Pierre Janet. À propos du « déjà-vu ». Extrait du « Journal de psychologie normale et pathologique », (Paris), deuxième année, 1905, pp. 289-307.

Pierre Janet. À propos du « déjà-vu ». Extrait du « Journal de psychologie normale et pathologique », (Paris), deuxième année, 1905, pp. 289-307.

 

Pierre Marie Félix Janet nait à Paris le 30 mai 1859 et y meurt 27 février 1947. Philosophe, psychologue et médecin il occupe une place prépondérante dans l’histoire de ces disciplines. Il s’est fait remarquer également par une vive polémique avec Freyd contre la psychanalyse et l’origine de celle-ci. Il est à l’origine du concept de subconscient qu’il explicite en 1889 dans son ouvrage L’automatisme psychologique. Remarquable clinicien, il nous a laissé un corpus conséquent dont nous ne citerons que quelques travaux
— Les obsessions et la psychasthénie. 1903. 2 vol.
— De l’angoisse à l’extase.
— Etat mental des hystériques. Les stigmates mentaux. 1894.
— Etat mental des hystériques. Les accidents mentaux. 1894.
— L’automatisme psychologique. 1889.
— Les Médications psychologiques. 1925.
— L’état mental des hystériques. 1911. — Réédition : Avant propos de Michel Collée. Préface de Henri Faure. Marseille, Laffitte Reprints, 1983.
— La psycho-analyse. Partie 1 – Les souvenirs traumatiques. Article parut dans le « Journal de psychologie normale et pathologique », (Paris). 3 parties. [en ligne sur notre site]
— Un cas de possession et l’exorcisme moderne. 1. — Un cas de possession. — 2. Les rêveries subconscientes. — 3. Explication du délire et traitement. Par Pierre Janet. 1898. [en ligne sur notre site]
— 
Le sentiment de dépersonnalisation. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologique », (Paris), cinquième année, 1908, pp.514-516. [en ligne sur notre site]
— Une extatique. Conférence faite à l’Institut Psychologique international. Bulletin de l’Institut Psychologique International, 1ère Année – n°5. – Juillet-Août-Septembre 1901, pp. 209-240. [en ligne sur notre site]
— Dépersonnalisation et possession chez un psychasthénique. Article parut dans le « Journal de Psychologie normale et pathologique », (Paris), Ire année, 1904, pp. 28-37. (en collaboration avec Raymond). [en ligne sur notre site]
— Le spiritisme contemporain. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), dix-septième année, tome XXXIII, janvier-juin 1892, pp. 413-442.  [en ligne sur notre site]
Un cas de vol de la pensée. Extrait des « Annales médico-psychologiques », (Paris), tome LXXXVI, 2, 1928, pp. 146 – 164. [en ligne sur notre site]

Au regard de l’importance épistémologique du personnage nous renvoyons aux nombreux travaux lui sont consacrés; en particulier à ceux  d’Henri Ellenberger, La vie et l’œuvre de Pierre Janet (1969) et de Claude Prévost, Janet, Freud et la psychologie clinique.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. — Nous avons renvoyé les notes de bas de page en fin d’article et oui avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 — Les images ont été rajoutées par nos soins. — Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 289]

A PROPOS DU « DÉJÀ-VU »

Le Journal de psychologiea déjà publié deux articles intéressants sur l’illusion du « déjà vu » ou du « déjà vécu », l’article de M. Grasset en janvier 1904 [a] et celui de MM. Dromard et Albès [b], en mai 1905. En même temps paraissait l’observation remarquable de M. Ballet (Revue neurologique, 30 décembre 1904). Ces travaux venaient se placer à la suite d’une longue série d’études publiées de tous les côtés sur cette même question depuis quelques années. Cela prouve l’intérêt un peu exagéré à mon avis, que les psychologues ont attaché à l’analyse de cette singulière illusion. Son élude devrait être achevée, et cependant, la multiplicité de ces travaux souvent contradictoires semble montrer que le problème n’a pas été entièrement résolu et que peut-être il n’est pas très bien posé.

Je n’ai pas la prétention d’en donner la solution, je désire seulement signaler de nouveau un point de vue, une méthode qui peuvent être utiles. J’ai déjà eu l’occasion dans mon dernier livre sur les obsessions de signaler de quelle manière, les choses pouvaient être envisagées, mais les dernières études semblent montrer que je n’ai pas réussi à me faire bien comprendre. L’opinion que j’exprimais est cependant bien simple : dans l’étude du « déjà vu » comme dans beaucoup de problèmes de psychiatrie il faut, si je ne me trompe, moins de psychologie théorique, moins de philosophie et plus d’observation clinique. Il ne faut pas trop isoler un symptôme que l’on considère en lui-même d’une manière abstraite, il faut toujours le placer dans son milieu clinique, au milieu des autres symptômes analogues et expliquer tous ces phénomènes les uns par les autres sans les séparer.

I

Le problème du « déjà vu » nous est posé par le langage de quelques personnes qui cherchent à exprimer ce qu’elles éprouvent [p. 290] dans certaines circonstances anormales. Il est toujours difficile de comprendre le langage qui traduit tant bien que mal les phénomènes de conscience d’autrui, surtout quand il s’agit de phénomènes exceptionnels que nous n’avons pas éprouvés nous-mêmes fréquemment. C’est là une des grandes difficultés de la psychologie objective : il faut, à mon avis, travailler d’abord longtemps pour comprendre ce que veulent dire les sujets avant de chercher à faire la théorie du phénomène qu’on soupçonne derrière leur langage. Ce n’est pas là un obstacle infranchissable qui détruise la possibilité de ces études; cette difficulté se retrouve dans toutes les sciences et elle est surmontée par les bons observateurs. Il est également très difficile et très important de bien savoir ce que l’on voit au microscope et il y a des théoriciens en histologie comme en psychologie qui bâtissent des systèmes sur une apparence visuelle à peine entrevue une fois, tandis que d’autres cherchent très longtemps par l’examen et la comparaison d’autres préparations à préciser nettement qu’elle est la figure entrevue avant de chercher à l’interpréter.

