Jules Séglas. Une amoureuse des prêtres. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologiques », (Paris), XIXe année, 1922, pp. 720-732.

seglaspretres0001Jules Séglas. Une amoureuse des prêtres. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologiques », (Paris), XIXe année, 1922, pp. 720-732.

Louis Jules-Ernest Séglas (1856-1939). Médecin psychiatre à l’origine de nombreux travaux et auteur lui-même il fut à l’origine du concept du « délire des négation ». Il étudia plus particulièrement la nosographie des délires mais aussi des hallucinations et plus généralement des psychoses.
Quelques publications :
—  (avec Logre). Délire imaginatif de grandeur avec appoint interprétatif. Paris, « L’Encéphale », (Paris), I, 1911, p 6.
—  Des troubles du langage chez les aliénés. Paris, J. Rueff et Cie, 1892. 1 vol. in-8°.
—  Le délire des négations. Séméiologie et diagnostic. Paris, G. Masson et Gauthier-Villard et fils, 1896. 1 vol. in-8°.
—  Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses (Salpêtrière 1887-1894). Recueillies et publiées par le Dr. Henry Meige. Paris, Asselin et Houzeau, 1895. 1 vol. in-8°.
—  Note sur un cas de mélancolie anxieuse. Archives de Neurologie, n°22, 1884. Paris, Aux bureaux du Progrès médical et V.-A. Delahaye et Lecrosnier, 1884. 1 vol. in-8°.
—  Notes sur l’évolution des hallucinations. Journal de Psychologie, 10 eme anée, n°3, 1913. Paris, Félix Alcan, 1913. 1 vol. in-8°.
—  Pathogénie et physiologie pathologique de l’hallucination de l’ouïe. Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des Pays de langue française, septembre. Session de Nancy 1896-Nancy, Imprimerie A. Crépin-Leblond, 1896. 1 vol. in-8°.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 720]

UNE AMOUREUSE DE PRÊTRE

I

Mme M…, née A… Marie, âgée de 38 ans, entre dans mon service, à la Salpêtrière, le 29 janvier 1918.

Examens du 30 janvier et du 15 février. — Nous n’avons pu recueillir de renseignements positifs sur les ascendants.

Dans le passé personnel pas d’accidents pathologiques particuliers ; caractère timide, entêté, volontaire, orgueilleux.

Mariée depuis bientôt 19 ans, elle n’a eu qu’un fils, âgé aujourd’hui de 15 ans.

Jusqu’en 1911 elle a vécu en bons termes avec son mari. Celui-ci dit que sa femme n’a jamais eu pour lui de véritable affection, qu’elle se regardait comme supérieure à lui et le dédaignait quelque peu. Elle, de son côté, déclare que son « mari ne l’a jamais comprise, qu’il n’était pas affectueux et qu’elle ne se trouvait pas complètement heureuse ».

Il y a six ans, elle a cru s’apercevoir que son mari essayait « de lui faire des infidélités ». Elle lui a fait à ce propos des reproches ; trouvant qu’il ne les appréciait pas comme il aurait convenu, elle en a été très déçue. Alors, « se trouvant isolée, elle s’est tournée du côté de Dieu ». Jusqu’alors elle pratiquait sa religion d’une façon sincère, mais elle n’était pas « fervente ». A partir de ce moment, elle a fréquenté plus assidûment l’église et suivi les exercices religieux, priant beaucoup, offrant à Dieu « ses souffrances morales ».

Pendant ces six années, elle n’a eu aucune indication sur ce qui lui arriverait par la suite.

C’est seulement en septembre 1916, qu’elle s’est trouvée « attirée » vers un prêtre, l’abbé D… Elle l’a connu « de vue », parce qu’il était l’aumônier [p. 721] d’un patronage où fréquentait son fils. Elle assistait ainsi à sa messe, le voyait quêter ou l’entendait prêcher à l’église ; mais jamais elle ne s’est confessée à lui, et jamais même elle n’a eu avec lui d’entretien particulier. Elle ne lui a parlé que trois fois, en public.

Elle s’est aperçue à de certains indices que ce prêtre, de son côté, éprouvait pour elle une « attraction réciproque ». Il la regardait, dit-elle, d’une façon particulière, etc.

Tel fut son état d’esprit jusqu’au 2 février 1917, « jour anniversaire de la Purification de la Vierge, jour aussi où fut contracté son mariage spirituel avec l’abbé D… ».

« Le mariage spirituel est, dit-elle, une union de communion et de prière. »

Bien que son attention fût déjà attirée vers l’abbé D…, « elle ne se doutait pas de ce qu’il voulait d’elle ». Elle considère en effet cette attention, non comme spontanée, mais comme forcée et voulue par l’abbé lui-même.

Donc, ce jour-là, le 2 février 1917, un vendredi, après la communion, il lui vint une « inspiration » qu’elle était unie à ce prêtre.

Cette inspiration était une « pensée muette » et non pas formulée en paroles, même intérieures, comme les « voix spirituelles », dont il sera parlé par la suite.

