Mathias Duval. HYPNOTISME. Extrait du « Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques – sous le direction de Jaccoud », (Paris), Tome XVIII. HYP-INFL. 1877, pp. 123-150.

Mathias Duval. HYPNOTISME. Extrait du « Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques – sous le direction de Jaccoud », (Paris), Tome XVIII. HYP-INFL. 1877, pp. 123-150.

 

Mathias-Marie Duval (1844-1907).

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité les notes de bas de page ont été renvoyées en fin d’article. – Les images on été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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HYPNOTISME. — L’hypnotismeest un sommeil nerveux provoqué, un somnambulisme artificiel, qu’accompagnent des phénomènes singuliers de catalepsie, d’anesthésieet d’hyperesthésie. Ce sommeil, en général chez des sujets prédisposés par un certain état nerveux, est provoqué par la fixité du regard, la fatigue de la vue, et la convergence des axes visuelsdans le strabisme interne. Nous entrerons bientôt dans plus de détails. [p. 124] Grâce à la connaissance des phénomènes nerveux qui peuvent prendre naissance par cette seule fixité du regard, nous savons aujourd’hui nous rendre compte d’un grand nombre de laits qui appartenaient jusqu’ici au domaine du surnaturel et qui devraient à la rigueur figurer dans l’historique de l’hypnotisme, comme représentant la période anté-scientilique de ce phénomène. L’histoire des peuples et de leurs coutumes nous parle de certaines pratiques bizarres dans lesquelles on n’avait vu jusqu’ici que d’indéchiffrables énigmes : l’ascétisme contemplatif a dès longtemps cherché dans la longue fixité du regard la production de l’extase, et obtenu ainsi les ivresses voluptueuses que d’autres demandaient à l’opium et au haschich. Certains dévots de l’Inde, dans les pratiques mystiques où ils cherchaient à s’unifierà Dieu, arrivaient à une hypnotisation complète en fixant pendant de longues heures leur regard sur l’extrémité de leur nez ou sur un point imaginaire de l’espace. Les moines chrétiens du mont Athos observaient les mêmes pratiques, en adoptant leur ombilic pour point de mire, d’où leur nom d’omphalo-psychiens. Enfin l’hypnotisation sur des animaux et particulièrement sur des poules, est un fait bien connu de tout le monde, dont le père Kircher avait déjà longuement parlé (Experimentum mirabile de imaginatione gallinæ, in Ars magna lucis et umbræ, Rome, 1646), et sur lequel Czermak et Preyer viennent de renouveler récemment la discussion.

Ainsi l’origine de l’hypnotisme, ou de pratiques analogues, se retrouve dans tous les temps et tous les pays ; nous ne pouvons en faire ici l’historique, même dans les temps modernes. Nous devons seulement étudier l’hypnotisme depuis le moment où il a été scientifiquement analysé, et où, dégagé des pratiques mystiques qui lui avaient valu jusque-là le dédain des hommes sérieux, il a pris place sinon dans la pratique médicale, du moins dans l’étude de la physiologie et de la pathologie du système nerveux.

En 1858 le docteur Azam (de Bordeaux) fut appelé à donner des soins à une jeune fille qu’on disait atteinte d’aliénation mentale, et qui présentait des phénomènes singuliers de catalepsie spontanée, d’anesthésie, d’hyperesthésie. Azam avait depuis longtemps l’attention éveillée sur les phénomènes de ce genre et sur leur évidente parenté avec ceux du magnétisme animal. « … Peu disposé par la nature de mon esprit à accepter le merveilleux les yeux fermés, je résolus d’étudier plus attentivement. Du reste, je dois le dire, je n’avais rencontré dans ces faits aucune des prétendues merveilles du magnétisme, mais j’avais compris comment avec eux il était facile d’en faire ; j’y voyais des faits extraordinaires, mais qui dérivaient d’états morbides du système nerveux. Je savais, comme tous les médecins, que le somnambulisme provoqué existe réellement, et que, pour être étudié comme il mérite de l’être, il ne lui manquait que d’être élevé à la hauteur de la science, d’où certains de ses enthousiastes l’avaient exclu… » Azam eut connaissance qu’un médecin anglais, Braid, avait découvert un moyen de reproduire artificiellement des phénomènes analogues à ceux qui se montraient spontanément chez cette malade : « Je [p. 125] répétai ces expériences, non sans avoir des doutes, je l’avoue, tant les résultats annoncés me paraissaient extraordinaires. Au premier essai, après une minute ou deux de la manœuvre connue, ma jeune malade était endormie, l’anesthésie complète, l’état cataleptique évident. A la suite, survint une hyperesthésie extrême, avec possibilité de répondre aux questions, et d’autres symptômes particuliers du côté de l’intelligence. » Nous reviendrons bientôt sur cette observation, et sur quelques autres publiées par Azam et qui peuvent être considérées comme des types d’hypnotisme.

Ce qui frappa le plus dans ces phénomènes, ce fut le sommeil anesthésique, la rapidité de sa production, la simplicité de la méthode employée pour le provoquer. Azam et Broca pensèrent aussitôt à y chercher les éléments d’un nouveau procédé propre à procurer l’anesthésie dans les opérations chirurgicales, et à remplacer le chloroforme par une méthode essentiellement inoffensive, puisqu’elle n’introduisait aucune substance dans l’économie. Une observation satisfaisante était présentée, en décembre 1859, à l’Académie des sciences, par Velpeau et Broca. Alors les expériences se répétèrent, et furent le sujet de nombreuses communications devant les sociétés savantes : des exemples de longues anesthésies furent rapportés par Velpeau, Follin, Natalis Guillot, Préterre, etc. Verneuil expérimenta sur lui-même, et se procura ainsi un état qui, sans être précisément le sommeil hypnotique proprement dit, puisque la conscience du monde extérieur persistait, présenta les plus grandes analogies avec la forme cataleptique, car le bras étendu horizontalement pouvait garder cette attitude pendant douze à quinze minutes, presque sans fatigue. On se souvint alors que des phénomènes de ce genre avaient été observés une quinzaine d’années auparavant en Angleterre et y avaient fait momentanément beaucoup de bruit ; que Braid, chirurgien de Manchester, ayant été témoin, en 1841, d’expériences mesmériques, avait présumé que les résultats obtenus pouvaient avoir pour véritable et unique cause, non le fluide magnétique animal, mais la fixité du regard et de l’attention ; qu’il avait fait ainsi de l’hypnotisme nerveuxune nouvelle pratique qui, sous le nom de Braidisme, s’était bientôt concilié de nombreux disciples, mais avait fini par se perdre en revenant, du moins pour les manœuvres extérieures, au magnétisme animal. Malgré des extraits donnés de l’ouvrage de Braid par Littré, par Robin et Béraud (1856), par Victor Meunier (1852), le Braidisme aurait été à peu près oublié en France sans le nouveau retentissement que vinrent lui donner les communications d’Azam, de Broca, de Verneuil, etc.

Ce retentissement devait être de peu de durée : l’année 1860 vit se rallumer et s’éteindre à la fois l’intérêt pratique qui s’attacha un instant au Braidismeou hypnotisme. Chacun voulut répéter les expériences de somnambulisme provoqué. Selon les sujets mis en expérience, les réussites furent plus ou moins complètes : c’est de cette époque que sont datées les publications de Demarquay et Giraud-Teulon, de Gigot Suard, de Philips, etc., dont on trouvera la liste dans nos indications bibliographiques. Refroidis par de nombreux insuccès, les chirurgiens ne regardèrent [p. 126]  bientôt l’hypnotisme que comme une névrose extraordinaire, et trop irrégulière dans ses manifestations pour qu’il fût possible de baser sur elle aucune méthode chirurgicale ; d’autre part, quelques fanatiques du braidisme, avec leurs prétentions à en l’aire un système général de traitement médical, une panacée universelle, jetèrent sur lui le discrédit le plus complet aux yeux de tous les hommes de science ; un grand silence s’est fait depuis plusieurs années sur l’hypnotisme, dont il n’est plus parlé que dans les ouvrages de magnétisme, et à un point de vue tout autre que celui auquel nous devons nous placer ici.

Anonyme, Séance de magnétisme, 1784, gravure à l’eau-forte.

Ce silence n’est pas justifié : si l’hypnotisme n’a pas réalisé les espérances qu’il avait fait concevoir tout d’abord au point de vue chirurgical, il n’en reste pas moins une forme curieuse de névrose extraordinaire, intéressante pour le physiologiste et que le pathologiste doit connaître. C’est son étude qui doit servir de guide dans l’analyse de ces états nerveux bizarres qui ont pris tant de place dans l’histoire des erreurs de l’esprit humain, qui ont causé tant de scandales, et causent encore tous les jours tant de mystifications : préciser la part de la physiologie, c’est- à-dire de la vérité, dans des phénomènes que le charlatanisme exploite, ou que tout au moins un enthousiasme ridicule exagère, c’est encore rendre un grand service aux esprits qui veulent être éclairés.

L’hypnotisme, ayant été une fois bien dégagé de toutes les supercheries au milieu desquelles il était enfoui, ne doit plus y retomber ; certes, c’est avec un grand regret que les partisans du Braidisme médical, encouragés un instant par le bruit qui se fit à propos des premières expériences sérieuses d’hypnotisme, ont vu les hommes jaloux de leur nom scientifique refuser de les suivre dans leurs folles prétentions. Philips déplore de voir « le braidisme académique s’offrir à nous dépouillé de ses plus riches attributs et réduit aux proportions mesquines d’un simple procédé d’anesthésie chirurgicale. » Quoi qu’il en soit, nous nous attacherons ici à une étude purement physiologique des phénomènes d’hypnotisme : il ne sera ici qu’accidentellement question de ses rapports avec le mesmérisme et avec le magnétisme animal ; c’est en se rapportant aux livres spéciaux qui traitent de ces prétendues sciences occultes, que le lecteur, fort des données physiologiques acquises, pourra se former lui-même une opinion sur ce qui, au milieu de tant d’erreurs, est encore du domaine de la saine vérité. Ce que nous dirons suffira pour que l’on puisse retrouver dans les histoires de Mesmer, de Puységur, de Pétetin, de Faria, de Deleuze, etc., le lien physiologique ou plutôt pathologique qui rattache ces étranges aberrations à l’hypnotisme pur, et, d’une manière plus générale, à l’hystérie.

Nous parlerons d’abord des procédésemployés pour amener le sommeil artificiel: nous basant alors sur l’étude du sommeil physiologique et du somnambulisme naturel, nous analyserons ce qui est vrai ou seulement vraisemblable dans les phénomènes attribues à l’hypnotisme au point de vue des manifestations du mouvement, de la sensibilité, de l’intelligence. Nous examinerons enfin ce qui peut rester comme réellement pratique [p. 127] des nombreuses applications que l’on a voulu faire de l’hypnotisme à la physiologie, à la chirurgie, à la médecine.

