Lucien Cellérier. La psychologie de Freud. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), quarante-huitième année, XCVI, juillet-décembre 1923, pp. 401-421.

CELLERIERFREUD0001Lucien Cellérier. La psychologie de Freud. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), quarante-huitième année, XCVI, juillet-décembre 1923, pp. 401-421.

Cellérier Lucien (1859-1928). Philosophe spécialiste de la pédagogie. Quelques publications:
— Esquisse d’Une Science Pédagogique les Faits Et les Lois de L’Education. Paris, Félix Alcan, 1910.
— La vie affective. « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), quarante-huitième année, XCVI, juillet-décembre 1923, pp. 401-421.

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La psychologie de Freud (1)

La psychanalyse se rattache au mouvement général qui a débuté vers la fin du siècle dernier et dont le principe est l’étude du vivant. En psychologie, W. James, réagissant contre les doctrines sensualistes et associationnistes, a préconisé l’étude de la vie psychique, du dynamisme de la conscience. En même temps, Bergson plaçait à la base de sa géniale conception de l’univers, non l’intelligence, mais la vie, l’instinct. De son côté, dans un rayon plus restreint, Freud, se séparant des psychologues de son temps, presque exclusivement préoccupés de recherches sur les processus intellectuels, entreprenait de saisir les mouvements affectifs de notre conscience et leurs relations avec l’inconscient. Grâce à la méthode analytique (nouvelle, alors, dans l’investigation psychologique sinon dans la pratique médicale), il parvenait à décrire de nombreux faits jusqu’alors ignorés. Son œuvre, si elle ne peut se comparer à celle des deux grands esprits dont nous venons de rappeler les noms, n’en constitue pas moins un des apports les plus précieux qui aient été faits à la science psychologique. En l’étudiant, on est impressionné par l’ingéniosité, la finesse d’observation de l’auteur. Mais en même temps on se heurte à des thèses paradoxales, en contradiction avec toutes nos expériences. Le lecteur, désorienté, se demande ce qu’il faut penser d’un enseignement qui aboutit à de tels résultats. Le plus souvent il le rejette en bloc. Mais l’ampleur du mouvement, la qualité des hommes éminents qui y ont adhéré, constituent autant de témoignages qui nous [p. 402] obligent à rechercher la vérité sous l’invraisemblance. Ce problème se pose dans tous les domaines abordés par Freud, qu’il s’agisse de psychologie, de thérapeutique, des théories métaphysiques de l’âme, de l’interprétation des faits sociaux, de la création artistique, du folklore, etc. Nous nous en tiendrons ici à l’examen de quelques-unes de ses théories psychologiques.

Avant tout, rappelons brièvement un certain nombre de faits, décrits par Freud, dont la connaissance nous sera nécessaire. Nos tendances (2) nous poussant à l’action, un conflit peut surgir entre deux tendances et entraver la satisfaction de l’une d’elles. Freud appelle refoulement le processus par lequel une tendance ou un désir sont ainsi réprimés ; pour employer sa formule, « ils demeurent refoulés dans l’inconscient ». La tendance conserve alors une énergie latente. Freud a donné le nom figuré de censure à l’ensemble des forces conscientes qui ont provoqué le refoulement et le maintiennent. Ce refoulement ne porte pas exclusivement sur les tendances, mais aussi bien sur tout fait de conscience accompagné d’affectivité, notamment sur les désirs, les pensées, les souvenirs, etc. susceptibles d’évoquer un mouvement affectif. Freud a nommé déplacement le processus associatif bien connu, par lequel le sentiment éprouvé pour un objet se reporte sur un autre le respect des emblèmes, le culte des reliques, l’attachement de l’amoureux à ce qui touche à l’objet aimé (une lettre, un ruban, etc.).

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La censure.

Enfin, la tendance peut changer entièrement d’objet pour en adopter un plus élevé que le précédent. C’est le diable qui se fait ermite, l’érotique qui, se ressaisissant, se lance à la poursuite d’une activité religieuse ou sociale. Ce cas est fréquent. Freud l’a appelé sublimation, désignation commode, mais boîteuse en introduisant des valeurs morales dans la description psychologique, on s’expose à des confusions. Aussi cette conception de la sublimation, malgré son utilité pratique, s’est-elle montrée moins féconde en psychologie qu’ailleurs, notamment en rééducation morale.

Ces faits ne sont pas aussi généraux qu’ils le semblent. Le refoulement n’atteint pas toutes les tendances ; on peut réprimer un [p. 403] certain temps sa faim, non la refouler définitivement, ni la transférer ou la sublimer. Parmi les tendances sujettes au refoulement, Freud place au premier plan la tendance sexuelle.

L’étude de ces processus a enrichi la psychologie d’une documentation très étendue. Mais la science ne se borne pas aux faits. Sa tâche principale consiste à les interprêter, à découvrir les rapports de causalité qui les relient les uns aux autres. Ce travail logique est le côté faible de le psychanalyse.

Les théories que Freud tire de ses observations sont compliquées, souvent invraisemblables. La raison se refuse à les adopter. Les psychanalystes eux-mêmes ne s’entendent pas toujours à leur sujet. C’est la logique de Freud tout entière qui appelle la critique.

Son langage, déjà, est un élément fréquent d’erreur. Non seulement la terminologie en est indécise (3) défaut assez répandu en psychologie affective, mais son style déconcerte par le recours constant au figuré, à des images spatiales, à la personnification de processus psychiques qui combattent leur adversaire, le défient, le trompent sous un camouflage astucieux, etc. Des images de ce genre illustrent peut-être la pensée de l’auteur, mais ne prouvent rien. La figure est une description claire mais fausse ; elle donne la foi, non la science. Aussi, le lecteur, s’il est doué d’un minimum d’esprit critique, se sent-il mal assuré dans ce monde factice. Il aspire à se retrouver en présence du réel.

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A l’incertitude du langage, Freud joint une étrange fragilité du raisonnement. Aucune invraisemblance ne le rebute. On en peut juger par les exemples suivants qu’il nous présente en toute confiance :

« Une femme (en pleine santé mentale) récemment mariée, rencontrant son époux dans la rue, ne s’était pas rendu compte que ce monsieur n’était autre que son mari depuis quelques semaines. (Introd., p. 57.) »

« Pour un homme, rêver qu’il s’envole est symbole de l’érection. Mais, direz-vous, une femme aussi peut rêver qu’elle vole ? Pour [p. 404]

Freud, ce n’est pas une difficulté ; cela prouve simplement que cette femme désire être un homme et réalise son désir dans le rêve. (Introd., p. 160.)