Or, dès le début des recherches sur le « déjà vu », une formule trop précise peut-être est venue exprimer le phénomène. Les discussions n’ont plus porté que sur l’interprétation théorique de cette formule, sans que l’on se soit suffisamment demandé si elle était bien exacte et si elle ne nous proposait pas un problème insoluble. Cette formule se trouve complète dès les premières descriptions de Wigan, 1844 : « C’est, disait-il, une impression soudaine que la scène à laquelle nous venons d’assister à l’instant (quoique étant données les circonstances, elle n’ait pu être vue auparavant) s’est déjà trouvée sous nos yeux autrefois, avec les mêmes personnes causant, assises exactement dans les mêmes positions, exprimant les mêmes sentiments dans les mêmes termes. Les poses, les expressions, les gestes, les sons de voix, il semble qu’on reconnaisse tout et que tout cela attire notre attention pour la seconde fois… »

Dans cette description, nous voyons qu’il est constamment question de la mémoire d’un événement passé comparée à la perception d’un événement présent, d’une comparaison entre la situation d’aujourd’hui considérée comme présente et une situation antérieure considérée comme souvenir, en un mot de la reconnaissance proprement dite. Les psychologues, et j’ai presque envie de dire les sujets eux-mêmes, ont considéré cette formule comme donnée ; ils ne se sont plus occupés de la vérifier et ils ont seulement cherché à appliquer à ce langage la théorie psychologique de la reconnaissance. [p. 291]

La reconnaissance, qui a justement été plus étudiée à l’occasion de ce phénomène, semble avoir une condition essentielle déjà bien indiquée au XVIIIe siècle dans la Psychologia empiricade Kristian Wolfe, § 174. « Supposez, dit-il, que vous avez vu Mévius dans le temple et que vous le rencontrez maintenant dans la maison de Titus, je dis que vous reconnaissez Mévius, c’est-à-dire que vous êtes conscient de l’avoir déjà vu auparavant. Pendant que vous le percevez maintenant avec vos sens, en même temps que la maison de Titus, votre imagination produit une autre image de Mévius juxtaposée à la représentation du temple… l’idée de Mévius qui est donnée dans les sensations actuelles est aussi contenue dans une autre série d’images et c’est la raison pour laquelle vous êtes conscient de l’avoir vu auparavant. » En un mot, il faut pour la reconnaissance parfaite deux séries de phénomènes relatifs à un même objet, l’une présente fournie par les perceptions actuelles, l’autre représentative fournie par des souvenirs. Ces deux séries se ressemblent par un point et diffèrent par beaucoup d’autres : leur juxtaposition est nécessaire pour une reconnaissance complète et réfléchie. Comme on était convaincu que le « déjà vu » consistait en une reconnaissance de ce genre, on a voulu y retrouver ces deux séries de phénomènes. L’une était facile à voir, c’était la perception de la situation actuelle, que l’on n’étudiait pas car on la considérait comme normale, l’autre semblait bizarre et absurde puisqu’il n’y avait pas de situation antérieure à laquelle elle correspondit, on admit son existence en la déclarant pathologique et on fit du phénomène une maladie de la mémoire. La difficulté consista alors à imaginer comment pouvait se former cette seconde image pathologique. De là toutes ces théories décrites par MM. Dromard et Albès comme des théories intellectualistes. On expliquait la formation de la seconde image par des souvenirs réels mal interprétés, par des phénomènes oubliés, par des rêves, par des rêveries, par des différences entre les sensations et les perceptions, par des phénomènes subconscients, par des activités des centres dits polygonaux, par l’action d’un hémisphère cérébral isolé, ou même par la télépathie. Ce qui plaisait dans ces hypothèses, c’est qu’elles expliquaient logiquement et avec précision la formule du « déjà vu » telle qu’elle était donnée. Ce qui, d’autre part, constituait le défaut de ces théories, c’est qu’elles faisaient intervenir des phénomènes purement imaginaires, car personne n’avait même essayé de mettre en évidence par des expériences précises cette seconde série de phénomènes dont on parlait toujours sans la montrer jamais. [p. 292]

Mécontents de ces constructions, d’autres auteurs ont essayé d’utiliser d’autres théories de la reconnaissance. Déjà autrefois Ampère et plus récemment MM. Höffding, James et Bergson avaient dit que dans des reconnaissances très élémentaires, très peu intelligentes, il fallait faire jouer un rôle à des sentiments vagues de familiarité, de facilité qui accompagnaient la perception habituelle : de là maintenant toutes ces théories du « déjà vu », que l’on peut, si l’on veut, appeler des théories impressionnistes. Il n’est plus question de la seconde image, c’est dans la perception actuelle que se trouve le trouble et le « déjà vu » devient une maladie de la perception. Celle-ci est modifiée de manière à donner au sujet cette impression, ce sentiment qui d’ordinaire accompagne la perception des objets déjà vus autrefois et reconnus. C’est dans ce sens que j’avais interprété cette illusion dans mes cours de 1896 à 1898 sur les sentiments intellectuels qui accompagnent le fonctionnement de la volonté et de la mémoire. J’avais essayé de montrer que dans les phénomènes de synthèse mentale il y a des sentiments d’effort, de travail, de liberté et que dans les phénomènes automatiques, il y a des sentiments de facilité, de régularité, de dépendance. Le « déjà vu » était dû à la suppression des premiers et à l’exagération des seconds dans la perception des objets nouveaux. M. Kindberg s’est rattaché à cette interprétation qu’il a développée d’une manière intéressante.

Ces nouvelles théories avaient un avantage, elles étaient moins hypothétiques et attiraient l’attention sur l’examen des troubles réels de la perception, elles avaient un inconvénient qu’il ne faut pas méconnaître. Ces explications manquaient de précision : elles expliquaient un sentiment vague de familiarité, de facilité dans les perceptions, mais elles n’expliquaient pas la reconnaissance proprement dite d’un objet qu’on affirmait voir pour la seconde fois. Elles expliquaient qu’en présence de Mévius on eut le sentiment vague que c’était une chose habituelle, sans rien d’extraordinaire; mais n’expliquaient pas que l’on vint dire à Mévius. « Je vous reconnais pour vous avoir déjà vu dans le temple ». Or, comme il était convenu que le « déjà vu » était une reconnaissance précise, une affirmation que l’image était vue pour la seconde fois, ces théories impressionnistes ne rendaient pas compte du « déjà vu » ainsi entendu. C’est ce qu’expliquent très bien MM. Dromard et Albès en ne se contentant pas de « cette impression vague de rêverie facile », en réclamant « le rapprochement de deux images, le contact aussi infaillible qu’immédiat de l’image avec la réalité ». [p. 293]

Si on s’en tient à la façon dont le problème est posé, ces critiques sont justes et le petit jeu des constructions d’une seconde image dans l’inconscient ou dans des centres imaginaires peut recommencer indéfiniment.

