Michéa. Des hallucinations dans la magie. Extrait de la « Revue Contemporaine », (Paris), huitième année,2e série, tome septième, XLIIe de la collection, 1859, pp. 501-537.

Michéa. Des hallucinations dans la magie. Extrait de la « Revue Contemporaine », (Paris), huitième année,2e série, tome septième, XLIIe de la collection, 1859, pp. 501-537.

Ce long article a pris comme prétexte la parution du livre de M. Philips (pseudonyme de Durand de Gros) pour brosser une impressionnante fresque de l’histoire de la magie, et des rapports de celle-ci avec les théories de l’hallucination.

Claude-François Michéa (1815-1882). Médecin aliéniste, d’abord interne, puis directeur durant de longues années de à la maison de santé Marcel-Sainte-Colombe, drue Picpus, à Paris. Un des fondateur de la Société médico-psychologique et un des plus actifs collaborateurs des Annales média-psychologiques.
Il fut un des premiers aliénistes à traiter de la question de la folie et de la responsabilité des aliénés devant les tribunaux. Outre les quelques publications citées ci-dessous on lui doit de nombreux travaux sur l’histoire de la médecine en général. Quelques publications :
— Des hallucinations. Thèse présentée et soutenue à la Faculté de médecine de Paris, le 15 juin 1837, pour obtenir le grade de docteur en médecine., , 21 p.
— Paracelse, sa vie et ses doctrines », Gaz. Méd. de Paris.,‎ , p. 289-298 ; 305-311.

— Traité pratique, dogmatique et critique de l’hypochondrie. Paris, Labé, 1845. 1 vol.
— Du siège, de la nature intime, des symptômes et du diagnostic de l’hypochondrie. Extrait des Mémoires de l’Académie Royale de Médecine, X, 1843. Paris, J.-B. Baillière, 1843. 1 vol. in-4°, pp.573-654.
— Du délire des sensations. Paris, Labé, 1846. 1 vol.
— Cas de sadisme. Paris, L’Union médicale, 1849.
— Recherches expérimentales sur l’emploi comparé des principaux agents de la médication stupéfiante dans le traitement de l’aliénation mentale. Paris, E. Thunot et Cie, 1852.
— Démonomanie. Extrait du Nouveau Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie Pratique. Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1869. 1 vol. in-8°, T.XI, pp.122-130.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes de bas de page en fin d’article. – Les images ont été rajoute par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 501]

DES

HALLUCINATIONS

DANS LA MAGIE

Électro-Dynamisme vital, ou les Relations physiologiques de l’esprit et de la matière
démontrées par des expériences entièrement nouvelles et par l’histoire raisonnée
du système nerveux, par M. A.-J.-P. PHILIPS.

La magie est originaire de l’Orient, comme toutes les autres sciences occultes. Quoique tirant son nom de celui des sages de la Perse, contrée où elle florissait dès le VIle siècle avant notre ère, elle remonte à une antiquité plus haute. Elle naquit très vraisemblable­ment dans l’Inde, en même temps que l’astrologie et l’alchimie. En Grèce, où elle fit sa première apparition occidentale, elle était l’âme des mystères et l’instrument des oracles. Languissante dans les écoles philosophiques de ce pays, malgré le zèle des pythagoriciens qui la défendaient contre les attaques des épicuriens, des cyniques et des péripatéticiens, elle se ranima à Alexandrie, au souffle des traditions religieuses de l’Asie, dont cette ville devint le centre à l’époque de la naissance du christianisme. Les partisans de la gnose furent ses premiers propagateurs en Egypte. Les diverses sectes de cette philosophie orientale, dont la plupart des chefs habitaient la Syrie et la Perse avant de se rendre à Alexandrie, la pratiquaient surtout dans le but de communiquer directement avec les intelligences d’un ordre supérieur. Etroitement associée aux doctrines théurgiques, la magie passa alors pour la seconde fois d’Orient en Occident. A Rome, sous [p. 502] le règne des premiers successeurs d’Auguste, elle jouissait d’un grand crédit, accordé aussi à l’alchimie que Caligula mit à la mode, et conquis bientôt par l’astrologie, aux promesses de laquelle Alexandre Sévère avait une foi extrême. Claude, qui en était un partisan convaincu, et qui s’en déclarait ouvertement le protecteur, essaya de la diviniser en faisant ériger dans l’île du Tibre une statue au rival de saint Pierre, Simon, surnommé le Magicien. Néron, Vespasien, Adrien furent initiés à ses mystères. Ce dernier empereur écrivit même des livres sur plusieurs de ses branches. Antonin le Pieux consultait souvent les magiciens de la Chaldée, et Alexandre Sévère fit placer au milieu de son propre palais, à côté des images d’Abraham, d’Orphée et du Christ, celle d’un autre thaumaturge non moins célèbre que Simon, Apollonius de Thyane, qui avait des statues dans presque tous les temples. Des gnostiques, la magie se transmit aux néo-platoniciens, qui l’associèrent aussi aux dogmes de la théurgie. Les prétendus miracles de ces philosophes excitèrent dès le début l’attention générale, car frappé des cures merveilleuses que Plotin avait opérées à Rome, l’empereur Gallien voulut lui faire bâtir dans la Campanie une ville qu’il eût gouvernée d’après les principes de son école, et qui reçut d’avance le nom de Platonopolis. D’abord timide et contenue, la magie des néo-platoniciens prit graduellement de l’assurance, et finit même par acquérir un développement sans bornes. A partir du Syrien Jamblique, au commencement du IVe siècle, quand avec Constantin le christianisme revêtait la pourpre et ceignait la couronne impériale, elle rallia tous les suffrages de ces philosophes dont elle parvint à dominer les doctrines. Dernier rempart du paganisme agonisant, elle soutint contre les pères de l’Eglise une lutte inégale, mais acharnée. Victorieuse un moment, et remontant même sur le trône dans la personne de Julien, elle perdit de nouveau sa puissance à la mort de ce prince. Exilée de l’Orient et du centre de l’empire avec le néo-platonisme, elle se réfugia avec lui en Grèce, où elle rencontra son expression la plus vive et la plus complète dans Chrysanthe, le plus exalté des théurges d’Athènes. Persécutée par Justinien qui, en 529, la poursuivit jusqu’au milieu de cette ville, elle s’éteignit enfin peu à peu dans la langueur de l’isolement avec la grande école philosophique dont Ammonius fut le fondateur et Proclus la dernière illustration.

Mais s’il était logique que la théurgie disparût dans le naufrage du polythéisme, certaines raisons autorisaient cependant la nécromancie et la goëtie à lui survivre. Le moyen âge, qui croyait plus fermement que l’antiquité et d’une façon plus générale à l’immortalité de l’âme et à l’existence des esprits malfaisants, ne pouvait guère repousser entièrement ces deux formes de la magie, sans s’exposer [p. 503] au reproche d’inconséquence. Aussi, bien que dénuée d’Influence immédiate sur les écoles de l’Occident, cette science occulte, que les néo-platoniciens avaient transmise aux hermétiques , et dont le monopole se trouvait presque confiné entre les mains des juifs, devint­ elle l’objet d’une étude spéciale de la part de Roger Bacon, d’Albert le Grand et d’Arnaud de Villeneuve, qui la résument à cette époque. Elle acquit beaucoup de vogue, et elle reconquit même toute son ancienne importance aux XVe  et XVIe siècles, pendant que lit littérature grecque et latine sortait de son long sommeil, et quand la réforme introduisait le libre examen au sein du christianisme. Ses représentants les plus célèbres étaient alors Jean Reuchlin, Tritheim, Agrippa et Paracelse. La nécromancie, s’il faut en croire Jérôme Cardan, fut même un moment enseignée d’une manière publique en Espagne, à l’université de Salamanque.

Assez inoffensive entre les mains honnêtes et prudentes qui la pratiquaient par ostentation ou par simple curiosité, mais pouvant devenir extrêmement redoutable quand elle se mettait au service de l’ignorance, de la témérité et des mauvaises passions, la magie, trop souvent mêlée à la sorcellerie, vit son règne se prolonger pendant la plus grande partie du XVIIe siècle. En France, elle continua à jouir du même crédit jusqu’en 1672, époque où Louis XIV, d’après l’avis de d’ Aguesseau, et malgré les remontrances du parlement de Rouen, adoucit beaucoup la pénalité relative aux crimes, vrais ou faux, commis sous l’inspiration de cet art prétendu diabolique, en commuant le supplice du bûcher en celui d’un bannissement perpétuel. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, elle avait presque perdu toute­ espèce de créance, sinon celle du peuple, du moins celle des grands, en dépit du goût prononcé que le régent manifestait pour ses prestiges ;; mais dans la seconde, elle reprit tout à coup faveur parmi les hautes classes de la société, et elle devint comme une sorte de réaction contre l’ironie de Voltaire et le scepticisme de l’encyclopédie ; tant le besoin du merveilleux est enraciné au cœur de l’homme, et tant l’empire de la superstition se substitue aisément à celui de la foi religieuse, Outre sa forme nouvelle, dont l’invention appartenait à Mesmer, elle reparut en même temps sous ses formes antérieures, la théurgie, la nécromancie, etc. Représentée de cette dernière façon d’abord pat Schœpfer, en Allemagne, sans arrière-pensée politique, puis personnifiée en France par Cagliostro, qui en fit un instrument de la franc-maçonnerie, elle trouva en Europe un certain nombre de partisans plus ou moins convaincus, parmi lesquels on comptait à Paris le duc d’Orléans, le duc de Luxembourg et le naturaliste Ramond. Il n’en était toutefois plus guère question chez nons depuis la célèbre évocation nocturne pratiquée en 1789, devant le duc [p. 504] d’Orléans, dans la plaine de Villeneuve-Saint-Georges, lorsque, après un demi-siècle d’oubli, on la vit ressusciter en Amérique, d’où elle fut importée dans l’ancien continent par l’Allemagne, vers 1853.

La manifestation artificielle des esprits sous une forme sensible quelconque était, avec la des divers objets de la nature, une des promesses les plus fastueuses et un des résultats les plus surprenants de la magie antique. En Perse, les nuages évoquaient souvent la figure des dieux, et, en Grèce, les pythagoriciens se vantaient de faire surgir celle des morts. Au début du christianisme, le samaritain Simon ne prétendait pas seulement s’élever dans les airs, ouvrir des portes ou déplacer des meubles sans y mettre la main, il affirmait encore pouvoir métamorphoser les choses et les personnes : il transformait, disait-on, des pierres en pain, il se métamorphosait en chèvre et en serpent, ou bien il donnait sa propre figure à autrui, dernier genre de sortilège qu’il pratiqua envers un vieillard nommé Faustus, pour le punir de sa conversion au christianisme. Enfin, le néo-platonicien Maxime, qui connaissait l’art de faire allumer les flambeaux d’eux-mêmes, se livrait à l’évocation des fantômes lumineux. Chez les modernes, un magicien qui amusait les loisirs de Charles IX, Trois-Echelles, gracié une première fois pour crime de sorcellerie, mais brûlé plus tard en place de Grève, changea un jour, devant plusieurs personnes fort étonnées, suivant le témoignage de Jean Bodin, le bréviaire d’un curé en un jeu de cartes. Un autre magicien, également condamné au supplice du feu en 1628, Desbordes, valet de chambre de Charles IV, duc de Lorraine, passait pour avoir animé et fait descendre au milieu d’une salle les personnages immobiles et muets d’une tapisserie. Cagliostro, on s’en souvient, se vantait de pouvoir produire des voix célestes en rase campagne et de parvenir à évoquer l’ombre des morts. Parmi les prodiges de la néo-magie, les phénomènes de ce genre jouent aussi un rôle considérable. Dans tous les ouvrages publiés sur cette science depuis quelques années, tant en France et en Allemagne qu’en Amérique, indépendamment du fait déjà si étonnant des tables tournantes ou frappantes, on mentionne la faculté dont jouirait ll’homme, soit d’opérer de simples métamorphoses, soit de créer une foule de sons ou d’images extraordinaires, entre autres la figure ou la voix des défunts. L’ombre de Sardanapale apparut aux yeux de quatre personnes, s’il faut en croire M. Morin, qui pratiqua lui-même l’évocation ; et M. Hormung cite des expériences où les spectres de Salomon, de Socrate, de saint Augustin, de Voltaire, etc., surgissaient au commandement de certains mediums américains, comme les fantômes de quelques-uns de ces morts illustres obéissaient, dit-on, à la parole de Cagliostro

Un chaos dans les procédés mis en usage pour produire le genre [p. 505] de prestiges dont il s’agit, dura jusqu’à la Renaissance. A cette époque, sous l’influence du progrès lent mais continu des sciences positives, la magie vit le rationalisme envahir peu à peu son domaine. Vers la fin du XVIe siècle, ses voiles se déchiraient de toutes parts. Parmi les trois classes de magie admises par Del-Rio, une seule continuait à subir le joug du supernaturalisme. Encore ce savant jésuite inclinait-il à croire que la magie démoniaque elle-même était un vain mot servant de masque aux procédés usités dans les deux autres classes, la magie naturelle et la magie artificielle dont les effets se trouvaient déjà ramenés généralement sous les lois de la physique. Mais ce fut surtout dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que cette dernière science eut la prétention d’avoir absorbé la magie, comme l’astronomie avait vaincu l’astrologie, et la chimie détrôné l’alchimie.