« Il est permis de supposer que l’aversion de l’enfant pour la peau qui recouvre le lait chaud provient de ce que cette peau réveille le souvenir du sein maternel. (Introd., p. 381.)

« Un homme poursuivi pour adultère niait sa faute. S’étant cassé le bras, il estima que Dieu le châtiait et avoua. Freud en tire la confirmation inattendue de son opinion que, dans les rêves, l’adultère est exprimé par une fracture du bras » (4) (Introd., p. 182.)

On est surpris de voir Freud accorder créance à des apparences aussi pauvres. D’une manière générale, il se préoccupe du reste médiocrement de prouver ses conclusions et de discuter les hypothèses contraires. Vous le verrez couramment admettre comme démontrées, des propositions simplement introduites par des arguments tels que : Il est permis de supposer. Rien ne nous empêche de dire. On est autorisé à considérer. Tout porte à croire. Il n’est pas exagéré d’admettre… (5) Ailleurs l’affirmation dix fois répétée tient lieu de preuve.

Jusque dans l’observation — qui fait le mérite de Freud en psychologie — l’erreur côtoie la vérité. On connaît sa méthode. Tous les événements de notre vie psychique ayant une cause, si celle-ci nous échappe, on doit la rechercher dans l’inconscient. Dans ce but, on recourra aux processus connus de l’association. Prenant pour point de départ un fait survenu dans la conscience, un rêve, un lapsus, un raté quelconque de la pensée ou de l’acte, on invite le sujet à communiquer les idées, les souvenirs, les sentiments que ce fait peut évoquer dans son esprit, puis les nouvelles évocations suscitées par ces idées et ainsi de suite. Placé dans un état de détente se rapprochant autant que possible du sommeil, il laissera libre cours à ses pensées ; il dénoncera tout ce qu’elles apporteront, sans souci de leur intérêt, de leur ordre, sans arrière [p. 405] pensées morales ou esthétiques. L’analyste note tout ce qu’il entend, tout ce qu’il remarque, le moindre détail, la moindre hésitation même, pouvant éclairer l’ensemble.

Parmi les nombreux facteurs, qui entrent ici en action, il faut en rappeler deux, dont le rôle est particulièrement significatif l’évocabilité spéciale des éléments affectifs et l’intérêt. C’est un fait banal que les liens d’association (ressemblance, simultanéité, etc.) sont inégalement resserrés. A conditions semblables, par exemple une association de date récente sera plus facilement évoquée qu’une autre plus ancienne. Ces différences s’accentuent lorsque l’un des éléments est coloré d’une nuance affective ; il devient alors au plus haut point évocable. D’où cette conséquence quand l’analyse recherche dans l’inconscient les pensées associées à un élément donné, elle a bien des chances de ramener au jour des éléments affectifs, de plaisir ou de peine, de désir ou de crainte. Quant au rôle que joue l’intérêt dans l’analyse, il n’a pas été suffisamment remarqué. L’étude de ce processus nous a amené à constater que, lorsque la perception (ou la représentation) d’un objet évoque la notion que cet objet est susceptible de conduire à la satisfaction d’une impulsion affective, cette évocation a pour réaction immédiate la fixation, puis le maintien de notre attention sur l’objet (6). Insistons sur ce point pour l’individu, ce n’est pas l’objet de son sentiment, par exemple celle qu’il aime, qui est l’objet de son intérêt ; c’est ce qui peut servir cet amour : la réunion à laquelle il la rencontrera, les personnes dont elle est entourée et qu’il faut ménager, les objets qui pourront lui plaire, etc. Tout cela l’intéresse ; sur tout cela, par conséquent, son attention s’arrête de préférence. Que se passe-t-il au cours de l’analyse ? Tandis que la plupart des pensées qui traversent l’esprit du sujet passent inaperçues, celles qui ont un caractère affectif et celles qui évoquent l’intérêt vont retenir son attention et se révéler à l’analyste. De la sorte, celui-ci découvre progressivement et les objets des tendances affectives de son malade et les éléments qui se trouvent en rapport avec la satisfaction éventuelle de ces tendances. II parvient à se documenter au complet sur la vie affective du sujet analysé. Ces résultats ont une valeur réelle. Mais les théories qu’on en veut [p. 406] déduire sont contestables. L’analyste a adopté, comme excitateur des premières évocations, un fait A (rêve, lapsus ou autre) survenu dans la conscience. L’élément A cause l’apparition des premiers éléments recueillis. Puis, les évocations se succédant, les éléments qui apparaissent se trouvent de moins en moins en rapport avec l’excitateur premier, dont ils finissent par s’émanciper entièrement. Les éléments ainsi évoqués sont considérés par Freud comme le rappel de processus subconscients antérieurs à A et en rapport de causalité avec lui. Mais cette manière de voir est arbitraire. Rien n’en prouve l’exactitude. Parmi les erreurs auxquelles elle nous expose, il en est une, consistant à prendre le secondaire pour le primitif, c’est-à-dire à projeter dans le passé des -éléments qui ne sont que le produit du présent, et à leur assigner dans notre vie inconsciente une action qu’ils n’ont pas exercée. Nous appellerons illusion analytique cette double erreur. Nous ne prétendons pas qu’elle se produise toujours ; bornons-nous, pour le présent, à constater que la procédure analytique ne l’exclut pas. Signalons aussi ce fait si, au lieu de l’excitateur adopté, on en avait choisi un autre quelconque, la force combinée d’évocabilité des éléments affectifs et des objets d’intérêt aurait fatalement amené les mêmes éléments. Les moindres incidents de la vie ordinaire en témoignent. Que de gens ne peuvent vous parler cinq minutes sans en venir à leurs petits intérêts. Mme X. ne vous entretient que de ses enfants ou de ses difficultés de domestiques ; M. Y. parle exclusivement d’affaires, ou de ce qui se rapporte à son activité. Leur intérêt est le centre de leurs pensées.

L’idée qu’une telle illusion puisse se glisser dans l’analyse étonne lorsqu’on envisage les, résultats obtenus par cette méthode dans le traitement des malades. Mais cette contradiction n’est qu’apparente. En effet, que l’interprétation de Freud soit juste ou illusoire, c’est une pure question de théorie psychologique qui n’influence en rien la cure. Pour le médecin le point capital est la connaissance de l’état mental de son client. L’analyse la lui fournit; il procède au traitement. Peu lui importe la théorie. Qu’il adhère ou non à celle de Freud, le résultat sera le même.

