M. A. E. Boffinet. Dissertation physiologique sur le sommeil. Thèse n°148. Présentée et soutenue à la Faculté de Médecine de Paris, le 4 juillet 1820, pour obtenir le Docteur en médecine. A Paris, de l’imprimerie Didot jeune, 1820. 1 vol. in-4°, 24 p.

M. A. E. Boffinet. Dissertation physiologique sur le sommeil. Thèse n°148. Présentée et soutenue à la Faculté de Médecine de Paris, le 4 juillet 1820, pour obtenir le Docteur en médecine. A Paris, de l’imprimerie Didot jeune, 1820. 1 vol. in-4°, 24 p

 

Nous n’avons pas trouvé d’éléments bio-bibliographiques sur M. A. E. Boffinet, qu’il est originaire d Sauzé-Vaussais dans le département des Deux-Sèvres.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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DISSERTATION
PHYSIOLOGIQUE
SUR LE SOMMEIL.

Sans cesse entouré d’objets d’excitation pour ses organes, l’homme verrait bientôt ceux-ci s’épuiser par une excitation continuelle, si le sommeil ne venait leur procurer un repos nécessaire pour réparer les pertes qu’ils ont faites pendant la veille : « Car, dit Bichat (Recherches philosophiques sur la vie et la mort), tel est le caractère propre à chaque organe, qu’il cesse d’agir par là même qu’il s’est exercé, parce qu’alors il se fatigue, et que les forces éprouvent le besoin de se renouveler. » Je définirai le sommeil, cet état d’inaction et de détention de la plupart des sens extérieurs et des mouvemens volontaires : je dis de la plupart ; en effet, certaines actions qui sont sous l’influence de la volonté s’exécutent pendant le sommeil ; elles nécessitent l’influence du centre sensitif : elles sont produites par un reste de volonté, si l’on peut ainsi s’exprimer. Tels sont tous les mouvemens que fait un homme endormi, pour satisfaire à des besoins, pour se procurer des sensations, et, à ce sujet, on a vu des gens dormir debout, à cheval, en marchant. Galien (de motu musculorum, lib. 2, chap. 4.) dit avoir parcouru un stade en marchant, plongé dans le plus profond sommeil, dont il ne fut tiré qu’en heurtant contre un caillou. [p. 6]

Les causes que les physiologistes ont assignées au sommeil, sont loin d’être satisfaisantes. Ils ont attribué cet état à l’affaissement des lames du cervelet, à l’état de fatigue et de tension des fibres du cerveau, et par suite à l’obstacle à la circulation du fluide nerveux dans les organes, à la compression de l’origine des nerfs par l’affaissement du cerveau, etc. On avait cru pouvoir appuyer cette dernière cause de ce qui se passe dans certains cas pathologiques : ainsi, à la suite de l’opération du trépan, a-t-on dit, si l’on comprime le cerveau, on détermine sur-le-champ l’interruption de la communication des sens avec les objets extérieurs. Mais ne voit-on pas que cet état est maladif ? qu’il diffère entièrement du sommeil, et a la plus grande analogie avec l’apoplexie ? Il constitue même le commencement de cette maladie. Les causes du sommeil sont encore ignorées.

Le sommeil n’est point une fonction, comme l’ont prétendu quelques physiologistes ; une fonction en effet est le résultat de l’action d’un certain nombre d’organes concourant au même but, le sommeil est au contraire un état presque passif des organes ; leur action dans cet état est en général diminuée, et même entièrement suspendue dans quelques-uns. Le sommeil général, a dit Bichat, est l’ensemble des sommeils particuliers.

Le sommeil et la veille sont soumis comme les autres besoins de l’homme, à des retours fixes, périodiques et réguliers. Ces deux états ont une dépendance mutuelle, et sont nécessités l’un par l’autre. Soit que le sommeil soit amené par le besoin, soit qu’il arrive par la simple habitude, il est caractérisé par la concentration des principes vivans les plus actifs dans le centre sensitif (Cabanis) ; le sang se porte en plus grande abondance au cerveau ; le système musculaire a perdu une grande partie de sa force contractile ; son action diminuant de plus en plus, le corps ne tarde pas à être soumis, dans le plus grand nombre des cas, à la loi qui régit les corps inertes, et finirait par tomber par son propre poids, s’il n’avait un appui. Les muscles cessent leur action dans l’ordre suivant : ceux des bras et des jambes se relâchent, s’affaissent, et cessent d’agir avant ceux [p. 7] qui soutiennent la tête : ainsi quand on s’endort sur une chaise, pa exemple, on voit les bras et les jambes devenir pendans et se prêter jusqu’à un certain point aux mouvemens qu’on veut leur imprimer, avant que la tête ait cessé d’être soutenue par ses muscles. Bientôt ceux-ci, perdant leur action, abandonnent la tête à son propre poids ; elle s’appuie sur la partie supérieure de la poitrine, si alors le corps est dans une position verticale ; s’il est dans une position horizontale elle tombe à droite ou à gauche ; les muscles du tronc cessent d’agir les derniers.

Les sens ne s’assoupissent pas tous en même temps ; les impressions commencent d’abord à devenir étrangères pour la vue ; ce changement s’opère graduellement ; elles deviennent de plus en plus confuses, et finissent par devenir nulles. Dans ce premier état du sommeil appelé assoupissement, nous n’y voyons déjà plus, que nous entendons encore assez distinctement ; les odeurs sont perçues encore avec assez de facilité ; le toucher n’a que très-peu perdu de sa sensibilité. Ce dernier sens paraît même conserver de son action dans le sommeil le plus profond ; car nous ne faisons autre chose qu’obéir à une sensation tactile, quand, sans nous éveiller, nous changeons de position dans le lit, pour nous en procurer une plus commode et plus douce.

