Paul Schiff. Automatisme mental. Délire spirite et spiritisme. Article paru dans les « Annales médico-psychologiques », (Paris), douzième série, tome deuxième, quatre-vingt-quatrième année, 1926, pp. 240-249.

Paul Schiff. Automatisme mental. Délire spirite et spiritisme. Article paru dans les « Annales médico-psychologiques », (Paris), douzième série, tome deuxième, quatre-vingt-quatrième année, 1926, pp. 240-249.

 

Paul Schiff (1891-1947). Médecin, psychiatre et psychanalyste. Neuropsychiatre des prisons. Membre de la Société psychanalytique de Paris et membre fondateur du groupe de l’Evolution psychiatrique. Paul Schiff parviendra non sans peine à rejoindre les gaullistes pour s’engager dans les Forces françaises libres où il combattra jusqu’à l’écrasement des troupes hitlériennes. Fut l’adjoint du secrétaire général, André Cellier, des Sociétés de biotypologie et de prophylaxie criminelle, crées par Edouard Toulouse. Il participa à titre expérimental, aux examens psychiatriques des services, dans les prisons parisiennes de la Santé, de la Petite Roquette et de Fresnes. Quelques publications de l’auteur:
— Les anormaux devant la refonte du code pénal. In « L’Evolution psychiatrique », (Pars), 1934, pp. 75-96.
— L’évolution des idées sur la folie de persécution : conceptions psychiatrique et psychanalytique des paranoïas. In « L’hygiène mentale, journal de psychiatrie appliquée », (Paris), XXXe année, n°5-6-7, 1935. Et tiré-à-part : . Paris, Gaston Doin, 1935. 1 vol. in-8°, 56 p.
— Médecine légale et psychanalyse. XVIIème Congrès de médecine légale. 1932,
— Les paranoïas et la psychanalyse. Les paranoïas et la psychanalyse. (Contribution au 9° Congrès des Psychanalystes de langue française de 1935). Paris, le 2 février 1935. pp. 44-105.  [en ligne sur notre site]
— La prophylaxie en dehors de la prison. In « Annales de médecine légale », (Paris), 1937.
— La prophylaxie criminelle et la collaboration médico-judiciaire, in « Revue de sciences criminelles », 1936, p. 479-492.
— Les conceptions psychanalytiques de l’homosexualité. Article parut dans la revue « Schemas », (Paris), volume I, n°5, 1938, pp. 20-24. [en ligne sur notre site]
— Un cas de schizophasie avec glossomanie et syndrome de jeu (présentation de malade). En collaboration avec A. Courtois. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les images ont été rajoutées par nos soins. . – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 240]

Automatisme mental. Délire spirite et spiritisme.

par M. Paul SCHIFF

Nous avons en ce moment l’occasion d’observer dans le Service de Prophylaxie mentale une femme, atteinte de psychose hallucinatoire chronique, qui s’est trouvée mêlée à des milieux spirites. Les troubles cénesthopathiques et les idées délirantes de la malade l’ont prédisposée à accorder créance aux affirmations spirites sur l’existence de forces surnaturelles, connues seulement des initiés. Son délire en a pris la forme particulière décrite sous le nom de « délire spirite ». Les délires spirites, les délires médiumniques ont été abondamment étudiés (1) et à ce point de vue notre malade n’apporte rien de nouveau. Ce qui nous a intéressé dans ce cas, c’est qu’il nous a permis d’entrer en relation avec certains spirites qui se prétendent doués de facultés particulières, dons de « clairvoyance, » et de « clairaudience ». L’un d’eux, un jeune homme qui mène une vie professionnelle normale, très satisfait de l’occasion de prosélytisme que nous lui offrions, a accepté de vous être présenté et exposera lui-même quelles sont ses impressions quand il entre en état de transe. Il nous a paru qu’il valait de montrer à quel point certaines des idées d’influence accusées par notre malade hallucinée et les idées de prémonition exposées par notre spirite sont similaires. Ces deux catégories de faits nous paraissent également ressortir aux états hallucinatoires que M. de Clérambault analyse depuis [p. 241] plusieurs années et réunit sous le nom d’« automatisme mental », alors que le professeur Claude les fait entrer dans son « syndrome d’action extérieure ».

