Nervosisme. Autographismeet stigmates dans la sorcellerie au XVIe siècle. Par Ernest Mesnet.

Ernest Mesnet. Autographisme et stigmates dans la sorcellerie au XVIe siècle. Paris, 1890, 1 vol. in-8°, 24 p., 3 planches hors texte.MESNETAUTOGRAPHISME0004

Très rare plaquette hors commerce et tirée à un très petit nombre d’exemplaires. Se trouve également, en réédition dans : « Frénésie, Histoire, Psychiatrie Psychanalyse – Sorcellerie », (Paris), 1990, n°9.

Ernest-Urbain-Antoine Mesnet [1825-1898]. Médecin, formé comme interne dans le service de Briquet, ce qui explique en partie son intérêt pour l’hystérie, puis par l’hypnotisme et le somnambulisme. Il est l’auteur de nombreuses publications, qui sont d’un intérêt variable. Nous avons retenu quelques unes :
— Etude des paralysies hystériques. Thèse de médecine. Paris, 1852.
— Etude sur le somnambulisme envisagé au point de vue pathologique. Paris, Archives de médecine, 5e série, 1860. Une des premières études faites en France sur le somnambulisme pathologique.
— L’homme dit le Sauvage du Var. Mémoire présenté à l’Académie de médecine, dans la séance du 28 février 1865. Rapport du Dr Cerise à la séance du 22 août 1865..
— De l’automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique. Considérations médico-légales. Paris, Félix Malteste & Cie, 1874. 1 vol.
— Etude médico-légale sur le somnambulisme spontané et le somnambulisme provoqué. Communication lue à l’Académie de médecine dans la séance du 15 mars 1887. Paris, G. Masson, 1887. 1 vol. 16/24.3 [in-8°], 39 p.
— Un accouchement dans le somnambulisme provoqué. Déductions médico-légales. Communication lue à l’Académie de médecine dans la séance du 12 juillet 1887. Paris, G. Masson, 1887. 1 vol. 15.5/24.2 [in-8°], 24 p.
— Outrages à la pudeur. Violence sur les organes sexuels de la femme dans le somnambulisme provoqué et la fascination. Etude médico-légale. Paris, Rueff et Cie, 1894. 1 vol. in-8°
— Le somnambulisme et la fascination. Paris ? 1894.
Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons rectifié quelques fautes de composition. – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les images, hors le portrait de l’auteur, sont les planches hors textes de l’orignal. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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NERVOSlSME

AUTOGRAPHISME

ET

STIGMATES DANS LA SORCELLERIE

AU XVIe SIÈCLE

par Ernest MESNET

Ma communication a pour but d’appeler l’attention de l’Académie sur un fait de physiologie pathologique dont la connaissance exacte, et la saine interprétation eussent sauvé du bûcher un grand nombre de victimes.
II appartient, par sa valeur rétrospective, à l’histoire de la sorcellerie du XVIe et du XVIIe siècles.
A cette époque de possession, où la croyance au surnaturel faisait intervenir le démon dans les actes de la vie et du monde, où le convulsionnaire était un possédé, où la grêle qui ruine la moisson, où l’inondation qui dévaste la campagne, où l’incendie qui détruit la maison, étaient le résultat d’une évocation diabolique inspirée par la méchanceté et la vengeance ; à cette époque, dis-je, le diable régnait en maître, et les cours judiciaires, les Parlements, qui reconnaissaient sa toute-­puissance, condamnaient impitoyablement au bûcher les malheureux que la clameur publique conduisait à leur barre. Tel, par exemple, le Parlement de Lorraine, dont les jugements sont inscrits et commentes dans ce livre manuscrit, dédie à l’illustre duc et cardinal Charles de Lorraine, par Nicolas Rémy, procureur général et conseiller privé du duc, livre écrit en 1595, dans lequel nous trouvons les instructions et jugements de plus de neuf cents individus qui, en Lorraine, ont, dans l’espace de quinze années, payé de leur tête le crime de sorcellerie !! Les mêmes procès, les mêmes exécutions se multipliaient partout en France, de l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, de même qu’en Angle­ terre, en Espagne, en Suisse, en Allemagne, en Italie !! [p. 6]
Il est vraiment difficile, même à trois siècles de distance, de rester indifférent à de pareilles hécatombes ! C’est pourquoi j’ai pensé que vous trouveriez quelque intérêt à connaître et à voir passer sous vos yeux quelques exemples des stigmates qui, à cette époque, accusaient le plus directement la présence du démon.
Tout être accusé de sorcellerie, soit pour la singularité de ses actes, soit sur la simple déclaration de quelque malveillant voisin, était, en présence de ses juges, soumis à l’examen le plus minutieux de toutes les parties de son corps.
L’examen se faisait sous la pression de l’idée préconçue : que le diable marquait le plus souvent sa présence par quelque signe particulier apparent à la surface du corps ; une tache de la peau, une touffe de poils sur une plaque épaissie du derme étaient suspectes, le pincement sans douleur, l’insensibilité à la piqûre d’une épingle étaient signes certains, de même que les empreintes, considérées invariablement comme le sceau de la griffe dn démon.
Il arrivait même souvent, qu’en dehors de tout signe extérieur propre à l’accusé, le fait seul entraînait, par son éclat, et par sa notoriété, la condamnation sans preuves.
Tel était, à cette époque, le rôle des stigmates devant la justice ; ils avaient une importance capitale. Voyons ce qu’ils sont aujourd’hui, au point de vue nosologique.
Il y a dix ans, à l’hôpital Saint-Antoine, mon collègue et ami Dujardin­ Beaumetz, avait dans son service une femme dont la peau rougissait au moindre contact, sans que la malade éprouvât de chaleur ni de démangeaisons aux points érythémateux.
On pouvait, à raide d’un crayon ou d’une pointe mousse quelconque, promenée légèrement sur les différentes parties de son corps, provoquer des reliefs de toute forme, de toute figure, que nous voyions se développer en quelques minutes sur tous les points parcourus par l’instrument.
C’était un fait nouveau, qui fixa d’autant plus l’attention de Beaumetz qu’il ne le trouva signalé nulle part.
Ayant remarqué, en outre, la coexistence de troubles nerveux multiples, tels que des mouvements spasmodiques des paupières étendus à quelques muscles de la face, une impressionnabilité excessive, se traduisant par des pleurs ou des rires involontaires, quelques phénomènes de catalepsie associés à des convulsions hystériques, Beaumetz me demanda d’examiner avec lui cette malade, au double point de vue de son système nerveux, et des manifestations cutanées qu’elle présentait.
Elle avait la peau blanche, fine, d’aspect normal sur toute la surface [p. 7] du corps, à cela près qu’elle avait perdu toutes ses sensibilités, que l’analgésie et l’anesthésie étaient complètes en quelque point qu’on tentât l’expérience.

