Les écrits et les dessins des aliénés. Par Paul Max-Simon. 1888.

MAXSIMONECRITURE0005Paul Max-Simon. Les écrits et les dessins des aliénés. Article parut dans la revue « Archives de l’Anthropologie criminelle et des Sciences pénales », (Paris), tome troisième, 1888, pp. 318-355.

Paul Max-Simon Paul (1807-1889). Médecin en chef à l’Asile public d’aliénés de Bron, Rhône. – Médecin inspecteur des asiles privés du Rhône. – Membre de la Société d’anthropologie de Lyon. Nous avons retenu ces quelques publications :
— Crimes et délits dans la folie. Paris, J.-B. Baillière et fils, 1886. 1 vol. in-8°.
— Le monde des rêves. Le rêve, l’hallucination, le somnambulisme et l’hypnotisme, l’illusion, les paradis artificiels, le ragle, le cerveau et le rêve. Deuxième édition. Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1888. 1 vol. in-8°.
— Les invisibles et les voix. Une manière nouvelle d’envisager les hallucinations psychiques et l’incohérence maniaque. Paris et Lyon, J.-B. Baillière et Fils et Henri Georg, 1880. 1 vol. in-8°.
— Les maladies de l’esprit. Paris, J.-B. Baillière et Fils, 1891.1 vol. in-16.
— Sur l’hallucination visuelle. Preuve physiologique de la nature de cette hallucination. Paris et Lyon, J.-B. Baillière et Fils et Henri Georg, 1880. 1 vol. in-8°.
— Les Utopistes. Article parut dans la revue « Archives d’anthropologie criminelle, de criminologie et de psychologie normale et pathologique », (Lyon et Paris), tome quinzième, 1900, pp. 345-362. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.– La note de bas de page a été renvoyée en fin d’article. – L’iconographie est celle pointe à l’article original, sauf le portrait de l’auteur. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

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LES ÉCRITS ET LES DESSINS DES ALIÉNÉS

par

Le Dr P. MAX SIMON, médecin en chef à I’asile de Bron.

I

Les ecrits des aliénés.

Les écrits des aliénés offrent pour le médecin un intérêt tout spécial, soit qu’on les considère au point de vue des idées délirantes, soit qu’on les envisage simplement comme productions graphiques. Il arrive, en effet, que certains malades, qui ne se livrent en rien dans leurs entretiens, dévoilent dans leurs écrits les conceptions erronées dont ils sont assiégés ; d’un autre côté, l’aspect des lettres dont les mots sont formés, l’agencement de ces mots, l’allure de l’écrit, en quelque sorte, variant souvent avec l’affection mentale dont le sujet est atteint, peuvent être d’un secours précieux dans quelques cas douteux et difficiles.

Nous examinerons donc à ce double point de vue les écrits des aliénés et nous étudierons ces productions parfois si singulières dans les diverses formes délirantes, en commençant par la manie.

La manie est, on le sait, constituée par une extrême incohérence dans les idée et dans les actes, avec excitation. Le maniaque est exalté, ses propos se succèdent sans aucune espèce de lien, il passe subitement d’une idée à l’idée la plus opposée : c’est, en somme, le fou dans l’acception ordinaire du mot. On comprend que les malades de ce genre ne sont pas ceux qui écrivent le plus ; le fait se présente encore assez fréquemment néanmoins, et la même incohérence que l’on constate dans les discours du maniaque se rencontre également dans les productions de sa plume. Les phrases sont sans suite et sans lien ; c’est la confusion même. Si maintenant, comme il arrive assez [p. 319] souvent, une série d’idées délirantes spéciales prédomine dans le délire incohérent du malade, les écrits de l’aliéné portent le cachet de ces idées erronées, et l’on verra, par exemple, des conceptions ambitieuses surgir çà et là au milieu de la composition désordonnée du pauvre insensé.

En somme, la composition des lettres du maniaque traduit exactement le désordre intellectuel de leur auteur et, chose remarquable, mais qu’on pouvait cependant prévoir, le papier porte la trace matérielle du trouble mental du patient. Toutes les lignes sont irrégulières, chevauchant parfois les unes sur les autres. tracées dans tous les sens, et l’irrégularité physique est le plus ordinairement l’exacte proportion avec le trouble de l’esprit (fac-simile l et 5)

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Le caractère graphique des écrits de maniaque, n’est pas toujours aussi absolument désordonné que nous venons de le voir, mais ces écrits offrent cependant très souvent un aspect spécial auquel on peut facilement reconnaître le trouble psychique.

C’est ainsi qu’un de nos pensionnaires atteint de manie rémittente voit son écriture devenir irrégulière, quand il va retomber malade. Dans le bureau où il est employé, ce caractère échappe si peu à ceux qui sont appelés à contrôler le travail de ce jeune homme qu’on ne manque jamais d’avertir la famille, quand cette variation dans son écriture commence à s’accuser. C’est ainsi encore qu’un de nos malades, quand il est en pleine période de manie, (fac-sim. 2) écrit des lettres à caractères énormes ; puis, la maladie s’atténuant, la dimension des lettres diminue pour reprendre à la guérison le type ordinairement adopté pour la correspondance épistolaire.

Si comme dans un des modèles que nous reproduisons dans une des planches jointes à ce travail, le malade a de plusieurs langues une connaissance plus ou moins parfaite, il ne sera pas rare de le voir écrire dans ces diverses langues, ou mieux, tracer des mots sans signification aucune ou simplement des lettres appartenant aux diverses idiomes qu’il a pu autrefois étudier (fac-sim. 3)

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Enfin ce qui indique mieux que toute chose la réelle influence du délire maniaque sur les écrits de l’aliéné, c’est, pensons-nous, [p. 320] les lignes des modèles extraits des lettres écrites par un aliéné d’abord dans une période de calme, puis dans un moment où l’excitation maniaque est chez lui le plus nettement accusée. La comparaison des deux types graphiques est des plus instructive, et nous sommes heureux de pouvoir donner un semblable spécimen qui fait toucher du doigt la vérité de ce que nous voulons prouver ici, à savoir, le caractère parfois presque pathognomonique des écrits du maniaque (fac sim. 4 et 5).

Voilà ce que l’ on constate ordinairement dans la manie ; mais toute règle est susceptible d’exception, et je ne serais pas complet sur le sujet qui nous occupe, si je ne disais qu’on voit très rarement, mais quelquefois, des maniaques très incohérents devenir plus maîtres d’eux alors qu’ils écrivent et dont les écrits sont plus suivis que les discours. Le maniaque la plume à la main peut donc ainsi se contenir, se maîtriser, différent en cela du dément qui divague davantage alors qu’il écrit que lorsqu’il parle.

Enfin, on trouve aussi des aliénés atteints de manie chez lesquels la maladie paraît agrandir la portée de l’intelligence. Marcé, en effet, a raconté l’histoire d’une dame qui dans le cours d’une affection maniaque écrivait à son mari des lettres dont il compare l’éloquence et l’emportement passionné aux pages les plus brûlantes de la nouvelle Héloïse. Guérie, cette dame redevint dans l’expression écrite de sa pensée absolument simple et modeste.

Les faits du genre de celui que je viens de rapporter sont, du reste, extrêmement rares.

La stupeur lypémaniaque est une affection dans laquelle les malades demeurent silencieux et immobiles comme des statues, tout entier à la contemplation d’hallucinations et d’illusions terrifiantes. De tels malades ne sauraient être féconds en écrits d’aucune sorte. À peine peut-on obtenir d’eux une ligne qui ne reflètera pas généralement les idées dont ils sont obsédés ; souvent même cette ligne, péniblement commencée, on ne parvient pas à la leur faire achever. C’est seulement vers la fin de la [p. 321] maladie, lorsque celle-ci tend vers la guérison, que ces sortes d’aliénés consentent à écrire, et alors on trouve parfois dans les écrits des malades la trace affaiblie des idées qui les ont longtemps poursuivis.

J’ai connu une dame qui demeura six mois dans la plus profonde stupeur. Assiégée d’hallucinations terrifiantes, elle voyait égorger ses enfants. Lorsque la convalescence commença, cette pauvre aliénée chercha par une lettre à s’assurer du sort des personnes qui lui étaient chères et qu’elle croyait avoir été odieusement sacrifiées.

Enfin, quelques aliénés stupides se mettent encore à écrire quand, la maladie se transformant, une vive agitation maniaque va succéder à la stupeur dans laquelle ils étaient plongés. J’ajouterai que, pendant la période de dépression, les caractères tracés par les malades offrent de l’hésitation, de l’incertitude ; les traits sont lourds, mal arrêtés et semblent avoir été formés par la main d’un enfant inhabile. Cette particularité de l’écriture, que je signale ici et qui était extrêmement frappante chez une dame en pleine stupeur, changea tout à coup, alors que l’agitation vint succéder cet état dépressif. Les lettres mal dessinées, à l’allure hésitante, timide, si j’ose dire, prirent aussitôt un jet hardi, arrêté et comme provoquant.

J’ai noté plus haut que les écrits des maniaques avec prédominance d’une idée erronée portaient assez souvent la trace de cette idée. Il en est de même chez les lypémaniaques qui offrent une teinte délirante spéciale. Il n’est pas rare, par exemple, de voir les lypémaniaques à idées religieuses exprimer ces idées dans leurs lettres, et celles-ci présentent encore ce caractère qu’elles sont parfois parsemées d’emblèmes religieux, de signes divers.

Un lypémaniaque que j’ai eu longtemps dans mon service m’écrivit un jour une lettre de ce genre. Au milieu de reproches adressés à sa femme, on trouvait des protestations de pardon, des invocations à Dieu. La lettre était entourée de croix et au milieu figurait une croix de dimension plus grande ayant pour exergue les mots suivants qui n’avaient certainement dans l’intention [p. 322] de l’auteur rien du caractère épigrammatique qu’on serait tenté d’y voir : « Voilà ma plus grande croix ; c’est ma femme qui me la fait porter. » J’ai encore aujourd’hui parmi mes malades un aliéné épileptique qui après des crises répétées éprouve, comme il arrive assez souvent, une agitation extrêmement vive. Puis, à cette agitation succède une période dépressive pendant laquelle le malade est envahi par des idées religieuses. C’est alors qu’il commence à écrire, et toutes ses lettres sont très chargées de croix et d’emblèmes religieux.

Jusqu’ici, nous avons eu affaire à des malades qui, en somme, écrivent assez rarement. Voici une classe d’aliénés extrêmement féconds en écrits de toute sorte : ce sont les délirants par persécution et les mégalomanes.