Manuel opératoire. — Le sommeil est obtenu, avons-nous dit, par la fixation du regard fortement convergent en dedans et en haut : à cet effet, on fait regarder au sujet un objet quelconque un peu brillant placé à 15 ou20 centimètres au-dessus de ses yeux : c’est une clef, une lancette, une boule métallique que l’on tient à la main. Afin d’écarter la prétendue influence du regardde l’expérimentateur, obligé, pour maintenir l’instrument, d’avoir les yeux fixés sur ceux du sujet, pour se dégager de l’élément volonté, fascination, suggestionde l’observateur, qui jouent un si grand rôle dans certaines pratiques du magnétisme, Demarquay et Giraud-Teulon se sont servis d’une boule brillante en acier de un centimètre et demi de diamètre, montée sur une tige qui glisse elle-même, à frottement doux, dans une monture à charnière fixée sur un frontal ou diadème qu’une petite courroie assujettit autour de la tête. Par-là, dit Demarquay, les yeux du malade, amenés dans la convergence indiquée, ne sont plus dérangés par aucune intervention extérieure pendant toute la durée des expériences. Inutile d’ajouter que les résultats sont demeurés les mêmes, sur les mêmes sujets, par l’une et l’autre des méthodes expérimentales.

Est-il nécessaire de dire que la nature de l’objet brillant est tout à fait indifférente ; on trouvera dans le travail de Gigot-Suard une série d’observations dans lesquelles l’hypnotisme a été obtenu en ordonnant à l’opéré de fixer continuellement son regard sur celui de l’opérateur. Il n’est même pas indispensable que le point de mire soit un objet brillant : « Je trace avec un morceau de braise sur une planche carrée un cercle de 10 centimètres de diamètre que je noircis dans toutes ses parties ; j’invite mademoiselle X… à regarder fixement le cercle noir, comme elle avait regardé, quelques jours auparavant, la bougieavec laquelle elle s’était elle-même hypnotisée. Après une minute au plus, elle était hypnotisée et en état de somnambulisme, comme la première fois. » Cette observation, répétée plusieurs fois par Gigot-Suart, est importante, car ce carton, cette planche noircie n’est pas autre chose que le fameux miroir magique du baron Potet, qui a rendu fous ou convulsionnaires des hommes et surtout des femmes de tout âge et de tout rang. Ici, comme dans tous les autres cas, c’est la fixité du regard qui agit seule.

Telle est la manœuvre essentielle. Mais pourquoi cette fixité particulière du regard fait-elle, au bout de six ou dix minutes, tomber certains sujets dans un état cataleptique ou dans des états nerveux qu’accompagnent des hyperesthésies ou des anesthésies ? C’est ce qu’il est difficile tout d’abord de dire d’une manière précise; mais si l’on ne peut directement expliquer ce fait, on peut le rapprocher d’un certain nombre d’autres qui présentent avec lui les plus grandes analogies. Azam est convaincu qu’il existe, d’une part, entre les phénomènes cérébraux de l’attaque d’épilepsie ou d’hystérie et peut-être d’autres états purement physiologiques, et, d’autre part, le strabisme convergent supérieur, une relation toute particulière ; dans l’attaque d’épilepsie, si l’on ouvre de force les paupières des malades, [p. 128] on trouve les yeux convulsés en haut et en dedans ; de même dans l’attaque d’hystérie et dans les attaques convulsives des enfants. Baillarger rapporte le cas d’un enfant atteint de vertiges épileptiques chez lequel on reproduisait à volonté les accès en lui faisant fixer de très-près un objet quelconque. Le même aliéniste a donné des soins à un jeune homme qui ne pouvait fixer longuement un objet rapproché, les caractères d’un livre, par exemple, sans voir se reproduire les attaques d’épilepsie auxquelles il était sujet. Il n’est pas même toujours nécessaire de donner au regard un point de mire extérieur : après une série de séances d’hypnotisation, certains sujets contractent une facilité singulière à retomber de nouveau dans le sommeil nerveux ; dans ces circonstances il suffit, pour le produire, de recommander au sujet de regarder son nez et de lui mettre aussitôt un bandeau sur les yeux ; l’hypnotisme ne s’en manifeste pas moins. C’est le résultat de l’habitude (Gigot-Suard). C’était, du reste, par la fixité du regard que, dans les diverses écoles de magnétisme, on obtenait, chez les sujets qui y sont prédisposés, les différents états nerveux si singulièrement interprétés : le magnétiseur tient le regard de son sujet fixé sur le sien, et, généralement, de bas en haut ; Mesmer tenait les yeux de ses patients fixés sur le baquet magnétique. On dit que les femmes de Bretagne savent endormir leurs nourrissons en faisant briller au-devant de leurs yeux une petite boule de verre suspendue par un fil au ciel du berceau, etc., etc. — Et d’une manière plus générale, ne connaissons- nous pas l’influence de la vue sur les fonctions cérébrales ? Lasègue n’a-t-il pas montré qu’il pouvait produire, chez des cataleptiques, l’accès de catalepsie parla simple occlusion des paupières ? Le sommeil naturel lui- même paraît commencer par le repos du sens de la vue, et l’on sait en tout cas combien est grande l’influence de la lumière ou de l’obscurité, non moins que de la fatigue oculaire sur le sommeil physiologique. — On trouvera, dans les observations recueillies par L. Baillif dans le service de Lasègue (hôpital Necker, 1867), des détails curieux relativement à l’influence du regard, de l’exercice de la vue sur les phénomènes que présentent les hystériques, même sur les phénomènes psychologiques : « Une chose digne de remarque, dit-il à propos de sa malade la plus intéressante, c’est qu’elle ne reprend la mémoire que du moment où elle ouvre les yeux ; depuis un temps déjà assez long, elle a reconnu les personnes qui l’entourent, répondant par signes de tête aux questions qu’on lui adresse, et cependant, au moment seulement où elle ouvre les yeux, elle semble se réveiller et est surprise de nous trouver à ses côtés. Les yeux jouent, dans bien des cas, un rôle qu’il set ait intéressant d’étudier : cette hystérique, qui ne pouvait tirer la langue que lorsqu’elle la voyait dans un miroir; cette autre dont le bras avait été, par la foule, placé derrière son dos, et qui ne pouvait le ramener, ne le voyant pas; force lui fut de prier quelqu’un de lui rendre ce service. »

Ainsi la fixité du regard, la fatigue de la vue, telle est la source de tous les sommeils plus ou moins artificiellement provoqués. A cette cause essentielle, il en faut joindre d’autres accessoires qui viendront hâter la réussite, [p. 129] mais qui toutes procèdent de la même source : la fatigue des senspar leur concentration monotone dans une même impression. L’enfant est hypnotisé auditivement par les chants monotones de sa nourrice et par les oscillations régulières de son berceau (impressions du sens musculaire?). Il ne faut pas chercher d’autre explication aux différentes pratiques magnétiques et particulièrement aux passesplus ou moins étranges qui sont mises en œuvre.

Gigot-Suard a expérimenté sur le mode d’action des passes, et a voulu s’assurer que ces gestes exercent sur la vue de certains sujets la même action que la fixation d’un objet. « La fille C. B… est hypnotisée par des passes faites devant ses yeux ; interrogée de temps en temps sur les effets que lui produisaient les mouvements de mes mains, elle les comparait à ceux qu’elle éprouvait lors des expériences précédentes (avec un objet brillant) : sa vue se troublait et elle ne vit plus bientôt que des doigts énormes qui passaient devant elle, etc. » (Gigot-Suard).

Les conditions que présentent le sujet mis en expérience doivent nous arrêter un instant : dans la majorité des cas, l’hypnotisme ne réussit que sur des personnes prédisposées par un état nerveux plus ou moins évident ; que l’on relève les observations d’Azam, de Philips, de Braid, c’est presque toujours des femmes qui en sont l’objet, et le plus souvent des femmes hystériques.

Demarquay et Giraud-Teulon, ayant expérimenté sur 18 sujets, n’obtinrent de résultats que dans quatre cas, tous quatre chez des femmes, les hommes s’étant ici montrés absolument réfractaires ; dans l’une des observations, la fixité du regard donna naissance à une attaque d’hystérie franche qu’interrompit immédiatement la cessation de l’expérience. Les trois autres cas se rapportent à des femmes toutes plus ou moins atteintes dans leur système nerveux par des lésions des organes génitaux internes (cancer utérin, métrite, contusion du bassin, fongosités de la muqueuse utérine, etc.). — Il est facile de comprendre que sur ces sujets les circonstances accessoires dont nous parlions quelques lignes plus haut peuvent avoir presque autant d’importance que la fixité même du regard, sinon pour amener immédiatement l’hypnotisme, du moins pour en exagérer l’intensité et en multiplier les effets une fois qu’il est produit. L’imagination de ces malades est facilement frappée, elle va pour ainsi dire au-devant du merveilleux, et présente un champ admirablement pré- paré à toutes les fantaisies magnétiques : « Si la plupart des individus trouvés aptes à l’état hypnotique, dit Braid, offrent les signes du tempérament bilioso-nerveux, ce sont aussi les personnes douées de cette même constitution qui, prenant le plus d’intérêt à nos démonstrations et montrant le plus d’empressement à se soumettre à nos expériences, forment toujours dans nos leçons publiques la majeure partie de notre personnel expérimental. »

Nous aurons, du reste, à revenir plus tard sur l’influence de l’imagination. Cette influence nous donnera la clef de bien des phénomènes intellectuels observés chez les hypnotiques ; Gigot-Suard (p. 42) rapporte [p. 130] nombre d’observations où l’état hypnotique a été obtenu, ou tout au moins rendu possible, par la seule Influence de l’imagination. Pour choisir un exemple des plus frappants, quoique dans un autre ordre d’idées, nous ne lui emprunterons que le récit suivant : En 1750, des médecins de Copenhague obtinrent qu’un criminel condamné au supplice de la roue périrait par l’épuisement du sang. Après l’avoir conduit, les yeux bandés, dans la pièce où il devait mourir, on le saigne aux bras et aux jambes. Le sang coule avec un bruit régulier ; bientôt le patient est pris de sueurs froides, de syncopes, de convulsions, et il meurt au bout de deux heures et demie… Or il n’y avait pas eu de saignée : on avait seulement piqué les bras et les jambes du condamné, et de l’eau s’écoulant de quatre robinets avait simulé le bruit du sang tombant dans des bassins de cuivre.

