Le sommeil et la cérébration inconsciente durant le sommeil. Par Ludovic Dugas.

DUGASCEREBRATION0001Ludovic Dugas. Le sommeil et la cérébration inconsciente durant le sommeil. Article paru dans la « La Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), XLIII, janvier à juin 1897,  pp. 410-421.
Cité par Freud dans son ouvrage : La Science des rêves.

 

Ludovic Dugas (1857-1942). Agrégé de philosophie, Docteur es lettre, bien connu pour avoir repris de Leibnitz, dans ses Essais sur l’Entendement humain, tome II, chapitre XXI, le concept de psittacus, et en avoir inscrit définitivement le concept de psittacisme dans la psychiatre française par son ouvrage : Le psittacisme et la pensée symbolique. Psychologie du nominalisme. Paris, Félix alcan, 1896. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., 202 p. Dans la « Bibliothèque de Philosophie Contemporaine ». Il s’est intéressé précisément au « rêve » sur lequel il publia de nombreux articles. Il est également à l’origine du concept de dépersonnalisation dont l’article princeps est en ligne sur notre site. Nous avons retenu quelques uns de ses travaux :
Observations sur la fausse mémoire. Article parut dans la « Revue de philosophie de la France et de l’étranger », (Paris), dix-neuvième année, tome XXXVII, janvier-juin 1894, pp. 34-45. [en ligne sur notre site]
A propos de l’appréciation du temps dans le rêve. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), vingtième année, XL, juillet décembre 1895, pp. 69-72. [en ligne sur notre site]
— Un cas de dépersonnalisation. Observations et documents. In « Revue philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), vingt-troisième année, tome XLV, janvier-février 1898, pp. 500-507. [en ligne sur notre site]
— Observations et documents sur les paramnésies. L’impression de « entièrement nouveau » et celle de « déjà vu ». Article parut dans la « Revue de philosophie de la France et de l’étranger », (Paris), dix-neuvième année, tome XXXVIII, juillet-décembre 1894, pp. 40-46. [en ligne sur notre site ]
— Un nouveau cas de paramnésie. Article parut dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), trente-cinquième année, LXIX, Janvier à juin 1910, pp. 623-624. [en ligne sur notre site]
— De la méthode à suivre dans l’étude des rêves. « Journal de Psychologie normale et pathologique », (Paris), XXXe année, n°9-10, 15 novembre-15 décembre 1933, pp. 955-963. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

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Merci à Ania O’Neill

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LE SOMMEIL

ET

LA CÉRÉBRATION INCONSCIENTE DURANT LE SOMMEIL

La distinction du sommeil et de la veille, qui paraît au vulgaire si naturelle, si aisée et si simple, a-t-elle jamais été et peut-elle être scientifiquement établie ?  Interrogeons à ce sujet la réflexion philosophique et la conscience spontanée, c’est-à-dire la conscience qui sait se déprendre des préjugés communs ou qui est antérieure au sens commun lui-même, qui n’est plus ou qui n’est pas encore imbue de notions acquises, en un mot, qui n’est point « préoccupée », comme dit Malebranche.

Selon Descartes, rien ne prouve à la rigueur à l’homme éveillé qu’il veille. Qu’on ne raisonne pas là-dessus en logicien, qu’on s’interroge en psychologue, et de bonne foi ; on devra dire avec le philosophe : « Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je branle n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main ; et que je la sens ; ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant sérieusement, je me ressouviens d’avoir souvent été trompé en rêve par de semblables illusions ; et en m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices certains par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil que j’en suis tout étonné : et mon étonnement est tel qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »

L’identité de la veille et du sommeil, autrement dit de la sensation et de l’image, qui se découvre ici à la réflexion philosophique, apparaît aussi directement à la conscience spontanée, au moins dans certains cas.

Avant de prouver le fait, établissons-en a priori la possibilité.

Le sommeil et la veille ne sont point des états sentis comme distincts, ayant chacun sa marque affective ou qualitative. La conscience proprement dite saisit les représentations du sommeil et de la veille, mais elle ne prononce pas sur leur valeur objective ou subjective, elle ne décide pas et n’est pas en état de décider si ces représentations répondent à des réalités ou à des rêves. À coup sûr, on n’a pas et on ne [p. 411] croit pas (au moins d’ordinaire) avoir conscience de dormir, quand on rêve on croit avoir, mais on n’a pas davantage conscience d’être éveillé quand on veille ; en réalité on connaît ou on infère qu’on est éveillé à des signes, d’ailleurs plus ou moins certains, et qui peuvent manquer. Chez l’homme qui rêve et chez l’homme éveillé, les états particuliers de l’esprit, à savoir les images et les sensations, sont objectivement distincts, mais sont pour la conscience indiscernables. Dira-t-on que, de l’un à l’autre, la sensibilité générale ou cénesthésie diffère ? Je l’admets volontiers. La cénesthésie étant un sentiment vague, on aurait donc aussi vaguement conscience d’être éveillé ou non. Mais on ne saurait fonder une distinction scientifique de la veille et du sommeil sur un sentiment aussi variable, aussi fuyant et aussi trompeur que le sentiment général dont on parle.