De cette date jusqu’au 15 avril, ce fut pour elle une période « de grande souffrance physique et morale ». Elle a subi alors « la Passion du Christ » par les humiliations, les mortifications qu’on lui infligeait. A l’église, le curé, les vicaires, l’abbé D… lui-même, dans leurs sermons, se moquaient d’elle par allusions, la tournaient en ridicule…

Pendant ce temps, elle a rendu trois fois visite à l’abbé D… parce qu’elle s’y sentait obligée, poussée et que, lui appartenant, elle devait obéissance à sa volonté.

seglaspretres0003

Elle eut « la récompense de son martyre », le 15 avril, « jour de la Quasimodo », jour où elle reçut « la grâce sanctifiante », à 8 heures 30.

« C’est un sentiment intérieur de joie très grande, de tranquillité extraordinaire, de paix. » Cela dura deux ou trois minutes au plus ; il n’y eut pas d’inspiration, ni de voix intérieures simultanées.

Ensuite les souffrances ont repris, mais moins fortes.

Du 15 avril au 12 mai, la situation reste inchangée.

Le 12 mai, apparition de la Sainte Famille. En voici la description : « La Sainte Vierge est à ma gauche, saint Joseph me fait face : entre les deux est debout M. l’abbé en soutane et tête nue ».

Invitée à donner des détails, la malade ajoute : « C’était dans ma chambre ; les personnages étaient près de moi ; ils se détachaient sur un fond blanchâtre, comme des nuages : on ne voyait derrière eux ni mur, ni objets, ni rien. J’ai vu les personnages aussi clairement que je vous vois ici ; je les voyais aussi bien les yeux ouverts ou fermés. Plus je me recueillais, [p. 722] mieux je les voyais. Je les ai vus toute la journée. Les figures étaient très distinctes, les vêtements plus flous, de teinte blanchâtre, sauf ceux du prêtre qui était habillé de noir. Notre-Seigneur montrait le prêtre qui devait faire avec moi une nouvelle Sainte Famille, et il dit : « Voici le prêtre qui doit représenter saint Joseph. » Ce n’était pas une voix comme une autre, mais une voix sans « sonorité ». Tout cela était si net, que j’ai cru vraiment que les personnages étaient là. J’étais très heureuse, ravie. »

Peu de temps après, le 21mai, elle a reçu les sept dons de l’Esprit Saint. « C’est un débordement d’amour avec Notre Seigneur. J’ai éprouvé alors comme des flammes dans la poitrine (amour brûlant). On sent intérieurement comme du feu et cela est absolument comme une sensation physique. Ce fut très court, une minute peut-être. »

En même temps, il n’y eut pas de voix.

La malade avait en quelque sorte été prévenue par des sermons que tout cela devait arriver. Les prêtres parlaient à son intention dans leurs conférences du carême et du mois de Marie.

« L’Esprit Saint est consolateur, ajoute-t-elle, et après cela, je n’ai plus souffert. » C’est à partir de ce moment qu’elle a eu des communications à distance avec l’abbé D… (Nous y reviendrons plus loin).

Rien de particulièrement intéressant jusqu’au 4 juin.

La veille, qui était un dimanche, elle n’avait pas communié, contrairement à son habitude. Le lundi matin, assise dans son lit, elle priait en pensant à la communion manquée la veille. Elle se disait : « J’ai communié spirituellement ». A ce moment, tout d’un coup, Notre-Seigneur lui est apparu. « Je l’ai vu aussi clairement que je vous vois. La figure surtout était apparente, distincte, quoique les traits restassent un peu vagues ; les vêtements moins bien dessinés. » Cela a duré si peu de temps qu’elle n’a pu remarquer de détails.

« Jésus-Christ a dit alors (la voix était encore absolument dépourvue de son, mais cependant très distincte) : « Ouvre ta bouche, tu vas communier « réellement ! » Je n’ai eu que le temps de joindre les mains. Jésus-Christ tenait son calice de la main gauche et m’a donné l’hostie de la main droite. La vision a cessé brusquement, comme une lumière qu’on éteint. J’en avais les larmes aux yeux et ressentais un grand contentement intérieur de cette faveur. C’était une récompense que Dieu m’accordait pour mes souffrances. »

« Après la communion, j’ai vu la Sainte Hostie dans mon estomac pendant huit jours. Elle était un peu inclinée, toute ronde, pas abîmée, blanche avec une figure dans le milieu, mais pas distincte. »

Sur question, elle ajoute : « Il n’est pas utile de pencher la tête pour voir dans son estomac. Par l’Esprit-Saint on peut le voir ».

Les visions ne se sont pas renouvelées jusqu’au mois de décembre. Pendant cette période, son mari, qu’elle tenait au courant de tout cela, [p. 723] « trop franche pour cacher quoi que ce soit », voulut l’envoyer à la campagne.

Désespérée de cette décision, elle s’est présentée jusqu’à 7 fois dans la même journée du 28 juillet chez l’abbé D…, pour lui demander, étant son épouse spirituelle, de la prendre avec lui et lui éviter ainsi le départ pour la campagne. Mais elle ne fut pas reçue.

« L’abbé D… voudrait, dit-elle, qu’elle lui parle en public. Elle l’a compris à certaines paroles de la concierge ; mais elle est trop timide et ne peut s’y résoudre. Il considère que c’est un affront pour lui, et c’est pour cette raison qu’il ne veut pas la recevoir chez lui. »

Elle partit donc en vacances ; mais à la campagne elle souffrait beaucoup, humiliée à tout propos par les paysans ; car son affaire était connue de tous, et ils trouvaient qu’elle aurait dû être avec son mari spirituel, au lieu de se promener toute seule ou avec son autre mari.

