Le délire alcoolique n’est pas un délire mais un rêve. Par Charles Lasègue. 1881.

LASEGUEDELIREALCCOLIQUE004Charles Lasègue. Le délire alcoolique n’est pas un délire mais un rêve. Article parut dans la revue « Archives Générales de Médecine », (Paris), VIIe série, tome 6, 148e volume de la collection, volme II, 1881, pp. 513-536.
Repris dans les « Etudes médicales », (Paris), tome I, 1884, pp. 203-227.

Dans l’article que nous présentons ici l’auteur oppose le delirium tremens au délire chronique et insiste sur sa proximité d’avec le rêve. Cité dans la bibliographie de Freud sur La Science des rêves. 

Charles Lasègue (1816-1883). Neurologiste, aliéniste, premier médecin en chef de l’Infirmerie spéciale près la Préfecture de Police (Paris). Excellent clinicien il attachera son nom à la sémiologie des atteintes du nerf sciatique, et invente le signe aujourd’hui éponyme. Le syndrome de Lasègue, rencontré dans l’hystérie), a eu moins de pérennité que le signe, mais si la maladie de Lasègue (délire des persécutions, 1852) a été remplacé par le terme générique de paranoïa, sa description de l’anorexie hystérique en délimitera plus tard le concept d’anorexie mentale.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 513]

LE DÉLIRE ALCOOLIQUE N’EST PAS UN DÉLIRE,
MAIS UN RÊVE.

Par le Dr. Ch. Lasègue

Ce titre, qui semblera d’abord quelque peu paradoxal, a été choisi, à dessein, pour appeler l’attention sur le point ou je désire qu’elle se fixe. La proposition ainsi formulée est si simple qu’elle n’exige pas d’éclaircissements ; en revanche, elle réclame une démonstration à laquelle ce mémoire est consacré. Pour établir une comparaison entre un délire et un rêve, il faut déterminer, et ce n’est pas chose facile, la valeur de chacun des deux termes, et se servir de l’un ou de l’autre, comme étalon. Il m’a paru préférable de commencer par le rêve, en limitant strictement son étude aux côtés par lesquels il est en rapport non seulement d’analogie, mais d’identité, avec le délire alcoolique. Le rêve, cet état mi-physiologique, mi-pathologique, a plus fourni matière à des dissertations qu’à des recherches. Les conditions de l’observation y sont complexes et confuses. Néanmoins, on peut et on doit dégager un certain nombre de données essentielles.

Comme le sommeil lui-même, le rêve se concentre dans le domaine presque exclusif des sensations visuelles. On s’endort [p. 514] en fermant les yeux, sans fermer les oreilles si on se garde des distractions produites par le bruit, c’est au même degré qu’on se défend des excitations tactiles, olfactives, etc., assez agaçantes pour s’opposer à l’inertie qui prépare tout sommeil.

Les Hallucinations visuelles y sont constantes ; elles existent seules, et si, par intervalles, d’autres états semi-hallucinatoires surviennent, c’est à titre épisodique, sans jamais constituer la trame du rêve.

Un alcoolique dans une crise de delirum tremens.

Un alcoolique dans une crise de delirum tremens.

Il est aisé de se rendre compte de la part qui revient à la vue, en choisissant des cas bien définis et d’un contrôle facile. A… rêve qu’il assiste à une séance de quelque grande assemblée, il fixe le président, voit la salle aussi distinctement que s’il était éveillé, il reconnaît les membres et les assistants. Tout lui devient visible jusque dans les moindres détails. Par contre, si on vient à prononcer un discours, le texte arrive à son esprit, moins la voix de l’orateur ; il a compris, et n’a pas entendu. Si, ayant gardé mémoire du rêve, il se contente d’un vague souvenir, les deux sensations, vue et ouïe, pourront lui paraître sur le même plan. En pénétrant plus avant, on reconnaîtra bien vite la vérité de la proposition que j’énonce.

Il importe, pour cette analyse, d’y procéder immédiatement au réveil, soit qu’on opère sur soi-même, soit qu’on ait associé à sa recherche des personnes de bonne volonté. Ces observations, purement subjectives, exigent, outre une certaine sagacité, des conditions d’aptitude particulière, comme la possibilité de rentrer immédiatement en possession de soi-même dès que les yeux sont ouverts. Si une période d’indécision intellectuelle, toute courte qu’elle soit d’ailleurs, sépare le sommeil qui finit de la veille qui commence, le rêve, pendant ce temps, s’efface dans ses détails, et il n’en reste qu’une notion confuse, improductive pour l’étude.

Autre exemple : B… rêve qu’il monte dans une voiture découverte, au cours d’un voyage, et on sait combien les rêveurs sont voyageurs. Il n’a omis ni la couleur ni la forme de la voiture, du marchepied, de la poignée même qu’il a saisie avec la main. Le cocher s’est assis, le cheval s’est lancé. II a vu te fouet s’agiter, mais il n’a pas entendu le claquement de la mèche. [p. 515] Son impression est, sous ce rapport, a l’inverse de celle de tout homme éveillé.

C… rêve — c’est encore une donnée fréquente — qu’il assiste à un incendie ; il voit le feu sortir par les fenêtres, l’eau dont les jets miroitent, les casques des pompiers, etc., et prend part active avec les gens venus au secours. Je défie qu’il déclare avoir ressenti la chaleur du feu et avoir entendu les cris des victimes. Le rêve a été terrible et muet.

L’hallucination visuelle du rêve est d’une merveilleuse précision, bien supérieure en ce sens à toutes celles que racontent les aliénés. Éclairage, mouvements de la lumière, aspect minutieux, rien ne lui échappe. L’homme qui prend, en s’éveillant, la peine de condenser son attention sur le rêve qui vient de finir, n’omet aucune particularité.

Comme pour toutes les hallucinations de la vue, l’ouïe se désintéresse. L’aliéné, si fréquemment en proie à des troubles hallucinatoires de l’oreille, qui représentent l’un des éléments presque obligés du délire de persécution, se refuse avec une obstination invincible à associer les deux sens. Le contrôle de l’un par l’antre, le contrôle fourni par la vue d’une perception auditive qu’on met en doute, lui répugne. Le persécuté, à la période systématisée de son délire, dit : Vous les entendez ils sont là sous la fenêtre ; une femme pérore contre moi ; elle m’accuse et m’injurie. — La connaissez-vous ? — Je crois reconnaître sa voix. Regardez au travers des vitres, donnez-moi son signalement, et je me charge de vous protéger. — Jamais ! C’est inutile.

