Jules Séglas. Note sur l’évolution des obsessions et leur passage au délire. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome XV, 1908, pp. 33-47.

Jules Séglas. Note sur l’évolution des obsessions et leur passage au délire. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome XV, 1908, pp. 33-47.

 

Louis Jules-Ernest Séglas (1856-1939). Médecin psychiatre à l’origine de nombreux travaux et auteur lui-même il fut à l’origine du concept du « délire des négation ». Il étudia plus particulièrement la nosographie des délires mais aussi des hallucinations et plus généralement des psychoses.
Quelques publications :
—  (avec Logre). Délire imaginatif de grandeur avec appoint interprétatif. Paris, « L’Encéphale », (Paris), I, 1911, p 6.
—  Des troubles du langage chez les aliénés. Paris, J. Rueff et Cie, 1892. 1 vol. in-8°.
—  Le délire des négations. Séméiologie et diagnostic. Paris, G. Masson et Gauthier-Villard et fils, 1896. 1 vol. in-8°.
—  Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses (Salpêtrière 1887-1894). Recueillies et publiées par le Dr. Henry Meige. Paris, Asselin et Houzeau, 1895. 1 vol. in-8°.
—  Note sur un cas de mélancolie anxieuse. Archives de Neurologie, n°22, 1884. Paris, Aux bureaux du Progrès médical et V.-A. Delahaye et Lecrosnier, 1884. 1 vol. in-8°.
—  Sémiologie et pathogénie des idées de négation. Les altérations de la personnalité dans les délires mélancoliques. Extrait des « Annales médico-psychologiques », (Paris), 7e série, T. X, 47e année, 1889, pp. 5-26.[en ligne sur notre site]
—  Hystérie. — Hystérie. — Confusion mentale et amnésie continu. — Anesthésie généralisée. — Expérience de Strümpell. Extrait « Des procès-verbaux, mémoires et discussions du Congrès des Médecins Aliénistes et Neurologistes de France et des Pays de langue française, Cinquième session, Clermont-Ferrand du 6 août au 11 août 1894 »n (Paris), G. Masson, 1895, pp. 77-90.  [en ligne sur notre site]
— Sur les phénomènes dits hallucinations psychiques. Extrait des « Annales des sciences psychiques », (Paris), onzième année, 1901, pp 270-277. [en ligne sur notre site]
—  Notes sur l’évolution des hallucinations. Journal de Psychologie, 10 eme anée, n°3, 1913. Paris, Félix Alcan, 1913. 1 vol. in-8°.
—  Une amoureuse des prêtres. Article paru dans le « Journal de psychologie normale et pathologiques », (Paris), XIXe année, 1922, pp. 720-732. [en ligne sur notre site]
—  Pathogénie et physiologie pathologique de l’hallucination de l’ouïe. Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des Pays de langue française, septembre. Session de Nancy 1896-Nancy, Imprimerie A. Crépin-Leblond, 1896. 1 vol. in-8°.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 33]

CLINIQUE MENTALE.

Note sur l’évolution des obsessions et leur passage au délire (1)
Par le Dr J. SÉGLAS,
Médecin de l’hospice de Bicêtre.

S’il est une question sujette, aujourd’hui encore, à bien des controverses, c’est celle de l’évolution des obsessions. L’opinion généralement admise en France, d’après l’enseignement de Falret, de M. Magnan, est que l’obsession n’évolue pas, ne se transforme pas, n’aboutit jamais au délire proprement dit.

Cette proposition me parait très discutable. En 1880, je signalais déjà à la Société médico-psychologique (2) des exemples montrant que les obsessions pouvaient déterminer à leur suite l’apparition d’un véritable délire. A plusieurs reprises, dans mes leçons cliniques, à la Société médico­ psychologique, j’ai exprimé à nouveau cette opinion (3).

MM.   Charpentier (4), Pitres et Régis (5), Lalanne (6) sont, je crois, seuls en France à partager cette manière de voir(7).

A l’étranger, au contraire, elle est beaucoup plus répandue et l’on pourrait, entre autres noms, citer à ce propos ceux de Wille, Mercklin, Sommer, Schuele, Heilbronner, Mickle, Ventra, Bianchi … [p. 34] Ici, comme en toutes choses, il faut laisser parler les faits ; ils me semblent, d’ores et déjà, suffisamment nombreux et démonstratifs pour lever tous les doutes sur le passage possible de l’obsession au délire confirmé. C’est celle évolution qui fera le sujet de ce travail, dans lequel je me bornerai à exposer les déductions qui résultent de mes observations personnelles (21).