Le corps prend différentes positions pendant le sommeil. La plus avantageuse et la plus ordinaire, est celle dans laquelle il est situé sur un plan horizontal un peu incliné, de manière que la tête se trouve plus élevée que le reste du corps ; celle-ci est inclinée en devant et en bas, le tronc est fléchi en dedans, la cuisse est légèrement fléchie sur le bassin, la jambe sur la cuisse, l’avant-bras sur le bras ; état qui dépend, comme l’on voit, de la prédominance des extenseurs sur les fléchisseurs.

Les fonctions assimilatrices et nutritives éprouvent divers changemens pendant le sommeil. La circulation se ralentit, la respiration devient moins fréquente et plus profonde, la calorification diminue ; d’où une chaleur du corps moindre pendant le sommeil que [p. 8] pendant la veille, ce qui nécessite l’emploi de moyens propres à maintenir le corps à sa température ordinaire, et un peu plus élevée. Les sécrétions sont diminuées ; l’absorption au contraire paraît être plus active. N’a-t-on point cependant trop attribué à l’activité de l’absorption, pour les effluves marécageux et les miasmes délétères pendant le sommeil ? leurs effets funestes ne sont-ils point dus autant au défaut de réaction des autres systèmes qu’à la grande énergie du système absorbant ? Tous les mouvemens qui font partie de la digestion sont plus lents et plus faibles. Il est cependant des individus chez lesquels elle s’opère mieux pendant le sommeil que pendant la veille : alors c’est parce qu’elle n’est point troublée par l’action des autres organes. L’habitude a au reste ici une grande influence.

Ne sommes-nous pas forcés d’admettre encore ici une partie de la volonté éveillée, de cette volonté qui préside aux besoins dépendans du système musculaire de la vie animale ? Comment expliquer autrement, en effet, pourquoi pendant le sommeil, le sphincter de l’anus ne se relâche point pour donner passage aux matières fécales dont l’accumulation irritant le rectum en sollicite l’excrétion ; pourquoi la vessie ne se vide point d’elle-même et sans la participation de la volonté, quoique l’excrétion de l’urine se fasse moins souvent que pendant la veille ?

On dort ordinairement le quart ou tout au plus le tiers de la journée ; un sommeil de cinq ou six heures suffit à beaucoup de personnes pour réparer les pertes de la veille. Rarement il se prolonge au-delà de huit heures : passé ce terme, il pourrait être considéré jusqu’à un certain point comme un état maladif. Le sommeil le plus favorable est celui qui ne dure pas trop long-temps, est plutôt léger que profond ; car, à la suite de ce dernier, surtout quand il dure long-temps, il y a un commencement de congestion cérébrale ; le système locomoteur est comme brisé. L’effet d’un sommeil réparateur ‘est de produire au réveil un sentiment de bien-être, de contentement, d’hilarité ; de rendre le corps dispos, le cerveau beaucoup [p. 9] plus propre à recevoir les impressions étrangères. Le peuple exprime, assez bien, à mon avis, d’une manière triviale, les bons effets du sommeil quand il dit qu’il rafraichit le sang.

L’abus du sommeil engourdit le système nerveux ; il peut même aller jusqu’à hébéter entièrement les fonctions du cerveau, et produire une espèce d’aliénation mentale. Les personnes qui dorment beaucoup sont indolentes, apathiques, ennemies du mouvement ; ce n’est qu’avec peine qu’elles surmontent leur goût pour la solitude et le repos pour prendre un peu d’exercice. L’excès de sommeil a presque éteint leur imagination ; elles sont d’une conception difficile, se fatiguent d’une attention un peu soutenue. Entraînés par leur penchant, la vie de pareils individus devient bientôt entièrement végétative ; leurs uniques jouissances sont de dormir, boire et manger, et se tenir dans le repos le plus absolu. Leurs sensations s’émoussent, deviennent de plus en plus confuses, et leur état finit par ne plus différer de celui de l’idiot et de l’imbécile. Formey rapporte qu’un médecin connu de Boerhaave, après avoir passé une grande partie de sa vie à dormir, avait perdu progressivement la raison, et qu’il a finit par mourir dans un hôpital des fous. (Cabanis, Rech. sur le physique et le moral, Mémoire.)

La lumière, l’habitude, le besoin du sommeil satisfait amènent le réveil. Chez un assez grand nombre de personnes la volonté même suffit pour se réveiller à telle ou telle heure. Nous avons vu que les organes des sens ne s’endorment pas tous à la fois ; ils observent le même ordre pour le réveil : la lumière nous frappe d’abord confusément ; déjà nous entendons assez distinctement, que nous ne voyons : pas bien : peu à peu les perceptions deviennent de plus en plus distinctes ; l’odorat, le goût, le toucher reprennent leur action ; les organes du mouvement se remémorent pour ainsi dire, au ton de la veille par certains actes propres à cet état. Ainsi, chez l’homme, les bâillemens et les pandiculations disposent ses organes à recommencer leurs fonctions, et les tirent de l’engourdissement où les avait plongés le sommeil. Le gazouillement des oiseaux que l’imagination [p. 10] des poètes a transformé en hymnes d’action de grâces pour le dieu du jour, est analogue aux pandiculations et aux bâillemens de l’homme. Tous les animaux offrent en se réveillant divers mouvemens que l’on peut rapporter au même but. Nous observerons, par rapport au réveil, que, quand il arrive naturellement sans être provoqué d’une manière brusque, il a une grande influence sur le moral de certains individus. On voit en effet quelques personnes éveillées, comme l’on dit, en sursaut, conserver plus ou moins long- temps de la morosité, de l’inégalité dans le caractère, tandis qu’un réveil naturel les disposera à des impressions agréables.