L’halluciné visuel, au stade où son délire n’est pas encore confus, ne consent pas davantage à faire concorder les sons. J’ai souvent raconté, dans mes cours, l’histoire d’un jeune poète mort d’accidents cérébraux inflammatoires. Il était sujet à de fréquentes visions religieuses, surtout la nuit. La Vierge lui apparaissait dans un nimbe de lumière : il la suppliait de révéler la mission céleste dont elle devait l’honorer. Pour communiquer avec lui, la Vierge déployait une large pancarte où ses volontés étaient inscrites en lettres d’or ; à aucune occasion elle n’a, malgré ses instantes prières, consenti à lui parler.

Lorsque des perceptions auditives interviennent secondairement, [p. 516] elles ne se dégagent pas avec la netteté des hallucinations vraies de la vue. En reprenant l’exempte du rêve, le dormeur parcourt un pays étranger ; il entre dans une auberge, s’asseoit à la table, distingue exactement les moindres accessoires. Jamais il n’entendra parler une langue étrangère autour de lui, et, s’il parle lui-même, il usera de sa langue maternelle.

Sa situation n’est pas sans analogie avec celle d’un spectateur au théâtre qui accepte qu’on parle français en Chine, mais qui n’admettrait à aucun prix que !a scène chinoise se passât dans un appartement parisien.

On doit dire du rêve qu’il vit exclusivement d’images ; mais, dans ce domaine tout visuel, il se déploie des splendeurs d’invention et d’exactitude. Le seul moment opportun pour noter les phénomènes et procéder à leur analyse, c’est au réveil. Les impressions de l’œil s’effacent vite, souvent après quelques instants, elles se troublent, et bientôt elles ne laissent plus même une vague réminiscence.

L’hallucination de la vue, qui constitue l’essence même du rêve, offre quelques particularités ; je signalerai celles qu’on retrouve, à quelque degré, dans le délire alcoolique.

La durée de chaque vision est courte ; les images se succèdent sans transition, comme dans les lanternes magiques. De là la mobilité des tableaux, et, parallèlement, la mobilité supposée du spectateur. Chez l’homme éveillé, la succession des images n’implique pas !a croyance au déplacement du spectateur. Il a conscience de sa fixité, et il sait que, si la scène change, il ne participe pas au mouvement. Le dormeur a perdu conscience de sa personnalité ; Il va, vient, s’agite, franchit sans transition des espaces immenses et se retrouve aussi lestement au point de départ. Dans un des tableaux hallucinatoires dont la succession constitue l’ensemble des rêves d’une nuit, les personnages dont la réunion est le moins justifiée apparaissent et disparaissent. Je ne crois pas qu’il existe un rêve contemplatif dont l’objet serait immobilisé pendant toute la durée de la rêverie.

Le rêveur est plus qu’un spectateur ; il n’assiste pas, il est acteur. Le moi joue dans ses histoires un rôle prépondérant. [p. 517] Qu’il s’agisse d’incidents graves, de drames, de terrifiantes aventures, toujours on le voit partie prenante. Ce qu’il sait le mieux de son rêve, au réveil, c’est la part active qu’il a prise à toutes choses.

Enfin, le raisonnement s’éteint au fur et à mesure que l’imagination s’allume. Les rencontres les plus impossibles ne deviennent pas un sujet d’étonnement ; les incohérences des idées et des choses s’acceptent sans sourciller. La critique est absolument bannie du domaine intellectuel du rêveur, et, sous ce rapport, il dépasse l’aliéné, hésitant et reculant d’instinct devant certaines énormités.

J’ai esquissé quelques traits du rêve de l’homme sain d’esprit pendant le jour et délirant, exclusivement sous la forme rêveuse, pendant la nuit. En regard, je placerai l’exposé moins sommaire du délire alcoolique.

I

La première caractéristique, celle sans laquelle toute tentative d’assimilation échouerait, c’est que le rêve de l’alcoolique est identique à son délire éveillé. Je dis identique sous des réserves très réduites dont j’indiquerai plus loin la portée. En principe et en fait, aucun aliéné ne rêve conformément à son délire diurne. Je me suis livré sous ce rapport à des investigations répétées, mais je ne m’en suis pas tenu !à. J’ai fait appel au concours de médecins, directeurs d’asiles privés, en rapport avec des malades cultivés, plus aptes que la plupart de nos aliénés des asiles publics à rendre compte, surveillés par des domestiques mieux dressés. Ils ont été unanimes à déclarer que le sommeil est suspensif du délire, que si le malade rêve, — et il s’en faut que les aliénés soient plus rêveurs que les autres hommes, — c’est en dehors des divagations de jour que son imagination s’évertue ou se démené. Le persécuté ne l’est plus en rêve, le paralytique général se repose de ses aspirations ambitieuses, le maniaque, quand il dort, peut avoir le sommeil placide de l’enfant. Il en est des aliénés comme des choréiques, pour lesquels toute trace de la maladie cède au moment précis où ils s’endorment. [p. 518]

Peut-on dire qu’il en soit ainsi de l’alcoolique ? Évidemment et sûrement non.

Aucun délire alcoolique, l’ivresse exceptée, qui a ses symptômes, son évolution, sa pathologie à elle, n’éclate brusquement. Tous sont préparés par des rêveries de durée variable ; à ce point qu’il est commandé pour l’observateur de décomposer toute crise de delirium tremens en trois temps : 1e période de délire exclusivement nocturne avec retour à la santé mentale pendant le jour ; 2e délire diurne et, même à ce stade, prédominant encore la nuit ; 3e convalescence.

Si on me présentait un malade bien surveillé, soupçonné d’alcoolisme le jour et n’ayant pas passé par le premier stade, il ne m’en faudrait pas davantage pour infirmer le diagnostic. Le délire nocturne peut constituer toute la crise et se continuer ainsi pendant une moyenne de six à huit nuits sans aller au delà. L’intoxication a été limitée a son minimum.

L’explosion du délire de jour est, au contraire, presque instantanée. L’individu n’a pas déliré d’abord ou peu pendant la journée pour délirer ensuite beaucoup. Un matin, au cours de la nuit, il s’éveille, devient violent ou bizarre, entre dans la série peu nombreuse des conceptions engendrées par l’empoisonnement de l’alcool et se maintient en cet état cinq à six jours au plus, après quoi le sommeil, qui avait ouvert la crise, la clôt. De même qu’on ne devient pas délirant alcoolique sans avoir mal dormi, de même on ne saurait être réputé guéri si on n’a pu bien dormir. Quand l’accès se termine par la mort, souvent si rapide et si imprévue, une nouvelle poussée de symptômes du type inflammatoire se produit. Ce n’est pas ici le lieu d’en parler.