II

Ces difficultés inextricables sont-elles bien réelles et ne résultent-elles pas quelquefois d’un malentendu ? Est-ce que l’on n’attribue pas trop d’importance et trop de précision à l’expression souvent très conventionnelle par laquelle le malade cherche à exprimer le trouble de sa conscience ? Ne se peut-il pas que cette expression même soit déterminée par d’autres influences morales et qu’elle ne soit pas l’expression exacte du trouble lui-même ? On peut comprendre que cela se produise ainsi au moins dans deux cas.

On ne peut mieux se rendre compte du premier qu’en étudiant la très belle observation de M. Arnaud que je considère comme très instructive pour les psychologues (1). Le malade Louis semble être un beau cas de l’illusion du « déjà vu », malheureusement c’est un trop beau cas : il affirme que tous les événements de sa vie, sans aucune exception, sont la reproduction totale d’événements absolument semblables survenus il y a un an et il vous explique comment et pourquoi ses ennemis lui jouent ce mauvais tour de faire recommencer sa vie. Si l’on veut prendre au sérieux les paroles de ce malade, si l’on veut expliquer un sentiment semblable se produisant perpétuellement par l’apparition de secondes images, plus ou moins oubliées et cependant précises, dans quelles complications va-t-on entrer ?

Aussi personne ne l’entreprend, on voit trop bien qu ‘il s’agit ici d’un délire du malade. Louis nous raconte non pas le fait psychologique tel qu’il se passe en lui, mais une théorie de ce fait qu’il a construite lui-même sous diverses influences. M. Arnaud le démontre complètement : il est évident que le phénomène n’est pas continuel comme le malade le prétend, il est évident que l’illusion n arrive qu’après coup, quelque temps après la perception, quand le malade pense à son obsession. C’est bien, en effet, d’un délire, d’une idée obsédante de « déjà vu s qu’il s’agit et non pas d’un sentiment de « déjà vu ».

Cela n’a rien de surprenant ; nous savons bien que des obsessions [p. 294] ou même des délires peuvent se développer à l’occasion d’un sentiment vague, première manifestation du trouble pathologique. On connaît les obsessions amoureuses à la suite de ces besoins de direction, de ces besoins d’aimer et d’être aimé si fréquent chez les psychasténiques ; on connaît les obsessions métaphysiques avec manie d’interrogation à la suite des sentiments d’irréel, les obsessions de lutte et de persécution à la suite des sentiments de difficulté, d’automatisme, de domination. Tout cela est extrêmement fréquent : les malades raisonnent sur leurs troubles, cherchent à les comprendre et s’en font une théorie qu’ils nous présentent dans leur langage. Ces théories sont intéressantes et nous pouvons les étudier, mais à la condition de ne pas nous tromper sur leur nature, de leur appliquer les méthodes qui conviennent à l’interprétation des idées abstraites. Il faut les interpréter par les lois du raisonnement, de l’hypothèse, de la croyance. Il faut bien éviter de les considérer comme des phénomènes psychologiques élémentaires et de chercher à les interpréter telles quelles par des modifications de la coenesthésie. ou par des troubles dans l’apparition des images.

N’est-il pas probable que ce qui s’est passé évidemment dans le cas du malade de M. Arnaud se présente plus ou moins complètement chez beaucoup d’autres ? La malade de M. Ballet prétend reconnaître tous les objets qu’on lui présente : on lui montre un fauteuil et elle répond : « Puisque je suis déjà venue ici, j’ai dû le voir », puis elle finit par affirmer qu’elle l’a vu (2). Ce n’est pas là, un sentiment naïf de « déjà vu » explicable par des phénomènes psychologiques élémentaires, c’est une conclusion logique d’une idée obsédante, explicable tout simplement par les règles du syllogisme. Si l’on veut bien remarquer toutes les bizarreries qu’il y a dans le langage des sujets, on verra qu’il n’y a beaucoup d’hypothèses et de raisonnements de ce genre, je n’ose pas ajouter quand il s’agit de certaines descriptions littéraires qu’il faut tenir compte de l’harmonie, de la recherche d’une phrase à effet et du goût du paradoxe.

L’observation même nous apprend qu’il y a de la convention dans ce sentiment de « déjà vu » car les malades ne se conduisent pas du tout comme s’ils avaient une reconnaissance réelle. J’observe en ce moment une malade qui à de vraies erreurs de reconnaissance; quand un homme s’approche d’elle, tantôt elle le prend pour un nommé Edouard, tantôt elle le prend pour un nommé Ernest. Mais cette [p. 295] erreur a ici des conséquences très graves : si elle vous prend pour Edouard elle vous embrasse, si elle vous prend pour Ernest, elle vous giffle : voilà de la vraie reconnaissance. A-t-on déjà vu un des individus dont nous parlons mettre instinctivement sa conduite en rapport avec les prétendues reconnaissances dont il parle dans le « déjà vu » ? Comme le remarque très bien M. Arnaud, si Louis voit un personnage de dos, il prétend le reconnaître, mais il ne sait pas qui il est et il reste parfaitement immobile, attendant que le personnage se retourne pour adopter une attitude à son égard. Notre malade qui prend les gens pour Ernest n’attend pas qu’ils se retournent pour tomber sur eux. Il est évident pour moi que dans beaucoup de cas de « déjà vu » la théorie psychologique se mêle beaucoup avec l’observation du fait.

Il faut aussi tenir compte d’un autre cas aussi important que le premier. Il y a quelques années, l’étude des hystériques devint de plus en plus difficile, parce que à la suite de la constatation d’erreurs graves on imposa aux observateurs une méthode plus sévère. On s’était enfin aperçu du danger de la suggestion et du dressage des hystériques. On interdisait de fonder des théories sur l’examen de sujets qui avaient déjà été examinés et manœuvrés par d’autres personnes, on cherchait les sujets neufs, on les examinait seul à seul, on évitait soigneusement de leur laisser soupçonner ce que l’on cherchait, on ne se permettait pas de faire des leçons psychologiques devant les malades, on ne voulait pas les interroger devant des témoins qui par leur attitude ou leurs questions pouvaient apprendre au sujet l’importance attachée à certains faits. Pourquoi donc cette sévérité n’est-elle appliquée qu’aux hystériques ? Le danger est exactement le même dans l’étude des autres troubles mentaux, quoiqu’il ne s’agisse pas toujours du même mécanisme de la suggestion.