Le temps le plus favorable au sommeil, et celui pendant lequel s’y livrent la plupart des peuples et des animaux, est le temps pendant lequel l’hémisphère qu’ils habitent est privé de la lumière solaire.  Tout en effet alors semble le favoriser : l’absence de la lumière, et par conséquent d’une grande partie des causes de nos sensations ; le calme et la tranquillité, la cessation de l’excitation de nos organes, la fatigue qui en est résultée, le repos dont ils ont besoin. Homère et Hésiode font le sommeil fils de l’Érèbe et de la Nuit. Ovide a placé le sommeil chez les Cimmériens, que les anciens croyaient plongés dans les plus épaisses ténèbres. Son séjour, selon ce poète (Métamorph., livre XI), « est dans une caverne immense, creusée dans l’épaisseur d’une montagne, impénétrable aux rayons du soleil et de la plus faible lumière : aucun bruit ne trouble cette profonde solitude ; devant la caverne croissent des pavôts et toutes sortes d’herbes dont les sucs assoupissans sont cueillis par la Nuit et versés dans l’univers. »

Nous fermons les yeux quand nous voulons nous livrer au sommeil ; l’approche d’une vive lumière fait alors contracter l’orbiculaire des paupières, afin d’épaissir le voile membraneux placé au-devant de l’organe de la vue. Nous voulons par là nous soustraire aux impressions de cette lumière, impressions qui, par leur excitation, éloigneraient le sommeil On ne peut s’empêcher de voir à cet égard, dans la conformation de l’œil, une disposition favorable. Dans l’état de relâchement et d’inaction du système musculaire, l’œil est [p. 11] naturellement fermé ; son ouverture n’a fieu que par la contraction d’un seul muscle, le releveur de la paupière supérieure. Pendant le sommeil ce muscle, comme les autres, est inactif, d’où résulte l’affaissement de la paupière supérieure, et par là l’occlusion de l’œil. L’orbiculaire participe bien aussi un peu à cette occlusion par sa contraction pour rapprocher la paupière inférieure de la supérieure, mais sitôt qu’elle est opérée, son action cesse. L’ouverture de l’œil se fait uniquement par la contraction du releveur de la paupière supérieure.

La présence et l’absence de la lumière ne sont cependant pas étroitement liés au sommeil. Celui-ci en effet peut avoir lieu pendant le jour ou au milieu d’une lumière artificielle. Les boulangers, à Paris, sont dans l’habitude de travailler pendant la nuit; ils emploient une partie du jour à dormir. Dans les hôpitaux, les malades, ceux surtout qui y sont depuis long-temps, dorment bien, malgré que les salles soient constamment éclairées pendant la nuit. Les peuples des régions hyperboréennes, dont l’année n’a qu’un seul jour et une seule nuit, dorment à des époques périodiques et régulières ; l’habitude et la dose suffisante de sommeil, s’il est permis de s’exprimer ainsi, amènent le réveil. Peut-on s’empêcher d’admirer la prévoyance de la nature en jetant un coup-d’œil sur la classe des oiseaux nyctériens ? Ces oiseaux chassent pendant la nuit : le jour ils se retirent dans des trous d’arbres, de murailles, pour y goûter le sommeil ; la lumière les éblouit ; ils sont aveugles alors. La nature, pour les soustraire davantage encore à l’influence de cet excitant, les a doués d’une troisième paupière. L’empire de l’habitude, qui exerce une influence si puissante sur tous les actes et la plupart des fonctions de l’économie, se fait manifestement sentir ici. Ne voit-on pas chaque jour des personnes habituées à dormir au milieu du bruit le plus éclatant ? Levez-vous à une heure inaccoutumée pendant quelques jours, au bout d’un certain temps vous vous réveillerez toujours à cette heure, quand bien même la durée de votre sommeil serait beaucoup diminuée : qui ne connaît le pouvoir acquis par l’habitude de dormir à cheval, en voiture ? [p. 12]

Le sommeil peut recevoir des influences des objets qui nous environnent : certaines personnes, celles surtout qui sont d’une constitution nerveuse, principalement les femmes, sont endormies par les doux sons d’une musique mélodieuse. Les poètes ont célébré le plaisir de s’endormir sur le bord d’un ruisseau, au murmure que produisent les eaux. Aux yeux du physiologiste la musique, le murmure du ruisseau, agissent en attirant notre attention, en la fixant sans la fatiguer : l’uniformité qui en résulte ne tarde pas à amener le sommeil.

Les passions agissent aussi sur le sommeil : toutes celles qui sont caractérisées par une grande énergie, qui amènent de grands mouvemens du corps et de l’esprit, l’éloignent de nous. L’ambition, la jalousie, la haine, la colère, l’envie, nous sont peintes par les poètes veillant sans cesse.