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Le délire de jour, ou plutôt celui qui ne se combine plus avec le sommeil réel et qui, par conséquent, a perdu un de ses deux éléments, apparaît brutalement au réveil. Il continue non seulement au point de vue psychique, mais matériel, les rêves dont il n’est qu’une sorte d’épanouissement. Ce réveil douteux résulte ou d’un excès d’agitation rompant, comme le cauchemar pousse aux extrêmes, la possibilité de dormir, ou d’une excitation extérieure ou d’un incident quelconque. Un [p. 519] malade en préparation d’alcoolisme diurne est pris vers 2 heures du matin d’une vive douleur d’oreille, et le délire éclate ; un autre a sa chambre subitement éclairée par un incendie dans sa maison ; un troisième est réveillé par un voisin qui frappe soudainement à sa porte ; tous les possibles sont bons et partant inutiles à rappeler.

Le passage du délire dormant au délire éveillé s’opère donc sans transition ; bien plus les premières heures sont les plus troublées, sauf les cas ou une exacerbation fébrile et presque fatalement mortelle survient pendant la courte maladie. Nier le rapport étroit du rêve et de la folie au point de vue chronologique, ou douter même serait témoigner qu’on a peu d’expérience de l’alcoolisme cérébral. L’une ne suit pas l’autre à distance, elle en devient le maximum, comme la strangulation qui termine la crise de coqueluche, comme le vulgaire éternuement qui succède au chatouillement du nez et qui ne viendrait pas sans lui.

Ces premiers points établis, il convient de montrer que les choses se passent de même en ce qui concerne la nature des divagations ; c’est-à-dire que le délire continue les idées écloses pendant le rêve. J’indiquerai ensuite, touchant un point plus délicat, comment le processus intellectuel du délire éveillé correspond à celui des rêves même extra-pathologiques. Les observations ci-dessous, si tant est que ces récits fragmentés méritent ce nom, feront fonction de preuves ou de pièces à l’appui. Je n’avais pas à donner le moule de la maladie, mais seulement à estamper une empreinte de la facette à laquelle je me suis attaché.

Y…, 31 ans, célibataire, homme de peine, vit avec sa mère, concierge, et couche comme elle dans la loge. Première crise légère en 1879, n’ayant pas excédé les troubles du sommeil. La mère raconte qu’il parlait tout haut la nuit, qu’elle avait peur qu’il ne s’étouffe et qu’elle se hâtait de le réveiller dès qu’elle entendait sa respiration devenir bruyante. Il disait alors qu’on était à sa recherche, que la police était entrée dans sa chambre, que le gendre du propriétaire avait amené des hommes de mauvaise mine ; il les voyait faire des perquisitions. Après ce récit, [p. 520] varié chaque nuit quant aux incidents, uniforme pour le fond, il se rendormait. Il n’avait pas interrompu ses travaux.

En 1880, accès plus intense. Délire de jour et de nuit, insomnie absolue ou plutôt privation de tout sommeil régulier, après cinq ou six jours de rêvasseries. Je cite, comme je crois au mieux de le faire, un fragment de son récit : « Maman était descendue a 5 heures du matin, je devais m’en aller, on venait pour vendre mes meubles, ça m’a troublé. Ils étaient là qui me guettaient et elle aussi. Quand elle est entrée, ils l’ont dévalisée, parce que j’avais des dettes. Les agents s’en sont mêlés, ils lui ont donné des coups dans le ventre. Elle est morte qu’il était 7 heures moins trois minutes. J’aurais voulu aller à son enterrement ! »

R… 48 ans, ouvrier opticien et marchand de vins, buveur invétéré, au dire de sa femme, a déjà, à la suite de surcroit d’excès, subi des crises fréquentes, assez durables, se réduisant aux rêves et à l’agitation qui suivait le réveil en sursaut. Éveillé, il répétait ses rêves comme des réalités, mais n’éprouvait pas d’hallucinations diurnes. Il importe, on passant, de ne pas omettre ce type.

L’alcoolique vit alors intellectuellement sur les produits de son imagination désordonnée de la nuit, ne les redresse pas, les complète tout au plus en y cousant quelques épisodes. On n’entre pas dans son logement, mais on est entré ; on ne le bat pas, mais on l’a battu, on ne danse pas autour de ses fenêtres des sarabandes, mais on en a dansé ; on ne projette pas des étincelles sur son corps, mais on en a jeté, etc. Ce sont des malades d’un degré peu avancé. Tout alcoolique est d’ailleurs enclin à emprunter beaucoup plus ses divagations à ce qui a été qu’à ce qui est. Ma conviction est qu’il emmagasine par intervalles des aventures qu’il débite ensuite, selon qu’elles se présentent à son souvenir.

R… après ces atteintes répétées, est pris en novembre 1880 d’une attaque plus aiguë. Il se lève au milieu de la nuit, au plein d’un de ses rêves familiers, saute par la fenêtre située au rez-de-chaussée, malgré sa femme qui essaye de le retenir, et court demi-nu dans le jardin. Là il ouvre la porte et est arrêté à quelques centaines de mètres de son domicile, essayant [p. 521] d’escalader un mur à l’aide d’une échelle qu’il avait prise dans un égout en construction. Il était 6 heures du matin.

Le lendemain, il me raconte : « Ils étaient deux qui ne voulaient pas s’en aller de ma chambre. Ils avaient pris une échelle, je l’ai reprise pour aller les chercher ; la porte était fermée à clef en dedans, j’ai monté par le toit et descendu par la cour. Ils avaient enlevé mes meubles et mis les leurs à la place ; ils voûtaient me casser la g… par-dessus le marché. Il est venu trois agents pour arrêter les voleurs. J’ai été les chercher, on les a menés chez le commissaire qui les a mis au poste. Ils seront condamnés a trois mois »

Dans ce fait, — et combien la chose est fréquente ! — le sommeil vigil délirant succède aux rêveries du sommeil et les continue sans interruption.

