Pierquin. Réflexions Physiques sur les causes & les effets de l’Incube. Vingt-sixième dissertation. Extrait des « Œuvres physiques et géographiques », (Paris), 1744, pp. 409-415.

Pierquin. Réflexions Physiques sur les causes & les effets de l’Incube. Vingt-sixième dissertation. Extrait des « Œuvres physiques et géographiques », (Paris), 1744, pp. 409-415.

 

Jean Pierquin (1676-1742). Bachelier en Théologie, il fut ordonné prêtre en 1701. Il avait une bonne connaissance de la médecine et d’autres sciences dont l’étude le passionnait. Quelques publications :
— Dissertation physico-théologique touchant la conception de Jésus-Christ dans le sein de la Vierge Marie, Amsterdam, 1742
— Œuvres physiques et géographiques, Paris, 1744 (recueil de ses articles parus dans le Journal de Verdun).

Vie de Saint-Juvin, ermite et confesseur, Nancy, 1732.
— Sur le retour des Ames, & de la manière dont les Morts peuvent s’apparoître aux Vivans. Vingtième dissertation. Extrait des « Œuvres physiques et géographiques », (Paris), 1744, pp. 363-372. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 409]

Vingt-sixième dissertation.
Ou Réflexions Physiques sur les causes
& les effets de l’Incube.

Les Romains, à l’exemple des Grecs, plaçaient dans les coins du foÏer certains petits marmousets d’argent, de cuivre, ou de terre, afin d’éloigner de leurs maisons les génies malfaisans : & les Japonois pour écarter les spectres Incubes ont recours à des Idoles, qu’ils mettent en sentinelle tour à tour pendant une nuit. Si l’Angat vient les tourmenter, ils fouettent ou bâtonnent, l’Idole qui étoit de garde, etla chassent de leur logis pour cent jours.

Le peuple s’imagine encore aujourd’hui que ce sont des Démons, ou des Sorciers qu’ils appellent Cochemars ; mais Il y a long tems que les Médecins ont mis l’Ephialte, au nombre des maladies.

Fernel veut que ce soit une humeur [p. 410] pituiteuse enfermée dans les intestins, qui venant à les enfler presse le diaphragme. Schneider dit que c’est une simple convulsion des muscles intercostaux ; & Ettmuller prétend prouver que des vents retenus dans l’estomach sont capables de produite ces phantômes, & cette subite oppression. Saint Augustin dans le livre de l’Esprit, & de l’Ame, ch. 25. après avoir décrit les effets de l’Incube, décide qu’une légère vapeur qui s’élevé des entrailles, & qui en montant au cerveau fait tremblotter le cœur, & trouble les fonctions animales, en est la cause unique. Il est suivi par Messieurs Willis, & Duncan, & par les Physiciens célèbres.

L’ouverture qu’on a fait de ceux qui y étoient sujets durant leur vie favorise cette pensé ; on leur a trouvé les cavités du cerveau pleines de sérosités. De plus les buveurs, dont la tête est souvent appesantie par les fumées du vin, les femmes sujettes aux vapeurs ; les nains qui ont la tête grosse ; & les enfans qui ont des vers, souffrent le Cochemart plus ordinairement que les autres.

Il ne s’agit donc plus que de sçavoir où [p. 411] cette vapeur s’arrête & quelle et quelle est nature. Durant le Cochemart les sens sont brouillés par des images, le cœur, & les poumons sont en défaillance, & une importune émotion fait trembler toutes les entrailles : d’où il est aisé de conclure que cette vapeur occupe, non feulement l’endroit du cerveau qui conferve toutes les traces des objets, mais encore le cervelet, qui est le réservoir des esprits, & l’origine des nerfs qui servent aux mouvemens purement méchaniques.