Les persécutés sont les plus prodigieux consommateurs de lettres, cahiers, carnets que contiennent les asiles. Tout leur est bon pour consigner leurs réclamations et leurs plaintes, et si grande soit la libéralité avec laquelle on leur fournit les cahiers qu’ils demandent continuellement, ils n’en ont jamais assez. Aussi couvrent-ils souvent les feuilles qu’ils emploient de lignes extrêmement serrées, écrivant parfois transversalement, puis obliquement pour que la place ne manque pas à l’expression de leurs innombrables griefs. C’est à tout le monde qu’ils écrivent ; mais c’est surtout aux autorités, au président de la République, aux ministres, aux magistrats, aux Chambres. Toutes les persécutions dont ils se croient l’objet sont retracées avec une abondance de détails, une précision de dates tout à fait caractéristiques. Ici, plus d’incohérence, tout se tient, s’enchaîne logiquement, bien que les plaintes soient le plus ordinairement extravagantes et absolument inacceptables. Ces aliénés ont un langage qui leur est essentiellement propre et qu’on rencontre identiquement chez la plupart d’entre eux : les Jésuites, les francs-­maçons les persécutent ; ils sont en butte à la malveillance des médiums ; une bande les poursuit dont le chef joue dans leur esprit un rôle considérable et qu’ils désignent fréquemment par cette appellation générique. Un trait encore qui mérite d’être relevé, c’est la tendance qu’ont presque tous ces malades à adopter, à créer même des mots qui reviennent continuellement sous leur plume : On les électrise, on les magnétise, on les téléphonise ; on leur prend leur pensée, on leur fait entendre la petite parole ; on les tourmente par le système de la balance, du miroir, de la timbale, etc. [p. 323]

J’ai indiqué plus haut que les persécutés affectent en général une écriture assez serrée et j’en ai dit la raison. Il est un autre caractère que présentent assez souvent leurs écrits et qui mérite d’être relevé : c’est la tendance qu’ont ces malades à souligner certains mots une, deux, trois fois et plus, à faire saillir en caractères différents les choses qu’ils veulent qu’on remarque, choses fréquemment insignifiantes, mais qui à leurs yeux ont une importance considérable ; c’est encore une profusion de points d’exclamation pour accentuer les énormités dont ils se plaignent.

Dans la lettre d’un persécuté qui m’a passé sous les yeux, je trouve ces expressions : « joli coquin » suivi de trois points d’exclamation, « c’est là que le procureur général est pris », terminées par la même accentuation. Les lignes suivantes : « forcer un homme à donner sa signature pour approuver sa lâcheté », etc., etc., ne sont pas accompagnées de moins de vingt-cinq points d’exclamation.

Enfin, il arrive encore que les entêtes des lettres écrites par les persécutés, les enveloppes qui les renferment portent des déclarations déclamatoires dont je crois utile de donner une idée.

Une des lettres auxquelles je fais ici allusion commençait ainsi : « 5melettre traitant des guet-à-pans du Parquet, de la Préfecture, de la police de Lyon en 1876-77, pour couvrir et cacher les crimes d’un commissaire de police, de son subalterne et de leurs complices ; ces crimes commis sur la personne de X en 1872, 73, 74,75,76, etc. » Sur l’enveloppe on lisait : « ce pli est une multiplication de crimes et de guet-à-pans pour les cacher. »

Des malades qui écrivent encore très volontiers sont les mégalomanes. Comme ceux des persécutés, les mémoires des mégalomanes sont généralement volumineux ; mais les sujets traités par les malades sont essentiellement différents. Il ne s’agit plus uniquement de persécutions endurées, bien que quelques récits de celles-ci apparaissent parfois ici et là, mais en général, de plans de réformes, de projets politiques plus ou moins bizarres, quelquefois de dissertations morales. Des inventions diverses sont souvent aussi décrites par les aliénés de cette classe avec plans et devis à l’appui. [p. 324]

J’ai entre les mains un grand nombre de ces mémoires dont les sujets méritent au moins d’être mentionnés. Un mégalomane qui se croyait des droits au trône de France écrivait l’histoire de notre pays en la rattachant tout entière à ses prétentions généalogiques. Un autre mégalomane que j’ai eu longtemps dans mon service à l’asile de Bron avait remis un projet tendant à la suppression de la folie, maladie qui grève de si lourdes charges les finances du département ; et ce projet reposait sur ce fait, qu’il tenait pour absolument certain, que la plus grande partie des aliénés enfermés devait la triste affection dont ils étaient atteints à l’inconduite de leur mère. Il proposait donc de rendre stériles les femmes de mauvaise vie par une opération dont le malheureux ne soupçonnait assurément pas la gravité.

Un malade que j’ai connu à Blois se croyait destiné à devenir le fondateur d’un ordre qu’il appelait l’ordre des chevaliers instituteurs. Il avait rédigé sur ce sujet de nombreux mémoires, adressé force suppliques au gouvernement et avait fait un voyage dans le Blésois pour acheter le château de Chambord, future résidence du maître de l’ordre.

Enfin pour ne pas lasser l’attention, je me bornerai en finissant cet exposé des sujets ordinaires des élucubrations des mégalomanes à mentionner les dissertations que me remet continuellement un malade de mon service sur la vanité de la science, la mauvaise organisation de la société, l’imperfection et l’ingratitude de l’homme. Celui-là est un philosophe.

Que les mégalomanes composent des mémoires ou de simples lettres, ils ne manquent guère de se parer dans leurs écrits de leurs titres imaginaires.

Un malade de Dôle mettait toujours en tête des lettres qu’il écrivait continuellement à tel ou tel souverain : X… comte de…, roi de France, à mon frère l’empereur de toutes les Russies, salut.

Un jeune aliéné, que l’idée qu’une actrice célèbre de passage à Lyon l’avait particulièrement distingué a contribué à faire enfermer, signe toujours : Comte d’A…

Un autre commence ainsi quelques-unes de ses lettres : moi X… maître de la France, de l’Europe et du monde…

Un malade, encore actuellement à Bron, ne manque jamais d’inscrire au dos des lettres qu’il envoie à tous mes souverains de [p. 325] l’Europe : M. B. X. maréchal de France, grand duc de Woerth, grand commandeur de la Légion d’honneur, le maître du monde, Expéditeur (1).

Enfin un dernier mégalomane de mon service ne manque jamais de mettre au bas de ses lettres : un tel, évêque, pape, président du consistoire éventuel, ancien chiffonnier.

La dissonance que l’on ne manquera pas de remarquer dans l’association des deux premiers titres que se donne l’aliéné à la très modeste qualité qu’il s’attribue en dernier lieu se rencontre assez rarement chez les persécutés mégalomanes ; elle est plus commune chez les paralysés généraux. Nous nous l’expliquons ici par le peu d’éducation du malade, la classe commune à laquelle il appartient, qui ne lui permettent pas de distinguer ce qu’il y a de peu naturel dans la multiplicité disparate des appellations dont il fait suivre son nom. Mais une autre raison peut parfois être invoquée dans les cas de ce genre.

Quand chez les mégalomanes on trouve de l’affaiblissement des facultés, les conceptions ambitieuses se montrent moins cohérentes, moins logiquement liées. C’est ainsi, par exemple, qu’un malade de mon service aliéné mégalomane en démence se dit tout à la fois : lutteur, empereur et roi.

Je ne laisserai pas les mégalomanes sans noter que si les persécutés soulignent volontiers les mots et prodiguent les points d’exclamation, les aliénés dont nous nous occupons en ce moment impriment quelquefois au bas de leurs lettres une sorte de sceau, emblème de leur puissance. Un aliéné qui se donnait pour le vrai Napoléon III ou pour mieux Napoléon 111 (cent onze pour me servir de son expression favorite) dessinait au bas de ses lettres et mémoires un triangle avec le nombre 111 à l’intérieur de chaque angle.

Enfin et c’est par là que je terminerai ce que j’ai à dire au sujet des écrits des aliénés à délire ambitieux systématisé, certains mégalomanes persécutés ayant un délire tout spécial écrivent des lettres d’un caractère plus singulier encore que celles dont nous venons de parler. Un malade de mon service est précisément dans ce cas. S’imaginant posséder un grand pouvoir, être le chef d’une société secrète, il donne les ordres les plus extravagants et dans [p. 326] les termes les plus singuliers, créant des mots n’appartenant à aucune langue. En outre, cet aliéné me remet de temps à autre une sorte de missive secrète contenant simplement des chiffres, des lettres bizarrement accentuées et des points (fac-sim. 7).

Les érotomanes et les érotiques témoignent dans leurs écrits de leurs préoccupations passionnelles, et leurs pensées sont aussi coordonnées que celles des aliénés dont nous venons de nous occuper. Je pourrais donc étudier à cette place les productions de ces sortes de malades ; mais comme ces aliénés sont loin de se rencontrer aussi fréquemment que les persécutes, je me contenterai de dire que chez les érotomanes des dessins de nature sentimentale, le portrait de l’objet de leur passion, illustrent parfois la manifestation écrite de leurs sentiments tendrement, mais respectueusement exprimés. Quant aux érotiques, il est difficile de se faire une idée de la crudité, de l’obscénité des termes dont ils se servent, racontant parfois leurs hallucinations, plus souvent peut-être imaginant les scènes de dévergondage qu’ils voudraient réaliser.

Tous les aliénistes un peu au courant des choses de la science mentale connaissent l’histoire de ce malheureux chevalier d’A… qui pendant de longues années, soit à Lyon, soit à Paris, poursuivit de ses déclarations obscènes les femmes les plus remarquables par leur beauté, leur mérite ou la haute position où leur naissance ou la fortune les avait placées. C’est ainsi que cet aliéné avait envoyé à l’impératrice Joséphine, à la reine Hortense, à la duchesse de Berry, des lettres rédigées avec un cynisme inouï, décrivant avec complaisance des scènes libidineuses où il faisait jouer un rôle aux personnes à qui il s’adressait. Aussi peut-on se demander si ce malheureux n’était pas le jouet d’hallucinations, comme il arrive à un malade de mon service qui assiste toutes les nuits à des orgies lubriques auxquelles il prétend voir participer des personnes au-dessus de tout soupçon.

Enfin et avant d’abandonner l’étude des écrits des aliénés dont les pensées sont régulièrement déduites, logiquement agencées, je dois signaler la tendance qu’ont souvent les aliénées hystériques à se livrer dans leurs lettres aux dénonciations [p. 327] calomnieuses, en indiquant le caractère souvent dramatiquement invraisemblable de ces sortes de dénonciations.