Imprécision du langage, incertitude du raisonnement jusque dans l’interprétation de l’analyse, telles sont les défaillances logiques [p. 407] que l’on rencontre chez Freud. Il se plaint volontiers qu’on le repousse sans le réfuter. Il dit vrai mais il ne doit s’en prendre qu’à sa propre méthode, à ces procédés de logique fuyante et inconsistante. Pour le discuter, ce n’est pas aux conclusions qu’il faut s’adresser. On doit, ligne après ligne, éprouver les points de détail. La maison est bien proportionnée, mais c’est sur ses matériaux, sur chaque brique, examinée pour elle-même, que doit porter l’expertise et beaucoup ont estimé que la façade ne justifiait pas un effort aussi fastidieux. Ce travail, cependant, n’est point sans utilité. Nous lui consacrerons les pages qui suivent.

I. LES LOIS DU RÊVE.

Freud voit dans le rêve la voie royale de la connaissance de l’inconscient. Il lui a consacré un de ses principaux ouvrages. Sa théorie est connue. Le rêve est la réaction du dormeur à une excitation psychique. Cette excitation est toujours un désir, non une préoccupation ou une autre cause analogue (Introd., p. 131 et 132). Le contenu du rêve est la réalisation de ce désir. Le rêve n’exprime pas une pensée seulement, il représente le désir comme réalisé sous la forme d’un événement psychique hallucinatoire (Introd., p. 131). En outre, le rêve exerce une fonction biologique. En réagissant à l’excitation qui trouble le dormeur, il permet au sommeil de se poursuivre. « Loin d’être, ainsi qu’on le lui reproche, un trouble sommeil, le rêve est un gardien du sommeil, qu’il défend contre ce qui est susceptible de le troubler » (Introd., p. 131). Cette fonction est, pour Freud, d’une telle amplitude, qu’il ajoute : « Lorsque nous croyons que, sans le rêve, nous aurions mieux dormi, nous sommes dans l’erreur ; en réalité sans l’aide du rêve nous n’aurions pas dormi du tout. C’est à lui que nous devons le peu de sommeil dont nous avons joui (Introd., p. 131).

Ces thèses sont originales, mais rien n’en démontre l’authenticité. Freud, pour les appuyer, invoque, à tort, l’analogie avec les rêves éveillés « qui ne sont, dit-il, autre chose que des accomplissements de désirs ambitieux et érotiques » (Introd., p. 133). Ceci est une erreur. Les rêves éveillés sont « autre chose » que cela. Ils reflètent aussi bien nos craintes que nos désirs, nos peines que nos joies. Ils ne sont la réalisation ni des uns ni des autres. Écoutez [p. 408] cette mère qui attend depuis plusieurs heures un écolier en retard, ou qui veille au chevet d’un enfant gravement malade ; ses rêveries ne sont ni érotiques, ni ambitieuses. Le rêve éveillé est rarement, du reste, le produit d’une excitation première; c’est plutôt par lui que nous passons du calme à l’émotion.

On objecte à Freud que la satisfaction d’un désir manque dans la plupart de nos rêves. « C’est, dit-il, l’objection de nos critiques profanes » (Introd., p. 222). Ici intervient une des théories maîtresses de l’enseignement psychanalytique Le désir qui se réalise dans le rêve est le plus souvent condamné par la conscience, refoulé par la censure. Il recourt alors à un déguisement et, trompant la censure, parvient à se réaliser dans la conscience claire. Ainsi, quoique nous ne discernions rien de pareil, le rêve a bien été une satisfaction de désir. Le contenu manifeste du rêve n’est qu’apparence le véritable contenu a été élaboré, démarqué par l’inconscient. Les principaux moyens employés à cette élaboration sont, d’après Freud, la condensation de plusieurs éléments psychiques en un seul, le déplacement, dont il a été parlé tout à l’heure, le recours aux symboles. Ces processus de déguisement rendraient assez bien compte de certaines bizarreries du rêve l’apparition de personnes ou de lieux, que nous reconnaissons, bien qu’ils se présentent sous des aspects étrangers ; l’absence de logique de nos sentiments dans le rêve, les événements les plus tragiques nous laissant calmes alors que d’autres, insignifiants, nous émeuvent.

On peut résumer la théorie de Freud en ces termes satisfaction habilement préméditée et masquée d’un désir refoulé. Tous ces facteurs sont nécessaires. Supprimez-en un, l’ensemble se disloque.

Cette conception fait jouer à l’inconscient un rôle excessif. Dans ce travail de déguisement symbolique, aboutissant à dérouter la conscience claire, on lui prête des facultés rationnelles très développées, que rien ne nous autorise à lui attribuer. Qu’est-ce, du reste, que l’inconscient ? Sitôt qu’on se sépare des images spatiales, il n’existe plus l’inconscient, mais des processus inconscients. Les mots « refoulé dans l’inconscient » prennent dès lors un aspect mystérieux dont on les dépouillera difficilement, rien ne permettant de décrire ce que devient un processus psychique lorsqu’il cesse d’être conscient. Le langage même, entièrement adapté à notre [p. 409] vie consciente, se récuse des faits affectifs tels que la faim ou la douleur perdent leur nom quand nous ne les ressentons plus.

Mais ce qui est beaucoup plus discutable, c’est la conception même de Freud, la théorie finaliste du rêve envisagé comme satisfaction préméditée et déguisée d’un désir. Elle a son origine dans l’analyse du rêve « Celle-ci, nous dira Freud, partant du contenu apparent du rêve, nous ramène toujours à des éléments affectifs, désirs, etc., qui sont ses éléments latents, et dont on découvre dans la scène onirique la réalisation masquée. En un mot, l’apparition de ces éléments affectifs lors de l’analyse doit être interprétée comme une sorte d’aveu involontaire trahissant la préméditation et le travail d’élaboration. Ce serait une preuve décisive. Mais, on l’a vu plus haut, rien ne justifie cette affirmation. Elle est visiblement issue de l’illuson analytique. Un exemple typique, emprunté à la Monographie du Rêve (p. 106) le prouvera :

« Une jeune fille avait deux neveux. Celui qu’elle préférait meurt. Quelque temps après, elle rêve qu’elle a devant elle son second neveu, mort, dans un petit cercueil. Le tableau reproduit exactement celui de la mort du premier neveu. »

Cette jeune fille, à la veille de se fiancer avec un homme qu’elle aimait, avait été obligée de rompre. Elle n’apercevait plus son ami que de loin. A l’occasion des visites de deuil, elle l’avait revu. Freud conclut, d’une courte analyse, que ce rêve, en renouvelant des circonstances favorables à une visite du jeune homme, apporte à la rêveuse la satisfaction de son désir de le revoir. Or, c’est précisément le contraire qui se produit. Le bien-aimé n’apparaît pas dans le rêve ; le désir n’est pas réalisé, même sous un masque.

