Les mendiants thésauriseurs.

DUPTRE0004Ernest Ferdinand Pierre Louis Dupré est né à Marseille le 7 mars 192 et mort à Deauville le 2 septembre 1921. Il est à l’origine du concept de mythomanie qu’il propose en 1905, dans un texte : La Mythomanie. Etude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbide. Ouverture du cours de psychiatrie médico-légale (2° année 1905). Extrait du Bulletin Médical, des 25 mars, 1er et 8 avril 1905. Paris, Jean Gainche, 1905. Il y décrit la tendance anormale plus ou moins volontaire et consciente à l’altération de la vérité, au mensonge et à la fabulation. L’ensemble de ses travaux seront publiés par Benjamin Logre en 1925, dans la « Bibliothèque scientifique ». Pathologie de l’imagination et de l’émotivité. Préface de Mr Paul Bourget… suivie d’une notice biographique par le Dr. Achalme.. Paris, Payot, 1925. Le texte que nous mettons en ligne est signe bien l’esprit curieux et original de Dupré. Il est paru dans Paris Médical de 1912, et du tiré-à-part publié sous forme de plaquette sans date probablement la même année.

Les [p.] renvoient aux numéros de pages originaux. Les autres indications sont nos notes. Nous avons respecté l’orthographe et la grammaire du texte original.

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LES MENDIANTS

THESAURISEURS

PAR

le Dr E. DUPRÉ,

Professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Paris.

DUPRE0005Sous ce titre, qui, dans le contraste de ses deux mots, évoque l’association paradoxale de la misère et de la richesse, peut être esquissée l’histoire d’une catégorie de déséquilibrés, de psychopathes, atteints d’une variété spéciale de perversion instinctive, et dont le grand public entrevoit souvent, à la lecture des faits divers de la presse quotidienne, l’étrange odyssée et la fin lamentable.
Il s’agit de vieillards, maigres, d’aspect cachectique, offrant tous les stigmates de la misère la plus ancienne et la plus profonde, vêtus de guenilles sordides, vivant, dans un taudis souvent infect, des subsides de la charité privée et de l’Assistance publique. Ces malheureux, réduits au minimum de la nourriture, du vêtement et du logement, mangent les quelques morceaux que leur donnent leurs voisins, ou qu’ils recueillent aux soupes populaires, à la porte des casernes, des restaurants, des boulangeries, etc. Ils mendient sur la voie publique, où la pitié des passants s’éveille à la vue de ces pauvres [p. 2] vieillards, épuisés de faim et de froid, véritables spectres de la misère et de l’iniquité sociales ; ils sollicitent des secours, le plus souvent accordés après enquête sur leur véritable sort, dans les Mairies, dans les œuvres de la charité privée, dans les offices de l’assistance religieuse : catholique, protestante et israélite.
Isolés, sans parents ni amis qui s’intéressent à eux, ces sujets habitent, souvent par tolérance du propriétaire, la même chambre depuis bien des années, et sont connus de leurs voisins, sinon dans leur vie passée et leurs relations antérieures, qui demeurent toujours plus où moins mystérieuses, au moins dans leur situation misérable et leur dénûment, dont tout l’entourage témoigne aux inspecteurs et aux dames visiteuses. Lorsqu’un de ces solitaires meurt, il arrive parfois que les voisins se cotisent pour déposer, comme une dernière offrande au malheur, une couronne sur le corbillard des pauvres.
Or, après la mort, à l’occasion des formalités de l’ensevelissement du corps, ou du déménagement de la chambre, que révèle l’intervention des tiers ? On découvre l’existence d’un trésor, souvent d’une véritable fortune, plus ou moins soigneusement dissimulés dans une cachette : fond de placards, laine de grabat, doublures de vêtements, vieux pots enfouis dans un poêle hors d’usage, sous un amas de hardes, dans la terre même, etc. La somme trouvée varie entre quelques milliers et quelques dizaines de milliers de francs, dépasse souvent cent mille francs, et [p. 3] atteint parfois un chiffre plus considérable. Elle consiste en liasses de billets de banque, de titres et de coupons, souvent en rouleaux d’or et d’argent, en amas de pièces, soigneusement réunis par espèces, et classés par valeurs. Les papiers sont presque toujours sales, graisseux, usés par les frottements, déchirés au niveau des plis, souvent cousus entre eux ou dans des poches de gilet, de robe, de jupon. Très rarement, on trouve, avec l’argent en nature, des objets de valeur, tels que des bijoux ou des dentelles, etc.
On juge du scandale et de la surprise de l’entourage ; de l’attitude et des propos de ceux qui, pendant de si longues années, ont été trompés dans leur bonne foi et exploités dans leur charité par ces faux pauvres, qui possédaient, sous les dehors de la misère, plus d’argent que tous ceux dont ils sollicitaient l’aumône !
Le mendiant thésauriseur meurt, comme il a vécu, dans la solitude, le secret et la privation volontaire de soins et d’aliments. Comme on le verra par les observations qui suivent, ces sujets disparaissent à peu près tous de là même manière ; et, à l’occasion de leur mort, se déroule autour de leur cadavre, la même série invariable de réactions de la part de l’entourage.
Depuis plusieurs jours, les voisins n’ont pas vu sortir et errer dans le quartier le vieux ou la vieille que chacun connaît : on s’inquiète, on frappe en vain à la porte fermée du logement ; enfin, on ouvre, avec ou sans intervention du commissaire de police, et on découvre, dans un [p.4] tableau saisissant d’horreur, le cadavre squelettique, plus desséché que putréfié, de l’avare, que le médecin de l’état civil déclare avoir succombé à l’inanition et à la faiblesse, et, si le temps est rigoureux, à l’action du froid.
Le mort, le plus souvent vêtu de ses hardes, est étendu sur son grabat, dans lequel on trouve, en mettant au jour la fortune qu’il recèle, le secret de la vie et de la mort de son possesseur, tué par l’avarice sur son trésor.
Je rapporte ici, sans indication de noms ni de dates, quelques articles, extraits depuis plusieurs années de la presse quotidienne, où chaque histoire figure sous l’un des titres significatifs suivants : « La Mort de l’Avare », « Le Magot de la Mendiante », « Une fortune dans une paillasse », « Fausse Misère », « Un trésor dans une péniche », « Un avare tombe d’inanition », « La Mort de Mme Harpagon »,  « L’Amour de l’or plus fort que la Mort », « Les 7.600 de la Miséreuse », « 16-400 francs dans un taudis »,  « Misérable et Millionnaire », etc.

