Le Pelletier de la Sarthe. RÊVE. Extrait du « Traité de physiologie médicale et philosophique », (Paris), tome quatrième, 1839, pp. 410-422.

LePelletier de la Sarthe. RÊVE. Extrait du « Traité de physiologie médicale et philosophique », (Paris), tome quatrième, 1839, pp. 410-422.

 

Almire-René-Jacques LePelletier (de la Sarthe) (1790-1880). Médecin, élève de Guillaume Dupuytren.
Quelques publications :
— Essais de médecine physiologique, renfermant des considérations générales sur la sympathie et l’antipathie, la médecine morale, l’influnece réciproque du moral sur le physique, et la médecine moderne comparée à celle du moyen âge. Au Mans, Imprimerie de Fleuriot, 1823. 1 vol. in-8°, 1 fnch., II p., 66 p. 5/3/97
— Le magnétisme éclairé par l’expérience et réduit aux faits rigoureusement démontrés; discours lu à la séance publique de la société. Le Mans, Monnoyer, 1841. 1 vol. in-8°, 31 p.
— Système pénitentiaire. Le bagne, la prison cellulaire, la déportation. Le Mans & Paris, Monnoyer et Plon frères, 1853. 1 vol. in-8° de 2 ffnch., XV p., 336 p.
— Traité complet de physiognomonie ou l’homme moral positivement révélé par l’étude raisonnée de l’homme physique avec des considérations sur les tempéraments, les caractères, leurs influences réciproques. Paris, Victor Masson et Fils, 1864. 1 vol. in-8°, 2 ffnch.,  595 p.
— Nouvelle doctrine médicale ou doctrine biologique. Au Mans et à Paris, Monnoyer et G. Baillière, 1853. 1 vol. gd. in-8°, XX p., 484 p.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les images, ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

RÊVES

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Le rêve, ὸνειρος, des Grecs , somnium , des Latins, est l’ensemble des phénomènes de relation qui s’exercent encore pendant un sommeil incomplet. On lui donne suivant ses modifications et ses degrés, les noms de somnolence, rêverie, songe, rêvasserie, somnambulisme etc. Les anciens en ont fait une divinité, sous les dénominations de Morphée, Phobétor, Phantase etc.

Pour développer avec ordre et précision, les notions fondamentales relatives à la nature des rêves, aux variétés innombrables qu’ils peuvent offrir, nous devons établir, d’après les faits et l’expérience, deux lois essentielles devenant les principes généraux d’où nous ferons découler toutes nos inductions particulières. 1° Le sommeil peut être général ; embrasser les sensations, les combinaisons intellectuelles et les actions d’expression ; réduire par conséquent toutes les fonctions de relation au silence le plus parfait. 2° Le sommeil peut être partiel, comprendre seulement un certain nombre de ces phénomènes , et laisser les autres dans un état d’éveil permettant des rapports incomplets avec les objets extérieurs. En partant de ces axiomes invariables, nous arriverons facilement à la théorie naturelle des rêves les plus compliqués.

Le sommeil, pour mériter le titre de général, doit envahir sous le rapport : 1° Des sensations , le sens interne, le sens externe commun, les sens particuliers : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher ; 2° des combinaisons, la perception, le jugement, le raisonnement, la mémoire, l’imagination, la volonté, la conscience ; 3° des expressions, la prosopose, la [p. 411] voix, la parole, les gestes et la locomotion. Maîtrisant tous ces actes, il suspend la série des relations étrangère et réduit temporairement l’organisme à l’exercice modifié des fonctions nutritives et vitales. On ne voit alors se manifester aucun rêve.

Le sommeil, pour devenir partiel, doit laisser une ou plusieurs de ces actions physiologiques dans un état d’éveil , pendant que toutes les autres sont momentanément assoupies. Dans celte occasion , la chaîne des phénomènes de rapport n’est pas entièrement détruite, elle se trouve seulement rompue dans un ou plusieurs points. Les facultés, les organes veillans produisent les actes qui leur sont naturellement départis, avec une perfection un développement d’autant plus considérables que l’énergie de ceux qui dorment parait se concentrer sur eux, en augmentant ainsi la somme de leurs moyens et de leur vitalité. C’est d’après celte autre loi que nous pouvons expliquer comment certains sujets effectuent, pendant le sommeil, des œuvres mécaniques, des combinaisons intellectuelles, des produits de l’imagination dont ils n’auraient jamais été susceptibles pendant la veille. Pour mieux apprécier encore ces merveilleux résultats des songes, nous en étudierons : 1° les causes, 2° la théorie naturelle.