En réalité, il s’est passé ceci pendant le sommeil, les évocations ont suivi leur cours naturel ; (rien ne permet de supposer que, dans cet état, les lois de l’association perdent leur action générale.) Les éléments dont la coloration affective était la plus intense ont émergé souvenir du deuil, possibilité d’un nouveau malheur, de visites de condoléances. Le retour éventuel de la catastrophe, étant particulièrement propre à évoquer l’idée de nouvelles visites favorables aux amours de la rêveuse, devait éveiller son intérêt, retenir son attention. C’est ce qui est arrivé. Le rêve n’a contenu que cela une scène fixée au passage, par l’attention, comme susceptible de contribuer à la satisfaction d’un sentiment, [p. 410] autrement dit, un simple objet d’intérêt, et rien de plus. Il est aisé, du reste, de le démontrer. Dans ce but, comme nous l’avons suggéré plus haut, changeons d’excitateur. Ou mieux, supposons que la jeune fille n’eût pas rêvé et qu’elle se fût prêtée à une analyse identique, poussée un peu loin. Peut-on admettre que les traits dominants de son état affectif fussent restés à l’écart de ses évocations ? Certainement non. A la longue, l’analyse aurait mis au jour exactement les mêmes éléments, reflets de cet état. Leur apparition n’est évidemment pas en rapport avec le rêve, puisqu’elle peut aussi bien avoir lieu sans que celui-ci se soit produit. Par conséquent elle ne prouve rien en faveur d’un prétendu travail élaboratif du rêve.

Les exemples cités par Freud sont en général peu favorables à sa théorie. La plupart ne renferment tout au plus que des évocations en rapport avec la possibilité d’une réalisation de désir, c’est-à-dire des objets d’intérêt. Le chapitre XII de l‘Introduction en réunit une quinzaine. Deux d’entre eux seulement (n° 2 et 3) contiennent des éléments qui pourraient, à défaut d’une autre explication, être considérés comme la satisfaction très voilée et lointaine d’une tendance. Quatre cas (n° 6, 7, 9, 10) laissent subsister un doute dans ce sens ; enfin dans huit cas (n° 1, 4a, 4b, 4c, 5, 8a, 86, 12) toute apparence de réalisation du désir fait défaut (7).

Freud présente (Introd., p. 129) trois rêves d’enfants auxquels il accorde un caractère « décisif et universellement valable » qu’ils ne paraissent guère posséder le premier est attribué à un bébé de vingt-deux mois… passons ! Quant au second, une fillette de trois ans et trois mois, au terme d’un long tour en mer, avait pleuré en quittant le bateau. Elle désirait ne pas sortir. Elle rêve, non pas qu’on lui permet de rester en bateau, ou qu’elle repart, mais qu’elle a voyagé en mer. Après ce voyage passionnant, l’enfant surexcitée devait fatalement voir défiler dans son esprit les images de [p. 411] la veille. C’est l’explication élémentaire de ce rêve, sans qu’il y ait besoin d’en chercher d’autre. Enfin, dans le troisième, un enfant avait exprimé le désir A ; c’est B qui apparaît; on en conclut que le désir devait être B ! C’est une pétition de principe, non une preuve.

Les observations de Freud sur le rêve, sur ses mystères, sur son caractère illogique, tant dans les sentiments que dans les idées, sont d’un intérêt incontestable et constituent une source de grande valeur pour l’étude de ce phénomène. Mais sa théorie ne paraît pas justifiée. Que le rêve se produise sous l’influence de l’état affectif du sujet, cela est certain, cela ressort, du reste, de tout ce qui vient d’être dit. Mais qu’il soit mystérieusement prémédité, savamment élaboré par de géniales opérations inconscientes, ayant pour but la satisfaction hallucinatoire d’un désir refoulé, à l’insu de la conscience, l’examen des faits ne permet pas de l’admettre. En attendant que toutes les lois du rêve soient découvertes si elles doivent jamais l’être nous restons en présence du cours associatif de la pensée, influencé par l’état affectif du dormeur et par l’intérêt que cet état évoque chez lui pour certains objets.

Que dire dès lors de la fonction du rêve comme gardien du sommeil ? Si le rêve n’est pas la satisfaction qui calme les excitations de l’inconscient, son rôle de gardien n’existe pas. L’expérience courante s’unit au simple bon sens pour le prouver. L’idée que la satisfaction d’une tendance apporte le calme est elle-même discutable. Lorsqu’un amoureux éconduit rêve qu’il est agréé, ou un prisonnier qu’il est délivré, leur sommeil est plus troublé par cette joie que par leurs désirs. Du reste, bien que de rares personnes déclarent se souvenir de rêves qui ne les ont pas éveillées, presque tout ce que nous retenons de nos rêves ne s’est accroché dans notre mémoire que parce qu’ils ont interrompu le sommeil. Ce processus ne peut donc guère être tenu pour un gardien du sommeil sans lequel nous n’aurions pas dormi!

II. LES LOIS DES LAPSUS ET DES MÉPRISES.

Freud a étudié les lois qui président aux oublis (oublies de noms propres, de mots, de suites de mots, d’impressions, de projets), aux lapsus linguæ et calami, erreurs de lectures, méprises, [p. 412] maladresses, en général à tous les actes manqués. Nous désignerons brièvement cet ensemble d’accidents par le nom de « ratés ».

D’après Freud tous ces ratés sont des actes psychiques qui possèdent un sens (Introd., p. 60), qui révèlent une intention cachée, ou mieux, qui résultent de l’interférence de deux intentions (Introd., p. 59) dont l’une, refoulée et inconsciente, intervient par son action perturbatrice dans la réalisation de l’intention consciente le lapsus est causé par l’intervention d’un désir ou d’une idée secrets (à l’occasion, d’un mobile général); l’erreur de lecture, par des visées inconscientes ; l’oubli d’un nom, d’un acte, par une antipathie ; la maladresse manuelle elle-même trahit un sentiment profond. Oubliez-vous de tenir une promesse, de rendre un objet prêté ? C’est parce que vous regrettez d’avoir à exécuter votre engagement ; vous désirez garder l’objet.