Revenue à Paris en septembre, elle continuait à être humiliée tous les soirs lorsqu’elle assistait au salut. A chaque fois elle devait se rendre à la porte de l’abbé « par humilité », car elle n’y était jamais reçue. Trouvant même qu’il abusait, elle est restée trois semaines sans se présenter chez lui.

Le « vendredi », 7 décembre, dans la journée, vision de saint Joseph sous la forme d’un vieillard barbu, très grand. En même temps elle a entendu tousser et a reconnu le timbre de voix de l’abbé D…

Cela lui a donné à penser qu’il allait sûrement (sic) se passer quelque chose : mais elle n’a compris « qu’ensuite » que c’était le signe indicateur que l’abbé D… serait saint Joseph dans la soirée.

« Le soir, à 6 heures, alors qu’elle était dans sa cuisine devant ses casseroles, apparition de l’abbé D… en surplis. — N.-S. est ensuite apparu, et l’abbé a dû le voir, lui aussi, car il s’est agenouillé, les mains jointes. N.-S. l’a béni et lui a remis une branche de lys. »

A notre demande : « Pourquoi ce lys ? » elle répond que, dans les églises, saint Joseph est toujours représenté avec une branche de lys à la main.

Il n’y eut en même temps ni voix, ni odeurs..,

Cette vision, qui dura deux ou trois minutes, apparut brusquement, en totalité, mais se précisant de plus en plus dans les premiers instants. Les personnages étaient de grandeur naturelle, évoluant sur un décor de fond blanchâtre, comme de nuages.

A travers tout cela, et en même temps, la malade voit les objets réels, ses casseroles, sa cuisine…

Il est à remarquer que, dans les deux premières semaines de décembre englobant cette vision et les suivantes, Mme A… dit avoir été fatiguée à force de prier et de penser ; pas de jeûne.

Le 9 décembre, « jour de la fête de l’Immaculée Conception », vision la plus importante de toutes comme complexité et comme symbolisme, et que la malade décrit en deux parties. [p. 724]

 

Première partie. — « N.-S., avec sa main gauche sur son cœur, et au-dessus le cœur rouge, entouré de rayons lumineux, du Sacré-Cœur, me désigne de la main droite une inscription en gros caractères ainsi disposée :

seglaspretres0002

MAI 1918
PAIX VICTORIEUSE (1)

« En même temps, je vois le prophète Moïse, homme colossal et barbu, tenant sur ses genoux les tables de la loi. »

Deuxième partie. — « Voici la suite de cette inspiration. A gauche, une foule de femmes et d’enfants agenouillés et recueillis : au-dessus de cette foule, le globe terrestre. Sur ce globe est une femme debout sur le pied droit, le pied gauche rejeté en arrière, les bras tendus en avant, enveloppée d’une draperie et coiffée du bonnet phrygien avec la cocarde ; elle représente la France.

« N.-S. avec la main gauche sur son cœur me fait face ; à un certain moment Il avance sa main droite, fait le signe de la croix ; je me signe en même temps et il me dit : « Je bénis la France ».

« Sa voix ne fait aucun bruit. »

Voilà la description de la vision telle que Mme A… l’a écrite spontanément de sa main. Comme on le voit, elle est d’un symbolisme assez complexe. Quelle en est l’interprétation ?

Pour la première partie, Mme A… en a, dit-elle, saisi le sens tout de suite, et même elle en a fait donner immédiatement communication à l’abbé D… Voici son explication : « Autrefois Moïse a prédit que le Christ sauverait le monde, de même je dois annoncer que c’est encore par lui que nous aurons la victoire et que nous serons sauvés. »

Pour la seconde partie, elle a dû attendre huit jours avant d’en comprendre le sens, qui serait le suivant.

La prophétie de la « Paix victorieuse en mai 1918 » ne se réalisera qu’à une condition, c’est « que tout le monde se mette à genoux. La femme France appelle les pécheurs à la conversion. L’ensemble de la scène représente le patriotisme uni au christianisme.

« Le patriotisme a pour symbole la femme-France. Le christianisme est représenté par les trois Vertus théologales : la Foi par la foule à genoux, l’Espérance par la femme-France, la Charité par le Sacré-Cœur. Tout cela est le symbole de l’Union Sacrée, union du Christianisme au Patriotisme, par lequel la France doit être sauvée et victorieuse en mai 1918. » [p. 725]

Au sujet de ses visions et de ses voix, en général, Mme A… nous donne encore les renseignements suivants :

« C’est spirituellement que je vois, mes yeux ne voient rien, je vois avec mon âme. Rien que d’y penser en vous parlant, je revois presque mes visions. Mais dans les visions, c’est aussi clair que ce que je vois avec mes yeux, comme je vous vois.

« C’est de même que j’entends parler l’Esprit-Saint ; la voix de l’Esprit-Saint n’est pas comme une voix humaine. On n’entend rien, cela n’a pas de sonorité, tout en étant très distinct ; c’est spirituellement qu’on entend.

« La voix du Christ a un timbre doux, comme une voix de femme, mais impersonnel et sans sonorité extérieure. »

De même le timbre de la voix du prêtre, mais qui, lui, est personnel et reconnu comme tel.

