Les rites de possession en pays zermz (Niger). Par Charles Pidoux. 1954.

Rituel d'initiation d'une jeune femme songhaô, au Niger - La danse de possession pour « Kire », le génie de la foudre.

Rituel d’initiation d’une jeune femme songhaô, au Niger – La danse de possession pour « Kire », le génie de la foudre.

Charles Pidoux. Les rites de possession en pays zermz (Niger). Article paru dans les « Comptes-rendus des séances de l’Institut Français d’Anrgropologie », (Paris), – 8e Fascicule, n° 90, séance du 17 novembre 1954.

Charles Pidoux (1903-978). Psychiatre à l’hôpital de Niamey, expert de l’ONU, spécialiste mondial des phénomènes de transes et de danses de possession. Franc-maçon convaincu. Sous l’impulsion de Van Ecke, il consacre à Dakar, la première Loge régulière du continent Africain Noir. – Puis au Togo il développe une Loges dépendantes de la Grande Loge de District du Sénégal dans les années 1970.
Deux articles importants :
— Les états de possession rituelle chez les Mélano-Africains. In « L’Evolution psychiatriques », (Toulouse), 11, 1955, pp. 271-283.
— Freud et l’ethnologie. Article parut dans la revue créée et dirigée par Maryse Choisy, revue chrétienne de psychanalyse « Psyché », (Paris), 1e année, numéro 107-108, numéro spécial FREUD, 1955, pp. 477-480. [en ligne sur notre site]

Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 –  Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

 

Dr Charles PIDOUX.
Les rites de possession en pays zermz (Niger).

Au Niger, les génies du fleuve et de la brousse s’appellent les folley. Ce sont, comme les humains, des descendants d’Adam et d’Ève, mais le créateur les a privés de leurs corps. Cependant, bien qu’invisibles, ils sont vivants puisqu’ils ont un esprit et un souffle vital au même titre que les hommes. Au nombre de plusieurs centaines, groupés par familles, ils ont besoin pour se manifester d’emprunter les corps des êtres humains ce qui s’opère simplement en substituant leur esprit à celui de la personne qu’ils ont choisie pour en faire leur cheval.

Quand un homme ou une femme présente certains malaises ou certains troubles du comportement, c’est le signe qu’un génie veut prendre possession de son être. Il convient alors, pour faire cesser ces troubles et rendre l’intéressé à la vie normale, de la conduire chez un zima, prêtre et médecin à la fois, qui saura reconnaître le génie en cause et pourra préparer le nouveau « cheval» à participer convenablement au culte des folleys. Ce culte a lieu dans le cas le plus général au cours de cérémonies publiques appelées folley fori, la danse des génies. Les rites qui nous intéressent sont de deux ordres: ceux de préparation (d’initiation) et les rites de possession proprement dits. L’initiation, à ma connaissance, s’adresse à des gens que des malaises ou des troubles du comportement ont signalés à l’attention de leurs proches, qui les confient à un zima.

Virtuellement, n’importe qui est susceptible, dans son existence, d’avoir à faire à un zima et une enquête préliminaire donne à penser que la proportion des sujets chez qui les phénomènes attribués à des folleys (identifiés ou non) existent, est très élevée. Ce qui pose un problème intéressant: il est difficile de considérer comme des malades mentaux la majorité des membres d’une population, adaptée par ailleurs à son cadre socio-culturel ; il faut donc se montrer extrêmement prudent quand on est tenté de se servir de la terminologie pathologique pour décrire des phénomènes inscrits dans un contexte psycho-sociologique hétérogène par rapport à celui de l’observateur.

De toutes façons cette phase préliminaire débute par un stade diagnostique. Le zima va tout d’abord identifier le génie en cause. Un premier dégrossissage du diagnostic se fait au cours d’une brève cérémonie qui a lieu en général à l’écart, en brousse. Grâce à quelques procédés élémentaires, le zima déclenche une crise fruste chez le sujet qui lui a été amené et trois cas peuvent alors se produire: le génie en cause, vite apaisé par le seul sacrifice d’un petit animal, n’est qu’un ordinaire génie de la brousse et tout en reste là ; ou bien il s’agit d’un mauvais génie, qui se refuse à quitter le possédé, et l’on doit se résoudre à utiliser envers le malheureux des moyens de contention; dans le troisième cas, évidemment le plus intéressant, on identifie un folley, qui révèle dans quelles conditions il est disposé à ne plus tourmenter l’individu qu’il a choisi, en particulier les délais qu’il conviendra de respecter pour l’initiation du nouveau cheval.

Cette initiation se fait au domicile du zima, où le possédé va – à la lettre – « entrer en couveuse» pendant une période qui varie de trois à vingt et un jours. Dans une atmosphère très familiale, il va recevoir de la part de la maisonnée toute entière, les marques de la plus grande sollicitude et très vite on assiste à une transformation évidente: le possédé se détend, devient très doux et très docile et manifeste à son tour pour les matrones le plus vif attachement. De son côté, le zima organise systématiquement le dressage en dosant savamment les séances de suggestion, les moments et la durée des danses et des « leçons de maintien ». La conjonction du «climat» psychologique, particulier de cette phase, de la répétition de certaines stimulations, visuelles, sonores, verbales et posturales, jointe à l’action certaine de la suggestion explicite ou implicite exercée par le zima et le milieu, tout cela constitue un véritable conditionnement, qui aboutit à faire éclore chez le possédé la possibilité de présenter dans certaines conditions un comportement conventionnel, relatif à la personnalité du génie en cause.