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La lecture de tous ces récits, calqués, pour ainsi dire, les uns sur les autres, démontre bien l’uniformité et la rigueur des lois psychologiques qui président, avec un déterminisme aussi invariable, à la genèse de telles situations :
I. — Une bonne vieille femme de 74 ans, qui vivait de la charité publique et d’un modeste secours de 30 francs que lui avait accordé [p. 5] l’Assistance publique, habitait depuis de longues années dans une chambre modeste, au cinquième étage, 37 bis, rue Rébeval.
La concierge de l’immeuble se rappela hier, qu’elle n’avait pas aperçu sa locataire depuis trois jours. Très inquiète, elle frappa à la porte de la septuagénaire et, n’obtenant pas de réponse, s’en fut quérir un serrurier.
Le cadavre de la pauvre vieille était étendu sur le lit.
La gardienne prévint aussitôt M. Fagard, commissaire de police par intérim du quartier du Combat, qui vint procéder aux constatations et perquisitionna dans les hardes de la défunte. Quelle ne fut pas la stupéfaction du magistrat, en découvrant, enfouie dans la paillasse, une somme de 6.000 francs en billets de banque! La vieille avare était morte de privations à côté de son trésor.

II. — Dans une mansarde de la rue de la Mairie, à Béziers, vivait sordidement depuis de longues années Y…, âgée de soixante-trois ans, professionnelle de la mendicité. Depuis trois ans, sa propriétaire n’avait pu obtenir d’elle le paiement du logement qu’elle occupait.
Aujourd’hui, ne la voyant pas sortir, des voisins enfoncèrent sa porte et la trouvèrent morte sur un lamentable grabat. Le médecin de l’état civil constata que la pauvresse était morte d’inanition. Formalités closes, les autorités se retiraient, lorsque quelqu’un suggéra que la défunte devait dissimuler un magot.
On fouilla le logis, puis le cadavre lui-même. Entre la robe et la doublure était cachée toute une petite fortune : d’abord un sac en cuir contenant 572 francs ; puis, cousus à petits points, un billet de banque de 500 francs, trente-six de 100 francs et quatre de 50 francs ; soit au total 4872 francs.
La morte n’a pas d’héritiers, et c’est l’Etat qui encaissera sa laborieuse épargne.