Tout cela constitue une étude très fine de nombreux petits faits de l’âme humaine. Mais la loi proposée paraît loin de posséder le caractère de généralité que lui attribue son auteur (8). Comme pour le rêve, empruntons à Freud ses propres matériaux. Reproduisant (P. V. Q., p. 64 et 65) trois exemples de lapsus, il spécifie dans chaque cas que l’auteur du lapsus pensait le mot qu’il a prononcé à tort. De même (p. 74), la dame qui parle de ses pantalons parce qu’elle y pensait consciemment, ou (p. 143) l’auteur qui écrit par erreur le mot mort, auquel il pensait notamment, etc. Ces cas prouvent exactement le contraire de ce que proclame la loi de Freud. Tous précisent que la cause du lapsus était pensée et par conséquent consciente et non inconsciente. (L’inexprimé n’est pas l’inconscient.)

Dans d’autres cas, la cause proposée est bien inconsciente, mais [p. 413] on n’établit pas le rapport de causalité, ou bien il est tout à fait invraisemblable le bris involontaire de vaisselle qui se généralisa dans une maison à l’approche d’un mariage aurait été provoqué par la coutume de casser une assiette le jour des noces (P. V. Q., p. 200). La rencontre hésitante de deux passants arrêtés l’un devant l’autre trahirait des intentions sexuelles inconscientes (id., p. 204). Voici deux incidents qui montrent combien l’existence de l’enchaînement causal annoncé est mal établie

1° Une jeune fille, renonçant à un achat pour lequel il lui manque deux couronnes, trouve dans la rue un billet de cette valeur. Freud expose que, « cette jeune fille regrettant de manquer de deux couronnes, son inconscient fut orienté vers la trouvaille » (P. V. Q., p. 244). Cela expliquerait, d’après lui, pourquoi, parmi cent autres passants, c’est elle qui ramassa le billet. Cette explication est illogique. L’événement central, la chute du billet de banque, était indépendant du subconscient de la jeune fille ; de même le montant du billet ; de même, encore, le fait qu’il soit tombé au moment où elle allait passer. Le seul fait qui dépendît d’elle fut qu’elle se baissa pour le ramasser. Or, aucune orientation spéciale de son inconscient n’était nécessaire pour cela. Tout le monde, en trouvant un billet de banque dans la rue, le ramasse.

2° Une dame, en soignant ses ongles, se fait une coupure au quatrième doigt, celui qui porte l’alliance ; l’accident est donc symptomatique. Il s’est produit le jour anniversaire de son mariage « ce qui, dit Freud, confère à cette petite blessure un sens tout à fait net, facile à découvrir ». Mais pourquoi s’est-elle blessée à l’annulaire gauche, alors que c’est à l’annulaire droit qu’elle porte son alliance ? En voici la raison : Son mari est avocat, docteur en droit ; elle a aimé secrètement un médecin, qu’elle appelle docteur en gauche. On sait ce que signifie « un mariage de la main gauche ». (P. V. Q., p. 222) (9)

Ces exemples ne témoignent guère mieux que ceux du rêve en faveur des théories de Freud. La plupart des ratés peuvent du reste s’expliquer plus simplement, en particulier par des processus d’habitude et d’intérêt.

Lorsqu’au commencement de janvier notre plume persiste à écrire [p. 414] le millésime de l’année précédente, l’influence de l’habitude est évidente. Elle l’est aussi lorsque, arrivant devant une maison qui n’est pas la nôtre, nous tirons de notre poche la clef de notre demeure. Le sens que Freud attribue à cette méprise (P. V. Q., p. 187) est erroné ; elle ne se produit pas uniquement, comme il le pense, dans les lieux où l’on attend un bon accueil, mais dans tous ceux où l’on se rend souvent, fût-ce chez le dentiste. Quant à l’intérêt, son rôle est tantôt positif tantôt négatif. Cet admirateur d’Homère qui lit Agamemnon au lieu de Angenommen, n’obéit nullement à « un désir secret qui déforme le texte » (P. V. Q., p. 128). A quoi pourrait bien répondre ce désir enfantin ? En fait, l’idée d’Agamemnon l’intéresse ; elle est évoquée par le dessin scriptural similaire du mot Angenommen. D’autre part la cessation de l’intérêt est fréquemment la cause de ratés que Freud attribue à des intentions inconscientes, par exemple la perte d’un crayon qui venait d’un ami mais qui, d’après Freud, à la suite d’une brouille avec cet ami, ne nous intéresse plus (Introd., p. 53) ; ou l’oubli d’assister à un comité dont on n’a plus rien à attendre (P. V. Q., p. 266) ; l’oubli de faire partir une lettre qu’on n’a pas intérêt à expédier (P. V. Q., p. 267), ou de prêter un objet, etc. Ce manque d’intérêt a pour effet de laisser tomber des éléments psychiques à l’arrière-plan. Rien ne permet de l’assimiler à une intention d’oublier, ce qui est tout différent (10).

La loi de Freud et les interprétations extraordinaires qu’elle suggère correspondent à certains cas particuliers, mais ne s’accordent pas avec la généralité des faits.

Elles dérivent ostensiblement de l’illusion analytique. Le raté est pris comme point de départ d’une analyse, puis, parmi les éléments obtenus par l’interrogatoire, on en choisit un que l’on projette en arrière en lui attribuant la paternité de l’incident. De nouveau on se trouve en présence d’un choix tout arbitraire. II est aisé de mettre en lumière ce rôle de l’illusion analytique Un jeune homme, citant un vers de Virgile, ne retrouve pas le mot aliquis. On procède à l’analyse qui fournit les évocations suivantes a liquis. Reliques. Liquidation. Liquide. Fluide. Les [p. 415 reliques de Simon de Trente. Les meurtres rituels. Le livre de Kleinpaul qui en parle. Un article sur l’opinion de saint Augustin sur les femmes. Un vieillard du nom de Benoît. Et maintenant je pense à saint Janvier et au miracle de son sang. (L’analyste : « Rappelez-moi le miracle du sang »). Le sang de saint Janvier, conservé à Naples dans une fiole, se liquéfie de nouveau tous les ans. Le peuple tient à ce miracle et n’aime pas qu’il se retarde, comme lors de l’occupation française. Garibaldi fit entendre au curé qu’il espérait que le miracle s’accomplirait prochainement. Je pense à une jeune dame dont je crains de recevoir une nouvelle désagréable. L’analyste : Et voilà, monsieur, pourquoi vous n’avez pu reproduire le mot aliquis. La décomposition du mot en a liquis, les associations reliques, liquidation, liquide ; le miracle du sang de saint Janvier, sont des indices clairs de votre crainte que cette dame soit enceinte. (P. V. Q., p. 9).