En fait, la distinction vulgaire ou apparente de la veille et du sommeil s’évanouit elle-même quand on observe un état intermédiaire entre l’un et l’autre, à savoir le demi-sommeil, l’engourdissement ou la torpeur, état qui se produit ou paraît se produire toujours, au moment précis du passage de l’un à l’autre. Il suffit, en effet, que le sommeil et la veille se succèdent immédiatement, pour que l’analogie, ou plutôt l’identité de nature des états mentaux, dont ils se composent, se révèle à nous d’une façon sensible. Si donc on s’observe au moment où l’on s’endort ou au moment où l’on se réveille, mieux encore au moment où on lutte contre le sommeil (comme font par politesse ceux que l’assoupissement gagne malgré eux au milieu d’une conversation) ou au moment où on lutte contre le réveil (comme il arrive parfois à ceux qu’une nécessité importune oblige à se lever quand leur besoin de sommeil est le plus fort), je dis qu’alors, dans un intervalle de temps plus ou moins court, on pourra constater que les hallucinations du sommeil et les sensations de la veille chevauchent les unes sur les autres, luttent entre elles sans parvenir à se chasser et à s’exclure mutuellement. Mais comme on n’a pas coutume de réfléchir sur ces états troubles de l’esprit, comme il est d’ailleurs rare et malaisé d’en garder assez fidèlement le souvenir pour les soumettre à une analyse précise, on récusera sans doute le sentiment intérieur invoqué ici, et on me demandera de fournir la preuve de ce que j’avance.

Remarquons d’abord que la confusion est ordinaire, sinon constante, entre la veille et le sommeil dans le cas où ils sont brusquement interrompus l’un ou l’autre. Ainsi les personnes qui s’assoupissent et vont jusqu’à ronfler après le repas, si elles sont tirées par quelque bruit de leur sommeil à peine commencé, ne veulent jamais convenir, une fois réveillées, qu’elles aient dormi, en quoi il est à présumer qu’elles ne mentent point, mais se font illusion. En effet, dans ce cas, le mensonge serait d’abord peut-être trop fréquent pour être vraisemblable, et ensuite il est en contradiction trop forte avec la franchise habituelle ou le simple bon goût de quelques-uns des sujets. [p. 412] Inversement les personnes, assez bien réveillées pour répondre propos aux questions qu’on leur pose, si elles se rendorment immédiatement, ne se souviennent plus ensuite de leur réveil ni des paroles qu’elles ont dites. Pour la conscience, le sommeil peut donc se fondre dans la veille et la veille dans le sommeil, et ils se fondent en effet l’un dans l’autre, quand ils sont immédiatement contigus. Si donc on admettait, avec M. Goblot, l’hypothèse d’une contiguïté constante du rêve et de la veille (hypothèse que je rejette, pour ma part, comme contraire aux faits) je dis qu’on verrait alors disparaître, ou peu s’en faut, toute distinction entre le sommeil et la veille.

Toutefois la contiguïté dans le temps de la veille et du sommeil n’est pas la seule raison qui nous amène à les confondre. Il faut encore qu’il y ait entre ces deux états qui se suivent une similarité réelle, pour qu’on puisse prendre l’un pour l’autre. Il faut par exemple que les sensations qui se produisent au moment du réveil soient aussi troubles et aussi confuses que les images du rêve immédiatement antérieur, il faut qu’elles aient en quelque sorte le même ton émotif, la même résonance dans la conscience. Mais c’est ce qui doit naturellement se produire, s’il n’y a point de réveil instantané, pour parler à la rigueur, si le passage du sommeil à la veille, et, en général, d’un état de conscience à un autre, est nécessairement continu, comme l’admet Leibniz. Et c’est ce qui se produit en fait, dans le cas du réveil lent, pénible. Quand on se rendort tout de suite après s’être éveillé, c’est qu’on était mal éveillé ; de même, quand on se réveille, à peine endormi, c’est qu’on était mal endormi. Nous pouvons donc prendre comme type de la somnolence ou du demi-sommeil un sommeil entrecoupé de réveils, ou une veille coupée par des assoupissements. Or l’un ou l’autre de ces états apparait à la conscience, non précisément comme une succession d’obnubilation et de vision distincte, mais plutôt comme une brume indistincte d’images semi-fantastiques, semi-réelles. On voit alors en quelque sorte le rêve et la veille se rejoindre, et la ligne de démarcation entre eux s’effacer. J’interprète ainsi les hallucinations hypnagogiques de Maury, et l’observation suivante que me rapporte un esprit curieux, étranger aux questions psychologiques, mais qui aime à étudier ses rêves. « Je ne puis m’endormir le quart d’une minute sans être frappé, si je suis réveillé par un souvenir ou par une pensée plus vive, de la manière dont la pensée sur laquelle je me suis endormi s’est déformée et a pris une allure bizarre qui me fait dire je rêvais déjà. » Je rêvais est ici pour je devais rêvé, je conclus que je rêvais, car au premier moment, le rêve apparaît comme la simple continuation de la pensée éveillée, et ce n’est qu’à la réflexion que cette apparence est déclarée fausse.