La vision du 9 décembre 1917 est la dernière des grandes visions mystiques de Mme A… Et il n’y a là rien d’étonnant. Avec cette vision, en effet, la malade est fixée sur ses destinées ; son mariage mystique est consommé, sa mission lui est tracée, elle n’a plus qu’à l’accomplir.

C’est en ce sens que maintenant va se manifester toute son activité, en donnant dès lors à la maladie une expression symptomatique quelque peu différente.

« Voilà l’époque prédite de mai qui s’avance. Il faut se débrouiller. L’armée patriote a fait son devoir : la France chrétienne n’a pas fait le sien. Nous devons aider l’armée. Il faut que j’aille avec l’abbé D… voir M. Poincaré pour qu’il donne l’exemple et se mette à genoux. Je ne cesse de le demander en pensée à l’abbé D… mais il ne me répond pas. Ce nouveau saint Joseph est un peu orgueilleux, l’autre était très humble. Saint Joseph habitait avec la Vierge. Pourquoi est-ce que je n’habite pas avec l’abbé. Étant si loin, je ne puis obéir à ce qu’il attend de moi, ni remplir ma mission… »

Elle continue cependant à converser à distance avec l’abbé. « Elle l’entend parler, quoique sans bruit. » Mais elle ajoute : « Moi, je puis ainsi entendre sa voix, mais je ne sais pas si lui entend la mienne. » Il répond c’est vrai ; mais cela ne lui suffit pas comme preuve, elle voudrait savoir de sa bouche à quoi s’en tenir à ce sujet.

La conviction de Mme A… dans le bien fondé de ses idées est absolue ; elle résiste à toute critique. Elle réclame instamment sa sortie, non pas pour rentrer avec les siens, mais pour remplir sa mission. Elle refuse de s’engager à ne pas aller retrouver l’abbé D… bien qu’elle ait eu déjà, au cours de ses démarches antérieures, des incidents désagréables. C’est ainsi que, le 24 janvier, elle était allée deux fois chez l’abbé qui avait défendu sa porte ; le concierge n’a pas voulu la laisser monter ; il y a eu lutte dans l’escalier où elle a fait une chute. Cela ne la décourage pas. Elle considère qu’elle doit obéir, quoiqu’il arrive, à ce qui est son devoir : « Sauver la France ». Elle ne veut plus entendre parler de son mari, qu’elle renie [p. 726] comme tel. Elle ne veut plus le connaître : son mariage est inexistant, parce que le mariage civil ne compte pas, et le mariage religieux se trouve annulé par le mariage spirituel avec l’abbé D…

De sa vie passée elle ne garde que son fils. La femme doit vivre avec son mari. Son mari c’est l’abbé, et elle se rebutera d’autant moins dans ses démarches pour le retrouver qu’elle l’aime, dit-elle, passionnément. Ne doit-on pas aimer Dieu ? et, comme prêtre, n’est-il pas le représentant de Dieu ?

28 mars 1918. — La malade n’a pas eu de nouvelles visions ou révélations mystiques. Remarquons d’ailleurs qu’elle est aujourd’hui en possession de tous les éléments de son système délirant. Elle proteste contre son internement, réclame sa sortie, non dans un but égoïste, mais pour accomplir sa mission et sauver la France. Elle manifeste vis-à-vis de ses convictions délirantes, dans les détails comme dans l’ensemble, une foi absolue et n’admet aucune discussion. Elle se prête volontiers à tous les interrogatoires, même en public, dans son désir de faire partager à tous sa conviction.

A ce propos, il semble que, plus on l’interroge sur ses visions, plus on cherche à lui en faire préciser les caractères, plus elle témoigne d’une certaine tendance à les assimiler à des visions réelles, semblables à celle des objets extérieurs.

Alors qu’au début elle disait spontanément « voir non des yeux mais avec l’âme », elle insiste surtout maintenant sur la netteté de ses visions, comme si elle avait à cœur de dissiper tous les doutes possibles à cet égard. « Je les vois comme je vous vois », dit-elle ; et il est très difficile de lui faire préciser maintenant la signification exacte de ce mot « comme ». Cela veut-il dire « aussi clairement » ou « de la même façon, avec les yeux » ? Alors qu’autrefois elle n’avait aucune hésitation à dire « aussi clairement » et « non par les yeux, mais par l’Esprit-Saint ».

Il est curieux de remarquer qu’en même temps elle continue, en ce qui concerne « ses voix », à nier catégoriquement tout élément sensoriel.

Cependant, alors même qu’elle semble le plus disposée à présenter ses visions sous un aspect plus objectif, il lui arrive de dire au cours de la conversation, et lorsque la question est moins directe, qu’elle voit seulement « en pensée, avec l’âme » ; ou bien elle déclare que « les personnages, bien que lui semblant présents, n’ont pas l’aspect matériel ».

Jamais elle n’incorpore les visions au tableau des objets réels. Elles constituent une scène indépendante et cela lui semble naturel qu’il en soit ainsi. Elle sait que les autres personnes ne peuvent pas voir les apparitions, parce qu’elles sont une faveur personnelle de l’Esprit-Saint et aussi parce qu’elles ne sont pas « visibles » (sic). Elle peut avoir ses visions à côté de quelqu’un qui jamais ne se doutera qu’elle les a : car elles ne comportent de sa part aucune réaction extérieure particulière, aucune attitude spéciale, ni de vision, ni d’extase. [p. 727]

Les visions sont par elles-mêmes très courtes. Mais la malade dit qu’une fois apparues, elle peut les retenir ou les reproduire, en y pensant et en concentrant sur elles son attention. C’est ainsi que certaines de ses visions, les jours où elles se sont produites, ont pu l’accompagner la plus grande partie de la journée. En même temps elle continue à agir, à faire son ménage comme à l’ordinaire.

