau soustrait à la synthèse de ses éléments groupés pour une fin commune formerait comme un cerveau à part qui aurait sa conscience, c’est le pur matérialisme (27) ». Les mots ne nous effrayent pas et le matérialisme moderne qui se confond avec l’idéalisme le plus raffiné n’a rien de méprisable. Tous les auteurs qui ont admis avec Leibniz la multiplicité des éléments de l’esprit humain sont-ils tous des matérialistes ? Enfin que signifient ces rêveries métaphysiques en présence de faits incontestables ? L’hystérique ou le médium ne nous présentent qu’une désagrégation relativement légère, tandis que chez le maniaque et surtout chez le dément l’esprit se trouve non pas désagrégé, mais dissous et réduit à une véritable poussière mentale. Faut-il dire que la démence n’existe pas pour éviter l’accusation de matérialisme ?

D’autres critiques ont un caractère logique et reprochent à la théorie de la désagrégation d’être contradictoire et incompréhensible. « Quoi ! je serai à la fois par désagrégation psychologique, c’est-à-dire au vrai sens du mot par désagrégation cérébrale, un moi conscient, et un lui également conscient, dont la conscience échapperait à la mienne et qui serait encore moi-même ? Cela est inintelligible (28) ». M. X. croit-il sérieusement que j’aie considéré la même personnalité morale à la fois comme une et comme divisée. Ce qui est divisé, c’est l’ensemble des phénomènes psychologiques ou physiologiques et chacun des groupes ainsi formé prend cette unité apparente qu’on appelle une personnalité. Cela peut être inexact, mais cela n’a rien de contradictoire. D’ailleurs les spirites eux-mêmes ne parlent pas autrement, quand ils attribuent à un esprit quelconque la possession et l’usage d’une partie du corps du médium. L’ensemble des phénomènes physiologiques et psychologiques [p. 423] qui se passe dans le corps du médium se trouve ainsi divisé en deux sans qu’il y ait là rien d’inintelligible.

Les discussions psychologiques nous auraient intéressé particulièrement, elles sont malheureusement fort rares. M. X. ne fait qu’une seule remarque précise de ce genre ; en citant quelques-unes de mes expériences, il remarque que la seconde personnalité a échappé à une hallucination suggérée à la première ; donc, dit-il, cette seconde personnalité n’est pas suggestible, donc elle est supérieure à l’humanité et représente un esprit supérieur à notre monde (29). L’argument, il faut l’avouer, ne nous touche pas beaucoup ; la suggestibilité, comme nous l’avons montré, est un caractère très variable et son absence ne prouverait pas immédiatement que l’on a affaire à un archange. D’ailleurs, il est facile de voir quelques lignes plus loin que ces suggestions peuvent être faites à la seconde personnalité comme à la première et qu’elle est le plus souvent très docile.

L’étude du médium soulève un grand nombre de problèmes exclusivement médicaux et les spirites qui ont fréquemment, à ce qu’ils disent, l’occasion d’étudier les individus de ce genre pourraient facilement recueillir des documents de valeur sérieuse. L’écriture automatique en effet, comme tous les phénomènes psycho-physiologiques qui dépendent de conditions si multiples, ne se présente pas toujours avec une régularité mathématique ; elle a des caractères extrêmement variables et peut au premier abord sembler dépourvue de lois régulières. Il nous semble nécessaire, pour l’étudier, d’appliquer ici la méthode que nous enseigne sans cesse notre éminent maître M. le professeur Charcot, et qui lui a servi à montrer l’ordre et le déterminisme dans un grand nombre de phénomènes nerveux que l’on considérait aussi autrefois comme protéiformes.

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Ecriture automatique

Il faut rechercher et étudier le cas simple, typique, qui présente le phénomène à son plus haut degré, environné des circonstances les plus capables de le faire comprendre et dont tous les autres cas semblent des copies affaiblies et compliquées. Ce n’est qu’après avoir bien choisi ce cas typique que l’on peut aborder les cas plus complexes. Faire un pareil choix, c’est sans doute faire une hypothèse, mais on ne raisonne pas sans hypothèse et celle-ci se justifie par son utilité et sa fécondité. Or nous avons décrit autrefois quel était le cas typique de l’écriture automatique et nous n’avons pas de raison pour changer cette description. L’écriture automatique la plus nette s’observe 1° chez une hystérique ; 2° quand elle a une anesthésie profonde tactile, et musculaire du côté droit ; 3° quand elle a d’autre part des somnambulismes indiscutables caractérisés par l’oubli au réveil ; 4° quand on constate dans l’écriture subconsciente le souvenir de ces états somnambuliques qui semblent oubliés pendant la veille.

Mais à côté de ce cas typique et si instructif on peut rencontrer mille [p.424] modifications et ce sont ces modifications qu’il faut étudier avec soin, soit pour les ramener au modèle primitif, soit pour les opposer à ce modèle en démontrant qu’ils sont plus importants et qu’ils peuvent mieux s’expliquer. Ainsi nous avons fréquemment constaté et longuement décrit des cas où l’écriture automatique ne correspond pas nettement au somnambulisme, les souvenirs n’étant pas absolument réciproques. Cela peut s’expliquer par la diversité infinie des somnambulismes et tous les changements qui peuvent survenir dans le groupement des sensations et des images. Il est possible, quoique je ne l’aie pas vu, que l’écriture automatique existe chez des sujets qui en apparence ne présentent pas de somnambulisme. Ces sujets s’arrêteraient à l’hémi-somnambulisme et pour une raison ou pour une autre, les expérimentateurs n’auraient pas pu mettre complètement au jour les phénomènes désagrégés. Au contraire nous avons complètement analysé des sujets chez qui l’écriture automatique ne s’accompagne pas d’hémi-anesthésie droite ; nous avons montré par quel artifice on pouvait obtenir les mêmes phénomènes chez des sujets qui avaient de l’hémi-anesthésie gauche. Enfin par des expériences précises nous croyons avoir démontré que dans certains cas la distraction équivaut absolument à l’anesthésie et peut produire exactement les mêmes effets chez des sujets qui n’ont pendant le reste de leur vie aucune insensibilité localisée et permanente. Nous avons été très heureux de voir que ce point important de nos études avait reçu une confirmation remarquable des recherches de M. William James sur quelques médiums américains. Leur main droite, dit l’auteur, n’est pas anesthésique, mais elle le devient quand ils la mettent sur la planchette et quand ils écrivent inconsciemment (30). Reste le dernier point, l’un des plus curieux à discuter le médium est-il toujours hystérique ? Probablement non ; nous venons encore d’observer dans le service de M. Charcot un individu qui présentait très nettement le somnambulisme et l’écriture automatique. II avait des idées fixes, des doutes, etc. il était aliéné, dégénéré si l’on veut, mais il n’était pas hystérique, à moins d’enlever à ce mot tout sens précis. C’est en prévoyant des cas de ce genre que nous avions considéré la désagrégation mentale comme une maladie plus large que l’hystérie, qui peut se manifester par les symptômes hystériques, mais qui peut aussi se manifester sous d’autres formes. Quelles sont ces formes ? Quel est leur rapport avec l’hystérie ? Comment l’écriture automatique se modifie-t-elle dans ces cas-là ? Voilà des problèmes que l’on pourrait résoudre par l’observation de nombreux médiums ; les spirites qui se plaignent que l’on ne tient pas assez compte d’eux, vont sans doute tenir à honneur de nous apporter sur ce point de nombreux renseignements.