Nec fruitut somno vigilantibus excita curis,

a dit Ovide en parlant de l’envie (Métamorph., liv. 2 ). Les affections  qui tiennent l’esprit dans un état de tranquillité et de concentration sur quelque idée dominante favorisent le sommeil; telles sont la tristesse, la mélancolie. Il en est de même des maladies : toutes celles qui produisent une douleur aiguë, telles que les phlegmasies, les luxations avec désordre des articulations, les fractures, etc., éloignent le sommeil. Quelques-unes, au contraire, telles que les affections comateuses, le crétinisme, tiennent les malades plongés dans un état de somnolence continuelle. Les grandes évacuations, les abcès, les épanchemens légers dans le cerveau sont suivis du sommeil. N’est-ce point en dirigeant et concentrant toute espèce d’irritation sur l’estomac que la digestion dispose au sommeil ? On ne doit cependant pas s’y abandonner pendant cette fonction, à moins qu’on n’en ait l’habitude ; car il en résulte au réveil une pesanteur, un engourdissement général, la céphalalgie, de l’amertume à la bouche.

La chaleur, l’électricité répandue dans l’atmosphère en plus grande quantité que de coutume, le froid très-rigoureux, déterminent la somnolence ; l’on ne tarde pas à s’endormir dans cet état, si l’on reste [p. 13] en repos. Cependant, l’on ne doit pas confondre les effets du froid très-rigoureux avec le sommeil ordinaire. En effet, le froid engourdit, paralyse les extrémités sentantes des nerfs ; enlève ainsi aux organes leur vigueur et leur sensibilité, produit une stupeur, et, par suite, un sommeil qui ne tarde pas à devenir mortel, si l’on s’y abandonne. La plus grande analogie me paraît exister entre les effets du froid sur l’homme et l’engourdissement des animaux dormeurs pendant l’hiver. Cet engourdissement dans le loir, le hérisson, la marmotte, la chauve-souris, différent du sommeil ordinaire de ces animaux, est produit par le refroidissement du sang, qui n’est, d’après Buffon, guère au-dessus de la température de l’air. Cet engourdissement ne dure pas plus que la cause qui le produit ; car si on tient un de ces animaux à une température élevée pendant l’hiver, il ne s’engourdira point ; son genre de vie ne différera en rien de celui qu’il mène pendant l’été ; il dormira seulement de temps en temps comme les autres animaux. A cela se rapporte encore le genre de sommeil ou plutôt la stupeur profonde que produit la piqûre de certains reptiles, comme celle de l’aspic, ou vipère égyptienne.

Certains alimens disposent au sommeil $ ; tels sont le lait, les alimens glutineux, le suc ou le jus exprimé des viandes de jeunes animaux, ceux qui sont lourds, d’une digestion difficile, les liqueurs fermentées à doses modérées, ou à très-fortes doses. D’autres, au contraire, entretiennent l’insomnie, ainsi les alimens fortement épicés, les viandes salées, boucanées, le café, le thé. Remarquons à ce sujet que le sommeil fait taire certains besoins ; ce qui a donné lieu à cet adage bien connu, qui dort dine. Il ne faut pas cependant que ces besoins se fassent sentir trop impérieusement. Le sentiment de la faim, de la soif, modéré, cède au sommeil, qui engourdit la sensibilité de l’estomac ; ce besoin paraît même satisfait au réveil. On a vu des individus rester pendant fort long-temps dans un sommeil, à la vérité presque toujours léthargique, sans prendre aucun aliment. N’exerçant presque aucun mouvement, ils font très-peu de pertes, et la graisse contenue dans les cellules adipeuses suffit alors à leur nutrition ; aussi [p. 14] au réveil, ces cellules sont-elles plus ou moins vides, selon que les individus sont restés plus ou moins long-temps sans prendre de nourriture. On en a la preuve dans ce qui se passe chez les animaux dormeurs ; leurs épiploons, à la fin de l’été, contiennent une grande quantité de graisse ; quand ces animaux se réveillent au printemps, les pelotes graisseuses des épiploons ont disparu. Tout le corps est même quelquefois fort amaigri.

Homère (Iliade, liv. 14) fait dire à Junon, en parlant du sommeil, qu’il est le roi des dieux et des hommes. Il exerce un empire absolu sur les animaux ; nul ne peut s’y soustraire plus ou moins long-temps, sans qu’il en résulte des inconvéniens plus ou moins marqués. Un poète a peint le sommeil sous la figure d’un enfant qui embrasse la tête d’un lion qui est couché : ingénieux emblème, qui fait voir que la force et la puissance même ne peuvent se soustraire à son empire.

L’homme privé de sommeil éprouve de l’agitation, se tourne et se retourne dans son lit ; chaque position ne peut être long-temps conservée sans lui faire éprouver du malaise. Bientôt, en supposant que l’insomnie se prolonge, il y a céphalalgie très-intense ; les paupières s’appesantissent en s’infiltrant, l’œil devient douloureux à l’aspect de la lumière, surtout si elle est vive ; il se cave, comme l’on dit ; le corps est brisé de lassitude. Si cet état persiste, il amène une émaciation générale accompagnée de fièvre lente, qui peut donner lieu à la mort. L’habitude a encore étendu son empire jusqu’ici. On trouve des personnes (elles sont rares à la vérité) qui ont passé une grande partie de leur vie sans dormir ; mais on observe chez ces personnes une espèce d’abattement comateux qui dure souvent quelques heures, pendant lequel les perceptions ont lieu avec beaucoup de confusion. Cet état supplée au sommeil chez ces individus toujours sédentaires, et dont les mouvemens musculaires sont très-bornés. Mécène, au rapport de Sénèque et de Pline le naturaliste, a eu une insomnie qui a duré trois ans, (Seneca, lib. de Providentia, et Plin. secundus, lib. 7, cap. 5.) Montuus cite l’exemple d’une femme qui a été pendant [p. 15] trente-cinq ans sans dormir, sans que sa santé parût en souffrir.

