Jules Baillarger. Application de la physiologie des hallucinations à la physiologie du délire considéré d’une manière  générale. Théorie de l’automatisme. Extrait des « Recherches sur les maladies mentales », (Paris) tome 1, pp. 494-500.

Jules Baillarger. Application de la physiologie des hallucinations à la physiologie du délire considéré d’une manière  générale. Théorie de l’automatisme. Extrait des « Recherches sur les maladies mentales », (Paris) tome 1, 1890, pp. 494-500.

 

Jules Baillarger (1809-1890). Médecin aliéniste, élève d’Esquirol, il fut un des co-fondateur des Annales médico-psychologiques en 1843. Il a beaucoup travaillé sur les hallucinations et fut un des acteurs de la discussion de 1855 sur la nature de celles-ci. Mais il publia également d’importants travaux sur la mélancolie et la folie à double forme, appelée aujourd’hui troubles bipolaires.
Quelques publications :
— Fragments pour servir à l’histoire des hallucinations. Mémoire lu à la Société de médecine de Paris. Extrait de la « Revue médicale », 1842, cahier de janvier. S. l. n. d. [Paris, 1843]. 1 vol. in-8°, 16 p.
— Extrait d’un mémoire intitulé: Des Hallucinations, des causes qui les produisent, et des maladies qu’elles caractérisent. Extrait de… Paris, s. d. [1844]. 1 vol. in-4°, pp. 273-516.
— De l’influence de l’état intermédiaire à la veille et au sommeil sur la production et la marche des hallucinations. Partie 1. Extrait des « Annales médico-psychologiques », (Paris), tome VI, 1845,  [en ligne sur notre site]
— De l’influence de l’état intermédiaire à la veille et au sommeil sur la production et la marche des hallucinations. Partie 2. Extrait des « Annales médico-psychologiques », (Paris), tome VI, 1845, pp. 168-195. [en ligne sur notre site]
— De l’influence de l’état intermédiaire à la veille et au sommeil su la production et la marche des hallucinations, (hallucinations-nations hypnagogiques). Mémoire lu à l’académie de médecine, in Mémoire de l’académie de médecine. Paris, 1846. Tome XII,
— Recherches sur l’anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux. Avec trois planches. Paris, Victor Masson, 1847. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., XXXVI p., 424 p., 3 planches hors texte.
— Démonomanie provoquée par des hallucinations de l’ouïe. – Accès convulsifs démonomaniaques, raison apparente. Répertoire d’observations inédites. Observation parut dans la revue « Annales médico-psychologiques », (Paris), tome quatrième, 1858, pp. 151-153. [en ligne sur notre site]
— Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses ou choix d’observations pour servir à l’histoire de ces maladies. Recueil mensuel.2 année, 2 volumes [seuls parus]. Paris, Victor Masson, 1861 et 1862. 2 vol. in-8°.
— Application de la physiologie des hallucinations à la physiologie du délire considéré d’une manière  générale. Théorie de l’automatisme. Extrait des « Recherches sur les maladies mentales », (Paris) tome 1, 1890, pp. 494-500. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’ouvrage. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original. – Les images ont été ajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 494]

APPLICATION
DE LA
PHYSIOLOGIE DES HALLUCINATIONS À LA
PHYSIOLOGIE DU DÉLIRE
CONSIDÉRÉ D’UNE MANIÈRE GÉNÉRALE
THÉORIE DE L’AUTOMATISME
1845.

J’ai cherché à établir que l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination est la condition principale pour la production des hallucinations, et j’ai du rappeler qu’il existe en nous, quant à l’exercice intellectuel, deux états très différents.

Dans l’un nous dirigeons nos facultés, et nous les employons à nos desseins, nous sollicitons les idées et après les avoir fait naître, nous les conservons plus ou moins longtemps pour les examiner sous tous leurs aspects il y a alors intervention active de la personnalité c’est l’exercice intellectuel volontaire.

L’autre état est tout à fait opposé c’est l’état d’indépendance pour les facultés et d’inertie pour le pouvoir personnel. « Nous sentons alors, dit Jouffroy, notre mémoire, [p. 495] notre imagination, notre entendement, se mettre en campagne sans notre congé, courir à droite et à gauche comme des écoliers en récréation, et nous rapporter des idées, des images, des souvenirs trouvés sans notre secours, et que nous n’avions pas demandés. »

Pour peu qu’on s’observe, on reconnaît que ces deux états se succèdent alternativement ; à chaque instant, nous reprenons la direction, de nos idées et à chaque instant elle nous échappe. Mais il arrive aussi que l’état d’indépendance des facultés se prolonge ; alors « la défaillance est générale, c’est-à-dire que le pouvoir personnel abdique entièrement, et lâche en même temps les rênes à toutes nos facultés. C’est ce qu’on peut observer dans ces moments où le corps étant dans un repos parfait, la sensibilité à peine effleurée par quelques sensations légères, nous laissons aussi aller notre mémoire, notre imagination et notre pensée comme elles le veulent, et tombons dans ce qu’on appelle l’état de rêverie. Notre personnalité n’est pas éteinte, elle surveille encore le jeu naturel des capacités qui l’entourent ; elle a la conscience qu’elle peut, quand elle le voudra, s’en ressaisir ; mais pour le moment elle ne gouverne pas, elle laisse tout aller, elle se repose. Dans cet état, toutes nos facultés se meuvent de leur mouvement propre et selon leur loi, non selon les nôtres, et par notre impulsion. L’homme s’est retiré, et notre nature vit comme une chose ; tout ce qui se passe en nous est fatal : nous sommes retombés sous la loi de la nécessité qui se joue de nous comme elle se joue de l’arbre et des nuages. » A ces passages empruntés à Jouffroy, n’ajouterai plus que le suivant : « L’homme se rapproche des choses quand il délaisse cet empire qu’il dépend de lui de prendre ; quand, au lieu de s’approprier ses facultés, il les abandonne à leur propre mouvement, et reste paresseusement [p. 496] endormi au milieu d’un mécanisme dont il lui a été donné de gouverner tous les ressorts. »

Qu’est-ce que cet état de rêverie pendant lequel notre nature vit comme une chose où tout ce qui se passe en nous est fatal, où nous sommes retombés sous la loi de la nécessité, qui se joue de nous comme elle se joue de l’arbre et des nuages ? Qu’est-ce que cet état que Jouffroy compare à un mécanismemû par des ressorts ? Cet état c’est l’automatisme de l’intelligence caractérisé par l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination.

Le délire des fébricitants est le résultat de l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination ; lorsqu’il est très intense, le malade ne peut plus être rappelé à lui-même et reprendre la direction de ses idées, alors même qu’on sollicite son attention par des excitations externes quand le délire est plus léger, on parvient, au contraire, facilement à le suspendre pendant quelques instants en fixant l’attention, mais il reparaît de nouveau, aussitôt qu’on cesse, pour ainsi dire, de tenir le fébricitant éveillé. J’ai vu dans ces cas des malades demander qu’on leur parlât, parce qu’ils retombaient dans des hallucinations fatigantes dès qu’on les abandonnait à eux-mêmes.

Dans les simples rêvasseries, le fébricitant parvient souvent lui-même, et sans être aidé par des excitations externes, à fixer plus ou moins longtemps son attention. Ainsi l’intensité du délire fébrile peut, jusqu’à un certain point, être appréciée d’après le degré de puissance que l malade conserve encore sur la direction de ses idées.

Il est très intense quand l’exercice de la mémoire et de l’imagination est complètement soustrait à l’empire de la volonté. [p. 497]

II est moindre si le malade peut le suspendre, aidé par des excitations externes qui fixent son attention. Il est très léger quand le fébricitant peut lui-même interrompre, par la seule force de sa volonté, l’espèce de rêve auquel il est en proie.

Sous ce rapport, la manie peut être assimilée au délire fébrile. — Elle est, en effet, comme lui le résultat dû l’excitation générale du cerveau et de l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination.

Au plus haut degré le maniaque est complètement entraîné par ses idées, et les excitations externes les plus vives ne peuvent le rappeler à lui-même. — Ce sont des cas presque exceptionnels. Le plus souvent on peut au contraire suspendre momentanément le délire en fixant l’attention.

Le temps pendant lequel on peut ainsi fixer l’attention du maniaque. est le meilleur moyen de juger du degré d’acuité de la maladie.

Dans la stupidité, il y a un délire tout intérieur accompagné d’illusions des sens et d’hallucinations. Ce délire est souvent si intense, qu’il ne peut être suspendu même momentanément par des excitations externes.

C’est encore dans l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination qu’il faut chercher la source du délire des mélancoliques et des monomaniaques.

Il y a alors un certain nombre d’idées qui se reproduisent toujours les mêmes; le malade essaye vainement de les chasser, elles s’imposent, à son esprit.

Dans certains cas de mélancolie, l’influence de la volonté sur la direction des idées est aussi complètement abolie que dans la manie la plus aiguë.

Il n’est pas plus au pouvoir du mélancolique de remplacer les idées qui l’obsèdent qu’il n’est au pouvoir du [p. 498] maniaque de fixer son attention sur un point déterminée Excitez fortement l’attention d’un mélancolique et vous l’arracherez, pour quelques instants, à ses idées fixes, de la même manière que vous suspendrez aussi, pour quelques instants, l’incohérence du maniaque.

Si l’excitation extérieure cesse, l’idée fixe reparait immédiatement, et le malade y retombe, comme par une pente fatale sur laquelle il ne peut de retenir.

On peut donc expliquer tous les délires par l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination.

Esquirol a dit, et plusieurs auteurs ont répété que les lésions de l’entendement dans la folie pouvaient être ramenées à celles de l’attention, et que cette faculté est essentiellement lésée chez tousles aliénés.

Malgré tout le respect que je conserve pour les doctrines de mon illustre maître, il m’a cependant semblé qu’il n’est pas exact de rapporter ainsi dans la folie les lésions de l’entendement à celles de l’attention. Voyons par exemple ce qui a lieu dans la manie.

« Les impressions, dit Esquirol, sont si fugitives et si nombreuses, les idées sont si abondantes, que le maniaque ne peut fixer assez son attention sur chaque objet, sur chaque idée ! »

Rien n’est plus exact, mais ici est-ce l’attention qui est lésée ?

L’attention n’est que la volonté appliquée.

Or qu’y a-t-il de changé chez le maniaque ou de lésé, si on veut ?

Est-ce le degré d’énergie avec lequel il peut appliquer son attention ?

Assurément non.

Ce qu’il y a de changé, c’est l’état de son cerceau [p. 499] surexcité qui engendre une foule d’idées que la volonté est impuissante à réprimer.

On ne peut pas dire d’un malade en proie aux convulsions que sa volonté est lésée parce qu’il ne peut plus, comme dans l’état normal, diriger ses mouvements. Sa puissance de volonté, en effet, est restée aussi forte qu’avant, mais l’état des instruments sur lesquels elle s’exerce a changé. Il en est de même dans la folie. On ne dit pas d’un homme qui porte habituellement un fardeau de cent livres que ses forces ont diminué parce qu’il succombe à une charge deux ou trois fois plus grande.

Les forces de cet homme n’ont pas changé, mais l’objet auquel elles s’appliquaient n’est plus le même.

La lésion principale dans la folie n’est donc pas celle de l’attention.

Les hallucinations, le délire aigu, la manie, la stupidité, la mélancolie, etc., ont donc leur point de départ dans l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination.

Quand on parvient à suspendre le délire en fixant l’attention du maniaque ou en détournant la mélancolique de ses idées fixes, on rend momentanément à l’aliéné le pouvoir qu’il avait perdu de diriger ses facultés on réveille l’action de la personnalité on substitue, pour quelques instants, un état intellectuel actif et volontaire à l’état pathologique dans lequel l’influence de la volonté avait plus ou moins complètement cessé.

C’est le réveil qui interrompt le rêve.

C’est l’homme qui reprend la place de l’animal.

Il faut donc chercher la condition première du délire, sous toutes ses formes, dans l’indépendance des facultés soustraites à l’action du pouvoir personnel. [p. 500]

J’ai longuement déduit les preuves de ce fait dans la physiologie des hallucinations, et il constitue la base de ce que j’ai cru devoir désigner sous la dénomination de théorie de l’automatisme.

 

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