C’est ainsi, par exemple, qu’une jeune fille écrira qu’on a tenté de l’assassiner dans les circonstances les plus bizarres, les plus incroyables ; qu’une autre prétendra avoir été en butte de la part de proches parents, de personnes absolument respectables aux plus odieuses agressions, finissant enfin par déclarer avoir subi les derniers outrages, le tout accompagné de circonstances mystérieuses, étranges et romanesques : personnages masqués d’aspect fantastique, coups de poignards donnés et reçus, enlèvements, etc. Enfin, je crois qu’il n’est pas inutile de noter la multiplicité parfois inouïe de ces lettres qui arrivent coup sur coup, sortent de partout, pleuvent en quelque sorte, — je ne vois pas d’autre expression pour rendre ma pensée — comme dans cette malheureuse affaire La Roncière dont on n’a pas perdu le souvenir.

Le caractère essentiel de la démence est l’affaiblissement considérable, puis l’abolition à peu près complète de toutes les facultés. L’esprit des déments est absolument débile, et l’incohérence des discours de ce genre d’aliénés tient à ce que le moindre obstacle que leur pensée rencontre suffit à faire changer la direction de leurs idées. Cette incohérence tient aussi à ce que des touches intermédiaires manquent, pour ainsi dire, dans l’esprit du dément, ce qui suffit à rendre celui-ci inintelligible. Que dans 1a page d’un livre on supprime ici un mot, là une phrase, plus loin plusieurs lignes, et l’on aura à peu près le type des discours et des écrits du dément. Ce n’est pas comme pour le maniaque, de l’incohérence par surabondance d’idées : c’est de l’incohérence par suite de manque de transition entre les idées successivement émises. Je ferai remarquer que ces phrases incohérentes sont le type des écrits des déments confirmés (fac-simile 8). Au commencement de la maladie, la faiblesse de l’esprit peut simplement se traduire par quelques mots oubliés, encore par quelque chose d’enfantin dans la nature des idées.

On sait que chez un certain nombre de malades atteints de [p. 328] la plus irrémédiable démence, au milieu de la déchéance intellectuelle la plus absolue, on peut parfois constater quelques idées très simples ayant surnagé dans ce naufrage de la raison. Quand ce fait se présente, on voit fréquemment les déments écrire la même phrase ou une même série de phrases qu’ils reproduisent avec une remarquable persistance, dans la même forme, avec le même type graphique.

Un dément de ce genre m’a remis cent fois peut-être la lettre suivante toujours formulée de la même façon : ordre d’arrêt, transfèrement des condamnés, maison dite de justice à Bron, états britanniques, états de France ; X… , commune de St-Marcel ; service de police ; service de l’état ; arrêt du 28 juin 1878. D.-J.-B.-E. (fac-sim, 9).

Les caractères de cette lettre sont parfaitement réguliers, toujours les mêmes, comme s’ils avaient été stéréotypés et d’une écriture semblable à celle des anciens manuscrits. Quant à ce type correct, arrêté de l’écriture que je viens d’indiquer, bien que je l’aie rencontré plusieurs fois, je ne le considère pas comme caractéristique de la démence. À mon sens, il montre simplement que de même que certains déments conservent une habileté remarquable dans les travaux manuels, de même l’aptitude à tracer des caractères graphiques avec une régularité parfaite peut se trouver dans la démence avancée.

Si quelques déments peignent les lettres comme je viens de le dire, d’autres, sous prétexte d’écriture, se livrent aux fantaisies les plus singulières.

Tantôt, ce sont de simples points extrêmement serrés, comme m’en remettait presque journellement une malade de l’asile de Blois ; tantôt, ce sont des sortes d’hiéroglyphes, comme ceux qu’un dément de Bron me confie assez souvent en me les recommandant de la façon la plus expresse (fac-simile 10). Dans tous les cas et quelle que soit la différence des types graphiques irréguliers employés par les déments, ces types portent toujours en eux la marque facilement reconnaissable de la déchéance intellectuelle de ceux qui les ont adoptés. [p. 329]

À côté des écrits des déments viennent se placer naturellement ceux des paralysés généraux qui sont extrêmement caractéristiques. Remplis ordinairement d’idées ambitieuses, incohérentes, dans la première période de la maladie alors qu’il y a un certain degré d’excitation, et d’un caractère graphique qui ne s’éloigne pas trop de la normale, les écrits des paralytiques se rapprochent alors assez de ceux des maniaques. Ce n’est peut-être pas là cependant le cas le plus ordinaire, l’affaiblissement des facultés, étant dès l’abord, un des caractères de la maladie. Aussi bien, voit-on souvent chez les malheureux qu’envahit la paralysie générale, et alors qu’on ne soupçonne pas encore la gravité des troubles légers à peine encore constatés, certaines irrégularités dans l’écriture, des mots passés, des chiffres absolument erronés, parfois même malhonnêtement fautifs, et bien souvent, c’est là le premier symptôme qui donne sérieusement l’éveil sur la terrible affection. Puis, bientôt, les lettres de ces aliénés deviennent de plus en plus irrégulières ; des erreurs se produisent de plus en plus grossières et d’un caractère maladif d’une évidence absolue.

Un malade de mon service écrivait tout d’abord à sa femme de prendre le train immédiatement pour venir le chercher et, cela, avec des mots passés et répétés. La maladie marchant, il commence toutes ses lettres comme il suit : M. le docteur, madame X… bien aimable, toujours polie) polie, avec les clients toujours… La lettre s’arrête là, le malade signe et envoie à sa femme ces lignes d’une insignifiance absolue.

On voit des aliénés paralytiques adresser des lettres à des personnes mortes depuis longtemps, fait qui peut aussi se produire dans la démence simple.

Quelquefois pourtant la destination des lettres de certains aliénés est encore plus singulière. Un alcoolique dont j’ai eu l’occasion de recueillir l’observation, apportait à un bureau de poste une dépêche télégraphique qu’il voulait adresser à la Sainte-Vierge au ciel, cela au grand ébahissement de la directrice de la poste devant laquelle il s’agenouillait. [p. 330]

Mais je serais incomplet sur le sujet qui nous occupe si je ne parlais du type graphique des caractères tracés par les paralytiques qui a une signification des plus nettes. À mesure que progresse la maladie, les traits, d’abord incertains, deviennent de plus en plus tremblé, et, bientôt, c’est à peine si le pauvre paralytique peut former ses lettres en zig-zag (fac-sim. 11-12). Tout est confus, brouillé sur la feuille où il s’efforce de traduire ses misérables pensées, et celle-ci est fréquemment remplie de taches d’encre et de souillures de toute sorte.

Il nous reste à examiner les écrits des sujets atteints de faiblesse intellectuelle congénitale. Il y a des degrés nombreux dans cette forme mentale. Tandis que certains imbéciles présentent des facultés simplement diminuées, d’autres, au contraire, expriment seulement leurs besoins par des mots à peine intelligibles : ce sont là les idiots proprement dits. Ces derniers, on le comprend, ne pourront rien nous fournir. Pour ce qui est des dégénérés d’un ordre plus élevé, leurs écrits indiquent exactement le degré de leur infériorité mentale ; des phrases simples, mal agencées, plus mal construites, sont le caractère des écrits des imbéciles dont nous nous occupons ici. Parfois l’infirmité d’esprit des imbéciles se révèle par un trait plus frappant encore. Après avoir commencé une lettre exprimant leurs pauvres idées, ils la finissent en copiant les pages d’un livre qui leur sera tombé sous la main. Je dois ajouter que ce fait se présente parfois chez certains déments, similitude qui n’a rien qui puisse nous étonner, les deux affections ayant pour trait essentiel la faiblesse des facultés.

Mais ce n’est pas là tout, et nous devons dire que dans les lettres de certains imbéciles on trouve de véritables idées délirantes. On est assez porté à croire que les imbéciles ne délirent pas ; il n’en est rien, et l’on constate assez souvent chez eux des idées ambitieuses se révélant, comme je viens de le dire, dans leurs écrits.

Un imbécile, que j’ai pu observer longtemps à l’asile de Dijon et qui était enfant naturel, s’imaginait appartenir à une famille extrêmement [p. 331] distinguée. Il écrivait souvent à son père supposé, un prince, pensait-il, et après quelques lignes maladroitement affectueuses, il copiait les pages d’un paroissien qui ne le quittait jamais. Un autre dégénéré, qui disait avoir rang parmi les hauts dignitaires de l’Église, croyait être marié et envoyait à sa femme purement imaginaire des recommandations au sujet de ses enfants. L’imbécile dont je parlais tout à l’heure avait, lui aussi, des idées de mariage, et écrivait ; sa prétendue, immensément riche, des lettres qu’il terminait, comme celles adressées à son père, par des pages copiées dans son paroissien.

Plus rarement, les imbéciles forment des projets de réforme sociale qui servent de thème à leurs écrits ou mieux à leurs prétendus écrits. J’ai eu l’occasion de suivre de près un imbécile qui voulait réformer la morale en forçant les religieuses à se marier. Continuellement, il répandait partout de petits carrés de papier remplis de points et de traits extrêmement serrés, contenant, affirmait-il, l’exposé de sa nouvelle doctrine.

Ce que je viens de dire m’amène à parler du caractère graphique des écrits des imbéciles et des idiots. Chez les imbéciles relativement élevés dans l’échelle intellectuelle, l’écriture est mauvaise, irrégulière, mais c’est tout. Quand, au contraire, l’intelligence s’offre à l’état absolument rudimentaire, l’écriture ne consiste plus qu’en signes complètement inintelligibles, en une suite de lettres présentant parfois un caractère des plus singuliers.

Un jeune idiot que j’ai eu pendant deux ans dans mon service à l’asile de Bron, pouvant à peine parler, me remettait des feuilles entièrement couvertes de lettres réunies entre elles et ne formant aucune espèce de mots, à plus forte raison n’exprimant aucune idée. Ces lettres, ainsi tracées et unies, faisaient l’effet d’hiéroglyphes, de mots écrits dans une langue étrangère.

Un autre petit malade de mon service me donne de prétendues lettres dont les lignes simulent une écriture sténographique (fac-sim. 13).

Je terminerai ce que j’ai à dire sur les écrits des imbéciles et des idiots en faisant remarquer que plusieurs des caractères graphiques que nous avons relevés dans les écrits des déments se rencontrent également chez des dégénérés dont nous nous [p. 332] occupons en ce moment ce qui, comme je le disais tout à l’heure, est assez naturel et pouvait être prévu, l’intelligence étant diminuée dans les deux cas avec cette seule différence que chez les déments on a affaire à une affection acquise, tandis que chez l’imbécile il s’agit d une infirmité congénitale.