Le besoin de sommeil est le même pour les animaux que pour l’homme. Sa privation peut, jusqu’à un certain point, changer leur caractère, adoucir et réprimer leurs penchans. L’homme, pour réduire et façonner à son gré certains animaux, a profité de ce moyen, sans lequel il ne serait jamais parvenu peut-être à les rendre aussi souples et aussi plians à sa volonté.

Comme tous les actes de la vie, le sommeil suit les changemens qui se font dans l’homme, dans les différens âges et manières de vivre. Tout dans l’enfance se rattachant à la nutrition, à la croissance et au développement du corps, le sommeil devait être plus long à cet âge, afin que la veille ne dépensât pas une trop grande quantité de forces, et que le calme et la tranquillité favorisassent ce développement. En sortant du sein de sa mère, le fœtus est dans un état habituel de sommeil. Dans les premiers jours de la vie, l’enfant est presque toujours endormi ; il n’est réveillé que par la douleur et le besoin de nourriture. A cette époque, son existence est entièrement végétative. Son sommeil profond et tranquille tient à la prodigieuse activité des fonctions assimilatrices. Il est une remarque utile à faire à ce sujet, c’est que les enfans seraient réveillés bien moins souvent par le malaise et la douleur, s’ils n’étaient retenus et gênés par les liens nombreux dans lesquels on les ensevelit. Ces liens leur ôtent le libre exercice de leurs membres, rendent leurs positions fatigantes et insupportables, et les empêchent d’en changer. Ils ont, en outre, l’inconvénient d’entretenir un état d’humidité et de malpropreté qui n’est pas une des moindres causes des cris de l’enfant.

L’usage de bercer les enfans pour les endormir est vicieux, en ce qu’il se convertit en besoin. Ce moyen ne doit être employé que quand l’enfant est souffrant, que ses cris ne lui permettent pas de dormir ; on ne doit le bercer alors que lentement et pendant fort peu de temps. Le mouvement lent et égal qui en résulte le distrait de ses douleurs, apaise ses cris et l’endort facilement.

En avançant en âge, les sensations se multiplient, l’enfant devient [p. 16] avide des jouissances qu’elles lui procurent ; les organes des sens, continuellement excités par elles, rendent le sommeil moins profond et moins long. Dans l’adolescence, le besoin de mouvement devenant en quelque sorte nécessaire, procure un sommeil moins long mais plus profond que dans le premier âge. Après la puberté, et dans l’âge viril, le sommeil ne dure guère que six ou huit heures. Chez le vieillard, le sommeil dure peu, est très-léger, « comme si, dit ingénieusement Grimaud, d’après Stahl, le vieillard, près de sa fin, pressentant qu’il ne lui reste plus guère de temps à vivre, voulait se hâter de jouir d’un bien qui lui échappe. »

La constitution influe d’une manière marquée sur le sommeil. Celui des hommes forts, d’un tempérament athlétique, est profond ; il leur est très-nécessaire par la grande dépense de forces qu’ils font. Ne peut-on point reconnaître ici le motif pour lequel les anciens avaient élevé des temples à Hercule, dieu du sommeil, Herculi deo somniali ? Le sommeil des personnes d’un tempérament bilieux est moins long, moins profond ; il est marqué par de l’agitation, troublé par des rêves. Le tempérament sanguin, dans lequel les fonctions s’exécutent avec régularité, jouit d’un sommeil réparateur ; les idées, pendant ce temps, se ressentent de cette heureuse disposition ; elles sont gaies, favorables, ne fatiguent nullement. Les lymphatiques dorment profondément et long-temps ; da lymphe, en baignant les extrémités nerveuses, émousse leur sensibilité ; les fonctions assimilatrices et nutritives se font plus lentement, et produisent moins d’excitation.

Le sommeil chez les différens peuples paraît tenir beaucoup à leurs habitudes, à leur genre de vie, au climat qu’ils habitent. Les habitans des pays chauds, indolens, ne prennent presque point d’exercice, dorment beaucoup. Voyez les Malais, les Papous, les Sauvages de la Nouvelle-Hollande, de la Nouvelle-Calédonie, la nature prend pour ainsi dire soin de leur existence, en leur offrant à chaque pas les fruits délicieux dont ils font leur principale nourriture : ces Peuples passent une grande partie de leur temps à dormir au pied [p. 17] de l’arbre sur lequel ils ont cueilli leur repas. Les habitans des pays septentrionaux, au contraire, tenus dans un état d’excitation, et par le froid et par le mouvement qu’ils sont obligés de se donner pour se procurer leur nourriture, dorment beaucoup moins. Ainsi les peuples nomades, les peuples chasseurs dorment fort peu.

Les gens de lettres, les penseurs, ceux qui ont le moral très-développé, ont plus besoin de sommeil que les gens de peine. Les premiers sont épuisés pendant la veille par les travaux de l’esprit, tandis que chez les autres les muscles seuls sont fatigués. Les femmes, surtout celles dont la sensibilité est très-développée, ainsi que les hommes qui s’en rapprochent par leur caractère et leurs habitudes, ne peuvent se passer d’un long sommeil. Pendant la grossesse, la femme a plus de propension au sommeil, ce qui peut dépendre de la concentration des forces vers l’utérus.