III. — A Troyes, en janvier dernier, une septuagénaire, Z…, mourut de froid et de misère. Le commissaire de police, en procédant à une enquête, trouva des pièces d’or dans le taudis ; il en avertit aussitôt le juge de paix, qui posa les scellés. Ils ont été levés aujourd’hui, et l’on a trouvé dans la misérable demeure une somme de quarante mille francs en or et en titres. Il reste encore à déblayer un amas de chiffons, où l’on trouvera vraisemblablement d’autre argent.

IV. — Mme veuve X…, âgée de soixante ans, habitait sous les combles, rue de Crimée, 125, une misérable mansarde, dont quelques âmes charitables lui payaient le loyer.
Cette femme qui, au dire des voisins, sortait peu, était toujours vêtue de vêtements sordides et paraissait plongée dans la plus profonde misère. Grâce à sa misérable apparence, la malheureuse recevait des secours fréquents des œuvres charitables particulières du quartier.
Hier soir, sa concierge, ne l’ayant pas vue depuis quatre jours, se décida à frapper à la porte de sa chambre; n’obtenant point de réponse, elle ouvrit avec un passe-partout et pénétra dans la pièce.
Mme X… était étendue sur son lit, le corps  à demi couvert de haillons, et paraissait privée de vie.
Un médecin, mandé en toute hâte, constata que la malheureuse respirait encore et la fit transporter à l’hôpital Andral ; mais, là, malgré les soins empressés qui lui furent prodigués, elle ne tarda pas à expirer.
M. Ducrocq, commissaire de police du quartier de la Villette, procéda aussitôt  à une perquisition au domicile de la défunte.
La pièce, d’une saleté repoussante, contenait peu de meubles; mais, sous la paillasse à demi pourrie, le magistrat découvrit un paquet d’obligations du Crédit foncier et de diverses compagnies de chemins de fer, plus une collection de bijoux très anciens de grande valeur.

V. — Il y a deux jours, un vieux marinier, nommé François Y… , âgé de soixante-six ans, qui menait une vie sordide, se sentant malade, fit appeler deux débardeurs qui se trouvaient à bord de sa péniche dans le port de Sept-Saulx (Marne) et leur dit : « Je vais mourir, je déshérite ma famille ; cherchez dans le bateau ; vous vous partagerez l’argent que vous trouverez. »
Deux heures après, Y… mourait. Les deux débardeurs retournèrent sa paillasse, et quelle ne fut pas leur stupéfaction en découvrant, enveloppée dans de vieux journaux, une véritable fortune, composée de 50.000 francs en billets de banque, 7.000 francs en or et 70.000 francs en valeurs diverses !
[p. 8] Ils firent part de leur trouvaille au maire de Sept-Saulx, qui mit l’argent sous séquestre en attendant que les véritables héritiers puissent faire valoir leurs droits.

VI. — Mme veuve Z…. habitait, depuis vingt-sept ans, le même appartement, rue d’Ulm. Jamais elle n’en ouvrit les fenêtres, ni n’en battit les tapis, pas plus qu’elle n’épousseta les meubles. On la trouva morte hier matin, étendue sur son lit, sans draps, dans une saleté repoussante. On trouva, par contre, près de cent mille francs en valeurs et en or dans la travée d’une vieille commode. Elle avait soixante-six ans.

VII. — Au n° 8 de la rue des Terras, à Angers, décédait, le 21  février, un vieux bonhomme de quatre-vingts ans, le père X…; ancien blanchisseur, que l’on croyait dans une misère profonde. .
A son lit de mort, il refusait les remèdes à cause de leur prix.
Or, en pénétrant hier au grenier de l’immeuble habité par le défunt, son neveu, M.Y… a découvert une malle, au fond de laquelle se trouvait une collection de pots de rillettes remplis de pièces d’or et de billets de banque. M. Y… compta ainsi 53.000 francs.