5 novembre 1918. — Attitude de persécutée, réticente, hostile, méfiante, ironique ; obstination irréductible dans ses idées, n’accepte aucune critique, aucune discussion. En particulier elle ne veut pas admettre qu’elle soit encore mariée, que son mariage soit valable. « La loi divine dépasse la loi humaine, et elle est l’épouse de Jésus-Christ. » Pourquoi l’interroge-t-on sur sa vie intérieure ? Cela ne nous regarde pas. Elle ne répond que par bribes de phrases, prétendant que l’on est au courant de toute son affaire.

Elle affirme n’avoir pas eu de nouvelles visions mystiques, ni de communications ou conversations à distance avec l’abbé D… Elle lui a écrit ; elle n’a pas eu de ses nouvelles ; elle ne veut plus le connaître. D’ailleurs c’est Jésus-Christ qui est son époux.

Idées de persécution, qui paraissent actuellement tenir le premier plan de la scène clinique. « On l’a travaillée par la métempsychose ; on a cherché à faire d’elle un animal par le fluide hypnotiseur, mais elle ne s’est pas laissé faire. On a « genre humanisé » les animaux, puis on a fait le dédoublement du genre humain par la « spiritivité ».

La « spiritivité » est le dédoublement du corps physique par plusieurs personnes représentant l’humanité. Elle a détruit des quantités de spiritivité par des solutions, des acides rongeurs, destructeurs. Elle a fait cela à distance par l’Esprit-Saint. Cela nous a été imposé par l’Allemagne, c’est la destruction du genre humain.

Erreurs sur les personnes (soit voulues, soit fausses reconnaissances) ? Une des infirmières est l’impératrice d’Allemagne ; le Dr de Lesseps (l’interne du service) l’attend à l’infirmerie….

10 mai 1919. — De plus en plus méfiante, réticente et dissimulée. Elle ne cesse de réclamer sa sortie ; elle déclare admettre maintenant que son mari est bien son mari, qu’elle n’est pas la femme de l’abbé D… « parce qu’elle n’a pas prononcé la formule d’union ». — Si on lui dit n’être pas convaincu de sa sincérité et que son changement d’attitude n’est sans doute dû tout simplement qu’au désir de sortir, elle n’insiste pas davantage.

Décembre 1921. — Depuis 18 mois, la malade est devenue de moins en moins communicative, ne parlant à personne, ne s’occupant à rien, restant isolée dans un coin, la tête dans ses mains, sans prendre part à la vie du service, indifférente au monde extérieur. Après avoir longtemps refusé les visites de son mari, elle a fini par le recevoir ; mais elle ne lui parle même pas et ne demande jamais de nouvelles de son fils. [p. 728]

Tenue extérieure très correcte, propre, même soignée ; elle est toujours bien coiffée et habillée.

Amenée en ma présence, la malade m’accueille très bien en m’appelant par mon nom ; elle cause avec abandon, se montre très aimable tout le temps de l’entretien, et déclare même être très contente de me revoir.

Mais, en dehors de ces phrases banales, simples formules de politesse, il est impossible d’avoir avec elle une conversation.

Elle écoute à peine la question qu’on lui pose et ne fait la plupart du temps que des réponses incohérentes. Souvent elle se perd dans une phraséologie bizarre, émaillée de néologismes incompréhensibles ; et parfois même elle ne prononce que des syllabes sans aucun sens.

Voici quelques exemples : « Vous causez spiritivité, je vais causer de même (série de mots absolument incompréhensibles). Il y a ici des hommes spiritiviteurs, j’ai eu affaire à plus de soixante. Vous, vous êtes l’incervelé de Paris et moi je suis dispiritiviteuse en ispotence. I spiss moto span, etc. Je suis née de papa et de méisme.