La position la plus avantageuse pour prendre le sommeil est celle dans laquelle la plus grande partie des muscles de la vie animale sont dans le relâchement le plus complet. Dans cet état, le corps, abandonné à son propre poids, obéit aux lois de la pesanteur. Plus les points de contact du corps avec son appui seront multipliés, moins cette position deviendra fatigante ; et plus elle sera avantageuse au repos. Le lit sur lequel on goûte ordinairement le sommeil réunit les conditions les plus favorables pour cela. Nous avons vu quelle était la position qu’y prenait le corps pour le relâchement le plus complet du système musculaire. Tous les peuples goûtent le sommeil dans la position horizontale, le plus souvent sur un plan un peu incliné. Presque tous aussi se débarrassent, pendant ce temps, de leurs vêtemens, qui, par les liens serrés qu’ils forment autour de certaines parties du corps, s’opposeraient aux effets réparateurs du sommeil. Autrement le relâchement du système musculaire ne serait pas aussi complet où existeraient des constrictions. La respiration, la circulation, les sécrétions ne se feraient pas avec autant de liberté. La température du corps baisse pendant le sommeil ; de là l’obligation, à une température froide, de s’entourer de corps [p. 18] mauvais conducteurs du calorique, qui puissent favoriser son accumulation, et maintenir le corps à une température un peu plus élevée que pendant la veille, température qui favorise singulièrement le sommeil et ses effets.

Les sauvages, dont la civilisation n’a point multiplié les besoins, rassemblent des joncs, des feuilles sèches, de la mousse, et en forment un lit un peu moins dur que celui que leur offrirait la terre nue. Un premier degré de luxe et de mollesse se fait déjà voir dans l’usage des peaux d’animaux sur lesquelles on se couche. L’homme, devenant de plus en plus faible, à mesure que ses besoins se sont multipliés, a été contraint d’abandonner la terre, ce premier lit offert par la nature ; et bientôt le luxe et la mollesse n’ont plus trouvé de quoi se satisfaire dans des peaux ou des étoffes étendues, il a fallu chercher tout ce qu’il y avait de plus doux pour y reposer mollement un corps délicat ; la laine, le poil des animaux, le duvet des cygnes ont été entassés. Rejetant toutes les modifications souvent dangereuses, ou au moins inutiles, introduites par le luxe, voyons quel est le meilleur lit pour l’homme en santé. Nous emprunterons la plus grande partie de ce que nous allons dire de l’article lit, du Dictionnaire des sciences médicales, par M. Percy.

Pour éviter les insectes, la couchette devra être en fer, ou en bois vernissé ; on aura soin que les pièces qui la composent soient parfaitement jointes et hermétiquement bouchées avec un mastic ou un vernis épais. Le fond sera sanglé. La paillasse, répandant une mauvaise odeur et s’affaissant trop aisément, on devra lui préférer un matelas de crin. Dans certains pays, on est dans l’usage de garnir la paillasse de bourre de blé de turquie, qui a sur la paille des céréales l’avantage de ne pas conserver comme elle une chaleur insupportable dans les pays chauds. On met par-dessus un ou deux matelas de laine bien cardée, ou de crin, et un traversin. L’usage de l’oreiller est subordonné à l’habitude, ou à certaines maladies dans lesquelles il est indispensable. On garnira le lit de deux draps, que l’on aura soin de renouveler souvent pour entretenir la propreté. Le [p. 19] nombre des couvertures sera proportionné à la température de la saison : elles ne doivent cependant jamais être en trop grande quantité. Le lit offrira un plan horizontal légèrement incliné, de manière que la tête soit plus élevée que le reste du corps. Il aura six pieds de long sur trois de large pour un individu. Le lit de plume, nécessité par la rigueur de la saison, devra être placé entre deux matelas, car son contact immédiat avec le corps le rendrait trop sensible aux influences extérieures en excitant une transpiration abondante : il a encore l’inconvénient, en s’imprégnant de sueur et des émanations des personnes qui ont dormi dessus, de répandre une mauvaise odeur, et de pouvoir transmettre des principes contagieux.

Quant à la position du lit, si l’on peut la choisir, on préférera pour cela un appartement un peu vaste, bien aéré, bien percé, situé dans un lieu élevé, tourné au levant ou au midi, et loin des émanations marécageuses. On évitera le plus possible les alcôves, où l’air se renouvelle très-difficilement ; les rideaux dont on entoure le lit doivent rester ouverts pendant tout le temps de la veille, afin que l’air, ayant un libre accès, puisse se renouveler, et enlever au lit l’odeur souvent mauvaise que lui laissent la transpiration, la chaleur et les effluves du corps. Le berceau des enfans devra être garni d’un matelas de balle d’avoine, de tournure de corne, ou de toute autre substance qui puisse laisser librement couler l’urine. On met par-dessus plusieurs couches de linge mollet à demi-usé, que l’on a soin de renouveler à mesure qu’il se salit. Les pieds du berceau seront joints deux à deux, et transversalement par une traverse en arc de cercle, dont la convexité sera appuyée sur le sol : par ce moyen, on imprime au berceau un mouvement léger, uniforme, et sans secousses, qui endort facilement l’enfant. On connaît l’influence du lit et de ses modifications dans la cure de différentes maladies. Ce sujet, demandant un trop grand développement, ne nous occupera pas. Nous ne ferons qu’indiquer le lit qui sert pour le travail de l’accouchement, ou lit de misère.