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Elle ne sentait ni le contact de ses vêtements, ni le pincement des bras et des jambes. Le simple contact d’une pointe d’épingle — qu’elle ne sentait pas, — produisait aussitôt une rougeur diffuse, suivie bientôt d’une élevure d’un blanc rosé qui mettait en relief le point sur lequel l’épingle avait été promenée. Il en était de même pour toute excitation de la peau produite par un corps dur quelconque : par les ongles, par le grattage, par un pli de sa chemise, par une pression sur un meuble.
Si, prenant un stylet mousse, un crayon taillè fin, nous tracions sur ses épaules, sur sa poitrine, sur les bras, sur les cuisses, le simulacre d’un mot, d’un nom, d’une figure, en promenant légèrement l’instrument sur tous les points figuratifs du mot ou de l’inscription que nous voulions produire, nous voyions presque à l’instant une rougeur vive se manifester sur la ligne parcourue par l’instrument.
Cette rougeur diffuse constitue le premier temps du phénomène. Deux minutes après, la lettre ou l’inscription commence à paraître sous forme d’un tracé blanc rosé, d’une teinte beaucoup plus pâle que l’érythème rubéolique qui l’encadre de tous côtés. Ne quittez pas la malade, suivez attentivement les diverses phases de l’expérience. et vous voyez l’inscription se compléter sous vos yeux, la ligne pâle s’étendre, grossir rapidement, prendre un relief de plus en plus saillant, arrondi au sommet, et atteindre le volume d’une demi-plume d’oie appliquée sur la peau.
Bien des fois, nous avons obtenu ainsi des inscriptions assez développées pour qu’on pût les lire à vingt mètres de distance.
En voici quelques exemples reproduits par ces photographies, que je fais passer sous vos yeux;; je les dois à l’obligeance d’un jeune artiste qui m’a prêté gracieusement son concours ; elles ont été faites cinq minutes après le tracé, et n’ont été ni exagérées, ni retouchées ; sur le dos, vous voyez inscrit en gros caractères le quantième du mois et l’année de l’expérience; sur la poitrine, une série de signes cabalistiques. (Fig. 1 et Fig, 2).
Tout dans ce monde a un nom, les êtres comme les choses ; nous discutâmes longtemps sur le nom qui conviendrait au fait nouveau que nous venions d’étudier, nous nous arrêtâmes au mot AUTOGRAPHISME que j’avais proposé ; c’est le nom sous lequel il a vécu jusqu’à ce jour, en attendant un meilleur !
La première indication en a été faite par Beaumetz à la Société des [p. 8] hôpitaux, dans la séance du 11 juillet 1879 (Bulletin de la Société médicale des Hôpitaux. t. XVI, 2e série, p. 197, 1879). Depuis cette époque, un certain nombre de nouveaux faits ont été observés il la Salpêtrière, à Bicêtre et dans plusieurs hôpitaux.
Telle est l’expression de l’autographisme dans toute sa simplicité ; étudions maintenant sa pathogénie, et la part qu’il avait autrefois dans les procès de sorcellerie.
Ma communication s’établit sur quatre observations : la première est celle de la malade qui a été le point de départ de cette étude; les trois autres ont été recueillies dans mon service, et comprennent deux femmes et un homme.
L’ensemble de ces observations présente un air de famille, qui démontre, a priori, leur commune origine ; troubles fixes et permanents des sensibilités périphériques, analgésie, anesthésie soit générale, soit partielle, insensibilité des muqueuses à leurs points d’origine, souvent troubles fonctionnels des organes des sens, particulièrement de la vue et du goût, tels sont les caractères communs à tous ces malades (1). D’autre part, l’examen de la sensibilité morale, de l’émotivité, du caractère, nous démontre chez tous une grande mobilité de l’esprit, une impressionnabilité très vive, des modifications incessantes du caractère, des alternatives subites de gaieté ou de tristesse que rien n’explique, ni ne motive, tantôt de l’indifférence, tantôt de l’exaltation des sentiments…, en un mot, toutes les expressions du nervosisme hystérique qui s’accuse, du reste, chez la plupart d’entre eux, par les manifestations plus ou moins fréquentes des grandes attaques de l’hystérie convulsive.
Etant donné le terrain pathogénique sur lequel se développe le phénomène que nous voulons étudier, recherchons dans quelles conditions il se réalise ?
Peu importe que la partie de la surface cutanée sur laquelle vous ferez l’expérience, chez un malade autographique, soit sensible ou insensible, vous verrez le phénomène se produire toujours le même.
Prenons la malade de l’observation n° 2, dont je vous ai présenté les photographies.
Elle est hémianesthésique gauche, avec la ligne médiane du corps pour limite exacte. [p. 9]
Portez le stylet sur l’épaule, le dos, le bras gauche ; elle ne sentira rien, ni piqûre, ni contact ; elle n’aura aucune connaissance de l’opération pratiquée sur elle : l’impression portée sur sa peau sera pour elle indifférente et nulle, puisqu’elle n’aura produit aucune sensation.
Du côté droit, il en est tout autrement ; la sensibilité conservée s’éveille au moindre contact ; l’impression du stylet promené sur la région dorsale, devient sensation dès qu’il a dépassé la ligne des apophyses épineuses, limite exacte de l’anesthésie.
Ces conditions si dissemblables du premier temps de l’opération ne modifient cependant en rien la manifestation du phénomène autographique; il n’est, sur l’un comme l’autre côté de la région dorsale, ni retardé dans son apparition, ni amoindri dans son évolution. Il se manifeste à l’insu de la malade, sans qu’elle éprouve de sensation de chaleur ou de picotement; et après quatre ou cinq minutes écoulées. l’inscription apparait dans tout son relief, passant d’une épaule à l’autre, sans différence appréciable.
Il est évident que la sensibilité de la peau est bien une condition indifférente, puisque l’impression du stylet sur le côté gauche, bien que non sentie, n’en a pas moins son retentissement sur les centres nerveux, centres d’action des actes réflexes, s’accusant par des troubles des vasomoteurs.
L’autographisme est donc assurément un acte réflexe, répondant à une impression sentie à droite, et non sentie à gauche, dont les effets sont les mêmes sur l’un et sur l’autre côté du corps. C’est ainsi que mon ami Vulpian et moi, nous l’avions compris, quand il y a dix ans, nous l’étudiâmes ensemble chez une première malade que je lui avais conduite dans son laboratoire.
L’autographisme n’est point un fait transitoire, d’une durée éphémère ; il persiste comme les troubles nerveux au milieu desquels il se développe. Depuis plusieurs années, je suis et je surveille les malades dont je cite les observations — l’une depuis six ans, les autres depuis quatre et deux ans — sans avoir observé d’autres modifications qu’une différence du plus au moins dans la saillie du relief cutané, ou une persistance plus ou moins longue de l’empreinte qui disparaît, après deux ou trois heures, au lieu d’une durée prolongée de six à huit heures.
Quelques malades m’ont signalé ce fait particulier : que les reliefs de leur peau variaient aux différentes saisons de l’année, et qu’au printemps, ils se montraient plus particulièrement avec toute leur intensité.
L’époque des règles, ainsi que les excitations du système nerveux, [p. 10] reportent momentanément le fait pathologique à son maximum de développement (2).
L’autographisme ne peut être confondu avec la raie méningitique ou typhoïdique, car il n’y a de commun entre eux que la teinte érythémateuse qui suit immédiatement la pression de l’ongle ou du stylet sur la peau du malade en expérience.
Il n’en est pas de même de l’urticaire qui, par ses caractères extérieurs et par ses analogies, se rapproche de l’autographisme au point que tous deux semblent appartenir au même groupe nosologique.
Cependant, ils se distinguent l’un de l’autre, comme se distinguent les différents êtres d’une même famille, par quelques caractères propres à l’individu, qui constituent sa personnalité. C’est ainsi que l’autographisme a été désigné sous le nom d ‘urticaire artificiel ou factice, en raison des conditions particulières qui président à son développement ; il procède toujours, en effet, d’une cause matérielle, d’une excitation mécanique portée à la surface de la peau ; et il a, pour caractères sui generis, la reproduction, en reliefs saillants et teintés, des emblèmes, figures ou mots qu’il a plu à l’expérimentateur de tracer de sa main.
Indépendant de tout état organique appréciable, étranger à la diathèse arthtritique, qui compte à juste titre dans l’étiologie générale des urticaires, l’autographisme semble avoir, pour cause prédisposante à ses manifestations, les troubles fonctionnels du nervosisme hystérique.
Telle est, du moins, la déduction clinique des observations qui ont servi de base à cette étude.
Tous ces malades sont, en effet, profondément hystériques, non seulement par leurs troubles sensitivo-sensoriels, non seulement par les accidents convulsifs à répétitions fréquentes qu’ils nous ont présentés, mais surtout par la facilité avec laquelle ils subissaient tous l’action hypnotique que j’ai, à maintes reprises, constatée chez eux.
Toutefois, il importe, pour rester dans la vérité, de ne considérer, l’autographisme, tel que nous venons de le décrire, que comme un fait exceptionnel dans la série des troubles hystériques, puisque nous l’avons, le plus souvent, cherché chez un grand nombre de malades névrosés, sans autre résultat qu’une rougeur suivie d’un tracé sans relief appréciable et sans durée. [p. 11]
Cette série de faits dans lesquels nous voyons coexister, chez les mêmes malades, les stigmates de l’autographisme d’une part, et d’autre part une extrême impressionnabilité à subir à l’action hypnotique, nous conduit à émettre la proposition suivante :
Y aurait-il quelque trait d’union, quelque relation intime, entre les troubles des vasomoteurs périphériques provoqués par l’action mécanique d’un stylet porté sur la peau et les perturbations dynamiques qui accompagnent l’hypnotisme.
En d’autres termes :
Le phénomène extérieur de circulation capillaire, qui se passe sous nos yeux dans l’autographisme, aurait-il son congénère dans un trouble intime et profond de la circulation capillaire du cerveau, trouble que nous ne pouvons constater de visu, mais dont les effets se traduiraient à nous par une dissociation momentanée dans l’exercice des facultés intellectuelles ?
Je m’arrête devant ce point d’interrogation !