Ces observations ont été l’objet d’une sélection attentive. Il faut, en effet, se garder de confondre avec les obsessions vraies, ce que M. Magnan appelle les idées obsédantes ou plutôt idées fixes, prévalentes, prépondérantes (Koch Wernicke), dont la note principale est d’être toujours méconnues par le sujet.

D’un autre côté, il convient de bien analyser les rapport intimes des obsessions avec les phénomènes psychologiques concomitants. En effet, s’il est bien fréquent d’observer à la fois chez un même sujet des obsessions el d’autres symptômes délirants, la portée de ces observations n’est pas toujours la même.

Le plus souvent, il ne s’agit que d’une simple coexistence. L’obsession et le délire ne sont pas directement reliés l’un à l’autre. lIs n’ont d’autre l’apport que le terrain commun, de prédisposition, sur lequel ils se sont développés et évoluent chacun pour son compte.

Tos les faits de ce genre ont été soigneusement éliminés de notre étude, pour nous limiter à ces autres cas, sans doute plus rares, mais beaucoup plus curieux, dans lesquels le délire se manifeste comme une émanation directe une transformation progressive de l’obsession, dont il est parfois possible de saisir sur le fait cet d’analyser les phases.

Ill. — Les formes psychopathiques auxquelles peut aboutir l’obsession varient suivant les circonstances. Ce sont, en général, la mélancolie, La confusion mentale el le délire onirique, les délires systématisés.

(a) Mélancolie. — Plusieurs cas sont à distinguer :

1° Les uns, peut-être plus nombreux, mais moins intéressants, sont ceux dans lesquels le passage de l’obsession à la vésanie ne se fait que, d’une façon indirecte. Ce sont, par exemple, ceux dans lesquels on voit se développer chez un obsédé, sous l’influence de causes banales, un accès [p. 35] mélancolique s’accompagnant d’idées délirantes dont la teneur l’appelle les obsessions antérieures.

Mme…, atteinte de folie du doute, de scrupules religieux, de doutes sur la valeur de ses confessions, etc., vient à tomber à la suite d’une couche, de la mort de sa mère, d’embarras d’argent survenus au même moment, dans un accès mélancolique anxieux avec idées délirantes de culpabilité el de damnation,

D’autres fois, les obsessions ne jouent que le rôle d’une cause occasionnelle banale, comparable à celui d’une émotion morale quelconque, dans la production d’un accès épisodique de mélancolie, survenant à titre de complication.

Une dame neurasthénique, atteinte de maladie du doute depuis plusieurs années, se trouve assez incommodée de ses obsessions réitérées pour ne pouvoir plus s’occuper de sa maison, de ses enfants. Se sachant malade, elle s’inquiète de ne pas guérir, elle se voit désormais incapable de rendre les services qu’on est en droit d’attendre d’elle, et finalement, tombe dans un véritable accès mélancolique avec idées de ruine, d’auto-accusation.

Ces deux variétés de cas sont à mettre à part et à distinguer de ceux dans lesquels l’obsédé arrive directement à la mélancolie par accentuation progressive des symptômes de l’obsession.

Celle transformation peut se faire rapidement pour aboutir à la production d’un accès aigu de mélancolie, le plus souvent de forme anxieuse.

Ces accès de mélancolie, une fois constitués, ne diffèrent guère en eux-mêmes des accès vulgaires. Leurs traits particuliers résident seulement dans leur mode d’apparition et dans le caractère qu’ont les idées délirantes de n’exprimer que la transformation, l’accentuation des anciennes obsessions.

Mme B…, trente ans, est tourmentée depuis plus de dix ans par des obsessions diverses qui n’ont fait que s’accentuer avec l’âge : agoraphobie, et surtout doute, scrupules religieux entraînant des confessions répétées, délice du toucher, craintes de toucher aux objets malpropres et de devenir un agent de contamination… obsessions presque incessantes depuis plusieurs mois ; et les crises angoissantes auxquelles elles donnaient lieu, ont fini par faire place à un état d’anxiété continuelle, jour et nuit. La malade n’est plus en état de discuter ses obsessions et bientôt apparaissent [p. 36] spontanément des idées délirantes de culpabilité, de damnation (elle est une empoisonneuse, elle est damnée, elle est Satan…) qui durèrent pendant huit mois,

En pareille occurrence, il importe de distinguer soigneusement ces états mélancoliques des crises d’obsessions subintrantes, qui semblent empiéter les unes sur les autres et déterminer un véritable état de mal obsédant dont la durée peut se prolonger des semaines et même des mois, en revêtant les apparences d’un véritable accès vésanique (8).