Si parfois l’on prend ainsi sur le fait la confusion de la veille et du sommeil, on pourra admettre qu’en d’autres cas une telle confusion existe, sans qu’on s’en rende compte. J’ai déjà proposé ici même, de ce point de vue, une explication générale des rêves dont Maury [p. 413] guillotiné est le type dans ces rêves, ai-je dit, une sensation, de nature à produire le réveil, mais qui ne le produit pas immédiatement, s’adjoint aux hallucinations du rêve et se confond avec elles. J’ai recueilli depuis des observations qui confirment cette hypothèse, et trouvé des raisons nouvelles de m’y tenir.

Citons un cas. E. est éveillée une nuit par le bruit d’une sonnette dont le fil passe par sa chambre, et rêve qu’une machine à coudre, qu’elle possède depuis la veille, et dont elle a l’esprit occupé, se détraque. Le bruit de la sonnette a surpris E. au milieu d’un rêve : mal réveillée, ou plutôt non encore réveillée, elle entend ce bruit en rêvant; elle rêve qu’elle l’entend. Le bruit n’a pas chassé les hallucinations du sommeil, il a pris place parmi ces hallucinations, il s’est fondu avec elles. Le réveil est ici postérieur à l’événement extérieur qui le produit.

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Kama Kala.

M. m’avertit elle-même qu’il faut établir d’ailleurs une distinction entre le réveil produit, en plein sommeil, par une circonstance insolite, et le réveil normal, qui peut avoir lieu aussi à la suite d’une sensation extérieure, mais quand les organes reposés sont prêts à rentrer d’eux-mêmes en exercice : elle admet que la confusion entre les mirages du rêve et les réalités de la veille n’arrive que dans le premier cas. Elle croit avoir souvent prolongé un rêve au delà du moment où elle éprouvait la sensation qui devait l’arracher à ce rêve ; mais elle ajoute que lorsqu’elle mène une vie active, qui la secoue et tend ses nerfs, et qu’elle se réveille d’ailleurs dans les circonstances ordinaires, à son heure habituelle, elle reprend conscience de la vie réelle d’une façon nette, tranchée, sans que rien du rêve subsiste et empiète sur le réveil. On peut donc admettre, mais seulement dans le cas particulier d’un réveil pénible, et en quelque sorte anormal, une confusion insoupçonnée entre une sensation venue du dehors et les images fantastiques du rêve. On a d’ailleurs des exemples d’une confusion semblable, se produisant en d’autres cas. On sait que parfois une sensation, au lieu de provoquer le réveil, influe seulement sur le cours du rêve témoin celui qui, ayant aux pieds une boule d’eau chaude, rêve qu’il gravit le mont Etna.