G… distillateur, 30 ans, marié depuis six mois ; sa femme est blanchisseuse, jeune et intelligente. Elle me rapporte qu’après leur mariage, G… avait été fort tranquille, que depuis deux mois, il avait repris d’anciennes habitudes de boisson et elle ajoute avec résignation « C’est le métier qui le veut. »

Depuis une semaine, les nuits sont inquiètes ; depuis quatre jours elles sont agitées. Elle entend des propos entrecoupés comme les suivants : « Allons donc, pas si vite ; vous allez de côté ; le fût ne tient pas en place ; voyons, je vais vous aider, » etc. Préoccupations professionnelles familières à certains alcooliques, sans frayeurs. Le matin, ou réveillé pendant la nuit, il disait : « C’est idiot, je suis ailleurs que chez moi, je vois comme gerber des pièces ; mais ce n’est pas net, on dirait qu’il y a un fossé de chaque côte de mon lit. »

Le 5 décembre, il se lève, part pour son travail à la distillerie ; il est si troublé qu’on a peur et qu’on demande son placement. Examiné le lendemain matin, G… me dit : « On venait, on allait, on fermait les portes, on mettait des hommes à chaque porte pour les garder et m’empêcher d’entrer ; j’ai voulu passer par la fenêtre, je n’y suis pas parvenu ; j’ai voulu casser les carreaux, je ne l’ai pas pu ; il était 7 heures du matin (en décembre), je me méfiais ; j’ai vu ma femme : elle était de l’autre côté de la distillerie ; à un moment donné on me voit venir ; elle se cache au [p. 522] fond des magasins. Ils y ont passé tous les huit, sans qu’elle se dérange du tout. »

Cette observation n’a pas, je crois, besoin de commentaires sauf l’hallucination visuelle qui lui montre sa femme dans les ombres de l’usine, rêve et délire se meuvent dans le même cercle étroit depuis le début.

P… 23 ans, répond à un autre type. Depuis plusieurs nuits, au dire de la femme avec laquelle il vit, il s’éveille en criant : « Je vois le feu du ciel qui tombe, des fantômes qui ressemblent a des espèces de démons, c’est tout en feu. » Il s’est levé brusquement l’avant-dernière nuit, a ouvert la fenêtre en criant : « Le feu est à la maison. » D’autres fois, il se plaignait que des paillettes d’argent, que des fils de lumière lui dansaient devant les yeux. Le jour les sensations se dissipaient en laissant toutefois le souvenir.

En mai 1880, crise aiguë au réveil, après une nuit plus anxieuse que les précédentes. Il s’enfuit demi-vêtu, accoste des agents qui passaient et leur déclare qu’il vient d’assister a un combat où il a vu tuer deux personnes. Conduit a l’infirmerie, il s’excite, devient fiévreux, se colore de la face. Interrogé peu d’heures après son entrée, il se plaint qu’on lui jette de la farine dans les yeux, qu’on en remplit ses poches, qu’on lui frotte la ligure avec une brosse qui produit des étincelles.

Rêve et délire presque exclusivement limités aux hallucinations visuelles sans interprétations, autre modalité non moins définie du délire alcoolique.

F…, 41 ans, rentre à peu près dans les mêmes conditions, avec cette différence qu’il m’a été permis de constater les perversions du sommeil après avoir assisté à la crise de délire diurne.

C’est une nature incorrecte comme la presque totalité, sinon la totalité des alcooliques ; il a reçu de l’instruction et a occupé quelques emplois de bureau où il n’a pu se maintenir. Une fois entre autres, il a été congédié, étant venu déclarer qu’il avait trouvé une lorgnette, dans des conditions si bizarres qu’on n’a pas douté d’un trouble mental. [p. 523]

Il est arrêté faisant scandale dans la rue, ameutant les passants, et conduit à l’infirmerie. Je le trouve là visiblement alcoolique, mais singulier.

Je me suis enfui, dit-il, à 5 heures du matin. Ils avaient passé toute la nuit à souffler de l’arsenic ; on retrouverait encore de la poussière ; je demande un chimiste qui s’y connaisse ; s’ils avaient pu m’attraper, ils auraient agi violemment, mais je ne crains pas la mort. »

Peut-être s’agissait-il d’une excitation transitoire. Je fis tenir le malade en observation par lc surveillant. La nuit qui suivit ma visite fut relativement bonne : sommeil de plusieurs heures, interrompu par quelques interjections inintelligibles ; le lendemain calme, pas de propos délirants, un peu d’étonnement et beaucoup d’indifférence.

La nuit qui suit est troublée. F… appelle au secours et ne sait pas d’abord de quoi il est question quand on répond à son appel, puis il se plaint de n’avoir plus de souffle parce qu’on le prend a la gorge.

Dans la matinée du surlendemain, continuation ou reprise du détire, comme si le temps d’arrêt n’avait pas existé. « Il y a en beaucoup de monde caché, me dit-il, de la poussière et de la fumée. J’ai senti la veine droite qui se gonflait, j’ai pensé. Mais c’est de l’arsenic. Ils en ont jeté toute la nuit sur la nuque et sur les cheveux. Quand ils ont vu que ça ne réussissait pas, ils ont cessé ; je ne sais si c’est l’effet de l’arsenic, mais j’ai envie de pisser tout te temps. Ce sont des hommes, des petits hommes qu’on met autour des cellules ; je ne les ai pas bien vus, mais je suis sûr qu’ils y sont. »

Dans tes deux observations qui vont suivre, je n’ai pas été renseigné sur la période initiale et n’ai pu assister qu’à la phase active de ta crise. Le vagabondage intellectuel est si tumultueux, si mobile, si analogue aux rêves maladifs, qu’il m’a paru intéressant de les rapporter.

Le premier malade est désordonné au suprême degré, mais exempt de terreurs ; le second semble sous le coup d’un cauchemar.

V…, commis en vins, 28 ans, bien portant. Excès de boisson [p. 524] répétés depuis quelques jours avec des camarades. Je transcris mot à mot son récit :

« Voici comme ça s’est passé Je me trouve place de la Bastille, au café Ouvrier ; on plaisante, je fais une tournée, j’avais donné le petit chien. Je dis : J’aime mieux payer ; on dirait que je suis un voleur.

« Je fais un tour dans le faubourg. Il y avait une personne : c’est une tante. On dit : C’est une tante, je vais le retourner. Il vient un gros qui me fait des singeries ; je me vois entouré de 58 personnes, on me ferme la porte chez M. Ouvrier, puis on me f… une poignée de m… sur la figure. Je me dis : ils me font des misères. Je rentre et je me couche ; ils m’avaient fichu te trac ; je me relève, j’en rencontre un qui, dit-il, a trouvé un chien ; ça doit être un chien de bonne maison. Je dis ; Je l’ai trouvé aux Batignolles. Il rentre à la maison, il aboie ; on dit : Il est enragé. Je demande qu’on le mette en fourrière. Le commis me dit : il ne faut plus fréquenter ce marchand de vins.