OBS. 1. — Mme V. L…. 37 ans, couturière, est venue consulter depuis le 5 juillet 1926, au Dispensaire de Prophylaxie mentale parce que depuis dix-huit mois environ, elle n’est plus maîtresse de sa pensée ni de ses actes. Des voisins, qu’elle désigne nommément, lui envoyaient à travers les murs des ordres qu’elle était obligée d’exécuter sous peine de ressentir des douleurs dans le ventre et des sensations désagréables dans les organes génitaux. On lui suggérait des pensées qu’elle réprouve, comme celle d’avoir des relations sexuelles avec son fils, on l’obligeait à accomplir certains actes, à arpenter par exemple plusieurs fois le trottoir en face de sa maison avant de rentrer chez elle. Ses persécuteurs l’avaient prise comme sujet d’expérience, la magnétisaient. Ils connaissaient sa pensée avant elle, ils lui prenaient ses idées, les changeaient dans des idées contraires. Pour échapper à ses persécuteurs elle alla à la consultation de l’hôpital Lariboisière d’où on l’envoya dans le service psychiatrique de l’Hôtel-Dieu. Elle y fut traitée par M. Lévy-Valensi, mais quelques semaines après les voix imposèrent à son esprit qu’elle devait sortir de cet hôpital où sa vie était en danger. Elle se rendait bien compte, en effet, dès ce moment, qu’elle était douée d’un pouvoir particulier. Ses douleurs « déchargeaient » les autres malades et à force de prendre sur elle leurs misères elle craignait de tomber gravement atteinte.

A sa sortie de l’hôpital elle était fort irritée, allait faire du scandale devant le domicile de ses prétendus persécuteurs. Une amie lui conseilla de se rendre, pour se faire « démagnétiser », à la « Maison des Spirites », fondation Jean Meyer, rue Copernic ». Ce vaste Institut, centre des associations spirites. françaises, filiale de l’Union Spirite Internationale et siège de la Bibliothèque de philosophie spiritualiste, est abondamment subventionné par des mécènes influents. Notre malade y fut accueillie et les faits qu’elle y entendait y rapporter, les phénomènes bizarres décrits devant elle lui firent comprendre que les persécutions subies par elle avaient un sens : elle était un médium doué de pouvoirs surnaturels, ceux de prendre à son compte les maladies d’autrui, de connaître par [p. 242] avance les maladies et, d’une façon plus générale, une grande partie des événements à venir.

Au cours d’une de ces séances spirites Mme L… fit la connaissance de M. X…, jeune spirite qui tout à l’heure va se présenter devant vous. M. X. pensa, d’abord que notre malade était un sujet véritablement doué de facultés médiumniques. Il essaya de l’hypnotiser, exécuta au-dessus de sa tête à diverses reprises des passes magnétiques, voulut lui imposer sa pensée, la lui faire lire dans un verre d’eau. Notre malade demeura rebelle à ces suggestions. et M. X. conclut que les facultés médiumniques de Mme L. étaient illusoires et que ses prémontitions étaient fausses.

Mme L. n’a donc retiré aucun bénéfice de ses tentatives spirites ; elle reporte même sur son magnétiseur les accusations qu’elle lançait contre ses voisins ; à la Maison des Spirites on s’est servi d’elle comme médium. Mais si elle reste persuadée d’être un sujet d’expériences aux mains d’individus multiples, elle commence à admettre la possibilité que ces tourmenteurs sont des êtres supranaturels et elle envisage plutôt le bénéfice de l’état nouveau dans lequel elle se trouve, elle s’enorgueillit de sa Lucidité extraordinaire, de son pouvoir de divination. Elle assiste à des réunions théosophiques ; elle se rend, « pour être étudiée », à l’Institut Métapsychique de l’avenue Niel (établissement qui serait reconnu d’utilité Publique et subventionné par l’État). Un médecin de cet institut renvoie à la consultation du Dispensaire de Prophylaxie mentale.