Dans d’autres cas, la marche est moins aiguë et l’on assiste à une évolution progressive de l’obsession vers un délire mélancolique caractérisé (délire systématisé secondaire). Le malade, comme le dit Schuele, accepte l’idée obsédante qui prend place au milieu de ses autres pensées ; la séparation disparaît et l’idée obsédante devient un délire véritable. C’est ainsi qu’on voit certains malades passer du doute à la croyance, d’un simple scrupule conscient à l’auto-accusation délirante (9) ,

Mme R…, trente-deux ans, avait déjà, étant jeune fille, la crainte d’une grossesse si elle se mariait, à cause des douleurs de l’accouchement. Après son mariage, contracté à l’âge de vingt ans, cela devint une véritable phobie. Malgré la cessation de leurs rapports sexuels, les obsessions persistèrent, revêtant la forme d’une sorte de maladie du doute avec délire du toucher : crainte de toucher la literie, le linge de son mari de peur d’y rencontrer des taches de sperme et des poussières qui, en se détachant, auraient pu se déposer sur elle et pénétrer dans la matrice. Doutes incessants, interrogations réitérées à ce sujet, sans arriver à calmer l’angoisse. Lavages répétés des mains, des organes génitaux ; port d’une sorte de ceinture de chasteté recouverte de deux pantalons étroitement fermés et serrés aux genoux, pour calmer les crises angoissantes, dont la volonté et le raisonnement sont impuissants à la débarrasser, bien qu’en dehors des paroxysmes elle les juge dénuées de fondement.

Plus tard, crainte du contact de tout individu du sexe masculin, dans la rue, en omnibus. Elle ne peul sortir qu’accompagnée d’une femme de chambre, et cette précaution n’évite pas les interrogations consécutives, les doutes angoissants. Elle en arrive [p. 37] même à la peur de rencontrer des chiens, qui pourraient éjaculer sur ses vêtements.Les choses étaient restées dans cet état, lorsqu’il y a deux ans, à la suite d’une période pendant laquelle les obsessions avaient été plus intenses, plus répétées, l’anxiété presque continuelle, Mme R…, à l’occasion de ses règles, très normales cependant, manifeste l’idée qu’elle fait une fausse couche, suivie rapidement d’une série d’idées, de teinte mélancolique, franchement délirantes. Elle est enceinte sans savoir de qui ni comment. Elle est une prostituée ; elle s’est fait avorter ; craintes de poursuites, du déshonneur, de la ruine pour sa famille, de la damnation. Elle est un monstre, elle fait horreur à tout le monde, etc. Tentative de suicide.

Aucun changement pendant dix mois, A cette époque, nouvelles idées délirantes hypocondriaques. Elle a la matrice désorganisée, le ventre gangrené. C’est la conséquence de son avortement, la punition de sa faute…

Peu à peu l’anxiété se calme, les idées délirantes persistent mais gravitent dans un cercle de plus en plus restreint ; rabâchage monotone ; l’état de la malade rappelle celui des gémisseurs de Morel.

(b) Confusion mentale ; délire onirique. —il n’est pas exceptionnel de voir l’obsession déterminer certains états délirants auxquels on pourrait appliquer l’épithète générale de confusion mentale.

Cette confusion mentale résulte de deux éléments : d’une part, torpeur, impuissance intellectuelle ; de l’autre, automatisme des idées aboutissant parfois à un véritable délire à forme de rêve, Il n’y a là, en fait, que l’exagération de ces troubles intellectuels particuliers, de caractère aboulique, que l’on retrouve toujours chez les obsédés et qu’ils traduisent eux-mêmes en disant, par exemple : « Ma tête travaille toujours et cependant je reste fixé sur une chose, sans aboutir à rien ».

Suivant les cas, c’est tantôt l’un, tantôt l’autre de ces deux éléments qui prédomine dans le tableau clinique.

L’état de torpeur intellectuelle peut être plus ou moins accentué, depuis le simple engourdissement jusqu’à la confusion mentale et même jusqu’à la stupeur. Ces accès de stupeur peuvent être quelquefois très courts et disparaitre en quelques jours ; mais il est des cas où je les ai vus durer beaucoup plus longtemps, pendant plusieurs semaines. [p.38]

J’ai observé un jeune homme de dix-sept ans, atteint de maladie du doute (scrupules, interrogations, manie du pourquoi, recherche angoissante du mot) qui, du fait même de ses obsessions, de plus en plus absorbé par elles et indifférent aux choses extérieures, a fini par verser de l’état de distraction, presque habituel aux obsédés, dans un état de stupeur complète, avec troubles vaso-moteurs, refus d’aliments, manie lectuaire, mutisme. Lorsqu’on le secouait fortement, il levait la tête, regardait autour de lui d’un air égaré comme un dormeur qui s’éveille. « Quoi ? disait-il seulement, puis il retombait immédiatement dans son immobilité silencieuse, Cet état dura plus de deux mois.