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II y a un petit chemin ; je passe rue Charenton, je m’en vais, il me vient quelque chose. Je me dis : Ne passons pas par là. Il y a une femme qui était assise ; je lui dis ; Prêtez-moi votre mouchoir, que je m’essuie. M. Maillard dit : C’est ma tante. Il y avait un petit oiseau sur la cheminée ; on me demande de quelle espèce il est ; nous descendons, je lui dis bonjour et il me vient là d’avoir pas peur. Je cours, je rentre chez M. Bardinet, je lui avais promis 100 francs ; je rentre à l’hôtel ; je dis ; Y a-t-il à coucher ? Il y avait une femme dans la chambre qui dit : Voulez-vous cette chambre ou l’autre ? Je me réveille dans la nuit, je l’ouvre, je me vois encore plein de m… ; je tape partout, je me mets à la croisée ; il passe un fiacre, j’appelle, on ne répond pas ; je vois le feu dans une maison je crie : Au feu, bien plus fort. Le marchand se lève ; je lui dis : Le fou est en face, ouvrez. Il dit : Je n’ouvre pas la porte à un fou comme vous. Je casse tout ; j’étais nu-pieds, je marchais dans la m… Je dis : C’est bon.

« Il vient des agents qui disent qu’il crie. Nécessairement ce sont des gens honnêtes. Le marchand de vins descend, il ne peut pas ouvrir, et comme je n’ai pas de lumière, c’est bon. Pour en finir avec les agents, j’entends l’un qui crie : C’est le fils [p. 525] Verrière, il me semble de le connaître, je suis sûr de mon affaire. On dit : Allez chercher le serrurier. On ouvre la porte et alors, voyant ça, je demande pourquoi on veut m’emporter. »

Le second est également un homme jeune, ouvrier serrurier d’assez bonne conduite. Il a fait, comme il le dit, la rencontre d’une fille, a déserté son travail et s’est mis à courir les cabarets avec elle. C’est donc une forme d’intoxication aiguë ou rapide, dans les deux cas. On ne retrouverait pas le même aspect du délire chez un individu soumis à une intoxication lente et déjà sous le coup de l’alcoolisme chronique, latent lorsque l’attaque décisive éclate.

F…, 33 ans, arrêté courant dans la rue et ayant déclaré au poste de police qu’il s’agissait d’un crime. Nuit sans sommeil a l’infirmerie (mars 1879) ; le lendemain matin, il est couvert de sueur, tremblant et quelque peu furieux. Voici son récit on propres termes :

« Il y a une fille que j’ai connue, elle ne savait pas où aller, je l’ai prise à la fin de janvier. Elle est partie après le mardi gras sans dispute. Samedi j’ai touché mon argent, j’ai passé la nuit aux Halles ; il était trop tard pour chercher une chambre.

« Je lui ai dit : Va louer une chambre. J’avais deux porte-monnaie : celui que j’ai encore où je mets la monnaie ; j’avais 100 francs dans l’autre pour payer Baratte et la soupe à l’oignon. Quand je me suis réveillé rue Saint-Jacques, j’étais comme un fou, j’ai continué à boire, j’ai mis ma montre au clou.

« Hier soir (il s’interrompt et dit : Je vois du sang. Il pleure, regarde ses mains et ses habits, gémit), il me semble que je l’ai trouvée (il s’examine : Ça doit être son sang), il me semble que je la vois dans la rue, j’ai dû lui donner un coup de couteau. Elle avait une jupe grise, avec un machin violet en laine ; sitôt que je l’ai vue, j’ai vu du sang. J’en vois sur moi. Qu’est-ce que va dire ma mère ? »

Dans d’autres conditions qui répondent à autant de variétés, le rêve délirant perd sa précision et le malade est dominé par une somnolence dont il a conscience. Un d’eux me disait : « Je suis troublé le jour et la nuit par l’ennui mental, c’est un je ne sais quoi où se mêlent des peurs et des affaires de travail, [p. 526] on me poursuit sans me poursuivre. « Admis à l’infirmerie, il n’avait à son service que de vagues souvenirs, disait arriver de voyage pour enterrer un enfant, demandait a voir sa femme qui devait être là à côté, mais sans instances. Je resterai, ajoutait-il, deux ou trois jours ici, après je retournerai à Paris. »

Sa physionomie était hébétée, ses yeux s’ouvraient incomplètement et ce qu’il disait de ses persécutions s’appliquait aussi à son regard : il regardait sans regarder.

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J’ai revu depuis la malade guérie ; il ne s’agissait pas d’un état permanent d’abrutissement alcoolique : c’était une crise survenue, il est vrai, chez un homme qui s’était plaint de fréquents étourdissements, de diplopie par rares intervalles et qui avait été deux fois frappé de perte de connaissance. II en était d’ailleurs à sa première attaque de delirium tremens.

G…, 48 ans, a commis une tentative de suicide à deux, en se jetant dans le canal, avec sa maîtresse, deux ans avant l’examen.

Il y a un mois, il est pris, pendant la nuit, d’un ébranlement dans l’oreille qui le réveille en sursaut, au même instant l’idée qu’il va être arrêté lui vient à l’esprit et ne le quitte plus. Hallucinations visuelles confuses ; il lui passe devant les yeux cinquante objets qu’il ne peut pas discerner. Il voit des gens dans la rue qui font des gestes menaçants, et il se sauve.

Viennent ensuite les interprétations brèves, vagues, qu’il énonce sans y attacher d’autre intérêt. Probablement on le prend pour un communard ; on aura fait de faux papiers, un marchand de vin est dans l’affaire et l’a dénoncé, etc. Le délire survenu brusquement se continue flottant, sans se systématiser. Les agissements du malade sont conformes à l’indécision de son intelligence, il erre dans les rues, n’est point agressif et roule jour et nuit dans les mêmes localités. Interrogé, il répond passivement et le meilleur terme à employer pour exprimer son allure serait de dire qu’il n’est ni endormi ni éveillé.

Je ne voudrais pas prolonger outre mesure ce catalogue déjà trop long, bien que je n’aie détaché de chaque observation que le seul point qu’il m’importait de mettre en lumière ; je crois [p. 527] cependant utile d’y adjoindre, et ce sera le dernier, le fait qu’on va lire.

Le nommé L…, afficheur, est soigné par un médecin de son quartier pour des insomnies persistantes. De l’opium est prescrit sans succès, on a recours deux soirs de suite à des injections de morphine qui déterminent un sommeil prolongé et laisse dans la journée un assouplissement ; le troisième soir, injections avec une dose, mais vers trois heures du matin il se réveille en sursaut il est notoirement et de son aveu un ivrogne, et la veille, il a commis un excès exceptionnel de boissons.