Messieurs.

L’étude des stigmates et des empreintes. n’ayant plus aujourd’hui qu’une valeur rétrospective basée sur la signification que leur donnaient les Parlements d’autrefois. je dois, pour compléter et pour justifier ma communication, vous dire en quelques mots comment ces Parlements comprenaient :
1° Les agissements ou démon pour circonvenir et envelopper sa victime :
2° Et quelles marques il lui imprimait pour établir sa possession !
Ce qui conduit les hommes à cet abîme, — dit Nicolas Remy, pro­cureur général et conseiller privé du duc de Lorraine, — et par abîme il entend possession, — c’est de vouloir examiner et soumettre à leur jugement des dogmes qui dépassent la raison : c’est d’avoir l’esprit empreint de faiblesse et d’ignorance, naturellement porté à la crédulité ; et de se laisser entraîner par des passions violentes telles que la colère et la cupidité.
Alors, intervient le démon attentif aux faiblesses humaines, sans cesse à la recherche des hommes lâches que la pauvreté réduit au désespoir, que le ressentiment conduit à la vengeance, et qui sont disposés à tout sacrifier pour obtenir l’objet de leurs désirs.
Dès qu’il les touve, il dresse contre eux toutes ses batteries, parvient à les gagner et à se les dévouer par de grandes et magnifiques promesses.
Nous voilà en plein XVIe siècle ! [p. 12]
Permettez-moi d’emprunter au poème de la démonolâtrie, écrit à cette époque, une citation qui vous peindra bien mieux que je ne saurais le faire, les prétendus agissements du diable pour circonvenir et envelopper sa victime.