Pour traiter complètement le sujet qui fait l’objet de ce travail, je crois devoir dire un mot des écrits des sourds-­muets.

Le sourd-muet est parfois un faible d’esprit. Parfois encore des impulsions, des perversions de diverse nature peuvent être relevées chez ces incomplets.

En tout cas, ils peuvent toujours être considérés, du fait seul de leur infirmité, comme ayant une organisation cérébrale irrégulière. Ces malheureux étant de temps à autre traduits devant les tribunaux, il n’est pas inutile de les examiner au point de vue qui nous occupe ici. Or, nous voyons que ces infirmes d’un genre tout spécial ont souvent une façon d’écrire qui leur est particulière. Il y a dans la manière de présenter leur pensée, une incorrection qui m’a paru typique et qu’à mon sens on pourrait invoquer dans les cas douteux et difficiles.

Je rappellerai à ce repos un fait qui s’est passé à Lyon, en 1838. Un sourd-muet accusé d’avoir assassiné une fille publique comparut devant les assises du Rhône et fut acquitté. Il n’en demeura pas moins soupçonné de simulation au point de vue de la surdi­mutité, et considéré par des personnes compétentes comme un simulateur.

Or, sans m’arrêter à la question de la culpabilité de l’accusé, je crois qu’il est impossible de méconnaître un sourd-muet dans ce malheureux. Outre qu’on remarque en lui une originalité et une pétulance de gestes qui se rencontre presque constamment chez ces infortunés, la lettre dans laquelle il explique péniblement ce qui s’est passé chez la fille assassinée me paraît présenter tous tes caractères qui distinguent à l’ordinaire des écrits des sourds-muets. Comme cette lettre est assez courte, je puis la reproduire intégralement.

« Le présent S. P. Les dernières dispositions à dire vérité au tribunal, la chose ainsi qu’elle a été. La Poly, femme Guichard, [p. 333], a invité le nommé S. P… d’entrer dans sa chambre avec elle ; à suivi la susdite prenant.

«  En entrant, P… se tient par les mains ensemble ; P… aperçoit une boucherie dans la cour, et voyant une femme qui tenait un cierge, et l’homme là, occupé à la boucherie, qui ont vu, sans doute entendu ouvrir, monter P. et la Poly ensemble. L’individu qui accompagnait P. suit par derrière, a monté, a resté quel instant à la porte pour voir le résultat. La femme agaçait P. de vin. Enfin la femme au vin qu’elle avait bu elle s’est armé et frappé P… P… a sorti, rentré un individu, a dépassé la femme, a me frappé, a tremblé en frayeur, a sorti en voyant rien. P. croyait être assassiné avec la femme. P… a tombé de l’escalier environ quinze pieds ; il voyait plus rien dans la cour ; le boucher était plus. P… non rien entendu. P… s’en va. »

La forme de cet écrit est bien particulière, il est impossible de n’être pas frappé de son allure toute spéciale. Eh bien ! un de mes malades sourds-muets, ayant parfois un peu d’excitation maniaque, me remet plusieurs fois par semaine des lettres d’une similitude grande avec celle que je viens de citer. Je demanderai la permission, et c’est par là que je finirai, de reproduire un court passage d’une de ces lettres qui permettra au lecteur d’apprécier si c’est avec raison que j’estime que S. P. n’était pas un simulateur, et montrera une fois de plus, le parti qu’on peut tirer dans l’intérêt de la vérité de l’étude attentive des productions graphiques des sujets. Voici comment le sourd-muet de Bron cherche à exprimer qu’il a cru reconnaître un gardien d’Albigny ; « Mais j’ai cru qu’il est à la voiture de commission vers la maison de dépôt de mendicité d’Albigny, près de Couzon et le canton de Neuville, sur la Saône que je connais, car il a le nom D.-M. sur sa casquette, autant la selle de son cheval que j’ai su rappeler pour l’autre fois qu’il était en service de voyage ».

Dans les deux cas, avec la diversité que comportent des individualités différentes, nous constatons une imperfection dans l’expression de la pensée qui fait penser à l’embarras d’une personne qui parle avec difficulté une langue dont elle est peu maîtresse.

Je viens à propos des sourds-muets de parler de la simulation ; mais, manquant de renseignements personnels, je n’aurais pas abordé cette intéressante question, au point de vue des [p. 334] écrits des aliénés, si un examen médico-légal, dont a été récemment chargé mon excellent et savant ami le professeur Lacassagne, ne m’en fournissait l’occasion. Appelé à se prononcer sur l’état mental d’un accusé contrefaisant l’imbécile, l’éminent professeur de médecine légale de la Faculté de Lyon montra qu’il y avait simulation, et l’inculpé, lassé d’une feinte toujours déclarée est plus pénibles pour tous ceux qui l’ont tentée, confessa sa ruse. Parmi les preuves sur lesquelles s’appuya le sagace expert est une pièce des plus curieuses et ressortissant au sujet d’étude qui fait l’objet de ce travail : je veux parler de quelques lignes tracées par le simulateur. L’inculpé avait été invité à écrire et le faisait d’une main ferme, quand l’expert lui fit observer que son écriture n’était pas tremblée. Aussitôt des caractères incertains, tremblés furent tracés, semblables à ceux des écrits des paralytiques, mais sans rapport aucun avec la graphique de l’imbécillité. Il y avait là une preuve matérielle, preuve aussi nette qu’irrécusable que nous mettons sous les yeux du lecteur (fac-sim, 14).

II

Les dessins des aliénés.

Il est un sujet en un rapport très étroit avec celui que nous venons de traiter et qui est demeuré longtemps à peu près vierge de toute investigation scientifique : je veux parler des conceptions délirantes artistiques des aliénés traduites par le crayon ou par la plume. C’est en 1876 que pour la première fois je me suis occupé de cette question non encore étudiée. Je dois dire cependant que dans son traité médico-légal sur la folie, le regretté Tardieu avait incidemment abordé ce côté intéressant de la médecine légale des aliénés ; mais il l’a simplement indiqué. « Bien que l’attention, dit M. Tardieu, n’ait été fixée jusqu’ici que par les écrits des aliénés, je ne crains pas de dire qu’on rencontrera souvent un intérêt réel à examiner les [p. 335] dessins et les peintures faits par les fous. Que l’on combine par la pensée, que l’on imagine par la fantaisie les choses les plus impossibles, les images des plus bizarres, on n’arrivera jamais à l’espèce de délire qui se peint sur la toile sous la main d’un aliéné, à ces créations qui tiennent du cauchemar et donnent le vertige. »

Ce que dit là M. Tardieu est vrai pour quelques genres de dessins, mais non pour tous, et une inquisition plus attentive le lui aurait certainement montré. C’est avec raison que M. Tardieu avance que souvent un aliéné ne dessinera pas comme le ferait un homme sain d’esprit ; mais je crois qu’on peut aller plus loin et reconnaître fréquemment à la manière du dessin la spécificité du délire. C’est ce que j’indiquais dans le travail dont j’ai parlé tout à l’heure et que je reprends aujourd’hui qu’une plus longue expérience m’a pleinement confirmé l’exactitude des conclusions auxquelles j’étais arrivé.

Ce que je viens de dire pourrait suffire comme introduction s’il ne me restait à indiquer un ouvrage extrêmement intéressant où M. le Dr Regnard a examiné les dessins des aliénés et reproduit avec d’ingénieux commentaires des fac-simile de ces curieuses et fantastiques productions. C’est dans son livre intitulé : Sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs que M. Regnard a curieusement reproduit et commenté ces élucubrations étranges de la folie. Cette juste indication donnée, nous allons rechercher le caractère spécial que peuvent revêtir les dessins des aliénés dans les diverses formes mentales en commençant par les folies lypémaniaques.

Il est facile de comprendre que les délires lypémaniaques généraux et aigus ne nous fourniront aucun sujet d’observation. Dans la lypémanie stupide, dans la dépression considérable de la lypémanie générale sans stupidité, dans la lypémanie anxieuse, les malades ne songent guère ordinairement ni à dessiner, ni à peindre. C’est dans les affections passées à l’état chronique, c’est dans les délires partiels et principalement dans les délires mégalomaniaques avec ou sans idées de persécution que nous rencontrons la moisson la plus abondante. [p. 336]

Dans la première circonstance, les conceptions artistiques des aliénés pourront revêtir une double forme, mais ordinairement une forme prédominera d’une façon toute spéciale. En tous cas, nous ne nous occuperons ici que des productions de l’imagination suscitées par le délire de persécution, renvoyant à un autre chapitre la description des conceptions imaginatives naissant chez les mégalomanes du délire ambitieux.

Les productions artistiques des persécutés présentent un caractère tout spécial et bien en rapport avec les idées ordinaires de l’aliéné. Ce sont généralement de véritables tableaux, petites compositions d’une valeur douteuse, assurément au point de vue du dessin, mais très intéressantes pour le médecin et le psychologue. Dans ces compositions graphiques, les malades peignent leurs infortunes, les tortures qu’ils ont endurées, les persécutions dont ils s’imaginent avoir été l’objet. Parfois encore ce sont des emblèmes qu’ils représentent : le lion comme signe de la force, les balances de la justice, des symboles de délivrance, etc., tout cela, comme je l’ai déjà dit, formant des scènes variées et qui, mis à part l’ordinaire inhabileté de l’artiste, présentent parfois un réel intérêt dramatique.

Un malade que j’ai eu longtemps sous les yeux dessinait souvent des tableaux de cette sorte. C’était parfois un tribunal devant lequel comparaissait un accusé, qui n’était autre que le malade lui-même ; d’autrefois, un paysage entouré de rochers où l’on voyait un lion blessé, des oiseaux, des animaux aux formes bizarres entourant la composition que surmontaient les balances de la justice. Là aussi, l’aliéné était au milieu du tableau. La mort armée de la faux dont elle frappera impitoyablement les hommes méchants et pervers formait encore un des sujets les plus ordinaires des compositions de ce persécuté (fac-sim. 15).

Une autre malade affectée également de lypémanie avec idées de persécution et de grandeur m’a remis pendant longtemps des dessins à sujets emblématiques : une arche avec une colombe apportant une lettre dans son bec, un enfant Jésus fort mal dessiné il est vrai, mais de figure profondément mélancolique, les mains liées et portant un agneau sur ses épaules.

Un persécuté de l’asile de Bron, ancien artiste musicien d’un [p. 337] certain talent, représentait les circonstances de sa vie par une sorte de schème emblématique que nous reproduisons dans une des planches annexées à ce travail (fac-sim. 16).