Hélas ! notre désillusion est profonde. L’un nous déclare gravement [p. 425] que le médium ne peut être malade du cerveau puisqu’il vit quatre-vingts ans (31). Ignore-t-il par hasard qu’il y a dans les asiles des malades de quatre-vingts ans qui délirent depuis cinquante ans sans s’en douter ? Un autre affirme solennellement que les médiums ne sont pas hystériques, parce que leurs communications sont toujours très pures et très élevées. M. Nus se contente de me renvoyer à M. de Rochas, qui déclare ses sujets exempts de toute maladie comme s’il revenait définitivement à la méthode d’autorité et aux auteurs graves. En un mot, nous les voyons tous se révolter à la pensée que leurs sujets sont des malades et affirmer solennellement qu’ils ne sont ni somnambules ni hystériques (32) ; mais pas un ne donne une preuve de ce qu’il avance, pas un ne se préoccupe de décrire tranquillement et sans parti pris l’état de son médium.

Enfin ces quelques discussions contre les thèses de la psychologie expérimentale, se terminent toutes de la même manière. Les auteurs, après avoir défendu un moment l’écriture automatique de leurs médiums, déclarent qu’après tout il ne s’agit pas de cela. Les vrais phénomènes spirites sont les soulèvements sans contact, les lévitations, les photographies des esprits, l’écriture directe. La plume n’est pas tenue par la main du médium, elle se lève et marche toute seule sur le papier. Aucun auteur ne déclare avoir vu lui-même ces phénomènes, mais il se fait sans scrupule l’écho des bavardages, et il les oppose aux études sérieuses. Mais soit, acceptons comme vraies ces légendes ; quel rapport ont-elles avec la question présente ? (33) Le « Livre des esprits » a-t-il été obtenu par l’écriture directe ? Est-ce que l’on voit les tables s’envoler et des bouquets apparaître dans toutes les séances spirites qui se tiennent quotidiennement à Paris ? Certainement non, c’est toujours le médium qui parle en somnambulisme ou qui écrit subconsciemment. C’est ce fait-là qu’on discute et que les spirites ne défendent pas ; ou bien s’ils acceptent l’explication psychologique de ce seul phénomène en réservant même tout le reste, qu’ils le suppriment donc de leurs séances. Que l’on se borne à photographier des apparitions d’esprits, cela sera plus correct au point de vue scientifique et moins dangereux pour la santé publique.

III

Puisque les ouvrages et les Revues spirites ne contiennent que très peu de discussions intéressantes pour nous, il faut les étudier à un autre point de vue et parcourir les descriptions des phénomènes observés et les comptes rendus des séances. Cette lecture laisse, croyons nous, une impression très nette : c’est que la littérature [p. 426] spirite a bien changé depuis une dizaine d’années, depuis ce moment que nous considérons comme une époque dans son histoire. Les études de la psychologie scientifique qui ne semblaient pas provoquer beaucoup de luttes ni avoir une influence directe ont eu cependant une influence indirecte tout à fait considérable.

Les Revues spirites qui ont paru vers 1870 ou 1875 sont extrêmement intéressantes pour le psychologue. Je ne crois pas exagérer en disant qu’il faudrait conseiller à un étudiant psychologue la lecture de la Revue magnétique ou spirite de cette époque. Ces Revues étaient constamment remplies par la description physique et morale des médiums, c’étaient de curieux recueils d’observations de psychologie pathologique. Et comme ces examens étaient inspirés par une sorte de sentiment religieux, qui suppléait à l’esprit scientifique, ils étaient minutieusement exacts. Aujourd’hui on peut en les lisant s’amuser à faire des diagnostics rétrospectifs et retrouver exactement tous nos types de nerveux et d’aliénés.

Des recherches de ce genre ne sont pas inutiles, elles nous montrent les mêmes faits sans doute, mais dans un autre milieu, observés sans parti pris par des gens qui n’avaient pas nos idées actuelles, et elles nous apportent une confirmation remarquable des travaux que nous pouvons faire nous-mêmes. J’avoue que j’étais souvent, moi-même, très heureux de trouver au milieu du récit d’une belle séance spirite, mêlée aux prières et aux invocations, la description d’une crise d’hystérie, d’une contracture, d’une phase délicate du somnambulisme, etc., en un mot de choses que j’avais vues et décrites moi-même. Je ne m’étais donc pas trompé, je n’avais pas donné à mes sujets une éducation artificielle, puisque, il y a vingt ans, des spirites ennemis de la théorie de la désagrégation, s’ils l’avaient connue, constataient les mêmes faits et les mêmes détails. Je me souviens surtout d’un rédacteur de la Revue spirite, M. Gabriel Chaicneau, dont j’aimais particulièrement les articles. Je crains bien que M. Chaicneau ne soit mécontent et humilié d’avoir obtenu l’estime d’un « néantiste » qu’il méprise tellement, mais je le prie d’excuser un sentiment sincère. Il avait pour sujets des hystériques si intéressantes et il les décrivait si bien que je prenais ses articles religieux pour des cliniques d’hôpital. Aujourd’hui malheureusement, les ouvrages de ce genre ne contiennent plus de psychologie et encore moins de clinique. On ne trouve plus dans les journaux ces descriptions de séances où les attitudes des assistants et du médium étaient notées minutieusement ; on ne lit plus de ces conversations où les questions des fidèles et les réponses du médium étaient enregistrées : « Cher esprit, m’entends-tu ? Oui, je viens vous instruire. » C’est à peine si l’on rencontre encore ces dissertations écrites sous la dictée des anges, dans lesquelles le rédacteur se dissimulait modestement et attribuait tout le mérite à une âme célèbre. II semble vraiment que les rédacteurs de ces journaux aient subi à leur insu une influence du dehors ; ils sont comme [p. 427] ces religieux encore bien convaincus et bien sincères, qui n’ont plus le courage d’exposer les idoles aux railleries des profanes. Ils se disent en eux-mêmes, tout à fait inconsciemment eux aussi : « Ne parlons plus d’attaques de nerfs, de contractures, d’insensibilité, de troubles de la mémoire, de mouvements inconscients ; ces détails doivent être réservés pour les croyants qui n’en sont pas troublés ; mais ils donnent trop à penser aux curieux et aux incrédules. » Le plus singulier, c’est que les lecteurs mêmes de ces Revues font la même remarque que moi et qu’ils s’en plaignent amèrement. Un excellent spirite s’étonne au congrès qu’on ne raconte plus assez de séances d’incorporations d’esprits qui étaient autrefois si probantes (34). On ne s’est pas préoccupé de ses réclamations ; si l’on me le permettait, je pourrais lui répondre : je lui dirais : « Monsieur, vous avez parfaitement raison, on ne nous décrit plus des médiums qui changent subitement d’attitude et de langage, qui représentent à s’y méprendre un autre personnage si bien qu’un esprit semble s’être incarné en eux. Cela est bien fâcheux, car ces descriptions étaient fort amusantes mais cette disparition peut s’expliquer. Un professeur de physiologie, que vous ne connaissez probablement pas, M. Ch. Richet, s’est permis de reproduire et d’interpréter ces comédies jouées par le médium ; il a démontré d’une manière fort vraisemblable qu’il s’agissait là d’une variété d’hallucinations somnambuliques. Et aujourd’hui on pourrait expliquer tous les détails de vos anciennes incarnations sans faire intervenir le plus petit esprit. Sans doute, vous pouvez vous rassurer, jamais les spirites ne conviendront de cela. Mais ils se sentent gênés, inquiets, ils n’osent plus recommencer de semblables peintures, sans donner au moins un semblant de discussion. Or, cela est difficile et ils aiment mieux se taire, c’est peut-être plus prudent ». Cette prudence est d’ailleurs exprimée dans différents passages. Il faut se défier, dit un membre du congrès, « de ces phénomènes spiritiques où les répercussions mentales inconscientes ou automatiques peuvent se trouver en jeu. Elles expliquent souvent les échecs, les banalités désespérantes que vous obtenez sous le couvert d’un Voltaire ou d’un Hugo (35). » Dans la Vie posthume (36) nous lisons une histoire bien instructive. Dans une famille un jeune enfant présente des phénomènes médianimiques, le père plein d’enthousiasme veut les développer la mère, guidée par son instinct, les croit dangereux et s’y oppose. On consulte un spirite de renom et, le croirait-on, le spirite donne raison à la mère. Malgré leur indifférence affectée, les spirites ont subi l’influence des recherches psychologiques et se sont profondément modifiés.

