J. Nippgen. Les maladies démoniaques dans les traditions populaires finoises. Extrait de la « Revue anthropologique / publiée par les professeurs de l’École d’anthropologie de Paris », (Paris), trente-neuvième année, 1929, pp. 94-106.

J. Nippgen. Les maladies démoniaques dans les traditions populaires finoises. Extrait de la « Revue anthropologique / publiée par les professeurs de l’École d’anthropologie de Paris », (Paris), trente-neuvième année, 1929, pp. 94-106.

Nippgen Joseph. Anthropologue. Membre de la Société Française d’Ethnographie. Quelques publications :
— Les traditions populaires landaises (région Dax). Revue de Folklore français, n°4, 1930,
— Origine et époque des emprunts d’anciens mots germaniques par les langues finnoises baltiques. Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris / Année 1907 / Volume 8 / Numéro 1 / pp. 179-203.
— La langue primitive des Lapons, d’après K.-B. Wiklund. Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris / Année 1909 / Volume 10 / Numéro 1 / pp. 198-210.
— Les rites de la chasse chez les peuples Ougro-Finnois de l’Asie et de l’Europe septentrionales par J. Nippgen, Revue anthropologique, Revue Trimestrielle, Librairie Emile Nourry, numéro 10-12 , Octobre-Décembre 1930.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’ouvrage. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original. – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

 

[p. 94]

LES MALADIES DÉMONIAQUES
DANS LES TRADITIONS POPULAIRES FINNOISES
Par M. J. NIPPGEN
Attaché à la Société de géographie.
Membre de l’Institut international d’Anthropologie.

 

I. — MALADIES PROVOQUÉES PAR LES MORTS (1) Les croyances populaires selon lesquelles les maladies sont provoquées par les âmes des morts, si répandues chez un grand nombre de peuples, occupent également une place importante dans les traditions populaires ougro-finnoises. Les relations étroites qui semblent exister, au cours des périodes d’épidémies, entre les décès qui se succèdent souvent avec une rapidité terrifiante, ont fait naître l’idée d’un rapport de causalité entre ces divers cas de mort, dont la mentalité populaire ignore les causes et l’enchaînement logique. De même, nombre d’autres maladies contagieuses et mortelles qui, après avoir conduit un homme au tombeau, semblent renaitre avec les mêmes symptômes, chez d’autres individus, ont été interprétées comme étant provoquées par les morts, dans le but de se venger des vivants. On explique de même certains cas de maladies héréditaires, non moins mystérieuses pour la mentalité du primitif, en affirmant que le mort se réincarne dans la personne d’un de ses proches parents. Enfin, dans les cas de maladies, fréquemment mortelles, causées par le voisinage d’un cadavre en décomposition, certains peuples ont voulu voir une manifestation de la volonté du mort. Ces idées sont, aujourd’hui encore, fort, répandues chez diverses populations appartenant au groupe finno-ougriens, où le culte des morts occupe une place importante dans les croyances religieuses. [p. 95]

Le regard du mort est considéré, par les Finno-Ougriens, comme particulièrement pernicieux pour la famille du défunt. Au moment où le mourant expire, le père de famille, ou le maître de la maison, fait le tour des enfants, tenant une branche de genévrier enflammée à la main, afin de les protéger contre la contagion de la mort.

Un mort peut également, à d’autres moments, communiquer aux survivants le mal auquel il a succombé. Il est dangereux, par exemple, d’être pris de frayeur, soit dans le voisinage du cadavre, ou dans la pièce où la personne a expiré. La peur suffit à provoquer une maladie. Ou peut éviter le danger, dans un cas de ce genre, soit en touchant le cadavre, soit en se lavant les yeux immédiatement après que la frayeur s’est calmée.

Le cadavre d’un homme réputé comme étant méchant est particulièrement dangereux pour ceux qui procèdent au lavage du mort. La partie inférieure du corps est notoirement redoutable et peut provoquer la mort la partie supérieure, par contre, n’entraîne que des maux de tête.

On ne doit jamais chercher du secours dans une maison où un décès s’est produit, alors même que le défunt a été inhumé depuis un mois, car le danger de contagion subsiste encore. D’autre part, rien ne doit être enlevé de l’habitation aussi longtemps que le cadavre demeure dans la maison, sinon le bonheur s’en écarterait, ou bien ses occupants seraient frappés de maladies.

Les parents du défunt doivent s’abstenir de prendre part aux chants funèbres exécutés au cours de la cérémonie, sous peine d’être atteints de maladies. Une grande frayeur éprouvée en suivant le convoi funèbre peut entraîner les mêmes conséquences.

Le cadavre d’une bête morte doit être évité avec prudence. Si au cours de la période chaude de l’été on passe auprès d’un cadavre d’animal, on s’expose à contracter une maladie de peau ou d’autres affections dangereuses. Pour échapper à ce danger il faut cracher trois fois dans la direction de la bête morte, en disant « maisto n’est pas et n’est jamais dangereux ». Le cadavre d’un cheval peut provoquer l’épilepsie. On ne doit passer qu’avec beaucoup de prudence près d’un lieu où un loup, un ours ou tout autre animal a été mis à mort.