Dans le service on constate chez elle :

1° des hallucinations vraies : hallucinations cénesthopathiques, hallucinations génitales, hallucinations olfactives (odeurs d’éther) ; 2° un automatisme mental très actif : écho de la pensée, devancement de la pensée, énonciation de la pensée, énonciation d’actes, vol de la pensée, devination de la pensée d’autrui (1), illusions de prémonition, intuitions variées ; 3° un délire spirite apparu secondairement à la fréquentation des milieux spirites et qui est basé sur ces intuitions : don du sacrifice universel (elle prend sur elle toutes les maladies), pouvoir de prédiction (elle a prévu le dernier accident de chemin de [p. 243] fer, tous les récents événements politiques, etc… ; elle pourra dire à chacun de nous ce qui lui arrivera) ; 4° peut-être un léger affaiblissement intellectuel, caractérisé surtout par des interprétations niaises et les Idées de grandeur qui forment maintenant la base de son délire ; 5° des néologismes variés : On la force à « voyonner » (à voir l’avenir d’une personne) ; on la traite de « vaselineuse » (pour lui faire comprendre qu’il entrera dans le service une malade atteinte d’une maladie de peau), etc.;

Le cas de Mme L. appartient bien, on le voit, au type de la psychose hallucinatoire progressive telle que Magnan l’avait schématisé, On y retrouve les différentes phases. d’inquiétude et d’analyse, puis, d’hallucinations et de persécution, enfin les idées de grandeur caractérisent peut-être, malgré la courte durée apparente de l’évolution, un début d’affaiblissement Intellectuel. A ce stade les idées délirantes. de la malade ont pris la forme d’un délire spirite, avec illusions de clairvoyance et prophétisations.

*
*    *

Obs. Il. —Le spirite que nous vous présentons maintenant a en commun avec notre malade qu’il s’estime doué de pouvoirs surnaturels : devination du passé, prévision de l’avenir. Ce sont les phénomènes que les spirites dénomment « clairvoyance » ou « lucidité » (3).

D’un jeune homme de 23 ans, M. X… , qui s’adonne aux pratiques spirites depuis un an et demi environ. D’idées très avancées, secrétaire d’un club de jeunes gens affiliés à un parti politique, il organisait des causeries hebdomadaires sur des sujets divers et fit appel un soir à un orateur qui donna une conférence sur les sciences psychiques. Cette conférence le troubla profondément, il devint presque instantanément un occultiste convaincu et cette conviction nouvelle, cette croyance en des forces sur naturelles l’amena à faire l’abandon de ses opinions politiques d’extrême-gauche, le rapprocha des partis « pour lesquels la religion existe ». Il se mit avec ardeur à l’étude des sciences occultes. [p. 244]

On peut, d’après lui, définir l’occultisme comme la synthèse de toutes les sciences et de toutes les religions. Il n’est donc pas étonnant que les sciences occultes aient été illustrées par les plus grands noms de l’humanité : depuis Bouddha, Krishna et Rahna, depuis Moise, Orphée, Pythagore et Platon, jusqu’à l’enseignement christique de Jésus, la lignée s’étend ensuite des Manichéens et des Gnostiques. à Balzac, Leconte de Lisle, Eliphas Lévi, Saint-Yves-d’Alveydre. et le Dr Encausse en passant par Van Helmont, Pic de la Mirandole, Descartes, Jacob Boehme, le comte de St-Martin et ses martinistes, Cagliostro, Swedenborg et cent autres.