1° CAUSES DES RÊVES. — Galien s’imagine, pendant le sommeil, que l’une de ses jambes est en pierre ;à son réveil il trouve ce membre paralysé. Quelques amis du merveilleux s’appuyant d’un fait semblable et de plusieurs autres analogues, regardent les prévisions instinctives, comme l’occasion des songes, et, nouveaux ministres de Pharaon, cherchent, dans ces perversions du repos, les interprétations assurées de l’avenir. Craignant de nous engager dans cette voie, des illusions et de l’erreur nous laisserons à d’autres le soin d’éblouir l’imagination par de [p. 412] vains prestiges, nous renfermant toujours dans le domaine de l’expérience et de la vérité. Parmi les circonstances qui favorisent le développement des rêves, les unes deviennent prédisposantes, les autres efficientes.

Causes prédisposantes. — Nous plaçons dans cet ordre l’adolescence, le sexe féminin, la délicatesse de constitution ; mais avant tout, la vivacité de l’imagination, le tempérament nerveux ganglionnaire. Les sujets de ce tempérament sont en effet presque tous rêveurs et la plupart somnambules ; c’est aussi parmi des individus semblables que les magnétiseurs choisissent les adeptes qu’ils destinent à leurs expériences.

Causes efficientes. — Au nombre de ces dernières, nous devons particulièrement indiquer les travaux de l’esprit, les passions ardentes, l’ambition, l’inquiétude, l’émulation, l’envie, la jalousie, l’espérance, l’amour etc., qui maintiennent l’irritabilité nerveuse, dans un état d’éveil et d’excitation ; les impulsions instinctives d’un viscère intérieur perpétuant ses réactions vers les ganglions et l’encéphale, provoquant des rêves ordinairement dans l’ordre du besoin indiqué ; ainsi la réplétion des vésicules séminales occasionne des songes érotiques ; celle de la vessie nous transporte en imagination dans les lieux où l’émission de l’urine peut commodément s’effectuer ; celte excrétion et celle du sperme s’opèrent entièrement lorsque l’illusion est assez prononcée. La faim non satisfaite, nous offre, dans le sommeil, une table bien servie, des arbres couverts de fruits ; la soif, des ruisseaux, des sources limpides ; le désir de la fortune, des trésors immenses ; l’espoir d’un succès, la chose désirée etc.

Nous ne parlons point ici des rêvasseries fréquentes pendant le cours du plus grand nombre des phlegmasies digestives, pulmonaires, encéphaliques etc. ; symptôme [p. 413] assez alarmant de l’irritation qui les détermine, elles rentrent dans le domaine de la pathologie.

Le caractère de ces causes, les dispositions individuelles règlent ordinairement la nature des songes. Ainsi l’homme dont tout l’organisme est dans un équilibre parfait, dont le physique est libre de souffrance ; le moral, d’inquiétude et d’agitation, fait ordinairement des rêves animés par une gaieté qu’il exprime avec les plus bruyans transports. Les sujets mélancoliques, valétudinaires, hypocondriaques, présentant une irritation habituelle du système nerveux ganglionnaire et des organes digestifs, éprouvent le plus souvent des songes pénibles et fatigans ; pour l’un, c’est un monstre affreux dont il est impossible d’éviter les funestes atteintes ; pour l’autre, un épouvantable précipice dans lequel s’effectuent les chutes les plus douloureuses. Ou connaît généralement, par expérience, les illusions de ces angoisses nocturnes que le réveil peut souvent à peine dissiper.