Dans cette analyse, dès l’apparition de Simon de Trente, le cours des associations s’était visiblement libéré du point de départ. La préoccupation qui surgit à la fin de la séance est donc indépendante de cet excitateur. Elle est évoquée par des éléments survenus après l’« émancipation ». L’opération se prolongeant, cette préoccupation devait apparaître une fois ou l’autre. L’illusion analytique a projeté en arrière ce produit de la dernière minute (1)

III. VERBALISME ET SEXUALISME.

C’est encore par l’illusion analytique que l’on peut expliquer le rôle exagéré que Freud attribue à des facteurs spéciaux tels que l’élément verbal et l’élément sexuel.

Dans certaines interprétations on fait parcourir à l’inconscient, à travers les associations verbales, des détours étonnants. Que, dans la pensée consciente, perpétuellement sillonnée par le langage intérieur, les mots évoquent des mots semblables, on le comprend ; mais aucun indice ne nous permet d’attribuer à des processus inconscients ce maniement du langage à l’aide de notions [p. 416] linguistiques souvent compliquées. Ces enchaînements verbaux assignés par l’illusion analytique à l’inconscient sont des produits du conscient qui ont surgi au cours de l’analyse. L’association par consonnance verbale est l’ultime ressource de l’analysé pressé par les questions du médecin. Le cas aliquis, cité tout à l’heure, est un exemple de ces associations verbales (12)

Nous ne nous arrêterons pas à cette particularité qui n’a guère de portée théorique.

Le rôle accordé au sexuel nous retiendra plus longuement. On accuse souvent Freud de pansexualisme. II s’en défend hautement en proclamant la distinction qu’il a établie entre les tendances sexuelles et non sexuelles. A ces dernières il donne le nom de tendances du moi (Introd., p. 365). Ce terme n’est pas heureux, la tendance sexuelle étant, aussi bien que toute autre, une tendance du moi. Aussi la confusion ne tarde-t-elle pas à s’établir. La définition est aussitôt débordée ; on proclame le conflit entre la sexualité, et, non plus les tendances du moi, mais le moi (Introd., p. 365). Plus confuse encore est la conception du sexuel. On ne peut qu’approuver Freud lorsqu’il affirme que l’acte de procréation n’est pas seul à porter le caractère sexuel. Mais alors une définition du sexuel est nécessaire ; et la plus large qu’on en puisse proposer semble être Tout acte, tout processus psychique ayant pour réaction une excitation, si légère soit-elle, des organes sexuels. Freud annonce qu’il étend le sens du mot sexuel au delà des lignes connues. Pour prendre de telles libertés, il faudrait donner à la nouvelle définition une précision telle qu’entre l’ancienne conception et la nouvelle, aucune équivoque ne soit possible. Au lieu de cela, on demeure dans le vague, dans des termes généraux ; la délimitation est floue. [p. 417]

En analysant ses malades, Freud a été impressionné par le nombre des incidents de nature sexuelle, rattachés au temps de l’enfance, qui surgissaient (à tort ou à raison) dans leurs souvenirs. C’étaient les pratiques fréquentes de la période prépubère, puis des initiations prématurées, des tentatives d’abus, etc. II en a tiré cette conclusion que l’activité érotique commence au début de l’enfance et exerce dès cette époque une influence décisive sur toute la vie sexuelle de l’individu. C’était élargir singulièrement des observations justes. Cet érotisme de l’enfant ne pouvant être que de nature perverse (Introd., p. 328), les perversions de l’adulte se trouvaient ainsi tout expliquées par un retour à l’âge infantile.

Mais les désirs sexuels de l’enfant ne tardent pas à être réprimés par l’éducation et refoulés dans l’inconscient. Ils fourniront plus tard les matériaux cachés de nos rêves, dont un grand nombre tirent leur origine de ces premières années, si l’on en croit l’analyse. L’étude des symptômes des malades conduit aux mêmes constatations. Quant à l’évidente inaction sexuelle que l’on observe à l’âge où l’enfant commence à raconter ses impressions, ce ne serait qu’une période de latence, commençant à cette époque pour finir à l’approche de la puberté. Freud a ainsi édifié une vaste théorie de la vie sexuelle, avec ses phases, ses arrêts, ses fixations, ses régressions, etc.

Toute cette construction pivote en dernier ressort sur un fait la nature sexuelle des activités de l’enfant en bas âge. Voici comment il l’expose :Toute région du corps, susceptible, dans une circonstance donnée, de provoquer une réaction des organes sexuels, est qualifiée de zone érogène (Introd., p. 340). La bouche pouvant être utilisée comme source de plaisir dans certaines pratiques des débauchés, occupera le premier rang parmi ces zones érogènes (Introd., p. 325, 337). Le baiser normal devient un acte sexuel où la zone buccale remplace les organes génitaux dans la production du plaisir (Introd., p. 337) ; c’est un acte pervers, l’union de deux zones buccales érogènes à la place de deux organes sexuels (Introd., p. 334). L’existence de la zone érogène buccale étant ainsi posée, il ne reste plus qu’à admettre que l’élément buccal de l’instinct sexuel prend pour premier objet le sein maternel et c’est à cette conclusion qu’aboutit Freud (Introd., p. 342). [p. 418]

II proclame avec insistance cette sexualité du nourrisson :

« Nous apprenons que le nourrisson accomplit (en suçant son doigt) des actes qui ne servent qu’à lui procurer du plaisir. Nous rapportons cette sensation de plaisir à la zone bucco-labiale, désignons cette zone sous le nom de zone érogène et considérons le plaisir de sucer comme un plaisir sexuel ». (Intrid., p. 325). « Nous qualifions de sexuelles les activités douteuses et indéfinissables de la première enfance ayant le plaisir pour objectif » (Introd., p. 337). « L’acte de sucer le sein maternel devient le point de départ de toute la vie sexuelle, l’idéal jamais atteint de toute satisfaction sexuelle ultérieure » (Introd., p. 326). « Le sein maternel forme le premier objet de l’instinct sexuel » (Introd., p. 326). « Dès le début, l’enfant a une vie sexuelle très riche » (Introd., p. 216). Dès la troisième année (à l’âge de deux ans par conséquent !) « la vie sexuelle de l’enfant ne présente plus le moindre doute » (Introd., p. 338). «  Elle présente beaucoup d’analogies avec celle de l’adulte (« Introd., p. 339).

Tout cela est affirmé, mais sans aucune tentative sérieuse de démonstration. Ce n’en est pas une que de signaler l’expression d’heureuse satisfaction du nourrisson lorsqu’il s’endort rassasié devant le sein de sa mère (Introd., p. 325) ; (un bébé qui dort est toujours béat) ou encore l’opinion des personnes qui l’empêchent de sucer son doigt (Introd., p. 325) parce qu’on leur a dit que cela est malsain.