VIII. — Un incendie se déclarait hier, dans la soirée, au n° 14 de la rue Zacharie, dans le 5e arrondissement, à Paris, chez un chiffonnier nommé X… et connu dans le quartier sous le nom du « »père la Zézette ». Lorsque les voisins, aidés des pompiers, purent se rendre maîtres du feu, ils se trouvèrent en présence du cadavre [p. 9] du chiffonnier, qui avait succombé à l’asphyxie, d’autant plus facilement qu’il était en état d’ivresse quand le sinistre a éclaté. M. Guernet, commissaire de police du quartier de la Sorbonne, allait se retirer, après avoir procédé aux constatations d’usage, lorsqu’en fouillant dans les chiffons à moitié consumés pour établir l’identité du mort, il trouva un paquet de billets de banque, formant un total de 10.000 francs en billets de 100 francs, puis 6.400 francs en or, mêlés à des détritus de toutes sortes. Cette somme fut immédiatement mise sous scellés et envoyée au greffe de la Préfecture de police.
Cette découverte étonna d’autant plus le magistrat que le « père la Zézette » était considéré comme un indigent. Il recevait des subsides de l’Assistance publique ; il touchait une rente de 1,200 francs par an dans une compagnie d’assurances parisienne.

IX. — M. Catrou, commissaire de police, était appelé hier à constater le décès de Mme Y…, cinquante-quatre ans, demeurant, 137, rue du Chemin-Vert.
On considérait cette femme comme une originale.
Lorsque le commissaire de police fut appelé à constater le décès, il put, un instant, d’après de vagues rumeurs, croire à un crime. Il refusa le permis d’inhumer et ouvrit une enquête.
Le médecin légiste, requis par lui, constata que Mme Y… était morte de faim. Dans la paillasse de son lit, on trouva des billets de banque et des [p. 10] titres au porteur représentant au bas mot une somme de soixante-quinze mille francs.
A côté de ce petit trésor, la pauvre maniaque, qui vivait de mendicité, s’était laissée mourir d’inanition.

X. — Une miséreuse, X …, âgée de soixante-huit ans, domiciliée dans une étroite et sale cahute de la route de Boissy, à la Queue-en-Brie, mourait avant-hier des privations endurées pendant sa vie.
Emues de compassion, des voisines vinrent veiller le corps et procéder à sa toilette ; mais quelle ne fut pas leur stupeur en découvrant, dissimulée dans un placard, sous des hardes loqueteuses et sales, une véritable fortune : il y avait là, en effet, une somme de 6.000 francs en billets de banque et un tas de pièces d’or italiennes. Enfin, dans un bas qui servait de coffre-fort à la mendiante, on trouva une liasse de valeurs représentant la coquette somme de 50.000 francs.
La vieille avare avait préféré mourir de faim et de froid plutôt que de toucher à son trésor.

XI. — Depuis deux jours, on n’avait pas aperçu, à Montgeron, M. Y…,  51 ans, demeurant 4, rue de Bellevue. Le propriétaire de l’immeuble, fort inquiet sur le compte de son locataire, fit prévenir la gendarmerie de Villeneuve-Saint-Georges, qui vint faire une enquête sur place. Comme la maison où habitait M. Y… était hermétiquement fermée, un serrurier fut requis et on pénétra dans le logement. Dans le vestibule M. Y… était étendu mort, entièrement dévêtu. On n’a relevé sur son corps [p. 11] aucune trace de violence, et le docteur Gauthier, qui a procédé  à l’examen du corps, a conclu  à une mort résultant de privations. Le fait semble extraordinaire, pour cette raison que M. Y… avait un dépôt de 70.000 francs chez un notaire, à Brunoy. Il faut donc admettre, si la mort est naturelle, que M. Y…, qui d’ailleurs avait toujours vécu très misérablement et passait pour être très intéressé, se serait laissé mourir de faim par avarice.

XII. — Une vieille mendiante de Blois, la veuve X…, âgée de soixante-douze ans, mourut il y a quelques jours. Elle n’avait ni parents ni amis. La police, prévenue par les voisins, se rendit chez elle et découvrit dans son infect taudis différentes valeurs, deux livrets de caisse d’épargne, 1,000 francs en sous et un certain nombre de pièces d’or et d’argent.
On trouva avec les papiers un testament par lequel la veuve X … instituait comme légataire universel l’un des gendarmes de la brigade de Blois, qui ne la tracassait point lorsqu’elle mendiait.