Il reste à expliquer, il est vrai, comment l’esprit du dormeur opère le raccord de la sensation éprouvée et du rêve imaginé, et n’accapare pas seulement la sensation au profit du rêve, mais transforme et dénature la sensation dans le sens du rêve. Il est clair que E. n’établit pas une analogie entre le bruit d’une sonnette et le bruit que ferait une machine qui se détraque, que Maury ne saisit pas davantage l’analogie plus réelle pourtant et moins vague, entre la sensation que produit sur la nuque la chute d’un ciel de lit et celui que produirait la chute d’un couteau. Il n’y a pas lieu de supposer ici une comparaison même inconsciente entre le phénomène qui a lieu réellement et celui qu’on imagine. L’esprit prévenu, tout plein du rêve qu’il vient de former, s’empare de la sensation qui interrompt son sommeil, et [p. 414] bâtit sur les données réelles de cette sensation une création fantastique. Des faits analogues de la veille permettent de comprendre ce qui se produit alors. Quand on regarde des rochers, ou des nuages, ou simplement « des murailles où il y a plusieurs taches irrégulières », on voit se dresser devant soi des figures d’hommes, d’animaux, que l’imagination trace en brodant sur un canevas que la réalité lui fournit (1). Et il ne faut pas admirer ici le pouvoir inventif de l’esprit ; l’origine de ces fictions s’explique plutôt par la loi de l’inertie mentale. Le courant nerveux s’engage dans les chemins qu’il trouve ouverts devant soi : et l’esprit ne fait que suivre machinalement sa pente, lorsqu’il reconnaît, à de légers indices, ses visions habituelles. Ainsi donc, selon nous, dans certains cas, le sommeil et la veille se confondent si bien pour la conscience qu’on se trompe sur le moment précis du réveil on se croit déjà réveillé qu’on est encore endormi. Si l’engourdissement du sommeil se prolonge en quelque sorte dans la veille, il arrive aussi que les pensées et les préoccupations de la veille persistent dans le sommeil. Il n’en faut pas d’autre preuve que cette attention élective qu’on prête en dormant aux faits extérieurs comme l’a remarqué Jouffroy, une mère endormie perçoit le plus faible cri, le plus léger mouvement de son enfant au berceau, et peut ne pas entendre le bruit de la tempête. La préoccupation d’avoir à se lever à une certaine heure, si elle n’empêche pas de dormir, empêche du moins de dormir franchement ; de moment en moment elle revient importune, nous rappelant que nous n’avons pas le droit de dormir, et nous en ôtant les moyens ; ou bien encore cette préoccupation demeure dans le sommeil, invisible et présente, et en arrête le cours sûrement et exactement à l’heure dite. Le sommeil, ainsi inquiété ou suspendu par une pensée de la veille, est-il un vrai sommeil ? On voit combien les termes de sommeil et de veille sont vagues et équivoques. On ne pourra donner à ces termes un sens précis tant qu’on s’attachera à la considération exclusive des états mentaux qui traversent l’esprit du dormeur et de l’homme éveillé. La veille et le sommeil en effet ne sont point des groupes formés de faits psychiques différents, mais des orientations ou des directions différentes imprimées à des faits psychiques de même nature. Le réveil est un changement d’attitude mentale, et par suite, mais indirectement, d’états mentaux c’est un déplacement du champ de l’attention. La physionomie d’une personne éveillée en sursaut, ses yeux égarés, ses paroles incohérentes, ses gestes anxieux, expriment d’une façon saisissante l’effort qu’elle accomplit pour réadapter ses sens et son esprit à la vision et à l’intelligence du réel. Si le réveil est graduel, au lieu d’être instantané, nous pouvons observer de plus près encore le changement de direction mentale, qui en est le trait essentiel. J’étais ce matin dans cet état de demi-sommeil dont j’ai parlé déjà ; l’heure du [p. 415] lever était venue ; j’entendais tripoter autour le moi, dans la chambre et à côté ; cependant je voulais prolonger quelque peu encore un repos agréable ; je m’endormais en effet, mais, tout en dormant, je saisissais de temps à autre un bruit plus fort, une voix plus accentuée, qui me réveillait comme en sursaut et pour un moment. Mon sommeil d’ailleurs n’était point troublé par tous les événements du dehors, il ne l’était point, par exemple, par les bruits accoutumés, ou monotones, c’est-à-dire prévus, mais il était aussitôt arrêté par tous les faits contrastants avec mes songeries, si insignifiants que ces faits fussent en soi, si faible qu’en fût l’impression. Mon attention était sollicitée à la fois par mes rêves et par mes sensations, et oscillait de celles-ci à ceux-là.

Le sommeil et la veille sont donc des courants d’attention divers ; la rencontre de ces courants produit, tantôt le réveil, tantôt, et par exception, la mise en branle d’un rêve qui s’alimente des faits extérieurs, et fond les sensations en hallucinations. Quelquefois même on observe un fait curieux : les courants se repoussent sans se confondre. Il arrive en effet qu’on assiste en quelque sorte éveillé à son rêve, qu’on rêve en sachant qu’on rêve.

Une personne, qui a perdu son frère, avec qui elle vivait et qu’elle aimait tendrement, rêve que ce frère va exercer sa profession à Paris. Elle s’installe avec lui dans un coquet appartement, prend plaisir à mettre les meubles et les bibelots en place, à constater comme les pièces sont commodes, et tout s’arrange bien ; puis tout à coup elle s’avise que son frère est mort, et que cela ne peut donc pas être ; cette pensée pourtant ne la réveille point ; elle continue l’aménagement, mais n’y prend plus désormais aucun plaisir, ayant parfaitement conscience que tout cela se passe en rêve.

La même personne ajoute toutes les fois que mon pauvre frère est mêlé à mes rêves, je ressens maintenant à peu près la même impression. Cela vient sans doute de ce que j’entretiens d’une façon constante, à l’état de veille, la pensée de mon bonheur détruit ; cette désespérance dont je m’imprègne fait que je ne peux plus goûter le bonheur, même en rêve.