Phénomènes observés chez les hypnotiques. — Les phénomènes observés chez les hypnotiques se divisent en modifications de la motilité, de la sensibilité et des facultés intellectuelles. C’est dans cet ordre que nous les passerons en revue : il est difficile de les classer d’après leur degré de fréquence ou d’après leur ordre de succession, car on observe sous ce rapport les plus grandes variétés. D’après Braid, il y aurait, une succession presque constante dans l’ordre suivant : excitation, anesthésie, et, pendant les deux, catalepsie. Azam a observé le plus souvent l’ordre contraire. Trousseau, chez un petit garçon, aurait observé l’excitation d’emblée. — A propos de chacun des phénomènes observés soit dans le domaine de la sensibilité, soit dans celui de la motilité, nous nous trouverons bien vite en face de faits dont il faudra examiner la possibilité et la vraisemblance. Il faut se garder de rejeter trop vite un fait étonnant, en incriminant sa véracité : avec la physiologie pour guide, on trouvera souvent que ce n’est pas le fait lui-même qu’il faut nier, mais son interprétation ; le souvenir de toutes les bizarreries que l’on constate tous les jours dans les manifestations de l’hystérie doit aussi contribuer à modérer notre scepticisme ; mais aussi, dès que nous nous trouverons en présence de faits contraires aux notions de la saine physiologie, et qui n’ont aucun analogue dans l’histoire scientifique des maladies nerveuses, il faudra s’arrêter sur la pente d’une crédulité imprudente. C’est surtout à propos des modifications de la sensibilité et des facultés intellectuelles qu’il faudra montrer cette sage réserve et ne marcher qu’appuyé sur les notions comparatives que peut nous donner l’étude du sommeil physiologique, du somnambulisme Naturel et même de la narcose produite par les anesthésiques (éther et chloroforme), nous contesterons hardiment la véracité des récits des apôtres enthousiastes du braidisme ; nous nous rappellerons combien il est facile de se laisser tromper par des hystériques, combien ces malades ont de tendance à abuser le médecin et à s’abuser elles-mêmes ; nous nous souviendrons que Parchappe, à propos de névroses extraordinaires, caractérisait ces phénomènes en disant que la plupart du temps ils se réduisent à : se tromper, tromper, être trompé. Enfin, n’oublions pas que les opérateurs eux-mêmes (nous parlons des magnétiseurs et même des disciples de Braid) ne se font pas faute d’en imposer à leur malade, et ils [p. 131] en font l’aveu avec assez peu de gêne : « Soyez calme, dit Philips, et comme votre principale force consiste dans la confiance qu’a en votre pou- voir celui qui s’apprête à l’éprouver, commencez vous-même par vous pénétrer de cette salutaire confiance, afin de l’inspirer aux autres. Si elle vous manque, simulez-la ; ne laissez percer aucun doute, ne trahissez aucune hésitation ; ou bien résignez-vous à la ruine de votre prestige, et ne soyez point surpris de votre impuissance. »

Troubles de la motilité. — La catalepsie est le phénomène le plus fréquent ; il est d’ordinaire le premier qui se produise ; l’expérience de Verneuil, rapportée plus haut, prouve combien la contractilité musculaire est sous l’empire de l’état des yeux avant même que l’hypnotisme soit établi complètement. C’est aussi le phénomène que l’on observe le plus fréquemment chez les animaux: le père Kircher, avons-nous dit, s’est déjà longuement expliqué sur la prétendue expérience de imaginatione galliæ : elle consistait, d’après lui, à lier une poule, à la déposer dans cet état sur le sol, en ayant soin de tracer une ligne blanche sur le parquet devant ses yeux ; si, quand elle est devenue calme, on enlève ses liens, on la voit demeurer immobile, « comme si, dit le père Kircher, la ligne blanche qu’elle aperçoit lui paraissait être le lien qui l’attachait (imaginatio). »

En 1860, le docteur Michéa a communiqué à la Société médico-psychologique les résultats de plusieurs expériences faites sur les gallinacés. Il a constaté que le sommeil nerveux est plus constant chez les coqs que dans l’espèce humaine.

Czermak vient de reprendre (1872) cette expérience et surtout son explication un peu naïve : il a vu que les liens employés ne servent qu’à maintenir l’animal, et que l’on peut tout aussi bien se contenter de le tenir avec les mains ; la ligne blanche ne sert qu’à fixer son regard, et on arrive aux mêmes résultats avec un objet brillant quelconque placé devant ses yeux. Alors, au bout de peu de temps, on observe, dit Czermak, des phénomènes identiques à ceux que l’on a étudiés sous le nom d’hypnotisme ; l’animal, quoique devenu parfaitement libre, ne cherche plus à s’échapper ; il conserve exactement la position qu’on lui donne, quelque forcée qu’elle soit ; les yeux sont tantôt grands ouverts, le plus souvent à demi clos. Czermak a provoqué cette sorte de catalepsie non-seulement sur la poule, mais encore sur le cygne, le dindon, l’oie, le canard, le moineau, etc. ; cet état dure de une à cinq minutes. D’après Preyer, il n’y aurait pas dans ces cas production d’hypnotisme et de catalepsie, mais simple immobilité produite par un sentiment de crainte : c’est presque en revenir à la théorie du père Kircher. Mais les faits de catalepsie provoquée chez les animaux et chez l’homme sont trop avérés pour que nous admettions la manière de voir de Preyer; tout au plus peut-elle s’appliquer au lapin, à l’écureuil, au cabiai, sur lesquels il a principalement expérimenté.

Cette catalepsie présente tous les degrés possibles sous le rapport de la durée et de l’intensité. Nous avons parlé plus haut des hystériques que Ion met en catalepsie par la simple occlusion des paupières (Lasègue) ; [p. 132] ces phénomènes sont du même ordre que ceux de l’hypnotisme, et là aussi on observe les mêmes degrés. D’après les observations de Lasègue, (liez certaines hystériques on réussit toujours à déterminer la torpeur complète ; chez certaines autres on n’arrive qu’à la somnolence ; chez d’autres enfin on ne dépasse pas un engourdissement qui cesse dès qu’on leur rend la vue… La roideur cataleptique est alors générale ou partielle, complète ou incomplète, passagère ou durable. On peut dire qu’elle est proportionnée à la profondeur de la léthargie. Les hystériques disposées à la catalepsie, et qu’on a seulement réussi à engourdir par l’occlusion des yeux, ont généralement beaucoup plus de rigidité dans les membres supérieur que dans les inférieurs. Dans quelques cas rares, une seule moitié du  corps est affectée.

Mais le plus souvent, la catalepsie hypnotique, comme la catalepsie ordinaire, c’est-à-dire spontanée, atteint en général tous les muscles du corps ; il est alors possible de donner aux sujets les poses les plus étranges sans qu’ils éprouvent aucune fatigue pendant quinze minutes et plus. On trouvera à l’article Catalepsie l’étude complète de ces singuliers phénomènes ; quant à leur explication, nous en sommes encore réduits à de pures hypothèses. D’après Niemeyer, la totalité des nerfs moteurs se trouverait dans un état d’excitation moyenne, d’où contraction de tous les muscles à un degré juste suffisant pour résister à la pesanteur des membres. Cette excitation moyenne dépendrait de la moelle épinière ; il y aurait augmentation du tonus musculaire avec abolition de l’innervation cérébrale. En effet, l’influence de la volonté sur les mouvements est complètement abolie, et, comme la catalepsie peut exister en même temps que l’hyperesthésie, on éprouve parfois, dit Azam, une émotion singulière à voir un cataleptique en hyperesthésie faire des efforts impuissants pour soustraire ses bras au plus léger contact, son oreille au bruit qui l’assourdit. Nous pourrions, on le voit, dire avec plus de raison, avec E. Hasse, que ce qui est aboli dans cet état de catalepsie, ce n’est ni la conductibilité des fibres sensitives, ni même la faculté de percevoir et d’élaborer les impressions, mais uniquement la faculté de transmettre aux nerfs moteurs l’état d’excitation des nerfs sensitifs.

La catalepsie est le phénomène le plus fréquent chez les hypnotisés, parce qu’elle est une forme très-commune dans l’hystérie et dans les affections nerveuses, proches parentes de celle-ci. Du reste, on pourrait s’assurer, d’après Spring, que parfois dans l’inhalation de l’éther et du chloroforme, des phénomènes cataleptiques partiels se montrent passagèrement avant que la narcose soit complète. Une sorte de catalepsie passagère, d’après la remarque du même auteur, survient même à l’état de santé à la suite d’une émotion profonde. On voit des personnes saisies subitement de terreur ou d’horreur s’arrêter immobiles comme une statue, roides et privées de sentiment, les bras levés ou étendus, dans des poses expressives.

C’est sur ces phénomènes de catalepsie que le braidisme a basé nombre de manœuvres qui ont pour but de faire croire que l’opérateur impose au [p. 133] sujet sa volonté ; quand J.-P. Philips déclare à un patient qu’il ne peut plus fermer les yeux, qu’il ne peut plus séparer ses mains, c’est qu’il a affaire à un cataleptique dont il élève les paupières, dont il rapproche les mains, et il n’est pas étonnant que ces parties demeurent dans la position qui leur a été donnée; seulement l’opérateur invoque la puissance de sa volonté, de même qu’il a recours à toutes sortes de manœuvres plus ou moins fantastiques, sur lesquelles il lui arrive parfois de laisser échapper des aveux assez complets ; nous n’en voulons pour preuve que ce passage de J.-P. Philips : « Pour fortifier l’autorité de vos paroles, il convient de les accompagner d’une action matérielle à laquelle la raison du sujet puisse rattacher, avec moins de répugnance qu’à de simples formules, l’influence mystérieuse qui s’exerce sur lui. Prenez, par exemple, une tige de métal, à laquelle les idées confuses d’une personne du monde sur la physique prêteront volontiers les propriétés d’une électricité fantastique. Alors, au lieu d’affirmer purement et simplement au sujet la production de l’effet que vous voulez obtenir, affirmez que cet effet aura lieu dès que vous aurez touché de votre baguette tel ou tel point de son corps. Vous pouvez employer deux signes distincts respectivement applicables aux effets positifs et aux effets négatifs ; user, par exemple, d’une baguette de fer pour les premiers, et d’une baguette de cuivre pour les seconds. — … Vous invitez le sujet à vous regarder avec de grands yeux; passez légèrement le doigt sur le bord supraorbital de ses yeux, posez votre main sur sa tête, et regardez-le fixement dans le blanc de l’œil l’espace de dix secondes, après quoi dites-lui : « Vous ne pouvez plus fermer les yeux. » — … Vous dites au sujet de joindre les mains et de les serrer lune contre l’autre. Cela fait, vous malaxez rapidement ses muscles des avant-bras, vous pressez dans votre main droite ses deux mains réunies ; vous placez ensuite la même main sur sa tête, vous plongez un regard profond dans ses yeux, et vous lui déclarez qu’il est dans l’impossibilité de séparer ses deux mains, etc.. »