XIII. — A New-York, le millionnaire Benjamin Hadley est mort, hier, dans le Massachusetts,  à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
D’une frugalité frisant l’avarice, Hadley se nourrissait de morue, de pommes de terre et ne buvait que de l’eau.
Le défunt n’avait jamais été au théâtre et prétendait n’avoir dépensé, dans toute sa vie, que cinq francs d’omnibus et de chemins de fer. Il n’est pas entré une seule fois chez un [p. 12]  coiffeur, durant ses quarante dernières années.-

XIV. — Un fait presque incroyable est signalé de Tolkewitz, près de Dresde, par le Berliner Tageblatt.
Récemment, l’ancien recteur Rademacher et sa fille sont littéralement morts de faim. Leur pauvreté étant connue, non seulement ils ne payaient plus d’impôts depuis longtemps, mais encore ils étaient aidés de façon discrète par différentes personnes. En faisant l’inventaire de la chambre occupée par ces malheureux, on trouva sous un lit une boîte à cigares contenant des valeurs d’Etat s’élevant à 375.000 francs.
D’après les dernières volontés du recteur, cette fortune est léguée à deux sociétés protectrices d’animaux de Berlin et de Breslau. L’Etat et la ville remettront aux légataires cette fortune, diminuée du montant des impôts qui n’avaient pas été payés depuis plusieurs années.

XV. — La face hâve, les jambes molles, un pauvre vieux, vêtu de loques sordides, se traînait péniblement hier après-midi dans la rue du Bois, à Clichy. Soudain, le miséreux chancela et s’abattit comme une masse sur le trottoir. Des agents le relevèrent et le conduisirent au commissariat, où un médecin, mandé en toute hâte, constata que le malheureux mourait d’inanition.
Il fut impossible d’interroger le vieillard, plongé dans une sorte de coma. On se décida alors à le fouiller, et quelle ne fut pas la stupéfaction du commissaire en découvrant, dissimulée dans la-doublure du veston du malade; une somme de [p. 13]  3,000 francs en billets de banque. Les précieux papiers étaient tellement usés que les caractères et les numéros d’ordre étaient presque effacés.
L’avare possédait, en outre, deux obligations de la Ville de Paris 1875 et trente francs de menue monnaie, le tout enveloppé dans un morceau de chiffon graisseux.
Ce descendant d’Harpagon, qui préférait mourir de faim plutôt que d’entamer son magot, a été envoyé à l’hôpital Beaujon.

XVI. — Des employés de la gare Saint-Lazare trouvaient hier, couchée sous une banquette, une femme en haillons, qui paraissait être dans le plus complet dénuement. On la conduisit au commissariat. Comme elle ne pouvait indiquer son domicile, on la fouilla. C’est ainsi que l’on trouva dans les doublures de sa souquenille cinq billets de mille francs et deux livrets de caisse d’épargne, l’un de 1,200, l’autre de 1,400 francs.
Cette femme est une habituée des salles d’attente. Elle est connue de la plupart des employés. C’est miracle qu’elle n’ait pas été volée jusqu’à présent.