M. X … parcourut, nous dit-il, de façon complète, le cycle normal et nécessaire de l’occultisme. Du magnétisme et de l’hypnotisme il passa à l’étude comparée des religions. Il se documenta rapidement, au point de vue théorique, sur l’astrologie, l’alchimie, l’homéopathie et la médecine des sympathies. Il arriva enfin, par la physiognomonie, la chiromancie, la phrénologie et la science des nombres à l’occultisme pratique, aux sciences magiques : théurgie, clairvoyance, lévitation et spiritisme.

M. X… est encore néophyte en matière de spiritisme. C’est en une seule occasion qu’il a eu la certitude d’avoir parlé avec un mort : un député socialiste fort connu qu’il avait approché il y a quelques années. Pour le moment il se contente de développer en lui le pouvoir de clairvoyance prémonitoire. Les sciences occultes n’ont, d’après M. X…, qu’un but : le développement de la personnalité humaine et en particulier l’étude des facultés qui dorment en chacun de nous, des sixième. et septième sens que tous les hommes possèdent et que bien peu savent mettre à profit : le sens des visions et des auditions. extra-terrestres, la clairvoyance et la clairaudience, sens dont le siège est la glande pinéale.

Un entraînement rapide rendit M. X… capable d’utiliser ces facultés spéciales et les cercles spirites confirmèrent ses dons de clairvoyance. Reçu dans des salons très recherchés, il put étonner ses interlocuteurs par la devination des événements de leur vie passée, il put leur prédire l’avenir, les mettre en garde contre des malheurs qui, sans lui, eussent été inéluctables : il put agir sur la destinée. Nous détachons des notes abondantes qu’il nous a remis les passages principaux.

« Ou appelle clairvoyance : la faculté pour le cerveau d’accepter une idée comme véridique avant d’avoir eu le [p. 245] temps de l’examiner. La clairvoyance est affaire d’entraînement. Par la méditation d’abord vague, puis consciente et voulue, on arrive à la concentration de la pensée et enfin à l’absence de pensée. L’esprit est alors en état de repos, les manifestations ordinaires de la pensée sont suspendues, je fais silence dans mon cerveau pour laisser la pensée libre, et la prévision s’Impose malgré moi à mon esprit. Cet état s’accompagne en général de fatigue. J’ai le cerveau vide, je ne puis plus trouver des impressions courantes et durant les périodes où je pratique avec intensité mes exercices de clairvoyance, j’ai une abolition presque complète de la puissance sexuelle. »

La clairvoyance se manifeste quand je suis dans cet état de « préparation ». [M. X…, pour des raisons qu’il n’a pas pu nous expliquer, n’admet pas les expressions : état second ou état de transe]. « Je cause avec quelqu’un de choses et d’autres, et tout à coup une image, ou un son, ou une idée s’imposent à mol, qui souvent ont trait à une autre personne se trouvant dans un autre endroit de la pièce. J’interromps brusquement la conversation commencée, car je sais brusquement que ce qui va être dit par moi n’est plus pour mon interlocuteur mais pour l’autre personne. Il se fait dans mon cerveau un travail en dehors de moi, une force extérieure, qui est peut-être un esprit ou un être fluidique, m’impose une perception, me- souffle ce que je vois et ce que j’entends. Je pourrais résister à cette suggestion, mais je m’y soumets parce que cela me fait plaisir et me permet de montrer mes dons. Je puis deviner ainsi des choses dont je ne soupçonnais pas l’existence. »

« Ce travail intérieur se fait de plusieurs façons : devant mes yeux je vois une forme humaine, ou un objet nettement dessinés, formes douées d’un relief atténué, formes transparentes, n’empêchant pas de saisir les objets, réels qui se trou vent, derrière eux,

— ou bien ces objets ne sont visibles que les yeux fermés, ils se présentent à moi par la vison intérieure et je suis prévenu que je les verrai parce qu’auparavant, alors que j’avais les yeux ouverts, l’idée de ces objets s’était imposée à moi. Par exemple un chiffre s’impose à mon esprit sans raison intelligible ; à cet instant si je ferme les yeux le chiffre est comme photographié dans l’obscurité. Si je change le cours de mes idées, le chiffre reste. Si j’ouvre les yeux et que dans une conversation je m’efforce de chasser cette vision je suis ma conversation [p. 246] et cependant le chiffre reste intérieurement dans mon crâne.