C’est qu’en effet, même en dehors de la catalepsie, la facile excitation de la contractilité musculaire dans l’état hypnotique est très-remarquable. Les bras étant dans la résolution, on prie le malade de serrer un objet quelconque, un dynamomètre, par exemple; si alors on malaxe les muscles avec les mains, on les sent se roidir, acquérir la dureté du bois, et le sujet peut développer ainsi une force extraordinaire et sans accuser la moindre fatigue (Azam). Il y a dans ce cas une sorte de passage de la catalepsie vers un certain degré de tétanos. N’oublions pas ce que disait déjà Falret en 1857 : « La catalepsie, dans des cas nombreux, perd insensiblement ses caractères propres pour revêtir ceux d’autres phénomènes voisins, sans qu’il soit possible de poser scientifiquement une limite vraiment nette et précise de nature à indiquer positivement où cesse le degré de contraction qu’on peut appeler cataleptique, et où commencent ceux qui doivent recevoir une autre dénomination. »

La manière de faire cesser ces troubles des organes du mouvement n’est pas moins remarquable que la manière de les produire ; une légère[p. 134] friction sur les muscles amène presque aussitôt leur résolution ; une friction, un courant d’air, un léger souffle sur les yeuxramènent immédiatement le sujet à l’état normal. Braid paraît être le premier à avoir signalé ce phénomène, qui n’est pas particulier aux sujets hypnotisés, car Pinel, sans avoir connaissance des travaux de Braid, l’a découvert de nouveau dans les diverses formes de catalepsie ; le hasard lui fit observer que sur une personne qui tombait spontanément en catalepsie une légère friction faisait aussitôt cesser la catalepsie des mains, puis des muscles des membres et du tronc ; enfin un jour il fit cesser l’accès en frictionnant les paupières et éveilla la malade. Ce moyen lui servit à la guérir. Azam a observé les mêmes phénomènes sur le sujet qui fut le point de départ de ses recherches : chose remarquable, d’après ce dernier auteur, en frictionnant un œil, on ferait cesser la catalepsie de la moitié correspondante du corps. Pau de Saint-Martin, dans l’étude si complète qu’il a faite d’une cataleptique traitée par l’hypnotisme et suivie pendant près de deux ans, a observé ce même phénomène, mais cependant avec quelques différences, quant aux rapports qui relient ensemble les frictions et l’état cataleptique du muscle. Les résultats ont varié sensiblement selon le mode d’invasion des accès. L’accès était-il spontané, la résolution musculaire n’a jamais été obtenue, avec quelque soin que les frictions fussent faites et si longtemps qu’on les prolongeât ; au contraire, la malade était-elle sous l’influence de l’hypnotisme, chaque muscle cédait à la friction, se résolvait pour ainsi dire. L’hypnotisme pourrait même, d’après une observation de Ronzier-Joly, faire passer de l’état tétanique à l’état cataleptique ; puis quelques frictions ramèneraient le malade dans son état pathologique. Mais sur ce fait les observations sont trop incomplètes pour que nous fassions autre chose que de le signaler.

Si la catalepsie est le phénomène le plus fréquent, ce n’est pas à dire que ce soit là le seul trouble des organes du mouvement que l’on ait à observer : il faut signaler encore, quoique plus rares et moins intéressantes à étudier, des contractions tétaniques, des contractions cloniques, des mouvements coordonnés incoercibles, parfois une élévation considérable de la puissance musculaire, comme on l’observe dans le délire ou chez des aliénés. On a aussi observé une résolution musculaire absolue : les membres soulevés retombent comme un paquet de linge ou de coton. « Se plaignant de sentir son front mouillé de sueur, on lui met à la main un mouchoir en lui disant de s’essuyer ; impossible à elle, malgré toute sa connaissance, et la manifestation de son désir de le faire, de mouvoir plus que le bout des doigts. Impossible de serrer la main qu’on lui présente, même légèrement » (Demarquay et Giraud-Teulon, observat. V).

TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ. — Les troubles de la sensibilité se rapprochent encore plus de ce qu’on observe vulgairement dans l’hystérie : c’est tantôt une surexcitation, tantôt un anéantissement de la sensibilité générale, soit dans toute l’étendue du corps, soit dans un seul membre ou dans une partie plus ou moins restreinte d’un membre. Ce sont des [p. 135] sens spéciaux, des perturbations singulières dans la perception des impressions, etc.

L’anesthésiegénéraleest le phénomène qui a pu inspirer tant d’espérances aux chirurgiens, et sur lequel nous reviendrons au point de vue des applications. Cette anesthésie est incontestable, mais ne se produit que chez certains sujets. Demarquay et Giraud-Teulon font observée plusieurs fois et notamment dans leur quinzième observation : « Nous la pinçons et la piquons vivement. Une épingle, enfoncée dans un repli interdigital, est laissée à demeure. Au réveil, elle manifeste un grand étonnement et s’occupe alors des traces de piqûres. » Comme l’a fait remarquer Lasègue, ces anesthésies ne sont pas rares dans les névroses; si elles paraissent ici singulières, c’est qu’elles n’ont pas été remarquéesdans les étals analogues, et on ne les a pas remarquées parce qu’on ne les a pas cherchées. C’est qu’en effet, très-souvent les malades ne découvrent pas spontanémentque certaines parties de leur corps sont frappées d’anesthésie. Lasègue en a fait particulièrement la remarque pour les anesthésies hystériques ; il est d’expérience, dit-il, que les hystériques non encore éclairées par les investigations d’un médecin, ne font pas mention de l’anesthésie : « J’ai examiné à ce point de vue un grand nombre de filles affectées d’hystérie, d’une intelligence plus que moyenne ; je les ai sollicitées avec de vives instances de ne rien omettre des incommodités qu’elles éprouvaient, et je n’en ai pas encore rencontré une qui fît spontanément figurer l’anesthésie parmi les accidents dont elle avait à se plaindre. »

Il peut y avoir parfois analgésie pure, c’est-à-dire insensibilité à la douleur avec conservation de la sensibilité tactile ; l’observation de Guérineau, que nous rapporterons plus loin, en est un bel exemple. Du reste, ce sont là choses vulgaires dans l’hystérie, et dans le sommeil chloroformique (au début). Les anesthésies des sens spéciaux sont en général moins complètes; si la vue est parfois entièrement abolie, l’odorat, le goût paraissent souvent simplement émoussés : « les narines, la muqueuse nasale, les lèvres, la langue touchées, barbouillées avec des solutions ammoniacales étendues, n’ont que peu réagi contre leur application » (Demarquay et Giraud-Teulon). Un seul sens, celui de l’ouïe, n’est que très-rarement aboli, et ici l’hyperesthésie est presque constante.

Dans la catalepsiespontanée, on trouve des modifications des sensations des organes des sens tout à fait analogues à celles que nous observons dans l’hypnotisme ; Puel, par le relevé de nombreuses observations, a pu établir que le sens de la vue est aboli dans presque tous les cas; au contraire l’ouïe persiste, et les sensations de l’ouïe peuvent rester sans influence sur l’état du sujet, ou, si elles sont très-intenses, le faire passer de l’immobilité cataleptique aux convulsions, ou même produire des effets encore plus inattendues, si elles sont de nature à impressionner vivement le moral du sujet. Dans une observation de Schilling (Puel), il s’agit d’un jeune amoureux devenu cataleptique parce qu’on lui avait refusé en mariage une jeune fille qu’il aimait ; sa mère effrayée lente divers moyens pour l’exciter et le tirer de cet état, mais en vain ; elle se décide [p. 136] alors à lui parler à haute voix : « alla tandem voce » en lui disant d’espérer, qu’on exaucerait ses vœux, et qu’on lui rendrait son amie « et cupitam habiturum amicam. » Le jeune homme pousse à l’instant une exclamation et recouvre entièrement connaissance.

C’est en partie par l’étude des hyperesthésieshypnotiques que l’on peut se rendre compte de bien des merveilles du magnétisme ; cette hyperesthésie peut porter sur toutes les sensations, mais elle porte surtout sur celles de l’ouïe, de la température et du sens musculaire. L’ouïe, d’après Azam, atteint une telle acuité, qu’une conversation peut être entendue à un étage inférieur ; les sujets mêmes sont fatigués de cette sensibilité ; leur visage exprime la douleur que leur fait éprouver le bruit des voitures, celui de la voix ; le bruit d’une montre est entendu à vingt-cinq pieds de distance (?). Cette exaltation d’un seul sens ne peut-elle pas suffire, mise au service d’un certain savoir-faire, pour fournir les ressources nécessaires à établir des relations inaperçues entre les sujets et les prétendus expérimentateurs ? mais nous ne voulons pas ici nous égarer dans le récit des faits empruntés aux supercheries du magnétisme animal, ni leur faire l’honneur d’une réfutation qu’ils ne méritent pas. Depuis le 1er octobre 1840, l’Académie de médecine, après bien des épreuves dont ni Berna, ni Biermann, ni Hublier, les princes du magnétisme d’alors, ne purent sortir vainqueurs, l’Académie a décidé qu’elle ne répondrait plus aux communications sur le magnétisme animal, et qu’il n’y avait pas lieu de décerner le prix Burdin. C’est ainsi que l’Académie des sciences regarde comme non avenues les communications relatives à la quadrature du cercle et au mouvement perpétuel. Continuant donc notre revue des hyperesthésies qu’un lien , toujours plus ou moins pathologique, rattache au fonctionnement normal des organes des sens, nous dirons qu’Azam rapporte des faits tout aussi singuliers de l’exaltation de l’odorat, qui se développe et acquiert, dit-il, la puissance de celui des animaux. Les malades se rejettent en arrière, en exprimant le dégoût pour des odeurs dont personne ne s’aperçoit autour d’eux. A-t-on touché de l’éther, ou fait une autopsie trois ou quatre jours auparavant, les malades ne s’y trompent pas. Ce sont du reste des phénomènes que l’on observe presque vulgairement chez les hystériques. » Je m’aperçois du commencement de l’hyperesthésie à ceci : Mademoiselle X se rejette la tête en arrière, son visage exprime la douleur. Interrogée, elle répond que l’odeur du tabac que je porte sur moi lui est insupportable. »

Pour l’hyperesthésie du sens de la température , nous ne ferons que citer les lignes suivantes d’Azam : « Une main nue est-elle placée à quarante centimètres derrière son dos, mademoiselle X se penche en avant et se plaint de la chaleur qu’elle éprouve; de même pour un objet froid et à même distance, et tout cela sans que je lui eusse jamais parlé de ces phénomènes décrits par Braid. »

Nous avons hâte d’arriver à l’hyperesthésie du sens musculaire. C’est ici que les phénomènes les plus singuliers sont à signaler; c’est par l’étude  de cette hyperesthésie que l’on peut se rendre compte de la plupart des [p. 137] actes accomplis avec les prétendus moyens d’une seconde vue. Il faut ici être très-circonspect dans le choix des sources où nous pouvons puiser ; aussi nous contenterons-nous d’emprunter le passage suivant à un observateur aussi consciencieux que M. Azam : « Le sens musculaire, dit-il, acquiert une telle finesse, que j’ai vu se répéter devant moi des choses étranges racontées du somnambulisme spontané, et de beaucoup de sujets dits magnétiques. J’ai vu écrire très-correctement en interposant un gros livre entre le visage et le papier, j’ai vu enfiler une aiguille très-fine dans la même position, marcher dans un appartement les yeux absolument fermés et bandés ; tout cela sans autre guide réel que la résistance de l’air et la précision parfaite des mouvements guidés par le sens musculaire hyperesthésié. » Il faut ajouter que la mémoire des lieux, ou, en d’autres termes, l’habitudea aussi une grande part dans cette précision des mouvements qui sont devenus jusqu’à un certain point automatiques ; c’est ainsi que le pianiste joue la nuit, sans jamais se tromper de touche ; c’est ainsi que, sans le secours de la vue, les somnambules accomplissent leurs singulières promenades.