De toutes ces anomalies du sommeil, la plus remarquable est celle que l’on désigne sous les termes d’incube, de cauchemar, presque toujours occasionnée par une indigestion chez les sujets prédisposés aux névroses ganglionnaires. C’est le vampirisme admis par les Hongrois ; le smarra des Dalmates ; φὲίαλτης des Grecs ; le machticrick des Celtes ; le nachtmaar des Allemands ; le night-mare des Anglais ; le nacht-marric des Hollandais et des Flamands ; le mara des Polonais etc. ; expressions qui toutes indiquent des êtres fantastiques, une vieille cavale, un fouleur, un cheval de nuit etc., tourmentant les malheureux soumis à leur influence par la succion du sang, la pression de l’épigastre et les tortures dont l’imagination fait tous les frais en partant d’un malaise réellement éprouvé. Nous sommes assurément très-loin d’admettre les ridicules mystifications du bénédictin Dom Calmet, de [p. 414] ses délirans continuateurs, mais il nous est impossible de méconnaître la réalité de l’incube et des souffrances cruelles éprouvées par les sujets qui s’en trouvant affectés avec oppression, suffocation imminente, se lèvent brusquement et ne parviennent qu’après un tems assez long, même dans l’état de veille, à dissiper les terreurs et les angoisses qui les ont violemment et profondément affectés. Les Morlaques sont tellement sujets à ces visions nocturnes que l’on pourrait en quelque sorte les envisager comme endémiques dans ces contrées. Ceux qui les éprouvent habituellement y sont désignés par le nom de Vukodlacks.

Le cauchemar n’est pas toujours accablant et pénible, dit M. Ch. Nodier ; « il sème des soleils dans le ciel ; il bâtit pour en approcher des villes plus hautes que la Jérusalem céleste ; il dresse pour y atteindre des avenues resplendissantes aux degrés de feu ; il peuple leurs bords d’anges à la harpe divine, dont les inexprimables harmonies ne peuvent se comparer à rien de ce qui a été entendu sur la terre ; il prête au vieillard le vol de l’oiseau pour traverser les mers et les montagnes ; auprès de ces montagnes, les Alpes du monde connu disparaissent comme des grains de sable, et dans ces mers, nos océans se noient comme des gouttes d’eau. » Sans doute nous trouvons ici la brillante peinture d’un très-beau songe, mais nous n’y voyons aucun des caractères essentiels du cauchemar.

2° THÉORIES NATURELLES DES RÊVES. — Si nous recherchons actuellement, d’après les faits et les raisonnemens déduits d’une expérience positive, de quelle manière sont produits les rêves et leurs nombreuses modifications, nous verrons à quels prodigieux résultats les diverses combinaisons des facultés éveillées peuvent donner naissance. Nous sentirons en même tems que les actes dont [p. 415] ils sont accompagnés doivent s’éloigner d’autant plus des phénomènes de l’état normal qu’un nombre moins considérable d’organes et de fonctions se trouve actuellement affranchi des influences du sommeil, et s’en rapprocher au contraire davantage à mesure que d’autres fonctions et d’autres organes conservent également leur activité. Nous observerons par conséquent des rêves sans liaison, à peu près confondus avec le sommeil parfait ; d’autres assez rapprochés des conditions de la veille pour indiquer une entière similitude, en exceptant la conscience, fondement essentiel de la moralité, qui seule n’agit point dans cette occasion. Entre ces deux extrêmes viendront se placer les modifications intermédiaires, et, dans leur investigation, nous procéderons avec avantage du simple au composé.

Si toutes les facultés des phénomènes de relation sont plongées dans un profond sommeil, nous l’avons déjà dit, aucun rêve ne se manifeste. Aussitôt qu’un de ces phénomènes, une de ces facultés se maintient dans l’état d’activité, la production des songes commence. Alors s’établit, par degrés, cette belle distinction que M. Ch. Nodier admet dans l’existence intellectuelle de l’homme sous les noms de vies : 1° Positive, pendant la veille ; 2° imaginative, durant le sommeil. C’est dans la seconde particulièrement que l’homme forme les plus vastes conceptions et paraît s’élever dans une sphère surnaturelle. J. J. Rousseau nous apprend lui-même que ses pages les plus brillantes ont été conçues dans l’état intermédiaire à ces deux modifications, et rédigées au moment du réveil.