S’il voit l’infortuné plongé dans la misère,
Gémir sur son état avec douleur amère,
S’il l’aperçoit épris d’un amour insensé,
Ou d’une âpre vengeance fortement occupé ;
Il se présente à lui dans quelque solitude.
Et, prenant d’un ami les dehors d’habitude :
Ah! mon cher, lui dit-il, d’ou vient cet air chagrin ?
Pourquoi désespérer de fléchir le destin ?
Pour peu que vous vouliez vous montrer avec zèle,
De mes commandements l’exécuteur fidèle,
Bientôt, j’allégerai de vos maux le tourment !
En attendant, prenez cette somme d’argent…
Je saurai mieux, plus tard, arrondir votre bourse,

Telle était, à cet époque d’illusions, de rêve et de folie, la part redoutable que l’imagination faisait à Satan dans l’exposition des misères humaines !!
Sa personnalité matérielle et charnelle était chaque jour attestée par les sorcières qui, déclarant devant leurs juges, le voir, le sentir, avoir avec lui quelque commerce impur, justifiaient ainsi, par leurs propres aveux, l’accusation dont elles avaient à se défendre.
Mais, ce n’ètait point assez pour les démons de lier et d’enchaîner par une stipulation de paroles.
De même qu’autrefois les maîtres imprimaient à leurs esclaves des marques pour les reconnaître dans leurs fuites, de même aussi les démons imprimaient, avec leurs ongles des marques qui attestaient perpétuellement la servitude dans laquelle ils avaient entraîné leurs nouveaux adeptes.
Ces marques, ces stigmates étaient, entre tous les signes de possession, le plus démonstratif, le plus fatal ! C’était le stigma ou sigillum diaboli !
Une éraillure de la peau, une ou plusieurs empreintes accusaient la griffe du diable, marquée soit par un ongle — le plus souvent l’auriculaire — soit par tous les doigts ensembles appliqués sur la peau.
Une cicatrice — où qu’elle fut placée — était signe de possession ancienne ; une rougeur avec gonflement et saillie indiquait la possession récente. [p. 13]

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C’était, d’habitude, sur les parties découvertes que le diable imprimait sa marque, le plus souvent sur la face, sur le front, souvent sur les épaules, mais quelques fois aussi sur les parties basses du corps, sur les reins, sur les cuisses.
Entre toutes les épreuves, celle de l’aiguille était la plus redoutable ! car si le démon, seul, pouvait, disait-on rendre la peau insensible à la piqûre, lui seul pouvait bien mieux encore faire naître des rougeurs, des élevures, des saillies sur ces régions du corps privé de sensibilité.
Et, quand au milieu de ces cruelles épreuves, survenaient spasmes et convulsions, c’était encore œuvre du diable agitant le corps de sa victime.
Il est heureux qu’à cette époque de fanatisme et d’erreur, l’autogra­phisme dont je viens de vous parler n’ait point été connu !! Assuré­ ment il existait alors tel qu’il est aujourd’hui : assurément il avait ses fatales empreintes qui comptaient, hélas ! comme preuve à condamnation ; mais l’inscription nominale qui lui donne sa caractéristique, ne se trouvant indiquée dans aucun des procès que j’ai eus sous les yeux, a dû passer inaperçue.
Ignorance cent fois heureuse à cet âge de la sorcellerie ! Si l’on veut bien se représenter à quels déplorables entraînements se seraient abandonnés les juges, en voyant surgir en caractères irrécusables sur les épaules d’une accusée, un nom — non pas celui de Marie inscrit sur cette photographie — mais le nom de Satan marquant de son sceau sa malheureuse victime. (Fig. 3).
Les découvertes de la physiologie ont porté la lumière dans ces ténébreuses questions.
Le diable a dû battre en retraite devant les progrès de la Science et de la Raison.
Et les convulsionnaires stigmatisés d’autrefois soustraits aux Cours de justice criminelle sont devenus de sympathiques malades tributaires du médecin.