Enfin j’ai eu l’occasion de recueillir à Dôle l’observation d’un malade atteint de délire de persécution avec idées ambitieuses et mystiques qui, comme la plupart des persécutés, mettait à écrire une véritable intempérance. Toutes les bribes de papier qu’il pouvait se procurer étaient aussitôt couvertes de ses élucubrations bizarres, mélange de récriminations, de prières et d’imaginations mystiques. Ces écrits étranges étaient parsemés de croix, de triangles, de signes de toute sorte auxquels leur auteur attachait une signification spéciale et toute symbolique.

Tel est le caractère des dessins exécutés par les persécutés. On voit qu’il est bien en rapport avec le délire du malade, qu’il n’en est, pour ainsi dire, que l’expression imagée. C’est cette spécificité du dessin que nous avons voulu mettre en lumière et que nous allons montrer exister avec la même netteté dans les autres genres de délire.

« Que l’on combine par la pensée, dit M. Tardieu, que l’on imagine par la fantaisie les choses les plus impossibles, les images les plus bizarres, on1 n’arrivera jamais à l’espèce de délire qui se peint sur la toile sous la main d’un aliéné, à ces créations qui tiennent du cauchemar et donnent le vertige. J’ai eu, pendant de longues années sous les yeux un aliéné qui n’avait jamais eu aucun talent, mais qui pas sait sa vie à peindre ; j’ai vu plus de cinq cents de ces tableaux quelques-uns de grande dimension, dans lesquels les associations de couleurs les plus folles, des figures vertes ou écarlates, des proportions inusitées, des ciels jaunes, des effets de lumière impossible, des êtres monstrueux, des animaux fantastiques, des paysages insensés, des architectures inconnues, des flammes infernales réalisaient sous des formes inimitables les rêves les plus indescriptibles. La variété de ces images n’avait d’égale que la fécondité de leur auteur, qui était atteint d’une des maladies chroniques les plus complètes et les mieux caractérisées. »

Il y a là, en effet, bien des traits caractérisant les dessins des malades atteints de manie chronique. De même que chez ces malades le désordre des discours est parfois extrême, de [p. 338] même les combinaisons des lignes de leurs dessins sont souvent extrêmement compliquées et les couleurs qu’ils prennent pour enluminer leurs tableaux absolument invraisemblables. Mais, il n’en est pas toujours ainsi, et il arrive que des maniaques chroniques présentent dans leurs compositions de la correction dans les lignes et, s’il s’agit simplement d’un seul objet, un dessin net et achevé.

J’ai eu longtemps sous les yeux à l’asile de Blois un malade qui était un remarquable exemple de ce que j’avance ici. Tantôt les dessins de cet aliéné offraient une très grande incohérence de lignes, tantôt une netteté parfaite. Voici rapidement esquissée au point de vue qui nous intéresse, l’histoire de ce malade:

MAXSIMONECRITURE0002

H…, atteint de manie chronique, avec prédominance d’idées ambitieuses, était en proie de temps à autre à une vive excitation. Dans ces circonstances, H… se montre extrêmement incohérent, loquace ; il forme mille projets qu’il abandonne aussitôt. Lorsqu’il est calme H… est encore incohérent, mais à un moindre degré. Il dessine alors volontiers. Les dessins qu’il compose consistent parfois en cartes de géographie mal agencées, coupées de lignes de toutes sortes et entremêlées d’indications inutiles et de versets de l’Écriture (fac sim.17) ; d’autres fois, les figures dessinées par notre malade représentent quelque plan, par exemple le plan d’une machine de son invention (fac-sim, 17 bis). Le dessin est alors plus net, mieux arrêté, bien que l’idée demeure généralement excentrique.

On le voit, certains dessins du malade dont nous venons de rapporter l’observation sont très incohérents, mais cette incohérence n’est pas absolue. Les lignes souvent entrecoupées et confuses de ces compositions les plus incohérentes révèlent, en effet, dans l’esprit qui les a conçues une double série d’idées : idées mystiques, idées scientifiques. De plus, dans d’autres dessins ces dernières idées se présentent sans aucun mélange : nous avons affaire à un inventeur. Une charrue de forme spéciale que nous a dessinée H…, un modèle de canon-revolver que nous avons en ce moment sous les yeux, nous montrent tout spécialement cet aliéné sous ce dernier aspect (fac-sim. 17 ter).

C’est que, dans la manie chronique, le délire est loin d’être toujours général. Il arrive qu’une série de conceptions prédomine des conceptions ambitieuses par exemple. De telle sorte [p. 339] que du maniaque chronique à idées délirantes multiples, au maniaque chronique avec prédominance marquée d’idées ambitieuses et au mégalomane, on passe par des nuances insensibles. La différence entre ces deux derniers genres de délire paraît surtout résider dans leur genèse : le premier ne se limitant que lorsque la maladie passe à l’état chronique, le second étant généralement primitivement limité ou succédant à un délire lypémaniaque suivant un mécanisme que M. Foville fils a mis en évidence dans un travail extrêmement remarquable. Quoi qu’il en soit, le désordre, la confusion des lignes dans les dessins des maniaques chroniques sera ordinairement assez exactement en rapport avec l’étendue du délire de l’aliéné, le maniaque chronique à conceptions délirantes multiples étant plus désordonné dans ses productions que le maniaque chronique avec prédominance d’une seule série d’idées délirantes. Quant à la manie aiguë avec son caractère d’incohérence complète, d’excitation, de mobilité extrême elle ne pourra nous fournir que peu de sujets d’étude. Nous pouvons dire cependant que dans ces cas le désordre absolu de l’esprit, la mobilité des idées se reflète sur le papier par la variété des sujets, la confusion et l’enchevêtrement des images.

La mégalomanie comprend toute une série de folies dans lesquelles le délire ambitieux des malades frappe les esprits les moins attentifs. Ce délire est ordinairement consécutif à des idées de persécution, parfois, cependant, les idées de persécution ne se montrent que secondairement. En tout cas, un appareil hallucinatoire plus ou moins complet accompagne presque constamment les troubles de l’intelligence. J’ajouterai que le délire des mégalomaniaques est essentiellement raisonné, systématisé.

Par cela même que le délire mégalomaniaque est partiel et raisonné, nous devons nous attendre à trouver de la netteté dans les dessins des malades atteints de cette forme mentale : c’est ce qui arrive en effet. De plus, comme les idées ambitieuses forment la trame du concept délirant des aliénés qui [p. 340] nous occupent en ce moment, il est naturel de penser que leurs dessins auront trait à ces idées ambitieuses : des plans de palais, de cathédrales, de machines, de jardins, etc., sont, en effet, les sujets ordinaires de leurs compositions.

J’ai encore en ce moment dans mon service un malade qui justifie complètement ce que j’avance ici. C’est un inventeur et depuis qu’il est à l’asile de Bron, il m’a remis un nombre de plans, de dessins de machines dont on pourrait former un volumineux album. Comme ce malade a été autrefois un dessinateur habile, ses planches marquée au coin du plus complet délire, sont d’une très grande correction d’exécution et offrent à l’œil un ensemble assez harmonieux (fac-sim. 18). Je transcris ici quelques-unes des légendes qui accompagnent les dessins le plus ordinairement coloriés de ce mégalomane.

1° Ratière prodigieuse pour prendre les éléphants.

2° Lampe physique à siphon élévateur perpétuel atmosphérique.
Lampe d’une seule pièce effectuée par l’usage de la galvanisation par dessin lumière électrique. — Étude compléte de siphon-physique chez M. B….. , constructeur en mécanique, d’après une combinaison tirée du pèse atmosphère au mercure physique. — Expérience physique contenant l’académie universelle scientifique de Paris.

3° Patisserie aromatique pétrie avec une composition chimique qui, par le contact d’un courant électrique ferait cuire la pâtisserie.

Note. Par la méthode de galvanisation sur tracé dessin par lumière électrique on pourrait refaire ou réparer le corps humain ; dent, œil, phalange, os, chair, cheveu, nerf, muscle, etc. L’on pourrait également en étudiant, former un spécimen d’homme par anneaux, en remplaçant des os des jambes, bras, l’on sortirait peut­ être du compte-rendu des destinées de la bible qui nous enchaîne sans volonté sur cette sphère terrestre.

4° Le mouvement perpétuel par roue à auges mues par un siphon physique élévateur perpétuel atmosphérique au mercure comme liquide.

5° Système nouveau de brouette.

6· Verre d’huile couvercle hermétique à mercure. — Appareil pour caves des villes où l’eau des villes pénètre.

7° Spécimen de trappe pour oiseaux gros et petits, rat, taupe, [p. 341] lièvre, lapin, serpent, renard, loup, ours, lion, tigre, panthère, éléphant, boa, autruche, chameau, etc., écrevisses, poissons, grenouilles. Setyle à bascule et porte de sécurité extra long levier. Amorçage et plan conducteur incliné touchant la terre, exécuté en métal.

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Un autre malade que j’ai eu longtemps dans mon service à l’asile de Bron, offrait un délire systématisé avec idées de persécution et conceptions ambitieuses très nettement accusées. Il s’imaginait être une nouvelle incarnation de Napoléon III et se donnait à lui-même le nom de Napoléon III. Il était le véritable empereur, l’autre n’était qu’un usurpateur, une sorte de Sosie de R… Pénétré de la grandeur du rôle qu’il était appelé à jouer un jour, il faisait nombre de projets de réformes auxquels j’ai fait allusion dans la partie de ce travail qui a trait aux écrits des aliénés. C’est encore en vue de la haute mission auquel l’avait appelé la destinée qu’il se livrait a diverses inventions dans le but de perfectionner les armes nouvelles. J’ai en ce moment sous les yeux un dessin ayant trait à l’invention d’un canon (fac-sim. 19). Les lignes en sont parfaitement nettes et arrêtées, bien qu’on ne trouve pas dans ce modèle de canon la correction qu’offraient les plans du malade dont j’ai parlé tout à l’heure. Je rappellerai que les écrits et dessins de R… étaient parfois accompagnés d’un triangle (sceau du pauvre souverain imaginaire qu’il nommait le pacte) et dans chacun des angles duquel le nombre 111 était inscrit.