— ou bien une idée non concrétisée par une forme s’impose à mon esprit. Exemple : dans un salon, sans raison aucune, m’adressant à une dame, je lui dis : « Vous avez l’appendicite à l’état chronique. » C’était exact. Je le savais, l’idée avait frappé mon cerveau de façon imprévue. Notre conversation n’était nullement médicale et surtout j’ai interrompu une conversation avec une tierce personne pour me tourner vers cette malade. J’avais la certitude de ne pas me tromper. J’étais souriant, buvant une tasse de thé.

— ou bien un malaise s’Impose, qui est significatif et d’ailleurs facile à interpréter : mis en présence d’une personne qui mourut plus tard d’un kyste au poumon, j’eus une sensation très nette d’étouffement.

— ou bien un son apparaît, lointain, avec le timbre intérieur d’un morceau de musique qu’on cherche à se remémorer. Cela n’entre pas par l’oreille, c’est comme si le corps tout entier baignait dans le son. »

« Les sensations de prémonition sont en général complexes, C’est ainsi que, dans un salon, je me vois, forcé de quitter tout à coup mon interlocuteur et de m’adresser à une dame inconnue en lui disant : « Roger, aviation, Nancy, G., accident. » Les mots : Roger et aviation s’imposaient à mon esprit, sans adjonction d’images. La lettre G., apparaissait devant moi inscrite en l’air, que j’eusse les yeux fermés ou ouverts, et quand je fermais les yeux, je voyais vaguement, en outre, une foule, comme autour d’un accident. Or le fils de cette dame était aviateur à Nancy. S’il avait eu un accident, elle eût eût été prévenue par un de ses cousins habitant Nancy et dont le nom commençait par nn G. Sur mes conseils elle retira son fils de l’aviation. »

En ce qui concerne notre malade, Mme L…, nous noterons que chez elle le délire spirite est un délire secondaire, apparu chez une aliénée à la suite de fréquentations spirites auxquelles l’avaient poussée ses hallucinations. Le spiritisme ne peut être rendu responsable de sa maladie mentale, il lui a seulement donné sa forme particulière.

Alors que certains auteurs, comme Pierre Janet, Grasset, Henneberg, trouvent le plus souvent chez les [p. 247] médiums et spirites une « diathèse hystérique » notre cas montre au contraire les rapports de la psychose de Magnan et de la folie spirite, il indique avec quelle facilité les symptômes de cette psychose peuvent être utilisés pour un délire spirite. On a déjà noté que, dans la psychose, hallucinatoire chronique la réaction de persécution n’est pas obligatoire, elle dépend de la constitution du sujet (4). La bienveillance naturelle de notre malade, sa débilité mentale et sa suggestibilité lui ont fait accepter très rapidement après quelques séances de spiritisme, l’explication métapsychique de forces surnaturelles. Ces forces, elle en avait été jusqu’alors la victime ignorante ; à les connaître, elle acquérait un pouvoir surnaturel, elle restait une victime, mais c’était une victime élue. Elle a commencé par avoir un délire qu’on pourrait appeler de sacrifice, par réunir en elle toutes les souffrances d’autrui, par aller au-devant de ces souffrances, par prévoir leur venue. Le délire de devination et de prédiction a succédé ainsi au délire de sacrifice.

Telle pourrait être, croyons-nous, la genèse de ce délire spirite. Une autre preuve de la parenté qui existe entre certains signes de la psychose hallucinatoire chronique et les phénomènes spirites nous est donnée par les affirmations du spirite, M. X…, que nous vous avons présenté.