OBS. 1. — Cette malade est celle qui a servi à nos premières études sur l’autograghisme :
Entrée à l’hôpital Saint Antoine en juin 79, son observation, communiquée par Dujardin-Beaumetz à la Société médicale des hôpitaux, a été publiée en partie dans ses recueils, T. XVI, 2e série, page 197, 1879.
Il me suffira de l’indiquer à grands traits, mais en la complétant par l’étude de quatre années de soins et de surveillance continus.
C’est une femme âgée de vingt-neuf ans, de complexion délicate, et surtout d’un tempérament nerveux très prononcé. Son père est mort [p. 14] à cinquante et un ans d’une affection chronique de la poitrine ; sa mère est morte à cinquante-deux ans, ayant eu depuis sa jeunesse un grand nombre d’attaques de nerfs.
Elle a eu quatre frères et sœurs, tous aujourd’hui morts : les uns de la poitrine, les autres de méningite tuberculeuse. Le dernier, qui a succombé à l’âge de vingt et un ans d’une fièvre typhoïde, était somnambule, il avait l’habitude de courir la nuit sur les toits.
Ainsi tous, dans cette famille, présentaient une grande faiblesse de constitution, et une disposition non douteuse aux névroses.
Notre malade accuse dès son jeune âge, une grande prédisposition aux affections nerveuses de tout ordre.
A neuf ans, elle devient sourde des deux oreilles, et cette surdité, sans écoulement par le conduit auditif, sans mal de gorge, se dissipe après quelques mois.
A douze ans, elle est prise d’une chorée violente qui lui enlève le sommeil pendant plus d’un mois, et qui disparaît incomplètement après deux ans et demi de durée, en lui laissant quelques mouvements spasmodiques des paupières et des muscles de la face, ce qui lui donne un aspect grimaçant.
A seize ans, la menstruation apparaît ; la mort de son père survient à la même époque ; alors se manifesta la première grande crise nerveuse.
Elle perdit connaissance pendant trois jours et trois nuits, et présenta pendant tout ce temps une grande agitation de tout le corps.
A dix-huit ans. la mort de son frère lui provoque une nouvelle crise d’une violence extrême qui dura pendant neuf jours.
Depuis cette époque jusqu’à l’âge de vingt-huit ans, sa santé fut assez bonne, bien que très nerveuse, très impressionnable, et sujette à des attaques d’hystérie de moyenne intensité chaque fois qu’on la contrariait.
Vers le mois de mai 1879, elle éprouva de violentes douleurs dans la poitrine, dans le ventre ; ses attaques d’hystérie devinrent fréquentes, plus violentes ; et ce fut à cet occasion qu’elle entra à l’hôpital.
L’examen de cette malade, si profondément hystérique par ses antécédents, révèle des troubles nerveux multiples du côté des sensibilités cutanées.
La sensibilité générale est profondément modifiée ; anesthésie, analgésie complète, on peut lui traverser de part en part la peau des membres, du ventre, des seins, sans qu’elle ressente la moindre douleur.
La sensibilité au froid, à la chaleur, au chatouillement est complètement abolie. [p. 15]
Le tact est affaibli dans une mesure notable.
La malade se plaint plusieurs fois par jour d’une sensation de boule qui part de la région épigastrique, et lui remonte vers la gorge : elle se plaint également de névralgies intercostales, lombaires, et de vomissements à répétition fréquente.
Tel était l’état de cette malade au moment où nous constatâmes pour la première fois, et par hasard, les phénomènes d’autographisme dont nous venons de donner une description méthodique.
Sortie de l’hôpital après un séjour de deux mois, elle rentra dans mon service trois ans plus tard, au mois de juillet 1882, sans qu’elle eût cessé de venir me voir de temps en temps. Pendant cette longue période de temps, nous avions pu constater, un grand nombre de fois, la persistance du phénomène autographique, que nous avions constamment retrouvé semblable à lui-même, sans que la malade en éprouvât d’autres incommodités que la persistance des reliefs sur la peau de la face chaque fois qu’elle se piquait ou se grattait.
L’examen que nous fîmes à cette époque, des diverses sensibilités, nous démontra que l’analgésie cutanée était restée la même, mais que les troubles s’étaient étendus vers les membranes muqueuses.
L’insensibilité de la pituitaire était complète ; on enfonçait une allumette en papier dans toute la profondeur des fosses nasales, jusqu’au voile du palais, sans provoquer de chatouillement, sans autre effet qu’un larmoiement abondant, signe de la conservation du réflexe lacrymal.
Si, lui tenant les yeux bandés, on lui mettait au contact des lèvres un verre contenant un liquide quelconque, du vin, du lait, du vinaigre, elle ne s’en apercevait pas ; lorsqu’on lui versait le liquide dans la bouche, elle l’avalait sans savoir, sans connaître quel il était.
L’odorat était non moins perdu.
La malade nous ayant dit que, quelques jours avant son entrée à l’hôpital, on l’avait trouvée la nuit, en chemise, dans la cour de sa maison, et ramenée dans sa chambre, sans qu’elle en eût connaissance, nous apprîmes d’elle quelle était depuis longtemps sujette à des accès de somnambulisme spontané, qu’elle marchait la nuit, tout en dormant comme l’avait fait son frère.
Les troubles hypnotiques constatés dès sa première entrée, en 1879, dans le service de Beaumetz, se retrouvaient tels qu’à cette époque, à cela près qu’ils se montraient avec une intensité beaucoup plus grande. Il suffisait de fixer un instant cette malade pour qu’aussitôt elle s’endormît et présentât successivement les trois grandes phases de la névrose hypnotique : catalepsie, léthargie et convulsions. [p. 16]
Sa sensibilité hypnotique s’était développée au point qu’elle s’endormait quand elle nous voyait venir près de son lit, à l’heure de la visite, et que maintes fois nous l’avons vue, les jours de cousultation, s’immobiliser en catalepsie, la main sur le bouton de la porte qu’elle venait d’ouvrir, pour entrer nous demander un conseil.
Elle présentait tous les troubles des facultés intellectuelles et affectives qui appartiennent à cet état, et réalisait l’hypnotisme dans toute son intensité.
Les phénomènes d’autographisme ne s’étaient nullement modifiés depuis quatre ans que nous suivions cette malade ; les tracés faits sur la peau donnaient toujours les mêmes reliefs, dont la durée était de six à huit heures.
Pendant son séjour dans nos salles, j’expérimentai sur elle, à plusieurs reprises, l’action de diverses substances excitantes, telle que : fruits rouges, fraises et framboises, les moules, les huîtres, les écrevisses et crevettes, qui ont plus particulièrement la propriété de provoquer des poussées d’urticaire chez les gens prédisposés. L’effet se produisit sous forme de congestion érythémateuse, diffuse vers la tête et la poitrine, sans élevures papuleuses propres à l’urticaire ; mais pendant vingt­-quatre heures, les inscriptions que nous fîmes sur la peau se montrèrent avec des reliefs beaucoup plus saillants, et une persistance plus grande.
Cette malade, dont la santé générale s’altérait de plus en plus depuis quelque temps, marchait à grands pas vers la tuberculose pulmonaire ; quand elle quitta notre service, elle portait des signes certains de destruction tuberculeuse. Elle ne revint plus nous voir ; ce qui me conduit à penser qu’elle a dû mourir peu de temps après.