La vulgarisation de plusieurs procédés et instruments de physique générale et spéciale contribua sans nul doute à répandre une vive lumière sur l’histoire des évocations magiques, Lorsque, en 1770, un épicier de Saint-Germain, appelé Saint-Gilles, ventriloque très célèbre, eut dévoilé le mécanisme de son art devant une commission nommée par l’Académie des sciences, l’abbé de la Chapelle s’empara aussitôt de l’engastrymisme pour expliquer les illusions de l’ouïe qui s’opéraient au sein des mystères et parmi les oracles du paganisme. L’induction était d’autant plus légitime, que, en Grèce, plusieurs devins répondaient par la voix d’un prétendu génie caché au milieu de leurs entrailles. Appelés vulgairement pythons et antérieurement eurycléens, du nom d’Euryclès, qui avait, à Athènes, du temps de Platon, la réputation de prédire toujours vrai en parlant de la sorte, ces devins passaient même, aux yeux de quelques philosophes, pour n’être pas entièrement étrangers aux réponses de l’oracle de Delphes. Au moyen-âge, suivant le témoignage de Roger Bacon, des nécromanciens simulaient aussi des voix sépulcrales par la ventriloquie. Au XVIe siècle, beaucoup de magiciens agissaient de même, sous le prétexte de la délivrance des âmes du purgatoire. Un ex-valet de chambre du roi François 1er, avait escroqué ainsi dix mille écus à un banquier de Lyon, et il était parvenu, de la même manière, à obtenir la main d’une jeune fille pour laquelle il brûlait d’un amour non partagé. Les parlements, très rigoureux envers les délits de cette nature, punissaient avec non moins se sévérité d’autres abus de la nécromancie bien plus graves, puisqu’ils pouvaient atteindre la raison et même compromettre l’existence. Quoique, dans ces derniers cas, le choix du châtiment fût abandonné à l’arbitraire des magistrats , Del-Rio voulait qu’ on infligeât la peine du fouet aux magiciens dont les prestiges causaient le désordre mental, et celle d’un exil [p. 506] perpétuel quand ces phénomènes avaient la mort pour résultat.

A la même époque, d’autres érudits expliquèrent par les effets de la lanterne magique et par ceux de la fantasmagorie, qui commençaient à devenir des spectacles populaires, toutes les illusions de la vue que produisaient les magiciens. Les instruments dont on doit l’invention au père Kircher et à Robertson étaient-ils déjà connus des anciens, et jouèrent-ils réellement un rôle en Grèce, soit dans le temple de Thesprotie où, selon Hérodote, le tyran Périandre aperçut l’ombre de Mélissa, sa femme ; soit dans celui de Phygalie, où l’ âme de Cléonice se montra à Pausanias, roi de Sparte ? A Rome, faut-il leur rapporter et l’apparition des mânes d’Agrippine, évoquée par Néron lui-même, suivant le témoignage de Suétone, et l’image du dieu qu’un prêtre égyptien fit surgir devant Plotin, au fond du temple d’Isis ? Enfin, outre le spectre de feu que Maxime produisit en présence de l’empereur Julien dans les souterrains du temple d’Hécate, doit-on leur attribuer le fantôme de Marie de Bourgogne, parée avec toute sa magnificence habituelle, que l’abbé Tritheim évoqua à la prière de l’empereur Maximilien d’Autriche, ou les ombres de Socrate, de d’Alembert, de Voltaire, etc., qui obéissaient à la voix de Cagliostro ? Ce qui paraît certain, c’est que, dans l’antiquité, plusieurs genres de divination reposaient sur des effets de lumière réfléchie, et que les magiciens y trompaient également le sens de la vue, au moyen de phénomènes, assez grossiers du reste, de lumière réfractée. Il résulte des études pleines d’intérêt publiées par M. Alfred Maury sur les documents mythologiques contenus dans le précieux manuscrit grec découvert au mont Athos en 1844, manuscrit des premiers siècles de l’Eglise, dont l’ auteur serait Origène, selon MM. Miller et Charles Lenonnant, il résulte, dis-je, de ces intéressantes études, qu’une fantasmagorie rudimentaire intervenait parmi les procédés mis en usage par les gnostiques, quand ceux-ci voulaient provoquer l’apparition des divinités infernales. Il est même à peu près démontré que les prêtres du paganisme avaient aussi à leur disposition d’autres instruments d’optique bien plus merveilleux, puisqu’ils excitent encore l’étonnement des physiciens de notre époque; je veux parler des miroirs magiques, si usités jadis dans les opérations de sorcellerie, et dont se servent aujourd’hui beaucoup d’enchanteurs chez certains peuples de l’Orient. Les Etrusques, auxquels saint Clément d’Alexandrie attribue l’origine de la divination par les morts, semblent surtout avoir connu les effets de catoptrique en question. Plusieurs des miroirs trouvés, il y a quelques années, dans des fouilles pratiquées en Toscane sont presque identiques et aux miroirs des sorciers des XIVe et XVe siècles, et à ceux des Japonais modernes, sur les phénomènes singuliers desquels M. James Princeps a proposé une explication, [p. 507] adoptée par MM. Babinet et Gambey, relativement au miroir magique que M. Alfred Maury vit à Saragosse en 1845. Mais s’il est indubitable que, parmi les prodiges de la magie antique, beaucoup d’images ou de voix fascinatrices avaient pour cause des procédés qui font aujourd’hui partie du domaine de la physique amusante, il semble non moins avéré que les lois de l’optique et celles de l’acoustique ne suffisent pas à expliquer toutes ces illusions. Elles sont plus insuffisantes encore dans l’interprétation des faits de la magie contemporaine, car, quoi qu’en dise M. Babinet, l’art des Bosco, des Comte et des Robert-Houdin demeure le plus ordinairement étranger à la production de ces faits. De là, pour quiconque désire être équitable, le besoin de recourir à d’autres principes, la nécessité de faire intervenir des lois d’un autre ordre, lois régissant des phénomènes moins faciles à concevoir dans leur relation de cause à effet, mais par cette raison se trouvant plus susceptibles d’en imposer au vulgaire, et que beaucoup de magiciens eux-mêmes rapportaient peut­ être de bonne foi à des influences supérieures, faute de pouvoir en saisir nettement l’origine.

I

Plusieurs des manifestations plus ou moins extraordinaires qui, chez les anciens, au moyen âge et à la renaissance, dépendaient de la magie noire ou démoniaque, sont rentrées depuis longtemps dans le giron de la saine physiologie, et les autres, ceux qui échappent encore ou qui passent pour se soustraire aux lois de cette dernière science, les faits connus sous le nom de fascination, de divination naturelle, de magnétisme animal, doivent s’y soumettre tôt ou tard. La psychologie pathologique est, dans toutes ces questions, la méthode par excellence : elle seule peut fournir la solution des problèmes délicats que François Bacon rattachait déjà au domaine de la métaphysique empirique.

On sait, en pathologie mentale, que, dans plusieurs circonstances plus ou moins bien déterminées, on voit, d’une façon toute passagère, en mouvement ce qui est en repos, double ou triple ce qui est simple, renversé ce qui est droit, petit ce qui est grand ou grand ce qui est petit, éloigné ce qui est voisin ou rapproché ce qui est lointain. On sait aussi que certains malades n’aperçoivent plus les objets sous leurs couleurs véritables, ou qu’ils prennent un corps pour un autre, un nuage pour un ballon, un caillou pour un diamant, un animal pour un être humain, comme le roi Théodoric qui, suivant le témoignage [p. 508] de l’historien Procope, apercevait la tête du sénateur Symmaque dans celle d’un poisson qu’on servait à sa table. Des métamorphoses analogues s’opèrent également par rapport à l’olfaction, la gustation, l’audition, etc. L’odeur de l’œillet d’Inde peut devenir celle de la rose ou du réséda, la saveur du vin celle de l’huile ou de I’ eau. On peut entendre à gauche les paroles qu’on profère à droite, et réciproquement. Un son articulé peut paraître provenir de la bouche de deux personnes dont l’une parlerait à voix haute et l’autre s’exprimerait à voix basse. Enfin, un son inarticulé, le bruit d’un arbre agité par le vent ou un cri d’oiseau, peut se convertir en paroles très distinctes, comme chez Bessus qui entendait, s’il faut en croire Plutarque, des hirondelles lui reprocher le meurtre de son père. Si surprenants qu’ils soient déjà, tous ces phénomènes et beaucoup d’autres du même genre, auxquels M. Parchappe donne le nom de sensations illusoires, sont cependant encore moins étranges que ceux dans lesquels on voit des images, on entend des voix, on perçoit des odeurs ou des saveurs en l’absence de toute impression exercée sur les organes des sens, perceptions fausses ou plutôt subjectives, comme on dit en Allemagne, dont les objets paraissent aussi extérieurs, aussi orientés dans l’espace, aussi présents en un mot que ceux des sensations réelles : je veux parler des hallucinations. Bien qu’Il existe une différence assez notable entre les sensations illusoires et les hallucinations, puisque les unes trouvent un prétexte et ont un point d’appui dans le monde des objets extérieurs, tandis que les autres, au lieu de constituer une pure métamorphose, sont dégagées de tout rapport avec les milieux ambiants ; bien qu’il existe, dis-je, une différence assez tranchée entre les sensations illusoires et les hallucinations, ces deux ordres de phénomènes, qui se montrent si souvent réunis, qui se succèdent et se remplacent presque toujours, ont, en définitive, une essence identique : simples degrés d’un même acte psycho-physiologique, l’erreur de perception est seulement incomplète dans le premier cas, entière, radicale dans le second.

Etudiées avec beaucoup de soin, en France, par les médecins d’aliénés, depuis environ vingt-cinq ans, les perceptions subjectives complètes, les hallucinations, — dont un membre de l’Institut, M. le docteur Lélut, a formulé la théorie à la fois la plus satisfaisante et la plus large, — existeraient dans les quatre cinquièmes des cas d’aliénation mentale, suivant Esquirol, et seulement dans la moitié ou même le tiers, d’après d’autres médecins. Il est une espèce de folie partielle dans laquelle, aujourd’hui comme autrefois, on les observe très souvent, c’est la mélancolie religieuse, qui régnait si fréquemment dans les cloîtres, et qu’on nommait alors possession démoniaque. [p. 509]

Les hallucinations sont bornées à un seul organe des sens, ou bien, elles portent en même temps sur plusieurs. Celles de l’ouïe sont plus communes que celles de la vue, et ces dernières sont en plus grand nombre que celles de l’odorat ou du goût. Les hallucinations du tact sont les plus rares de toutes.

Les sons inarticulés constituent le plus faible degré des hallucinations auditives, et les voix ou les paroles en sont la manifestation la plus complète. Quant aux hallucinations visuelles, les plus légères ont pour objet des étincelles, des flammes, etc., et les plus intenses consistent en des figures d’animaux ou en des formes humaines.

Parmi les perceptions subjectives qui atteignent simultanément plusieurs organes des sens, la combinaison binaire se rencontre plus communément que la combinaison tertiaire, et celle-ci plus fréquemment que la quaternaire. Dans la combinaison binaire, tantôt c’est telle hallucination de l’ouïe, qui coïncide avec une hallucination de la vue, tantôt c’est une hallucination de tact, qui se joint à une hallucination du goût ou de l’odorat.

Les figures fantastiques ont parfois des contours aussi arrêtés et des couleurs aussi vives que les images réelles, mais elles le cèdent souvent à celles-ci sous le rapport des teintes. Les cavaliers, les oiseaux, les chiens, etc., qui, selon John Ferriar, obsédaient la vue d’un célèbre libraire de Berlin, Nicolaï, partisan de la secte des illuminés, avaient des lignes très nettes, mais péchaient par la couleur, un peu plus pâle que si ces objets eussent été réels. Le plus ordinairement aussi les paroles fantastiques retentissent moins for­tement aux oreilles que les sons extérieurs. Elles semblent même souvent venir de si loin ou être proférées à voix si basse que les aliénés les attribuent à des personnes cachées dans les greniers, les caves, les maisons voisines, et que, afin de les mieux distinguer, ils appliquent leurs oreilles contre les planchers, les serrures, les parois des chambres où ils se trouvent. L’objet d’une hallucination de la vue peut persister avec la même énergie soit seulement quelques minutes soit un certain nombre d’heures. Le spectre de l’enfant à demi rongé par les vers, qu’un membre de l’Académie des sciences, M. le professeur Andral, aperçut un matin, au début de ses études médicales, en se levant pour allumer son feu, dura quinze minutes (1). Chez Nicolaï, les images fantastiques ne disparaissaient qu’au bout de neuf heures. En

S’évanouissant peu à peu, les lignes de ces images commencent à devenir informes, comme celles d’une vapeur, pour finir par confondre leurs couleurs avec les teintes insaisissables de l’air. Il en était [p. 510] encore ainsi chez Nicolaï, et le spectre du Brésilien à la peau hideuse, que Spinoza, retiré à Rhinsburg, aperçut un matin, disparut de la même manière (3).