Mettons actuellement en scène toutes les facultés et tous les phénomènes de rapport, en suivant une gradation naturelle et méthodique, nous simplifierons de cette manière l’une des études les plus compliquées et les plus difficiles de la physiologie. [p. 416]

Perception, mémoire. — On observe alors des rêves sans enchaînement et sans vérité dans la succession des faits. Les impressions des objets qui nous ont occupés dans la veille se reproduisent par la mémoire, et, saisies par la perception, s’offrent à notre esprit en formant des composés indigestes et bizarres dont nous conservons le Souvenir.

Perception , imagination. — Les songes deviennent plus extraordinaires encore. Ils peuvent être de pure création sans aucun rapport avec les événemens qui nous ont naguère affectés, ou que nous prévoyons dans l’avenir ; se composer des élémens les plus hétérogènes et les moins susceptibles d’association. Si la mémoire veille en même tems, nos réminiscences viennent se présenter avec des incidens et des épisodes qui les écartent plus ou moins entièrement de leur objet. C’est probablement en conséquence de ces rapports vagues, imparfaits des rêves avec les choses passées, présentes et futures que , dans les siècles de superstition et d’ignorance, on a considéré ces anomalies du sommeil comme des moyens assurés de prédire l’avenir en déchirant le voile qui dérobe à nos yeux les destinées des hommes et des empires ! La saine raison a fait justice entière des augures, des sybiles et de toutes les autres jongleries de la divination. Toutefois, dans la seconde modification de ces rêves, nous avons le souvenir des impressions qui les ont constitués ; dans la première, nous en apprenons l’existence par les témoignages étrangers des phénomènes expressifs qu’ils ont occasionnés pendant leur durée.

Imagination, raisonnement, jugement. — Les rêves sont alors entièrement fabuleux et romanesques, mais leurs faits peuvent être liés et coordonnés d’une manière assez exacte. Si la mémoire vient remplacer l’imagination, souvent ils offrent les caractères historiques, se [p. 417] rapprochant assez positivement de la réalité. Comprenant la série des objets de nos rapports les plus habituels, ils présentent quelquefois une vérité qui nous poursuit encore même après le réveil. C’est alors surtout que l’organe de la pensée, jouissant d’un développement de perspicacité d’autant plus considérable qu’il est maintenant presque seul en action, pénètre les probabilités de l’avenir, et fait naître des pressentimens qu’il n’aurait jamais déterminés dans l’état normal. C’est exclusivement sous ce point de vue que les songes peuvent concourir aux prédictions, mais seulement dans l’ordre des moyens susceptibles d’établir un ensemble de présomptions plus ou moins fondées. Cette concentration de la puissance vitale sur quelques-unes des facultés intellectuelles donne à ces dernières une force productrice tellement considérable qu’elles font naître des chefs-d’œuvre alors que, dans la répartition commune de l’état d’éveil, elles n’auraient enfanté que des ouvrages ordinaires. Il n’est personne qui ne se rappelle des discours éloquents ou des vers heureux composés dans ces dispositions favorables. C’est dans les mêmes circonstances que des mathématiciens sont arrivés à la solution d’un problème qui les avait découragés ; c’est au milieu de ces conditions mentales que des poètes ont achevé les tirades sublimes devant lesquelles avait pâli leur génie !

Sens, perception, raisonnement. — Les songes prennent alors beaucoup plus d’extension et donnent la faculté d’entretenir directement certains rapports avec les objets extérieurs, surtout lorsque plusieurs phénomènes d’expression veillent en même tems. Ainsi nous observons des individus qui répondent avec plus ou moins de précision aux questions qu’on leur adresse, d’autres qui voient les corps, les goûtent, les flairent, les palpent etc.

Sens, perception, raisonnement, jugement, [p. 418] phénomènes d’expression. — C’est alors que les rêves acquièrent leurs derniers développemens depuis les communications simples jusqu’au somnambulisme complet, dans lequel nous voyons le sujet exerçant toutes ses facultés souvent avec beaucoup plus d’aptitude que dans l’état de veille, à l’exception de la conscience, de la mémoire qui sommeillent et constituent la différence. En indiquant seulement les actes expressifs qui s’unissent aux phénomènes intellectuels, nous suivrons plus facilement ces modifications progressives.