Il me serait facile de montrer par un plus grand nombre d’exemples combien sont constants dans la mégalomanie, le caractère ambitieux du dessin, sa coordination, si je puis ainsi dire, et la correction de lignes dont il est formé ; mais je ne ferais que répéter des observations en tout semblables aux faits que je viens de citer et dont je résumerai en quelque sorte l’esprit en disant que l’on constate dans tous ces dessins, comme dans le délire qui les engendre, la régularité, le caractère logique, si j’osais dire, du trait, alors que la conception qu’il reproduit est absolument erronée, et complètement fantastique .

En dehors de la mégalomanie, il existe encore une affection où les idées de puissance et de richesse, les projets grandioses se rencontrent si souvent qu’on en a fait presqu’un symptôme [p. 342] pathogronomique [sic] de la maladie : c’est la paralysie générale. Les conceptions délirantes artistiques des paralysés généraux diffèrent-elles de celles des mégalomanes ? C’est là précisément la question que nous nous proposons d’examiner. Et tout d’abord, on pensera naturellement que ces conceptions pourront être facilement recueillies et fixées. Si on se rappelle, en effet, combien volontiers les paralysés généraux se disent possesseurs de palais et de villes entières, avec quelle facilité ils disposent de millions et de milliards, comment les diamants, les rubis et toute espèce de pierres précieuses sortent à leur commandement des entrailles de la terre, on pourra s’imaginer qu’ils n’hésiteront guère à décrire les palais dont ils sont les maîtres heureux. Il n’en est pas absolument ainsi. Les para­lysés se disent propriétaires de terres splendides, de parcs merveilleux ; ils ont des palais et des châteaux en masse ; mais il est beaucoup plus difficile de leur faire décrire ces châteaux que de les amener à en accuser la possession. Cependant, si l’on veut bien les questionner, ou, mieux encore, les écouter avec patience, on finira par avoir une idée des tableaux que peut leur offrir leur imagination malade. Mais obtenir de ces aliénés un récit net et précis comme le peut être celui d’un mégalomane, c’est à quoi il ne faut pas songer, surtout quand la maladie n’est déjà plus à son début.

Il y a dans toutes les descriptions des déments paralytiques quelque chose de vague, de niais, d’incohérent et d’ambitieux tout à la fois : c’est un mélange de grandiose et d’infime. Mais c’est surtout quand on fait prendre à un dément paralytique le crayon ou la plume que devient frappant le contraste de la prétention de l’artiste avec la nullité du résultat. Le palais décrit par le malade est encore quelque chose de possible, d’imaginable : les termes dont il se sert, les comparaisons qu’il emploie vous le font concevoir ; mais son dessin n’est plus que la chose la plus niaise et la plus misérable, et cette insignifiance du dessin qu’il vous remet, ordinairement le paralysé ne l’aperçoit pas, ne la comprend pas. Il y a donc un contraste [p. 343] des plus choquants entre les prétentions ambitieuses du paralytique et la réalisation sur le papier de ses conceptions chimériques. Ce trait est frappant et peut, ce nous semble, être rapproché de certaines réponses de ces mêmes malades que l’on a coutume de citer comme caractéristiques de la maladie. Un aliéné se dit roi, empereur, possesseur de richesses immenses. Que fait votre femme ? lui demande-t-on. Elle fait des ménages, répond le malade, et cette réponse ne lui paraît contre­ dire en rien ses prétentions. Entre ce fait et ce que nous avons noté plus haut, on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement. La rencontre est au moins curieuse et nous a paru mériter d’être signalée. C’est ainsi que dans la maladie tout se tient, et que les manifestations morbides provoquées par une même lésion présentent dans des directions différentes de sensibles analogies.

Je noterai enfin que les dessins des paralysés généraux sont en général sales, souvent couverts de taches de toutes sortes.

Retraçons brièvement ici l’histoire de quelques-uns de ces dessinateurs malhabiles.

  1. N… est atteint de paralysie générale à forme expansive. Chez ce malade les symptômes du côté de la motilité sont peu accusés ; mais le délire ambitieux est bien manifestement celui des paralysés généraux. M. N… commande à toutes les autorités du département, il écrit aux généraux, il envoie des ordres dans toutes les directions, il prescrit les règles de l’étiquette qui devront être observées quand il fera son entrée dans la ville de ***. Dès qu’il sera sorti de l’asile de D…, il fera construire un palais merveilleux. Ce palais, dessiné par notre paralytique, consiste en une série de lignes, enfermant des parallélogrammes de dimensions et de proportions impossibles et des triangles plus ou moins réguliers. La distribution des diverses salles de ce palais est des plus incohérentes : volières, serres chaudes, sérail, église, théâtre, cirque, etc., toutes ces pièces à destination des plus diverses se rencontrent dans la plus bizarre confusion (fac-sim, 20). Quant à la façade du palais de M. N… , elle doit être ornée d’une série de colonnes formées par des serpents gigantesques que surmonteront des lions. [p. 344]

D…, à la suite de nombreux excès de toutes sortes, devient paralysé général et est amené à l’asile de Blois. Chez ce malade le délire des grandeurs est des mieux caractérisés. D… est extrêmement riche, possède des maisons partout, et fera bâtir des palais. On demande à D… de dessiner un de ces palais ; il y consent volontiers, et nous remet le lendemain une composition ridicule représentant une série de maisons s’enchevêtrant les unes dans les autres, de la plus pauvre architecture et entremêlées de figures grotesques. Le papier sur lequel D… a représenté son futur palais est sale et couvert jusqu’aux bords par ses insignifiants dessins.

Ch…, jeune soldat, d’un caractère ouvert et sympathique, est atteint de paralysie générale : tremblement des mains, inégalité des deux pupilles, parole embarrassée, délire ambitieux. Ch… se croit maréchal de France ; il donne des ordres au ministre de la guerre, fait marcher le soleil, et distribue à qui en désire des millions et des décorations. Lui aussi, il fera construire un palais merveilleux, et couvrira de fresques tous les murs de son palais. Ch… s’imagine, en effet, avoir un talent de peintre au moins égal à celui d’Horace Vernet. Cette prétention amène notre malade à exécuter le dessin d’un cheval qui est la chose la plus nulle du monde ; un enfant, dans ses essais imparfaits ne ferait rien de plus insignifiant : une ligne courbe, quelques traits, a chaque extrémité de cette ligne, figurant la crinière et la queue, voilà à quoi aboutissent les efforts et les prétentions du pauvre paralysé, qui se croit, dans son délire, l’émule d’un de nos plus grands peintres de bataille (fac-sim. 21).

  1. L… parait avoir su dessiner convenablement. Il est atteint de paralysie générale. Ce malade ne se croit pas immensément riche, comme il arrive si souvent dans la triste affection dont il est atteint ; mais tout lui plaît, tout lui réussit : il est exceptionnellement heureux et habile. Il a construit une maison qui est quelque chose de merveilleux ; il a un coq comme on n’en possède pas : tout le monde admire son coq et le lui envie. M. L… nous dessine coq et maisonnette, et ces deux dessins sont de la dernière insignifiance, celui du coq principalement. Cette nullité des dessins de M. L… est surtout frappante si l’on considère qu’il a existé chez ce malade une véritable aptitude qu’il a conservée en partie, lorsqu’au lieu d’imaginer, il se contente de copier.

Dans toutes les productions que nous venons de nous efforcer de décrire de façon à en donner une idée suffisamment nette et [p. 345] précise, le dessin est, comme on l’a vu, parfaitement en désaccord avec les prétentions de l’artiste. Mais ce caractère des dessins des paralysés généraux est plus ou moins accentué ; il se présente avec un degré plus ou moins grand d’évidence, suivant la période de la maladie que l’on a sous les yeux. Il ne faut pas oublier, en effet, que la péri-encéphalite diffuse, suivant qu’on la considère absolument au début, ou à une époque plus avancée, offre, dans ses symptômes, des traits assez différents. Au début, il y a de la vigueur dans les conceptions, une activité désordonnée ; les troubles de la motilité sont parfois à peine accusés ; l’écriture est assez nette. Les paralysés généraux au début peuvent se rapprocher des maniaques avec prédominance d’idées de grandeur. Aussi, dans ces cas spéciaux, leurs productions ont-elles une certaine analogie avec celles de ces derniers malades. Le dessin, encore insignifiant, est moins nul que celui du paralytique avancé ; les traits en sont moins incertains. Les compositions d’un malade d’une des observations précédentes présentent très évidemment ce caractère.

Je ferai remarquer enfin, et c’est par là que je finirai, l’extrême facilité avec laquelle on voit, dans les observations que j’ai rapportées, les paralysés accepter ou proposer d’accomplir les travaux les plus difficiles en des arts, qui, comme la peinture et le dessin, leur sont, le plus souvent, demeurés toute leur vie absolument étrangers.

La démence consiste, on le sait, dans un affaiblissement considérable des facultés intellectuelles, affaiblissement qui, au dernier degré de la maladie, va jusqu’à l’abolition complète de ces mêmes facultés. Il suit de là, que dans la démence les idées sont niaises, enfantines. Il semble, comme je l’ai déjà dit, que la cellule nerveuse subissant une évolution régressive, les idées redeviennent ce qu’elles étaient dans la première période de la vie. Les goûts, les occupations, les souvenirs sont ceux de l’enfance, et c’est une expression imagée et juste qu’on emploie dans le langage ordinaire, quand on dit d’un vieillard, dont les facultés s’affaiblissent, qu’il est tombé en enfance. Les contes [p. 346] niaisement simples, les histoires naïvement merveilleuses, les amusements futiles constituent, à des degrés divers, les distractions favorites des déments. Tous ceux qui ont vécu parmi les aliénés se rappelleront avoir vu souvent des malades atteints de démence, les femmes surtout, fabriquer des poupées qu’elles habillent d’une façon grotesque, généralement pompeuse, cherchant pour ces costumes des étoffes de couleur voyante, de mauvais galons dorés. Elles bercent leur fille, la tiennent continuellement entre leurs bras, et causent, parfois pendant des heures entières, avec cette ridicule poupée. Chez les hommes, les goûts puérils se traduisent d’une autre façon : comme les enfants, les vieux déments sont heureux quand ils peuvent s’affubler en princes, en généraux, etc. Dans les deux sexes, ces malades cherchent des cailloux, des débris de toutes sortes, qu’ils considèrent comme des objets précieux et dont ils remplissent leurs poches, comme les enfants le font si volontiers. Je rappellerai enfin, en finissant ce paragraphe, les tendances destructives des déments, tendances qui sont aussi l’un des traits caractéristiques de l’enfance.

Les déments, ai-je écrit plus haut, aiment à entendre des histoires naïvement merveilleuses ; ce n’est point assez, et j’aurais dû ajouter, que, quand la maladie n’est pas trop avancée, non-seulement les déments aiment ces sortes d’histoires, mais qu’ils en composent eux-mêmes.