Schuele a bien étudié l’état d’excitation intellectuelle automatique, de mentisme, si fréquent chez les obsédés, « Poussé par une force irrésistible, dit-il, le malade est contraint de suivre cette marche pathologique des idées qui devient de plus en plus rapide, jusqu’à ce que, enfin, toutes ses pensées se perdent dans un chaos confus. Des nuages obscurcissent de plus en plus son intelligence où tout devient obscur, et la pensée est absolument arrêtée. »

« Je suis continuellement distrait, me disait un malade atteint de la folie du doute ; malgré tous mes efforts, je regarde sans voir, j’écoute sans entendre, et pendant tout ce temps mes idées me travaillent, partant de l’objet que j’ai à la main pour arriver au Kamtchatka, el cela n’a pas de raison de s’arrêter. »

C’est là l’état habituel et nous sommes encore dans le domaine de l’obsession simple ; que les choses viennent à s’accentuer et l’on assiste à un véritable délire à forme de rêve, qui peut durer plusieurs jours et même plusieurs mois.

J’ai soigné pendant plusieurs années un homme de trente ans, atteint de maladie du doute avec scrupule de toute espèce, notamment doute d’avoir pu frapper ou blesser quelqu’un malgré lui. A deux reprises différentes, j’ai observé chez lui le fait suivant : Il avait lu dans un journal le récit d’un crime dont l’auteur restait inconnu. Celle lecture provoqua chez lui d’abord une crise de ses obsessions habituelles, puis, quelques jours après, la crainte obsédante d’avoir pu commettre le crime dont il avait lu le récit. Après une courte période de doute conscient à ce sujet, il en arriva à se croire véritablement coupable et à raconter toutes les circonstances de son crime imaginaire, la façon dont il l’avait prémédité et commis, le mobile, comment il avait pu échapper à la justice, avec un luxe de détails qui n’existaient nullement dans son journal [p. 39] et une telle précision qu’il semblait évoquer et revivre des scènes qu’il aurait réellement vécues, Aucun argument ne pouvait le convaincre de son erreur, Ce délire particulier, à forme de rêve, dura chez lui presque un mois à chaque fois.

Les cas de ce genre me semblent correspondre à ce que Schuele a signalé en pareille circonstance sous le nom de « délire systématisé aigu ». Mais il en est d’autres dans lesquels les mêmes phénomènes se répètent et finissent par constituer un délire qui, tout en gardant les mêmes caractères, est beaucoup plus prolongé encore. Il arrive même souvent, en pareil cas, que ce délire s’alimente dans un rêve nocturne, précisant en quelque sorte le contenu de l’obsession, rêve qui se prolonge pendant la veille et qui, se renouvelant ou se développant les nuits suivantes, donne au délire qui en résulte une sorte de stabilité, favorisée encore par les troubles intellectuels fondamentaux d’aboulie, les paramnésies, les altérations de la perception extérieure, de la cœnesthésie… Par leur origine et leurs caractères intrinsèques, ces délires méritent bien le qualificatif d’onirlques.

Leur notation n’a rien, d’ailleurs, qui puisse nous surprendre, si nous nous rappelons la fréquence, chez les obsédés, surtout les scrupuleux, de rêves en rapport avec l’obsession, et les analogies profondes que présente leur état mental fondamental avec celui des malades chez lesquels on observe d’ordinaire les délires oniriques.

Mme L… cinquante-un ans, a eu, depuis l’âge de quatorze ans, des obsessions diverses qui, depuis, n’ont toujours fait que croître en intensité et en fréquence, C’était surtout des obsessions de doute multiples, parmi lesquelles figurait au premier plan depuis son mariage, la crainte de tromper ou d’avoir trompé son mari malgré elle.

Depuis une dizaine d’années, ces obsessions, qui se présentaient jusque-là sous la forme classique, se sont quelque peu modifiées. Souvent, les interrogations que se pose la malade font place à une certitude par une sorte de confusion entre le souvenir du fait réel qui reste incertain et les associations d’idées qu’il réveille actuellement. L’événement qu’elle redoute se précise ainsi petit à petit et devient si net dans son esprit qu’elle se le représente comme elle pourrait se représenter une chose qui serait réellement arrivée. Cela est tellement net qu’elle ne doute plus et finit par arriver : « Je me souviens ! » Quelques jours après la crise, elle juge sainement les choses et se dit : « Suis-je bête (sic) d’avoir eu [p. 40] ces idées. » Ce qui ne l’empêche pas d’être reprise par d’autres toutes semblables.