Si l’on peut ainsi détruire l’illusion du rêve sans faire évanouir le rêve lui-même, c’est donc que l’illusion n’est point la caractéristique essentielle du rêve, c’est donc que la veille et le sommeil ne doivent pas être considérés logiquement comme des états contradictoires et qui s’excluent, au même titre que ces abstractions, qu’on appelle la vérité et l’erreur, mais doivent être étudiés au point de vue psychologique, et simplement conçus comme des états différents sans doute, mais non nécessairement incompatibles, et pouvant même quelquefois être simultanés. Quoi de plus simple, en effet, que d’admettre un sommeil incomplet, c’est-à-dire un courant d’images de la nature du rêve, traversé, et non arrêté par des sensations et des pensées de la veille ? [p. 416]

Le sommeil et la veille ne sont donc que des courants opposés d’états psychiques, de même nature, que des mouvements d’attention dirigés en sens contraire. Toutefois, comme il se produit également, à l’état de veille, des sautes d’attention, il reste encore une difficulté : celle de reconnaître, dans cette théorie, si l’esprit quitte le rêve pour la réalité, ou une pensée de la veille pour une autre. Nous pouvons maintenir cependant la définition posée ; la veille et le sommeil ne sont que des modes divers d’attention : mais nous devons compléter et préciser cette définition. L’attention n’est pas seulement un mouvement de l’esprit dans un sens, mais encore un mouvement qui répond à un état mental déterminé, et cet état est susceptible de changer aussi bien que la direction du mouvement ; ainsi il y a un mouvement automatique et un mouvement réfléchi de l’esprit, et ces mouvements diffèrent, non par la ligne qu’ils suivent, mais par l’état d’esprit qu’ils révèlent.

J’appelle attention en général toute appréhension par l’esprit de ses propres états, cette appréhension fût-elle vague, confuse et fugitive. Je m’éloigne, il est vrai, en cela de la langue vulgaire, laquelle n’a de termes que pour désigner les faits marquants de la conscience et réserve le mot attention à une véritable prise de possession par l’esprit de ses états. Je reconnais donc comme une forme d’attention, à savoir le plus élémentaire, cet état d’esprit, ordinairement regardé comme contradictoire à l’attention, qu’on appelle hébétude ou stupeur, et dans lequel l’esprit assiste comme étranger à ses impressions. C’est de cette attention que relèvent les faits automatiques de la vie mentale, et en particulier les rêves. J’appelle attention proprement dite cet acte, spontané ou volontaire, par lequel l’esprit ne se borne pas à prendre conscience des faits psychiques, à les saisir au passage, à les accepter tels quels, mais se les assimile vraiment, ne les adopte qu’à bon escient, les contrôle, les juge, les met d’accord avec les lois de la réalité et avec les lois de la pensée. C’est cette attention qui est caractéristique de la veille.

On a proposé comme explication physiologique du rêve l’hypothèse que les centres cérébraux inférieurs restent en activité, quand les centres supérieurs sont en repos ; on a dit de même, au point de vue psychologique, que les opérations sensitives subsistent dans le rêve, les opérations intellectuelles étant abolies. Cela est vrai, mais seulement en gros. Le repos des centres supérieurs est toujours partiel, et la pensée proprement dite n’abdique jamais entièrement. Le rêve n’est pas déraison, ni même irraison pure ; il y a des rêves sensés, voire même intellectuels, des rêves qui sont le déroulement suivi d’opérations logiques. L’absurdité est le caractère ordinaire, mais non point constant, ni par conséquent distinctif du rêve.

Le sommeil affecte toutes les opérations psychiques, quelles qu’elles soient, et il les affecte de la manière suivante. Il rend en quelque sorte ces opérations à elles-mêmes, à leur spontanéité primitive, à [p. 417] leur jeu naturel ; il supprime l’effort qui en dirige l’adaptation ou l’emploi ; en un mot il rétablit l’automatisme des fonctions, sans supprimer les fonctions mêmes. Il atteint surtout, cela va de soi, les opérations intellectuelles ; mais il altère profondément aussi les opérations sensitives.