OBS II. — Jeanne G…, âgée de trente ans, entrée dans mon service de 1884 à 1890, a servi aux photographies présentées à l’appui de ce mémoire.
Les antécédents héréditaires accusent le nervosisme chez ses ascendants :
Son père, homme violent emporté, est mort à l’asile de Vaucluse après avoir passé quinze mois chez 1ui dans un état d’aliénation mentale manifeste.
Sa mère a toujours été très irritable, très originale, nerveuse sans convulsions (dit sa fille) et tourne aujourd’hui, à l’âge de soixante-six ans, à la dévotion la plus exagérée.
Pendant son enfance, notre malade a été faible, délicate, maladive, n’a marché que fort tard. [p. 17]
Réglée à onze ans et demi ; menstruation difficile, qui n’a jamais été régulière : dès cette époque, elle devient nerveuse, excitable, pleure pour la moindre chose et éprouve les sensations de la boule hystérique.
Mariée à dix-huit ans, elle passe les six premières années de sa vie de ménage dans un état de calme et de bien-être relatifs. A partir de ce moment, l’harmonie du ménage se trouble, la mésintelligence survient, elle retourne chez sa mère où elle passe une année dans un état d’agacement et d’angoisses continus. Découragée, assaillie d’idées noires, elle fait une tentative de suicide par le laudanum.
En 1884 (elle avait alors vingt-quatre ans), elle entra fois dans mon service à l’hôpital Saint-Antoine. Elle était très manifestement chlorotique, avec des vertiges, des gastralgies, des palpitations, et des hémoptysies, coïncidant avec une suppression de règles depuis plusieurs mois. L’examen de la poitrine ne me donnant à l’auscultation aucun signe suspect, je considérai ses hémoptysies comme supplémentaires, et je la traitai par les tonniques, les bains sulfureux, et le sous-­carbonate de fer. Après un mois de traitement, elle quitta mon service, très améliorée, sans que mon attention ait été particulièrement fixée sur des alternatives de rougeur et de pâleur de la face, que je considérai chez elle comme un phénomène d’érythème pudoral.
J’ai tout lieu de supposer qu’elle était déjà autographique, mais le fait passa, pour moi, inaperçu à cette époque.
Rentrée chez elle, elle eut à faire face aux mêmes difficultés ; après une apparence de réconciliation, elle éprouva les mêmes agacements, les mêmes contrariétés et perdit peu à peu le bénéfice de son premier traitement.
En 1886, elle entra pour la deuxième fois à l’hôpital, dans mon service à l’Hôtel-Dieu. La chlorose était revenue au même degré ; et elle présentait les mêmes troubles avec plus d’intensité du côté du système nerveux.
L’hérnianesthésie était complète et absolue sur tout le côté gauche. C’est en faisant l’étude de ses sensibilités que je m’aperçus des reliefs qui se produisaient sur sa peau au contact de l’épingle, et que je constatai sur elle, pour la première fois, les phénomènes de l’autographisme.
Elle fit dans mon service un séjour de trois mois, et sortit avec une santé générale meilleure dans son ensemble.
En 1888, nouvelle entrée dans mon service. C’était la troisième.
La persistance de l’autographisme, que nous retrouvons tel qu’il était il y a deux ans, nous conduit à un examen plus détaillé des sensibilités.
Nous retrouvons : l’anesthésie et l’analgésie complètes du côté gauche, avec la ligne médiane pour limite exacte sur toute l’étendue du corps. [p. 18]
Nulle trace de sensibilité des muqueuses à l’orifice des organes des sens ; bouche, narine, muqueuse oculaire, sont insensibles à gauche, Le goût et l’odorat perdus à gauche.
La malade est impressionnable et émotive à un degré extrême ; elle passe à chaque instant de la décoloration chlorotique à l’érythème pudoral. Elle est calme, sans exagération de sentiments, sans exaltation de l’esprit, pondérée dans ses actes, sans trace d’hystérie convulsive.
Les grandes attaques qu’elle a eues chez elle, à l’occasion des contrariétés et des scènes de sa vie intime, ne se renouvellent pas dans le calme de la vie d’hôpital.
L’autographisme existe à son maximum de développement ; et son étude est d’autant plus intéressante qu’elle est faite parallèlement, sur la moitié du corps sensible, et la moitié insensible, sans différence appréciable de l’un à l’autre côte. L’analyse clinique de ce fait est rapportée dans la première partie de ce mémoire, et sa démonstration existe dans les photographies qui ont été faites à cette époque.
Guidé par les analogies apparentes des reliefs autographiques, avec l’urticaire j’essayai de produire l’urticaire par tous les ingesta qui le donnent d’habitude.
Le 25 juin 1888, je lui fis manger une douzaine d’écrevisses fortement assaisonnées, représentant au moins une quantité triple de ce qu’on mange d’habitude ; deux heures après la malade avait sur tout le corps, particulièrement sur la face et sur la poitrine, une forte poussée érythémateuse avec démangeaisons, sans élevures .
Le 5 juillet, elle mangea deux livres de cerises ; le 15 juillet, une livre de fraises et framboises ; avec les mêmes résultats généraux, mais avec l’exagération constante du phénomène autographique plus saillant et plus prolongé.
En juillet 1889, elle revint passer quelques semaines dans mon service, à l’occasion de troubles nerveux chloro-hystériques que lui produisaient des vertiges avec demi-perte de connaissance, et quelques secousses dans les membres — attaque hystérique incomplète, plus cérébrale que convulsive.
L’hérnianesthésie gauche sensitivo-sensorielle était la même, ainsi que les tracés autographiques.
Le 1er février 1890 — (5e entrée).
Une vive contrariété, suivie de perte de connaissance et d’une violente attaque de nerfs, la ramène dans mon service ; quelques heures après, tout était rentré dans le calme, il ne lui restait qu’un souvenir vague de ce qui c’était passé. [p. 19]
L’examen des diverses sensibilités nous révèle les mêmes troubles du côté gauche, vers la peau, comme du côté des organes des sens. L’autographisme persiste, mais dans une forme plus atténuée.
L’ensemble de la santé générale est plus satisfaisant, bien que la malade continue à se plaindre de céphalalgie, de gastralgie, de vomissements, et autres accidents nerveux.
Les règles sont à peu près régulières ; l’examen des organes thoraciques ne révèle aucune lésion ; les hémoptysies des années précédentes ne se sont pas renouvelées.
J’ai profité du séjour de ma malade pour faire diverses expériences relatives à l’autographisme, entre autres :
Je lui ai fait appliquer sur le bras droit (côte sensible), une bande d’Esmarch enroulée depuis le coude jusqu’à l’épaule, avec une compression assez serrée pour produire un arrêt de la circulation périphérique, une compression des nerfs superficiels, et de la cyanose du bras. Après quoi, je fis sur la partie antérieure de chaque avant-bras des tracés avec une pointe mousse.
L’autographisme se produisit sur l’avant-bras gauche avec ses caractères habituels ; aucune saillie ne se montra sur l’avant-bras droit. Après dix minutes d’attente, la bande d’Esmarch fût enlevée, peu à peu la cyanose disparut, et l’inscription, restée fruste pendant vingt minutes, se montra en reliefs égaux sur les deux bras.
Quelques jours après, je fis appliquer de la glace sur l’épaule droite (côté non anesthésique) et quand le refroidissement fût complet, la peau fortement érythémateuse, et descendue à une basse température , je fis sur les deux épaules, aux régions symétriques, des tracés comparatifs.
L’inscription se fit régulièrement sur l’épaule gauche, mais elle n’apparut sur l’épaule droite qu’après le rétablissement complet de toutes les fonctions cutanées, momentanément interrompues par l’application de la glace.
Je savais, depuis deux ans, cette malade accessible à l’action hypnotique ; la voyant vomir presque chaque jour, j’essaie de l’endormir, espérant ainsi supprimer ses vomissements. Après l’avoir fixée pendant cinq à six minutes, avec l’idée ferme de l’endormir, elle ferma spontanément les yeux (bien qu’elle ne se prêtât pas volontiers à l’expérience), ses bras restèrent en catalepsie, son côté droit devint insensible comme le gauche, elle était en somnambulisme, apte à subir toutes les suggestions. Je lui commandais de ne plus vomir désormais, et de digérer sans malaise ! [p. 20]
Les vomissements ne reparurent plus.
Cette malade, qui n’a que très rarement été hypnotisée, ne peut être considérée comme entraînée par des expérience multiples répétées sur sa personne, elle est spontanément hypnotique, prédisposée à cet effet par sa chlorose, et par les troubles nerveux fonctionnels qu’elle présente depuis si longtemps.