Un malade souffrant, très embarrassé, n’est il pas enchanté quand une expression qu’il a employée presque par hasard a du succès dans une clinique, quand on la commente devant lui, quand on l’explique à des élèves ? Ne va-t-il pas la conserver précieusement pour la répéter à tout propos ? Je ne prétends pas du tout qu’il se laisse aller à une tromperie répréhensible ; c’est involontairement qu’il applique à son trouble vague l’expression qu’on lui a soufflée et il est très sincèrement convaincu qu’il n’y en a pas de meilleure. Si dans un nuage qui passe je me suis ingénié à voir une tête d’homme, je ne pourrai plus malgré ma bonne volonté changer mon interprétation et adopter celle de mon voisin qui y voit le corps d’un ours. [p. 296]

Et bien il me semble qu’il y a des raisons de croire que dans beaucoup des observations de « déjà vu », l’interrogatoire fait par l’observateur n’a pas été sans influence. J’en vois la preuve d’abord dans les différences invraisemblables des statistiques. Il y a quelques années tous les observateurs rencontraient à foison des cas de « déjà vu ». Sur 100 sujets interrogés au hazard, l’un trouve 50 cas, l’autre se contente de 30 p. 100. Je dois avouer que j’éprouvais à ce moment, surtout en lisant la thèse de M. Bernard Leroy, une grande humiliation. Je collectionnais les descriptions de sentiments psychologiques bizarres, j’avais pris minutieusement plus de 300 observations d’individus obsédés, ayant des manies mentales et des sentiments anormaux et je n’avais pas eu l’occasion de recueillir un seul cas net de « déjà vu ». Comment comprendre cette différence dans les statistiques ? Depuis je me suis consolé en pensant que ma méthode d’observation y était peut-être pour quelque chose ; j’examinais le malade seul, en lui parlant le moins possible, et en écrivant sous sa dictée ce qu’il décrivait spontanément. Aucun de ces malades n’avait eu l’idée d’employer ces mots de reconnaissance et de « déjà vu » pour exprimer ses troubles et je ne les leur avais pas soufflés. Depuis j’ai quelquefois changé de méthode et j’ai demandé au malade s’il n’avait pas éprouvé ceci ou cela, en leur décrivant bien le « déjà vu », et je suis arrivé à le constater sur un certain nombre de personnes, quoique je reste toujours stupéfait des statistiques précédentes.

Voici l’une de mes dernières observations qui m’a parue fort instructive : Une jeune fille, Dr., âgée de vingt-trois ans, psychasthénique (obsessions criminelles à formes de remords, scrupules génitaux et religieux, etc.), a fréquemment comme beaucoup de ces malades des crises de dépression mentale avec des sentiments d’obnubilation, des troubles dans la perception des objets et dans la perception de la personnalité. Depuis deux ans, elle me décrivait ces crises en employant les termes usuels « de nuage, de voile, de fuite des choses, de mort, etc. ». Il y a quelque temps je me suis amusé à l’interroger sur le sentiment de « déjà vu » : elle m’a demandé de quoi il s’agissait et je lui ai lu quelques jolies descriptions littéraires en particulier celle de M. Gregh. Elle a répondu qu’elle n’avait éprouvé rien de semblable. Trois mois après, elle revient et me décrit ses crises en employant naïvement les termes classiques : « mon existence qui réapparaît, une vie très ancienne qui ressuscite tout d’un coup devant moi, je recommence une tranche de ma vie ». Sur mon observation elle prétend s’être trompée autrefois, et elle est [p. 297] convaincue maintenant qu’elle avait eu souvent ce sentiment bizarre du « déjà-vu », sans pouvoir s’en rendre compte. Je sais pour ma part comment cette illusion s’est formulée chez elle; mais, si ce sujet tombait entre les mains d’autres personnes, ce serait une nouvelle observation de fausse reconnaissance que l’on considérerait comme tout à fait spontanée.

Je ne veux point conclure de là que le sentiment de « déjà vu » ne se présente pas dans certains cas d’une manière spontanée, je remarque seulement que de tels cas sont plus rares qu’on ne le croit et que, même dans ces cas, il est nécessaire de tenir compte des interprétations du sujet et des influences qu’il a subies. Il ne faut pas donner une trop grande précision aux termes qu’emploie le malade pour représenter tant bien que mal des états très difficiles à exprimer. En présence d’expressions semblables le psychologue doit, si je ne me trompe, se conduire comme l’historien en-présence des légendes : il ne doit pas les accepter toutes sans critique, mais il ne doit pas non plus les repousser toutes brutalement. Il doit réunir d’abord toutes les légendes du même cycle, relatives au même fait historique qu’elles expriment chacune à sa façon. Puis il doit comparer ces légendes les unes avec les autres pour voir quelle est leur partie commune, celle qui se retrouve également dans toutes : c’est à cette partie qu’il accordera la plus grande importance, c’est elle qui lui servira à reconstituer le fait historique qui se dissimulait sous tous ces récits légendaires.

III

Quand on étudie le sentiment du « déjà vu », il ne faut jamais oublier que ce n’est pas un phénomène isolé, mais qu’il fait partie d’un groupe naturel en psychiatrie. Je dis qu’il y a un groupe de faits qui doivent être réunis avec celui-ci, parce que ces faits se retrouvent chez les mêmes sujets, dans les mêmes conditions, avec les mêmes caractères psychologiques et souvent simultanément avec lui. Le « déjà vu » se présente, il ne faut pas l’oublier, chez des épileptiques ou chez des psychasténiques ; il survient brusquement au cours des vertiges ou dans ces états de dépression surtout mentales que j’ai décrits sous le nom de crises de psycholepsie. Il exprime un changement ressenti par le sujet dans sa façon de percevoir les choses ou de percevoir sa propre personnalité ; ce changement est difficile à concevoir, parce que malgré les examens minutieux nous ne trouvons [p. 298] pas dans l’examen de la perception ou de la mémoire du sujet de modifications objectivement appréciables qui lui correspondent. Eh bien d’autres phénomènes anormaux peuvent être observés qui présentent exactement tous ces caractères : ces phénomènes peuvent remplacer le « déjà vu », alterner avec lui ou même, dans bien des cas l’accompagner : à mon avis, ils ne doivent pas en être séparés.