Prosopose. — Le sujet exprime avec une vérité remarquable, par les traits de la physionomie, les idées et les passions dont il est affecté pendant le sommeil, on voit alors se manifester alternativement le sourire du plaisir, de l’ironie, du mépris ; les froncemens sourciliers de la haine, de la jalousie, de l’envie ; l’abaissement angulaire labial de la tristesse, de la douleur etc. ; ajoutons les modifications respiratoires propres à ces divers états de l’âme.

Gestes. — Les nuances des perceptions et des sentimens sont manifestées avec énergie. Cette expression, comme celle du visage, prend une partie des caractères positifs qui la distinguent chez le sourd-muet.

Voix, parole. — L’homme endormi récite quelquefois d’assez longs morceaux de prose ou de poésie ; chante avec expression des romances ou d’autres compositions musicale ; répond aux questions ; discute, fait des observations quelquefois bizarres, quelquefois étonnantes par le sens et la profondeur, suivant que l’imagination, la mémoire, le raisonnement et le jugement dirigent ces relations particulières.

Locomotion. — Cette faculté s’exerçant avec toutes celles que nous venons d’énumérer, constitue le somnambulisme parfait ; différent de la veille seulement par [p. 419] le défaut de conscience et de mémoire. Condition qui nous explique naturellement la précision avec laquelle un somnambule accomplit, sous nos yeux, les entreprises les plus difficiles et les plus périlleuses, jouissant alors de l’immense avantage d’appliquer tous ses moyens sans distraction, surtout sans crainte et sans effroi du danger ; le défaut complet de réminiscence après les actes les plus longs et les plus diversifiés. En effet, le sujet se lève, marche , exécute avec adresse et précision des travaux manuels difficiles ; avec une audace imperturbable, des excursions impossibles à l’homme éveillé ; devenant, sous le rapport du physique , supérieur à lui-même, comme nous l’avons vu, relativement au moral, dans les concentrations intellectuelles. Dégagé des préoccupations du moi, par conséquent libre de toute inquiétude, ne trouvant désormais d’autre obstacle dans les relations extérieures que la mesure de ses facultés, sachant les employer avec ordre, il parcourt impunément les bords praticables d’un abyme, le toit des édifices les plus élevés ; analogue aux êtres surnaturels que la fable nous représente en mouvement dans les airs, et soutenus par une force magique ; prouvant d’ailleurs positivement que la principale cause des accidens observés pendant la veille, au milieu des périls analogues, se trouve essentiellement dans la conscience du danger, permettant de l’apprécier avec toute son étendue, souvent même l’exagérant par des illusions imaginaires.

Toutefois il ne faut pas croire, à l’exemple de certains auteurs, que ces excursions nocturnes des somnambules s’achèvent toujours d’une manière aussi merveilleuse ; l’expérience démontre que plusieurs d’entre eux ont fait des chutes graves et toujours d’autant plus funestes que leur imprévoyance les avait davantage exposés. Dans ces instans du danger, il existerait beaucoup d’inconvénient [p. 420] à les éveiller ; le retour instantané de la conscience et de la mémoire, leur faisant apprécier avec effroi le péril qui les environne, et les livrant sans défense à des catastrophes qu’ils eussent probablement évitées, en continuant, jusqu’à la fin, d’en ignorer la possibilité.

Les recueils d’observations fournissent un grand nombre de faits qui démontrent la réalité de tous les principes que nous avons émis relativement à cet objet. Nous citerons seulement les suivans dont nous garantissons la vérité. D’une époque récente, ils suffiront d’ailleurs aux différentes applications de la théorie des rêves et du somnambulisme.

M. négociant à Nantes, marié depuis quelque tems, vivait, avec son épouse, dans la meilleure intelligence. Au mois de juillet, M. M…. se lève, s’habille, vers minuit, rentre deux heures après. Même excursion les nuits suivantes. Mme M.. ..conçoit des soupçons jaloux, suit son mari, le voit se diriger vers la rivière, se déshabiller et se jeter à l’eau. Vivement effrayée d’un tel spectacle, et d’une action qu’elle rapporte au plus mauvais dessein, la jeune femme pousse des cris perçans, M. M… qui savait très-peu nager se réveille, s’épouvante et se noie. Il fut démontré que cet homme était somnambule, qu’il sortait chaque nuit pour prendre un bain et rentrait sans accident ; que ce réveil subit, l’effroi de son étrange position, en troublant l’ordre des mouvemens qui les soutenaient à la surface du fleuve, présentèrent la seule cause de cette fin tragique.