J’ai rencontré, à l’asile de Dijon, un exemple frappant de ce que j’avance ici. Les souvenirs faisaient, en grande partie, les frais des contes de la malade à laquelle je fais allusion, mais on ne pouvait s’empêcher de demeurer frappé du caractère naïf et féerique de ces imaginations et de reconnaître qu’un enfant les eût écoutées avec un plaisir infini. Oiseaux parlants, mets sucrés de toute sorte, énumérés longuement et avec complaisance, aventures sans suite et sans enchaînement, tout était merveilleux et absurde dans ces histoires : c’étaient de vrais contes de nourrice.

Si maintenant des récits de cette aliénée nous passons à ses représentations graphiques, nous trouvons encore la même puérilité. Ses dessins, découpés dans des papiers ou cartons de diverses [p. 347] couleurs, représentent des figures de poissons, de chiens, de lapins, des petits pots de fleurs, des arbres, etc. (fac-sint. 22). Comme je l’ai dit déjà, Mme Do… est une démente à la première période. Les facultés sont encore chez elle relativement assez puissantes.

Je vais m’occuper maintenant d’un degré plus avancé de la maladie dont nous traitons en ce moment. Dans ce que nous venons de voir ce qui domine, c’est le caractère niais, enfantin du dessin ; mais ce dessin est relativement régulier. Dans la démence plus avancée, il en est tout autrement, et de même que les discours du dément sont absolument incohérents, sans enchaînement et sans suite, de même il y a dans les traits que forme la main du malade une irrégularité, une déviation continuelle qu’il est impossible de ne pas reconnaître pour le cachet même, pour une des griffes de la maladie.

Parmi les nombreux exemples que je pourrais citer, j’en choisis un qui me paraît absolument caractéristique.

Une jeune fille, bien élevée, musicienne, sachant dessiner avait été admise dans un pensionnat d’asile dont j’ai longtemps été le médecin, pour une folie présentant le caractère de la lypémanie religieuse. Cette jeune fille après avoir été inutilement soumise à divers traitements, tomba rapidement dans la démence. Elle ne tarda pas à présenter une abolition presque complète de toutes les facultés : des discours incohérents, des phrases sans suite, des mots tronqués composaient toute sa conversation. Mlle G…, je l’ai dit, savait dessiner ; ses dessins ne tardèrent pas à devenir extrêmement insignifiants ; mais ce qui rend intéressantes au plus haut point ces productions imparfaites, c’est le caractère d’incohérence que le plus superficiel examen suffit à y faire découvrir. Mlle G… voulant dessiner une maison commence par en esquisser la porte, puis, son idée lui échappant en partie, la porte qu’elle vient de tracer devient la maison tout entière, et sur les côtés de cette porte, devenue une maison, elle dessine des croisées qu’elle place d’une façon peu symétrique (fac-sim. 23). Bientôt cette porte-maison devient quelque chose qui ressemble à un tapis à fleurs. La conception d’un tapis à fleurs prédomine décidément dans un dessin voisin où les fenêtres sont encore représentées sur les côtés du tapis. Enfin, l’idée primitive est complètement oubliée, [p. 348] toute trace de maison a disparu, et nous avons finalement sous les yeux, dans un dernier dessin, un tapis à fleurs confuses inachevées et imparfaites. Cependant la malade avait voulu primitivement dessiner une maison. Un verre assez bien esquissé devient rapidement sous la main de Mlle G… quelque chose qui ressemble assez à un tronc d’arbre. Le dessin d’un chat, entrepris par la même malade, aboutit à un fouillis d’ombres dans lequel il est impossible de reconnaître une forme vivante, etc. On voit donc, ainsi que je l’avais annoncé, qu’avec la nullité du dessin, l’incohérence est souvent encore un des traits des productions artistiques des déments.

Mais, ces productions présentent-elles toujours la même nullité, la même incohérence ? Non, assurément. Il y a, on le comprend, suivant le degré de la démence, suivant l’habileté de main du sujet, des degrés dans l’insignifiance, dans l’incohérence des dessins des déments. Un ancien artiste de la manufacture de Sèvres, devenu dément, possédait avant d’être aliéné un véritable talent, et, bien que son état de démence fut très accusé, il dessinait plus convenablement que ne le faisait Mlle G… ; la maladie se traduisait chez lui par une incohérence beaucoup moins marquée que celle que nous avons signalée dans les dessins de notre jeune pensionnaire, et ce n’était souvent que par un détail mal placé que l’on devinait dans les compositions de M… des productions maladives. Mais ce détail existait néanmoins, et pour obtenir de l’ancien peintre de Sèvres un dessin convenable, il fallait le guider, le maintenir, et, si l’on veut me permettre encore de me servir de cette expression, l’empêcher de dérailler. De plus, les dessins de M… étaient généralement moins insignifiants que ceux dont nous avons parlé jusqu’à présent.

Cette aptitude des déments à conserver, quand ils ont possédé quelque talent, une manière de faire correcte est très fréquente. L’intelligence est chez eux profondément affaiblie, mais la mémoire musculaire, si je puis dire, est conservée. C’est ainsi que dans les asiles on trouve souvent des déments fort habiles à exécuter des travaux extrêmement délicats et qui exigent une très grande finesse d’exécution. Cependant il arrive souvent que l’incohérence dont je parlais tout à l’heure se révèle à un moment donné d’une façon singulière et que ces malades après avoir suivi pendant quelque temps dans les travaux qu’ils [p. 349] exécutent un dessin dans ses détails les plus précis avec une fidélité parfaite, en viennent à gâter complètement par une incorrection choquante quelque meuble d’une délicatesse de forme et d’un goût jusque là irréprochables.

Je me rappellerai toujours un dément qui doué d’une rare habileté dans les travaux de marqueterie avait exécuté un nécessaire sur le couvercle duquel était incrustée en bois de couleur différente une rosace d’une délicatesse très grande. Le meuble était presque achevé, quand il eut l’idée de placer une des étoiles de la rosace d’une façon tout à fait insolite. Le travail jusque là irréprochable était gâté et perdu par ce défaut, qui demeurait comme la griffe de la maladie, comme la preuve authentique de l’état mental maladif de celui qui l’avait exécuté.

Le lecteur sera peut-être étonné de nous voir consacrer un paragraphe, pour si court qu’il soit, aux conceptions artistiques des imbéciles. La réunion de ces deux mots, art et imbécillité, semble, au premier abord, quelque peu étrange. Cette étrangeté n’existe qu’en apparence. L’esprit humain est partout le même ; ses tendances s’accusent identiquement dans toute l’échelle des êtres pensants, mais avec une différence dans les résultats qui fait que l’observateur superficiel pourrait méconnaître, dans des produits prodigieusement distants, le travail d’une même faculté : ici, l’avortement ; là, le grandiose et le sublime.

Du reste, si, comme nous nous proposons de le faire ici, on se borne à envisager l’art du dessin, et qu’on veuille bien se rappeler que le dessin est une des occupations favorites de l’enfance, on s’étonnera moins de nous voir aborder la question qui nous occupe. Il n’est, en effet, personne qui n’ai été frappé de ce fait que l’on trouve souvent chez les imbéciles beaucoup des goûts, des instincts, des défauts, des occupations des enfants.

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Or, comme je le disais tout à l’heure, une des tendances les mieux accusées des enfants, un de leurs amusements favoris est l’imitation par le dessin des objets qui les entourent : [p. 350] productions imparfaites, dessins ébauchés, mais qui traduisent une intention, qui accusent un effort de représentation. Cette même intention, ce même effort, nous les rencontrons chez les imbéciles. L’intelligence de ces malades va rarement jusqu’à la traduction sur le papier de scènes que le peu de développement de leur imagination leur interdit le plus ordinairement de concevoir ; mais ce qu’ils voient, ils le reproduisent. Je n’ai pas entre les mains de nombreux exemples de ces productions, parce que, bien souvent les imbéciles n’atteignent même pas un point de développement intellectuel où se manifeste l’instinct d’imitation. Ce que j’en ai me suffira portant à indiquer le caractère ordinaire de ces compositions.

Je possède, en effet, une série de dessins, exécutés par un imbécile de l’asile de Dijon qui passait à dessiner et à peindre tout les moments de liberté que lui laissaient les travaux auxquels il était employé. Ce malade occupait dans la série des dégénérés un échelon assez élevé. Ses dessins, ordinairement coloriés, consistaient généralement en représentation de plantes, d’insectes (papillons, scarabées, etc.) (fac-sim. 24). Si nous examinons ces dessins, nous voyons que parfois la copie des objets représentés est exacte, presque minutieuse ; mais c’est de la copie maladroite, sans intention d’arrangement et de perspective. Voilà le caractère principal des dessins des imbéciles. Ces productions offrent, cependant encore, une autre particularité que je veux signaler ici. Dans les dessins de J… , on rencontre, comme je l’ai dit, des insectes, eh bien ! souvent ces insectes copiés sur un modèle placé près du malade présentent des incorrections semblables à celles qu’on rencontre fréquemment dans les dessins des enfants : un scarabée, par exemple, sera figuré avec une ou deux pattes dans une direction absolument invraisemblable. Quelque chose se rapprochant du caractère que je viens de signaler se rencontre parfois dans les dessins des déments. Mais tandis que chez eux ce résultat, ainsi que je l’ai fait voir, est ordinairement produit par une véritable incohérence, il provient chez les imbéciles de l’insuffisance de l’esprit. L’imbécile ne déraille pas, il copie mal et ne s’aperçoit pas de son erreur : il croit bien faire, il est ordinairement très fier de son œuvre. Je dirai, pour terminer ce paragraphe, que lorsque l’imbécile en arrive par hasard à vouloir représenter quelques scènes en conformité [p. 351] avec les conceptions limitées de son esprit obtus, il ne dessine guère que de véritables bonshommes. J’ajouterai que dans ces cas il s’agit souvent de quelque imagination obscène.

La dernière ligne que je viens d’écrire m’amène à faire remarquer que les dessins des aliénés présentent assez souvent un caractère marqué d’obscénité. Cette remarque a déjà été faite par M. le professeur Tardieu. Elle est vraie, quoique le fait qu’elle signale soit peut-être un peu moins fréquent que semble le croire le savant médecin-légiste.

Il resterait maintenant à établir à quelle classe de malades appartiennent le plus ordinairement les aliénés qui se plaisent à dessiner des sujets obscènes.

En première ligne nous placerons les malades atteints de délire érotique.