OBS III. — En janvier 1882, un jeune médecin de mon voisinage m’amena dans mon cabinet une dame fort inquiète des élevures qui se faisaient sur sa peau.
Mme A…, âgée de trente-deux ans, née dans le Midi, est une femme d’une constitution vigoureuse et d’une santé parfaite, sous la réserve des troubles nerveux dont nous avons à parler.
Sa mère a toujours été nerveuse, d’une extrême sensibilité. Son père, irascible et violent.
Elle, mariée à dix-sept ans, a eu six enfants sans accidents de couches. Mme A… a reçu dans sa jeunesse une bonne instruction ; elle est intelligente, d’un esprit vif et alerte, très mobile dans ses idées, portée en toutes choses à l’exagération, sans attaques de nerfs jusqu’à l’époque de son mariage.
Dès son entrée en ménage, elle se trouve en face de grandes déceptions, elle s’agace, s’irrite et entre à pleines voiles dans le nervosisme convulsif. Ses crises s’étendent et se multiplient en raison des difficultés qui viennent l’assaillir.
Quinze années se passent avec les accidents hystériques les plus variés, sans que Mme A… vit sa santé s’altérer en quoi que ce soit,
Il y a trois ans, — elle avait à cette époque vingt-neuf ans, — elle éprouva, dit-elle, des sensations de chaleur vers la peau, et des démangeaisons qui la firent se gratter ; elle remarqua alors que tous les points sur lesquels elle passait ses ongles étaient marqués par des trainées rouges, qui devenaient saillantes et boursouflées quelques minutes après.
Conduit par la nature de ce phénomène, qu’elle nous disait avoir persisté depuis trois ans, sans intermittence, je lui traçai sur les épaules un nom, sur les bras quelques lignes irrégulières, que nous vîmes apparaître en l’espace de cinq minutes, en reliefs autographiques assez saillants pour qu’on puisse les lire à 20 mètres de distance.
Ce phénomène était devenu un des faits habituels de sa vie ; l’impressionnabilité de sa peau était telle que le moindre contact, de [p. 21] quelque nature qu’il fût, s’inscrivait en traces révélatrices pendant cinq à six heures.
L’excitation qui accompagnait l’époque des règles, de même que le trouble apporté par une émotion gaie, expansive, exagérait le phénomène et prolongeait sa durée.
L’examen direct de la malade nous démontra que toutes les sensibilités de la peau étaient conservées et égales des deux côtés ; elle sentait la pointe d’une épingle, le contact des objets, la pression sur la peau, l’impression du froid et du chaud.
Les yeux tenus fermés, elle avait la notion exacte des diverses positions que nous donnions à ses membres, des mouvements que nous leur imprimions ; le sens musculaire était donc bien conservé.
Les sensibilités, bien qu’éveillées sur toute la surface du corps, n’étaient cependant pas dans leur mesure normale ; elles étaient exagérées, hyperesthésiées sur un grand nombre de points. Le tracé au crayon, indifférent et insensible pour les autres malades, éveillait chez elle une douleur assez vive, dont elle se plaignait à chaque tracé, en disant que le contact de la pointe lui donnait la sensation d’un fer rouge passé sur la peau. L’exaltation de la sensibilité et du sentiment était telle que, si nous avions insisté sur nos expériences d’autographisme, nous aurions assurément provoqué quelque grande attaque d’hystérie comme elle en avait souvent.
Elle nous dit qu’elle avait souvent été hypnotisée ; qu’elle s’endormait avec une extrême facilité en regardant un objet ; qu’elle avait des attaques de nerfs chaque fois qu’on la contrariait dans son sommeil : que, réveillée, elle n’avait aucun souvenir de la durée du sommeil, non plus que de ce qu’elle avait fait en dormant.
Je n’ai point renouvelé l’expérience, je n’ai vu cette dame qu’une seule fois ; mais j’ai eu de ses nouvelles pendant plusieurs années, et je sais que l’autographisme durait encore trois ans après ma visite.