Je rappelle d’abord des phénomènes un peu différents mais intéressants, parce qu’ils accompagnent presque toujours le « déjà vu » et les sentiments du même ordre, ce sont des phénomènes d’agitation. Tantôt, et le plus souvent, il s’agit d’agitation viscérale, sous forme d’angoisse, c’est un point sur lequel M. Bernard Leroy avait insisté justement (3). M. Grasset dans son dernier travail y insistait également. Mais de ce que l’angoisse ne se présente pas toujours d’une manière bien visible, il ne faut pas conclure que celte agitation n’existe pas, elle se présente souvent sous une forme simplement mentale : « Pendant un moment, dit un sujet de M. Lalande, j’ai eu l’impression que j’avais déjà vu tout cela et il se produisit dans mon esprit un tel tourbillon de pensées que je crus devenir fou (4). » Un très grand nombre de malades parlent ainsi, dans une des dernières observations la malade de M. Ballet disait aussi : « Mes pensées s’embrouillent à ce moment, c’est une vraie salade d’idées. » Enfin on n’a peut-être pas assez signalé l’agitation motrice qui peut remplacer les précédentes : elle se présentait sous forme de tics chez une des malades que j’ai décrites, elle peut se présenter sous forme de mouvements inutiles, de marche irrégulière ou exagérée, ou même de convulsions, qui trop souvent terminent le « déjà vu », quand il s’agit d’épileptiques.

A côté de ces agitations, il faut surtout insister sur des sentiments tout à fait analogues au « déjà vu », car ils portent également sur la perception interne ou externe. Je ne fais que signaler les sentiments de doute, d’inintelligence, d’incapacité, d’indécision, de gêne, d’automatisme, de domination, d’indifférence, d’inquiétude, de dédoublement, de dépersonnalisation, de mort, etc. M. Gregh en décrivant l’impression de « déjà-vu » ajoutait : « il me semblait qu’il fallait voir dans mon vertige le sentiment effroyable de mon automatisme ». M. Dugas montrait que le « déjà vu » accompagne les sentiments de dépersonnalisation, d’apathie, d’atonie morale (5). [p. 299]

J’insiste surtout sur le sentiment du drôle, de l’étrange, de l’inconnu qui se trouve très fréquemment dans ces circonstances et qui dans beaucoup d’observations accompagnent le « déjà-vu ». (6) N’est-ce pas une chose bien étrange et qui mérite d’arrêter la réflexion que d’entendre un sujet employer à propos d’un même fait deux expressions aussi contradictoires que celles « d’extraordinaire » et de « reconnu », de « jamais vu » et de « déjà vu ». Beaucoup d’auteurs signalent la coïncidence de ces expressions comme curieuse : il me semble qu’elle devrait éveiller en nous quelques doutes sur l’exactitude de l’une ou de l’autre, sinon de toutes les deux.

On a remarqué aussi qu’à côté de la reconnaissance qui rejette l’objet dans le passé il y a un sentiment confus de prévision qui le rejette dans l’avenir. Le « déjà vu », disait Myers, peut aussi bien être appelé un promnésie (7). Une de mes malades disait en me voyant entrer (8) : « Il me semble que les choses n’existent pas réellement mais que j’ai des pressentiments de leur existence. Tout à l’heure j’attendais votre visite et je me la représentais et bien maintenant j’ai envie de dire que c’est la même chose, êtes-vous vraiment là ? » MM. Dromard et Albès insistent également sur cette intervention fréquente du sentiment de prévision dans les phénomènes.

Enfin il est un autre groupe d’expressions bien plus fréquentes encore que les précédentes, ce sont tous les mots qui désignent la petitesse des objets, l’absence de relief, l’éloignement, plutôt moral que physique, l’isolement dans lequel se croit le sujet et surtout les sentiments d’irréalité, d’imaginaire, de rêve. Dans les vieilles descriptions de Krishaber le malade se croit tombé dans une autre planète. Le malade de Kraepelin (1887) dit que tout lui apparaît comme lointain, comme ne le concernant nullement. « La réalité est comme un rêve, comme une ombre et c’est à ce moment qu’apparait la fausse reconnaissance. » « L’impression de « déjà vu », disait M. Paul Bourget, s’accompagne du sentiment impossible à analyser que la réalité est un rêve ». M. Bernard Leroy cite vingt exemples de cette juxtaposition d’expressions (9). La malade de M. Ballet, tout en soutenant qu’elle a déjà dans un passé plus ou moins lointain assisté à la même scène, dans des conditions identiques, [p. 300] ajoute, ce qui n’est guère logique : « il me semble que je suis dans un autre monde, il me semble que j’ai été morte et que je suis ressuscitée. »

Il y a là un mélange bizarre d’expressions qui ne s’accordent guère et qui se présentent, comme nous l’avons vu, exactement dans les mêmes circonstances. Je crois qu’il y a un premier devoir de l’observateur c’est de les réunir dans un même groupe.

Dans mes cours de 1896-1898 j’avais rapproché en un groupe tous les sentiments d’automatisme, il me semble qu’il faut aller plus loin et qu’il faut rapprocher tous ces faits portant sur la perception des sentiments de dépersonnalisation, des sentiments de doute, d’impuissance, qui se présentent exactement dans les mêmes conditions, et c’est à ce propos que j’ai essayé de former le groupe des sentiments d’incomplétude (10). Dans tout ce groupe, chaque expression particulière n’a pas en elle-même une importance énorme; que le sujet compare ses perceptions à des rêves, que d’ailleurs il ne connaît pas, ou à des pressentiments, ou à des souvenirs, je ne suis pas certain que cela signifie grand’chose. C’est le caractère commun du groupe qui doit être dégagé et qui est plus important que telle ou telle expression particulière, c’est lui qui nous révélera le fait historique dissimulé sous la multiplicité des légendes.