Ainsi la sensation subsiste dans le rêve, mais elle devient le point de départ d’une perception fausse ; elle se présente avec un cortège d’images, suscitées par le fonctionnement machinal des centres du souvenir, images qui ne sont point classées, rendues concordantes, et dont le groupement dès lors ne répond ni à la vérité ni à la vraisemblance. Les combinaisons du rêve ressemblent aux figures du kaléidoscope. Si ces combinaisons ne laissent pas d’offrir parfois un certain sens (car c’est là peut-être ce qui doit le plus étonner) c’est que les centres nerveux reprennent automatiquement, en vertu de l’habitude, leur fonctionnement harmonique de la veille. Dans le rêve, les opérations mentales sont affranchies de tout contrôle ; elles ne relèvent plus des lois logiques, elles fourmillent de contradictions grossières et d’invraisemblances énormes ; elles revêtent encore la forme du temps, mais elles brouillent le passé et le présent ; elles revêtent de même la forme de l’espace, mais elles confondent tous les lieux. Enfin elles ne sont attribuées, au moins d’une façon suivie, ni à des objets ni à un sujet déterminés. Dans le même rêve, c’est d’abord tel fait, puis tel autre qui est censé s’être produit au même moment ; de même c’est d’abord moi qui suis censé avoir accompli tel acte, puis il se trouve que c’est un autre. Le rêve nous fait perdre notre personnalité, il dissout et désagrège notre être, comme il fait perdre aux objets leur réalité, et les dissipe en apparences fuyantes et trompeuses. Nos rêves ne nous ressemblent pas nous pouvons en répudier la responsabilité, car ils ne répondent pas plus a notre caractère qu’à notre esprit. Combien de fois rêvons-nous à des événements fort tristes, et qui devraient nous atteindre dans nos affections intimes, sans ressentir l’émotion la plus légère ; et inversement combien de fois nous rendons-nous malheureux en rêve pour des motifs non pas seulement futiles, mais incompréhensibles ? Cette incompatibilité qui existe entre le rêve imaginé et l’émotion ressentie ne prouve pas moins que l’incohérence logique du rêve lui-même à quel point, pendant le sommeil, nos états psychiques nous sont étrangers. Le rêve, c’est l’anarchie psychique, affective et mentale ; c’est le jeu des fonctions livrées à elles-mêmes et s’exerçant sans contrôle et sans but ; dans le rêve, l’esprit est un automate spirituel, qui aurait conscience de ses états, mais qui ignorerait qu’il en est le sujet et quel en est l’objet ou la cause ; dans le rêve, la conscience est désorganisée, dépersonnalisée, c’est-à-dire dépouillée, non seulement des formes de l’entendement, mais encore des formes ou des lois du caractère. De là vient que nous avons tant de peine à observer et à décrire, voire même à reconstituer nos rêves. Ce sont des états qui ne peuvent être pensés au sens propre du mot, [p. 418] qui ne peuvent donc non plus être exprimés, et qu’il faut se contenter de sentir. On a souvent remarqué le caractère fugitif des songes, l’impossibilité de s’en souvenir. C’est d’abord que les songes n’entrent pas dans un système associatif, ou n’entrent que dans un système associatif très lâche ; ils ne peuvent donc compter que sur leur force propre de réviviscence. De plus ils contredisent la pensée logique ; cette même pensée ne peut donc que très difficilement les saisir, et n’est peut-être jamais sûre de les saisir fidèlement ; elle peut encore moins les fixer. Les philosophes ont demandé quelle serait la conscience dégagée de la pensée et de ses lois ; l’observation répond : cette conscience serait le rêve.

Toutefois le rêve lui-même, comme nous l’avons dit, n’est pas le jeu des opérations sensitives toutes seules ; il revêt parfois une forme intellectuelle. Je ne parle pas de ces rêves mentionnés déjà, qui sont comme des divagations traversées par une lueur de raison, de ces rêves dont l’absurdité nous choque et nous étonne, et dont nous reconnaissons l’invraisemblance, sans nous réveiller pour cela. Je parle des rêves logiques, dans lesquels on se livre à un travail suivi, on résout un problème mathématique, on compose une pièce de vers, etc. Il y a là de quoi confondre la théorie courante qui ne reconnaît d’autre signe distinctif des songes que leur absurdité. Mais, au contraire, si le rêve est le fonctionnement automatique de l’esprit, il est naturel que des habitudes mentales, contractées à l’état de veille, rentrent machinalement en exercice pendant le sommeil. L’habitude mentale, comme toutes les autres, est un réflexe acquis ; on la suit aveuglément, la plupart du temps sans en avoir conscience et sans en garder le souvenir. L’œuvre que cette habitude accomplit est intelligente, mais l’acte par lequel elle l’accomplit est aveugle. Nous disions tout à l’heure que nos rêves ne nous sont pas imputables ; nous voyons maintenant qu’ils peuvent cependant porter parfois l’empreinte de notre esprit et de notre caractère. II y a tels rêves, en effet, qui se déroulent en vertu d’un mécanisme que nous avons nous-mêmes monté. Mais l’automatisme n’en est pas moins toujours le caractère essentiel du rêve : les rêves logiques, dans lesquels l’esprit paraît inspiré, inventif, ne font pas exception ; ils attestent seulement le pouvoir de cet automatisme acquis qu’on appelle l’habitude.