Bien que les hallucinations, complètes ou incomplètes, avec ou sans point de départ dans le monde des objets extérieurs, soient toujours le résultat d’une modification maladive du système nerveux, et quoiqu’elles se manifestent très fréquemment comme des symptômes de l’aliénation mentale, ce qui leur a fait donner dans ce cas, par M. Lélut, le nom de folie sensoriale, on se tromperait beaucoup en affirmant avec Leuret que ces phénomènes insolites impliquent constamment une perte générale ou partielle de la raison. Le principe de la folie sensoriale n’est pas dans le fait même de l’hallucination, ainsi que le prétend ce dernier aliéniste, mais exclusivement dans la foi ajoutée à la réalité de l’objet fantastique. Un halluciné n’est jamais fou, tant que son hallucination ne le rend pas dupe de lui-même, tant que le jugement rectifie l’erreur du sens affecté, comme chez Spinoza et chez Nicolaï ; mais il le devient par cela même qu’en dépit de l’opinion de toutes les personnes qui cherchent à le dissuader, il persiste, comme Le Tasse, à prendre l’objet de ses visions pour une réalité, à confondre le monde des images ou des voix fantastiques avec celui des objets extérieurs.

On ne doit pas admettre, avec Darwin, que l’organe du sens par lequel se traduit la perception subjective, préside exclusivement à la manifestation du phénomène ; on ne doit pas affirmer que l’hallucination visuelle, par exemple, a constamment son siège dans la rétine, ou l’hallucination auditive le sien dans l’épanouissement du nerf auditif, car on sait en pathologie que la cécité n’empêche pas plus le développement des fausses images, que la surdité n’est un obstacle à la production des sons ou des voix fantastiques. Avec l’hypothèse du physiologiste anglais, les chirurgiens ne pourraient pas d’ailleurs expliquer la sensation de douleur, si nette et si précise, qu’on rapporte parfois à un membre amputé, et les aliénistes ne comprendraient pas davantage comment un fou pourrait éprouver simultanément, dans plusieurs organes sensoriels, des hallucinations dont les objets ont si souvent entre eux des rapports très étroits : ils ne concevraient pas pourquoi, pour me servir d’un exemple cité déjà par M. Baillarger, un aliéné qui affirme voir l’image du diable, entendrait en même temps des voix infernales et percevrait l’odeur du soufre. Mais, si tous ces arguments ne permettent pas d’établir le siège de l’hallucination parmi les organes des sens, on ne peut pas non plus, avec Esquirol, rejeter d’une manière absolue l’intervention de ces organes. [p. 511] La théorie des médecins qui font de la perception subjective un phénomène exclusivement cérébral, offre des difficultés insurmontables. Il est certain que les nerfs sensoriels jouent un rôle dans la production de plusieurs phénomènes hallucinatoires. Sans parler d’un fait très vulgaire, l’observation du cercle lumineux, appelé phosphène, que chacun peut déterminer en se comprimant un des angles de l’œil, on produit le même résultat en piquant un des points de la rétine, ainsi que l’a expérimenté un illustre physiologiste anglais, Charles Bell, ou bien en coupant le nerf optique, comme l’a constaté le chirurgien Tortual, dans un cas d’extirpation du globe de l’œil. On peut aussi, suivant un célèbre anatomiste contemporain, M. Valentin, professeur à l’université de Berne, faire naître la sensation des odeurs en irritant les nerfs olfactifs avec la pointe d’un scalpel. En pathologie mentale, bon nombre de personnes entendent des voix fantastiques par une oreille, et jamais par les deux à la fois, ou elles aperçoivent de fausses images par un seul œil, témoin un malade, dont parle Marcel Donat, qui voyait des spectres et des tombeaux en ouvrant l’œil gauche, le droit étant fermé, tandis que la vision n’avait plus rien d’étrange dans l’épreuve opposée. Toutes ces circonstances, inexplicables avec la théorie d’Esquirol, se conçoivent parfaitement, au contraire, dans celle de M. Lélut.

Il serait hors de propos de passer en revue toutes les conditions physiques ou morales au milieu desquelles les fausses sensations peuvent prendre naissance. Ce qu’il importe seulement de mentionner ici, c’est que parmi les causes matérielles de ces phénomènes, on doit placer en première ligne l’alimentation insuffisante et l’introduction de certaines substances toxiques au sein de l’économie. Le défaut de nourriture exerçait une influence si marquée sur le cerveau des naufragés de la Méduse, que, selon M. de Savigny, chirurgien de la frégate, les hallucinations atteignaient de préférence les marins les plus affamés, c’est-à-dire ceux que portait le radeau, tandis qu’elles épargnaient, au contraire, ceux qui s’étaient réfugiés dans les canots, où il y avait encore quelques débris d’aliments. Les fausses perceptions qui surviennent assez fréquemment à la suite des maladies aiguës n’ont pas d’autre cause que l’usage d’une diète trop rigoureuse, et dans tous ces cas, elles se lient d’une manière si étroite au défaut d’alimentation, qu’elles s’évanouissent d’elles-mêmes quand le convalescent commence à reprendre quelque peu de nourriture. Mais les hallucinations à la fois les plus intenses, les plus nettes et les plus faciles à provoquer, sont assurément celles qui surgissent par le fait de certaines substances végétales ou minérales administrées extérieurement ou prises à l’intérieur. Sans parler des fausses perceptions dues à l’abus des liqueurs alcooliques, dont les [p. 512] formes particulières servent à caractériser l’espèce de folie appelée delirium tremens, des observations thérapeutiques et des cas nombreux d’empoisonnement ont permis d’établir depuis assez longtemps dans la science que ces nièmes phénomènes sont déterminés par l’action de végétaux appartenant à des familles très diverses. Les plantes les mieux connues sous ce rapport sont certainement le pavot oriental, la belladone, le datura, la jusquiame, dont les racines, mangées en guise de cardons, firent apercevoir à deux personnes, suivant le témoignage d’un membre de l’Académie de médecine, M. le docteur Jolly, tous les corps renversés, et à neuf individus, dans un autre cas d’empoisonnement, selon Potovillat, tous les objets doubles et d’une couleur écarlate ; enfin, c’est l’ espèce de chanvre nommée haschisch, dont l’action hallucinatrice fut signalée pour la première fois en France par un médecin de l’hospice de Bicêtre, M. le docteur Moreau, au retour d’un assez long voyage en Orient. Le camphre, suivant le docteur Wendt de Breslau ; la voix vomique , d’après le docteur Lallement, de Montpellier ; la digitale, selon les expériences faites en France par le docteur Barbier, d’ Amiens, et, en Allemagne, par Müller et par Pürkinge, auraient aussi le pouvoir d’engendrer des perceptions subjectives de la vue. Du reste, il n’est pas toujours nécessaire d’ingérer beaucoup d’ opium ou d’en faire un usage habituel, comme les Orientaux, pour obtenir des phénomènes hallucinatoires : ce narcotique en détermine parfois de très remarquables, quand on l’administre passagèrement et à des doses modérées. En Perse, une seule pilule d’extrait de pavot mettait un célèbre missionnaire, le P. Auge de Saint-Joseph, en état d’apercevoir, au rapport du voyageur Chardin, mille fantômes grotesques ; et c’est après avoir bu quelques gouttes de laudanum, afin de calmer le mal de mer qui le tourmentait en revenant de Hollande en Angleterre, que le docteur Grégory, couché dans sa cabine, et malgré l’état de veille le plus parfait, vit, suivant Rœsch, surgir, de manière à s’y méprendre, le spectre d’une de ses parentes. De faibles doses de belladone suffisent aussi parfois à engendrer des fantômes, D’après Dumont, cité par le docteur Pierquin, une femme, qui avait une plaie au bras, voyait des milliers de rats sortir des murailles et du plancher de sa chambre, quand on appliquait sur son ulcère une simple feuille de cette solanée vireuse. Le docteur Diez, de Waldkirch, a vu également des quantités très minimes de belladone produire des hallucinations de la vue et de l’ouïe sans aucune lésion du jugement. La malade dont parle un célèbre médecin de Montpellier, le professeur Sauvage, qui affirmait se sentir connue suspendue en l’air, la tête détachée du tronc, venait de prendre un breuvage dans lequel avait été infusée une seule feuille de jusquiame. Le café pris en excès semblerait, sinon [p. 513] produire, du moins entretenir et augmenter beaucoup les hallucinations de la vue. Il activait très certainement chez James Harrington, qui en faisait une consommation effrayante, sa disposition à voir voltiger autour de lui les oiseaux et les papillons fantastiques dont il était assailli dans la prison de Plymouth, car en renonçant à l’usage de cette liqueur excitante, l’auteur de l’Océana finit par être beaucoup moins importuné par ces visions. Bien que les Grecs ne nous aient rien transmis concernant les symptômes qu’éprouvaient les condamnés auxquels on infligeait le supplice illustré par la résignation de Socrate et le courage de Phocion, et quoique les médecins modernes ne parlent pas des hallucinations dans le nombre des signes de l’empoisonnement occasionné par la ciguë, cette plante serait aussi susceptible de produire des perceptions subjectives, selon le témoignage d’Henri Corneille Agrippa. Enfin, parmi les substances appartenant au règne minéral, si l’action hallucinatrice de l’acide carbonique, à propos de laquelle la Cour royale de Paris demanda, il y a trente ans, ravis de plusieurs médecins, reste encore incertaine, en revanche, celle du deutoxyde d’azote, expérimentée par Humphry Davy lui-même, paraît irrévocablement établie.

II

En physiologie psychologique, avant M. Lélut, on négligeait beaucoup l’analyse des hallucinations, et l’on cherchait encore moins à pénétrer le mécanisme des singuliers phénomènes sur lesquels s’appuyait Berkeley pour soutenir qu’au sein du monde extérieur tout est illusion et apparence, rien n’étant vrai hors de la conscience de nos propres sensations. Ce fut cet éminent médecin d’aliénés qui donna le premier une idée claire et précise des phénomènes en question, dans une théorie formulée déjà en 1836, mais à laquelle il ajouta en 1846 tous les développements dont elle était susceptible, à l’occasion de son livre sur l’ Amulette de Pascal. Partant de l’ observation du rapport qui existe parfois d’une manière si frappante entre les préoccupations de l’halluciné et l’objet de la perception subjective, il tira l’induction que l’ homme peut quelquefois entendre ou voir les phénomènes de sa conscience, de la même manière qu’il entend un son ou qu’il voit une image venant du dehors. Pour M. Lélut, l’hallucination est en effet une sensation qui s’opère à rebours ; c’est une pensée ou plutôt une idée-image, réminiscence ou conception, qui revient du cerveau à son point de départ, l’organe d’un sens, où elle retrouve son état primitif de couleur, de son, d’odeur, de saveur, etc., [p.514] absolument comme dans la sensation normale, l’Impression extérieure se rend de l’œil, de l’oreille, etc., au cerveau, pour y engendrer tous les souvenirs et toutes les autres idées-images dont ce roi des organes est le dépositaire. Si le rapport des préoccupations de l’halluciné avec l’objet de la perception subjective offre souvent un haut degré d’évidence à l’esprit des médecins, il peut se manifester aussi avec une égale clarté à la conscience des malades eux-mêmes. Parmi ceux-ci, plusieurs affirment entendre des voix répéter leurs pensées, sans excepter les plus secrètes, aussi fidèlement que l’écho reproduit un son ; circonstance qui, pour le dire en passant, leur inspire beaucoup d’inquiétude et jette même r effroi dans leur âme. Cependant, la liaison étroite d’un souvenir ou d’une conception avec l’objet d’un phénomène hallucinatoire il n’est pas toujours aussi facile à saisir, et il arrive souvent qu’en se transformant en sensation, la pensée échappe à toutes les recherches de la conscience. Malgré tous les efforts de mémoire que fit Spinoza pour se rappeler le lieu et l’époque où il avait pu rencontrer le personnage dont la figure trompeuse vint l’assaillir un matin, il ne put y parvenir. Un physiologiste anglais, M. Bostoch, fait observer aussi que, parmi les nombreuses hallucinations de la vue, auxquelles il fut un instant en proie, les spectres qui se présentaient avec le plus de netteté ou ceux qui restaient le plus longtemps visibles étaient précisément des copies dont il ne pouvait retrouver l’original dans aucun de ses souvenirs. Ce qui en impose dans l’hallucination, ce qui fait qu’on est si souvent dupe de soi-même, c’est que toutes les idées ne jouissent pas du même degré de force et de lumière, et que la transformation sensoriale des pensées obscures et débiles s’opère presque toujours brusquement et sans. Effort. Mais si, de ce que l’halluciné peut ne pas avoir conscience du lien intime qui rattache ses souvenirs ou ses conceptions à l’objet de ses perceptions subjectives, on croyait devoir avec MM. Edmonds, Tallmadge et Dexter, en Amérique, avec M. de Mireville, en France, et avec M. Hornung, en Allemagne, attribuer ces phénomènes à des causes surnaturelles, autant vaudrait dire que ce sont des esprits qui font mouvoir sur un clavier les doigts d’un artiste, pendant due celui­ci occupe sa vue et emploie son attention à la lecture d’un morceau de musique.