IV

Au milieu de toutes les expressions dont les malades se servent. je ne vois qu’un caractère commun qui soit bien net, c’est un caractère négatif. C’est toujours l’inachèvement, le caractère incomplet de l’action et de la perception que le malade exprime de toutes manières (11). Et quel est le défaut, quelle est la lacune qu’il croit constater partout ? Quand le sujet nous dit qu’il ne peut parvenir à faire un acte, que cet acte est devenu impossible, on peut remarquer qu’il ne sent plus que cet acte existe, ou peut exister, qu’il a perdu le sentiment de la réalité de cet acte. Quand d’autres nous disent qu’ils agissent en rêve comme des somnambules, qu’ils jouent la comédie, c’est encore la réalité de l’acte par opposition au simulacre de l’acte dans les songes et les comédies qu’ils sont devenus incapables d’apprécier (12). Quand ils disent qu’ils ont perdu leur [p. 301] moi, qu’ils sont à moitié vivants, qu’ils sont morts, qu’ils ne vivent plus que matériellement, que leur âme est séparée de leur corps, qu’ils sont étranges, drôles, transportés dans un autre monde, c’est encore le même sentiment fondamental : ils ont conservé toutes les fonctions psychologiques, mais ils ont perdu le sentiment que nous avons toujours à tort ou à raison de faire partie de la réalité actuelle, du monde présent.

Il me semble qu’il en est de même quand les sujets parlent des objets du monde extérieur. Le sentiment d’absence de réalité psychologique dans les êtres extérieurs leur fait dire que les animaux et les hommes placés devant eux sont des morts. C’est le même sentiment relatif à la disparition de la réalité présente qui se trouve dans les mots « irréel, rêve, étrange, jamais vu », et à mon avis aussi dans les termes qui expriment le « déjà vu ». Sous toutes ces expressions variées, le malade dit toujours la même chose : « Il me semble que la pensée de ces hommes n’existe pas au moment où nous sommes, il me semble que ces objets ne sont pas réels, il me semble que ces événements ne sont pas actuels, ne sont pas présents. » L’essentiel du « déjà vu » est beaucoup plus la négation du présent que l’affirmation du passé (13).

Ce trouble fondamental se retrouve à mon avis, non seulement dans les sentiments plus ou moins illusoires que le malade peut avoir à propos de ses perceptions, mais il est manifeste même pour un observateur extérieur dans les actions et les opérations mentales de ces personnes, quand leur trouble se prolonge assez longtemps. Leurs fonctions psychologiques ne présentent aucun trouble dans les opérations qui portent sur l’abstrait ou sur l’imaginaire, elles ne présentent du désordre que lorsqu’il s’agit d’une opération portant sur la réalité concrète et présente. Il est visible que le passé, comme l’imaginaire et l’abstrait, apporte dans leur esprit un élément de facilité, tandis que le présent leur fait l’effet d’un « intrus (14) ». Les troubles les plus accentués se rencontrent dans l’acte volontaire, dans la perception attentive des objets présents, dans la perception de la personnalité au moment présent. Les indécisions de ces malades, leurs doutes si caractéristiques, ne sont que d’autres aspects de ce même phénomène fondamental. Il est facile de voir que ces personnes ne mettent pas la même différence que nous entre le présent et [p. 302] le passé : le présent n’est pas absorbant pour eux, ils accordent une importance disproportionnée à l’avenir et surtout au passé : de là cette obsession du passé si souvent signalée, en particulier dans les, observations de Löwenfeld. Aujourd’hui se distingue d’hier par un coefficient plus élevé de réalité et d’action, et c’est parce qu’ils sont plus éloignés du réel qu’ils n’ont plus le sens du présent. Ces remarques sommaires sur la conduite des malades sont d’accord avec nos observations précédentes sur les sentiments qu’ils éprouvent : c’est un trouble dans l’appréhension du réel et du présent par la perception et par l’action qui me paraît être le caractère fondamental de leurs troubles psychologiques, comme il est le fond commun de toutes les expressions qu’ils emploient eux-mêmes pour faire comprendre leur singulier état.

S’il en est ainsi, la difficulté principale dans l’interprétation du « déjà vu » et des sentiments connexes me paraît un peu déplacée : nous nous trouvons en présence d’un problème psychologique et d’un problème clinique.

Au point de vue psychologique, il faut chercher ce qui constitue ce groupe d’opérations qui ont rapport à la perception de la réalité et à l’action sur le réel, ce que j’ai appelé la fonction du réel, il faut chercher ce qui distingue cette fonction des opérations portant sur l’abstrait et sur l’imaginaire. Il y a une fonction mentale que l’on pourrait en forgeant le mot appeler « la présentification » et qui consiste à rendre présent un état d’esprit et un groupe de phénomènes… Elle présente les mêmes difficultés et les mêmes troubles que la fonction du réel. C’est un grand problème de. psychologie que de chercher en quoi consiste cette fonction et il faut reconnaître que jusqu’ici il a été fort peu étudié. Faut-il rattacher ces opérations à des fonctions motrices comme l’ont proposé M. James et M. Bergson ? « Le présent, disait M. James, est caractérisé par une excitation à l’activité et à l’émotion (15) ». Cela est en partie très vrai et les individus qui perdent le sens du réel sont, comme, on l’a vu des abouliques et des apathiques. Mais il ne faut pas simplifier trop cette explication et dire que la perte du sens du réel dépend d’une sorte d’apraxie, car ces malades conservent tous leurs mouvements très corrects et savent se servir des objets tout en les déclarant irréels. Il y a toute une série d’études à faire sur l’acte et le mouvement pendant ces états anormaux. Faut-il dire que ces fonctions du réel [p. 303] dépendent d’un état particulier de la coenesthésie et que la disparition du sentiment du réel est simplement en rapport avec un trouble coenesthésique ? C’est l’ancienne explication de M. Ribot qui aujourd’hui est reproduite de divers côtés. Elle peut contenir une part de vérité, car il est vrai que des sensations kinesthésiques et organiques se mêlent à toutes les sensations spéciales et modifient leur ton affectif. Mais on n’a jamais démontré l’existence de troubles coenesthésiques objectivement constatés accompagnant la perte du sentiment du réel ; mes recherches sur ce point ont été absolument négatives (16). Voilà encore toute une série d’études à faire à propos de chaque cas de « déjà vu » ou de « jamais vu ».