D. — Qu’est-ce que veut dire « séisme » ?
R. — Méisme veut dire « mère acquise » si la fille aînée veut obtenir pour sortir d’ici, c’est pas la peine de m’ajuster des cors aux pieds
D. — Et qu’est-ce que « la sportivité » ?
R. — C’est le dédoublement du genre qui n’est pas humain, parce que l’intestin se laisse défaire. Je connais la superstition effiloguée et je ne suis pas pour défaire le stagnus.
D. — Qu’est-ce que « le stagnes » ?
R. — C’est le Christ en humain.
D. — Avez-vous des nouvelles de l’abbé D… ?
R. — Il ne s’occupe pas de moi, il vous a réservé une place au Trocadéro.
D. — Comment cela ?
R. — Parce que la présidence de la république est à vie.
D. — Êtes-vous toujours la femme de l’abbé D… ?
R. — Je me suis décélibatairiée, c’est-à-dire que je suis deux fois célibataire.
D. — Et votre premier mari, M. M… ?
R. — Il est mort (inexact) ; il était devenu le prince de Renolenc. Il n’est pas mort tout à fait, il se met debout en spiritivité et miséricorde.
D. — Et votre fils ?
R. — Il est mort dans mon corps ; on me l’a amené ici, je l’ai repris et gardé dans mon ventre.
D. — Avez-vous encore des visions ?
R. — Elles sont vraiment belles, car elles font de l’humanisation dans le cerveau, j’ai vu cette nuit une alpe, un cours d’eau de Russie et un turban turc ; cela prouve que la Turquie est française, et que les confitures sont bonnes aussi. [p. 729]
D. — Vous fait-on encore des misères ?
R. — Pas ici ; mais du dehors, autrefois, de la gare de Lyon. C’était de l’hypnotisme, on a cherché à m’empêtrer, mais ça éclate, ça n’est rien du tout.
D. — Et votre mission ?
R. — Je n’ai pu rien faire, à cause de l’abbé D… qui ne comprenait pas ; j’ai fait seulement des hosties avec mon sang crucifié et je les ai distribuées à M. le Chanoine depuis mon lit, le matin.
D. — Quels sont vos projets maintenant ?
R. — J’aurais voulu être surveillante, mais ne pas quitter le service, je me plais ici, j’ai l’habitude, je suis religieuse et dominicaine.

Il est à remarquer que, en dehors des réponses aux questions posées, Mme A abandonnée à elle-même se laisse aller, même en public, à des a parte ou plus exactement à un monologue à peu près continuel, à voix haute ; monologue composé de phrases sans suite ou même de mots sans aucun sens, comme dans les exemples rapportés ci-dessus.

Remarquons encore que Mme A… pourrait sembler au premier abord présenter des fausses reconnaissances nombreuses. Ainsi elle dit qu’une infirmière est la reine de Serbie, une autre l’impératrice d’Allemagne ; elle me dit à moi-même que je suis le roi de Prusse, etc… Mais il faut prendre garde ; j’ai constaté par exemple qu’après m’avoir reconnu tout d’abord et appelé par mon nom exact, elle ajoute : « à moins que vous n’ayez été changé en spiritivité » ; et, au cours de la même conversation, elle me donne le nom d’un autre personnage, qui peut d’ailleurs varier d’un instant à l’autre.

Il est très difficile d’examiner le niveau des facultés intellectuelles, parce que la malade ne s’y prête guère, que son attention est extrêmement instable, qu’elle reste indifférente à ce qu’on lui demande « et fait des réponses à côté, ou tout simplement ne veut rien savoir ».

Autant que l’on peut s’en rendre compte, il semble que la mémoire n’a pas faibli, et l’orientation dans le temps ou l’espace paraît intacte.

II

Envisagée dans son ensemble l’évolution des troubles psychopathiques pourrait être divisée en quatre phases assez distinctes par leur tableau symptomatique.

D’abord une phase de préparation ; puis une seconde qui est la phase d’organisation du délire et des visions mystiques.

Dans une phase suivante la malade se manifeste surtout comme une raisonnante, présentant certains traits des persécutrices amoureuses.

Enfin une dernière phase est celle de l’automatisme et de la dissociation intellectuelle. [p. 730]

De ces quatre phases la principale et la plus intéressante est la seconde ; c’est la seule dont nous nous occuperons.

La note caractéristique en est la présence des visions mystiques. Sans entrer ici dans des détails oiseux, nous ferons seulement remarquer que les particularités, notées à ce sujet dans l’observation précédente, semblent bien montrer qu’il ne s’agit pas là d’hallucinations vraies avec extériorisation complète de l’image hallucinatoire, mais seulement de pseudo-hallucinations dans lesquelles l’image, bien que très nette, très précise, reste cependant à l’état de vision intérieure (2)

Elles seraient ainsi de même nature que les voix, dont le caractère de pseudo-hallucinations verbales ne peut faire aucun doute.

La théologie divise les visions surnaturelles en visions corporelles, visions imaginaires, visions intellectuelles. Les visions corporelles correspondraient aux hallucinations complètes dites psycho-sensorielles ; et les visions intellectuelles, dépourvues de toute image, ne seraient autres que ces phénomènes particuliers décrits en psychiatrie sous le nom de « sentiment de présence ».

Les visions mystiques de notre malade n’appartiennent à aucune de ces deux catégories, mais présentent les caractères des visions imaginaires des théologiens.

C’est d’ailleurs le cas le plus fréquent chez les délirants mystiques, si j’en juge d’après mon expérience personnelle. J’ai déjà insisté autre part « sur la fréquence très grande de l’hallucination psychique, en particulier sous la forme pseudo-hallucinatoire verbale, principalement dans les formes chroniques de l’aliénation mentale, à tel point qu’en pareille occurrence c’est à elle qu’il faut penser plutôt qu’à l’hallucination auditive vraie (3) ».

Ce qui est vrai de la pseudo-hallucination verbale dans les formes chroniques avec délire systématique surtout de persécution et plus encore d’influence, pourrait s’appliquer aussi aux visions imaginaires des délirants systématiques à forme mystique. Les hallucinations visuelles vraies sont en effet très rares, à ce que je crois, chez les malades de cette catégorie ; et leurs visions, lorsqu’elles ne sont pas des visions imaginaires (pseudo-hallucinations), ne sont le plus souvent que des illusions. On en rencontre des exemples remarquables chez les malades qui voient toutes sortes de tableaux apocalyptiques dans la disposition des nuages, dans des jeux variés de lumière… D’autres fois, ce ne sont que des hallucinations élémentaires, de rayons, d’étoiles, de sortes de fleurs lumineuses, que le malade interprète et développe dans un sens symbolique.