Aussi pouvons-nous à peine signaler quelques faits psychologiques intéressants recueillis çà et là dans leurs œuvres. On raconte au [p. 428] congrès quelques exemples intéressants des « voyages somnambuliques » ; ce sont des hallucinations dans lesquelles le médium se croit transporté au loin et parcourt de grands pays pendant que son corps reste inerte (37). Il faut remarquer un récit d’hallucinations éprouvées pendant les inhalations de chloroforme, qui se rattache à la question grave des rapports entre le sommeil hypnotique et le sommeil chloroformique (38). Mais j’ai surtout été intéressé par une étude très curieuse sur un cas d’écriture automatique. Un jeune paysan servait de médium et dirigeait la table parlante ; on demande comme toujours : « Qui est là ? — Raymond Dupuy, seigneur de Montbrun. — Où habitiez-vous ? — Au château de Rochechinart ». L’esprit parle encore de son épouse, Fleur de lis, des circonstances qui ont amené sa mort en MDLXXV (sic). Aucun des assistants ne connaissait un personnage de ce nom et, détail important, mais qui semble vrai, le médium, interrogé après la séance, cherche en vain dans sa mémoire et affirme ignorer complètement ce que peut être ce seigneur de Montbrun. Toutes les recherches historiques furent infructueuses ; et plus tard seulement, on finit par découvrir qu’un roman de M. Oscar de Poli avait paru en feuilleton dans un journal, un an auparavant. Dans ce roman Rochechinart, Fleur de lis, Raymond Dupuy, tout, jusqu’à la date de la mort écrite en chiffres romains sur un tombeau, était exactement tel que le médium l’avait raconté dans ses messages automatiques (39). Un détail étonne beaucoup le rédacteur de cet article, M. A. Goupil, c’est que le médium qu’il a toutes les raisons de croire sincère, n’ait décidément aucun souvenir d’avoir lu ce roman. Je crois avoir vu et décrit des faits semblables et pouvoir fournir une explication. Un phénomène psychologique ne peut pas d’ordinaire appartenir aux deux groupes d’images qui se sont partagé l’esprit du médium. Quand une certaine sensation se trouve rattachée aux actes subconscients, il y a, à ce moment, une anesthésie particulière et correspondante pour la personnalité ordinaire. Quand l’écriture automatique manifeste avec persistance un certain souvenir, il y a une amnésie correspondante pour la conscience normale. Sans doute il y aurait eu d’autres recherches à faire sur ce cas intéressant, mais tel qu’il est rapporté, il n’en est pas moins vraiment précieux pour la psychologie expérimentale. Nous ne pouvons que regretter que de pareilles observations soient de plus en plus rares dans les Revues spirites.

Quand les spirites décrivent des expériences, ce sont maintenant des expériences d’un tout autre ordre ; elles ont rapport à ce qu’on appelait autrefois les phénomènes physiques du spiritisme. Le nom n’est pas très juste, car l’écriture automatique est aussi un phénomène physique. M. Thury (40) dans son étude sur les tables tournantes de Gasparin, [p. 429] propose de considérer ces faits comme des manifestations de la force ecténéique (étendre), car ils présentent tous une extension de la force humaine en dehors des limites de notre corps que d’ordinaire elle ne peut pas franchir. Plus tard ces phénomènes furent désignés par Crookes sous le nom plus connu de manifestations de la force psychique mais ces deux expressions ont le même sens. M. Thury, dans sa lettre à un ecclésiastique publiée par M. A. Pioda, nous donne une classification de ces phénomènes plus ou moins réels. Quelques points de sa classification ne nous paraissent pas heureux et doivent être rattachés selon nous à d’autres groupes de faits ; nous ne signalerons donc que les classes les plus intéressantes. 1° Effets physiques, changements opérés dans la matière sans action musculaire, par influence ecténéique (de la force psychique de Crookes) (41) : a, changement du poids des corps, b, production d’un état vibratoire de la matière, qui se manifeste par des sons entendus dans les murs, etc., c, production d’un agrégat de molécules d’où résultent des figures plus ou moins visibles, ou que l’on peut quelquefois photographier. 2° Action mécanique non musculaire d’un ecténéique sur lui-même ou sur une autre personne, par exemple quand le médium s’élève en l’air, la lévitation. 3° Phénomènes ecténéiques de relations entre différentes personnes, sans l’usage des sens habituels ; a, perception de la pensée d’autrui, b, communication de la volonté. Les deux premiers groupes sont assez voisins l’un de l’autre, le troisième semble, au moins pour le moment, très distinct. Aussi cette classification correspond à peu près à la séparation classique entre les phénomènes physiques et les phénomènes psychiques, que l’on établit d’ordinaire quand on veut mettre un peu d’ordre dans la description des faits mystérieux allégués par les spirites.

Voilà certes un beau programme d’études, même en le réduisant à ces termes. Personne ne prétend que de pareilles recherches soient ridicules et M. Pioda dans ses « Adieux au lecteur » (42) emploie beaucoup trop de temps à les défendre. Nous savons très bien aujourd’hui que la science n’est pas finie et qu’il reste encore bien des merveilles à découvrir. La réalité, qui dépasse tout ce que notre imagination peut concevoir, renferme des choses plus étonnantes que le soulèvement d’une table sans contact ou que l’harmonica de M. Home jouant tout seul un des airs de son répertoire peu varié. Il ne faut pas demander perpétuellement la permission de faire une étude, il faut la faire. Quand la force psychique sera démontrée, on s’inclinera et on lui fera sa place dans la science ; tant qu’elle n’est pas démontrée, il est inutile de la célébrer et de combattre ses détracteurs. Eh bien, pouvons-nous signaler des progrès sérieux dans ces études ? [p. 430] Évidemment non, et il y a même sur ce point bien peu d’observations ou de recherches originales. Presque toujours on se contente de publier de nouveau, de répéter pour la millième fois quelques récits célèbres et devenus classiques. On ne peut se figurer combien de fois les expériences de Crookes et les détails de la vie de Home ont été racontés dans le congrès et dans les Revues spirites. (43) Mais ils ne voient donc pas que c’est toujours la même chose ? et puisque M. Crookes, avec tout son génie, n’est pas parvenu à nous convaincre de l’exactitude de ces faits, est-ce que les spirites d’aujourd’hui se figurent y parvenir, en répétant plus mal les mêmes récits ? La seule chose intéressante à dire à ce sujet c’est que M. Crookes, vingt ans après le célèbre mémoire sur « les Phénomènes du spiritualisme », maintient encore l’opinion qu’il avait exprimée. Or, cela nous est clairement indiqué dans une lettre de Crookes à M. Pioda, qui a réuni, comme nous l’avons dit, tous les travaux de cet auteur sur le spiritisme. Il faudrait maintenant faire autre chose, reprendre ces expériences, les vérifier, en faire de nouvelles et réunir ainsi tous ces faits en un corps de doctrine qui se rattache à l’ensemble des sciences déjà constituées. C’est bien difficile, dira-t-on, puisque nous n’avons pas l’occasion d’observer des faits de ce genre et que nous ne rencontrons plus de sujets aussi merveilleux. Mais cependant la Revue spirite, de temps en temps, décrit des anecdotes tout à fait analogues à celles qui ont illustré la carrière de Home. Voici un individu qui ne peut pas toucher à une chaise sans qu’elle se casse (44) un enfant dont la seule présence éteint les bougies (45). Voici la veuve Picard occupée à faire la lessive ; son savon lui glisse entre les doigts, file par la porte et rentre par la fenêtre (46). Un ménage bien heureux, et qui s’enrichira rapidement, voit des esprits jeter du haut du plafond des bagues et des boucles d’oreilles en or (47). De deux choses l’une, ou les écrivains spirites prennent eux-mêmes ces récits pour des plaisanteries ; alors pourquoi se permettent-ils de les raconter ? Ou bien ils les croient sérieux alors pourquoi ne soumettent ils pas le sujet à une étude attentive, pourquoi ne recommencent-ils pas les expériences de Crookes, pourquoi racontent-ils en quelques lignes et sans aucune explication des choses aussi invraisemblables ?