Cela a encore duré ainsi un certain temps. Mais, depuis deux ans, les faux souvenirs, à force de se répéter, ont fini par acquérir la précision des souvenirs réels et par ne plus être appréciés, à aucun moment, à leur juste valeur. De plus, ils se soutiennent et s’enchainent les uns aux autres, et se relient également à des rêves hypnagogiques, représentant à la malade tous les faits qu’elle redoute d’avoir accomplis. Elle rêve ainsi qu’elle se relève la nuit, sans prendre à peine le temps de se vêtir, pour descendre se livrer dans la rue au premier venu. Elle voit son complice, entend la voix des passants, ressent le froid de la nuit sur ses épaules, éprouve des sensations génitales suivies au réveil d’un sentiment de fatigue… Ces rêves, qui se renouvellent la nuit, persistent dans la veille. Mme. L… en arrive ainsi à se créer rétrospectivement une existence tout imaginaire de véritable prostituée. Elle décrit toutes les scènes érotiques qu’elle aurait accomplies, les revoit dans son imagination, en retrace les principaux détails d’une façon aussi précise que si elles avaient réellement eu lieu. Aussi, son doute n’existe-t-Il plus à proprement parler, « car, dit­ elle, comment pourrais-je me représenter tout cela si je ne l’avais pas réellement fait. Je ne rêve pas, allez, je me souviens. »

(c) Délires systématisés. — L’analogie qui existe entre le obsessions en général et les délires systématisés paranoïaques a, depuis longtemps, frappé les observateurs à tel point que certains d’entre eux (Arndt, Morselli…) ont qualifié l’obsession du nom de paranoïa rudimentaire.

Un argument à l’appui de cette manière de voir pourrait être tiré de ces cas, peut-être rares, mais nullement exceptionnels, dans lesquels on voit l’obsession évoluer et passer par des transitions insensibles à l’idée fixe et au délire systématisé,

Petit à petit, le malade perd vis-à-vis de ses obsessions tout pouvoir de critique, de contrôle ; il ne la sépare plus de ses autres idées ; il l’accepte, il ne discute plus, ne doute guère et souvent même il croit. Cependant, son intelligence n’est pas absolument passive, mais son activité n’intervient plus pour lutter, pour contrôler le caractère pathologique du phénomène. Elle cherche, au contraire, à l’interpréter comme un fait acquis accepté comme réel. C’est la voie ouverte aux interprétations du délire systématisé,

Un jeune homme est atteint, depuis l’âge de dix-sept ans, d’obsessions anxieuses diverses, surtout sous la forme de maladie du [p. 41] doute avec préoccupations d’ordre génital : craintes d’avoir commis des actes inconvenants en public, d’avoir souillé telle ou telle personne, d’avoir eu inconsciemment des rapprochements sexuels anormaux : attraction mêlée de crainte du contact de choses répugnantes.

Intermittentes d’abord, les crises obsédantes se sont de plus en plus rapprochées, presque incessantes. En même temps, l’angoisse concomitante devient moins intense ; le malade lutte moins, est plus passif, plus « indifférent », sa critique faiblit parallèlement et, dans certaines occasions, le doute fait place à la certitude. L’exécution de l’acte inconvenant ou immoral, tout en restant un sujet de scrupules, n’est plus alors une crainte, c’est un fait certain et affirmé péremptoirement. Ce n’est plus un simple doute mais une idée d’autoaccusation formelle, nettement délirante,

Plus récemment, se sont manifestés d’autres symptômes : idées de persécution s’accompagnant d’interprétations délirantes et même d’hallucinations. Elles se relient aux idées d’autoaccusation, et trouvent leur explication dans les inconvenances que le malade al commises ou pu commettre.

Idées d’un complot formé contre lui par des personnes désignées, voix injurieuses, idées d’empoisonnement, injection de virus pendant le sommeil, etc.

Une dame que je connais depuis plus de quinze ans, a présenté dès sa jeunesse des obsessions rupophobiques : angoisses déterminées par la vue d’objets sales et répugnants, ou même par l’audition de mots éveillant l’idée de malpropreté : crainte des souillures de l’âme, du péché, scrupules. Ce sont ces dernières obsessions qui, plus tard, se sont placées au premier plan. Elles ont fini par amener la malade à se considérer comme un être privilégié éprouvé par le martyre et réalisant l’idéal de la pureté. Elle a souffert la passion, dit-elle en parlant de ses obsessions premières ; elle fut ‘dolorosa’, mais elle a été « sacrée par Dieu… », etc.