Cette vapeur n’est pas une humeur abondante qui inonde les filets des nerfs ; en ce cas elle donneroit la mort : elle est comme une fumée légère, attiedie par la doucer du sommeil, & que la circulation du sang, ou le mouvement des esprits, peut facilement enlever : elle embarrasse néanmoins par son volume les esprits animaux qui ont coutume de couler dans la huitième Paire, & c’est pourquoi les viscères qui ne se remuent que par leur influence, tombent dans la défaillance, que le cœur manque, & que les poumons, le diaphragme, & toutes les entrailles souffrent un trémoussement si désagréable. [p. 412]

Taudis que le cœur cesse de battre ou ne se meut qu’avec peine, le fang dont il est plein languit dans les cavités, & croupissant dans les poumons, il forme le sentiment d’une pesanteur d’autant plus difficile à supporter, que le diaphragme, & les muscles de la poitrine, font des efforts considérables, pour se dégager de la contrainte, & reprendre leur état naturel.

Cependant les esprits animaux qui sont dans le cerveau, se dérèglent, &, courant sans ordre, ils en ébranlent certaines parties avec autant de force que les objets extérieurs les remueroient s’ils étaient présens : ce qui fait qu’on sent ces objets comme si on en étoit véritablement frappé. Et voilà de quelle sorte se forment ces spectres hideux qui épouvantent ceux que le Cochemar agite.

Au reste, si l’on croit alors que ces phantômes sont assis sur la poitrine, quoiqu’ils ne soient que dans les traces du cerveau, c’est que l’endroit qui les représente est si proche de l’origine des nerfs qui font sentir la pesanteur dont le cœur, & les poumons sont embarrassés, que l’ame, dont les perceptions sont, confuses dans une tête assoupie, [p. 413] ne peut en séparer les idées pour les regarder nettement en leur place.

Ceux qui couchent sur le dos sont plus sujets à cette Incommodité, parce que dans cette situation les vapeurs qui sont dans les ventricules antérieurs du cerveau, coulent facilement vers le quatrième, où, pesant sur l’origine de la huitiéme paire, elles en pressent les filets, & empêchent ainsi ces nerfs de recevoir tout l’esprit qu’ils doivent porter aux poumons pour en continuer le mouvement.

La parole doit aussi manquer, à cause que la huitième paire des nerfs étant embarrassée, les esprits animaux ne peuvent couler dans leurs filets. Car on ne sçauroit douter que ce ne soit eux qui font jouer les ressorts de la voix, puisque si on les lie, après les avoir découverts au col d’un chien vivant, il perd aussitôt la respiration & la voix.

Observez que tous ces effets doivent être courts, parce que la vapeur qui les forme ne pénétrant pas avant dans la substance du cerveau, se dissipe aisément, ou se mêle bientôt avec le sang qui l’enlève. C’est pourquoi les nerfs qui se partagent dans les [p.414] viscères étant dégagés, les esprits rentrent dans leurs canaux avec une vitesse incroïable, C’est alors que le sentiment de pesanteur s’évanouit, parce que le sang amassé dans les poumons se dissipe, & que le cœur ranimé comme par un nouveau feu recommence son battement, ainsi que fait une horloge où l’on attache des poids.

De plus, le sang, qui monte à la tête avec plus d’abondance adoucit la trop grande vivacité des esprits libertins qui dérégloient les traces du cerveau, & renouvelle en même tems ceux qui doivent couler dans la moelle de l’épine, & dans les nerfs qui font jouer tous les muscles. Ainsi l’idée du spectre s’évanouit, on se lève en sursaut, & l’on recouvre avec paisir la liberté de se mouvoir.

Le trémoussement qui demeure après que le Cochemart est fini, & qui semble émouvoir toutes les entrailles, n’est qu’un reste des grandes secousses que le cœur, & le diaphragme ont souffertes par ce nouvel abord des esprits. Car de même qu’un jeune arbre qu’on a courbé se redresse, & tremble quelque tems après qu’on la quitté ; de même aussi les fibres du cœur, & les muscles p. 415] du diaphragme étant délivrés de l’obstacle qui les gênoit, recommencent leurs mouvemens avec tant de précipitation, que, passant les bornes de leur ressort ordinaire, ils sont obligés de trembler quelques momens avant que de reprendre leur situation naturelle.

 

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