L’erreur de base, dans la théorie de la sexualité du nouveau-né telle qu’elle est présentée, est l’équivoque du terme « zone érogène ». Freud se méprend-il lui-même sur la portée que l’on peut accorder à ces mots ?? Nous ne le supposons pas. Or, une zone érogène est (et ne peut être que) celle dont l’excitation est susceptible de provoquer une réaction sexuelle. C’est une qualité accidentelle, non constante. Si la nature d’un baiser est sexuelle dans certains cas, elle ne l’est pas dans d’autres, lorsqu’un fils embrasse son père en partant pour le front, lorsqu’une fillette embrasse, en quittant l’école, une maîtresse détestée. La sexualité d’un baiser dérive de l’objet auquel il s’adresse et de l’intention qui le donne, non du baiser. Presque toutes les parties du corps sont capables, à des degrés différents, de provoquer des réactions sexuelles. Mais, toujours, c’est l’occasion qui fait le larron. Loin de conférer à un acte [p. 419] un caractère érotique qu’elle posséderait en propre, la zone impliquée acquiert ce caractère de la nature de l’acte. Elle n’est donc pas érogène par elle-même.

La nature érogène intrinsèque attribuée à la zone buccale n’existant pas, la supposition qu’elle confère un caractère sexuel aux activités du nourrisson est sans fondement. Toute la théorie bâtie sur cette prémisse tombe. Tous les faits dont elle tente de rendre compte, doivent être considérés à nouveau et sous un autre angle.

Freud indique lui-même comment il est arrivé à des convictions aussi étranges : « Nous avons été conduits à cette manière de voir par des matériaux de nature incontestablement sexuelle que nous a fournis l’analyse des symptômes «  (Introd.,  p. 337). Les matériaux auxquels il fait allusion ne peuvent pas consister en souvenirs des premiers mois de la vie. Ce sont donc les éléments sexuels des fantaisies qui ont surgi au cours de l’analyse. Nous revenons ainsi au point de départ l’analyse a ramené automatiquement le sujet à des préoccupations sexuelles. Rien de surprenant à cela la tendance sexuelle, constamment privée de satisfaction, est celle dont les appels fixent le plus couramment notre intérêt sur les objets qui pourraient la servir. Leur projection dans le passé par l’illusion analytique a été l’origine des thèses sexualistes de Freud et en particulier de celle de la sexualité infantile.

Freud renforce sa doctrine d’un corollaire auquel il attribue une grande importance, le complexe d’Œdipe : « Alors qu’il est encore tout enfant le fils commence à éprouver pour sa mère une tendresse particulière. Il la considère comme son bien à lui, son père étant un concurrent qui lui en dispute la possession ; de même que la petite fille voit dans sa mère une personne qui trouble ses relations affectueuses avec le père et occupe une place dont elle, la fille, voudrait avoir le monopole » (Introd., p. 214). « Les recherches psychanalytiques ont établi d’une manière incontestable que l’amour incestueux est le premier en date et existe d’une façon régulière » (Introd., p. 218). La petite fille substitue sa jeune sœur à l’enfant qu’elle avait en vain souhaité de son père (Introd., p. 348). Les faits ne confirment pas cette thèse générale. Tout petits, le fils, comme la fille, trouvent dans leur mère la source de tous leurs biens elle les nourrit, les tient au chaud, les console. Fille ou [p. 420] garçon ont pour elle une tendresse constante et identique (13). Quand son autorité ne suffit plus à maintenir la discipline, le père intervient de sa grosse voix, ou de sa main vigoureuse. Il est le dispensateur des sanctions ; on lui obéit et, dans les foyers où règne la brutalité, on le déteste. Mais cette haine n’a aucune base sexuelle. Elle naît aussi bien chez la fille que chez le garçon. Si le conflit entre père et fils s’accentue dans la suite, c’est, non pour des raisons sexuelles, mais parce que le garçon, naturellement moins soumis que la fille à la discipline, se trouve plus constamment en opposition avec la volonté paternelle (14).

On ne peut dire que la sexualité de la première enfance telle que la conçoit Freud ait été établie par lui, qu’il s’agisse de l’érotisme du nourrisson, de sa perversion sexuelle, de son amour incestueux pour la mère, du complexe d’Œdipe. Il a constaté avec une grande habileté certains faits particulièrement subtils, qui contiennent les germes de la vie sexuelle ; mais lorsqu’il s’est attaché à en fixer les lois, il en a exagérément amplifié la portée et les a dénaturés. Toute l’étude de la sexualité qu’il en a tirée s’en trouve sophistiquée. Elle ne constitue qu’une hypothèse de travail, capable peut-être de rendre service au médecin, mais dont la valeur pour le psychologue se limite à l’abondance des matériaux accumulés. C’est déjà considérable.

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L’étude que l’on vient de lire amène à cette conclusion qu’il existe en

Freud deux hommes fort différents, le premier, observateur génial ; le second, théoricien extraordinairement peu soucieux de logique. Le premier, investigateur prestigieux de l’âme [p. 421] humaine, l’a surprise dans sa pleine vie. Même si l’on admettait, comme d’aucuns le prétendent, qu’il n’a rien créé, on serait obligé de convenir qu’il a éclairé les avenues, jusqu’ici obscures, qui conduisent à la psychologie affective; qu’il a inauguré, dans l’observation du dynamisme psychique, des méthodes qui n’avaient jamais reçu une application aussi suivie et systématique. On ne peut lire un de ses ouvrages sans admirer la richesse de ses suggestions, l’étendue des horizons nouveaux qu’il nous fait entrevoir. Quant au second, s’il étonne par sa vaste culture et par la hardiesse de ses spéculations, les constructions qu’il nous propose sont bâties sur le sable, sur des à peu près, sur des prémisses sans preuve. Son indifférence à la valeur de ses propres arguments est parfois extraordinaire. Il va du reste jusqu’à en poser le principe : « Ce serait, dit-il, une erreur de croire qu’une science ne se compose que de thèses rigoureusement démontrées ; et on aurait tort de l’exiger » (Introd., p. 49). Une science fondée sur une telle conception de la rigueur scientifique ne peut aboutir qu’à l’arbitraire. Tandis que les travaux du premier Freud répandaient au loin la doctrine psychanalytique, les théories du second la faisaient repousser dans tous les milieux où elle se trouvait soumise à un examen critique. Le second a fait au premier un tort incalculable. Le dénoncer est servir la vérité. C’est aussi servir Freud lui-même, dont l’œuvre, dégagée un jour de ces entraves, demeurera un des grands progrès acquis à la science psychologique. En psychologie, on ne peut plus, aujourd’hui, aborder l’étude des phénomènes affectifs ou idéo-affectifs, sans s’inspirer en quelque mesure, qu’on le veuille ou non, de ses observations et de ses méthodes.