Les conceptions délirantes qui forment le thème de ces délires systématisés peuvent être en pareil cas de nature très diverse : idées hypocondriaques, idées religieuses, idées de persécution ; idées d’auto-accusation, ou même idées orgueilleuses. Les plus fréquentes, d’après notre observation personnelle, sont les idées de persécution.

Il es tà ce propos, une remarque intéressante, C’est que presque toujours ces idées de persécution expriment, de la part du malade, l’idée d’une contrainte subie ; ils invoquent l’hypnotisme, la suggestion… Souvent même, ces caractère s’accentuent et les délires revêtent la forme que nous avons [p. 42] décrite sous le nom de variété psycho-motrice des délires de persécution, avec tout ce cortège de symptômes qui se résument dans un véritable dédoublement de la personnalité, s’exprimant même parfois par des idées de possession.

Mlle J…, présente, depuis l’âge de dix-huit ans, des obsessions de doute sous forme d’interrogations ; recherches métaphysiques.

Plus tard, idées obsédantes à forme de contraste ; manie blasphématrice, impulsions à blasphémer enl priant à l’église, à. frapper les personnes qu’elle aime le mieux ; doutes sur l’exécution de ses diverses impulsions. A l’âge de vingt-quatre ans, Mlle J…, qui, jusque-Ià, avait eu pleine conscience de ses obsessions, arrive à les considérer comme le fait d’un mauvais esprit. Elle qui disait auparavant, en s’analysant très justement : « c’est comme s’il y avait en moi une seconde pensée qui me contredit toujours et me pousse au mal quand j’ai l’idée du bien », finit par se croire réellement le jouet d’un être malfaisant, d’un démon qui la possède, s’oppose à tous ses actes, l’inspire et la dirige à son gré, et sa conviction est telle qu’elle ne voit plus de secours que dans l’exorcisme.

Mlle F … avait commencé palr avoir des obsessions d’onomatomanie et d’arithmomanie (recherche angoissante du mot, obsession du chiffre 3 intervenant dans tous ses actes : lettres à vérifier trois fois, portes à fermer trois fois, ect.).

Ne pouvant, malgré ses efforts, se débarrasser de ces « manies » qu’elle trouvait absurdes et qui l’entraînaient à des actes de plus en plus extravagants, elle en vint à soupçonner qu’ils lui étaient imposés par certaines personnes voulant lui jouer de mauvaises farces et douées d’un pouvoir surnaturel. Une fois sur cette voie, les interprétations ne se font pas attendre, puis les idées de persécution caractérisées, de plus en plus systématisées, avec hallucinations d’abord sensorielles, puis surtout psycho-motrices.

Il y a deux points particuliers à noter clans ce délire de persécution. C’est d’abord qu’il a son aliment principal dans les obsessions onomatomaniaques qui n’ont cessé de persister. Les persécutions, en effet, consistent surtout dans la recherche de mots ou de séries de lettres qui sont imposés à la patiente comme un problème à résoudre et dont elle est forcée de trouver la solution sous peine de souffrance et d’agitation,

En second lieu, c’est la présence d’idées de défense correspondant à la solution de ces problèmes onomatomaniaques et qui, par leur organisation en système, leur opposition constante avec les idées de persécution, la présence de phénomènes psychomoteurs divers correspondant à ces deux ordres d’idées, constituent un véritable dédoublement de la personnalité. [p. 43]

A côté de ces faits dans lesquels l’évolution de l’obsession au délire systématisé est nettement caractérisée, on rencontre des cas beaucoup moins accentués, Ce-sont ceux dans lesquels la psychose n’est encore qu’en voie d’organisation et que MM. Pitres et Régis ont signalé sous le nom de cas de transition.

Mlle M…, âgée de vingt-six ans, est atteinte, depuis plusieurs années, d’obsessions de doute très caractérisées ; scrupules, besoins de confessions réitérées, craintes de certains contacts, lavages des mains.

Celle demoiselle qui, pendant longtemps, avait eu conscience du caractère pathologique de ses « manies », comme elle disait elle-même, se refuse à l’admettre maintenant ; bien plus elle tend à les regarder comme la preuve d’une sorte de supériorité. Elle a une réponse prêle à toute objection, une justification de tous ses actes, et ses scrupules divers ne sont plus pour elle que le preuves d’une conscience morale affinée, plus délicate que celles des autres personnes et qui dépasse l’intelligence de ses contradicteurs.