On se figure sans peine l’étonnement, la terreur ou l’enthousiasme que les hallucinations devaient produire jadis, et l’on conçoit non moins aisément combien ces phénomènes étaient de nature à fortifier chez les anciens la croyance au monde des êtres supérieurs. L’image d’un mort, conservée par le souvenir, peut, comme on l’a vu chez Gleditch (3) [p. 515] et chez Walter Scott i(4) produire tous les caractères d’une perception des sens. Peut-être des faits de ce genre ont-ils conduit les platoniciens à admettre que les âmes des défunts erraient autour des tombeaux et que celles des personnes qui s’étaient adonnées sur la terre à des plaisirs bas et grossiers, pouvaient parfois se manifester aux yeux des vivants. Ce qu’il y a de certain , c’est que plusieurs disciples du chef de l’école académique, Cléarque d’Héraclée et Dion de Syracuse, par exemple, passent pour avoir été visionnaires. D’un autre côté, la métamorphose, non plus d’un souvenir, mais d’une pure conception, la transformation d’une pensée aussi fantastique que celle qui se traduisit en impression visuelle chez Quintus Curtius Rufus (4) ou chez Henri Bell (5), a-t-elle engendré la croyance aux démons ou génies familiers, croyance jadis si embarrassante aux yeux de la critique, et dont l’interprétation se trouve aujourd’hui revendiquée par les médecins ? M. Lélut soutient depuis longtemps, comme on le sait, cette opinion relativement à Socrate. Ce sage de la Grèce, s’il faut s’en rapporter au témoignage de plusieurs de ses disciples, prétendait recevoir l’assistance d’un être surnaturel, qui n’opérait sa manifestation à l’approche d’aucun événement heureux, qui restait muet devant tout dessein inspiré par le sentiment de la justice ou conçu sous l’empire de la prudence, mais qui, dans les grandes occasions comme dans les moindres circonstances, ne manquait pas de le détourner du mal qu’il pouvait faire ou de le prévenir du danger que [p. 516] ses amis pouvaient courir. Parmi tous les dialogues où il est question du génie familier de sou maître, Platon assimile ces avertissements prophétiques à des sensations particulières, et surtout à l’audition d’une voix qui, se produisant pendant l’état de veille aussi bien qu’en songe, interrompait souvent Socrate au milieu de ses discours, et qui même lui semblait parfois provenir d’une direction plutôt que d’une autre. Cette voix démoniaque, Socrate l’entendit le jour où, se faisant illusion sur son adresse à la course, Charmide, fils de Glaucon, lui communiquait son malencontreux projet de disputer le prix aux jeux de Némée. Il l’entendit aussi, à plusieurs reprises, pendant un repas où Timarque se levait de table et quittait ses amis pour aller, à leur insu, tuer Nicias, fils d’Heroscamandre. Elle se manifesta à l’époque de la funeste expédition de Sicile. Elle retentit encore à ses oreilles durant la guerre contre Éphèse et l’Ionie, d’où il conjectura que Sannion devait y succomber ou tout au moins y être victime de quelque autre malheur. Enfin, c’était cette voix divinatrice qui l’avait toujours détourné des assemblées du peuple, quand il voulait prendre part aux affaires de la république, et c’est pour ne l’avoir pas entendue le jour de son jugement, qu’il se défendit avec tant de mollesse sur le chef d’accusation concernant l’introduction de divinités nouvelles, et qu’il supposa même que sa mort devait être un bien.

Malgré tout le terrain qu’elle a conquis depuis plus de vingt ans, l’hypothèse de M. Lélut trouve encore quelque résistance. Ce n’est pas qu’on nie précisément la possibilité de l’hallucination chez le sage de la Grèce, mais on persiste à contester la solidité des arguments invoqués par le savant médecin de la Salpêtrière, en faveur de son interprétation purement physiologique. Aux yeux de M. Albert Lemoine, le plus récent des contradicteurs de M. Lélut (7), le témoignage du disciple le plus illustre de Socrate n’aurait guère plus de valeur que celui de Diogène Laërce, d’ Apulée et de Plutarque. Doué d’une imagination brillante avec laquelle il symbolise les idées les plus abstraites, Platon, aussi grand poète que profond philosophe, s’exprimerait au figuré et non pas à la lettre. Mais, en admettant l’opinion de M. Albert Lemoine pour tout ce qui concerne le récit de Platon, il resterait toujours une seconde difficulté. La fiction est moins vraisemblable dans le témoignage d’un autre disciple de Socrate, historien et non plus poète, Xénophon, le continuateur de Thucydide. D’ailleurs, ne serait-il pas étrange que Platon et Xénophon fissent parler le plus sage des philosophes de la Grèce, absolument connue, de nos jours, les hallucinés de l’ouïe parlent eux-mêmes ? N’est-il pas [p. 517] extraordinaire surtout que l’auteur des Helléniques et le narrateur des exploits de Cyrus rapproche la voix prophétique entendue si souvent par son maitre, de la voix, qui sortait de la bouche de l’oracle de Delphes ? Mais l’argument le plus péremptoire en faveur de l’hypothèse de M. Lélut, c’est la coïncidence d’hallucinations authentiques chez des personnages moins éloignés de nous que Socrate, qui se prétendaient aussi en communication immédiate avec des génies familiers, je veux parler du Tasse et de Jérôme Cardan. Le Tasse, qui, soit qu’il dormit, soit qu’il veillât, se croyait constamment en butte aux suggestions d’un esprit malfaisant, changé par la suite en démon plus traitable, prenait tout à fait à la lettre la voix et l’image de ce génie familier que Manso, son ami et son biographe, cherchait inutilement à voir ou à entendre. Jérôme Cardan, qui prétendait aussi recevoir de son démon la révélation d’une foule de connaissances surnaturelles , et qui lui attribuait même ses plaisirs et ses peines , ses bonnes et ses mauvaises actions, Jérôme Cardan avait été en proie, depuis l’âge de quatre ans jusqu’à sept, et toujours entre la deuxième heure du jour et la quatrième, à des images fantastiques d’arbres, d’animaux, d’instruments de guerre, de soldats rangés en bataille (8). Plus tard, il fut constamment poursuivi par des odeurs que personne ne percevait autour de lui, tantôt celle de l’encens, tantôt l’odeur du soufre, dont il fut incommodé pendant près de deux ans (9). Enfin, dans un troisième exemple, l’hallucination intervient d’une manière non moins positive et se lie directement à la croyance en un génie familier, comme chez le Tasse. Il s’agit d’un individu de la connaissance intime de Jean Bodin, — suivant Guy-Patin, cet individu était Jean Bodin lui-même — qui affirmait recevoir de son démon un attouchement soudain à l’oreille droite, quand il inclinait au mal ou quand quelqu’un venait auprès de lui pour le tromper, et qui percevait au contraire l’attouchement à l’oreille gauche, lorsqu’il faisait ou se proposait d’accomplir quelque chose de méritoire (10).

Mais, s’il y a unanimité parmi les physiologistes sur l’essence des phénomènes hallucinatoires, si tous ces savants admettent aujourd’hui que la perception subjective exprime la pensée de l’halluciné, comme l’écho répète un son, ou comme le miroir reproduit une image, la controverse commence entre eux dès qu’il s’agit de déterminer les conditions psychologiques au milieu desquelles s’opère la transformation sensoriale. Pour M. Lélut, l’esprit n’est pas toujours passif dans l’hallucination ; il ne s’y borne pas constamment au rôle de simple spectateur d’une série plus ou moins incohérente de souvenirs [p. 518] ou d’images évoqués malgré lui, comme dans le songe ou la rêverie. Il y jouit parfois d’une grande activité : l’attention, la comparaison, le jugement peuvent s’y exercer comme dans l’ état de veille le plus parfait. L’âme peut même s’y montrer si active, et y posséder une énergie si soutenue, que, parmi les causes capables de conduire au premier degré de ce phénomène, il faudrait compter, non-seulement la faculté mnémonique des peintres, mais encore l’idéal que l’homme de génie poursuit au fond de son âme avant de l’exprimer sur la toile ou sur le marbre, dans une mélodie ou dans un poème. Suivant d’autres physiologistes, à la tête desquels on trouve M. Baillarger, l’hallucination est au contraire un phénomène essentiellement passif ou spontané, et il n’y pas de gradation insensible, mais bien un intervalle infranchissable, entre elle et la représentation purement mentale : le plus haut degré dans la force d’un souvenir ou d’une conception est toujours inférieur au plus faible développement d’une perception subjective.

Sans doute les arguments ne font pas défaut en faveur de l’opinion des médecins qui considèrent, avec M. Baillarger, la passivité de l’âme comme la condition absolue des phénomènes hallucinatoires. Non-seulement on voit des perceptions subjectives ne se manifester qu’au moment où va commencer le sommeil, ou ne surgir qu’à l’instant où ce dernier état vient de cesser ; mais, parmi les hallucinations de ce genre, dont les personnes jouissant de la raison la plus entière ne sont pas plus exemptes que les aliénés, l’objet fantastique se lie souvent d’une manière très étroite à celui du rêve. C’est en sortant d’un songe où il avait entendu un bruit éclatant, pareil à celui du tonnerre, que le 10 novembre 1619, Descartes, qui était alors sur les confins de la Bavière, aperçut en ouvrant les yeux un grand nombre d’étincelles répandues au milieu de sa chambre (11). Dans les cas de ce genre, l’objet de l’hallucination peut être la copie exacte ou plutôt la simple prolongation de celui des songes, comme chez l’officier russe dont parle le docteur Joseph Frank, qui, réveillé en sursaut au moment où il rêvait que son père lui tombait sur la poitrine dans un accès d’épilepsie, vit néanmoins, les yeux ouverts, persister encore pendant un certain temps ce pénible tableau. Dans l’antiquité, Aristote n’ignorait pas qu’il en était quelquefois ainsi chez les personnes les plus saines d’intelligence, et, parmi les modernes, Spinoza en offre un saisissant exemple : non-seulement il sortait du sommeil quand il aperçut la figure du personnage à la peau noire et hideuse dont j’ai déjà parlé, mais cette forme fantastique, aussi nette et aussi vive que si elle eût été réelle, reproduisait fidèlement une des images [p. 519] qui s’étaient présentées à lui en songe. Il arrive aussi très souvent que le moindre degré d’attention suffit pour dissiper les perceptions subjectives. Obsédé par son hallucination visuelle lorsqu’il laissait ses yeux errer dans l’espace, le philosophe dont je viens de parler la faisait évanouir en majeure partie dès qu’il les arrêtait sur quelque objet, dès qu’il les fixait sur un livre, par exemple. Enfin, dans la folie, où l’homme est si souvent le jouet des images et des sons fantastiques, dans la monomanie ou le délire partiel notamment, ces phénomènes disparaissent également chez bon nombre de personnes, au moment de la visite des médecins, c’est-à-dire dès que les malades se trouvent contraints de faire un effort pour répondre aux questions qui leur sont adressées. Mais l’exercice de l’attention n’est pas toujours un obstacle au développement des phénomènes hallucinatoires. Tous les aliénistes savent qu’il n’est pas très rare d’observer des malades qui se plaignent d’être importunés par de fausses perceptions de l’ouïe au milieu d’une lecture, pendant une conversation, en un mot, flans une foule de circonstances où l’activité de l’esprit ne peut pas être mise en doute. M. Lélut a vu un aliéné qui, tout en jouant aux cartes, entendait une voix fantastique l’entretenir de son jeu. M. Baillarger a cité lui-même le cas d’un littérateur, halluciné de l’ouïe depuis dix ans, qui se plaignait d’avoir été importuné par des voix fallacieuses et injurieuses pendant qu’il corrigeait les épreuves d’un de ses ouvrages, et qui lui assurait avoir peine à comprendre comment il était parvenu à terminer son travail au milieu d’une telle persécution.

Bien qu’il considère avec M. Baillarger l’hallucination comme un phénomène constamment spontané ou involontaire, M. Louis Peisse admet cependant comme M. Lélut qu’il n’y a entre elle et la représentation mentale qu’une simple différence de degré. Contrairement à I’ opinion de M. Adolphe Garnier, il croit que, en essence, l’idée d’une couleur, d’un son, d’une saveur, d’une odeur est complètement identique à l’acte même de la vision, de l’audition, de la gustation, de l’olfaction. D’après lui, la conscience de l’extériorité de l’objet par rapport au sujet, qui manque dans la représentation mentale, et qui caractérise la représentation hallucinatoire aussi bien que la perception vraie, ne serait pas une condition aussi absolue que M. Baillarger et M. Garnier le pensent. En fait, l’objet imaginé ou conçu occuperait toujours, comme l’objet perçu faussement ou réellement par l’œil ou l’oreille, une situation quelconque dans l’espace. De même que le cercle lumineux qu’on aperçoit en se comprimant le globe de l’œil apparaît placé hors de cet organe, à droite ou à gauche, en haut ou en bas, un chant qu’on cherche à se rappeler semble aussi provenir de l’extérieur et émaner d’une distance plus ou moins [p. 520] éloignée, selon le degré d’énergie de l’effort intellectuel. M. Louis Peisse va plus loin encore dans l’assimilation qu’il cherche à opérer entre la représentation mentale et la perception, car, passant de l’ élément psychique du problème à son élément organique ou physio­ logique, il admet qu’au milieu de l’effort nécessaire pour rappeler à l’esprit des images ou des sons, l’ homme sent l’influx de la volonté agir localement dans les régions de l’encéphale correspondant aux organes de la vue ou de l’ouïe.