Dans la discussion sur le somnambulisme naturel (Annales médico-psychologiques, 1860), M. Maury a bien fait ressortir ces rapports entre le somnambulisme et l’hypnotisme. Malheureusement il en est du somnambulisme naturel comme de la catalepsie. Les cas où il est permis de l’observer sont rares, le somnambulisme naturel étant un état passager qui se manifeste surtout la nuit, et dont les accès échappent bien souvent à nos moyens d’investigation. Aussi en sommes-nous réduits à un petit nombre de faits bien attestés. L’analyse attentive de ces faits montre que dans la plupart des cas, si le toucher, qui veille presque toujours chez les rêveurs, ne saurait suffire pour rendre compte de la faculté de voir dont semblent jouir les somnambuliques, on peut s’expliquer du moins les actes accomplis par ceux-ci, en invoquant seulement la mémoireet le sens musculaire. Le somnambule paraît se guider, dans ses opérations nocturnes, par une mémoire parfaitedes lieux, absolument comme un homme qui, dans une obscurité profonde, retrouve son chemin au milieu d’obstacles qu’il connaît parfaitement d’avance, et par l’effet d’une longue habitude (Maury). Un jeune somnambule cité par A. Maury se levait, parcourait l’appartement l’œil fixe, n’apercevant aucun de ceux qui l’observaient, et sans se heurter aux meubles ; mais c’était si bien la mémoire qui le guidait, que si l’on venait à changer la place d’un de ces meubles, à le mettre sur son passage, il donnait contre et s’éveillait alors. On sait, par l’exemple des aveugles, avec quelle précision et quelle sûreté on peut se conduire par la seule mémoire. En 1814, lors de l’invasion, dans l’arrondissement de Meaux, un aveugle de naissance conduisit l’armée russe par des chemins détournés et difficiles, et lui permit ainsi de couper l’armée française. Il faut aussi, dans une certaine mesure, tenir compte du sens du toucher ; quoique le somnambule paraisse y voir, il est bien évident que (dans la plupart des cas) tout ce qui l’entoure lui demeure inaperçu ; on change, au somnambule qui écrit, son papier, sans qu’il le voie; il continue d’écrire, et ne [p. 138] s’aperçoit de la substitution que si le papier est de dimension tout à fait différente. Ici c’est évidemment le toucher seul qui intervient.

Aujourd’hui, pour le somnambulisme naturel, la théorie qui tend à prévaloir est celle de Wolf, de Meïner, de Darwin, où l’on admet qu’un restant d’activité sensorielle se combine avec l’exaltation de la mémoire et de l’imagination ; mais parmi les sens qui ont conservé leur activité, quelques-uns peuvent présenter un degré élevé d’hyperesthésie. Avec hyperesthésie tactile et musculaire , on explique sans aucune difficulté comment les somnambules qui ont les yeux fermés, ou qui se trouvent plongés dans l’obscurité la plus profonde, peuvent marcher en évitant de se heurter contre les obstacles qu’ils rencontrent, comme ils peuvent se promener sans danger sur les toits, etc. (Maury). Il n’y a donc rien d’extraordinaire à voir les hypnotiques accomplir des actes analogues et, ici encore, si ces faits sont étonnants au point de vue physiologique, ils trouvent du moins leurs analogues dans la physiologie pathologique de certaines névroses.

Mais la physiologie elle-même, la physiologie du sommeil ou plutôt des rêves, nous présente des phénomènes du même genre, des hyperesthésies tout aussi singulières. C’est ce qu’a démontré Alfred Maury en étudiant l’influence des impressions extérieures sur les rêves. Voici quelques-unes des observations de A. Maury. Étant endormi, une personne lui chatouille avec une plume successivement les lèvres et l’extrémité du nez. Il rêve qu’on le soumet à un horrible supplice, qu’un masque de poix lui est appliqué sur la figure, puis qu’eu l’arrachant, on avait déchiré la peau des lèvres, du nez et du visage. On fait vibrera quelque distance de son oreille une pincette sur laquelle on frottait des ciseaux d’acier ; il rêve qu’il entend le bruit des cloches ; ce bruit devient bientôt le tocsin ; il se croit aux journées de juin 1848. Notons dès maintenant ces phénomènes, pour nous expliquer plus tard les excentricités que nous observerons, chez les hypnotisés, dans le domaine des facultés intellectuelles, principalement de l’imagination. On lui fait respirer de l’eau de Cologne ; il rêve qu’il est dans la boutique d’un parfumeur, et l’idée de parfum éveille celle de l’Orient, il rêve être au Caire, etc. On fait passer plusieurs fois de suite devant ses yeux une lumière entourée d’un papier rouge ; il rêve orages, éclairs, et se figure être au milieu d’une violente tempête. Il n’est personne, ajoute Onimus après avoir rapporté ces observations de A. Maury, il n’est personne auquel de pareils faits ne soient arrivés ; une blessure, une douleur quelconque, une fausse position, la souffrance d’un organe, amènent toujours des rêves, dans lesquels il faut remarquer avant tout l’intensité des sensations ; comme le rapporte Descartes, une piqûre de puce fait rêver qu’on est percé d’un coup d’épée ; une personne, citée par Dugald-Stewart, ayant fait appliquer une boule d’eau très-chaude à ses pieds, rêva qu’elle faisait un voyage au mont Etna. Lacassagne, expérimentant sur lui-même, a très-soigneusement analysé les hyperesthésies qu’il a ressenties au début du sommeil chloroformique. Onimus explique ces hyperesthésies partielles par le fait de l’isolement de la vibration nerveuse; celle-ci, dit-il, a la même intensité qu’à l’état de veille, mais dans le [p. 139] moment où elle arrive seule au cerveau, elle ne peut être atténuée par aucune autre vibration ascendante. Au milieu du jour, la lumière la plus brillante paraît obscure, tandis que la plus faible est visible la nuit. Le bruit le plus lointain et le plus difficile à apprécier lorsqu’il se produit en même temps que d’autres, se fait entendre parfaitement quand le silence s’est produit autour de nous. La même chose arrive pour la vibration nerveuse ; elle paraît intense parce que le silence s’est fait autour d’elle, et qu’elle agit sur un organe complètement passif pendant le sommeil. Quoi qu’il en soit de cette séduisante explication, nous voyons que, d’échelons en échelons, nous arrivons des faits extraordinaires et en apparence incompréhensibles de l’hyperesthésie hypnotique, nous arrivons aux phénomènes les plus simples et les plus vulgaires de la pathologie et de la physiologie du système nerveux.

MODIFICATIONS DE L’INNERVATION DES MUSCLES INVOLONTAIRES. — L’attention des observateurs s’est peu portée sur les phénomènes qui se passent dans les muscles involontaires. On a noté que les pupilles se contractent d’abord, puis se dilatent, en même temps que les paupières se ferment avec une sorte de frémissement. On a aussi noté un changement de rhythme dans les mouvements involontaires. Les troubles observés du côté de la circulation, c’est-à-dire dans l’innervation du cœur et des vaisseaux, sont tout aussi insignifiants, et reproduisent ce qu’on peut vulgairement observer chez les personnes nerveuses sous l’influence d’une émotion : les sujets accusent des sensations générales de chaud (paralysies vaso-motrices), plus rarement de froid. Pau de Saint-Martin a en effet constamment noté une légère ascension de la température dans le creux de l’aisselle. Du reste le pouls a toujours corroboré ce qu’indiquait la température, et les tracés sphygmographiques donnés par Pau de Saint-Martin prouvent que pendant le sommeil de sa malade les artères se dilataient davantage ; il s’établit parfois aux mains, aux aisselles, à la figure une transpiration abondante ; le pouls devient plus fréquent, en même temps que la respiration est plus active, etc. Mais celui qui aura la curiosité de parcourir le livre de Braid (Magic, Witchcraft, hypnotism, pages 42, 84, etc.) y trouvera des récits merveilleux des modifications vaso-motrices, telles que des flux menstruels rappelés en une seule opérationet se montrant d’une manière presque magique à l’appel de l’opérateur ; il faudrait une foi robuste pour croire à ces miracles, et s’il y a quelque chose de vrai dans ces récits, il faut y voir un cas de plus démontrant l’influence prodigieuse de l’imagination sur toutes les fonctions, même sur celles de la vie végétative. On a bien purgé des malades avec des boulettes de mie de pain ; rien donc d’étonnant à ce que Braid ait guéri des dysménorrhées en ordonnant simplement à la personne de « tenir son esprit bien fixé sur ce qu’elle savait qu’il serait bon de voir arriver. » Mais, même en nous inclinant devant les effets prodigieux de l’imagination, il nous est difficile de croire aux cures merveilleuses que rapporte Philips (op. cit., p. 157 et 158) : ce sont des hydropisies, des gastrites qui disparaissent comme par enchantement : on y voit même la myopie ne pas résister à quelques séances d’hypnotisme. [p. 140]

Nous n’en citerons pas davantage ici, nous contentant de dire, avec Ch. Robin, que si l’on veut considérer sérieusement les guérisons opérées par les magnétiseurs, on verra qu’elles ont la même valeur que les guérisons de la médecine sympathique, et que l’on guérit avec le prétendu fluide magnétique comme Pyrrhus guérissait les maladies de la rate par des frictions opérées avec le gros orteil de son pied droit, propriété qu’il partagea avec Vespasien.