IV. — Quelles sont, parmi les obsessions, celles qui sont susceptibles des différentes transformations que nous venons de décrire.

D’après Pitres et Régis, les formes qui aboutissent au délire systématisé sont les états obsédants à symptômes surtout intellectuels, et celles qui versent dans la mélancolie anxieuse, les états obsédants à symptômes surtout émotionnels, c’est-à-dire les phobies.

Mes observations personnelles ne m’autorisent pas à partager cette manière de voir, applicable peut-être à quelques cas particuliers. Je croirais plus volontiers que les obsessions qui peuvent aboutir à des accidents vésaniques caractérisés, quelle qu’en soit la forme, sont surtout les obsessions dites intellectuelles et, en particulier, les différents types décrits sous le nom général de maladie du doute.

Je serais d’ailleurs assez disposé à croire que la maladie du doute mériterait déjà de constituer, dans le cadre des obsessions, une variété à part, intermédiaire aux obsessions et aux formes vésaniques caractérisées, les délires systématisés en particulier. Ce serait surtout celles-là auxquelles pourrait s’appliquer le terme de Paranoïa rudimentaire.

S’il est très difficile d’établir des rapports entre la forme [p. 44] de l’obsession et son évolution vers le délire, on peut se demander s’il n’existe pas, dans tel ou Lei cas donné, des symptômes de nature à faire craindre cette évolution.

Les éléments de pronostic me paraissent devoir être tirés non pas de ln forme de l’obsession, mais du complexus symptomatique et de l’analyse de l’étal mental sous-jacent.

On se borne généralement à n’envisager, dans l’obsession qu’un certain groupe de symptômes directement reliés à la crise obsédante, et si l’on veut pénétrer plus avant dans leur pathogénie, ce n’est guère que pour distinguer les rapports de subordination réciproques entre les troubles émotionnels et l’idée obsédante. Cela peut avoir quelque intérêt, mais ce n’est qu’une des faces de la question, une autre, non moins intéressante et beaucoup plus importante pour le clinicien, c’est l’étude de l’état mental sous-jacent, interparoxystique (10), et l’analyse de modifications intellectuelles variables qui peuvent imprimer leur marque à l’obsession elle-même et faire les malades si différents les uns des autres, fussent-ils atteints de la même forme d’obsessions.

Que ces modifications se résument dans leur ensemble en des troubles de synthèse mentale, à caractère d’insuffisance en une dissociation spéciale de la conscience personnelle, les détails n’en diffèrent pas moins suivant les individus ou chez le même individu suivant les étapes, et la durée de la maladie.

Tantôt le défaut, l’insuffisance de synthèse se manifestent dans le domaine de la perception, soit qu’elle porte sur les objets ou sur les faits du monde extérieur, soit qu’elle s’exerce sur les sensations internes, sur les divers éléments de la cénesthésie, tantôt c’est dans le domaine des souvenirs, et c’est ainsi que prennent naissance les paramnésies spéciales, si fréquentes en particulier chez les douteurs. D’autres rois, c’est l’Idéation, l’association des représentation mentales qui se trouve intéressée, comme dans les cas si nombreux de contraste psychique dont viennent se plaindre les obsédés.

Ajoutons à cela l’existence, beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit, de phénomènes spéciaux d’automatisme sous forme de tendances impulsives avec illusions ou hallucinations [p. 45] kinesthétiques, de pseudo-hallucinations (au sens de Kandinsky), d’hallucinations verbo-motrices plus ou moins développées, mais d’observation presque courante, enfin de véritables hallucinations sensorielles.

Il importe également de tenir compte de la fréquence des paroxysmes, de l’intensité et de la durée des phénomène émotionnels concomitants, en raison même du pouvoir de dissociation qu’exerce l’émotion sur les différents éléments de la pensée.

Si ces différents troubles psychologiques sont plus faciles à saisir lorsqu’on les considère dans leurs rapports directs avec l’obsession, ils ne se manifestent pas moins en dehors d’elle, dans l’exercice général de l’intelligence, dans les troubles de l’attention, les défaillances de la mémoire, l’insuffisance de la volonté.

Ce sont là des désordres psychologiques divers que l’on peut trouver non seulement isolés, mais réunis chez un même malade et cette notation n’est pas de peu d’importance au point de vue du pronostic, pour déterminer l’atteinte plu ou moins profonde de l’intelligence, l’envahissement plus ou moins prononcé par l’obsession.