OBS. IV — Le 29 mai 1889, entre dans mon service à l’Hôtel-Dieu, le nommé Jules Leroy, âgé de trente-deux ans, menuisier.
Il me dit qu’il ne peut se servir du bras droit depuis quatre jours : qu’étant à son établi, occupé à raboter, son bras avait tout à coup perdu sa force, qu’il pouvait le remuer, mais non plus travailler, sans qu’il eût ressenti du reste aucune douleur, ni éprouvé malaise, ni vertige quelconque.
Que déjà, l’an dernier, au mois de novembre, le même fait s’était produit sur le même bras et qu’il avait guéri par des électrisations. [p. 21]
Interrogé sur ses antécédents héréditaires, nous apprenons qu’il est enfant naturel, qu’il n’a jamais connu son père, et que sa mère est morte de la poitrine.
Il est d’une bonne santé habituelle, sobre et raisonnable, nous dit­-il ; dans sa vie ordinaire, il ne fait pas d’excès. Il est timide, pusillanime, rougit facilement, se trouble à la moindre émotion et éprouve des suffocations, des malaises qui se traduisent par des secousses, par des tremblements qu’il ne peut dominer.
Son regard timide, sa voix doucereuse, accusent évidemment un certain degré de féminisme dans le caractère de cet homme.
Il se présente à nous, le bras droit allongé le long du corps, non pas à l’état de paralysie flasque, mais avec une certaine rigidité qui cède très facilement aux mouvements qu’on lui imprime. Il peut de lui-même lever Ic bras et le porter horizontalement, avec un effort considérable, jusqu’à la hauteur du cou ; mais il lui est impossible de le porter sur sa tête ; le bras levé n’a aucune résistance, il cède à la plus légère pression. Il ne peut étendre sa main qui reste fléchie sur le poignet. Il donne, au dynamomètre, 45 degrés du côté gauche, 0 du côté droit.
Cette parésie incomplète est limitée au bras ; la jambe droite n’a rien perdu de son mouvement ni de sa force.
L’examen des diverses sensibilités relève une hémianesthésie complète à droite.
La peau est insensible à toutes les excitations, qu’elles qu’elles soient : contact, piqûre, pression, chaleur, refroidissement sont inaperçus.
Toutes ses muqueuses à l’orifice des sens ont également perdu leurs sensibilités à droite.
Les sens eux- mêmes, l’ouïe, l’odorat, la vue, ne perçoivent plus à droite. L’hérmianesthésie est complète, absolue pour toute la moitié droite et a pour limite exacte, à quelques millimètres près, la ligne médiane du corps en avant comme en arrière.
Les sensibilités du côté gauche sont intactes sans l’hyperesthésie supplémentaire qu’on observe souvent en pareil cas.
Les recherches que j’avais faites sur la peau de cet homme pour explorer ses sensibilités à l’aide d’une épingle, m’ayant montré que chaque piqûre était suivie d’une élevure saillante et rosée, je fus conduit à rechercher l’autographisme,
L’expérience me donna les résultats les plus complets ; et mon malade vit avec stupéfaction s’inscrire sur ses deux bras, son nom de Jules. Les reliefs présentèrent le maximum possible de développement, et [p. 23] durèrent huit heures, sans différence appréciable sur l’un comme sur l’autre bras, malgré l’hémianesthésie de la peau.
Guidé par la notion acquise, depuis longtemps, des rapports que j’avais observés, entre l’autographisme et la disposition de ces mêmes malades à subir l’action hypnotique, j’essayai aussitôt d’endormir mon malade par la fixation du regard. En quelques minutes, il arriva au sommeil hypnotique, avec anesthésie généralisée, occlusion des sens (excepté de l’ouïe qui le laisse en rapport exclusivement avec moi), état cataleptoïde des membres. La démonstration était faite par cette première tentative, qui me donnait l’indication à suivre pour la guérison.
Après quelques hypnotisations pratiquées les jours suivants, dans le but de gagner de plus en plus sa confiance, et de le diriger dans la voie que je voulais suivre ; après avoir constaté à diverses reprises que je pouvais réveiller par suggestion ses sensibilités sur telles ou telles parties de ses membres engourdis, je me décidai à abandonner l’usage de l’électricité et des aimants que je lui appliquais inutilement depuis une quinzaine de jours, et à tenter résolument l’action curative par l’hypnotisme.
Ma confiance dans le succès était d’autant plus grande que la concentration de mon malade dans l’état hypnotique devenait de plus en plus exclusive sur ma propre personne ; qu’il n’avait plus de rapports qu’avec moi ; et que je pouvais à volonté, lui faire entendre tel ou tel autre interlocuteur en lui servant d’agent de transmission par le contact des mains, tel que j’ai indiqué dans un précédent mémoire.
Le 28 juin, le malade ayant été mis par moi dans le sommeil hypnotique, et toute son attention fixée sur ce que j’allais lui dire, je lui fis la suggestion suivante :
Je vais vous guérir à l’instant. A votre réveil, vous sentirez dans tout votre côté droit : votre bras droit sera aussi fort, aussi libre dans ses mouvements que le bras gauche ; et vous resterez guéri !
Réveillé, il retrouve sa sensibilité complète : I’hérnianesthésie a disparu ; son bras droit se meut aussi librement que l’autre ; et il se livre, dans sa satisfaction, à une véritable débauche de mouvements d’extension et de flexion de l’avant-bras sur le bras, et du bras sur le tronc.
Au dynamomètre, il marque 45 degrés de l’un et de l’autre côté. Sorti le 5 juillet 1888, je l’ai revu plusieurs fois depuis ; il n’avait point cessé de travailler depuis sa sortie, sa guérison s’était maintenue complète.

NOTES

(1) La malade de l’observation n°3 semble faire exception à cette loi ; elle avait, en effet, conservée ses sensibilités, mais hyperesthésiées, et elle présentait, d’autre part, à leur maximum d’intensité, tous les autres troubles nerveux de nature hystérique.

(2) Se reporter aux observation I et II, et voir les effets obtenus avec différents ingesta, les fruits rouges : fraises, framboises ; avec les écrevisses, crevettes, homards, toutes substances développant l’urticaire chez les gens prédisposés ; de même que les effets produits par le refroidissement moyennant l’application de la glace ou par la compression asphyxique sur un membre.

Paris. — Imprimerie Clamaron-Graffn 57 reu de Vaugirard.

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1 commentaire pour “Nervosisme. Autographismeet stigmates dans la sorcellerie au XVIe siècle. Par Ernest Mesnet.”

  1. bernard DahanLe jeudi 29 janvier 2015 à 14 h 48 min

    Alors…Je viens de lire ce documentaire et celui ci me laisse avec un sentiment de sidération tellement les faits sont évoqués de manière très clinique,si je peux oser ce mot.
    L’impression d’un autre monde où le sujet est observé comme un cas et je crois que ce qui m’effraie car c’est ce que j’éprouve c’est l’absence d’empathie pour ces observations.
    Je retrouve aussi là certaines visites chez des médecins qui prescrivent des médicaments pour soigner un symptôme.
    Je demande plus à la relation que je peux entretenir avec des « soignants », mais est ce un leurre, non en fait je ne le crois pas ; juste aller plus prés pour donner un sens a la souffrance,et seule la parole adressée a un qui écoute vraiment,et l’accession a l’émotion réprimée me permettrait d’aller plus prés de mon être de vivant.
    J’en suis toujours là et la lecture de cet article réveille les maltraitances de langage qui me font accepter a n’importe quel  » prix  » des relations toxiques qui me désolent….a suivre sans doute…