L. CELLÉRIER

NOTES

(1) Nous désignerons par les abréviations suivantes les principaux ouvrages de Freud :
Introd. = Introduction à la Psychanalyse. Trad. S. Jankélévitch, Paris, 1922.
P. V. Q. = Psychopathologie de la vie quotidienne. Trad. S. Jankélévitch, Paris  1922.

Le Rêve : Die Traumdeutung, Leipzig et Vienne, 1900.

On ne saurait assez rendre hommage à la fidélité et à la clarté des deux excellentes traductions données par M. Jankélévitch.

(2) Nous employons le terme général de tendance dans le sens que lui avait donné Th. Ribot pour désigner tous les phénomènes affectifs actifs appétits, instincts, etc.

(3) Voir les sens multiples du terme instinct l’élasticité du mot « enfant » désignant sans les préciser, les âges les plus divers de la naissance à la puberté, les ambiguïtés du « sexuel », les descriptions bigarrées de la « libido » tour à tour énergie, quantité d’énergie, tendance capable de se développer, d’espérer, de renoncer, de regretter, etc.

(4) En allemand, il y a consonnance entre les mots Ehebruch (rupture d’un mariage) et Beinbruch (fracture de la jambe), mais on ne conçoit pas bien comment Freud peut découvrir, dans la superstition d’un individu éveillé, une confirmation d’un des articles de son code du symbolisme du rêve ?

(5) Il n’est guère de chapitre théorique, dans les livres de Freud, où l’on ne rencontre ces éclipses de logique. Chez certains écrivains psychanalystes de second ordre l’abus en devient extrême.

(6) Voir Revue Philosophique, t. LXXVIII, 1914, p. 512.

(7) Il est un rêve cependant qui semble renfermer la satisfaction de notre désir. C’est celui où, ayant faim, nous nous voyons installés à table. Le désir est net, sa réalisation claire. Or, cet exemple, fournit précisément la réfutation décisive de la théorie. Freud lui-même reconnaît que le désir de manger ou de boire ne se laisse pas satisfaire par un rêve (Rêve, p. 86). Il faut donc bien voir en ce rêve autre chose qu’une satisfaction, à savoir l’évocation pure et simple d’objets associés au mouvement affectif et aux moyens de le satisfaire. Quand en promenade, j’ai soif, la rivière lointaine m’intéresse mais ne me désaltère pas. Il en est de même de cette apparition onirique.

(8) Freud admet bien, à l’occasion, que la généralité de cette loi n’est pas absolument certaine (Introd., p. 59). Mais tout le contexte établit le contraire. Son étude des ratés ne comprend que l’exposé de sa théorie. On la trouve constamment affirmés sans réserve voyez dans l’Introduction (p. 65) : « le refoulement d’une intention, condition indispensable d’un lapsus » ; ou la présence constante d’un contre vouloir inconscient dans l’oubli d’un projet (p. 72), ou dans la perte d’un objet : « Ce qui est commun à tous les cas, c’est la volonté de perdre » (p. 77).
Dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, la réserve, plus discrète (p. 6 et p. 277) est reléguée à l’arrière-plan. Les affirmations des pages 47, 70, 165, 297, 312 sont décisives en faveur de l’universalité de la loi. Si on laisse de nouveau (p. 309) apparaître un doute, c’est pour l’écarter de plus belle trois pages plus loin.

(9) Cette dernière phrase est tirée du texte allemand (p. 159) qui est ici un peu plus explicite que la traduction française.

(10) Les interprétations de ce genre sont nombreuses dans la Psychopathologie de la vie quotiienne, notamment au chapitre v, p. 70 et suiv., au chapitre VI, p. 121 et suiv., au chapitre IX, p. 222 et suiv. et au chapitre XII, p. 277 et suiv.

(11) On remarquera combien cet exemple est défavorable à l’hypothèse d’un rapport de causalité. Si le désir inconscient avait tendu à se réaliser par le moyen d’un lapsus, ce dernier au lieu de refouler le mot symbole de la satisfaction du désir (en l’espèce, liquide), aurait dû plutôt le faire apparaître.

(12) C’est dans le Livre sur le Rêve qu’elles se trouvent en plus grand nombre. Voir du reste dans la P. V. Q., les exemples des pages 25 et suiv. (notamment les exemples f et k), des pages 122 (exempte b), 189, 190 et suiv. L’interprétation linguistique du mot bois (en allemand Holz, parent de ύλη signifiant matière, materia, qui a donné madeira en portugais et dérive de mater) comme symbole de la femme (Introd., p. 165), montre les fantaisies auxquelles expose cette méthode Freud rapproche ce symbole de l’expression populaire qui dit d’une femme au corset opulent « elle a du bois devant la maison » explication bien superficielle pour qui connaît la coutume des paysans de faire sécher leur bois contre leur maison. « Avoir du bois devant la maison équivaut en quelque sorte à « être cossu » (avoir du foin dans ses bottes.)

(13) On ne peut être d’accord avec Freud lorsqu’il prétend que les soins de la mère ne provoquent pas chez sa petite-fille les mêmes effets que chez son fils (Introd., p. 346). L’observation montre des différences d’attitude entre les enfants, mais, pendant les premières années, elles dépendent du degré de nervosité de l’enfant, de sa santé, nullement de son sexe.

(14) La préférence que l’on observe chez les pères pour leur fille, chez les mères pour leur fus, ne prouve rien en faveur du complexe d’Œdipe. D’abord elle ne fait point loi souvent la tendresse paternelle va particulièrement au fils, au continuateur qui lui fera honneur, qui le soutiendra. Puis, si les attributs du sexe opposé, la grâce de la-fille, la virilité du fils contribuent à consolider l’affection du parent de l’autre sexe, celle-ci part des parents, non de l’enfant et ne signifie rien pour sa sexualité.

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Matisse – Femme au divan.

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1 commentaire pour “Lucien Cellérier. La psychologie de Freud. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), quarante-huitième année, XCVI, juillet-décembre 1923, pp. 401-421.”

  1. gendot danielLe lundi 6 mars 2017 à 18 h 29 min

    il ne faut pas oublier l’époque où Freud a vécu le puritanisme régnait en maître et l’auto-censure qui pesait sur l’esprit de Freud était de nature inconsciente