  1. — Indispensables pour le pronostic, ces notions ne sont pas moins utiles pour se rendre compte du mécanisme de la transformation de certaines obsessions, de leur évolution vers le délire. Toutes aboutissent, en dernier terme, à l’existence, chez les obsédés, d’un trouble de la conscience personnelle sur lequel nous ayons insisté autre part et auquel, à notre avis, on n’attache pas assez d’importance. Même chez les obsédés qui se rendent compte de leur état, cette division de la conscience n’en existe pas moins déjà dans l’intervalle des crises, comme à l’état latent, constituant une sorte de diathèse mentale particulière qu’on pourrait appeler avec Tanzi diathèse d’incoercibilité psychique.

L’idée obsédante n’en est que la manifestation ultime, la plus parfaite, car elle est constituée par un groupement, une synthèse partielle de certains faits psychiques qui, loin de s’assimiler à la synthèse principale représentant la conscience personnelle, entre en lutte avec elle et l’envahit à chaque instant, en se mêlant aux autres pensées.

Dans certaines circonstances, comme lorsque le sujet cède à son obsession, cet envahissement devient tel qu’il absorbe [p. 46] momentanément à son profit presque tout le champ de la conscience. La lutte disparaît et tous les éléments psychiques semblent se grouper en une seule synthèse, en un état de conscience unique. Mais celui-ci n’est justement que le dernier terme d’épanouissement de la synthèse pathologique, la manifestation la plus nette de l’asservissement et de l’éclipse momentanée de la conscience personnelle. C’est là, dans cette dissociation de la conscience personnelle, dans son obnubilation passagère dans son asservissement plus ou moins durable que nous trouverons la clé du mécanisme qui pourra déterminer le passage de l’obsession au délire.

Que les différents troubles psychiques examinés plus haut figurant à l’origine de l’obsession et présentant tous le même caractère de synthèse mentale insuffisante, viennent à se multiplier, à s’exagérer d’une façon en quelque sorte aiguë, et nous assistons alors, suivant les cas, à ces états de stupeur, de confusion mentale, à ces délires de rêve que nous avons signalés, ou bien à des étals à forme de mélancolie anxieuse. Mais le bouleversement peut n’être pas aussi brusque. Le processus de désagrégation psychologique s’accentue de jour en jour ; en raison même de leur répétition, les synthèses partielles correspondant aux idées obsédante deviennent de plus en plus stables et précises, en même temps qu’elles s’accroissent d’éléments nouveaux, C’est une sorte de travail de pénétration lente aboutissant à l’appauvrissement de plus en plus prononcé de la conscience personnelle dont le rôle de réducteur finit par devenir impossible, Il n’y a plus de contrôle, de critique ; la lutte, le doute font place à l’adaptation, à la croyance.

L’idée obsédante prend définitivement place au milieu de autres pensées. Elle fait désormais partie intégrante de l’être psychique. Souvent les choses en restent là ; mais d’autres fois, sur ce terrain ainsi préparé, on voit se manifester ces tendances logiques, inconscientes et générales de l’esprit humain, provoquant l’interprétation, la justification d’un état de conscience contre lequel le malade ne lutte plus, mais qui est désormais accepté. C’est ainsi qu’il s’engage sur la voie des délires systématisés.

Ces considérations nous expliquent encore la forme que revêtent quelquefois ces délires, les idées de persécution par l’hypnotisme, la suggestion, ou les délires plus accentués de [p. 47] possession en rapport avec un dédoublement de la personnalité qui ne sont à la fois que l’exagération et la justification délirante de l’automatisme, de la dissociation, du contraste psychique, inhérents à la préexistence et à la persistance de l’obsession.

NOTES

(1) Communication au Congrès des aliénistes et neurologistes de Grenoble, août 1902.

(2) Séance du 27 mai 1889, Ann. med.-psych.

(3) J. Séglas. Soc. méd.-psych., séance du 26 lévrier 1901.

(4) Charpentier. Congrès intern. de méd. mentale, 1889.

(5) Pitres et Régis. Rapport au Congrès de Moscou,1897.

(6) Lalanne, Rapport au Congrès de Grenoble. 19032.

(7) Dans son livre sur les Obsessions et la psychasthénie, paru depuis cette communication, M. Pierre Janet émet aussi le même avis.

(8) Ne pouvant rapporter ici les observations détaillées, nous nous bornons à indiquer les traits principaux en rapport avec l’évolution symptomatique.

(9) J. Séglas, Leçons cliniques, p. 84.

(10) Voir J. Séglas, Leçons cliniques et Soc. méd, psych., 1901.

 

 

 

 

 

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