Paul Lacroix. Nœuds d’aiguillette — Extrait de « Le Moyen-âge et la Renaissance. Tome IV : histoire et description des mœurs et usages, du commerce et de l’industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts… », (Paris), tome IV, 1851, folio XX à XX.

Ferdinand Denis. Nœuds d’aiguillette — Extrait de « Le Moyen-âge et la Renaissance. Tome IV : histoire et description des mœurs et usages, du commerce et de l’industrie, des sciences, des arts, des littératures et des beaux-arts…s. l. d. Paul Lacroix », (Paris), tome IV, 1851, folio XX à XXI.

 

Paul Lacroix [plus connu sous les pseudonymes deP. L. Jacob ou du Bibliophile Jacob (1806-1894). Érudit, polygraphe, il fut nommé conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal et a notamment rédigé le catalogue de la Bibliothèque de Soleinne.

Les [folio] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les images, ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[folio XX]

NŒUDS D’AIGUILLETTE. — Le maléfice que nous venons de désigner était connu de tout le Moyen Age ; il joua même plus d’une fois un rôle important dans les secrètes discussions de la politique, alors qu’il avait atteint, disait-on, quelque potentat ou quelque prince souverain ; mais son occulte puissance grandit de telle sorte au seizième siècle, qu’il devint une des plaies secrètes de l’époque, et qu’en frappant d’effroi les imaginations les plus ardentes, il donna une sorte de réalité aux terreurs qu’il inspirait. Alors, et par une loi physiologique bien connue, le maléficié devint le premier complice de celui qui, par une simple menace, réalisait son prétendu pouvoir.

Lorsqu’ils abordent ce point délicat, les démonographes de la Renaissance n’hésitent pas à l’affirmer. Asmodeus n’a pas, dans son arsenal, de flèche plus envenimée, plus funeste que celle qui frappe ainsi les sources intimes de la vie : « Il n’y a point auiourd’hui de malefice plus commun ou plus fréquent que cestuy cy, s’écrie Del Rio, qui écrivait en 1598 ; de sorte qu’à peine oseroit-on en quelques endroits se marier en plein jour, de peur que quelques sorciers ne charment les mariez; ce qu’ils font en prononçant quelques mots. et nouant cependant quelque aiguillette avec laquelle ils pensent nouer les conioints pour tel temps qu’il leur plaist. » [folio XXI]

Qu’ils ayent ceste puissance. il se prouve tant par l’authorité des canons et commune opinion des théologiens, que par les pratiques de l’Église, laquelle a cousturne, après l’expérience vaine de trois ans et le serment de sept tesmoins, signé de leur main, de séparer ceux qui sont ainsi maléficiez. » (Les Controverses et recherches magiques de Martin del Rio, p. 4.14.) Boguet est tout aussi explicite, et dit même que de son temps les enfants pratiquaient cet odieux sortilège.

On ne nous demandera pas, sans doute, de suivre sur ce sujet délicat le savant religieux dont nous avons invoqué le témoignage; il suffira de dire que l’on comptait, au seizième siècle, plus de cinquante sortes de formules propres à serrer le nœud d’aiguillette. Nous rappellerons cependant que, si le mode le plus habituellement usité consistait dans la ligature d’une tresse ou d’un ruban quelconque en prononçant certaines paroles, c’était toujours le démon qui parachevait le sortilège. Les deux sexes y étaient également soumis ; mais il y avait ce que les docteurs appelaient le sortilège respectif, c’est-à-dire l’empêchement temporel et réservé à certaines circonstances ou à certains individus. Ce fut de ce maléfice spécial que fut frappé le roi Théodoric. Quelques pages charmantes de Montaigne, du reste, en diront plus sur tout cela que le gros livre de Bodin, et, si l’on est curieux de découvrir dans les savants traités du temps un antidote au sort funeste qu’avait jeté le magicien, Planis-Campi le fournira, lui qui connaît si bien les deux belles colonnes édifiées par Adam pour conserver à sa postérité les traditions scientifiques qu’il puisa aux sources divines. David Planis-Campi, dont les études médicales remontaient au seizième siècle, n’hésite pas à le demander aux savants entichés de l’antiquité : « Est-ce Apollo, s’écrie-t-il, qui a donné la vertu et propriété à l’oyseau appelé Pic, cuit et mangé, d’aider les maléfices et réfrigères? o Des remèdes encore plus simples, mais non point si chastes dans l’expression, se rencontrent chez tous les démonographes. Il en est aussi de parfaitement innocents, tels que la joubarbe, l’emploi d’un fer à cheval; mais nous renvoyons le lecteur curieux à un ouvrage trop peu connu, à ce Fléau des sorciers de Jérôme Mengo, qui renferme le plus complet arsenal que l’on ait encore opposé aux pratiques des magiciens. On trouvera, en effet, dans ce livre, un beau chapitre intitulé : Remedium pro his, qui in matrimonio impediuntur ; et le septième exorcisme mettra au fait des conjurations formidables dont on faisait usage pour écarter un maléfice taxé de vraiment diabolique par le digne religieux vénitien. (Voy. Flagellum dæmonum, exorcismos terribiles, polentissimos et efficaces, remediaque probatissima, ac doctrinam singularem in malignos spiritus expellendos, etc., Venetiis, 1597, 1 vol. in-16.) Les incantations désignées dans ce manuel des exorcistes lasseraient sans aucun doute la patience du lecteur. Nous allons avoir recours à d’autres sources pour exposer les plus bizarres et surtout les plus redoutés sortilèges du Moyen Age ; celui qui vient tout d’abord à notre souvenir a une célébrité historique qui lui donne la priorité.

 

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