Les réflexions que j’ai présentées sur ce sujet (17) sont simplement des hypothèses commodes pour diriger la recherche. Cette fonction du réel me paraît être la plus élevée et la plus difficile des fonctions cérébrales : elle demande plus d’intensité peut-être, et surtout plus de complexité, de richesse, de rapidité dans les phénomènes nerveux et dans les phénomènes psychologiques, aussi bien dans les sensations proprement dites que dans les mouvements et dans les phénomènes coenesthésiques. Elle exige surtout des combinaisons très unifiées et cependant nouvelles de phénomènes élémentaires, pour lesquelles il n’y a pas d’organisation encore entièrement acquise. Si l’on admet que les fonctions cérébrales sont d’autant plus élevées qu’elles sont plus compliquées et plus nouvelles, la fonction d’adaptation au moment présent est bien la plus compliquée et la plus récente de toutes. Il faudrait préciser ces réflexions par des expériences précises sur tous ces caractères des opérations psychologiques qui peuvent être modifiées chez les sujets qui perdent plus ou moins les fonctions du réel. C’est ce que j’ai essayé de commencer dans mes expériences sur la vitesse des sensations visuelles élémentaires chez les psychasténiques (18). Mais cette étude est à peine ébauchée et beaucoup de recherches doivent être encore dirigées dans ce sens.

Le problème clinique consiste à rechercher dans quelles conditions cette fonction du réel est altérée, soit d’une manière aiguë, soit d’une manière chronique. Une première observation et un premier groupement des faits consiste à constater que, sous diverses influences, il y a un abaissement, une chute de la tension nerveuse et de la tension [p. 304] psychologique qui supprime cette fonction élevée et ne laissa subsister que les fonctions inférieures. Celles-ci sont même souvent exagérées comme par une sorte de dérivation, ainsi qu’on l’a vu en notant au moment des sentiments d’incomplétude diverses formes d’agitation. Les sentiments qui nous intéressent en ce moment se développent surtout quand cette chute de la tension est rapide et constitue une véritable crise de psycholepsie (19) ; Ce qu’il faut rechercher avec soin ce sont les circonstances provocatives et les conditions de ces crises de psycholepsie. Jusqu’à présent on connaît deux maladies dans lesquelles ces crises interviennent : elles sont particulièrement nettes dans l’épilepsie, soit sous forme de vertige, soit sous forme d’auras du grand accès. C’est aussi dans l’épilepsie qu’un grand nombre de cas les plus nets du « déjà vu » ont été signalés : la malade de M. Ballet avait eu des accès épileptiques. La dernière observation de « déjà vu » que j’ai connue m’a été obligeamment communiquée par M. le Dr Henry Claude : le sentiment pathologique se présentait chez une épileptique au début d’un grand accès. Les autres cas de psycholepsie se présentaient au cours de la maladie psychasténique que j’ai essayée de constituer en réunissant dans un groupe nosographique, les obsessions, les impulsions, les tics, les manies du doute et du toucher, les phobies. C’est aussi chez ces malades que j’ai rencontré le plus dé cas de « déjà vu ». Il est bien inutile de discuter indéfiniment pour savoir si ce sentiment peut survenir chez des individus normaux, on retombe dans le problème oiseux des limites de la maladie et de la santé. Une crise de psycholepsie peut à la rigueur survenir isolément chez des individus à peu près normaux sous l’influence de la fatigue, de l’intoxication ou de l’émotion, elle se rattache cependant par ses caractères à des séries de phénomènes qui, lorsqu’elles sont complètes et typiques, constituent les maladies dont nous parlons. En un mot, au point de vue clinique, l’étude du « déjà vu » doit être l’étude des crises de psycholepsie et des conditions de leur développement. Tels sont les problèmes principaux psychologiques et cliniques auxquels nous conduit l’examen, de ces sentiments anormaux.

V

A côté de ces grands problèmes, l’explication précise de telle ou telle expression particulière employée par l’un ou par l’autre des [p. 305] malades perd beaucoup de son intérêt. Ne cherchons pas trop longuement pourquoi l’un parle de « jamais vu » l’autre de « déjà vu » parce que, pendant notre discussion, ils pourraient bien échanger leurs expressions sans que le phénomène se soit modifié.

Il ne faut pas oublier que le sujet est très embarrassé pour trouver une expression adéquate au changement qui s’est produit dans sa conscience. Le langage et surtout le langage psychologique, résultat d’une analyse très grossière des phénomènes, est fait pour exprimer des phénomènes normaux communs à tous les hommes, il ne convient aucunement à des phénomènes délicats et anormaux. En particulier, quand il s’agit de classer et de dénommer les diverses pensées que nous pouvons avoir par rapport à un objet, nous n’avons que trois groupes d’expressions, celles qui désignent que l’objet est réel et présent, celles qui signifient que l’objet a été réel, mais qu’il ne l’est plus, qu’il est passé et celles qui indiquent qu’il n’a jamais été réel, qu’il est imaginaire. Déjà dans les conditions normales nous avons plus de peine qu’on ne le croit d’ordinaire pour classer la pensée d’un objet dans l’un de ces trois groupes et nous commettons facilement sur ce point une foule d’erreurs (20).

L’embarras va être infiniment plus grand, quand il va s’agir de classer une de ces pensées pathologiques développées sous l’influence de la crise psycholeptique. Le peu que nous savons des caractères de cette pensée nous montre qu’elle ne présente nettement les caractères d’aucun des trois phénomènes psychologiques habituels, perception présente, souvenir ou imagination.

Pendant cette crise, les objets apparaissent à l’extérieur avec leurs formes et leurs couleurs, ils déterminent des sensations de contact et au moins certaines sensations de mouvement. J’ai toujours trouvé que toutes les sensations étaient normales et c’est par pure hypothèse que l’on parle des altérations graves de la coenesthésie. Le sujet remarque aussi que les objets apparaissent quand il ouvre les yeux et qu’ils disparaissent quand il les ferme. Ce sont là des caractères de la perception extérieure des objets réels et présents. Mais d’autre part, il ne retrouve pas la force des sensations, la complexité, la vitesse, la systématisation à laquelle il est habitué dans la perception normale ; il ne se sent pas poussé à l’action comme par les objets réels et probablement il ne retrouve pas en lui certains sentiments coenesthésiques en rapport avec son activité précédente. [p. 306]

La pensée qu’il a en ce moment se rapproche des souvenirs du passé par sa pauvreté, par son caractère en quelque sorte abstrait, par la lenteur de ses éléments, par le peu d’excitation qu’elle donne pour le mouvement et pour l’action ; mais d’autre part, cette pensée n’a pas le caractère habituel des souvenirs, elle n’éveille pas ces associations d’idées qui permettent de compléter la perception, de deviner le visage d’un ami dont on n’a vu que le dos, et puis n’est-elle pas bien colorée et bien extérieure pour de simples souvenirs. Faut-il la considérer comme une pure imagination? Sans doute, les caractères précédents s’accordent assez bien avec cette supposition, on peut même remarquer qu’il y a ici ce sentiment de dédoublement mental qui se retrouve dans le jeu et dans l’œuvre d’art, mais il n’y a aucunement la liberté qui caractérise d’ordinaire l’imagination. Essayez d’appliquer le criterium de Kant : dans une maison imaginaire on peut mettre le toit en bas et la cave en l’air. Ici vous ne pouvez rien faire de pareil : les images se présentent dans un ordre déterminé qui s’impose.