Lui-même raconte le lendemain son histoire. Je l’ai revu depuis ; c’est un bavard, beau diseur de cabarets et qui d’ailleurs ne manque pas de vivacité d’esprit. Pendant son récit la parole est lourde, embarrassée, l’articulation bredouillée par intervalles. Il se plaint de lourdeur de tête et est du nombre des malades qu’on réveille le plus aisément en remettant, pour ainsi dire, leur raison sur ses pieds.

« Je dormais tranquillement, je suis tout étonné de me réveiller avec les fantômes que produit la morphine ; j’avais mangé la soupe chez Jeannot, il y avait une assiette exprès pour moi avec de la morphine, je l’ai mangée ; il parait que ça ne se sent pas dans la nourriture.

« La chambre était remplie de fantômes, je prends une tringle pour taper dessus, ils s’évanouissaient ; je sors avec ma chandelle ; en marchant, ça faisait des effets fantasmagoriques ; partout où je passais avec la chandelle l’effet se produisait. Mon beau-frère dit : Ça n’est rien. Mais c’est égal, on pourrait l’employer à la science, et en le montrant dans une voiture. »

A ce moment il est véritablement fatigué ; pour prendre le mot populaire, il a les allures de l’homme qui tombe de sommeil ; je le laisse s’endormir sur sa chaise et ne le réveille qu’avec peine au bout d’une demi-heure.

Engagé à reprendre son histoire, il hésite, se demande où il en était et finit par repartir : « Ah ! oui, c’était gentil ; ma nièce rentre et personne ne veut plus m’ouvrir ; alors une partie de la société vient, une lutte s’engage dans le jardin, on casse tout. [p. 528] Voilà Jeannot qui dit : Il faut l’assassiner. Je me sauve sur l’avenue d’Italie, on me mène chez le commissaire.

« On me met dedans, au poste des Carrières qui est assez compliqué. Je demande de l’eau à force parce que ça me brûle ; il passe une voix qui dit : Filez, ouvrez. D’autres avaient l’air de dire : On va l’assassiner. Le cerveau me pétait, je voyais la lumière au travers des planches.

« Ils ont des cris d’oiseaux, des échelles, ils dérobent tout le treizième arrondissement. Il y a au poste une pince qu’ils lèvent, je ne sais pas ce que c’est que cette bande-là, etc.

Nuit suivante relativement bonne, obtusion. Guéri le surlendemain assez pour retourner chez lui, pas assez pour renoncer à ses habitudes.

La combinaison d’un morphinisme passager avec l’alcoolisme en voie de préparation et qui monte à la hauteur d’une crise, présente ici quelques particularités : je n’en signalerai qu’une ; l’endormissement au cours de l’entretien, que je n’ai jamais vu ailleurs, et une dose persistante de raison plus considérable que d’usage. Il a même des mots : « On m’accuse, me disait-il, d’avoir du papier chez moi, je suis afficheur et je ne peux pas avoir de la ferraille.

II

Étant admises la continuité du rêve et du délire, leur identité en ce qui concerne les conceptions délirantes prédominantes, il convient de rechercher les rapports que le délire alcoolique, même éveillé, entretient avec le rêve, tel que celui-ci se comporte en dehors de toute atteinte d’alcoolisme.

C’est en vue de fournir quelques matériaux à ce parallèle que j’ai commencé par établir, en esquissant quelques caractères du rêve, un petit nombre de propositions destinées à trouver ici leur application.

D’abord, le rêve porte non pas essentiellement, mais exclusivement sur les hallucinations visuelles. Les autres phénomènes, réputés hallucinatoires, ne méritent pas ce nom. Dans les cas où le trouble de la vue est très accentué, il absorbe [p. 529]non seulement l’attention, mais l’esprit d’invention du malade.

Exemple : T…, 88 ans, vertigineux, est sujet à de fréquentes céphalalgies qu’il appelle des migraines et qui n’en sont pas. « J’étais, dit-il, dans la rue, je ne sais pas si c’était une vision, mais je voyais dans les lanternes des polichinelles, des têtes comme à Séraphin.

« J’en voyais de très nets, on distinguait bien qu’ils vous attiraient ou vous faisaient signe de vous en aller ; je n’ai pas pu comprendre, j’ai eu peur ; sur mon chapeau on faisait comme un reflet d’électricité ; les passants en étaient étonnés, j’ai retiré mon chapeau, il sentait le roussi. »

La première partie de la nuit où te malade erre par la ville se passe ainsi à poursuivre les réverbères ou plutôt à être poursuivi par eux. Vers le matin, le délire se modifie, les gens qui passent, des enfants, des physiciens, avaient voulu faire une plaisanterie trop prolongée ; ce n’était pas bien. Il avait le cerveau vide, mal à la tête et mal aux yeux. Affolé, il entre dans un poste de police solliciter la protection des agents contre les inconnus. Quatre jours après il était guéri.

F…, tapissier, très intoxiqué, tremblement de tout le corps, brouillard persistant devant les yeux.

« Je m’étais endormi vers 8 heures du soir, à une heure ou deux je me réveille ; je voyais comme des espèces de spectres vivants qui venaient sur vous. Cela formait comme une lumière qui se projetait sur le carré, ça représentait des personnages : trois hommes dont les bras avaient l’air de m’arrêter. C’était plutôt en ombre qu’en couleur, comme de la fumée ; on apercevait une flamme par la serrure », etc.

Je laisse à titre de simple mention les visions sombres, les animaux, les fantoches, etc., aussi communs durant le sommeil que pendant le jour.

Les prétendues hallucinations auditives se réduisent aux impressions les plus confuses. L’un jette sa pantoufle contre des enfants vêtus en Espagnols qui roulent autour de sa glace et entend crier : Mort ! L’autre entend crocheter sa porte, il enfonce un clou pour les gêner pendant ce temps les voleurs [p. 530] entraient par la fenêtre, une voix a dit : Plus haut. Ça devait être le voisin du dessous. Celui-ci s’irrite du bruit que fait le vent en soulevant le papier collé sur les murs de sa chambre. Celui-là, traversant la nuit le bois de Vincennes, est suivi par une légion de rats, mais, comme il le dit, pas des rats naturels, et en même temps un moineau le suit de branche en branche et chante psit, psit.

Parmi les animaux en si grand nombre qui assiègent l’alcoolique ne figurent pas les bêtes qui aboient, hurlent, hennissent : ce sont toujours des animaux muets, tout au plus un pinson ou un moineau jette une note aigre au milieu du silence.

Sont-ce là, pour qui sait leur exigeante insistance, des hallucinations vraies de l’ouïe ?