Reconnue implicitement, depuis 1846, par M. Lélut, l’influence de la volonté sur la production des phénomènes hallucinatoires n’est du reste plus guère contestée aujourd’hui en médecine mentale. Admise en Angleterre par M. Abercrombie et par M. Vigan, elle passe aussi en France pour un fait indubitable aux yeux de M. Parchappe, de M. Moreau (de Tours), de M. Brière de Boismont (12). Un des plus remarquables exemples d’hallucinations provoquées de cette manière est assurément celui de Van Helmont qui, possédé pendant vingt-trois ans d’un désir extrême de voir son âme, qu’il avait aperçue une fois, en 1610, au milieu d’un songe, finit par la faire surgir un jour, en 1633, sous la forme humaine, à la suite d’une violente tension de son esprit sur l’objet de ce désir. Un célèbre graveur anglais, Blake, avait aussi la faculté de transformer volontairement ses pensées en représentations visuelles, dont son crayon dessinait les contours avec toute l’exactitude qu’il eût mise à copier ceux d’une image réelle. Se plaisant surtout à évoquer les morts les plus illustres, qui lui apparaissaient principalement dans l’intervalle compris entre neuf heures du soir et cinq heures du matin, il avait fait de la sorte, avec beaucoup de soin, à la demande d’un de ses confrères, le portrait d’un des héros de l’Ecosse, William Wallace. Toutefois, très peu d’hommes sont capables du degré de concentration mentale nécessaire à la production de ce genre d’hallucinations artificielles. Nicolaï échoua toujours dans ses tentatives pour évoquer ainsi les spectres de certaines personnes de sa connaissance, et cependant ces mêmes spectres s’étaient offerts spontanément plusieurs fois à ses yeux, et ils se ranimaient encore souvent d’eux-mêmes. Au surplus, quand ils réussissent, de tels efforts ont toujours un côté dangereux. Non-seulement l’hallucination volontaire peut conduire à l’hallucination spontanée, comme chez le négociant dont parle le docteur Abercrombie, mais, à force d’évoquer des images fantastiques, on peut finir par confondre les sensations vraies avec les sensations fausses, témoin le peintre anglais observé par le docteur Vigan, qui fut [p. 521] enfermé pour cette raison dans un hospice d’aliénés où il séjourna pendant vingt-trois ans.

Parmi les effets de la néo-magie, M. Morin et M. Philips attribuent aussi une large part à l’influence de la volonté sur la production des hallucinations et des sensations illusoires. Dans des expériences tentées à Genève et à Alger par ce dernier auteur, qui se flatte de pouvoir créer le mutisme, la claudication, la suppression de la mémoire des noms propres, etc., à l’ aide d’un procédé purement mental, un simple effort intellectuel aurait suffi pour qu’un caillou d’une température ordinaire fit éprouver à la main la sensation d’un corps brûlant, pour transporter à l’eau la saveur du vin, pour donner à un fauteuil l’apparence d’une fontaine, à un foulard la forme d’un corbeau, à une canne celle d’un serpent. Un prêtre hindou, nommé Lehanteka, actuellement en Californie, aurait fait surgir de la même manière l’image et le chant d’une troupe d’oiseaux. Enfin, parmi les évocations de formes humaines, c’est au moyen de ce procédé que M. Morin aurait provoqué l’apparition de l’ombre de Sardanapale, et, chez un jeune Egyptien, reproduit la voix et la figure de son aïeul. Inadmissibles dans la théorie de M. Baillarger, tous ces phénomènes étranges se conçoivent parfaitement avec celle de M. Lélut.

L’hallucination volontaire une fois admise, on comprend aussi les formes fantastiques qui se communiquent d’une personne à une autre, les visions contagieuses, en quelque sorte, comme celles qui survinrent, dit-on, chez Pordage, Jeanne Leade, Bromley, Hooker et Sabberton (13), si ceux qui cherchent à produire le phénomène sont nourris des mêmes croyances, pénétrés des mêmes désirs, placés dans la même attitude, réunis pour un même but dans un même lieu. On conçoit surtout que, au milieu de ces conditions, un même spectre puisse apparaître aux yeux de plusieurs personnes, si le magicien évoque une figure historique, un mort célèbre, dont, grâce à la peinture ou à la sculpture, l’image est la même dans l’esprit de tous, l’ombre de Sardanapale, par exemple. On explique sans doute d’une manière moins métaphysique la propagation des phénomènes hallucinatoires avec la théorie de M. Morin, car partant de l’ hypothèse d’un mouvement vibratoire déterminé dans les nerfs sous l’influence de l’effort intellectuel, mouvement qui se transmettrait aux tables par le contact, et qui se communiquerait aussi à distance, par simple rapport harmonique, aux objets creux et sonores, l’auteur du livre intitulé : Comment l’esprit vient aux tables conclut que, dans [p. 522] certains cas, l’oreille peut percevoir le son résultant de ces vibrations organiques. Cette nouvelle théorie de la perception subjective de I’ ouïe est assurément fort ingénieuse, et elle peut se prêter sans trop de résistance à l’interprétation de plusieurs des bruits étranges qui passent pour se produire dans la néo-magie ; mais elle soulève aussi des objections graves que M. Morin ne pouvait manquer de prévoir, et auxquelles il n’a pas toujours répondu d’une façon péremptoire. A ceux qui lui demandent pourquoi les prétendues ondulations de l’air, émanant de la vibration organique, ne sont pas perçues en tout temps, en tout lieu et par tous les expérimentateurs, il réplique sans hésiter que leur audition exige une grande délicatesse dans l’organe de l’ouïe, un long exercice de ce sens, et même sa surexcitation passagère. Et puis, de même que, selon lui, dans le phénomène des tables tour­ liantes, ce n’est pas directement la volonté, mais bien la persuasion qui dirige le mouvement, la foi est aussi le grand levier qui préside à la métamorphose d’une pensée en sensation, le puissant auxiliaire qui contribue à revivifier la pâleur et la débilité de l’idée-image. Un effort intellectuel est peu de chose sans la conviction préalable de pouvoir effectuer ce qu’on cherche à produire ou à subir : la persuasion formulerait seule une volonté positive : le doute neutraliserait tous ces phénomènes, dont la manifestation aurait lieu en raison directe du degré de confiance qu’ils inspirent.

L’hypothèse de la vibration organique vint à l’esprit de M. Morin après avoir entendu un violon posé sur une table, à laquelle sa main adhérait faiblement, rendre de lui-même, au bout de trois minutes, un son, perçu aussi par deux témoins de l’expérience, pareil à celui qu’aurait causé le passage du vent à travers ses cordes. Dans cette hypothèse de la vibration organique, M. Morin ne dissimule pas du reste son embarras à expliquer l’audition des voix humaines. Et puis, en supposant qu’elle fût apte à interpréter la propagation de toutes les hallucinations de l’ouïe, cette théorie ne le serai t plus à résoudre le même problème relativement aux perceptions subjectives de la vue, car, en physique, les vibrations lumineuses sont elles-mêmes une pure hypothèse, et la nature de l’intermédiaire généralement admis de nos jours pour expliquer la transmission de la lumière dans l’espace, divise les physiciens. L’essence de l’éther est en effet une question pleine de difficultés. Si cet intermédiaire est un agent immatériel, comme le pensent quelques savants, comment peut-il agir sur les corps, et comment les corps peuvent-ils agir sur lui ? Comment surtout concevoir la déviation des rayons lumineux suivant les milieux qu’ils pénètrent ? Et si l’éther est un corps subtil analogue à l’air, on est obligé de convenir que l’inertie et la pesanteur ne font pas partie de ses attributs, c’est-à-dire que la matière [p. 523] peut revêtir des modes inconnus jusqu’à présent et en contradiction flagrante avec les lois de la physique générale.

III

La théorie de M. Lélut éclaire beaucoup l’histoire de la théurgie alexandrine. L’hypothèse de l’hallucination est même plus rigoureusement applicable à l’Interprétation de ce point important et encore si obscur du néo-platonisme qu’à celle du démon de Socrate. En posant avec les gnostiques la contemplation ou le retour de la pensée sur elle­ même comme la source la plus haute de la connaissance, de la sagesse et du bonheur, les néo-platoniciens se trouvaient naturellement placés sous l’imminence de l’hallucination ; et en donnant sans cesse à cette méthode des questions religieuses pour objet, c’est-à-dire à force de se représenter mentalement les dieux sous les couleurs les plus vives et avec toutes les circonstances sensibles de forme, de lieu, de mouvement, ils ne pouvaient guère voir autre chose que des manifestations célestes dans les images ou les voix qui venaient tromper leurs sens. Les Alexandrins pressentaient déjà, d’ailleurs, l’identité de la préoccupation des hallucinés avec l’objet des perceptions subjectives, car Jamblique admettait que l’Idée seule des dieux conduisait à leur apparition ; et, aux yeux des derniers néo-platoniciens, il y avait des génies familiers témoins intimes de la pensée des hommes. Mais si l’expérience n’établissait pas d’une façon surabondante que l’effort intellectuel suffit assez rarement à produire une hallucination, l’histoire de la théurgie viendrait elle-même nous en fournir la preuve. En dépit de leur vie contemplative, tous les néo-platoniciens ne réussissaient pas à communiquer immédiatement avec les dieux. Ainsi que l’extase, les apparitions célestes étaient des accidents et non des conséquences nécessaires de la concentration des facultés de l’âme sur les attributs divins, Chez les Alexandrins, la possibilité de rendre à son gré les dieux visibles ne semble pas antérieure à Plotin. Disposé naturellement au merveilleux, ce philosophe s’était lié à Rome avec un prêtre égyptien qui prétendait faire apparaître les esprits dans le corps des oiseaux, et qui évoqua devant lui, au fond du temple d’Isis, l’image d’une divinité supérieure. Cependant, bien que se flattant d’avoir été honoré quatre fois dans sa vie de la présence immédiate des dieux, Plotin conservait des doutes, sur la réalité des miracles de la théurgie, dont les opérations lui souriaient médiocrement. Porphyre, qui avait eu la même faveur céleste une seule fois, vers l’âge de soixante-huit ans, se montrait peut-être encore plus [p. 524] sceptique que son maître, puisqu’il voyait dans les effets de la théurgie moins des phénomènes surnaturels que de pures illusions des âmes exaltées par la ferveur, et puisqu’il défendait même aux hommes prudents de se livrer aux opérations magiques, selon lui, toujours malfaisantes. Jamblique, Maxime, Julien, Chrysanthe, Proclus, auxquels les divinités supérieures et les démons apparaissaient plus souvent aux sens qu’à l’esprit, étaient des théurges plus hardis et plus complets que leurs prédécesseurs. Ils ne se contentaient pas de s’élever à la contemplation par les seules forces de l’intelligence, comme le faisaient Plotin et Porphyre, qui conservaient pour les traditions religieuses toute la répugnance des écoles grecques ; ils y par­venaient aussi par une autre voie, celle des symboles sacrés, car chez eux la foi s’accordait avec le raisonnement, la religion, dont ils avaient embrassé les dogmes sans réserve, quoique d’une façon moins naïve qu’aux temps primitifs, servait d’auxiliaire à la philosophie. Autant la théurgie se trouvait dégagée des artifices matériels et soustraite aux cérémonies du culte chez les premiers néo-platoniciens, autant on l’y voyait mêlée chez les seconds, qui, à l’instar des prêtres, et devenus pour ainsi dire prêtres eux-mêmes, passaient la moitié de leur vie à sacrifier aux dieux dans l’intérieur des temples,

Dans la théorie de M. Morin, où l’effort que déploie la volonté pour produire une hallucination ou pour faire tourner une table serait presque toujours inefficace sans le concours d’une vive persuasion, on trouve certainement l’explication de la différence qui existait entre les premiers et les seconds néo-platoniciens, relativement à la doctrine du commerce immédiat des dieux avec les hommes. Mais, tout en admettant jusqu’à un certain point la réalité de l’influence exercée sur la manifestation des perceptions subjectives par l’habitude de la contemplation corroborée d’une foi profonde, il est permis de conjecturer que des causes d’un autre ordre et d’une énergie plus constante contribuaient aussi au développement des images ou des voix fantastiques chez les Alexandrins à partir de Jamblique, et ces causes consistaient dans des modifications imprimées aux fonctions du cerveau par les agents d’essence physiologique.