Cet homme, à la vie aventureuse et qui témoigne lui aussi d’une grande suggestibilité, mène actuellement une existence normale, il travaille et gagne sa vie sans difficultés et sans heurts. Les sensations qu’il décrit s’apparentent nettement, cependant, aux symptômes que M. de Clérambault étudie depuis plusieurs années sous le nom d’automatisme mental et dont il vient de donner récemment une analyse détaillée (5). [p. 248]

Nous avons longuement décrit, d’après les propres expressions de M. X…, les impressions éprouvées par lui quand il est en état de transe : on reconnaîtra facilement leur similitude étroite avec l’automatisme mental analysé par M. de Clérambault. L’état de vide cérébral dans lequel se trouve M. X… au cours de ses séances de prémonition est décrit par lui de façon superposable aux phénomènes d’inhibition, d’interférence et d’anidéisme négatif que M. de Clérambault note chez ses malades. De même les visions de M. X… sont « plates, aériennes et transparentes, inaffectives, dénuées de tout rapport avec la pensée du sujet », comme les visions de ces malades. La télépathie, la clairvoyance, la médiumnité ne sont assimilables qu’en partie à des hallucinations au sens strict du mot ; l’étude approfondie de l’automatisme mental apportera certainement des éclaircissements sur les divers phénomènes dits de métapsychie.

Ces analogies remarquables font qu’on peut avoir quelque légitime inquiétude au sujet de l’avenir mental de M. X… On doit souhaiter pour lui que, s’ils évoluent, les symptômes accusés par lui prennent la forme de ce « syndrome d’action extérieure » (6), que le professeur Claude distingue comme une forme moins sévère de la psychose hallucinatoire chronique (7).

Exposé des théories du spirite

DISCUSSION

M. SOLLLER. — Les lettres que vous voyez ont-elles quelque chose de symbolique ?

Le Spirite. — Une fois j’ai vu une ellipse. Voici comment j’interprète affectivement cette apparition : la terre décrit autour du soleil une ellipse, elle est tantôt [p. 249] rapprochée tantôt éloignés du soleil (périhélie, aphéIie). En même temps je pensais à une personne qui tantôt se rapprochait, tantôt s’éloignait de moi,.

M. SOLLIER. — Quelle impression avez-vous éprouvée quand vous avez vu des fantômes pour la première fois ?

Le Spirite. — J’ai cru avoir une hallucination. Mais j’avais déjà fait de l’occultisme, je me suis rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène pathologique.

Notes

(1) On en trouvera la bibliographie dans les ouvrages de DUHEM : Contribution à l’étude de la folie chez les spirites (Thèse de Parts, 19(4) et de Marcel VIOLLET : Le spiritisme dans ses rapports avec la folie (Bibliothèque de psychologie expérimentale et de métapsychie, Blond, éditeur, Paris, 1908) et dans les articles de LÉVY- VALENSI : Spiritisme et folie (Encéphale, 1910, p. 696), de DIDE. PEZET et lIme: Délires systématisés. Forme psycho-motrice. Variété spirite (Annales médico-psychologiques, 1920, p. 269), et de WIMMER : La folie médiumnique (Encéphale, 1923, p. 9).

(2) Cf. HEUYER et LAMACHE. —Le symptôme de la « devination de la pensée ». Comptes -rendus du XXIXe Comptes rendus du XXIXe Congrès des aliénistes et neurologistes, 1915, p. 197.

(3) Cf. Dr GELEY. —De l’inconscient au conscient. (Bibliothèque de philosophie scientifique. Alcan. éditeur. Paris. 1911).

(4) SÉRIBUX et COPET. —Un délire de persécution bienveillante (Société médico-psychologique du 29 octobre 1923) et la discussion. G. DE CLÉRAMBAULT.

(5) DE CLÉRAMBAULT. —Psychoses à base d’automatisme (La Pratique médicale française, mai 1925 et juin 1926). (6) (1) Prof. Henri CLAUDE. — Sur les divers types de psychose hallucinatoires chroniques (Progrès médical. du 5 avril 1924.p. 209).

(7) Travail du Service du Prophylaxie mentale. Dr Toulouse.                       .

 

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