M. Ladame, négociant suisse, habitant alors Amiens, préoccupé d’un voyage important, se lève à minuit, appelle ses gens, gronde, se plaint de leur inexactitude et de l’oubli qu’il ont fait de tenir tout prêt pour le matin, d’après sa recommandation de la veille ; fait mettre les chevaux, charge lui-même plusieurs paquets, transmet [p.421] ses derniers avertissemens, recommande avec détail les soins de la maison, monte en voiture, ordonne au cocher d’avancer ; le mouvement, le bruit du pavé dissipent entièrement les restes du sommeil ; M. Ladame s’étonne d’être en route avant le jour ; ne voulant partir qu’à cinq heures, il examine sa montre, fait des reproches à ceux dont la précipitation a troublé son repos avant le tems indiqué ; ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’on parvient enfin à lui persuader qu’il a réveillé tout le monde sans se réveiller lui-même.

Plusieurs domestiques d’un château de Montbrison, département de la Loire, se plaignaient il y a quelques années, de ne pas retrouver divers objets à la même place que la veille. Claudine, cuisinière de cette maison, assurait que très-souvent, le matin, elle voyait les fourneaux allumés, le pot au feu, les viandes et les légumes préparés, sans avoir pu jusqu’ici découvrir l’officieux génie qui s’empressait à l’aider si discrètement. Claudine en conçoit de l’ombrage, pense que Mme R… sa maîtresse en faisant elle-même toutes ces choses, veut lui témoigner son mécontentement d’un service que sans doute elle ne trouve pas satisfaisant. Mme R… ne concevant rien aux réclamations de la pauvre Claudine, cherche à la tranquilliser sans y parvenir, et la croit définitivement affectée de quelque aliénation mentale. Cette fille, remplie d’attachement pour ses devoirs, pour ses maîtres, imagine tous les moyens d’arriver à la solution d’un problème aussi difficile. Pendant quelque tems elle se couche la dernière, ferme les portes et cache les clefs en différens endroits ; les mêmes résultats se manifestent. Leur cause eût été pour toujours ignorée, si quelque circonstance fortuite n’avait pas dévoilé ce mystère en apparence impénétrable. Pendant une belle nuit d’été M. R… se lève à deux heures du matin pour goûter le frais extérieur ; quel est [p. 422] son étonnement, de voir Claudine au milieu de la cour, écossant des petits pois. Il s’approche et lui demande la raison d’un zèle aussi extraordinaire ? sans se réveiller, Claudine répond : « Monsieur je suis pressée, nous avons du monde à dîner, il faut que j’avance un peu mon ouvrage. » Saluant respectueusement, elle continue. Quelques instans après M. R…., sans avoir pénétré la véritable nature de cette action, rentre au château ; la cuisine était fermée soigneusement et Claudine dans, son lit. Plusieurs jours après, vers minuit, le bruit des portes se fait entendre, M. R… accourt précipitamment, croyant surprendre un malfaiteur, et voit Claudine entrer dans la boulangerie, confectionner, dans son état de somnambulisme, près de trois cents livres de pain que l’on avait coutume de faire, chaque semaine, pour les pauvres et les ouvriers. Dès-lors tout se découvre, la bonne cuisinière est ce génie merveilleux dont elle avait jusqu’alors si vainement poursuivi les traces. On prend toutefois, dans la maison, des précautions suffisantes pour qu’un somnambulisme aussi complet ne devienne pas l’occasion d’accidens fâcheux.

Nous ne devons pas terminer cette histoire du sommeil sans étudier physiologiquement un phénomène qui, sous le titre de magnétisme, s’y rattache de la manière la plus positive, et dont il est essentiel d’établir les caractères naturels, en le dégageant des prestiges et du merveilleux dont on voudrait encore l’environner aujourd’hui.

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