« Où j’attends le savant, dit un orateur du congrès spirite, c’est à l’examen sérieux des faits physiques, quand il sera forcé d’y venir. Je lui promets quelques surprises (48) ». Eh bien, soit ; en étudiant ces faits, le physicien trouvera peut-être un jour des merveilles ; mais ce sera lui qui les aura trouvées et les spirites ne pourront réclamer aucune [p. 431] priorité, car ils semblent absolument incapables de toute étude un peu sérieuse. Les faits, qu’ils appellent physiques, ne sont pas mieux décrits que le phénomène de l’écriture automatique ; et c’est en vain que l’on chercherait dans toute cette littérature une observation ou une expérience, je ne dis pas démonstrative, mais seulement intéressante. Les spirites ont renoncé à leurs anciennes descriptions de faits psychologiques, et ils n’ont trouvé aucune étude nouvelle qui pût les remplacer.

IV

Le lecteur, qui nous aura suivi jusqu’ici, éprouve sans doute quelque embarras : il a vu que les publications actuelles du spiritisme, journaux et livres, étaient innombrables, et d’autre part il vient de comprendre que les spirites discutent très peu et très rarement les doctrines des psychologues et qu’ils ne font presque plus de descriptions des phénomènes. Le lecteur se demande alors de quoi peuvent bien être remplis tous ces journaux et tous ces volumes. II faut le constater avec tristesse ce sont des querelles intestines, des luttes fratricides qui remplissent maintenant ces pages consacrées autrefois à de pieuses méditations. Et quel sujet peut ainsi armer les uns contre les autres ces doux spirites, qui ne rêvent que fraternité universelle, union des incarnés et des désincarnés ? La métaphysique. Cet ancien brandon de discorde qui enflammait les écoles du moyen âge et qui semblait n’exister plus qu’à peine, presque éteint dans nos Facultés, s’est rallumé plus terrible que jamais dans les sociétés spirites. Les ouvrages spirites sont uniquement consacrés à une métaphysique d’un genre tout particulier.

Mais disons d’abord les combattants et les partis en présence. Allan Kardec, qui n’avait inventé en réalité ni l’écriture automatique ni même la croyance aux esprits, avait eu surtout pour rôle de réunir en un dogme, de codifier, en quelque façon, des superstitions vagues et répandues de tous côtés. II avait décrit avec précision la situation des esprits dans l’autre monde, leurs fonctions et leur hiérarchie en s’inspirant surtout des croyances de l’église catholique les esprits n’avaient pas protesté. Mais le grand prêtre alla plus loin il voulut régler aussi la conduite des hommes, il exigea l’obéissance, la croyance aveugle et la pratique minutieuse du rituel. Déjà du vivant même d’Allan Kardec, des hérétiques, comme Pierrart ou Roustaing (49), osèrent élever la voix et réclamer plus d’indépendance ; mais l’orthodoxie triompha. Après la mort d’Allan Kardec, l’esprit de liberté longtemps comprimé suscita, surtout parmi les protestants, des scissions et des schismes regrettables. « Allan Kardec, après tout, ose-t-on écrire, ne doit être considéré que comme l’interprète d’un groupe d’esprits canonisés [p. 432] par l’église catholique ; il nous a imposé de la religiosité, des prières, des formules (50) ». L’enseignement de la doctrine, spirite, déclare au congrès Mme Van Calcar, représentant des spirites hollandais, nous conduira au dogmatisme et au sectarisme (51) » ; « l’enthousiasme des pays chauds vous aveugle, dit-elle à ses coreligionnaires français ; la vénération pour un vaillant travailleur vous fait exagérer les mérites de la doctrine spirite et vous fait négliger une critique sévère, utile et si nécessaire. Son livre est une mosaïque de thèses fantastiques ; il prescrit même des prières à l’exemple des prêtres (52). » Sans aller jusqu’à déclarer avec la Vie posthume qu’il y a maintenant parmi les spirites des dogmatistes, des criticistes, des positivistes (53) il faut reconnaître que des groupes se sont formés il y a une droite et une gauche, sans compter les hésitants du centre, des réactionnaires et des radicaux que l’on désigne ordinairement sous les noms de Kardécistes et d’immortalistes, et ce sont de farouches ennemis. L’influence d’Allan Kardec ne s’était répandue que difficilement dans les pays de langue anglaise et dernièrement ces peuples ont voulu eux aussi donner leur interprétation des phénomènes mystérieux. Je résume la formation de la secte théosophique d’après l’ouvrage de M. Nus (54) qui a bien décrit ce nouveau mouvement d’idées. Un petit groupe d’Anglais et d’Américains entraînés par une dame russe, Mme Blavatsky, ont entrepris il y a quelques années à la fois le relèvement de la vieille race orientale et la transfiguration des idées de l’Occident, opérée par un mariage de raison entre la métaphysique des Védas et nos sciences expérimentales. A en croire les théosophes, une confrérie occulte de bouddhistes thibétains qu’ils désignent sous le nom de mahatmas ou maîtres, possédant un savoir et un pouvoir qui dépassent l’horizon de nos connaissances et la portée de notre pouvoir actuel, inspire et surveille le mouvement. « Ce ne sont pas les brahmes actuels, nous dit Mme Blavatsky, qui ont cette science ; ils sont profondément ignorants ; ils entrent dans la société théosophique, avides d’appartenir à un centre où ils pourraient rencontrer de temps en temps un vrai mahatma en chair et en os arrivant de l’autre côté de la grande montagne (55). » Il faut reconnaître que ce bonheur leur arrive rarement, car on n’a jamais vu l’un de ces maîtres, qui, si l’on en croit les théosophes de Madras, manipulent la matière astrale sur les montagnes du Thibet. L’un d’entre eux seulement, le grand Kout-Houmi, daignait adresser des lettres à Mme Blavatsky ; parvenues par des voies mystérieuses, ces lettres tombaient du ciel ou du plafond de la chambre, juste aux pieds de la destinataire. La société théosophique [p. 433] vient d’être affligée cruellement par la mort de Mme BIavatsky, mais elle continuera probablement son œuvre sous la direction du colonel Olcott, de M. A. Sinnett, et des autres lieutenants. Les théosophes méprisent fort les humbles spirites et les considèrent comme « incapables de connaître l’Isis voilée qui ne découvre les derniers mystères qu’après de longues épreuves aux élus de l’initiation (56) ». La théosophie séduisit, par son obscurité et par le renom d’érudition qu’elle donne à ses initiés, un certain nombre de spirites français. Ceux-ci, qui n’étaient pas ennemis de la réclame, ne voulurent pas s’enrôler modestement sous la bannière de Mme BIavatsky ; ils n’écrivirent que peu de temps dans le journal le Lotus, et ne tardèrent pas à former un groupe à part. Mais il fallait se mettre sous une égide, inventer aussi des maîtres, d’autant plus vénérés qu’ils sont plus invisibles. L’Orient était déjà pris, les occultistes se rejetèrent sur les magiciens de l’Occident. « Ils se déclarèrent membres des mystérieux cénacles du martinisme et de la Rose-Croix, disciples de la Kabbale, sous l’invocation de Paracelse, de Van Helmont, de Konrath, de Fabre d’Olivet, de Louis Lucas, d’Eliphas Lévy et d’autres plus ou moins fameux dans les annales de l’Initiation. Luttes de personnes, plus que d’idées (57). » Les occultistes ont d’abord été des mystes (58) ; aujourd’hui ils se sont élevés eux-mêmes à la dignité de mages. Nous aurions été très embarrassé pour définir ce que c’est qu’un mage, si le plus célèbre d’entre eux ne nous en avait épargné la peine. « Qu’est-ce que le magisme ? déclare le Sar Peladan c’est la suprême culture, la synthèse supposant toutes les analyses, le plus haut résultat combiné de l’hypothèse unie à l’expérience, le patriciat de l’intelligence et le couronnement de la science à l’art mêlée. En outre le magisme peut s’appeler le patrimoine des hauts esprits à travers le temps, le lieu et la race, toujours conservé. Le minimum d’un mage est fait de trois choses génie, caractère, indépendance (59). » Ne nous étonnons pas, après cela, qu’il n’y ait en tout que six mages « le Sar Peladan, l’abbé Lacuria, le marquis de Saint-Yves, de Guaïta, Papus, Barlet ; le reste est fait de tous les désœuvrements, de tous les insuccès (60). » Les mages sont pour les pauvres spirites des adversaires terribles, aussi orgueilleux que les théosophes, presque aussi incompréhensibles ; ils sont plus violents et plus grossiers ; ils les provoquent à des combats continuels. La lutte de ces diverses doctrines n’est point toujours courtoise les railleries, les insultes pleuvent de part et d’autre. Voici quelques-uns des cris que nous avons discernés dans la mêlée. « Quand on vous demande des preuves, dit Mme Van Caloar, une immortaliste, vous [p.434] nous présentez des dictions, des romans fantastiques, des rêveries poétiques (61). » « Nous sommes le rayon blanc du spectre, s’écrient les théosophes, vous n’êtes qu’un vulgaire rayon coloré (62). »  « Se contenter de son lot, répond amèrement le spirite kardëoiste, c’est le régime des bonnes gens, de la masse qui peine et qui trace tous les sillons ; le congrès de 1889 l’a bien prouvé, de par le monde, des millions de penseurs se satisfont de la croyance en leur éternité, de leurs rapports avec leurs chers disparus, de la pluralité des existences, et ils croient même que le congrès se fût privé assez avantageusement des vaniteux théosophes, néo-bouddhistes aux prétentions exorbitantes, qui possèdent la vérité absolue. La logomachie bouddhique nous déplait souverainement et pour cause (63) » : « les charlatans, les batteurs de grosse caisse et les escamoteurs, pour employer un mot poli, hurle un initié, ont le tort de croire le public plus bête qu’il n’est (64). Un occultiste, avec un rire sarcastique, tourne en ridicule le ton confit des bons esprits et les cours de morale que fait Melchisédec avec l’aide d’Élie (65). « Vous n’êtes que des vaniteux avec vos titres empruntés, mage, marquis, souverain, maître de la rose-croix catholique, sar, légat, évêque ; vous êtes tous atteints du délire des grandeurs, riposte le Moniteur spirite (66) ». « Vos médiums sont de pauvres valétudinaires, coutumiers sans le savoir d’un onanisme cérébral (67). » « Les vôtres ne reçoivent que des communications malhonnêtes et ordurières… dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es (68). » « Galantins de l’occultisme, ténors du mystère, funambules d’une invisible cloche, polichinelles en habit noir dont la ficelle ne se voit pas (69). » « Les occultistes sont roublards, ignorants, fats, etc. (70). » Abrégeons ces citations, nos lecteurs ont compris ce qui remplit la moitié des Revues du spiritisme.