On connait les tristes et scandaleuses aventures du marquis de Sade que Napoléon 1er fit enfermer à Charenton et les écrits licencieux qu’il a publiés. Un de ces écrits, le roman de Justine, est rempli de descriptions retraçant les inventions libidineuses de ce dégénéré, qui réalisa plusieurs fois sur de pauvres femmes ses imaginations tout à la fois obscènes et sanguinaires. Or dans une des gravures dont Justine est illustrée, on voit, parait-il, une foule d’hommes qui franchissent un mur en une chaine ininterrompue. Je citerai encore à propos de ce répugnant sujet un malade de mon service poursuivi d’hallucinations libidineuses, qui, incapable de dessiner, fait exécuter par un autre aliéné des dessins de la dernière obscénité.

Il est à peine besoin d’ajouter qu’informé de ces travaux d’art tout spéciaux, j’ai mis fin à ces compositions licencieuses.

Dans la première étude que j’ai eu l’occasion de faire sur le sujet qui nous occupe, j’avais signalé les délirants partiels par persécution comme étant assez fréquemment portés à composer des dessins obscènes. Il est, du reste, naturel de voir les aliénés, atteints de délire partiel, exécuter ces dessins lorsqu’ils sont cohérents, si je puis dire, et demandent un certain effort de combinaison. Aujourd’hui que j’ai pu de plus près étudier les faits, je suis porté à penser que ces sortes de malades ont [p. 352] généralement une tare héréditaire. J’ai recueilli sur quelques-uns de ces patients des renseignements qui me permettent de dire ce que j’avance ici ; mais sur quelques autres, je n’ai pu être suffisamment édifié. Je n’insisterai donc pas sur ce point, me contentant d’indiquer encore comme particulièrement portés à exécuter des dessins obscènes les déments et les imbéciles, les élucubrations de ces sortes de malades joignant au caractère d’obscénité qui fait que nous en parlons ici, le cachet de l’in­ suffisance mentale des sujets.

Des préoccupations passionnelles d’une nature moins condamnable se traduisent parfois chez les aliénés, chez les femmes surtout, par des dessins dont il convient de dire un mot : je veux parler des préoccupations amoureuses qui amènent fréquemment les aliénées, des hystériques, à dessiner ou plutôt à copier des figures de jeunes hommes de beauté plus ou moins parfaite. C’est parfois la persuasion où elles sont d’une ressemblance avec une personne aimée qui leur fait choisir leur modèle ; d’autrefois, c’est la seule satisfaction de copier un beau visage.

J’ai rencontré quelques cas de ce genre et je me rappelle, entre autres, une malade de Dijon qui avait composé ou copié avec une certaine habileté une vignette représentant un personnage en costume andalou ; au bas elle avait inscrit ces lignes qui indiquaient assez nettement les préoccupations de l’auteur : c’est un bonheur de souffrir pour un aussi bel artiste (fac-sim, 25).

Nous venons de passer en revue les deux productions artistiques exécutées par les aliénés sous l’influence de leurs idées délirantes et dans les diverses formes de la folie. Nous pourrions nous arrêter ici, cependant je croirais n’avoir pas complètement étudié mon sujet si je ne parlais ici des peintures ou des dessins faits par des hallucinés d’après les images fantastiques qu’ils aperçoivent avec la netteté, la plupart du temps, de la réalité. Il me paraît utile aussi de m’occuper des compositions artistiques exécutées par certains aliénés, mais présentant ce caractère qu’elles ne peuvent en rien être regardées [p. 353] comme engendrées par le délire. Ce point particulier de moindre importance sera traité en dernier lieu et brièvement comme il convient. Quant aux dessins exécutés d’après des hallucinations j’en parlerai plus longuement.

On sait qu’un certain nombre de peintres ont exécuté des portraits d’après des hallucinations et cela dans des circonstances assez différentes.

Quelquefois l’hallucination était voulue comme dans le cas du peintre dont Wigan a rapporté l’histoire qui, en l’absence de ses modèles, plaçait devant lui leur image hallucinatoire et continuait à donner à l’esquisse qu’il avait ébauchée d’après une première séance du sujet toutes les touches, tout le fini qu’exigeait un portrait achevé. Si, dans le cas dont je viens de parler, l’hallucination est voulue, si l’image est provoquée, il est loin d’en être toujours ainsi, et l’on rencontre des hallucinés qui se bornent [à] reproduire des images que leurs visions leur apportent involontairement. J’ai rarement observé des faits de ce genre ; je puis néanmoins mentionner un malade de mon service, n’ayant, du reste, aucun talent comme dessinateur, qui essaie parfois de reproduire les images fantastiques que la maladie fait de temps à autre surgir devant ses yeux. Mais l’exemple le plus remarquable des hallucinés reproduisant par le crayon ou par le pinceau des images hallucinatoires apparues tantôt spontanément, tantôt à une sorte d’appel du visionnaire, est celui du célèbre peintre Blake.

Blake était sujet tout à la fois à des hallucinations de la vue et de l’ouïe. C’est des premières seulement que nous nous occuperons ; ce sont les seules, en effet, qui aient pour nous de l’intérêt dans la question qui nous occupe. Esprit étrange, plein d’imaginations lugubres et en même temps tout entier à son art qu’il comprenait à la façon des grands maîtres, il n’y a pas lieu de s’étonner que les hallucinations de Blake aient eu trait soit à des scènes fantastiques, soit à des personnages historiques sur lesquels son esprit d’artiste avait dû plus d’une fois s’arrêter.

Or, les renseignements que son historien le plus connu, Allan Cunningham, a donnés sur l’œuvre du graveur anglais montrent bien qu’il en est réellement ainsi. Un ami de Blake qui avait longtemps travaillé à ses côtés montra à Allan Cunningham un porte­ feuille rempli de dessins exécutés d’après les visions du peintre. C’étaient les portraits de Pindare, de Corinne, d’Hérodote dont les [p. 354] images hallucinatoires s’étaient présentées à son appel, et qui avaient toute la noblesse, toute la vérité historique, en quelque sorte, que l’on pouvait désirer. Mais il arrivait aussi que des personnages importuns se présentaient parfois que le peintre n’avait point appelés et qu’il se voyait obligé de reproduire pour s’en débarrasser.

C’est ainsi qu’il avait fait le portrait de Laïs dont l’image fantastique était venue s’interposer entre lui et celle de Corinne. Il avait donné, bien entendu, à cette célèbre courtisane, la beauté et l’air d’impudence sous lesquels il était assez naturel que l’hallucination la lui représentât.

Mais les sujets fantastiques exécutés par Blake offrent peut-être un intérêt plus grand que les portraits historiques dont nous venons de parler.

Il s’agit cette fois non plus d’un dessin, mais d’une peinture. « Une figure nue avec un gros corps et un cou rétréci, dit Allan Cunningham, des yeux brûlants, une face de meurtrier et, dans ses mains crochues, une coupe pleine de sang où cet être singulier semble avide de se désaltérer. Je n’ai jamais vu rien de plus étrange, ni des couleurs plus brillantes… une sorte de vernis vert et or sombre. Mais qu’est-ce-donc ? Le spectre d’une puce dont Blake avait eu la vision. Il avait tout d’abord négligé de fixer cet horrible fantôme. Mais l’apparition devait se montrer de nouveau. Regardant attentivement dans un coin de la chambre : le voilà encore, s’écria-t-il, donnez-moi ma palette et tout ce qu’il me faut, je ne bouge pas de peur de le perdre de vue. Il vient dardant sa langue, une coupe à la main, une coupe pleine de sang ; sa peau est or et vert… et tout en le décrivant, Blake dessinait et coloriait le spectre de la puce. »

Blake avait longtemps souhaité voir le diable, mais l’esprit des ténèbres s’était longtemps refusé à satisfaire son désir. Un soir cependant comme il montait l’escalier de sa chambre dans l’obscurité, le diable lui apparut : Vite, vite, cria Blake, le voilà ! Sa femme croyant comprendre que l’artiste demandait ce qui lui était nécessaire pour dessiner, lui apporta une plume, de l’encre et du papier. « Ce n’est pas ce que je veux, dit Blake, mais n’importe, je le ferai à la plume. » Et il traça sur une feuille de papier grimaçant derrière une fenêtre grillée la plus horrible figure qu’on put imaginer : voilà le vrai diable, le vrai, disait-il, en montrant son dessin, le voilà tel que je rai vu : ses yeux étincelaient comme des charbons, ses dents avaient la longueur de celles [355] d’une herse…. C’est le diable gothique des légendes qui est le vrai.

Je n’insisterai pas davantage sur les peintures exécutées d’après des images hallucinatoires, images qui ne sont en somme que les conceptions de la mémoire ou de l’imagination extériorisées, et je termine ce mémoire déjà long en notant expressément, comme je l’ai indiqué plus haut, que les dessins d’un certain nombre d’aliénés ne sauraient être considérés comme l’expression de la maladie. Ces productions n’ont aucun des caractères de celles que nous avons examinées jusqu’ici.

Les malades qui les exécutent, se livrent simplement à une distraction comme lorsqu’il leur arrive de prendre part à quelque jeu qui leur plaît. Les dessins d’un de mes malades rentrent évidemment dans cette catégorie. X… ne possède aucune notion de dessin, mais il a une certaine aptitude et c’est uniquement pour satisfaire son goût et pour se distraire qu’il dessine et, en dessinant, il ne délire pas.

Enfin, il existe des malades qui sont portés par leurs occupations antérieures à exécuter des dessins auxquels on pourrait tout d’abord attribuer un caractère morbide, alors cependant qu’il n’y aurait dans cette manière de voir qu’une opinion erronée .

C’est ainsi que j’ai vu, à Bron, dans le service de mon regretté collègue, le professeur Arthaud, une malade, couturière assez habile, dessinant sur les murs et sur les tables, sur toutes les surfaces planes qu’elle rencontrait, des patrons de divers modèles. Ces dessins, étranges au premier abord, n’offraient assurément quand on savait de quoi il s’agissait, absolument rien de délirant au moins dans leur caractère graphique. Le délire n’existait que dans leur reproduction incessante, sans à propos, hors de lieu, si je puis ainsi parler. Cette malade était une maniaque.

NOTE

(1) Voir une lettre de ce mégalomane persécuté, fac-sim. 6.

Nous signalons la somme que publia sur le sujet le psychiatre Joseph ROGUES DE FURSAC (1872-1941). Les écrits et les dessins dans les maladies nerveuses et mentales. (Essai clinique). 232 figures dans le texte. Paris, Masson et Cie, 1905. 1 vol. in-8°.

 

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