Jetons maintenant un coup-d’œil rapide sur le sommeil des autres [p. 20] classes d’animaux. Tous les quadrupèdes se couchent pour dormir : on a cru pendant long-temps que l’éléphant dormait debout et appuyé contre un arbre, un mur ; des observations ultérieures ont appris que cet animal partageait, dans son sommeil, la position avantageuse dans laquelle les autres espèces s’y livrent. Le cheval ne dort que deux ou trois heures quand il se porte bien. Quoique le bœuf soit couché la plupart du temps, il ne dort cependant pas beaucoup ; son sommeil est léger ; il se couche ordinairement de préférence sur le côté gauche. Le chien dort beaucoup ; dans l’état de domesticité, il dort même plus volontiers le jour que la nuit ; dès qu’il est inactif il se couche et ronfle : cela tient sans doute à la surcharge de nourriture qu’il prend dans nos maisons, ce qui le rend lourd et paresseux. Les animaux carnivores dorment plus que les frugivores. On connaît l’admirable et singulière disposition du tarse des oiseaux ; un muscle fléchisseur tient pendant leur sommeil leurs doigts serrés autour de la branche qui leur sert d’appui.

Les reptiles dorment ; on en a la preuve dans l’état où l’on trouve quelques-uns d’entre eux dans certaines circonstances. La tortue franche dort à la superficie de la mer ; les pêcheurs profitent même de son sommeil pour la prendre, en plongeant sous elle et la chavirant, selon leur expression : dans cet état ils la conduisent à terre ou à bord de leurs canots. Les nègres du Sénégal attaquent le crocodile quand ils le surprennent dormant dans un endroit où il n’a pas assez d’eau pour nager. Chaque jour d’été on peut rencontrer des serpens, des lézards, des crapauds endormis au soleil. Nul doute non plus sur le sommeil des insectes ; si toutefois l’on peut appeler ainsi le repos des organes locomoteurs, d’animaux d’une structure bien moins compliquée que ceux que nous avons examinés jusqu’à présent. A ce repos momentané, et qui se remarque à des époques fixes et périodiques, succède l’activité des systèmes locomoteurs, qui correspond à la veille, si on ne veut pas lui donner ce nom. Outre ce genre de sommeil, quelques insectes en ont un bien plus profond et plus long, c’est l’hibernation, état d’engourdissement analogue à celui des animaux dormeurs, dans lequel ils passent l’hiver. [p. 21]

On peut considérer comme sommeil des plantes ce changement qui leur arrive par l’absence ou par la présence de la lumière solaire ; ce que l’on appelle le sommeil et le réveil des feuilles coïncide avec le lever et le coucher du soleil. Un grand nombre de feuilles, et notamment de feuilles composées, prennent, pendant la nuit, une position différente de celle qu’elles ont dans le jour : ainsi elles sont dressées en berceau, divergentes, rabattues, etc. Pendant la nuit aussi la transpiration aqueuse se supprime ; la décomposition du gaz acide carbonique n’a pas lieu. Un fait qui, tout en prouvant la force de l’habitude, prouve aussi, selon nous, le sommeil des plantes, c’est que plusieurs, telles que l’oxatis stricta , ouvrent et ferment leurs feuilles à leurs heures accoutumées, lors même qu’elles sont plongées dans la plus profonde obscurité.

Les songes et le somnambulisme sont trop étroitement liés au sommeil pour que nous puissions les passer sous silence. Cullen est le premier qui a reconnu des rapports constans entre les songes et le délire ; il attribue le délire à l’excitation partielle des points du cerveau qui correspondent aux organes des sens successivement endormis ; excitation, qui troublant l’harmonie de cet organe, produit des images confuses, qu’il est le plus souvent impossible de rattacher à des objets réellement existans. Cette excitation qui produit le délire a en quelque sorte une cause mécanique dans la lésion de quelque fonction. Les songes, au contraire, ceux principalement qui sont favorables et rians, comme l’on dit, ont lieu pendant l’exercice régulier des fonctions. Nos idées, a dit Cabanis, nous viennent non-seulement des sens, mais encore des extrémités nerveuses qui tapissent certains organes. Le cerveau, comme organe pensant, peut exercer encore pendant le sommeil un grand nombre d’opérations. Ces opérations peuvent être sollicitées par des réminiscences et des souvenirs, et alors les rêves ne sont que la représentation de certaines actions, de certaines choses de notre vie ; ou bien ils sont produits par la réaction du système nerveux des viscères sur le cerveau : alors il en résulte un travail confus du cerveau, des idées qui quelquefois sont en contradiction [p. 22] avec l’ordre de la nature. Le plus souvent nos rêves sont de la première espèce ; c’est-à-dire, qu’ils sont produits par le cerveau seul ; ils sont des réminiscences, la mémoire y est seulement active ; ce sont des souvenirs d’actions, de pensées formées pendant la veille, et modifiées par l’état différent des organes pendant le sommeil (1). Pendant le sommeil, l’action de certains organes et leur sensibilité sont augmentées ; cette action perçue, par le cerveau sans être rectifiée par les impressions venues du dehors, produit cette combinaison d’idées singulières et quelquefois extraordinaires qui constituent les rêves de la deuxième espèce. Ici la mémoire n’est pour rien ; tout est livré à l’empire de l’imagination, mais d’une imagination déréglée, qui produit des chimères où des choses surnaturelles, ou bien nous peint des objets que nous n’avons jamais vu, et desquels même nous n’avions aucune idée pendant la veille. Dans ce cas, le cerveau est entièrement actif, l’esprit raisonne, et peut être conduit à une foule d’idées qu’il n’avait pas. Tout ce qui est capable de troubler les fonctions du cerveau, de les porter au de-là de leur type régulier et accou-tumé, peut produire le délire. On voit donc, d’après cela, quelle nuance sépare le délire des songes. Quoi qu’il en soit, la nature des songes dépend beaucoup de nos habitudes, de notre genre de vie ; ils sont le plus ordinairement liés aux idées qui nous occupent habituellement.