L’abstinence, les breuvages, les onctions et les fumigations avaient, une large part dans les procédés de la magie grecque. A Orope, il fallait, selon Philostrate, se priver de toute nourriture pendant vingt­quatre heures avant de pouvoir interroger l’oracle d’ Amphiaraüs, et à Charonis, on n’approchait, suivant Strabon, de l’ antre sacré qu’après un jeûne de plusieurs jours. Les images qui assiègent le cerveau de l’homme endormi ne diffèrent pas essentiellement des objets fantastiques dont la vue peut être affectée durant l’état de veille. Il y a même des hallucinations qui précèdent le sommeil d’un intervalle [p. 525] très court, comme il en est d’autres qui ne se manifestent qu’au moment où ce dernier état vient de finir. Chez les Grecs, les hallucinations du genre dont il s’agit paraissent avoir joué un rôle considérable dans la divination par les songes. Parmi les malades qui allaient dormir au milieu des temples d’Esculape, plusieurs, s’il faut en croire Jamblique, entendaient, au réveil, des voix entrecoupées leur indiquant des moyens de guérison, et quelques-uns se trouvaient enveloppés d’une clarté si éblouissante, qu’elle les obligeait à tenir les yeux à demi-fermés. Or, dans la divination par les songes, les onctions et les breuvages jouissaient d’une grande faveur. En Béotie, à l’ oracle de Trophonius, le consultant était d’abord mené la nuit au fleuve Hircinas, où de jeunes enfants lui frottaient le corps avec de l’huile. Les prêtres lui faisaient boire ensuite deux sortes d’eau, dont l’une, celle qu’on puisait à la fontaine de Mnémosyne, passait pour graver profondément dans l’esprit le souvenir des choses qu’on avait vues au sein de la caverne ; puis, revêtu d’une tunique de lin, le front ceint des bandelettes sacrées, après une prière adressée à la statue de Trophonius, il était conduit à l’oracle, au fond de l’antre, d’où il sortait avec un trouble qui laissait parfois dans les fonctions du cerveau des traces ineffaçables. Enfin, parmi presque tous les genres de divination, les magiciens grecs agissaient sur le système nerveux des oracles ou modifiaient celui des consultants à l’aide de plusieurs substances réduites à l’état de gaz. L’incinération de certains aromates était une des parties essentielles du culte. L’encens, qui brûlait au fond des temples, et qui, à l’origine du paganisme, avait vraisemblablement pour but de corriger les miasmes putrides engendrés par la chair des animaux immolés, était un élément si capital de toute cérémonie religieuse, que les personnes les plus savantes dans l’ art des sacrifices se bornaient, comme Médée, suivant Appollonius de Rhodes, à offrir aux dieux de simples aromates. En Égypte, au fond du sanctuaire d’Isis, les prêtres avaient grand soin, s’il faut en croire Plutarque, d’incinérer trois fois par jour un mélange de plantes et de résines qui produisait une fumée très épaisse. A Delphes, l’introduction de certaines vapeurs par les voies respiratoires constituait le principal moyen d’exciter l’enthousiasme de la pythie. Il en était de même à Patras, au sanctuaire de Cérès.

Comme les pythagoriciens, qui devaient peut-être à la nature de leur régime le pouvoir d’évoquer les mânes de leurs amis, les néo­platoniciens renonçaient à l’usage de la viande, et, de plus, ils s’astreignaient à des jeûnes aussi longs que rigoureux, pour mieux se préparer à la vie contemplative. L’insuffisance alimentaire était portée si loin chez Proclus, qui dépassait, d’après le témoignage de Marinus, tous ses prédécesseurs dans la pratique des arts surnaturels, [p. 526] qu’un de ses maîtres, Plutarque, fils de Nestorius, crut devoir lui conseiller la dérogation au régime pythagoricien, dans le but de fortifier sa constitution détériorée par des jeûnes trop fréquents en l’honneur d’Hécate. Mais, en dépit de l’obscurité qui environne les détails relatifs aux autres procédés de la magie néo-platonicienne, il semble indubitable que les nuages de vapeurs au milieu desquels respiraient les théurges dans les temples, n’étaient pas étrangers à la manifestation des images ou des voix fantastiques dont ils se trouvaient si souvent assaillis. En prétendant que le corps aérien des démons se nourrit avec la fumée des parfums brûlés sur les autels, Porphyre en dit assez pour édifier la critique sur ce point de la magie ancienne. De temps immémorial, l’encens passait pour prédisposer les dieux aux prières de l’homme, et, d’après la théologie des poètes de la Grèce et de Rome, des divinités se manifestaient par l’émanation d’une odeur délicieuse, comme Euripide nous l’apprend dans sa tragédie d’Hippolyte mourant, Moschus dans son idylle sur l’Enlèvement d’Europe, et Virgile dans l’Enéide. L’action des plantes hallucinatrices était d’autant plus facile à déguiser ainsi, que l’incinération des aromates entrait dans les habitudes de la vie publique et privée des anciens. En Grèce, selon Athénée, et à Rome, d’après Plaute, on brûlait des parfums au milieu des appartements pendant qu’on était à table. On s’en montrait si prodigue aux funérailles des grands, qu’à la mort de Poppée, Néron en fit consommer, suivant Pline, une quantité dépassant celle qui était fournie chaque année par l’Arabie heureuse. Enfin, on en brûlait aussi à profusion en plein air, quand un vainqueur entrait triomphalement dans une ville, comme on le fit à Parthénope lorsque Pompée s’y rendit, et à Alexandrie quand y vint Marc-Antoine. Les fumigations étaient aussi un procédé fort en usage chez les magiciens du XVIe siècle. Le nécromancien auquel s’adressa à Rome Benvenuto Cellini, qui désirait voir le spectre d’une de ses maitresses, fit briller sous le nez de cet artiste une grande quantité de parfums avant d’opérer l’évocation. Aujourd’hui encore, ceux-ci jouent un grand rôle dans la magie orientale, principalement dans celle des Harvis égyptiens. Témoin avec lord Prudhoe des expériences de l’enchanteur Achmed, un membre de l’Institut, M. le comte de Laborde, affirme avoir produit lui-même des images fantastiques eu brûlant certaines substances dont il tenait à prix d’or la recette de ce magicien (14).

La magie démoniaque fut-elle, comme on l’a dit, une pure tactique entre les mains des partisans du néo-platonisme ? Réduits à des efforts désespérés pour ranimer la foi dans les dogmes d’une religion [p. 527] dont l’ édifice croulait de toutes parts, les derniers païens firent-ils appel à l’art d’abuser les sens, mis par Cagliostro, vers la fin du XVIIIe siècle, au service d’une vaste conspiration ourdie contre les trônes, ou bien, dupes de phénomènes dont ils ne connaissaient pas les véritables causes, défendaient-ils le polythéisme avec tant de chaleur et de ténacité, parce que l’image des dieux leur apparaissait sans cesse ? Il est assez embarrassant de choisir entre ces deux opinions, qui ont chacune en leur faveur des arguments d’un poids à peu près égal. Mais ce qui semble certain, c’est que la théurgie des néo-platoniciens dominait celle des gnostiques. La magie de ceux-ci, dont Jamblique parle avec tant de dédain, et qui reposait, comme nous l’apprend l’ auteur des Philosophumena, sur des phénomènes grossiers d’optique et d’acoustique, était, en effet, beaucoup moins susceptible d’en imposer à l’esprit que les prétendus miracles des derniers Alexandrins, dûs à des agents plus délicats et opérés par des- moyens plus difficiles à comprendre.

Quant aux noms des substances qui, brûlées au fond des temples, pendant les cérémonies du culte, répandaient des nuages de fumée si favorables à la manifestation des perceptions subjectives, c’était le mot de l’énigme que les prêtres de la Grèce et de Rome dérobaient soigneusement à la curiosité des profanes, et, pour éclaircir ce point ténébreux de l’histoire des pratiques de la théurgie, il faut s’adresser aux doubles lumières de l’analogie et de l’Induction.

Dans ses demi-révélations sur les mystères de l’oracle de Delphes, au service duquel il avait consacré dix années de sa jeunesse, Plutarque assigne plusieurs causes aux vapeurs dont les prêtres se servaient pour exciter l’enthousiasme de la pythie. Tantôt, s’appuyant sur de vieilles traditions mythologiques, il semble considérer ces vapeurs comme de pures émanations du sol fécond en éruptions volcaniques ; tantôt, au contraire, et cette opinion a beaucoup plus de vraisemblance, il les fait provenir de l’Incinération d’un mélange de cannelle, de laudanum et de feuilles de laurier, que les prêtres d’Apollon opéraient secrètement dans les souterrains du temple. Mais, à moins de supposer que les Grecs désignaient sous le nom de laurier plusieurs plantes de genres très différents, hypothèse fondée sur quelques monuments de la peinture et de la sculpture antiques, la physiologie n’autorise guère l’opinion qui attribuait le délire de la pythie à la fumée des végétaux dont il s’agit. Naturelles ou artificielles, les vapeurs qui s’échappaient des profondeurs de l’antre de Delphes modifiaient certainement les fonctions du cerveau de l’oracle, à la manière de certains végétaux toxiques, comme la fumée des graines de la jusquiame noire, par exemple, qui, selon l’expérience de Martin Grunewald, troubla la raison de deux personnes occupées dans [p. 528] d’un apothicaire de Dresde. Pluturque parle, d’ailleurs, des troubles nerveux qui survenaient parfois chez la pythie dont ils paralysaient l’enthousiasme. Il cite même le cas d’une de ces prêtresses d’Apollon, qui, pour avoir été soumise trop longtemps à l’inhalation des vapeurs propres à engendrer le délire sacré, s’élança hors du sanctuaire en poussant des cris terribles, et mourut au bout de quelques jours, après avoir mis en fuite les consultants et jeté l’épouvante dans l’âme d’un prêtre nommé Nicandre.

L’usage des poisons végétaux en thérapeutique remonte à la plus haute antiquité. Grâce aux ouvrages de médecine traduits du sanscrit par un professeur de l’université d’Oxford, M. Wilson, et par un médecin de la marine royale attaché à la compagnie des Indes, M. Ainslie , on sait aujourd’hui que les Hindous employaient le datura et la noix vomique pour combattre un bon nombre de maladies. D’un autre côté, dans un fragment copte, en dialecte thébain, traduit par Champollion, qui le regardait comme renfermant des traces de la matière médicale des anciens égyptiens, on voit aussi figurer des médicaments dont l’influence hallucinatrice est non moins positive et beaucoup plus connue, l’opium, par exemple. Les anciens Egyptiens employaient-ils également en médecine une autre substance végétale qui prédispose encore très facilement aux perceptions subjectives et aux sensations illusoires, le hachisch ? Le seul document capable de fournir quelque lumière sur ce point reste malheureusement à l’état de lettre-close : dans le précieux papyrus trouvé au milieu des ruines de Memphis, qui appartient au musée royal de Berlin, et qui a été traduit par le docteur Burgsch, les noms de toutes les substances mentionnées ne correspondent pas avec ceux que ces mêmes médicaments portent aujourd’hui en matière médicale.

Si, par dédain pour les ouvrages sanscrits que renfermaient leurs riches bibliothèques, ou par toute autre cause, les lettrés d’Alexandrie semblaient ignorer l’existence de la littérature hindoue, les marchands de cette ville, qui, sous le règne des Ptolémées, faisaient un commerce fort étendu avec l’extrême Orient, rapportaient sans cesse de leurs voyages une foule d’animaux, de minéraux et de plantes dont les Grecs n’avaient eu jusqu’ alors aucune idée. Les végétaux importés ainsi de l’Inde en Égypte devaient naturellement engager les médecins d’Alexandrie à en étudier l’action sur l’économie animale. Cette circonstance contribua même à discréditer les théories en médecine autant, si ce n’est plus, que les vaines disputes et les assertions contradictoires des dogmatistes. Dans la voie de l’étude expérimentale des médicaments et des poisons, on vit s’engager en effet plusieurs partisans de l’anatomiste Hérophile. L’opium [p. 529] était vraisemblablement alors d’un usage très fréquent entre leurs mains, car un de ces médecins, Andréas de Caryste, signalait, selon Pline, les nombreuses sophistications que ce remède subissait déjà dans les officines. Mais ce fut surtout après l’extension donnée à l’école empirique, devenue prépondérante, que la matière médicale et la toxicologie firent des progrès considérables. Héraclide de Tarente, qui perfectionna beaucoup ces deux points de la science, et qui se distinguait de tous ses confrères par la préférence marquée qu’il accordait aux médicaments importés de l’Inde, faisait de l’opium un de ses remèdes favoris. L’étude des agents vénéneux finit même par acquérir une telle importance, que plusieurs monarques crurent devoir s’en occuper personnellement, ou tout au moins l’encourager au sein de leurs propres palais. Indépendamment de Mithridate, qui expérimentait les poisons sur des criminels avant de se soumettre lui-même à leur usage quotidien, le dernier roi de Pergame, Attale Philométor, prince passionné pour la botanique, cultivait dans ses jardins une foule de plantes toxiques parmi lesquelles, outre la ciguë et r aconit, se trouvait la jusquiame, appelée vulgairement herbe d’Apollon. Les médecins grecs et romains savaient-ils que l’opium et la jusquiame pouvaient provoquer des visions ? Le compilateur Dioscoride, qui vivait sous le règne de Néron, assure qu’une plante de la famille des solanées, la morelle noire, suivant quelques botanistes, la belladone, selon d’autres, engendre de vaines images quand on prend en boisson sa racine, au poids d’un drachme, infusée dans du vin. Pline attribuait aussi à une plante originaire des bords de l’Indus, qu’il nomme potomantès ou thalasseglé, et qui n’était peut-être que le datura ou le haschisch, la faculté de produire des visions merveilleuses. Toutefois, là se borne ce qui est parvenu jusqu’à nous des notions que les médecins de l’antiquité possédaient sur l’effet hallucinatoire des végétaux narcotiques. Mais il est extrêmement probable que les partisans de récole empirique, ces hardis expérimentateurs d’agents toxiques dont les ouvrages n’existent plus, n’ignoraient pas la production de ce même effet sous l’Influence de l’opium, de la jusquiame, de la belladone, de la mandragore, et il est plus vraisemblable encore qu’ils avaient constaté cette propriété dans le poison employé si souvent à Athènes comme dénoûment des sentences suprêmes de l’Aréopage.