La seconde moitié des Revues spirites est consacrée à l’exposé sans cesse répété de quelques doctrines religieuses ou métaphysiques propres à chaque secte. En général les études de théologie pure sont rares, et les spirites, cela est assez curieux, se préoccupent très peu du problème de l’existence de Dieu, de la providence ou des questions qui s’y rattachent. Au congrès spirite on avait même supprimé totalement, par une sorte de question préalable, toute discussion religieuse et le nom même de Dieu ne devait pas être prononcé (71). C’est par exception que certains journaux ont un caractère religieux, le Journal spirite de [p. 435] l’Est a un ton doux, onctueux, tout particulier ; il se considère comme le seul représentant de la religion dans un siècle d’immoralité et d’athéisme. Il vient offrir une consolation et une foi à tous ceux qui trouvent répugnantes les pratiques des cultes officiels (72). La Revue spirite de Berlin présente aussi « le spiritisme comme le sauveur de l’humanité, seul capable de la retirer du gouffre de l’incrédulité, de l’égoïsme et du matérialisme (73). La théosophie emprunte aux anciens Hindous leur gigantesque panthéisme ; les êtres après mille pérégrinations viendront tous se fondre en un seul, qui sera Dieu ; « ce que peut être ce tout formé de toutes les individualités, dit M. Sinnett, ce que peut être ce genre d’existence entièrement différent et nouveau, traversé par ces mille myriades d’individualités fondues en un, voilà la question sur laquelle les plus grands penseurs non initiés ne peuvent jeter la moindre lueur (74). Malheureusement, les penseurs initiés se gardent bien de nous révéler sur ce point leurs divines méditations; cela est bien regrettable.

Les doctrines seront naturellement plus précises sur la théorie de l’immortalité de l’âme. En général les spirites sont forcés de l’admettre à peu près tous, « la survivance des âmes sera devenue, grâce à nous, une hypothèse scientifique et non une théorie métaphysique (75). Mais les contradictions commencent quand il s’agit de préciser la nature de cette immortalité. Les Kardécistes admettent la réincarnation des âmes dans de nouveaux corps, « cette réincarnation dans des conditions déterminées doit être considérée comme une véritable sanction morale ; sans doute nous n’avons pas le souvenir de nos existences antérieures, mais il serait trop triste et fatal à notre progrès. Cependant nous avons actuellement des goûts, des dispositions innées qui ne s’expliquent que par ces existences antérieures (76). » Suivant d’autres, la réincarnation n’est pas déterminée par la sanction morale, elle dépend du choix absolument libre des (77). En Hollande, en Amérique, dans les pays protestants, refusent absolument la réincarnation, « cette espèce de métempsycose (78) ». Ils font valoir des arguments qui me paraissent intéressants : « Supposons que Jean soit mort et que son esprit avec son périsprit se soit réincarné dans l’individualité de Pierre, actuellement vivante. Que se produira-t-il si on évoque Jean par les procédés de la nécromancie ou du spiritisme (79) ? » Autre argument plus grave encore : « Le dogme de la réincarnation est dangereux, car il inspire [p. 436] aux esprits dépravés le désir de se procurer à tout prix un corps nouveau et il est à craindre qu’ils n’aillent obséder les petits enfants et les femmes enceintes (80). » Une discussion sur ce point aurait été bien remarquable, malheureusement elle est écourtée ; les Kardécistes se contentent de répondre à leurs adversaires américains qu’ils refusent la réincarnation par orgueil de race, de peur de revenir au monde dans le corps d’un petit noir (81). La question est encore pendante. Les théosophes font un beau tableau de l’immortalité et de la réincarnation qui quelquefois est grandiose. Après la mort, nous avons en apparence l’oubli le plus complet de notre existence misérable et nous recommençons à nouveau des efforts qui ont été souvent si imparfaits et si malheureux. « L’oubli fait table rase de nos vices, de nos souvenirs insignifiants pour nous permettre d’avancer en nous allégeant du poids de nos fautes (82). » Mais après des milliers d’existences semblables nous parvenons à ce degré de spiritualité où se déroule sous nos yeux le chapelet de toutes les existences passées. Nous parviendrons ainsi au paradis, au dévakhane. « La vie dévakhanique n’est pas seulement la récompense de tout le bien que nous avons semé dans notre vie, mais encore la réalisation de celui que nous avons rêvé pour les autres et pour nous-mêmes (83), et peut-être parviendrons-nous après des milliers de séries d’existences et de dévakhanes à former des esprits supérieurs, des Dhian cohans, ces génies qui président à l’évolution des mondes et qui sont des atomes de l’unité divine. Et dans chaque discours les adeptes cherchent à expliquer, à rendre possible ce beau rêve hindou : ils distinguent la personnalité, cette forme passagère et transitoire que l’ego revêt à chaque incarnation nouvelle, de l’individualité qui persiste pendant la série des existences (84). « Les séries des vies humaines sont enfilées comme le seraient des perles à un seul et unique fil, et les renaissances et les morts périodiques sont analogues à la veille et au sommeil (85). »