Si nous suivons maintenant dans leur évolution les visions de Mme A…., nous voyons qu’elles ont un développement progressif, et, qu’au fur et à [p. 731] mesure de leur répétition, elles deviennent de plus en plus complexes.

En même temps, elles montrent au cours de leur développement un caractère évident de systématisation.

Ainsi ces phénomènes d’automatisme ne se montrent pas incoordonnés ; mais, systématisés, progressifs, ils semblent, comme on l’a dit, gouvernés par une sorte de finalité interne.

Cela n’est pas une simple hypothèse. En effet, à les examiner de plus près et dans leurs rapports avec le délire de la malade, ces visions nous apparaissent avec un caractère essentiellement symbolique.

Elles ne font que traduire par l’image, qu’illustrer le délire de la malade à ses différentes étapes ; et elles suffiraient à elles seules à renseigner sur ses particularités et son développement. La dernière, surtout, la plus complexe, en est un exemple admirable : et l’on pourrait presque dire qu’elle résume en elle-même tout le thème délirant. Ce caractère symbolique peut nous aider à comprendre pourquoi les visions se présentent sous l’aspect de pseudo-hallucinations.

En effet la pseudo-hallucination est la plus généralement symbolique. C’est comme telle qu’elle nous apparaît sous la forme visuelle, chez les psychasténiques. Sa forme la plus fréquente, d’ailleurs, n’est-elle pas la forme verbale auditive ? Sans être verbales, les visions de notre malade, sont cependant un langage ; elles expriment symboliquement, traduisent une pensée ; c’est comme si la malade au lieu de penser avec des mots pensait avec des images. Dès lors quoi d’étonnant à ce que ses visions aient le même caractère d’hallucinations psychiques, de pseudo-hallucinations que la voix intérieure, dont elle a l’audition simultanée. Le fait est d’autant plus probable que, chez elle, tout le processus psychologique se présente comme coordonné et systématique.

Il est un détail intéressant à relever à ce propos. Il est arrivé à plusieurs reprises que les personnages, qui apparaissaient à Mme A… dans ses visions, lui ont parlé à ce moment. Or, il résulte de ses déclarations très explicites, que ces visions imaginaires lui parlaient par « paroles imaginaires », par voix intérieures, c’est-à-dire qu’il s’agissait là d’hallucinations psychiques, de pseudo-hallucinations verbales auditives, comme de pseudohallucinations visuelles.

Ce fait de clinique psychologique est très important : car il est en désaccord avec la conception de M. Bernard Leroy (4).

« Si le sujet, dit-il, a une apparition dans laquelle il voit un personnage surnaturel et si, en même temps, il entend des paroles qui lui semblent être prononcées par ce personnage, ces paroles seront considérées comme auriculaires, quels que soient leur caractère intrinsèque ; mais, quels que soient également leurs caractères intrinsèques, elles seront considérées comme imaginaires, s’il n’y a eu, au moment où elles sont entendues, [p. 732] aucune apparition à laquelle elles puissent être attribuées. En somme les paroles imaginaires sont des hallucinations verbales isolées ou simples : les paroles auriculaires sont des hallucinations verbales associées à des hallucinations visuelles. »

  1. Delacroix (5), critiquant cette manière de voir, a déjà fait remarquer que « sainte Thérèse a entendu parler deux fois par les oreilles du corps (hallucinations auditives verbales) sans que ces paroles entendues lui aient paru prononcées par un personnage vu. — Que sainte Thérèse aussi a vu, par vision imaginaire, Jésus-Christ qui lui parlait par paroles imaginaires. Le fait de voir qui lui parle ne transforme pas ses paroles imaginaires en paroles entendues des oreilles du corps. »

Notre observation plaide dans le même sens. D’ailleurs c’est un fait clinique, admis par la tradition en psychiatrie, que les visions des mystiques sont le plus généralement muettes ; et que, si elles communiquent avec le sujet, c’est par inspiration, par voix intérieure (ou imaginaire), par gestes mimiques ou par visions graphiques.

J’ai pris soin d’indiquer, au cours de l’observation, la précision avec laquelle la malade donnait la date de ses hallucinations, en spécifiant le quantième du mois, le jour de la semaine, l’heure de la journée, et même la fête religieuse de ce jour. C’est là une particularité spéciale à certaines hallucinations ou pseudo-hallucinations, qui, pour une raison ou pour une autre, font date dans la vie des malades, et auxquelles j’ai souvent donné, pour ce fait, dans mes entretiens cliniques, le nom d’hallucinations solennelles.

Les visions des mystiques sont très fréquemment des hallucinations de ce genre.