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Parmi ces mendiants thésauriseurs, quelques uns n’ont même pas de domicile et sont des vagabonds (obs. XV et XVI). Ces sujets errants portent sur eux leur fortune ; et c’est à l’occasion de leur arrestation, lorsqu’on les fouille, que la Police découvre, dissimulé dans les doublures ou les poches cousues de leurs vêtements, le trésor [p. 14] dont ils ne se séparent jamais et dont ils connaissent le compte exact et détaillé.
J’ai souvent eu l’occasion, à la Préfecture de Police, d’examiner de ces mendiants thésauriseurs vagabonds, que la singularité de leur mise et de leur tenue, la bizarrerie de leurs propos, le caractère énigmatique et absurde de leur allure et de leurs réactions, avaient signalés  à l’attention des commissaires, et fait diriger sur l’Infirmerie spéciale. Avant l’examen médical, les surveillants de l’Infirmerie découvrent, en fouillant· ces malades, de véritables fortunes, contenues non seulement dans les poches et les doublures, mais souvent dans des sacs de toile ou de cuir, grossièrement fabriqués par les sujets eux-mêmes, et cousus dans des ceintures de linge ou de flanelle, renforcées de ficelles, et enroulées autour du corps. Ces sacs-ceintures, vétustes et sordides, renferment des liasses de billets de banque, et des rouleaux de pièces d’or et d’argent, dont le classement, le décompte et le dépôt nécessitent, de la part du personnel de l’Infirmerie, une minutieuse attention et de longs calculs. On peut voir, à l’occasion de ces inventaires, des tables couvertes de billets de mille francs et de piles de pièces d’or, à côté d’un misérable vagabond, que son air de souffrance ‘et de dénuement a toujours garanti contre les voleurs. La confiscation momentanée de leur fortune provoque chez ces sujets de l’inquiétude, de la mauvaise humeur et des réclamations incessantes et monotones, sans véritable sentiment d’anxiété ou de révolte. L’avare se rend [15]  compte que son bien n’est pas perdu, qu’il lui sera bientôt rendu ; et c’est cette notion, plus ou moins claire, qui lui épargne l’accès d’anxiété et de confusion délirantes que Molière, dans une scène fameuse, décrit chez Harpagon, après le vol de sa cassette et la perte de son trésor.
Il ne faut pas confondre d’ailleurs, avec les mendiants thésauriseurs, certains aliénés vagabonds, qui portent avec eux leur argent, non pas comme un avare son trésor, mais, comme un persécuté ou un anxieux, sa fortune ; ces malades, loin de thésauriser et de mendier, sont des persécutés migrateurs, qui, pour échapper  à leurs ennemis, changent continuellement de domicile et, par méfiance et par crainte du vol, emportent leur avoir, et le dissimulent sous leurs vêtements.
A l’Infirmerie spéciale, lorsque l’aliéné thésauriseur est interné, sa fortune est déposée, par les soins de la Préfecture de Police, au service de la Tutelle des Aliénés, dans les coffres-forts du deuxième bureau de la Préfecture de la Seine, où l’argent est conservé en nature, pour être rendu lors de sa sortie au malade guéri. On sait que tout malade interné d’office est pourvu par la loi d’un administrateur provisoire, choisi dans la Commission de Surveillance des Aliénés, qui s’occupe de la gestion des biens du malade au mieux de ses intérêts.
De tels sujets sont souvent, non seulement des déséquilibrés, réduits, par leur avarice et leurs anomalies mentales, à la mendicité et au vagabondage, mais parfois aussi des aliénés, atteints de [p. 16] délires variés, polymorphes, souvent anciens, et où dominent toujours les idées de persécution. Ces délires représentent le développement et l’exagération des tendances morbides constitutionnelles de l’individu à l’égoïsme, à l’inaffectivité, à l’isolement, à la méfiance hostile de l’entourage, etc. Les troubles profonds du sentiment et de l’activité, qui s’observent chez de tels sujets, peuvent aboutir, en effet, à des états délirants chroniques, où l’avarice et le vagabondage ne représentent que des anomalies secondaires.
Le mendiant thésauriseur meurt presque toujours sans testament. Isolé du monde, dénué de toute affectivité, incapable de toute tendance altruiste, il ne saurait détacher de sa personnalité la notion de sa fortune et considère que son argent, qu’il ne consacre même pas à ses besoins essentiels, puisse être à la disposition d’autrui. Par suite  de  l’aberration délirante de l’instinct d’épargne, le trésor qu’il possède et ne cesse d’accroître est devenu, non seulement partie intégrante, mais partie principale de son individu, et il ne pense pas plus à léguer son argent que sa tête ou son cœur. Cette fusion entre la personne et sa fortune est éloquemment exprimée par ce propos d’une avare à l’agonie, que rapporte Rogues de Fursac : « Je voudrais, disait-elle, faire fondre tout ce que je possède dans un verre d’eau et l’avaler avant de partir ! »
Il est extrêmement probable que certains mendiants thésauriseurs meurent ainsi, non seulement sans testament, mais encore sans [p. 17] indication pouvant mettre l’entourage sur la trace de leur trésor, habilement dissimulé dans une  cachette introuvable, enterré dans un coin secret,

 

Type d'un mendiant thésauriseur observé à l'hospice de La Rochefoucauld (fig. 1).