Quand cette opération est considérée comme suffisamment parfaite, le zima procède à une brève et nouvelle phase de l’initiation au cours de laquelle, en échange d’une série de prescriptions et d’interdits, il prescrit au génie d’éviter de se manifester intempestivement, surtout à l’occasion de traumatismes affectifs. Les rites de possession proprement dits sont ceux qui concernent les folley fori. Ces cérémonies durent elles-mêmes trois jours au moins, et parfois sept jours.

Dans la cour principale de son habitation, un abri protège du soleil le zima, le godyé (violoniste) et les trois gassu kari, batteurs de calebasses. Cet orchestre joue dans un ordre déterminé les airs des génies que le violon indique d’abord par quelques modulations appelées zinzina ; et qui sont attaquées ensuite par tous les instruments tandis que l’un ou l’autre des gassu kari entonne le cantique correspondant.

En pays Zerm.

En pays Zerm.

Du matin à la nuit, les calebasses résonnent dans la cour et, à leur appel, tous ceux qui ont quelque chose à voir avec le génie dont on joue l’air particulier viennent assister au moins à cette partie du rite et y contribuent pour leur part en exécutant les danses prescrites, risquant de ce fait d’être saisies par une crise de possession. On appelle dans un certain ordre les génies, les uns après les autres et par famille et tandis que les journées s’écoulent, les spectateurs viennent chaque jour plus nombreux se mêler aux fidèles.

Parfois se produisent des crises de possession considérées comme intempestives (soit parce que survenant chez des personnes suspectes de complaisance consciente pour la transe, soit parce que se produisant par l’intervention d’un génie appartenant à une autre famille que celle qu’on appelle à un moment déterminé) et qui suscitent dans l’assistance des réactions où se mêlent un scepticisme prudent et la crainte manifeste d’une sorte de possible contagion, mais qui n’interrompent en rien le déroulement de la cérémonie proprement dite. Vient un moment où les danseurs commencent à donner des signes de diminution de leur vivacité: à certaines altérations des expressions de leurs visages, les zimas reconnaissent les premières manifestations de la venue imminente des génies: ils entourent alors à trois ou quatre les danseurs, aux quatre points cardinaux de l’aire de danse. Le sorko, héritier des tout premiers initiés, et sans la présence duquel ne pourrait avoir lieu aucun rite valable, brandit et agite la hache de Dongo dont la clochette résonne. Les autres zimas énoncent, avec des gestes persuasifs, les litanies du génie qui commence à se manifester.

Soit du premier coup, soit après un certain nombre de tentatives, l’un des danseurs entre dans la crise de possession. Mais très fréquemment, c’est l’une ou l’autre des personnes saisies provisoirement entre deux danses, qui brusquement se fige dans sa mimique, puis s’agite, l’air anxieux, et brusquement pousse le cri des possédés, le même qui a été proféré très fréquemment au cours de l’initiation. Entouré aussitôt par les zimas et le sorko, qui lancent des zamouyen de circonstance, il gagne (debout, accroupi ou à quatre pattes) l’espace situé immédiatement devant les calebasses. Arrivé là, des gestes de reptation et de balancement, se produisent entrecoupés de cris. Des assistants du zima interviennent, dépouillent le possédé de ses vêtements, resserrent sa ceinture ou son pagne de poitrine. Tandis que le sorko agite la hache, les zimas répètent au possédé, désormais au génie, les litanies déjà ressassées durant l’initiation; les mêmes gestes se produisent et l’on voit des membres de l’assistance venir prodiguer au possédé les gestes apaisants dont le zima et surtout les matrones de sa maison avaient usé pendant les crises survenues au cours de la phase d’initiation. La possession entre alors dans son aspect « socialisé» : le génie solidement attaché sur son cheval, celui-ci est entouré des marques de la plus attentive déférence. On l’entoure, on l’interroge; à ce moment les attitudes sont pleines de gravité, de part et d’autre. On emmène ensuite le génie, que l’on revêt des attributs qui lui appartiennent, et il fait une réapparition très majestueuse, puis commence à danser solennellement. Après de longs moments le génie, très entouré, va se reposer, assis au milieu des zimas et des fidèles.

La cérémonie se termine peu à après, soit que le possédé revienne à lui, soit qu’au contraire il soit reconduit dans une case pour s’assoupir longuement. Dans les jours qui suivent la cérémonie, le possédé reprend pour une longue période une vie que l’on peut considérer comme normale.

Conclusion= Provisoirement et avec les réserves déjà formulées, il semble que l’on doive considérer ces rites de possession (abstraction faite de leur valeur et de leur signification religieuse) comme un terrain particulièrement riche pour l’étude d’un mode particulier de psychothérapie, qui ferait intervenir selon des règles fort anciennes, des connaissances diagnostiques, pathogéniques et thérapeutiques très précises appliquées avec une rigueur comparable à celle de nos traitements psychiatriques européens, et en tous cas manifestant une maîtrise exceptionnelle dans des domaines où nos connaissances certaines sont beaucoup plus récentes, spécialement: environnement, déconditionnement, catharsis, transfert, identification, projection, etc …

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