La plupart des phénomènes de la sorcellerie peuvent se rapporter aux lois de la physiologie psychologique aussi facilement que ceux de la théurgie alexandrine. De même due, grâce à un certain concours de causes morales et physiques, la pensée des dieux, objet continuel et exclusif de la méditation des néo-platoniciens, finissait par se réfléchir dans une hallucination de la vue ou de l’ouïe, de même, [p. 530] au moyen âge et à la renaissance, à force de concentrer leur esprit sur le désir de conclure un pacte avec Satan dans le but d’en obtenir puissance et richesses, beaucoup d’individus parvenaient à voir toutes leurs élucubrations sur les cérémonies du sabbat se revêtir de formes extérieures. Et si, chez les Alexandrins, une piété exaltée, les jeûnes prolongés, la fumée des parfums brûlés sur les autels, et peut­ être l’émotion profonde causée par l’aspect du sang humain offert en sacrifice, suffisaient pour provoquer la transformation de la pensée en sensation, cette métamorphose avait chez les sorciers des stimulants non moins énergiques, Sans parler de la mauvaise alimentation de ces hommes, presque toujours plongés dans la plus profonde misère, et indépendamment des pommades avec lesquelles ils se frottaient la paume des mains et le creux des aisselles, toutes les circonstances de temps et de lieu contribuaient à les frapper de terreur ; car c’était ordinairement dans l’isolement et le silence de la nuit, au sein d’une forêt, théâtre d’un crime, au milieu d’un cimetière rendu célèbre par des apparitions, et souvent au pied d’une potence conservant des traces d’un récent supplice, que se passaient les cérémonies bizarres au moyen desquelles ils pactisaient avec Satan.

Le nom des substances actives que les sorciers employaient en pommade, et les magiciens sous forme fumigatoire, demeura une énigme jusqu’au XVIe siècle. Henri Corneille Agrippa, qui commença alors à en déchirer le voile, ne fit guère, comme Plutarque relativement aux mystères de l’oracle de Delphes, que des demi­confidences. Mais un peu plus tard, après les révélations plus franches et plus complètes de Jean Wier, son disciple et son ami, et grâce aux recherches de Jérôme Cardan et à celles de Jean-Baptiste Porta, on raya définitivement de cette liste des végétaux sans influence spéciale sur les fonctions du cerveau, la coriandre, les baies d’if et autres agents de petite vertu qu’on avait l’habitude d’y inscrire, et l’on sut que les plantes narcotiques, et surtout les solanées vireuses, étaient les seules herbes dans lesquelles résidât la puissance hallucinatrice. Les magiciens du moyen âge et de la renaissance connaissaient du reste un plus grand nombre de ces plantes que ceux du monde gréco-latin. De nouvelles relations scientifiques avec l’Inde étaient venues accroître à cette époque la somme des traditions orientales que l’antiquité avait puisées à Alexandrie. Après la chute du paganisme, l’Inde continua à se révéler aux populations occidentales, d’abord par l’entremise des Persans, et ensuite par celle des Arabes. Au VIe siècle, le roi de Perse, Chosroès Nouschirvan, avait à sa cour un médecin nommé Barzouich, qui était allé deux fois dans l’Inde pour y chercher des médicaments, et qui ‘avait rapporté de ses voyages plusieurs [p. 531] ouvrages de médecine, qu’il traduisit lui-même du sanscrit. Mais ce fut surtout par le canal de la civilisation arabe que la littérature scientifique de l’Inde entra en communion immédiate avec celle de l’Occident. Au fond de la Tartarie, à Bockara, il y avait une bibliothèque, très riche en ouvrages sanscrits, qui, à la fin du VIIIe siècle et au commencement du IXe, tomba aussi aux mains des Arabes, comme celle d’Alexandrie, sous le règne du calife Omar, mais que les successeurs de celui-ci, Haroun-al-Raschid et Almamoun ne songèrent heureusement pas-à détruire. Un professeur à l’université de Koënigsberg, M. Dietz, a prouvé que plusieurs livres des médecins hindous, notamment ceux de Charaka et de Susruta, furent alors traduits du sanscrit dans la langue des vainqueurs de l’Egypte. Le savant dont je parle donne même les noms de deux traducteurs, Manka et Salek, qui occupaient des places à la cour d’Haroun-al-Raschld.

S’il faut accueillir avec réserve l’hypothèse des auteurs qui croient que le chanvre indien ou haschisch entrait pour quelque chose dans la composition des breuvages dont se servait le Vieux de la montagne afin d’abuser l’imagination et les sens de ses adeptes, il est, en revanche, parfaitement établi que les Arabes réhabilitèrent ou introduisirent en médecine l’emploi de plusieurs autres végétaux susceptibles de provoquer des perceptions subjectives. Ce sont les médecins sortis de I’ école de Bagdad qui remirent en faveur l’usage de l’opium, discrédité une première fois chez les anciens à l’époque où les médecins grecs vinrent s’établir à Rome, et abandonné de nouveau par les Grecs du Bas-Empire. Originaire aussi de l’Asie, comme l’opium et la noix vomique, le camphre n’était pas connu en matière médicale avant Avicenne. Le datura, que les fellahs des environs du Caire regardent comme indispensable à la pratique de leurs enchantements, fut très vraisemblablement importé alors de l’Inde, où on l’emploie, suivant Faber, pour composer des philtres amoureux appelés bangues. Il ne faisait pas non plus partie de la matière médi­cale des anciens, et son nom, comme celui du camphre, est une simple altération du mot qu’il porte dans la langue arabe. Cette solanée vireuse, dont l’introduction en thérapeutique ne remonte pas plus haut que la seconde moitié du dernier siècle, est, dit-on, employée dans l’Inde par certaines femmes impudiques pour troubler momentanément la raison de leurs maris et mieux tromper leur vigilance. Elle semble avoir joué un grand rôle parmi les procédés de la magie, comme l’indique son nom populaire d’herbe aux sorciers ou au diable, sous lequel on la désignait jadis, ainsi que la belladone. C’est au moyen d’un breuvage contenant du datura qu’une sorcière, brûlée à Aix, en Provence, endormit, suivant [p. 532] Garidel, plusieurs jeunes filles de bonne maison devenues mères à leur insu. L’usage plus dangereux encore que faisaient des agents toxiques certains magiciens, dont le plus connu est, en France, le prêtre Lesage, brûlé en 1680, justifie sur beaucoup de points les peines rigoureuses infligées par les parlements, d’accord en cela avec l’église et les législateurs de l’antiquité, aux hommes convaincus d’avoir exercé la magie noire. ‘

IV

La physiologie et la physique se prêtaient souvent un mutuel appui dans les procédés que les magiciens employaient pour produire des images ou des sons prétendus surnaturels : on complétait les effets des instruments plus ou moins apparents d’optique ou d’acoustique par le phénomène tout cérébral, et par cela même bien plus singulier, de la sensation illusoire. Cette combinaison existait en certains genres de divination, entre autres dans la divination par les miroirs ou cataptromancie, qui se pratiquait encore beaucoup au XVIe siècle, et que Varron faisait provenir de la Perse, et Jean Wier des premiers Egyptiens. Les miroirs magiques constellés, que les musulmans de la Mésopotamie fabriquaient au moyen âge, en se conformant du reste au modèle des miroirs étrusques, étaient assurément d’un effet déjà très merveilleux par eux-mêmes, puisque, en les exposant à une surface réfléchissante, ils offraient des figures exactement pareilles à celles qui se trouvaient gravées en relief à leur revers. Mais si extraordinaire qu’il fût, le phénomène d’optique ne suffisait pas toujours à résoudre entièrement le problème magique. Les images singulières qu’on apercevait ainsi ne demeuraient pas constamment immobiles, comme cela aurait dû se passer dans l’hypothèse d’une cause exclusivement physique. Il y en avait, d’après le témoignage du médecin de Henri II, le célèbre Fernel, qui s’agitaient, qui opéraient des gestes, qui jouaient une sorte de pantomime à la volonté des consultants. Aussi M. Alfred Maury fait-il observer très judicieusement qu’une cause d’essence physiologique peut seule, dans ce dernier cas, rendre compte du phénomène magique. Plusieurs conditions qui présidaient à la pratique de la cataptromancie chez les anciens, et qu’on remarque encore aujourd’hui dans ce genre de divination en Égypte et en Asie, notamment chez les Sannyasis et les Djoguis, peuvent servir de base à cette hypothèse. En Grèce, avant de se servir des miroirs que l’on tenait suspendus à la surface de l’eau dans le but d’y faire apparaître la figure des malades au sujet desquels on [p. 533] venait consulter certains magiciens, ceux-ci brûlaient des parfums, s’il faut en croire Pausanias. Aujourd’hui, en Orient, d’après M. Reinaud, les cataptromanciens parfument aussi les miroirs au moyen desquels ils évoquent l’image des anges et des archanges, et de plus ils prescrivent aux consultants un jeûne de sept jours. Une circonstance qui tend à démontrer encore la suprématie de l’hallucination dans tous ces faits prétendus merveilleux, c’est la préférence que les magiciens accordaient aux enfants sur les adultes pour déterminer le succès de leurs opérations. Les nécromanciens du XVIe siècle regardaient cette circonstance comme à peu près indispensable. A Rome, en dépit des parfums qui brûlaient sous son nez depuis plus d’une heure et demie, Benvenuto Cellini ne put pas parvenir à évoquer le spectre d’Angelica la Sicilienne. Instruit par le prêtre qui l’initiait aux mystères de la magie démoniaque que l’évocation réussirait s’il revenait une autre nuit au Colysée, accompagné d’un jeune garçon ayant encore sa virginité, le célèbre artiste se décida à amener avec lui Agnolo Gaddi, un de ses apprentis, âgé de douze ans. Après avoir aspiré la fumée d’une grande quantité de parfums, le jeune élève eut en effet beaucoup plus de visions que son maître. Non-seulement il prétendait apercevoir la figure de quatre géants armés, entièrement invisibles pour Benvenuto Cellini et Vicenzo Romoli, mais l’évocation terminée, quant au son des cloches annonçant matines, ils quittaient tous le Colysée, l’enfant, que la frayeur tenait toujours cachée sous la cape de son maitre, disait encore voir sauter devant lui ou courir sur les toits des maisons voisines, deux des quatre géants fantastiques (15). Les spectres animés qui surgissaient, au commandement de Cagliostro, dans des miroirs ou des bocaux transparents, étaient principalement aperçus par des filles ou des garçons impubères que ce célèbre magicien appelait ses pupilles ou ses colombes (16). En Egypte, c’est plus particulièrement sous le nez des enfants que les Harvis brûlent les parfums destinés à faire apparaître l’image des êtres prétendus surnaturels, s’il faut en croire M. le comte de Laborde (17) ; et c’est aussi, d’après M. Alfred Maury , entre les mains d’un jeune garçon ou celles d’une jeune fille, que dans l’Inde on place le miroir magique nommé joun, où se montrent les traits hideux de l’esprit qui possède les malades pour lesquels on vient consulter les Sannyasis et les Djoguis. L’aptitude du cerveau à produire spontanément des hallucinations ou des sensations illusoires, est en effet beaucoup plus grande chez les jeunes sujets que chez les adultes, [p. 534] témoins les fantômes qui apparaissent si souvent aux premiers, au sein de l’obscurité, sous l’influence de la frayeur, et cela par la raison toute simple due les matériaux des perceptions subjectives, la mémoire et l’imagination, prédominent dans l’enfance.