Type d’un mendiant thésauriseur observé à l’hospice de La Rochefoucauld (fig. 1).

 

scellé dans un mur, etc. On continue, après leur mort, à ignorer leur secret; et ce n’est que bien plus tard, longtemps après l’effacement de tous [p. 18] les souvenirs et la disparition de tous les témoins de leur existence, que, au hasard d’une démolition, de fouilles de terrain, etc., on met au jour, enfoui dans un pot de terre ou une casserole, le trésor d’un avare inconnu. D’heureux acheteurs héritent ainsi, au cours de certaines ventes, de petites fortunes, dissimulées par des thésauriseurs ignorés dans des cachettes pratiquées avec art

 

La main du même mendiant thésaurisateur (fig. 2).

La main du même mendiant thésaurisateur (fig. 2).

 

dans des coffres, des meubles, des tableaux, etc. Il est possible que les découvertes, signalées de temps  à autre, dans certains terrains, de pots remplis de monnaies archaïques, proviennent, entre autres origines, de dépôts effectués, au moyen âge ou dans l’antiquité, par des avares thésauriseurs, sous l’influence de perversions instinctives demeurées secrètes par leurs contemporains.
Lorsque le mendiant thésauriseur laisse un testament, ce n’est jamais en faveur d’un parent ou d’un ami, mais  à l’adresse, d’un légataire ou [p. 19]  d’une œuvre, dont la désignation signifie l’intention arrêtée, chez le testateur, de frustrer ses héritiers naturels, ou d’étonner l’entourage, ou de faire preuve d’un esprit malicieux et méprisant. Les testaments des sujets XII et XIV indiquent par leur originalité, des tendances, sinon pathologiques, au moins bizarres, chez leurs auteurs. La note XIV permet de penser à la réalité d’un cas d’ « avarice à deux », avec thésaurisation en commun, chez un père et sa fille, morts de privations et de faim, auprès d’une fortune de 375,000 francs. L’avarice étant toujours une passion solitaire, évoluant chez des individus jaloux du mystère de leur fortune et du secret de leur cachette et de leurs pratiques, il est intéressant d’observer, dans le domaine d’une espèce morbide si essentiellement égoïste, un couple de mendiants thésauriseurs, strictement conforme, d’ailleurs dans son histoire, aux lois du délire à deux.
On observe parfois, chez les vieux mendiants thésauriseurs vagabonds, plus ou moins délirants et en voie d’affaiblissement psychique, la tendance à collectionner, non seulement les pièces de monnaie, mais de multiples objets dépourvus de toute utilité et de toute valeur. Ce collectionnisme disparate et automatique, à caractère démentiel, indique chez le sujet la déchéance intellectuelle, et ne représente qu’un vestige inconscient des anciennes habitudes et des tendances foncières de l’avare.
Tel était le cas d’un avare que j’ai observé à la Maison de La Rochefoucauld, et dont je donne [p. 20]  ici la photographie. Ce vieillard, âgé de plus de 90 ans, véritable type d’avare sordide et thésauriseur, atteint de démence sénile, collectionnait, pêle-mêle avec ses pièces de monnaie et ses coupons, des boîtes, des cailloux, des clous, des bouts de bougie, etc., dans ses tiroirs, sa table de nuit, son lit, etc. Il portait ces étranges collections à une agence du Crédit Lyonnais, où il prétendait les entasser avec ses valeurs, dans le coffre-fort où s’accumulaient depuis cinquante ans ses stériles économies. On remarquera, sur les deux photographies que nous reproduisons, l’expression de finesse, de méfiance et d’âpreté du visage et de l’attitude, ainsi que la flexion crochue permanente des doigts, la complexité des lignes et l’éloquence du geste de cette main d’avare.