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Un des dessins spirites deM. Desmoulin

Pour comprendre l’immortalité et pour soutenir leurs thèses, les spirites doivent adopter une théorie particulière sur la constitution de l’homme. Aussi n’est-il pas de sujet plus fréquemment traité et qui leur inspire plus de rêveries. L’homme d’Allan Kardec était bien simple une âme, un corps et entre les deux un périsprit que l’on ne cherchait pas à comprendre, et qui servait à tout expliquer. Mais depuis quelque temps notre nature semble s’être bien compliquée. Allan Kardec n’était pas assez scientifique, nous dit-on ; il faut raisonner mieux que lui. La science nous enseigne que le spectre renferme sept couleurs or il est évident que l’homme ressemble beaucoup au spectre [p. 437] coloré et personne n’hésitera à voir en lui sept parties, le corps matériel, le corps astral, le corps spirituel, etc. (86). Point du tout, reprend un autre, chaque homme est un microcosme qui ressemble à l’univers ; or l’univers comprend trois parties, l’humanité, le monde visible, le monde invisible ; chaque partie se divise naturellement en 3, 3 X 3 = 9, donc l’homme comprend 9 parties et point 7, c’est évident (87). Mais non, dit un mage interrompant la discussion, l’homme ressemble à un fiacre, c’est incontestable le cocher, c’est l’âme la voiture, c’est le corps matériel, et le cheval, c’est la vie (88). Toutes les semaines on peut trouver dans une Revue spirite une comparaison de ce genre aussi poétique que scientifique. Le théosophe procède par une méthode métaphysique peut-être un peu moins naïve il commence par inventer toutes les opérations, toutes les fonctions que l’homme est susceptible d’accomplir dans le cours des innombrables existences qu’il lui attribue ; puis il transforme chacune de ces fonctions en une substance, en une âme. C’est un substantialisme étonnant, tel qu’on ne le rencontre que dans les belles périodes de la scolastique. D’ailleurs il ne serait pas absurde de dire avec plusieurs auteurs que l’état d’esprit de l’Inde, qui a donné naissance à ce système, correspond assez bien à celui de notre moyen âge. Pour prendre un exemple, nous avons dit que les théosophes distinguent la personnalité forme particulière d’une de nos existences momentanées, de l’individualité qui persiste au travers de toutes les existences ; naturellement ils imaginent deux âmes, l’une pour expliquer la formation de la personnalité, l’autre pour expliquer l’individualité. En général, car chaque écrivain un peu fécond crée des âmes, comme il le désire, les théosophes distinguent sept substances dans l’homme : 1° le corps matériel, Rupa ; 2° le principe vital, Jiva ; 3° le corps astral, Linga Sharira, c’est le double du corps matériel plus éthéré que lui, visible ordinairement et non tangible, inventé, je crois, pour expliquer les apparitions de fantômes ; 4° l’âme animale, qui renferme les appétits égoïstes, Kama Rupa ; 5° l’âme humaine ou la personnalité, Manas ; 6° l’âme spirituelle ou l’individualité permanente, Buddhi ; 7° l’âme, divine étincelle de la divinité renfermée dans notre être, Atma. Je ne donne pas ces interprétations comme incontestables et n’ai pas la prétention de comprendre toujours le langage dicté aux initiés par les mahatmas. Le Lotus bleu donne certains extraits des œuvres de Mme Blavatsky ce sont des traductions accompagnées d’une commentaire perpétuel au bas des pages et suivies d’un glossaire. Eh bien, malgré tout cet appareil, il m’est arrivé souvent de n’y rien comprendre. D’ailleurs voici des définitions plus authentiques et peut-être préférables : « L’ego spirituel et divin est l’âme spirituelle ou buddhi, dans son étroite union avec Manas, le principe de l’intelligence, sans lequel [p. 438] ce n’est point du tout un ego, mais simplement le véhicule atmique (89) ». « Le soi supérieur est atma, le rayon inséparable du soi unique et universel, c’est plutôt Dieu au-dessus de nous que Dieu en nous ; heureux l’homme qui réussit à en saturer son ego inférieur (90) ». Des explications et des subdivisions analogues se retrouvent dans toutes les Revues vraiment occultes ; elles se compliquent seulement quelquefois d’élucubrations anatomiques. L’âme vitale est-elle logée dans le grand sympathique ou dans les globules du sang, ou dans tous les deux à la fois ? C’est là un grand et digne sujet de méditations.

Restent à expliquer au moyen de ces théories les phénomènes présentés par le médium et c’est sur ce point que la bataille se livre avec le plus d’acharnement. Que nous sommes loin de cet excellent médium faisant tourner une table sous la conduite d’un bon ange, ou bien écrivant sous la dictée de Melchisédec ! Les occultistes ont remplacé tout cela par je ne sais quel rêve hideux, rempli d’obscurité et d’épouvanté. Il paraît qu’après notre mort, les principes supérieurs de notre être se dégagent, mais que les principes inférieurs restent sur la terre et dans l’air à l’état de coques ou de loques répugnantes (91). Ces fourreaux vides sont des êtres inférieurs, méchants et dangereux; on les appelle élémentals, ou élémentaires, ou de toutes sortes de noms. « Le véhicule du potentiel, en désir d’objectivité, regorge donc, et j’y insiste, de formes parfois hideuses, que le pinceau de Goya serait impuissant à rendre dans toute leur horreur. Ces spectres, êtres obscurs et déchus, semi-conscients, d’une intelligence limitée comme les élémentaux, ou brutaux et inconscients comme les larves proprement dites, veulent à tout prix s’incarner, ce sont les lémures de tout ordre (92) ». Et quand l’innocent médium met la main sur la table, il ne résiste plus, il s’abandonne et il devient la proie de tous ces monstres. « Les médiums sont pour la plupart de pauvres valétudinaires, coutumiers sans le savoir d’un onanisme cérébral et qui marchent dans la vie escortés, obsédés, souvent dévorés par les larves ; elles ne se coagulent qu’en épuisant, puisque c’est à eux qu’elles empruntent la substance plastique, dont elles ont besoin pour s’objectiver et devenir sensibles (93). » Je partage sur ce point l’indignation des bons spirites;; quand je vois une jeune fille qui présente de l’écriture automatique, j’aime mieux dire tout simplement que c’est une hystérique c’est moins lugubre.