Cependant l’alcoolique du type persécuté entretient des conversations ; mais on lui parle peu, tandis qu’il répond beaucoup. Les prétendues phrases presque interjectives qui arrivent à son oreille concordent toujours avec un fait visuel. Ils sont entrés dans la chambre, ils tenaient des poignards et ils ont dit : Tuons-le. Il s’est précipité sur sa maîtresse, il lui a porté sept coups de couteau dans le cœur, elle a poussé un cri étouffé et elle est morte.

Jamais une hallucination auditive ne devance la visuelle, comme : « Ils m’en voulaient depuis longtemps, ils m’accusaient d’avoir formé un complot avec leurs concurrents, ils me répétaient jour et nuit par des voix : Tul payeras cher, fais tes préparatifs, ton affaire sera bonne. Je craignais à chaque instant un malheur. La nuit dernière ils sont montés par la fenêtre », etc. Cette inversion n’existe pas et d’ailleurs, s’il est rare que l’hallucination de la vue se combine avec celle de l’ouïe, il est contraire à l’expérience que l’hallucination de l’ouïe engendre celle de la vue, dans n’importe quelle espèce de rêve ou de folie.

L’alcoolique est, à l’égal de tout rêveur, en mouvement incessant, physique et moral, pendant la crise. Ses récits sont longs, mais composés de phrases saccadées, sans lien logique. Des faits et pas de réflexions, encore moins d’étonnement et de [p. 531] critique. Ce qui se passe, se passe et voilà tout ; pas même une récrimination, une menace contre les persécuteurs dans les formes où cependant l’idée de la persécution domine. Il les a réduits à rien, dénoncés, fait condamner des peines qu’il spécifie ; il les a jetés l’eau, assassinés à coups de revolver ; autant de faits accomplis qui n’impliquent même pas la notion du lendemain. N’en et-il pas ainsi pour le rêveur ?

La portion d’intelligence préservée pendant la veille et qui, éteinte durant le sommeil, autorise le va-et-vient du corps et de l’esprit, se révèle cependant au moins par intervalles. Elle inspire de ça et de là quelques doutes sur la réalité des visions, doutes qu’on peut encourager, mais qui s’épuisent vite. Elle se dépense souvent en paraphrases des incidents bizarres, ridicules, dont se compose la partie rêve. Je n’en citerai qu’un échantillon choisi parmi les plus fantasques, et Dieu sait combien les baroques aventures rentrent dans le programme des délirants alcooliques,

D…, 40 ans, arrêté dans la rue menaçant les passants, armé d’un couteau et d’un revolver. Antécédents inconnus. « Je n’ai jamais rien vu de pareil : le rat était infiltré dans l’édredon, j’ai déchiré le machin, alors je l’ai tenu. Je vais chez le voisin et je lui dit : Coupe-le. On le coupe en cinq morceaux.

« Je rentre et je trouve le pareil, il avait mangé du jambon, il était plein.

« Je tâte dans ma poche, je le retrouve ; je l’avais cogné à la sortie de l’armoire, je l’ai écrasé ; je le tenais bien, j’avais deux pigeons ; j’ai fait tout ce que j’ai pu, il était comme mort, je l’ai fait revenir avec ce que le médecin avait ordonné. Il avait le cou plein ; je lui ai fourré une grande épingle, il avait l’air content.

« La charbonnière en a lâché un, je tenais l’autre et le rat par la queue. Alors les deux sergents de ville vinrent, j’ai jeté à mes poules les restes de l’autre. Il voulait y aller voir, je dis : Voyez, j’ai chargé mon revolver. Il dit : Faites voir ; et le met dans sa poche. Je lui dis : Rendez-le moi. Il dit : Vous avez rêvé (le mot est du sergent de ville) ; il s’agissait d’un voleur et il l’a donné. »

Ce n’est pas à dire que le rêve alcoolique emprunte au rêve normal ou aux autres rêves morbides la totalité de leurs [p. 532] caractères. Il a ses allures propres et, s’il n’en était ainsi, nous n’aurions pas les éléments de diagnostic dont nous disposons. Il suffit de lire chacun des récits dont j’ai rapporté des fragments, il suffit des fragments eux-mêmes ainsi détachés, pour qu’aucun médecin expérimenté ne garde le moindre doute sur la maladie. La conclusion est si forcée que je me suis dispensé de tout développement.

D’autres rêves pathologiques ont également leurs attributions, leur cachet auquel on les reconnaît moins aisément, faute d’observations suffisantes en nombre et surtout en qualité. La plupart se meuvent dans une zone très limitée ; ils se composaient de redondances monotones qui deviennent autant d’obsessions, qui reparaissent chaque nuit, s’enchevêtrent, se confondent, agitent le sommeil et finissent par le rompre. On est autorisé à admettre que tout homme qui rêve obstinément des mêmes choses ne rentre pas dans les conditions du sommeil régulier. Le rêve lui-même, sous quelque forme qu’il se produise, n’est-il pas une infraction aux lois du sommeil normal qui doit être exempt de ces divagations et qui cesse d’être le repos, dès qu’il entraîne la suractivité désordonnée de l’imagination ou de l’intelligence.

III

Un troisième caractère du délire alcoolique, très saisissant et auquel les observateurs n’ont peut-être pas attaché assez d’importance, c’est la possibilité qu’il a de se suspendre. Ces rémissions ou plutôt ces intermissions sont en général de courte durée et il ne faut pas les confondre avec les périodes d’hébétude muette.

Qu’on me permette de fournir une espèce de schème d’un accès de délire avec son temps d’arrêt, sous la forme inusitée, mais probante d’une conversation.

F…, 35 ans, porteur aux Halles, tremblement léger, insomnie depuis deux nuits, sommeil troublé préalablement pendant une quinzaine de jours : « Ce matin ils ont voulu me tuer ; je voyais que l’équipe était tous les jours plus forte : ils m’en voulaient que je travaillais plus qu’eux. Ils ont dit que j’étais [p. 533] mort. Ils ont formé une bande, ils n’ont pas pu m’attraper, je me suis mis en garde, je les voyais de côté, j’ai appelé les sergents de ville, ils ne venaient pas. F… est loquace, assez animé. Au milieu de cette confusion délirante, on lui demande de se taire, il continue. Je le prends par le bras, je le secoue à la manière d’un homme qu’on cherche à réveiller, il s’étonne, me regarde, et répond avec une parfaite pertinence à l’interrogatoire sur son âge, sa profession, ses fatigues, sa famille, son enfance. De temps en temps, il est près de retomber et il suffit de le secouer de nouveau avec quelques vives interjections pour qu’il reprenne le fil de ses idées raisonnables. Je le laisse de nouveau livré à lui-même, en faisant semblant d’écrire ; il reprend sa posture, sa physionomie étonnée, et recommence : « Si je n’avais pas fermé la porte, j’y passais, mon tabac était dans ma chambre avec le sucre ; idée de m’empoisonner, j’ai coupé la ficelle du poêle. », etc.