INFLUENCE DE L’HYPNOTISME SUR LES FACULTÉS INTELLECTUELLES. — Dans le sommeil physiologique, les fonctions cérébrales veillent la plupart du temps ; c’est ce qui constitue le sommeil avec rêves ; mais si les facultés mentales veillent encore, elles n’ont plus d’autre source de leur activité que les impressions du souvenir, et ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles que les sollicitations actuelles et extérieures viennent influencer la nature et l’enchaînement des rêves. Chez l’hypnotisé nous allons retrouver des faits semblables, mais avec des exagérations singulières de l’état physiologique. De là des phénomènes qui ont beaucoup surpris, et qu’on a beaucoup exploités en les dénaturant. L’hypnotisé, comme nous l’avons vu, n’est pas totalement soustrait aux impressions extérieures, puisque l’ouïe et d’autres sens persistent et sont même hyperesthésiés, mais, comme tout homme endormi, il a perdu le libre arbitre; c’est alors que l’intelligence commence à être atteinte, la dernière après les facultés motrices et sensibles. De même que chez l’homme naturellement endormi le souvenir persiste, nous voyons chez l’hypnotisé la mémoire portée à un degré extrême de perfection ; le rêve prend alors les formes les plus singulières sous l’influence d’une imagination devenue tout à coup active et puissante. Ce qui caractérise ce rêve, c’est que le sujet perçoit, surtout par l’ouïe, des impressions extérieures ; c’est que de plus son sens musculaire est très-développé. Qu’on tienne compte de ces hyperesthésies et de cette activité cérébrale, qu’on tienne compte également de la perte du libre arbitre, et rien ne nous sera plus facile que de comprendre, nous dirions presque de prévoir, ce qui va se passer ici.

Toute impression auditive s’emparera immédiatement de l’intelligence et dirigera la pensée dans le sens indiqué par cette impression. Le même fait s’observe parfois même dans l’anesthésie produite par l’éther. Une personne qui a éthérisé fort souvent racontait, rapporte Lacassagne, qu’il suffit de dire une phrase, un mot, un nom devant l’individu soumis à l’éther, pour que celui-ci brode aussitôt tout autour une histoire ou quelque récit plus ou moins vraisemblable, lesquels sont bientôt interrompus dès que la plus légère influence vient imprimer à ses idées une autre direction ou un autre cours. Ces phénomènes sont plus rares avec le chloroforme. Que dans ces circonstances, chez les hypnotisés, un expérimentateur habile, par un ordre ou par une question, sache faire entrer vivement en action les centres nerveux dans un sens voulu, et il amènera chez le sujet des élucubrations, des rêves qu’il sera le maître de diriger. Il pourra dire qu’il impose sa volonté au sujet; la prétendue communication [p.141] magnétique de l’un à l’autre n’est pas autre chose. Quant aux rêves en eux-mêmes, ils prennent une précision, un caractère affirmatif qui en impose au vulgaire; l’état étrange de sommeil loquaceprête encore plus à cette apparence merveilleuse. Si l’on tient enfin compte de ce que ces rêves, en dehors de l’influence de l’opérateur, se dirigent naturellement vers les objets, vers les événements qui occupent le plus habituellement le sujet, vers les événements probables, il n’est pas étonnant de leur voir revêtir souvent un caractère prophétique, dont il serait superflu de discuter ici la valeur. Nous empruntons à Demarquay et Giraud-Teulon une observation de ce genre : « Madame B…, quelques minutes avant notre entrée, avait reçu une lettre de son mari qui lui annonçait son arrivée pour le soir même à six heures, et, après une longue et ennuyeuse solitude dans sa chambre de malade, cette nouvelle avait fait naître en elle une grande préoccupation de bonheur. Aussi, à peine endormie, interrogée sur son état, elle répond d’abord qu’elle est très-bien et très-heureuse. — Que voyez- vous ? — Mon mari — Où est-il ? — II vient, il est en chemin de fer ; il sera ici ce soir à six heures. — Quelle heure est-il maintenant ? — Dix heures et demie (notion toujours exacte de l’heure chez tous les sujets). — Avec qui votre mari est-il dans le wagon ? — Avec six personnes. — Y-a-t-il des dames ? — Deux, une âgée et une jeune. — Ah ! il cause avec la plus jeune, il lui fait la cour ? — Non, il ne pense qu’à moi … Inutile d’ajouter que tout cela n’était qu’un rêve, et que le mari, interrogé au moment même de son arrivée, n’a confirmé dans toutes ces visions que son voyage en chemin de fer que chacun connaissait avec la malade. Il n’arriva même pas à l’heure indiquée, mais deux heures plus tôt. » On comprend que puisqu’il est des personnes qui croient au caractère prophétique des rêves ordinaires, il doit en être encore plus qui croient à celui de rêves aussi singuliers et aussi affirmatifs. Dans un autre cas, par exemple, une femme que son mari venait d’abandonner, est hypnotisée : interrogée elle dit qu’elle voit son mari, qu’il est à Marseille, qu’il s’embarque pour traverser la Méditerranée ; que le vaisseau vient de quitter le port; à ce moment elle balance elle-même son corps sous l’impression imaginaire du mouvement du bateau, et cette impression est si forte qu’elle est presque aussitôt saisie du mal de mer, c’est-à-dire de vomissements. Inutile de dire que quelques jours après on sut que le mari n’était pas allé plus loin que quelques lieues de Paris, dans une ville voisine. Nous pourrions citer des exemples encore plus singuliers ; nous avons choisi les plus simples, parce qu’ils marquent bien le point de départ de ces phénomènes en apparence si merveilleux, et parce que les sujets étaient de bonne foi ; les autres cas sont difficiles à analyser, car bientôt le charlatanisme, ou bien simplement lebesoin de tromper, besoin si vif chez les hystériques, vient jouer le plus grand rôle dans les révélations de ce genre.

L’hyperesthésie musculaire donne lieu à des phénomènes du même ordre, c’est-à-dire qu’elle devient le point de départ et l’agent directeur des rêves : empruntons cette fois un exemple à Azam. « Si, pendant la [p. 142] période de catalepsie, je place les bras de mademoiselle X… dans la position de la prière, et les y laisse pendant un certain temps, elle répond qu’elle ne pense qu’à prier, qu’elle se mut dans une cérémonie religieuse. La tête penchée en avant, les bras fléchis, elle sent son esprit envahi par toute une série d’idées d’humilité, de contrition ; la tête haute, ce sont des idées d’orgueil ; en un mot, je suis témoin des principaux phénomènes de suggestion racontés par Braid et attestés dans l’Encyclopédiede Todd par l’éminent physiologiste Carpenter. » Les mains étant placées dans la position de grimper, de combattre, de lever un fardeau, l’idée de ces actions vient immédiatement avec force ; les deux bras étant placés dans la situation de porter deux seaux, j’ai vu, dit Azam, une personne hypnotisée exprimer une grande fatigue du poids qu’elle disait porter. Il faut ajouter cependant que cette influence de l’attitude, c’est-à-dire de l’hyperesthésie musculaire, est moins fréquente et moins nette que celle des impressions auditives. « Nous n’avons rien pu produire de ce genre, disent Demarquay et Giraud-Teulon. Vainement avons nous mis, tant chez nos deux cataleptiques que chez les autres sujets, les bras et les mains dans l’attitude de la prière, nous n’avons changé en rien le cours établi des pensées, qui ont continué à couler dans le même lit. »

Mais après avoir étudié ce mode de suggestion qui, en somme, n’a rien que de très-naturel, étant connu l’état particulier de l’hypnotisé, que dirons-nous du phréno-hypnotismede Braid ? D’après cet auteur, il serait possible d’exciter les sentiments particuliers, les goûts, les idées, en pressant fortement sur les protubérances correspondantes du crâne du sujet hypnotisé. Nous osons à peine le dire, Braid cite de bonne foi un grand nombre d’expériences dans lesquelles il aurait pu donner des idées de vol en pressant sur l’organe du vol ou de l’acquisivité ; de combat, en pressant sur celui de la combativité, etc., et cela sur des sujets qui n’avaient en rien la notion de la phrénologie. Je suis seulement arrivé, dit Azam, à amener une excitation du sens de l’odorat en frottant vivement le nez ; mais je n’ai pas vérifié les phénomènes phrénologiques purement intellectuels ; j’avoue que l’idée de jouer de l’intelligence comme d’un piano m’a paru étrange. Pour notre part, nous nous arrêtons sur le seuil du phréno-hypnotisme, ne voulant même pas nous engager plus loin dans la simple analyse de ces étranges illusions : il est vraiment triste, dans cette étude de l’hypnotisme, de voir à chaque instant, à des phénomènes vrais, parfois interprétés à la légère, mais toujours intéressants pour la physiologie et la pathologie, succéder tout à coup une suite de récits dans lesquels il est difficile de distinguer quel est le trompeur et le trompé, une série de théories, qui, en dehors du manque de base expérimentale sérieuse, sont en contradiction avec les plus saines acquisitions de la science moderne. Braid prétend démontrer la phrénologiepar l’hypnotisme ; mais il nous faudrait d’abord croire à la phrénologie, pour prêter ensuite quelque attention aux expériences de phréno-hypnotisme.

Nous n’insisterons pas davantage sur les rêves de l’hypnotisé; mais il nous faut revenir au phénomène qui est la source de leur précision, de [p. 143] leur richesse et de leur caractère merveilleux. Nous voulons parler du haut degré de puissance auquel atteignent la mémoireet l’imagination. Ce n’est pas seulement le sommeil hypnotique qui peut ramener le souvenir de choses qui paraissaient oubliées, de notions qu’on ne se souvenait même pas d’avoir acquises. Le sommeil physiologique présente des faits analogues. (Voy. art. HALLUCINATIONS, t. XVII, p. 161, Hallucinations hypnagogiques.) A qui n’est-il pas arrivé de retrouver en songe un air, un nom, une citation que l’on avait en vain cherchés à l’état de veille ? Non-seulement un nom, mais une page entière d’un auteur classique, récitée autrefois au collège et oubliée depuis, peut revenir tout d’un coup, sous diverses influences, parfois par exemple sous celle d’une légère ivresse, avec une précision qui ne serait pas plus grande si le morceau eût été relu et répété quelques instants auparavant. La pathologie du système nerveux nous offre des faits encore plus singuliers. Une jeune fille (Macnish) fut saisie d’une fièvre grave, et, dans le paroxysme de son délire, on observa qu’elle parlait une langue étrangère que, pendant un certain temps, personne ne comprit. Enfin on s’assura que c’était le gallois, idiome qu’elle ignorait entièrement lorsqu’elle tomba malade, et dont elle ne put dire une syllabe quand elle fut guérie. Pendant quelque temps cette circonstance fut inexplicable, jusqu’à ce que, sur enquête, on trouva qu’elle était née dans le pays de Galles, qu’elle avait parlé le langage de ce pays pendant son enfance, mais qu’elle l’avait entièrement oublié dans la suite. Des impressions fugitives, qu’on n’a point remarquées, peuvent aussi, ajoute H. Taine, surgir de nouveau, avec une puissance étrange et une exactitude automatique. On a souvent cité l’histoire d’une fille de vingt-cinq ans, très-ignorante et ne sachant même pas lire, qui, devenue malade, récitait d’assez longs morceaux de latin, de grec et d’hébreu rabbinique, mais qui, une fois guérie, parlait tout au plus sa propre langue. Pendant son délire, on écrivit sous sa dictée plusieurs de ces morceaux. En allant aux informations, on sut qu’à l’âge de neuf ans elle avait été recueillie par son oncle, pasteur fort savant, qui se promenait d’ordinaire, après son dîner, dans un couloir attenant à la cuisine et répétait alors ses morceaux favoris d’hébreu rabbinique et de grec. On consulta ses livres, et on y trouva mot pour mot les morceaux récités par la malade. Si ces cas sont rares, il est des circonstances analogues où la résurrection précise et continue des impressions les plus reculées paraît être la règle générale : le haschich, l’agonie, les grandes et subites émotions amènent des réminiscences aussi minutieuses ; on sait que les noyés qui sont revenus à la vie racontent presque tous qu’au moment où a commencé l’asphyxie, par une singulière exagération de la mémoire et de l’activité cérébrale (sans doute sous l’influence de l’acide carbonique comme excitant), toute leur vie passée s’est déroulée en un instant devant leurs yeux avec une rapidité et une précision incroyables. On trouvera dans H. Taine le récit d’un fait de ce genre, d’après de Quincey (op. cit., p. 151).