Cette solution trop simple n’est acceptée par aucun parti, et ils se livrent des combats furieux en se jetant à la tête les uns des autres, les élémentals, les larves, le corps astral, l’atmosphère fluidique. Dans cette mêlée confuse, on ne distingue plus rien les observations précises, les discussions sérieuses, les vérifications expérimentales, que [p. 439] nous cherchions, sont bien oubliées. Les livres et les revues ne sont plus remplis que d’injures et de métaphysique fantastique. Le spiritisme a changé, telle est notre impression d’ensemble fort impartiale. Qu’il ait présenté dès ses débuts un caractère religieux et mystique, cela est possible, mais il était avant tout fondé sur l’observation d’un fait. C’était ce fait curieux, aussi réel qu’inexpliqué, qui provoquait la curiosité, que l’on reproduisait de cent manières, que l’on décrivait minutieusement et qui alimentait la littérature spirite. Aujourd’hui ce fait n’est plus rien, non pas qu’il n’existe plus, mais simplement parce qu’il a été admis et étudié par les esprits scientifiques. On demande maintenant aux spirites sur leur phénomène des études qu’ils ne veulent ou plutôt qu’ils ne peuvent pas faire. La meilleure volonté du monde ne suffit pas pour former subitement un clinicien et un observateur de maladies nerveuses ; du moment qu’il faut dépasser l’analyse élémentaire, les spirites se sentent incompétents et ils se récusent. Le spiritisme était avant tout, dans son caractère primitif et véritable, l’étude des tables parlantes ; puisqu’il les méprise aujourd’hui et qu’il les laisse de côté, il a renoncé à ce qui faisait sa raison d’être. Allan Kardec ne reconnaîtrait plus ses fils dégénérés et déclarerait lui-même que sa doctrine perd de plus en plus le caractère qu’il lui avait donné.

Les anciens adeptes du spiritisme ont alors cherché un autre phénomène, moins connu, moins étudié, qui pût remplacer le premier ; mais ils ne l’ont pas encore trouvé. Car ils ne peuvent pas répéter à volonté les actions de la force psychique de Crookes, comme ils répétaient l’écriture automatique. D’ailleurs ces phénomènes, qui paraissent encore mystérieux, sont déjà étudiés de divers côtés. La science d’aujourd’hui n’est guère étroite, ni peureuse, et elle aborde facilement les questions prétendues nouvelles. La Société des recherches psychiques en Angleterre, les Annales des sciences physiques de M. Dariex en France (94) recueillent et analysent tous les faits de ce genre. S’il y a quelque chose de vrai dans les légendes sur la force ecténéique ou psychique, dans les expériences encore si extraordinaires de la suggestion mentale, dans les cas de lucidité qui semblent incroyables et réels à la fois, tout cela ne tardera pas à être précisé, distingué, réduit à ses justes proportions. L’ancien magnétiseur et l’ancien spirite qui travaillaient en secret, qui observaient tous les jours des faits curieux et ne parvenaient pas à les montrer n’ont plus aucune raison d’être. S’ils ont aujourd’hui entre leurs mains une somnambule extra-lucide, ou un médium qui s’élève en l’air, tous les savants les plus compétents se précipiteront pour l’étudier. L’ancien spiritisme était obligé ou bien de disparaître comme inutile, en se rattachant aux études médico-psychologiques, ou de se modifier profondément. [p. 440]

C’est cette modification que nous avons essayé de faire comprendre en donnant quelques exemples des élucubrations spiritiques sur Dieu, sur l’âme, sur la vie future. M. Paulhan, dans une étude intéressante sur « le nouveau mysticisme », constate en l’exagérant un peu, à mon avis, le caractère religieux du spiritisme actuel. « Pour eux, dit-il, la partie pratique du spiritisme n’est pas la plus importante au point de vue de l’acquisition des croyances ; il faut croire d’abord à la doctrine (95) ». Il n’en était pas ainsi il y a seulement quinze ans, mais aujourd’hui le mot est assez vrai ce n’est plus qu’une question de doctrine. Mais peut-on dire, comme M. Paulhan, qu’il s’agisse là de croyances religieuses et que nous assistions à une rénovation de l’ancien mysticisme ? Je n’en suis pas convaincu. Une religion commande au nom d’un maître, impose une certaine unité de croyance, interdit les discussions irrévérencieuses. Ici nous ne voyons pas de maître respecté au lieu d’unité de croyance, la plus complète cacophonie ; au lieu du respect, les disputes et les injures. Le ton religieux quand il existe chez les spirites ne leur est pas propre, il dépend d’une éducation religieuse préalable. La lecture de ces différentes œuvres me laisse une impression toute différente ; je n’y vois pas un retour à la religion, mais une résurrection singulière d’une chose un peu trop oubliée, de l’ancienne métaphysique.

La disparition des religions ne supprime pas les problèmes qu’elles prétendaient résoudre et l’homme reste toujours préoccupé par les mystères de la providence et de la vie future. La philosophie, je crois qu’il faut le reconnaître, insiste beaucoup sur l’impuissance de l’esprit humain à sortir de lui-même, sur le caractère insoluble de pareilles questions et en réalité semble s’en désintéresser de plus en plus. La métaphysique a diminué en France, cela est incontestable ; il est facile d’indiquer les cours qu’il faut suivre, les livres qu’il faut lire pour connaître la psychologie ou la logique, on ne sait comment diriger ceux qui réclament des études de métaphysique. Or ils sont très nombreux ceux qui veulent aborder par les lumières de la raison les anciens problèmes de la religion. Ils n’ont pas entièrement tort ; il y a de la vérité et au moins de la beauté presque convaincante dans nombre de grands systèmes métaphysiques anciens, que l’on pourrait exposer avec plus de confiance et d’enthousiasme. En outre, à toute époque de la civilisation et à toute phase du développement scientifique doit correspondre une métaphysique, quand même elle ne serait qu’un ensemble d’idées générales sur la nature et sur l’homme, qu’un résumé des dernières conclusions des sciences particulières. Il y a eu de nos jours assez de progrès, de bouleversements même dans les sciences physiques et dans les études morales pour que l’on puisse légitimement demander une nouvelle conception d’ensemble et une métaphysique rajeunie. Ce ne serait sans doute qu’une hypothèse et qu’un beau rêve [p. 441] mais l’humanité a besoin de ces beaux rêves qui résument le passé et laissent quelquefois entrevoir l’avenir.

Ceux qui ne connaissent pas suffisamment les Descartes, les Leibniz et les Hegel, ne restent pas pour cela entièrement privés de métaphysique, ils en inventent une à leur usage. Les dissertations philosophiques qui forment la majeure partie de tous les journaux spirites ont des caractères communs bien tranchés. Elles sont longues, embrouillées, très obscures, remplies de personnifications et de métaphores. En les lisant, je ne pouvais m’empêcher de leur trouver un air de famille, une ressemblance lointaine avec des œuvres littéraires déjà entrevues quelque part. Elles ressemblent à s’y méprendre aux interminables romans que les petits journaux donnent en feuilletons. Ce sont les mêmes aventures et le même style. Ce que les drames et les romans populaires sont à la littérature, les théories spiritiques et théosophiques le sont à la philosophie. Il y a une métaphysique populaire au-dessous de la métaphysique classique et nous aurions tort de la mépriser et surtout d’ignorer son existence.