Si, relativement aux causes de l’hallucination, les physiologistes ont eu le tort de ne pas toujours assez compter avec les faits psychologiques, ces savants sont peut-être en droit à leur tour d’adresser aux partisans du naturalisme appliqué à la magie contemporaine, le reproche d’accorder à la volonté et à la foi plus d’influence qu’elles n’en ont réellement. Pour établir d’une façon irrécusable que des forces toutes mentales peuvent remplacer les vibrations de I’ ai, se substituer aux rayons lumineux, équivaloir aux substances sapides et odorantes dans leurs actions respectives sur les organes des sens, il faudrait préalablement parvenir à bien démontrer qu’en produisant une image ou un son fantastique, ces forces peuvent se passer complétement du concours de tout auxiliaire emprunté au domaine de la physiologie. Or, afin de provoquer la manifestation d’ un phénomène hallucinatoire, les néo-magiciens ne se bornent pas à l’emploi de la méthode des mystiques de l’Inde ; ils ne se contentent pas de conseiller la concentration extrême de l’esprit sur la pensée qu’on désire rendre objective, ils ne s’en tiennent pas à la précaution d’ observer un silence religieux, de garder l’immobilité et d’attacher le regard, avec une grande fixité, sur un point quelconque de la surface de leur corps ou sur celle d’un autre objet ; ils font, en outre, constamment intervenir quelque moyen capable d’influencer immédiatement les fonctions du système nerveux. Les uns, complétant avec l’hydromancie, à la manière de Cagliostro, la formation des images fascinatrices, placent au centre d’un cercle chargé de figures cabalistiques un globe de cristal rempli d’eau, à la surface de laquelle flotte un morceau de camphre enflammé, et les autres, donnant la préférence à un procédé dont on se sert plus spécialement dans la magie américaine, ont recours à l’influence galvanique. Jusqu’à quel point les émanations du camphre en ignition, suivant la méthode de M. Morin, qui en fit usage dans la scène où il évoqua l’ombre de Sardanapale, peuvent-elles contribuer à la production des perceptions subjectives, et doit-on réellement compter sur I’ effet hallucinatoire des disques métalliques que M. Philips met dans la main du patient en lui recommandant de les regarder fixement, avec un silence absolu et une attention soutenue, pendant vingt ou vingt-cinq minutes ? Voilà ce qu’on ignore complétement en physiologie, attendu que les hommes qui jouissent de quelque autorité dans cette science n’ont point encore cherché à soumettre les procédés des néo-magiciens à l’épreuve de l’expérimentation. Mais, quoique dépourvus du contrôle des faits, ces procédés ont [p. 535] cependant en leur faveur des arguments tirés d’une analogie très étroite. Pourquoi le camphre, qui engendre certaines hallucinations quand on l’introduit à haute dose par l’estomac ne pourrait-il pas en provoquer de semblables lorsque, sous forme de vapeurs, il traverse les voies respiratoires ? Et si, en faisant entrer l’œil ou l’oreille dans la chaîne d’une pile voltaïque, on détermine des sensations lumineuses, malgré la plus profonde obscurité, ou l’on provoque des sons en l’absence de toute vibration de l’air, rien n’empêche, à la rigueur, d’admettre que l’électricité, qui se dégage du contact de deux métaux dissemblables contenus dans la main, puisse donner lieu à des résultats Identiques. Pour provoquer ainsi de fausses sensations de lumière, il n’est d’ailleurs pas nécessaire que l’effet de la pile se trouve directement appliqué à l’organe de la vue, car il arrive assez souvent, quand on répète l’expérience instituée par Sulzer assez longtemps avant la découverte du galvanisme, c’est-à-dire quand on place la langue entre deux plaques métalliques, l’une de zinc et l’autre de cuivre ou d’argent, il arrive, dis-je, assez souvent, qu’au moment de leur contact, outre la perception constante d’une saveur de caractère variable, on éprouve en même temps de fausses perceptions visuelles. Toutefois, si, en principe, l’effet hallucinatoire de la pile est indubitable, celle-ci ne produit guère, par rapport à l’œil, que des étincelles ou des anneaux colorés, et, relativement à l’oreille, que des bourdonnements, des sifflements, en un mot, des sons très vagues : aucune expérience authentique et bien concluante n’est du moins venue, jusqu’à présent, établir que l’électricité pût suffire à la manifestation des hallucinations visuelles ou auditives, envisagées dans leurs modes les plus complets et leurs types les plus surprenants.

Du reste, les néo-magiciens ne cherchent point à dissimuler l’inconstance et les imperfections de leurs méthodes. Chez les ‘hommes qui prétendent pouvoir évoquer la figure et la voix des morts en remplaçant par des moyens purement psychiques les causes auxquelles les physiologistes en réservent le monopole, la difficulté réside moins dans l’art d’ agir sur telle ou telle espèce fantastique que dans celui de provoquer la disposition générale à la perception subjective, disposition sans existence de laquelle les impulsions de la foi la plus vive et tous les efforts de la volonté la plus soutenue resteraient entièrement inefficaces. Malgré l’extrême confiance que semble lui Inspirer la méthode américaine, et en dépit des avantages qu’il attribue aux procédés mis en usage par les mystiques orientaux M. Philips ne répond pas toujours au succès de l’opération, qui dépendrait d’une foule de circonstances spéciales, ignorées en majeure partie, ou tout au moins inexplicables jusqu’à présent. Dans les deux premières séances qu’il donna au Casino de Genève en 1853, ce [p. 536] néo-magicien ne put obtenir aucun effet positif. A la troisième, il réussit pleinement, au contraire, bien qu’il expérimentât au milieu de conditions très défavorables, c’est-à-dire sur des personnes bruyantes ou fort distraites. Aussi, pour mieux triompher de la résistance opposée par les dispositions individuelles, pour plonger plus facilement et d’une façon plus certaine les sujets dans l’état tout passif qui les rend susceptibles de devenir Instantanément, au gré du magicien, non-seulement hallucinés, mais encore soit sourds, soit muets, soit aveugles, soit paralytiques, soit insensibles à la douleur. M. Philips se voit-il contraint de restituer aux principaux agents physiologiques l’influence dont il avait d’abord voulu leur disputer le privilège. Désespérant de pouvoir toujours réussir dans la production d’un phénomène magique en combinant l’action de l’électricité avec la concentration mentale, il finit par avouer que le complément de ces méthodes infidèles doit être cherché, sinon en totalité, du moins en partie, parmi les propriétés de quelques préparations pharmaceutiques. Pour M. Morin, ces préparations jouent également un rôle considérable ; seulement, il croit prudent de ne pas en livrer le nom aux pages d’un écrit public, soit par crainte des erreurs de quantité ou des fausses applications qui, entre les mains de l’ignorance ou entre celles de l’incurie, pourraient en faire des agents funestes, soit pour ne pas suggérer à la vigilance des criminels l’idée d’y puiser de nouvelles armes contre les intérêts de la société.

La surexcitation imprimée aux fonctions du cerveau par l’emploi des substances toxiques considérées en général, et plus spécialement, d’après M. Philips, la stimulation que détermine l’influence du haschisch ou celle du chloroforme, tel est, relativement aux hallucinations artificielles, le dernier mot des pratiques de la magie contemporaine, comme celui des procédés de la magie au XVIe siècle était, dans le même but, l’usage des solanées vireuses. Fidèles aux traditions des magiciens de l’antiquité, du moyen âge et de la renaissance, les néo-magiciens cherchent donc. à donner le change à la curiosité des profanes, et l’admiration qu’ils inspirent encore aux personnes trop dominées par le besoin du merveilleux, a pour principale cause l’adresse plus ou moins grande avec laquelle ils dissimulent l’influence réelle des agents toxiques sous l’emploi ostensible de procédés insignifiants ou tout au plus d’une efficacité médiocre. La volonté et la foi, d’où émanent les mouvements et les réponses des tables, peuvent sans doute exercer quelque prise sur l’objet des perceptions subjectives chez les individus naturellement enclins au mode ou à la diathèse hallucinatoire ; mais, sauf ces cas exceptionnels, les forces dont il s’agit sont loin de posséder la vertu que les néo-magiciens leur accordent. Sous ce rapport, comme sous beaucoup [p. 537] d’autres, la magie contemporaine, identifiée par M. Morin à la psychologie expérimentale, ne sait point éviter les écueils contre lesquels venaient échouer l’astrologie et l’alchimie. Ces fausses sciences avaient pour trait distinctif l’absence de toute méthode saine et rigoureuse : on y tirait des conséquences sans bornes d’un très petit nombre de principes solidement établis. Au delà de l’influence manifeste des corps célestes les plus rapprochés de nous sur la température, la végétation et quelques autres phénomènes du même genre, tout était rêve en astrologie, comme tout était leurre en alchimie dès que de la croyance au changement dans la forme ou la couleur d’un métal on passait à l’idée d’une transmutation dans sa nature intime. En magie noire, le règne des chimères et des superstitions commence aussi quand, pour éclairer sa théorie, on cherche à substituer le flambeau de la métaphysique à celui de la physiologie. En dehors des fonctions du système nerveux, le domaine de la magie ne répond guère qu’à un mot vide de sens, et c’est plus particulièrement dans l’étude, encore si peu avancée, des divers organes encéphaliques que l’avenir trouvera la solution complète et définitive de tous les problèmes qui concernent cette pseudo-science.

Dr MICHEA

 

Notes

(1) Cours de pathologie interne de ce professeur, rédigé par M.  Amédée Latour, Tome III, p. 184.

(2) Opera posthuma, epist. xxx, Petro Balling, p.171-72.

(3) Gleditch, botaniste distingué et professeur de philosophie naturelle Berlin, en traversant un jour, vers trois heures, la salle des séances de l’Académie des sciences de cette [p. 515] capitale pour se rendre dans son cabinet d’histoire naturelle, aperçut dans un angle de cette salle, et les yeux fixés sur lui, l’ombre de M. de Maupertuis, décédé depuis peu. Ce spectre reproduisait si fidèlement tous les traits de l’illustre défunt, que Gleditch l’aurait inévitablement pris pour la réalité s’il n’eut point connu d’une manière certaine la nouvelle de la mort de cet académicien (Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, par Thiébault).

(4) Peu de temps après la mort de lord Byron, Walter Scott vit devant lui, en passant dans sa salle à manger, l’image de son illustre ami avec l’habillement et l’attitude qui lui étaient habituels. Il s’arrêta un moment pour contempler cette vision qu’il attribua à un certain agencement d’une draperie étendue sur un écran (Robert Paterson, Mémoire sur plusieurs cas d’hallucinations, traduit de l’anglais par M. Brière de Boismont.)

(5) Cet homme ambitieux qui, à force d’Intrigues, obtint de la faveur de Tibère la questure, la préture et le proconsulat, s’était rendu en Afrique avec un questeur. Un soir, en se promenant sous un portique, il vit une femme d’une grandeur et d’une beauté extraordinaires qui lui dit qu’elle était l’Afrique, et qu’il reviendrait un jour dans ce pays avec la qualité de proconsul (Pline le Jeune, dans la lettre XXVIe du VIIIe livre de sa Correspondance.)

(6) Fort versé dans la connaissance de la langue allemande, cet officier anglais avait reçu d’un protestant, son ami, un exemplaire des Propos de table, de Luther, avec la recommandation expresse de traduire en anglais ce livre dont le pape Grégoire XIII avait fait détruire presque entièrement l’édition originale. Ayant négligé de s’occuper de cette traduction, que son ami regardait comme devant être fort profitable à la cause de l’église réformée, Henri Bell eut la vision suivante, qui est racontée par lui-même en ces termes : « Six semaines après avoir reçu cet exemplaire, je me trouvais dans mon lit, encore éveillé, entre minuit et une heure du matin, quand j’aperçus près de moi, à côté du lit un vieillard revêtu d’une robe blanche, ayant une longue barbe blanche et touffue qui lui venait jusqu’à la ceinture. Il me tira l’oreille droite en me disant : « Drôle, ne prendrez­vous pas le temps de traduire ce livre qui vous est envoyé d’Allemagne ? Je vous procurerai bientôt le temps et la demeure qu’il vous faudra pour cela ; et à ces mots il disparut. (Préface de sa traduction intitulée : D. Martin Luther’s divine Discourses at his table. Londres, 1652). »

(7) Voir aussi dans la Revus contemporaine, 2e série, t. V, p. 649 (Livr. De 15 décembre 1858), le savant travail de M. Albert Lemoine, intitulé :  Des Opinions des anciens et des Recherches des modernes sur le siège de l’âme.

(8) De subtilitate, lib. XIX.

(9) De rerum varietate, lib. III cap. 43, et Vita propria, cap. 37.

(10) Démonomanie des sorciers, p. 10.

(11) Vie de ce philosophe. par Baillet.

(12) Nous avons nous-même observé et publié, s’il nous est permis de citer nos modestes travaux, plusieurs faits d’hallucinations volontaires.

(13) Ces mystiques anglais, dont Pordage était le chef, passent pour avoir eu tous cinq en même temps, le jour de leur première réunion à Londres, une apparition d’une grande magnificence : des ours, des lions, des tigres, des dragons traînaient dans des chars, au milieu des nuages, toutes les puissances infernales.

(14) Commentaires géographiques sur l’Exode et les Nombres, p. 23.

(15) Mémoires de cet artiste.

(16) Vie de Cagliostro et anecdotes du règne de Louis XVI.

(17) Procédés médicaux et parfums employés par les cataptromanciens indous actuels. (Revue archéolog., t. III, p. 165.

 

 

 

 

 

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