Navita de ventis, de tauris narrat arator ;
Enumerat miles vulnera, pastor oves.
PROPERT., lib. 2.

Dans quelques cas, les rêves ont jusqu’à un certain point pu servir [p. 23] au diagnostique de quelques maladies ; mais les anciens leur avaient beaucoup trop attribué sous ce rapport. Dans les hydropisies, il est ordinaire que les malades ne voient qu’eaux et fontaines pendant leur sommeil. Les visions d’objets rouge écarlate se présentent continuellement à l’imagination de ceux qui sont en proie à une inflammation aiguë. Pline le naturaliste rapporte que Cornélius Rufus, songeant qu’il perdait la vue, la perdit en effet. (Hist. Nat., lib, 7, cap. 50.) Galien dit qu’un homme, ayant songé qu’une de ses jambes était de pierre, devint bientôt paralytique. Boerhaave rapporte avoir vu des personnes qui pendant plusieurs jours rêvaient qu’ils nageaient ou se précipitaient dans des fleuves ; le cerveau paraissait après leur mort inondé d’humeurs séreuses. Je ne ferai que mentionner ici l’interprétation que l’on a voulu donner des rêves, interprétation qui, quoi qu’elle ait une source sacrée, n’en doit pas moins être livrée au ridicule, et n’est qu’un reste grossier des sibylles, des pythonisses et des oracles. (Voy. les songes de Pharaon expliqués par Joseph dans l’Ecriture sainte )

Le somnambulisme est cet état, durant le sommeil, pendant lequel nous pouvons, à l’aide de certaines sollicitations du centre sensitif directes ou indirectes, exécuter certains mouvemens, certaines actions qui ne diffèrent de ceux de la veille qu’en ce que la participation de tous les sens n’y concourt point. Le plus souvent cependant un de ces sens est éveillé et jouit d’une partie de son action. Ainsi, quelques somnambules voient, touchent, entendent ; etc. Presque toujours alors un seul des sens est en action. Le mot somnambulisme n’exprimant qu’un des actes ; la progression auxquels on peut se livrer pendant le sommeil ne donnerait qu’une bien fausse idée de cet état, si l’usage ne lui avait accordé une signification beaucoup plus étendue. On doit distinguer le somnambulisme de certains états qui lui sont analogues : ainsi des individus s’endorment en se livrant à quelques actions ; ils les continuent pendant leur sommeil ; elles sont le produit d’un reste de volonté qui persiste encore dans cet état : cette volonté est la dernière qu’a prise le cerveau pendant la veille : du [p. 24] moment où l’on s’endort, elles sont entretenues automatiquement et sans que nous en ayons la conscience. Nous avons cité plus haut des faits qui peuvent venir à l’appui de cela ; ainsi l’exemple de Galien s’endormant et parcourant un stade dans cet état.

Dans le somnambulisme, au contraire, les volitions sont subites, spéciales, ne se rapportent point le plus souvent à celles de la veille, et naissent au milieu du sommeil. Dans cet état, elles naissent le plus souvent immédiatement du cerveau, sans avoir été sollicitées par la réaction de cet organe, comme il arrive pendant la veille. Les actes variés en effet auxquels se livrent les somnambules pendant leurs accès sont bien moins souvent le résultat de sensations instantanément ressenties que de la reproduction par la mémoire et l’imagination, de sensations déjà éprouvées. Outre les idées reproduites par la mémoire ou créées par l’imagination, les somnambules en tirent quelques autres des sensations qu’ils éprouvent pendant leurs accès. Le plus ordinairement pendant l’accès, les organes des sens sont assoupis et insensibles aux impressions extérieures. Le toucher est le sens qui conserve le plus d’influence pour la production des sensations aux somnambules.

On a pu quelquefois abuser du somnambulisme en l’imitant. Il est du ressort des médecins légistes de rechercher les caractères qui peuvent faire reconnaître le somnambulisme vrai du somnambulisme simulé. Schinckius cite un fait de cette nature (Observat. rariss. t. prim. lib. I de noctambulis). Un homme qui pendant l’état de veille avait formé le projet d’assassiner quelqu’un commit ce meurtre pendant son sommeil. Le grand nombre d’observations rapportées dans les auteurs nous dispense d’en citer ici.

Note

(1) Une preuve que la plupart des songes viennent de réminiscences ou sont produits par la mémoire, c’est que les animaux rêvent ; mais ces rêves se bornent à leur retracer quelques actions de la veille, sans leur fournir de nouvelles idées. Etant, en effet, dépourvus de la faculté de raisonner, ils ne peuvent, pendant leur sommeil, se représenter des choses au-dessus de leur nature ; leurs rêves ne sont que des sensations habituelles qui se reproduisent pendant le sommeil : ainsi voit-on le chien aboyer, le cheval hennir, le bœuf mugir, etc.

 

 

 

 

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