Au contraire, il nous semble curieux de constater que le goût de la philosophie, car le succès de ces publications ne prouve pas autre chose, pénètre de plus en plus dans toutes les classes de la population et même que cette curiosité des spéculations transcendantes se montre chez les personnes peu instruites plus grande et plus agissante que chez les philosophes de profession. En réalité, il faut en convenir, il n’y a pas eu en 1889 une réunion des philosophes proprement dits des différents pays, tandis que le congrès spirite, réunissant 40 000 personnes, a été en somme un congrès philosophique, où l’on a discuté, en dehors de toute confession religieuse, sur la matière, la pensée et l’explication du monde. Ce n’est là qu’un fait insignifiant, mais enfin c’est un fait significatif. Lesquels ont eu le plus grand tort sont-ce les spirites en cherchant à s’expliquer les choses avec ce qu’ils avaient de lumières et d’instruction, ou les philosophes en restant à part, en refusant d’exposer et surtout de modifier leurs antiques conceptions ? Mais il y a eu un congrès de psychologie, il y a tous les jours quantité d’études sur les faits moraux, sur les sociétés, sur l’esprit humain. Ces études nouvelles ont remplacé l’ancienne philosophie et elles ont tout à craindre d’un nouveau développement de l’enseignement métaphysique, qui serait une véritable réaction. Singulière erreur ; la psychologie expérimentale n’est plus de la philosophie, pas plus que l’astronomie ou la médecine. C’est une science indépendante qui a fait ses premiers pas, tenue en lisières par la philosophie, mais qui commence à marcher seule et qui a donné des preuves suffisantes de sa vitalité. Loin de craindre quelque chose d’une restauration de la métaphysique, elle devra s’en féliciter comme d’un succès personnel, car elle aura contribué plus que toute autre étude à la modification des idées générales. C’est pourquoi nous constatons sans aucune répugnance que les études sur le somnambulisme, sur les actes inconscients, en détruisant les superstitions enfantines des vieux [p. 442] spirites, ont créé un grand vide dans leurs pensées ; et nous verrions avec plaisir des doctrines métaphysiques plus élevées et plus larges, et par conséquent sans danger pour les recherches scientifiques, indiquer une direction à tous ces esprits curieux et égarés, qui sentent et expriment le besoin d’une explication, d’une croyance, d’une espérance. Les spirites me pardonneront, je l’espère, les quelques mots de cette étude qui pourraient leur déplaire ; il n’est pas toujours possible de parler sérieusement de choses qui ne sont pas sérieuses. Je reconnais que presque tous, sauf quelques exceptions inévitables, sont sincères et désintéressés, et je ne cache pas la sympathie que m’ont inspirée leurs recherches intéressantes et leurs explications aventureuses. Le meilleur moyen de leur manifester cette sympathie, c’est de montrer l’utilité de leurs œuvres ils nous ont appris autrefois un grand nombre de faits psychologiques inconnus; ils nous montrent aujourd’hui la nécessité de l’étude et de l’enseignement des doctrines morales et métaphysiques.

PIERRE JANET.

NOTES

 (1) Compte rendu du congrès spirite et spiritualiste et international de 1889 tenu à Paris, du 9 au 16 septembre. Librairie spirite, 1890, 1 vol. in-8, 4S4 pp. — Eugène Nus, A la recherche des destinées. Marpon, 1891, 1 vol. in-12, 303 pp. — Alfredo Pioda, Memorabilia. Bellinzona, 1891, 1 vol. in-12, 526 pp. —Les Revues spirites.

(2) Automatisme psychologique, 1889, 376.

(3) Revue spirite, 1891, 4.

(4) id., 29.

(5) Revue spirite, 1891, 54.

6) L’Initiation, juillet 1891, 84.

(7) Deux en Allemagne, 2 en Autriche, 2 en Belgique, 2 en France, 3 en Italie, 8 en Angleterre, 6 en Espagne, 1 en Turquie, 1 en Egypte. 1 en Australie, 9 aux États-Unis, 3 au Mexique, 2 au Brésil, 2 au Pérou. (Revue spirite, 1876, 205.)

(8) Compte rendu du Congrès spirite international de 1889, p. 31.

(9) Congrès spirite, etc., 29.

(10) Congrès spirite, 173.

(11) Congrès spirite, 90 et sq.

(12) Congrès spirite, 201.

(13) Congrès spirite, 1891, 5.

(14) Vie posthume, 1887, 187.

(15) Congrès spirite, 209.

(16) E. Nus, A la recherche des destinées, 206.

(17) Congrès spirite, 131.

(18) Congrès spirite, 403.

(19) Ib., 78.

(20) Congrès spirite, 1891, 296.

(21) Nouvelle Revue, 1 et 15 mars 1861.

(22) A la recherche des destinées, 216.

(23, 1891, 99.

(24) Mémoire sur le somnambulisme et le magnétisme animal, adressé en 1820 à l’Académie royale de Berlin et publié en 1854 par le général Noizet, p. 400.

(25) A. Bertrand, Un Précurseur de l’hypnotisme. (Revue philosophique, 1891, II, 192,)

(26) Revue spirite, 1891, 299.

(27) Nouvelle Revue, 1891, 358.

(28) Nouvelle Revue, 1891, 359.

(29) Nouvelle Revue, 1891, 358.

(30) William James, Notes on automatic writring. Proceedings of the American, Society for psychical research, 1889, 549.

(31) Revue spirite, 189, 300.

(32) Nus, op. cit., 220.

(33) Revue spirite, 91, 369.

(34) Congrès spirite, 205.

(35) Congrès spirite, 279 et ibid., 2159.

(36) Vie posthume, avril 1886.

(37) Congrès spririte, 323.

(38) Id., 317.

(39) Revue spirite, 1891, 227.

(40) M. Thury, Le tavole giranti in attinenza col problema di fisiea generale che ne scaturische, in « Memorabilia ». di A. Pioda, 318, « Lettera inedita ad un ecclesiastico americano intorno ai fenomeni detti magnetici « spiritici », ibid., 359 ».

(41) Ibid,  Memorabilia,

(42) Memorabilia, 453.

(43) Congrès spirite, 42, 83, 101, etc.

(44) Rev. spirite, 1891, 135.

(45) Ibid., 112.

(46) Ibid., 59.

(47) Congrès spirite, 214.

(48) Congrès spirite, 331.

(49) La Vie posthume, février 1887.

(50) La Vie posthume, 1887, 1982.

(51) Congrès spirite, 303.

(52). Id., ibid.

(53) La Vie posthume, 1887, 183.

(54) Nus, A la recherche des destinées.

(55) Lotus, sept. 1881, 329.

(56) Nus, op. cit., 58.

(57) Nus, op. cit., 136.

(58) Lotus, mai 1857.

(59) Déclaration du Sar Péladan dans l’enquête sur l’évolution littéraire de Huret, 1891, 39-40.

(60) Le Sar Peladan in Huret, op. cil., 39.

(61) Congrès spirite, 306.

(62) Rev. spirite, 91, 2.

(63) Rev. Spirite, 1891,3

(64) Lotus bleu, 1891, mars. —Rev. spirite, 1891, 184

(65) Initiation, juillet, 91, 87.

(66) Moniteur spirite, mai, 91, 83.

(67) Initiation, juillet, 90, 114.

(68) Moniteur spirite, mai, 91, 97.

(69) Moniteur spirite, mai, 91, 89.

(70) Id., ibid. 106.

(71) Congrès spirite, 166.

(72) 1. Journal spirite de l’Est, 1890, 19.

(73) Spiritualistche blatter, janv. 1889.

(74) Nus, op. cit., 109.

(75) Vie posthume, février 1887.

(76) Journal spirite de l’Est, 1890, 20.

(77) Revue spirite, 1891, i.

(78) Congrès spirite, 305.

(79) Initiation, 1890, 107.

(80) Congrès spirite, 306.

(81) Nus, op. cit., 209.

(82) Id., ibid., 93.

(83) Id., ibid., 95.

(84) Rev. spirite, 91, ns.

(85) Lotus bleu, 91, juillet 25.

(86) Revue spirite, 91. 149.

(87) Moniteur spirite, mai, 91, 109.

(88) Initiation, sept. 1890, 306.

(89) Lotus bleu, juillet 1891, 41.

(90) Id., ibid., 40.

(91) Rev. spirite, 1891, 150.

(92) Initiation, févr. 1890, 114.

(93) Id., ibid.

(94) Annales des sciences psychiques, recueil d’observations et d’expériences, sous la direction de M. le Dr Dariex, paraissant tous les deux mois, chez F. Alcan.

(95) Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme (Rev. philosophique, 1890, II, 1894).

 

 

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