La cessation momentanée du délire se fait là dans les conditions de tout réveil brusque et passager pendant le cours d’un sommeil devenu pathologique à n’importe quel titre. Le petit ivrogne, non plus l’alcoolique, endormi sur un banc ou sur le sol, à n’en pas douter, parlant confusément son rêve, est éveillé de la même façon et à peu près pour le même espace de temps ; après quoi il retombe lourdement et continue le récit à mots rompus de ses rêvasseries.

Il est alors facile à constater que le degré et la durée du réveil dépendent du mode d’intervention de celui qui le provoque, toujours par des secousses imprimées au dormeur et accompagnées d’objurgations excitantes. C’est un spectacle instructif à ce point de vue expérimental que de voir un agent de police mettre ainsi un ivrogne sur ses pieds. Celui-ci s’émeut à la vue de l’uniforme, il répond au questionnaire, fournit sur son identité les renseignements requis, et retombe.

C’est par des procédés identiques qu’on réussit à ramener l’alcoolique, dormeur éveillé, à la raison. L’autorité de l’interlocuteur y joue un grand rôle. Quand je laisse, à titre d’essai, un de mes surveillants, homme expérimenté, tenter [p. 534] d’interrompre le délire, comme il me l’a vu faire tant de fois, le succès est moindre et moins durable.

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L’expérience peut se répéter indéfiniment à assez courts intervalles chez le même individu. Elle n’aboutit pas quand il s’agit d’un malade du type aigu, fébrile. Celui-là ne dort ni ne rêve, il est sous le coup d’une excitation du type phlegmasique et son état répond à celui des délirants aigus, même non alcoolisés. Si on pose à l’alcoolique subaigu, le seul que je vise, une question absolument en dehors de ses conceptions délirantes, il ne l’écoute pas et n’en tient aucun compte. Si, avant de faire la demande, on le réveille en le secouant activement par le bras ou par tes épaules, en lui pinçant la peau, en lui projetant de l’eau au visage, ou par tout autre moyen, et qu’ensuite on répète la question, la réponse suit immédiatement.

L’alcoolisme est un mode d’intoxication lente et essentiellement progressive ; on a toutes facilités pour assister à chacun des stades qu’il parcourt successivement. L’observateur rencontre donc les circonstances les plus favorables à son étude, puisqu’il peut constater non seulement les grands aspects, mais les nuances, à une condition toutefois, c’est que pour cet examen il ne se borne pas à un simple aperçu et qu’il fasse enquête.

Or, judiciairement et médicalement, faire enquête, c’est entendre des témoins, évoquer leurs souvenirs, diriger leurs recherches sans se borner à l’examen du malade ou du prévenu.

Longtemps avant d’être délirant de jour, l’alcoolique l’a été de nuit, comme je l’ai montré, et l’accès peut s’épuiser dans quelques semaines de rêve, sans jamais prendre assez d’intensité pour devenir diurne. De plus, les crises se répètent à intervalles variables, le proverbe : « Qui a bu boira », n’étant que trop vrai. Il est donc facile d’interroger la mère, la femme surtout de l’alcoolique, et voici ce qu’elles racontent au point de vue du réveil.

X… avait le sommeil agité, il parlait tout haut la nuit, il interpellait des absents, se démenait dans son lit, soit que ses propos fussent distincts, soit qu’ils se bornassent à des interjections anxieuses. La femme troublée, fatiguée de ne pas dormir, l’éveillait brusquement ; il se soulevait sur son séant, interrompait son rêve, reprenait possession de sa raison et de [p. 535] sa liberté d’esprit et se rendormait pour renouveler plusieurs fois dans la nuit la même scène. Ce qui se passait alors la nuit est identique a ce que nous constatons durant le jour. La femme, très intelligente, d’un marchand de vins, buveur rémittent, et que je questionnai, m’en a fait elle-même la remarque. « Mon mari, disait-elle, à présent qu’il débite éveillé ce qu’il débitait endormi et que je comprends mieux, a l’air de se réveiller par moment, comme il faisait la nuit quand je le secouais et que je lui criais aux oreilles, car lui crier n’eût pas suffi, et pourtant il ne dort plus.

IV

Mon désir n’a pas été dans ce travail de soutenir une thèse, mais d’ajouter un chapitre à l’histoire encore si imparfaite des sommeils pathologiques, de leurs modes, de leur pathogénie et de leur évolution.

Entre te sommeil magnétique provoqué physiquement par une action directe sur le système nerveux et le sommeil chimique engendré par le chloroforme, il existe de nombreux intermédiaires trop peu connus peut-être pour constituer des espèces, mais assez caractérisés pour laisser entrevoir des variétés.

Chacun de ces sommeils, parmi ceux dont on a entrepris la sérieuse étude, obéit à des règles ; il n’empiète pas sur les autres et ne se laisse pas davantage dominer par eux. L’hypnotisme se résout en un sommeil qui exclut le rêve, il annule la sensibilité générale et locale ; le réveil par les moyens employés habituellement pour couper court au sommeil est impossible. L’intelligence ou la portion d’intelligence qui surnage n’est pas moins circonscrite dans son action. L’hypnotisé a perdu la spontanéité, il ne pense, n’agit et ne parle que si on l’y contraint en l’interrogeant. De là l’opinion que le magnétiseur exerce un pouvoir occulte et qu’il est pour ainsi dire le réveilleur de la vie, tant que dure le sommeil artificiel.

Du sommeil chloroformique je n’ai rien à dire, bien qu’il soit intéressant de l’étudier sa période initiale, au moment où le rêve se traduit par des propos ou par des gestes.

Les sommeils toxiques, celui surtout qui résulte de fumée ou [p. 536] de l’ingestion de l’opium en substance, ont été étudiés par les médecins qui pratiquent aux contrées ou l’abus de l’opium leur fournissait autant d’occasions qu’en fournit chez nous l’abus des boissons fermentées.

Le sommeil alcoolique m’a paru devoir prendre son rang et occuper une place importante parmi ces états maladifs. J’en suis profondément convaincu et je souhaite d’avoir fait passer cette conviction dans l’esprit du lecteur.

 

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