Avant de quitter ce chapitre des visions de notre malade, j’insisterai sur la nécessité qu’il y a, au point de vue de l’exactitude documentaire, à pratiquer un examen aussi précis que possible, presque définitif, dès la première séance d’examen. En matière d’hallucinations cette technique rigoureuse est presqu’aussi importante qu’en matière d’hystérie. En cela l’observation précédente mérite quelqu’attention. En effet, dès qu’à un examen sommaire, on eut pu voir de quoi il s’agissait, après avoir laissé parler la malade spontanément, sans lui poser aucune question, on l’a priée, sous prétexte de manque de temps, de consigner elle-même par écrit tous les détails de son histoire et en particulier de ses visions. C’est ce thème qu’on lui a fait ensuite développer ou préciser oralement dans un long examen, aussi complet que possible du premier coup, en prenant bien garde de ne l’influencer dans ses réponses en quoi que ce soit. Ces précautions sont indispensables lorsqu’il s’agit d’être fixé sur caractère hallucinatoire ou pseudo-hallucinatoire des phénomènes accusés par les [p. 733] malades. Je l’ai déjà dit autre part (6) et nous avons eu ici l’occasion de le vérifier à nouveau.

En effet, dans les interrogatoires suivants, à mesure que l’attention de la malade s’éveillait sur ce point, nous avons vu qu’elle commençait à manifester une certaine tendance à extérioriser ses visions auxquelles elle assignait très nettement au début, et d’une façon toute spontanée, les caractères des visions imaginaires (hallucinations-psychiques). En même temps elle n’a jamais aucune hésitation pour affirmer que ses voix n’ont aucune sonorité.

L’explication de ce fait dans le cas particulier paraît assez simple. Interroger à plusieurs reprises la malade sur ce même point, vouloir la faire préciser, c’est en quelque sorte manifester de l’étonnement, un doute sur ses visions.

Or cela, elle ne peut l’admettre. Elle est, pour sa part, une croyante irréductible, elle a une mission à remplir, et son interlocuteur doit partager sa conviction sur le choix que Dieu a fait d’elle, et sur sa prédestination surnaturelle.

Entendre des voix sans sonorité, n’est-ce pas un privilège en dehors et au-dessus des choses naturelles ? aussi jamais d’hésitation pour les affirmer dépourvues de son.

Au contraire, pour les visions, tout le monde peut se représenter Dieu, en imagination ; les élus seuls peuvent le voir. Plus Dieu (ou ses visions en général) lui apparaîtront nettement, plus la faveur sera grande, et moins on contestera sa mission.

Et d’autre part Dieu visible se doit à lui-même de communiquer avec elle par d’autres procédés que le commun des mortels. Affirmer l’extériorité de la vision ne force donc en rien, bien au contraire, à affirmer la sonorité de la voix.

Dans des travaux antérieurs (7), j’ai étudié la pseudo-hallucination verbale comme un fait particulier d’incoordination psychique, et j’ai indiqué que, dans le cas où cette incoordination psychique venait à s’accentuer, on pouvait suivre ses progrès dans le domaine de la fonction du langage.

« Nous voyons alors notre hallucination psychique, tantôt primitive, tantôt consécutive à des hallucinations verbales vraies, aboutir, par des procédés que j’ai signalés avec M. Barat (8), à un nouveau symptôme, le monologue, qui, en raison même-de ses caractères d’automatisme moteur, implique une atteinte plus grave, un degré plus profond d’insuffisance de la synthèse psychique.

« Avec le monologue, nous arrivons vite à un symptôme très curieux, [p. 734] étudié dans sa thèse par mon élève regretté le Dr L. Cotard, le psittacisme, langage dépourvu de signification expresse et distincte, et marquant ainsi comme le divorce du langage et de la pensée.

« Progressivement, à travers les stéréotypies verbales, les néologismes, nous aboutirons au dernier terme de la série que représente la salade de mots (Wortsalat)… Tous ces symptômes ne sont que les symboles et les étapes d’un même processus dont la pseudo-hallucination verbale n’aura représenté qu’un des premiers moments. »

Si l’on veut bien se reporter à la dernière partie de l’observation de notre malade, arrivée à cette phase que j’ai appelée au début la phase de dissociation, on y trouvera ces étapes qui marquent la dissociation dans la fonction du langage : après la pseudo hallucination, le monologue, le psittacisme, les néologismes, la salade de mots. Les détails de l’observation rapportés ci-dessus nous paraissent à cet égard assez démonstratifs par eux-mêmes sans qu’il soit besoin d’y insister davantage.

J. SÉGLAS.

NOTES

(1) Invitée à préciser les caractères de cette inscription, Mma A… ajoute : « Les lettres étaient tracées en caractères d’imprimerie, blancs sur fond noir et non lumineux, leur hauteur était de 0,30 environ. L’inscription m’est apparue en bloc et non par lettres successives. Je les vois encore en vous parlant, rien que d’y penser. Pour être sûre de la date, j’ai voulu corriger et mettre 1919 ; mais 1918 réapparaissait en dessous, effaçant progressivement 1919. De même pour « mai », que j’ai voulu aussi modifier, mais inutilement. »

(2) J. Séglas, Hallucinations psychiques et pseudo-hallucinations verbales. Journal de Psychologie, juillet-août 1914.

(3) J. Séglas, Loc. cit.

(4) Bernard Leroy, Le langage, 1905, p. 203 et suiv.

(5) H. Delacroix, Etudes d’histoire et de psychologie du mysticisme, 1908, p. 433.

(6) J. Séglas, Loc. cit., p. 304.

(7) J. Séglas, Loc. cit., p. 314.

(8) J. Séglas et L. Barat, L’évolution des hallucinations, Journal de Psychologie, juillet-août. 1913.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE