Jean Lhermitte. La Psychanalyse. Extrait de la « Gazette des hôpitaux civils et militaires », (Paris), 94e année, n°93, 26 novembre 1921, pp. 1485-1489.

Jean Lhermitte. La Psychanalyse. Extrait de la « Gazette des hôpitaux civils et militaires », (Paris), 94e année, n°93, 26 novembre 1921, pp. 1485-1489.

Une présentation de la psychanalyse, avec toute la finesse et l’intelligence de ce célèbre  psychiatre.

Jean Lhermitte (1877-1959). Neurologue et psychiatre français. Elève de Fulgence Raymond et de Pierre Marie. Successivement chef de clinique de ce dernier à la Salpêtrière, médecin en chef de Henri Claude, il devient professeur de psychiatre en 1923. Il s’intéresse de très près aux phénomènes mystique ainsi qu’à la possession démoniaque et nous laissera de nombreux articles sur ces sujets ainsi que quelques ouvrages dont :
— (Henri Hécaen et Roger Coulonjou) Héautoscopie et onirisme. Le problème du double dans le rêve et le songe. Article parut dans les « Annales médico-psychologiques », (Paris), XVe série, 100e année, tome II, n°3, octobre-novembre 1942, pp. 180-183. [en ligne sur notre site]
— (avec Beaudouin). Un cas de démonopathie. Etude clinique et essai d’interprétation pathogénique.] Article parut dans la revue des « Annales médico-psychologiques », (Paris), n°4, 1939, pp. 261-282. [Edité en tiré-à-part : S. l. n. d., [Paris], 1939, 1 vol. in-8°, 16 p.] [en ligne sur notre site]
— Le problème des miracles. Paris, Gallimard, 1956. 1 vol. in-8°.
— Le Problème médical de la Stigmatisation. Article parut dans les « Etudes carmélitaines – Douleur et stigmatisation », (Paris), Desclée de Brouwer et Cie, 20e année, — vol. II, octobre 1936. [en ligne sur notre site]
— Marie-Thérèse Noblet (Considérée du point de vue neurologique). Extrait des Etudes Carmélitaines, octobre 1938. Paris, Desclée de Brouwer, 1938. 1 vol. in-8°, pp. 201-209.
— Mystiques et faux mystiques. Paris, Bloud et Gay, 1952. 1 vol. in-8°, 254 p., 1 fnch.
— Un cas de démonopathie. Etude clinique et essai d’interprétation pathogénique. Extrait des Annales Médico-psychologiques, 1939, avril, n°4. Paris, Masson et Cie, 1939. 1 vol. in-8°, 16 p.
— Vrais et faux possédés. Paris, Arthème Fayard, 1956. 1 vol. in-8°, 170 p., 2 ffnch.

[p. 1485, colonne 1]

LA PSYCHANALYSE

par Jean LHERMITTE

Lorsque, dans la science, surgit une théorie nouvelle, de fait ou d’apparence, il est de règle qu’elle suscite, d’une part l’enthousiasme passionné de certains, persuadés qu’ils sont de leur hardiesse intellectuelle, et, d’autre part. la résistance ou l’incompréhension de ceux-là que l’on appelle dédaigneusement les conservateurs ou les traditionnalistes. L’histoire du développement de la psychanalyse peut assurément compter parmi les plus belles illustrations de la règle que nous venons de rappeler.

A côté d’adeptes dont la ferveur a, de toute évidence, dépassé toute mesure, se sont dressés, surtout dans les pays de langue latine des savants qui, par une critique acerbe, ont tenté de réduire à néant la nouvelle méthode. Mais il faut avouer que, malgré la justesse d’une partie des arguments critiques qui furent opposés à la psychanalyse, celle-ci manifeste une vitalité vraiment impressionnante et ne cesse d’attirer les esprits curieux de psychologie normale et pathologique,

Lorsqu’une théorie contient en elle une source de vie aussi profonde, il est bien exceptionnel qu’elle ne renferme pas tout au moins quelques parcelles de vérité ; en tout cas elle commande l’attention et l’examen impartial. C’est précisément un aperçu général de cette méthode que, du consensus général, on a appelle psychanalytique, que nous voudrions exposer ici, persuadé que nous sommes qu’elle ne saurait être aujourd’hui, pour aucun médecin, sans intérêt.

Au vrai, la méthode psychanalytique est-elle une construction, un procédé absolument originaux et tout entiers sortis du cerveau de celui qui, pour la plupart des psychologues et des psychiâtres, doit être considéré comme le, père, de la psychanalyse : en aucune manière. Et si le vieil adage natura non fecit saltus demeure toujours vrai pour la nature, il s’applique avec non moins de justesse et de vérité au développement scientifique.

Encore que ce jugement paraisse à beaucoup un banal truisme, nous ne pouvons pas ne pas redire ici que la psychanalyse est un procédé qui trouve son origine dans la plus haute antiquité et qui, de tout temps, fut employé par les guérisseurs, les médecins, les directeurs de conscience.

Seulement, et c’est là un point à ne pas négliger, si l’on utilisait autrefois concurremment avec les méthodes de la psychologie classique, le procédé que depuis Freud on désigne du nom de psychanalyse, celle-ci était employée, pour ainsi dire, inconsciemment et mal dégagée des autres techniques d’investigation psychologique. La psychanalyse ne se présentait pas alors avec la netteté de contour et la logique de construction ainsi qu’elle nous apparaît depuis les premiers travaux de l’école viennoise.

Contrairement à une croyance générale, ce n’est pas à Freud (celui-ci très loyalement le proclame (1)) que revient le mérite « d’avoir mis au monde la [p. 1485, colonne 2] psychanalyse », mais à J. Breuer de Vienne. Et la première tentative de la méthode fut pratiquée sur une malade dont l’histoire pathologique est intéressante à un double point de vue. D’abord en ce qu’elle nous montre l’origine de certains troubles catalogués aujourd’hui encore comme hystériques, puis en ce qu’elle fait apparaître en son germe la méthode de la psychanalyse.

La malade suivie par Breuer était une jeune fille. Agée de vingt et un ans, très intelligente, laquelle présentait depuis deux ans une série de perturbations physiques et mentales : hémicontracture avec analgésie, toux de nature nerveuse, instabilité musculaire, hydrophobie, Enfin, de temps en temps, cette malade était sujette à des « absences », avec confusion ; délire avec altération de la personnalité.

Le diagnostic d’accidents hystériques n’était assurément pas douteux, mais comme il ne suffit point de porter le diagnostic de névrose ou d’hystérie pour assurer la guérison et que, d’autre part, il convient pour traiter un malade de ce genre de connaitre le point de départ physique ou psychique des accidents. Breuer rechercha s’il ne serait pas possible de dépister la genèse au moins de quelques-unes des plus marquantes perturbations accusées par la malade. Tout ce qu’on apprenait, en effet, par l’anamnèse consistait dans ce fait que les premiers symptômes de la maladie étaient apparus alors que cette jeune fille soignait son père pour lequel elle professai une véritable adoration.

Ayant observé que pendant ses périodes « d’absence », la malade murmurait certaines phrases qui semblaient le reflet d’intimes préoccupations, Breuer les lui répéta mot à mot dans l’espoir, justifié dans la suite, de déclencher les pensées qui la tourmentaient et ainsi de saisir le mobile caché des désordres psychiques. En effet, la malade se prit à évoquer à haute voix toute une série de fantaisies d’une profonde tristesse, des rêveries qui avaient pour thème une jeune fille au chevet de son père malade. Fait curieux, lorsque la malade avait extériorisé cet état affectif, elle se trouvait soulagée et reprenait une vie psychologique normale.

D’autres manifestations morbides, dont l’hydrophobie, disparurent d’une manière analogue. Un Jour, en état d’hypnose, la malade raconta avec tous les signes d’un profond dégoût qu’elle s’était rendue dans la chambre d’une gouvernante qu’elle n’aimait pas et que le petit chien de celle-ci avait bu dans un verre. Par politesse, elle n’avait rien dit. Après avoir achevé son récit, la malade entra dans une violente colère contenue jusque-là ; puis elle but une grande quantité d’eau et sortit de son état d’hypnose le verre aux lèvres. L’hydrophobie avait disparu et ne se manifesta plus dorénavant. Cette observation mettait ainsi en évidence ce fait capital que les accidents dits « hystériques » n’apparaissent plus comme une création fantaisiste et illogique d’une névrose qui peut tout simuler mais que chacun des accidents reconnaît à son origine un choc psychique dont la tonalité se retrouve plus ou moins modifiée dans la perturbation morbide.

Rechercher le trauma psychique cause des accidents névropathiques devenait ainsi pour Breuer l’acte fondamental, essentiel du traitement des maladies que nous appellerions aujourd’hui des psycho­névroses. La méthode psychanalytique se trouvait ainsi ébauchée et aboutissait à une thérapeutique d’ordre psychologique et à un mécanisme cathartique.

En s’efforçant de pénétrer plus profondément dans [p. 1486, colonne 1] le psychisme complexe que présentait la malade de Breuer, Freud fut conduit à admettre que si l’évocation pure et simple de trauma psychique originel était insuffisante pour supprimer le symptôme morbide c’est que, en réalité, cette évocation était dépourvue de tonalité affective. Il en découlait que c’était probablement d’états psychologiques à forte tonalité affective refoulés, d’affects réprimés, que dépendait l’éclosion de certains accidents dits hystériques.

Ces états émotionnels qui demeurent latents, recouverts qu’ils sont par la vie psychologique consciente, persistent tantôt sans modifications essentielles et font sentir seulement leur refoulement par une perpétuelle irritation.

D’autres fois, au contraire, et ce sont là les faits les plus originaux, ces états affectifs coinces, se transforment en processus physiques morbides, lesquels aboutiront, dans certains cas, à des troubles d’innervation d’ordre paralytique, à l’inhibition, dans certains autres à des phénomènes de suractivité fonctionnelle, c’est-à-dire àla contracture, aux spasmes, à l’agitation musculaire.

Cette transformation des processus affectifs refoulés, Freud la dénomme la conversion hystérique.

On l’a vu, Breuer s’était servi pour démêler les traumas psychiques dont il supposait l’existence chez sa malade de la vieille méthode de l’hypnose. Peu enclin à cette méthode à laquelle il reproche avec raison son mystère et même son appareil quelque peu mystique, Freud résolut d’obtenir plus simplement la confession de ses malades en les priant, d’évoquer en sa présence tous les souvenirs qui leur viennent à l’esprit, quelle qu’en puisse être l’incohérence, l’illogisme, la grossièreté ou le manque apparent de signification. Grâce à ce procédé fatigant et pénible, Freud put arriver à la conviction que, quoi qu’il en puisse paraître à un examen psychologique rapide, aucun de nos souvenirs affectifs n’est oublié et que s’ils ne dépassent pas le seuil de la conscience, c’est qu’il existe une force qui les refoule. Or, c’est précisément cette force, cette résistance opposée par le malade qui crée et maintient l’état morbide.

En se plaçant à ce point de vue, il est, en effet, aisé de concevoir la genèse des accidents présentés par la malade de Breuer. A leur origine, se trouve le petit incident, en apparence insignifiant, que nous avons relaté et concernant la vision d’un chien répugnant qui s’abreuvait dans un verre.

La malade, on s’en souvient, surmonta, réfréna, l’impression de dégoût que cette scène avait provoquée en elle, désireuse qu’elle était de n’en rien laisser paraitre à son père souffrant.

Et la preuve que l’émotion ressentie par la malade s’était conservée intacte malgré son refoulement dans les profondeurs de la conscience, c’est que, aussitôt après que ce souvenir apparut en pleine lumière, l’état affectif primitif ressucita avec sa violence originelle. Cette libération détermina la guérison.