Le sommeil anesthésique produit par l’éther nous offre des phénomènes identiques. Un vieux forestier avait vécu dans sa jeunesse sur les [p. 144] frontières polonaises, et avait le plus souvent parlé polonais. Dans la suite il n’avait habité que des districts allemands. Ses enfants, déjà grands, assurèrent que depuis trente ou quarante ans, il n’avait entendu ou prononcé un mot de polonais. Pendant une anesthésie qui dura près de deux heures, cet individu parla, pria, chanta, rien qu’en polonais. (Sabarth, cité par A. Lacassagne.)

D’après Braid, chez les individus qu’on hypnotise deux fois, on verrait survenir, au réveil, l’oubli complet des pensées et des actes artificiellement produits, tandis qu’ils en retrouvent le souvenir distinct quand ils rentrent dans l’état artificiel. Braid affirme même avoir eu des sujets très-intelligents, qui se rappelaient avec une exactitude minutieuse ce qui s’était passé, six années auparavant, durant leur sommeil, et qui en faisaient le récit toutes les fois qu’on les hypnotisait, tandis qu’il n’en n’avaient aucun souvenir quand ils étaient éveillés. Quoique ce fait ne soit pas confirmé par les observateurs auxquels nous aimons à en référer, par Azam, Demarquay, Giraud-Teulon, etc., il ne présente en lui-même rien d’invraisemblable, puisqu’on observe un phénomène identique dans le somnambulisme naturel. Maury a constaté maintes fois que le somnambule, dans un nouvel accès, reprend la chaîne de ses idées interrompues par la veille. Macario a cité l’exemple très-significatif d’une jeune femme somnambule à laquelle un homme avait fait violence, et qui, éveillée, n’avait plus aucun souvenir, aucune idée de cette tentative. Ce fut seulement dans un nouveau paroxysme qu’elle révéla à sa mère l’outrage commis sur elle (H. Taine).On trouvera dans H. Taine l’histoire singulière (d’après Macnish) d’une personne qui, à la suite d’une catalepsie prolongée, perdit le souvenir de tout ce qu’elle avait appris ; elle fut obligée de refaire son éducation ; mais après une nouvelle attaque, elle se retrouva telle qu’elle était avant son premier sommeil, et ces alternatives dans une double vie se reproduisirent plusieurs fois de suite.

Mesnet cite une observation de manie de suicide poursuivie avec constance pendant tous les accès d’un somnambule et seulement pendant les accès. — L. Baillif rapporte une observation curieuse et du même genre : cette faculté du retour et de la perte alternative du souvenir est parfois pleine de charmes, dit-il, mais la médaille a aussi son revers ; il s’agit d’une malade observée à l’hôpital Necker, dans le service de Lasègue (novembre 1866) : « Nous avons prié la jeune fille (qui était dans le sommeil provoqué) de dîner. Sa famille lui avait, ce jour-là, apporté un beefsteak dont elle se réjouissait fort. Elle ne fit aucune difficulté pour obtempérer à nos désirs, savoura longuement son mets favori, et dit : « Si je pouvais tous les soirs en faire autant, je serais heureuse. » Nous la réveillâmes au moment où elle s’extasiait encore sur son bien-être, et aussitôt ses yeux se tournèrent vers son cher beefsteak. Grande fut sa surprise de trouver le plat vide, et lorsque, le témoignage de ses compagnes venant corroborer le nôtre, lui eut assuré qu’elle avait dîné en dormant, ses yeux s’humectèrent et elle nous reprocha amèrement de l’avoir empêchée de goûter son manger. » (Baillif, p. 22.) — Une autre malade venait de faire, dans sa [p. 145] famille, une perte douloureuse, qu’on lui cachait depuis quelques jours. Pendant le sommeil provoqué, une amie eut la légèreté de lui annoncer cette nouvelle. La jeune fille en reçut une impression telle, qu’elle se trouva mal ; elle revint à elle, mais toujours dans l’état hypnotique. Nous la réveillâmes quelques instants après ; la malheureuse n’avait conservé aucun souvenir de ce qui s’était passé, et sa douleur ne fut pas moins vive quand on lui annonça pour la seconde fois la fatale nouvelle (id., id.).

Ces exemples suffisent pour montrer le lien qui unit les phénomènes intellectuels des hypnotisés aux phénomènes de même ordre observés dans le sommeil physiologique, dans le somnambulisme naturel, et pour rendre évidents les rapports de ces divers états avec l’extase religieuse, le délire prophétique et le prétendu somnambulisme lucide.

Applications de l’hypnotisme ; ses dangers. — Le sommeil hypnotique peut -il présenter désormais quelques applications utiles pour la chirurgie et la médecine, ou même seulement intéressantes pour la physiologie et la psychologie ? Telle est la question que nous devons nous poser maintenant.

Au point de vue physiologique et psychologique, il semble, au premier abord, que l’étude de l’hypnotisme pourrait être d’un grand intérêt. Mais ici il faut distinguer sans doute, les expériences faites jusqu’à ce jour sont très-utiles à connaître ; elles nous montrent une filiation intime du sommeil physiologique au somnambulisme naturel et de là au somnambulisme provoqué ; mais, ces faits une fois établis, devons-nous fonder de grandes espérances sur de nouvelles recherches qui emploieraient l’hypnotisme comme moyen expérimental ? A en croire les disciples de Braid, la physiologie trouverait dans le braidisme des moyens d’analyse inespérés dont l’absence rendait jusqu’à ce jour insolubles certains problèmes délicats. Mais où sont ces découvertes? où sont ces analyses inattendues ? Si c’est à l’hypno-phrénologie que l’on l’ait allusion, nous n’avons guère à espérer de l’hypnotisme, et autant vaut le laisser dans l’oubli où il est tombé depuis une dizaine d’années, après un court moment de retentissement. Cet oubli lui-même nous est la preuve la plus complète de son impuissance. Tout ce que peut donner l’hypnotisme nous est à peu près acquis aujourd’hui. Il a permis d’étudier de plus près les phénomènes singuliers que présentent certaines névroses extraordinaires ; il a soulevé le voile qui couvrait les prétendues merveilles du magnétisme, et montré que des phénomènes du même ordre que les seuls véritablement constatés parmi les faits du magnétisme peuvent être produits sans l’intervention d’aucune communication mystérieuse d’une personne à une autre. En dehors de cela, nous ne pouvons voir dans l’hypnotisme un procédé tout nouveau de psychologie expérimentale ; tout au plus y verrons-nous un procédé de pathologie expérimentalepour l’étude de certaines névroses. Le somnambulisme naturel est rare, difficile à étudier, vu les circonstances ; le somnambulisme provoqué se prête, au contraire, à l’examen: il nous montre, comme phénomène fondamental, au point de vue physiologique, un individu qui pense, agit, se meut et travaille, quoique privé d’un ou plusieurs [p. 146] sens ; bien plus, il nous montre sa pensée, à l’abri des distractions, atteignant une profondeur qu’elle n’aurait pas à l’état naturel. {Voy. article HALLUCINATIONS, t. XVII, p. 107 : Le Tasse et Manso.) De là ces faits si souvent rapportés d’élèves se levant la nuit, faisant leurs devoirs, et toujours,dans ces circonstances bizarres, leur travail étant supérieur à ce (puis auraient fait à l’état de veille. Mais, comme le fait remarquer L. Baillif, n’essayons-nous pas de produire cet isolement, lorsque nous demandons à la solitude et au silence une excitation au travail ? Qu’y-a-t-il là en dehors de la tranquillité absolue ? Si nous voulions hasarder une hypothèse sur l’explication de ce fait, nous dirions que le système nerveux est organisé de telle sorte, qu’à l’état physiologique les sens fonctionnent avec d’autant plus d’activité, qu’ils sont en plus petit nombre ; l’aveugle a des finesses d’ouïe et de tact que nous pouvons à peine concevoir. Pourquoi en serait-il autrement du sens intellectuel, lorsque seul ou presque seul il entre en jeu ? (Baillif).

Il est incontestable que l’anesthésie hypnotiquepeut avoir d’excellentes applications chirurgicales ; nous n’en finirions pas si nous voulions citer toutes les observations d’opérations entreprises avec succès et sans douleur à la faveur de ce sommeil. Dès 1829, Cloquet ampute un sein chez une femme magnétisée par Chaplin (Philips) ; en 1845, Loysel ampute une jambe ; en 1846, il enlève de même un paquet de glandes cervicales dégénérées, etc., etc. Après la communication d’Azam, on comprend que l’enthousiasme fut grand en présence de ce nouveau moyen d’anesthésie : Broca et Follin pratiquent l’incision d’un abcès à l’anus sur une femme endormie par l’hypnotisme, et ce fait est communiqué à l’Académie des sciences. Quelques jours après, une communication du même genre était faite à l’Académie de médecine par le docteur Guérineau, de Poitiers. Il savait amputé la cuisse d’un homme pendant l’anesthésie hypnotique. « Après l’opération, qui dura une minute et demie, dit Guérineau, j’adresse la parole au malade pour lui demander comment il se trouve ; il me répond qu’il se croit en paradis, saisit vivement ma main et la porte à ses lèvres pour la baiser. Il dit encore à un élève : « J’ai senti (sans douleur) ce qu’on m’a fait, et la preuve c’est que la cuisse a été coupée au moment où vous me demandiez si j’éprouvais quelque douleur. » — Nous ne multiplierons pas ces exemples ; les succès sont incontestables ; cependant, qu’est devenue depuis cette anesthésie chirurgicale ? Une simple curiosité, une collection de faits qui prouvent mieux que toutes les expériences la perte de la sensibilité à la douleur pendant le sommeil provoqué. Mais personne ne songe plus à en faire des applications pratiques ; les chirurgiens ont un agent plus sûr et plus commode : ils ont le chloroforme. En effet, ce que nous avons vu jusqu’ici nous prouve que le sommeil hypnotique ne peut pas s’obtenir sur tous les sujets ; qu’on s’expose, en cherchant l’anesthésie, à produire, au contraire, une fâcheuse hyperesthésie. De l’aveu même des disciples de Braid, l’anesthésie utile au chirurgien ne pourra être obtenue, chez les sujets même les plus favorables, qu’après une série de braidisations quotidiennes. Dans la pratique civile, le chirurgien [p. 147]  se fait une loi de ne jamais opérer un adulte qu’il n’ait obtenuson consentement formel. Or la braidisation, avoue P. Philips, serait souvent impraticable sur une personne émue par la perspective d’une opération imminente : « La seule solution que j’aperçoive à cette difficulté, c’est que le patient consente à l’opération pour un jour déterminé, et que le but de la braidisation lui reste caché jusqu’au bout. » (Philips).

La médecine a eu aussi quelques heureux résultats par l’emploi de l’hypnotisme : l’un des effets les plus utiles et les plus incontestables a été l’anesthésie appliquée au soulagement de certaines névralgies. On a cité un succès obtenu dans un accès violent d’asthme par Sée ; Demarquay et Giraud-Teulon ont signalé ses bienfaisants effets dans les douleurs utérines, et le soulagement ainsi obtenu s’est parfois maintenu encore longtemps après la période de sommeil provoqué. Nous avons déjà, dès le début, parlé des applications de toutes sortes qui, chez tous les peuples, ont été faites de l’hypnotisme, sous différentes formes, pour soulager les malades ; l’hypnotisme, comme art de faire dormir pour soulager, existe, d’après Robin et Béraud, chez les Toucoulaures et dans toutes les nations du Sénégal. Quand un Toucoulaure veut endormir un sujet, il ne lui fait du reste aucune passe mystérieuse : il lui pose ses deux pouces derrière les oreilles, et lui tient ainsi la tête pendant quelque temps en le regardant fixement : on voit bientôt ses paupières s’appesantir et se fermer : il dort. Mais c’est là tout, et l’expérience a montré que nous ne pouvons espérer, avec Philips, de voir la découverte de Braid apporter à la médecine un secours aussi précieux que général dans ses applications contre la formidable légion des maladies nerveuses. Si les auteurs citent à profusion des cas de guérison de folie, de paralysie, d’épilepsie, ne savons-nous pas que des cures aussi imprévues ont été souvent produites par une émotion accidentelle et subite : mais nous ne pouvons pas plus compter sur l’hypnotisme comme méthode de traitement des névroses que nous ne pouvons compter sur les effets d’une peur, d’un accès de colère, d’une émotion vive quelconque et artificiellement provoquée. Nous avons été nous-même témoin d’un cas de catalepsie traité par l’hypnotisme pendant plusieurs mois (hôpital de Strasbourg). Pau de Saint-Martin, qui a fait de cette observation le sujet de sa dissertation inaugurale, est porté à attribuer à ce traitement la guérison de la malade ; mais comme l’hydrothérapie et la galvanisation avaient été mises concurremment en usage, il ne peut tout au plus regarder l’hypnotisme que comme la cause la plus probable, sinon la plus vraisemblable du retour à l’état normal. Et quant à admettre l’hypnotisme comme traitement indirectdes maladies, nous ne saurions le faire avec autant de confiance que P. Philips : la médication indirecte, dit-il, se propose de faire naître certaines modifications fonctionnelles, qui ne sont pas la guérison même, mais des moyens de guérison. Dans ce but, il faut annoncer affirmativement la production d’un résultat spécial désiré. Si, par exemple, il s’agit d’obtenir le vomissement, on administre au malade un verre d’eau pure en lui affirmant que c’est un vomitif dont on attend un grand effet, etc. Que cet effet se produise parfois, [p. 148] nous ne saurions en douter, et l’observation de la femme prise « le

vomissements eu pensant à un voyage sur mer (voy. plus haut) montre assez combien est grande l’influence de l’imagination des hypnotisés sur les  fonctions même organiques. Corvisart n’a-t-il point, chez des femmes, et entre autres chez l’impératrice Joséphine, obtenu de beaux succès avec des pilules de mie de pain ? Ce sont toujours là des résultats de l’imagination, et si, pour le cas particulier, la valeur de l’hypnotisme n’a pas d’autre source, nous ne croyons pas qu’aucun médecin soit sérieusement tenté d’abandonner pour lui les agents plus actifs et plus sûrs dont dispose la thérapeutique.

Mais si ces tentatives sont la plupart du temps puériles et non efficaces, sont-elles du moins toujours innocentes ? Sur un sujet disposé aux manifestations nerveuses, ou ayant déjà été atteint de névroses, sera-t-il donc indifférent de provoquer un premier accès et de renouveler ainsi des crises douloureuses dont la chaîne était heureusement interrompue ? Il n’est personne qui ne réponde par la négative. « Le magnétisme, dit Calmeil, a fabriqué des somnambules par centaines ; » qui comptera les hystéries que ces pratiques déplorables ont éveillées ou portées au plus haut degré ? Et si l’on tient compte de ce que l’esprit d’imitation peut produire, si l’on se souvient du caractère de contagiosité que peuvent alors affecter les névroses, dans certains milieux, l’hygiéniste sera bientôt douloureusement affecté en pensant aux conséquences que pourraient avoir ces pratiques érigées en méthode générale de thérapeutique. Ce ne sont pas là des hypothèses. En 1784, la morale publique s’inquiéta et finit même par s’indigner des désordres qu’occasionnaient les sabbats de Mesmer, et du nombre toujours croissant d’adeptes et de victimes qui accouraient dans ses salons matelassés appelés l’Enfer aux convulsions. L’histoire des grandes épidémies de sorcellerie, de démonomanie, en un mot d’hallucinations hystériques, en fournit des exemples trop souvent renouvelés, qui n’ont que trop ensanglanté les siècles passés. Mais même sans craindre des épidémies de ce genre, et dont cependant il ne faudrait pas nous croire complètement à l’abri, en accordant une confiance exagérée aux progrès accomplis dans l’éducation des masses, la pratique imprudente de l’hypnotisme pourrait ne pas être sans danger pour la sûreté des familles : parmi de nombreux exemples que nous pourrions citer, nous n’en emprunterons qu’un au travail de Demarquay et Giraud-Teulon. « Des phénomènes propres à entraîner à leur suite autant de conviction que de foi, disent ces consciencieux expérimentateurs, se sont depuis offerts à notre observation. Une dame de la ville, hypnotisée et interrogée, dans des conditions analogues à celles de nos autres expériences, se prit, pendant cet état de sommeil loquace, à répondre à notre curiosité scientifique par des confidences faites pour satisfaire une tout autre sorte de curiosité, et tellement graves, tellement dangereuses pour elle-même, qu’aussi effrayés pour la malade que frappés de notre responsabilité ainsi fatalement engagée, nous nous empressâmes de réveiller la malheureuse auteur de ces trop libres communications. »

Nous ne parlons ici que des dangers de L’hypnotisme entre les mains [p. 149] de gens honnêtes et de bonne foi ; il nous faudrait tout un chapitre si nous voulions traiter des abus coupables et volontaires du magnétisme. D’après A. Dechambre, les tribunaux ont eu à prononcer sur un cas de viol accompli pendant le sommeil magnétique.

Ceci nous amène à indiquer un autre point de vue sous lequel il faut envisager la question : que penser de l’hypnotisme au point de vue médico- légal ? Certes, les exemples que nous avons cités dans le cours de cette étude montrent que le somnambulisme, naturel ou provoqué, peut donner lieu à des révélations inattendues ; mais qui oserait, même dans une circonstance de peu de gravité, motiver sa décision d’après les aveux ou les accusations de sujets dont l’imagination surexcitée se livre à toutes les exagérations que peuvent inspirer les passions ? Il est si facile d’être abusé; les sujets névropathiques sont tellement portés à tromper de bonne foi, et souvent à mentir de propos délibéré, que ce point de vue de la question ne mérite pas de nous arrêter davantage. Si l’étude de l’hypnotisme peut avoir un résultat utile : en médecine légale, c’est dans un sens tout opposé au précédent, en faisant mieux connaître les étranges aberrations que l’hystérie et le somnambulisme amènent dans l’intelligence, elle suscite un doute salutaire sur la validité des témoignages et sur la validité même des aveux d’un accusé. Que d’innocents condamnés sur la confession de crimes imaginaires ! L’histoire des démoniaques, des convulsionnaires, les procès d’Urbain Grandier et de Gauffredi brûlés vifs sur le témoignage d’hystériques hypnotisées, l’histoire Jean de Wier et les sorciers si pathétiquement racontée par Axenfeld, tant d’autres histoires sanglantes, sont Là pour en témoigner. C’est là, c’est à ce point de vue historique qu’est en somme la plus utile application de l’étude de l’hypnotisme. Si le mot sorcellerie fait aujourd’hui sourire, si le somnambulisme et les tables tournantes, si quelque médium qui donne aux badauds de salons des séances de métaphysique amusante représentent aujourd’hui les derniers vestiges de ce qui fut autrefois une puissance redoutable, il n’en est pas moins vrai de dire, avec Axenfeld, que la sorcellerie, qui ne prétend plus guère à notre croyance, appelle encore notre curiosité et mérite notre attention ; que notre science médicale peut gagner quelques données utiles à ces recherches rétrospectives. Il est intéressant de remonter à la source de ces phénomènes et de chercher le rang qu’ils réclament parmi les infirmités de l’espèce humaine. En même temps que notre science reconquiert ses droits sur ce terrain, l’humanité vient y reprendre sa confiance, et la critique historique trouve un guide assuré ; les visions elles-mêmes se rangent sous des lois physiologiques ou plutôt pathologiques qui viennent les rattacher aux lésions si diverses de l’appareil nerveux. « Que la science y trouve on non son compte, disait Quicherat à propos de l’histoire de Jeanne d’Arc, il n’en faudra pas moins admettre les visions. » Nous répondrons avec M. Brierre de Boismont, que la science admet très- bien ces faits parce qu’elle les a observés ; seulement elle varie sur leur interprétation, tantôt les considérant comme des symptômes pathologiques, tantôt connue des phénomènes compatibles avec la plénitude de la raison. [p.150]

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Mathias Duval.

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