En résumé, pendant la veille, les forces mentales sont tendues, dirigées et contrôlées dans leur action : pendant le sommeil, elles sont relâchées et livrées à elles-mêmes. L’esprit éveillé est, comme le mot l’indique, celui qui veille sur lui-même, qui est à la fois suî conscius et suî compos ; l’esprit qui rêve, celui qui s’oublie, s’abandonne, se laisse emporter au cours de ses images, qui peut être encore à quelque degré sui conscius, mais qui n’est plus aucunement sui compos. Le réveil est la reprise de possession de l’esprit par lui-même. Il y a d’ailleurs entre la veille et le sommeil bien des intermédiaires : les expressions dormir tout éveillé, —ne dormir que d’un œil, ne sont pas [p. 419] purement métaphoriques ; la veille a ses défaillances, ses ténèbres, et le sommeil ses éclairs de raison. Il faut distinguer en outre plusieurs sortes de sommeil : 1° le vrai sommeil, profond et sans rêves (un jeune homme d’une vingtaine d’années m’a dit n’en avoir jamais eu d’autre ; beaucoup de personnes, bien portantes et calmes, déclarent aussi qu’elles ne rêvent point, mais cela veut dire sans doute qu’elles rêvent peu et oublient leurs rêves) ; — 2° le sommeil conscient ou le rêve, qui comprend lui-même le rêve ordinaire, divagation insaisissable et vague, qu’on oublie à mesure, et le rêve plus ou moins sensé, suivi et méthodique, qui se rapproche de la pensée éveillée. La difficulté de distinguer nettement le sommeil de la veille n’est autre que celle de séparer le mécanique du mental. L’automatisme, en effet, a des degrés on peut distinguer tout au moins l’automatisme physiologique, auquel répond le sommeil profond, sans conscience, et l’automatisme psychique, auquel répond le rêve. Ce dernier mécanisme comprend lui-même le fonctionnement aveugle des opérations sensitives, ou des opérations intellectuelles, ou des unes et des autres tout ensemble ; de là la distinction du rêve incohérent et du rêve plus ou moins suivi. Le sommeil absolu serait l’inconscience ; la véritable veille serait la pensée toujours claire et réfléchie. Ces états sont l’un et l’autre également rares ils représentent les limites, entre lesquelles se tient la vie mentale, et non pas seulement les alternatives par lesquelles elle passe. A la question du rêve se rattache incidemment celle de la cérébration inconsciente dans le sommeil.

Est-il vrai que, lorsqu’on s’endort sur un travail intellectuel quelconque, par exemple sur une leçon à apprendre, on se réveille ce travail accompli, cette leçon sue ? Ce fait a été trop souvent signalé pour être mis en doute ; pourtant il lui manque peut-être la garantie d’informations précises, et il attend surtout de la théorie sa confirmation dernière. II ne parait pas devoir être admis sans réserves. Il est accidentel ; il peut être fréquent, ordinaire, mais il n’est pas constant. On a donc tort de l’ériger en règle d’hygiène intellectuelle il ne faut pas trop compter sur les bons effets à venir du travail du soir. On ne saurait s’autoriser des exemples suivants, rapportés par Cabanis : « J’ai connu un homme très sage et très éclairé (B. Franklin) qui croyait avoir été plusieurs fois instruit en songe de l’issue des affaires qui l’occupaient dans le moment. Condillac m’a dit qu’en travaillant à son Cours d’études, il était souvent forcé de quitter, pour dormir, un travail déjà tout préparé, mais incomplet, et qu’à son réveil, il l’avait trouvé plus d’une fois terminé dans sa tête. » Maine de Biran remarque avec raison que de pareilles « bonnes fortunes n’arrivent qu’aux hommes studieux, méditatifs, et dont toutes les veilles sont consacrées au travail de la pensée, à l’exercice de ses plus hautes facultés (2) ». [p. 420]

Mais qu’elles soient rares ou communes, comment ces bonnes fortunes s’expliquent-elles ? Faut-il admettre que la cérébration consciente de la veille se poursuit pendant le sommeil par cette « cérébration inconsciente, qui fait, dit M. Ribot, tant de besogne sans bruit, et après une incubation souvent longue, se révèle par des résultats inattendus ? » Avant de risquer l’hypothèse d’une opération intelligente exécutée par un mécanisme aveugle, il faut chercher si le fait ne comporte pas d’autre interprétation possible.