C’est sur l’idée de résistance opposée par certains états psychologiques inconscients que Freud s’appuya pour donner à la genèse des accidents hystériques une origine psychopathique originale.

Les manifestations de la névrose n’apparaissent pas à la lumière de la psychanalyse freudienne, comme des accidents suscités par le caprice d’une [p. 1486, colonne 2] d’une névrose, mais leur développement reconnaît une loi assez rigoureuse. En schématisant un peu, le mécanisme des symptômes de l’hystérie se décompose en deux grands processus étroitement enchaînés l’un à l’autre. Le premier, actif, consiste dans le refoulement d’un état affectif variable, mais que le sujet tient à ne pas extérioriser ; le second, passif, tient essentiellement dans la résistance opposée par cet état affectif refoulé, mais vivace dans l’inconscient, aux efforts tentés pour l’amener au seuil de la conscience.

Mais pourquoi cette résistance, cette opposition si difficilement réductible de certaines émotions : pour quelles raisons mystérieuses le sujet s’attache­ t-il consciemment ou inconsciemment à ne rien laisser paraître de certains états de tonalité affective spéciale et propre à chaque individu ?

C’est ici qu’apparaît un des côtés les plus originaux de la doctrine de Freud et que se dévoile une des idées les plus profondes du médecin viennois.

Si certaines émotions, vivement ressenties, mais non extériorisées sont refoulées, c’est que le désir que l’on trouve toujours à l’origine des états émotionnels se trouve en opposition complète avec d’autres désirs de l’individu. En d’autres termes, le désir refréné est celui qui s’est trouvé inconciliable avec les aspirations morales et esthétiques qui donnent il la personnalité une grande partie de son caractère. L’acceptation de ce désir inconciliable avec l’ensemble de la personnalité aurait, de toute évidence, provoqué un conflit moral et un état affectif extrêmement pénibles. Aussi, pour s’épargner cette lutte épuisante, le sujet a-t-il recours au refoulement de l’émotion primitive dans l’inconscient. Suivant les termes mêmes de Freud, « le refoulement apparaît comme un moyen de protéger la personnalité psychique »., Tout ceci est, semble­t-il, assez clair mais apparaît comme un procédé assez banal au cours de la vie psychologique la mieux ordonnée.

Que faut-il donc au refoulement pour lui donner un caractère pathologique ? Tel est le problème que s’est posé Freud.

Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, tout désir, tout état affectif refoulé n’est pas, ipso facto, éteint et oublié. Il s’en faut. Certains subsistent ayant gardé la vivacité de leur tonalité affective. « Le désir refoulé continue à subsister dans l’inconscient, il guette une occasion de se manifester et il réapparait bientôt à la lumière. » ? Mais si cette apparition sur le seuil de la conscience se présentait avec tous ses traits originaux primitifs, nous ne serions en présence que d’une de ces multiples obsessions qui ne dépassent pas de beaucoup les frontières de l’état physiologique.

Ce qui donne au refoulement un caractère pathologique, c’est que l’émotion refoulée n’apparaît plus comme telle à la conscience, remplacée qu’elle est par une autre qui lui sert de substitut et à laquelle se relient toutes les impressions de malaise que le sujet croyait avoir définitivement écartées par le refoulement. Ce substitut de l’état affectif refoulé, cet Ersatz, n’est autre que le symptôme, la manifestation de la névrose. Ce n’est pas à dire cependant, que, entre l’idée refoulée et le symptôme, on ne puisse retrouver quelques traits de ressemblance, mais ceux-ci sont essentiellement fragmentaires et c’est seulement par le travail lent et progressif du traitement cathartique qu’il sera possible de réédifier [p. 1487, colonne 1] la synthèse de l’émotion originelle, cause fondamentale de l’état morbide.

La méthode de la psychanalyse recherchera donc à reconstituer le complexe effectif refoulé en parlant du symptôme lequel, nous venons de le voir, n’est que la traduction défigurée, méconnaissable de l’état affectif primitif.

Comme, en réalité, tout se tient dans la vie psychologique et qu’on ne saurait trouver aucune séparation complète entre les états de conscience les plus illuminés et les états d’inconscience les plus obscurs, il est possible par le simple jeu de l’association des états psychologiques de retrouver dans les profondeurs de l’inconscient l’émotion refoulée. Mais une condition : que le jeu des associations soit libre et non plus refréné. Or, c’est là précisément que gît la difficulté. Pour la tourner, c’est-à­dire pour éviter, au cours de la psychanalyse, l’intervention du refoulement, il convient d’abord d’examiner les idées qui surgissent spontanément dans l’esprit du malade. Comme l’exprime Freud, ces idées spontanées, que le sujet considère comme insignifiantes, grossières ou stupides constituent pour le psychanalyste le minerai dont il extraira par de simples artifices le métal précieux. C’est que, en effet, ces idées spontanées contiennent souvent plus d’un trait caractéristique de l’état affectif refoulé dans l’inconscient.

Il s’en faut, d’ailleurs, que l’étude des idées spontanées soit le seul procédé dont fasse usage le psychanalyste : deux autres méthodes sont à sa disposition : l’interprétation des rêves et celle des erreurs ou des lapsus.

On sait assez combien l’antiquité attachait d’importance aux songes, aux rêveries et aux rêves et combien, aujourd’hui encore, la croyance a l’interprétation des rêves, parmi le peuple, demeure tenace ; il est inutile de rappeler, d’autre part, que depuis longtemps le contenu du rêve a cessé d’intéresser les médecins. Et cependant, à y réfléchir, comment ne pas être frappé de l’intérêt que prend le psychiâtre à l’analyse complète d’un délire, lequel n’est bien souvent qu’un état psychologiquement très voisin, sinon identique au rêve banal, intérêt qui contraste si fort avec l’indifférence du médecin pour le rêve dit physiologique ?

Cela n’a pas été, croyons-nous, un des moindres mérites de Freud et de son école d’avoir réintégré à une place qu’elle n’aurait jamais perdre, l’analyse psycho-pathologique du rêve.

Le rêve n’est-il pas, au fond, la projection déformée, incohérente, fantastique d’un désir, d’une tendance profonde de tout notre être et dont bien souvent notre conscience n’est pas avertie ?

Mais il y a plus, l’étude des rêves ainsi qu’y insiste Freud est, pour la psychanalyste, du plus grand intérêt parce que l’analyse onirique nous permet de remonter à la source même de la vie psychologique. Par le rêve, dit Freud, c’est l’enfant qui continue à vivre dans l’homme, avec ses particularités et ses désirs, même ceux qui sont devenus inutiles. Et comme, selon la plupart des psychanalystes, les traumas psychiques responsables des névroses de l’âge adulte remontent le plus souvent à l’adolescence ou même à une période proche de la toute première enfance, on saisit l’importance que présente la recherche de ces désirs contenus et refoulés que peut exprimer la fantasmagorie en apparence déconcertante du processus onirique. [p. 1487, colonne 2]

Outre l’analyse des idées spontanées et celle des rêves, il existe un autre procédé qu’utilise le psychanalyste et qui ne le cède en rien en intérêt aux précédents. Nous voulons parler de l’analyse et de l’interprétation de tous les actes innombrables de la vie de tous les jours que commettent aussi bien les individus normaux que les anormaux et qui présentent ce caractère commun de manquer leur but.

Ce sont des actes-méprises, des ratés, oublis inexplicables d’un nom propre, lapsus linguae ou calami, maladresses corporelles, perte ou bris d’objets, tels sont ces petits méfaits auxquels personne n’attache d’importance et qui, pour le psychanalyste, s’avèrent souvent comme révélateurs d’un état d’âme. Il en va de même de ces gestes habituels, en apparence insignifiants comme ceux qui consistent à jouer avec un objet, à s’étirer les doigts, à modifier machinalement le pli d’un vêtement, de ces gestes automatiques, véritables tics dont nous ne cessons de voir autour de nous nombreux exemples. Aucun d’eux ne doit laisser indifférent le psychanalyste puisque le moindre d’entre eux peut être chargé de signification psychologique. Il faut donc les considérer comme des symptômes puisque leur examen attentif peut conduire à mieux connaître notre vie intérieure.

De tout ceci il résulte que, contrairement aux méthodes d’investigation psychologique courantes, la psychanalyse ne se désintéresse d’aucun facteur, fût-il en apparence le plus négligeable, s’il peut nous renseigner sur certains de nos états psychiques, émotionnels, idéatifs ou affectifs. Son but, en dernière analyse consiste à ramener à la surface de la conscience tout ce qui en a été refoulé.

Telle est, simplifiée, la méthode de la psychanalyse. Que nous apprend-elle que nous ne sachions sur l’esprit des névropathes et des hystériques ? Tel est le point qu’if nous faut aborder maintenant.

Ce que montre la psychanalyse, d’après Freud et tous les tenants de sa doctrine, c’est que les manifestations morbides qui forment la substance des états psycho-névropathiques depuis l’hystérie jusqu’au déséquilibre psychique confinant à la folie, se rattachent toujours, de plus ou moins près, de l’instinct sexuel. Les désirs pathologiques sont ainsi, au vrai, des composantes érotiques et des perturbations de la vie sexuelle doivent être regardés comme une des causes les plus importantes, sinon exclusive, de l’état morbide.

Telle est, dans une, formule aussi ramassée que possible, l’essentiel de ce que nous permet d’apercevoir, au fond de l’âme des psycho-névropathes, la psychanalyse, On pense bien que ce résultat ne laissa pas de surprendre nombre de médecins habitués à étudier la psychologie morbide et suscita d’éclatantes protestations. Non pas que personne d’autorisé ne doutât des rapports pathogéniques par lesquels se relient certains états psychopathiques aux troubles de la vie sexuelle, mais ce qui surpris et même indigna ce fut la prétention avouée de la psychanalyse de réduire à un seul terme l’origine des états psychonévropathiques, et celte affirmation qu’à leur racine on trouvait constamment une perturbation de l’équilibre sexuel.

Qu’il y ait, de toute évidence, dans ces conclusions très unilatérales une part d’exagération inconsciente dont il serait facile de trouver la raison dans la croyance quasi-mystique des psychanalystes en leur méthode, on en conviendra facilement ; mais, [p. 1488, colonne 1] d’autre part, on doit reconnaître que les arguments, les faits d’observation que nous apporte la méthode psychanalytique sont, par leur convergence, extrêmement impressionnants et conduisent à faire admettre la légitimité partielle des conclusions doctrinaires des psychanalystes.

Mais, tout de suite, une question se pose. Qu’entendent au juste Freud et les psychanalystes par les termes de « vie sexuelle », de « composante érotique », de libido. Dans l’esprit de Freud, le concept de libido déborde de beaucoup le cadre die la sexualité. La libido n’est pas, en effet, exclusivement le seul désir sexuel ; elle est cela et bien autre chose. Elle est, ainsi que l’exprime très justement Claparède, ce désir de bonheur ou de jouissance, cet intérêt pour tout ce qui est de nature à satisfaire nos besoins, que personne ne niera être le principe même de toute notre activité ». Et cela Pascal, avec sa vision profonde des mobiles les plus reculés des actions humaines, l’avait parfaitement vu, lui qui disait : « Tous les hommes désirent d’être heureux. Quels que moyens qu’ils y emploient, ils tendent tous à ce but. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes jusqu’à ceux qui se tuent et qui se perdent… Tout ce qui au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. »

Voici donc un premier résultat de la psychanalyse : la réintégration de la libido, du désir, parmi les mobiles les plus fondamentaux des actions humaines. Mais ce n’est pas tout. C’est un fait d’expérience quotidienne pour le médecin qu’en pathologie l’investigation, la recherche des causes morbigènes ne doit pas se borner au seul moment de l’éclosion de la maladie mais que souvent elle doit remonter bien au delà, et que, pour l’adulte, elle doit plonger dans la vie de l’adolescence et de l’enfance. Il en est tout de même pour ce qui est des affections que l’on désigne du terme de psycho-névrose. Leur origine apparente immédiate n’est fréquemment qu’un trompe-l’œil. Leur source vient de plus haut. Une analyse patiente nous permet d’en apercevoir les premiers scintillements dans la toute première enfance. Mais, dira-t-on, n’y-a-t-il point là contradiction formelle ? Et est-il possible d’associer ces deux faits : l’origine de la maladie dans une perturbation de la libido, et, d’autre part, l’origine de la psycho-névrose précisément à un âge ou fait défaut toute vie sexuelle,

L’opposition de ces deux propositions serait irréductible si ce dernier terme était exact, savoir que l’enfance est dépourvue de la libido. Selon Freud, l’enfant n’est nullement privé de l’instinct sexuel, et celui-ci n’apparait pas seulement, comme on le croit communément, à l’époque de la puberté. Y-a-t-il, d’ailleurs, une fonction humaine dont on ne puisse retrouver la racine chez l’enfant ? Pourquoi n’en serait-il pas de de même pour l’instinct sexuel ? Seulement, indépendant de la fonction de reproduction à laquelle chez l’adulte il sera intimement associé, l’instinct sexuel de l’enfant apparait décousu, complexe, dissocié. A la ressemblance avec les zones réflexogènes cutanées, muqueuses ou ostéo-articulaires qui sont, on le sait, chez l’enfant infiniment plus étendues que chez l’adulte, la « zone génitale » apparait diffuse et se réduit seulement à certaines régions définies chez l’adolescent et l’adulte.

La vie sexuelle présente, donc, non seulement [p. 1488, conne 2] une physionomie propre mais une évolution, une transformation des satisfactions, des désirs, des tendances érotiques de l’enfant, évolution qui aboutit à l’établissement des fonctions sexuelles définitives dont le but est la perpétuation de l’espèce. Cette évolution, cette canalisation de l’instinct sexuel est conditionnée par le refoulement énergique de certaines tendances érotiques non utiles à l’espèce, définitivement refrénées par les puissances morales développées par l’éducation.

Mais qui dit évolution sous-entend perturbations possibles de la fonction. Et c’est, selon Freud, précisément ce qu’il advient souvent. Au lieu de se concentrer, de se ramasser en vue de sa fonction définie qui demeure essentiellement de reproduction, la vie sexuelle de l’enfant demeure diffuse, éparse, comme fragmentée en instincts partiels dont chacun constitue une perversion puisque chacun d’eux substitue, au but sexuel normal, sa finalité particulière.

L’origine d’un grand nombre des névroses et des psychonévroses, nous la trouvons ainsi, selon la doctrine Freudienne, dans un trouble de l’évolution de l’instinct sexuel. Et la conclusion pratique qui en découle, c’est qu’il faut surveiller et diriger chez l’enfant cette vie sexuelle qui s’ébauche, Mais, ici, nous pénétrons sur un des terrains les plus dangereux qu’a explorés la psychanalyse, et, pour notre part, nous ne saurions trop insister sur la règle absolue pour le médecin de n’explorer qu’avec la plus extrême prudence cette chose si sensible déjà, si subtile et si complexe qu’est l’âme de l’enfant, même de l’enfant chez lequel s’ébauchent ce que les psychanalystes appellent des perversions sexuelles,

Mais si l’on admet, avec les psychanalystes, que nombre de psychonévroses tirent leur source des perturbations de la libido, que celles-ci se soient manifestées chez l’enfant ou chez l’adulte, il nous reste à nous demander pourquoi ces troubles ne se présentent pas simplement avec leurs traits caractéristiques el quelle raison veut qu’ils prennent le masque de la névrose.

Selon Freud, la maladie n’est pour les sujets atteints de perturbations sexuelles qu’une manifestation défensive, qu’un refuge approprié. Incapables de satisfaire dans la réalité les désirs que leur impose une libido déréglée « les malades se réfugient dans la maladie afin de pouvoir, grâce à elle, obtenir les plaisirs que la vie leur refuse. » (Freud). Les névroses ne possèdent donc ainsi aucun contenu psychique qui leur soit propre et, comme le dit C. Jung, les névropathes souffrent de ces mêmes complexes affectifs contre lesquels, nous aussi, hommes sains, nous luttons.

Un des objectifs fondamentaux de la psychanalyse est de mettre en pleine lumière, la tendance, le désir caché qui frémit dans l’inconscient et dont l’opposition irréductible àl notre personnalité morale et esthétique produit le déséquilibre, la dysharmonie psychique qui est, au propre, la psycho­névrose.

Mais, pourrait-un objecter, la libération de l’inconscient, du désir comprimé et refoulé jusque-là, est-il un bénéfice ? et n’y-a-t-il pas lieu de craindre que la suppression de la résistance n’ait pour conséquence le renforcement de ce désir dont précisément nous voulions à tout prix débarrasser notre personnalité ?

En aucune manière répond Freud car c’est un fait [p. 1489, colonne 1] d’observation que « la force physique et psychique d’un désir est bien plus grande quand il baigne dans l’inconscient que lorsqu’il s’impose à la conscience (Freud).

Au reste, selon les psychanalystes, nous possédons trois moyens de rendre ces désirs rappelés à la conscience complètement inoffensifs. Le premier tient dans la condamnation absolue du désir par la critique de l’esprit du malade ; enfant, ce sujet n’avait pu maitriser quelque fantaisie issue de la libido ; adulte, il fait jouer avec succès les forces éthiques et esthétiques que l’éducation, la réflexion, la pratique de la vie lui ont fait acquérir.

Le second moyen consiste dans le redressement du désir et sa réintégration dans une fonction normale. Enfin l’issue la plus souhaitable des tendances impérieuses et malaisément refrénées de la libido est réalisée par la sublimation. Par ce terme, on entend le déplacement de l’énergie qui accompagne le désir comme toute tendance sexuelle. C’est l’homologue, si l’on veut, du phénomène de transfert. Par la sublimation, à la fin sexuelle se substitue un objectif, un but plus élevé au point de vue moral ou esthétique.

Le développement de la psychanalyse n’en est pas resté là et d’étranges théories où le grotesque le dispute parfois à l’odieux ont fleuri sur le terrain psychologique que venait de remuer si profondément la méthode nouvelle. C’est ainsi qu’on en est arrivé à la doctrine du pansexualisme si chère à certains esprits d’Outre-Rhin.

Mais si les hypothèses les plus extravagantes, certaines même confinent au mysticisme délirant, ont trouvé dans l’esprit de nombre de psychanalystes, la foi ésotérique la plus absolue, il ne faut pas oublier ni méconnaître ce que contient de nouveau et de profondément vrai, parce que basé sur une pénétrante observation, la doctrine de Freud. A la classique psychologie elle a infusé un sang plus vif et ouvert des voies nouvelles, Beaucoup plus profondément que les méthodes de psychologie expérimentale qui limitaient leurs investigations au mécanisme apparent des processus psychologiques, la psychanalyse a voulu scruter la raison et préciser l’origine de ces processus. Aussi a-t-elle fait appel aux phénomènes les moins faciles d’accès, noyés qu’ils sont au sein de la mer sans bornes de l’inconscient. Et l’un des résultats auxquels a abouti la psychanalyse n’est autre que la confirmation de cette Idée de Pascal auquel en matière de psychologie il faut toujours revenir: « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

Note

(1) Freud, Origine et développement de la psychanalyse. Revue de Genève, 1910, n°6, 7 et 8.

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