Le sujet est donc très embarrassé pour exprimer à lui-même et surtout aux autres, la nature des phénomènes qui se passent en lui. Il n’est pas assez psychologue pour se contenter des termes vagues qu’employait autrefois Maine de Biran pour décrire ces troubles qu’il avait évidemment expérimentés : « Il est certains états de sensibilité ou d’imagination, disait-il, qui semblent se projeter dans une sorte de champ vague et indéfini qui tient de l’expérience passée. » Ce que notre malade peut dire de plus net, c’est que son état est incompréhensible et il ne s’en fait pas faute. Les expressions de « drôle, de bizarre, d’étrange, d’absurde » sont de beaucoup les plus fréquentes : « C’est un monde ridicule et dégoûtant, je finis par en avoir assez de cette cacophonie… » S’il veut aller plus loin, il peut encore avec assez de justesse employer une foule d’expressions négatives : « Ce n’est pas un monde réel, c’est une autre planète, c’est un monde mort, c’est un monde qui n’est pas près de moi, qui s’éloigne, qui n’a pas de relief, etc. »

Notre sujet devient bien imprudent quand il emploie des termes plus positifs et quand il se lance dans les hypothèses psychologiques, en assimilant ses pensées à l’une des classes reconnues par le langage populaire. Le plus souvent, il va dire que cela ressemble à de l’imaginaire, à de la rêverie, à des rêves : « dites-moi si je suis éveillé ou si je dors et si tout cela n’est qu’un rêve, » il ne sera pas difficile de se moquer de lui et de lui faire toucher du doigt une foule [p. 307] de contradictions : « Vous rêvez donc les yeux ouverts et vos rêves disparaissent donc quand vous fermez les yeux ? Si ce que vous voyez n’est qu’une rêverie construite à votre fantaisie, vous devriez bien la transformer un peu et changer l’hôpital en palais. » Quelques-uns parlent autrement, spontanément ou à la suite de réflexions, ils , comparent leurs pensées à des souvenirs et ils disent : « c’est le passé que je revois. » S’ils veulent en même temps tenir compte de ce que leur état de conscience offre encore de présent, de ce qui, malgré eux, éveille encore la pensée d’une perception présente, par exemple, la sensation de l’ouverture des yeux, ils vont mêler l’idée de passé et l’idée de présent dans cette expression mal analysée par eux de la reconnaissance : « c’est à moitié comme une chose ancienne et à moitié comme une chose présente, on dirait que je la vois et on dirait que je l’ai déjà vu. »

Il est trop évident que dans un tel état d’esprit, la moindre indication par les lectures antérieures, par les paroles des assistants, par l’interrogatoire du médecin, va orienter la réponse d’une manière définitive et bien vite dans les crises suivantes sera constituée d’une manière immuable l’affirmation du « jamais vu » ou du « déjà vu ».

Dans ces conditions, il ne me paraît pas bien utile de chercher indéfiniment l’explication de telle ou telle expression adoptée par un malade. Ces variétés ne seront guère explicables que plus tard quand on saura déterminer exactement la modification déterminée par la crise de psycholepsie dans la perception, quand on pourra mesurer son degré et voir jusqu’à quel point elle se rapproche ou s’éloigne de tel ou tel phénomène normal. Pour le moment l’observation clinique du trouble dans son ensemble est plus importante que l’interprétation psychologique d’un symptôme particulier isolé par abstraction.

Pierre JANET.

Notes du site histoiredelfole.fr

[a] [en ligne sur notre site]. Folie du doute et illusion de fausse reconnaissance. Extrait de la « Revue de psychiatrie : médecine mentale, neurologie, psychologie », (Paris), 1907, pp. 12-17.

[b] [en ligne sur notre site]. La sensation de déjà-vu. Sensation du « déjà entendu » ; du « déjà éprouvé » ; illusion de « fausse reconnaissance ».

Notes

(1) F.-L. Arnaud. Un cas d’illusion du « déjà vu » ou de fausse mémoire. Annales médico-psychologiques, mai-juin 1896. [en ligne sur notre site]

(2) Ballet. Revue neurologique, 30 déc. 1904, p. 1222. [en ligne sur notre site]

(3) Bernard Leroy, L’illusion de fausse reconnaissance, 1898, p.121, 150, 202, et pass. [en ligne sur notre site]

(4) Lalande, Revue philosophique, 1893, cf. Bernard Leroy, op. cit., 126, 566. [en ligne sur notre site]

(5) Dugas, Rev. Philosoph.1898, II. p. 158. cf. Bernard Leroy, op. cit., p. 41, 51, 181. [en ligne sur notre site]

(6) Obsessions et psychasthénie. 1903. I, p. 284 (Paris F. Alcan).

(7) Myers, Proceed. S. P. R. 1895, p. 344. Lalande, Rev. Philosoph., 1893, II, p. 487 ; Bernard Leroy, op. cit., p. 55, 60, 118. [en ligne sur notre site]

(8) Obsessions et psychasthénie, I. p. 289

(9) Bernard Leroy, op. cit., p. 49, 173, 211, 221, 241.

(10) Obsessions et Psychasthénie, I, p. 317.

(11) Op. cit., I, p. 288, 428.

(12) Op. cit., p. 431.

(13) Op. cit., I, p. 288, 548, I, cf. Dugas. Rev. phil., 1898, II, p. 424.

(14) Op. cit., I, p. 434.

(15) W. James, Principles of psychology, I, 652.

(16) Névroses et idées fixes, II, p. 63, 71 ; Obsessions, I, p. 320. (Paris, F. Alcan).

(17) Obsessions, I, p. 492.

(18) La durée des sensations visuelles élémentaires. Communication à la Société de Psychologie, Bulletin de l’Institut psychologique, 1904, p. 540.

(19) The psycholeptic crises, Boston medical and surgical journal, 26 janvier 1905.

(20) Névroses et idées fixes, II, p. 164.

 

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