Or les opérations, attribuées à l’esprit ou au cerveau endormi, ne pourraient-elles pas trouver leur explication complète, soit dans le travail préparatoire de la veille antécédente, soit dans le travail particulièrement actif et fécond des premiers moments du réveil ? Considérons le cas simple de la leçon qui est censée apprise pendant la nuit. Remarquons que le moment où l’on s’endort est particulièrement favorable à la fixation des souvenirs le monoïdéisme, que produirait artificiellement un effort d’attention, se trouve ici naturellement réalisé par l’absence des distractions du dehors. Il se peut donc que le sommeil vienne, quand on sait en effet sa leçon, sans qu’on ait pris soin de se la réciter, c’est-à-dire de s’assurer qu’on la sait. Mais j’admets cependant volontiers qu’on s’endort ne sachant pas sa leçon. II se peut alors qu’après une nuit de sommeil, le cerveau ayant recouvré la plénitude de ses forces, l’esprit étant frais, dispos, on reprenne le travail mental au point où on l’avait laissé la veille, et on l’exécute avec une souplesse, une aisance, qu’on ne pouvait avoir quand on était alourdi parle besoin de sommeil. Le cerveau, comme tous les autres organes, a des moments où il perd et d’autres où il retrouve la sûreté de son jeu. « Par suite d’une activité prolongée, la substance du cerveau, comme celle d’un muscle fatigué, se trouve encombrée par une certaine quantité de détritus acides. » Le sommeil élimine ces déchets. Or on sait que la fatigue, qui entraîne la désassimilation cérébrale, tend à produire, non seulement le sommeil, mais encore l’amnésie ou, au moins, l’affaiblissement de la mémoire; quand la réassimilation du tissu cérébral, qui a lieu dans le sommeil, est achevée, il doit donc s’ensuivre aussi, non seulement le réveil, mais encore le retour des souvenirs. Ainsi d’une part, le moment où l’on s’endort est favorable à la formation des souvenirs, et le moment où l’on s’éveille est favorable à leur rappel; d’autre part, il arrive « de joindre bout à bout l’instant où l’on s’endort avec celui où l’on s’éveille », le temps intermédiaire étant pour la conscience « comme s’il n’avait jamais existé », témoin la curieuse observation rapportée par Despine (3). L’explication de la prétendue élaboration des souvenirs pendant le sommeil ne ressort-elle pas du simple rapprochement de ces faits ?

Toutefois cette explication ne peut pas valoir pour les cas de Franklin [p. 241] et de Condillac. Quoique ces cas ne soient pas suffisamment analysés, ils attestent néanmoins d’une façon très nette qu’un travail mental, commencé pendant la veille, n’est pas seulement repris dans de meilleures conditions au réveil, mais est encore réellement poursuivi, débrouillé et mené à bonne fin dans le sommeil. Mais cette poursuite pendant la nuit du travail de la veille peut-elle être attribuée à une force mystérieuse, occulte, comme serait la cérébration inconsciente ? Non, l’activité cérébrale et consciente de la veille est alors, non pas suspendue pendant le sommeil, mais transformée, ou plutôt continuée sous la forme automatique du rêve. L’esprit, lancé délibérément sur une voie, la suit ensuite à l’aveugle, et arrive au but les songes les plus prodigieux ne sont que le fonctionnement machinal des habitudes contractées par l’esprit éveillé. « Franklin, d’ailleurs entièrement libre de préjugés, n’avait pu se défendre de toute idée superstitieuse par rapport à ses avertissements intérieurs. » Mais, « il ne faisait pas attention, dit très bien Cabanis, que sa profonde prudence et sa rare sagacité dirigeaient encore l’action de son cerveau pendant le sommeil, comme on peut l’observer souvent, même pendant le délire, chez des hommes d’un moral exercé. En effet l’esprit peut continuer ses recherches dans les songes il peut être conduit par une certaine suite de raisonnements à des idées qu’il n’avait pas ; il peut faire, à son insu, comme il le fait à chaque instant durant la veille, des calculs rapides qui lui dévoilent l’avenir. »

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Merci à San Jee

Maine de Biran a très bien analysé cette singulière faculté d’invention, qui se développe dans le sommeil. Il a montré qu’elle est « une spontanéité d’intuition qui exclut ou prévient toute recherche et qui se concilie avec l’absence de la volonté et la suspension de tout effort ». Si donc l’invention n’est jamais qu’une « inspiration spontanée », produite « par l’heureux instinct d’une tête bien faite », si elle vient à la suite de la réflexion et du raisonnement, mais n’en est point la conséquence, on comprend que le sommeil, qui suspend la réflexion et rend à l’esprit sa spontanéité native ou acquise, puisse se trouver favorable à l’inspiration et aux découvertes, et que même « pendant certains songes, auxquels sont particulièrement sujets les penseurs les plus profonds, il se présente quelquefois des aperçus nouveaux, auxquels l’exercice de nos facultés intellectuelles n’aurait jamais pu atteindre ».

En résumé le sommeil ne développe pas dans l’esprit des facultés nouvelles, mais, par cela seul qu’il rend à l’esprit sa fraicheur d’impression et son élan naturel, il peut accidentellement produire des effets de mémoire extraordinaire et d’invention prodigieuse, qu’il ne faut attribuer ni à une exaltation de l’intelligence, ni à une action mystérieuse du cerveau, qui se substituerait à la pensée, mais au jeu normal de l’automatisme psychologique.

L. DUGAS.

NOTES

(1) Malebranche. Recher. de la vérité, liv. III, 2e partie, ch. II.

(2) Nouvelles considérations sur le sommeil, 3° partie, p. 270 du IIe vol. des Œuvres phil. de M. de Biran, édit. Cousin. [en ligne en trois parties sur notre site]

(3) Cité par Ribot : Maladies de la personnalité, p. 11-12.

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