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Les mendiants thésauriseurs appartiennent nosographiquement à la classe des avares, parmi lesquels ils constituent une variété particulière. Les limites de cet article ne me permettent pas d’exposer ici, même à grands traits, la psychologie de l’avare, dont Rogues de Fursac a tracé récemment une excellente étude. Dans cette monographie très complète, notre distingué collègue a bien montré l’origine instinctive, profonde et lointaine, de l’avarice, anomalie primitive de là tendance à l’épargne ; l’étiologie dégénérative et les parentés morbides de cette anomalie ; ses caractères différentiels avec les pseudo-avarices du pauvre honteux, du pusillanime obsédé par [p. 21] la crainte du dénuement, du cupide, du collectionneur, etc. ; il a analysé avec justesse les traits fondamentaux et accessoires de la psychopathologie de l’avare l’absence ou l’insuffisance manifeste des sentiments affectifs et altruistes, le manque d’imagination, l’horreur du risque, la méfiance, l’isolement matériel et moral, le rétrécissement progressif de l’activité psychique, l’inconscience de la nature morbide de sa passion, l’inaptitude à la criminalité, etc.
Entre tous les avares, les mendiants thésauriseurs se distinguent par quelques caractères particuliers, qui expliquent leur genre de vie et leur situation dans la société. Tout d’abord, la paresse et l’inertie les éloignent de tout travail régulier et les poussent à la mendicité. Ensuite; on remarque chez eux une absolue indifférence, physique ou morale, aux plus dures privations matérielles comme aux pires situations sociales. Leur anesthésie à la faim, à la soif, au froid, à tous les besoins ordinaires de l’bomme civilisé, progressivement accrue par l’habitude de toutes les restrictions, révèle, chez ces psychopathes, l’existence parallèle de véritables anomalies de la nutrition et de la sensibilité. Leur extraordinaire tolérance pour l’inanition et les variations du milieu extérieur, leur étonnante vitalité, qui explique le grand âge auquel ils arrivent malgré un tel régime, apparaissent comme des traits caractéristiques de ces sujets. Ces qualités de résistance vitale, inhérentes d’ailleurs à l’intensité, chez de tels égoïstes, de l’instinct de [p. 22] conservation personnelle, sont encore plus manifestes chez les mendiants thésauriseurs vagabonds. Ceux-ci, incessamment poussés par leur instabilité constitutionnelle à la vie errante, et porteurs d’une fortune ignorée et inutile, cheminent à travers la société, comme les représentants paradoxaux de deux tendances en apparence opposées : l’instinct nomade et l’instinct d’épargne. Au fond, la coexistence de ces deux anomalies biologiques, à première vue contradictoires, s’explique naturellement par les lois du déséquilibre psychique, en vertu desquelles s’associent souvent, chez le même individu, les formes opposées de l’activité morbide. Il y a loin, d’ailleurs, des formes normales de la vie nomade et de l’instinct d’épargne, aux manifestations morbides du vagabondage et de l’avarice.
Enfin, c’est chez les mendiants thésauriseurs qu’on observe les types les plus purs de l’extrême avarice, ainsi que les exemples des formes mortelles de cette anomalie instinctive, dans laquelle l’avare, entièrement possédé par l’amour exclusif de l’or, entasse, dans un collectionnisme mystique et systématique, les symboles représentatifs d’une richesse absolument stérile. Le culte de cette richesse, considérée non plus comme un moyen mais comme une fin, le fétichisme de l’or, dessèche en lui les sources de la vie et le condamne à mourir de faim sur le produit d’une épargne méconnue dans son principe et poursuivie seulement pour elle-même. Chez le mendiant thésauriseur, l’excès et la déviation de l’épargne, [p. 23] de l’instinct de conservation, arrivent ainsi à étouffer, par leur exagération progressive, les sollicitations les plus impérieuses de ce même instinct ; et c’est au milieu des preuves d’une vitalité acharnée, que le malade meurt d’une anomalie monstrueuse de l’instinct même de la persévération dans la vie.
Telle se présente, en général, la physionomie clinique du mendiant thésauriseur, qu’on doit considérer comme une figure particulièrement intéressante, et plus fréquente qu’on ne le croit, parmi les types d’avares, jusqu’ici beaucoup mieux étudiés par les moralistes et les littérateurs que par les médecins. N’est-ce pas chez Plaute et Molière, chez. La Bruyère, chez Balzac et Gogol, qu’il faut chercher les meilleures études cliniques de l’Avarice ?

Extrait de Paris Médical.

2990’12. – Corbeil. Imprimerie Crété

 

 

 

 

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