Le lieu où un individu est décédé, ou celui où il a été inhumé, sont également dangereux. Si on passe auprès d’une place où un meurtre a été commis, il faut s’avancer avec prudence, en évitant de penser à l’événement qui s’y est déroulé, sinon on s’expose à être frappé de maladie. D’ailleurs, dans les superstitions finnoises, la [p. 96] pensée est considérée comme jouant un rôle important dans la contagion, c’est-à-dire dans le transfert du mal.

Les cimetières sont des lieux où des précautions toutes particulières doivent être prises. Si on prend peur dans un cimetière, on s’expose à être frappé du charbon. Les Caréliens, qui pratiquent le culte grec orthodoxe, ont pour coutume de se signer lorsqu’ils traversent un cimetière. Quelqu’un omet-il d’accomplir ce geste rituel, il court le risque de se trouver atteint d’enflure du pied, ou d’un mal analogue. Dans la région de Nyland règne cette croyance, que l’érysipèle peut être contracté dans un cimetière. Traverse-t-on un cimetière pieds nus, une maladie de peau ou des maux de pieds peuvent être la conséquence de cet acte. Une personne porte-t-elle une blessure encore non cicatrisée, la plaie ne se guérira jamais si elle enjambe une tombe. L’église elle-même ne constitue pas un lieu à l’abri du danger. Des maux peuvent y être contractés comme ailleurs. Dans les cas de maladies contagieuses ayant pris naissance dans un lieu ou dans un édifice religieux, celui qui en est atteint doit se laver sur une tombe. En 1755 on a découvert dans l’église d’Eno des petites plaques d’étain, réunies ensemble par des fils de laine de couleur. Ces plaques étaient utilisées comme antidote contre les maladies contractées dans ladite église. Vers la même époque, c’est-à-dire en 1752, le pasteur de la Communauté de Liperi (Libetitz) mit à jour, dans le voisinage du temple, une petite cassette en bois d’aune, longue de trente centimètres environ, présentant la forme d’un cercueil. Cette boîte contenait une figurine à forme humaine, sculptée dans du bois d’aune, ayant une tête, des mains, des pieds, ainsi qu’une chevelure faite d’étoupe, et portant un fil rouge sur la poitrine. Ces figurines étaient utilisées pour le transfert du mal. On enterrait avec elles, dans le cimetière, la maladie dont quelqu’un se trouvait atteint.

*

Les Lapons attribuent les maladies, dont ils imputent l’origine aux morts, à deux causes principales :

a) Ou bien les défunts veulent attirer l’attention des vivants sur un oubli ou sur quelque faute grave dont ces derniers se sont rendus coupables ;

b) Ou bien ils s’ennuient de ceux qu’ils ont quittés et souhaitent qu’ils reviennent les retrouver dans le pays des morts.

Des croyances analogues se rencontrent également chez les Finlandais. Leurs traditions populaires rapportent que les maladies dont l’origine est imputée aux morts sont des formes sous lesquelles ceux-ci manifestent leur mécontentement à la suite d’une offense dont ils [p. 97] ont été victimes. Si les défunts ne sont pas traités avec respect, ils se vengent de ceux dont ils croient avoir à se plaindre. Un conte finlandais nous montre un homme frappant un cercueil d’un coup de pied aussitôt il commence à souffrir de ce membre. Dans un autre conte, un individu confectionne un cercueil trop étroit. Pour y faire entrer le cadavre, il le presse avec ses genoux peu après ses membres sont atteints de maladie. On ne doit pas se moquer d’un mort, sinon ce dernier se venge cruellement. Il en est de même si, après le décès d’un parent, on ne porte pas le deuil en revêtant des vêtements de couleur appropriée.

Il est également certains actes, de nature blessante, ou arbitraires. qui peuvent exciter la colère et la haine du défunt. Toute souillure commise dans un cimetière entraîne, pour celui qui s’en est rendu coupable, soit une affection de la peau, ou une maladie plus dangereuse. Un mal contracté dans ces circonstances ne peut être guéri qu’après ‘accomplissement d’une cérémonie de purification. Cette dernière consiste à nettoyer la tombe et à y déposer, en signe de réconciliation, une aune d’étoffe ou une tranche de pain enduite de beurre.

En Finlande orientale, à une époque encore peu éloignée, il était interdit de cueillir les baies qui poussaient dans un cimetière. Ces fruits étaient considérés comme étant la propriété des morts. Quiconque ne respectait pas cette interdiction était frappé par les défunts d’une grave maladie. Autrefois, d’ailleurs, tout ce que renfermait un cimetière se trouvait investi d’un caractère sacré. Les nécropoles de la Carélie orientale éveillent encore de nos jours l’étonnement par les arbres et les buissons qui y croissent librement, et dont le feuillage touffu en fait des lieux particulièrement sombres. Les cimetières de la Carélie russe offrent également cet aspect de forêts vierges. Dans les parties septentrionales de cette dernière région il était interdit de toucher aux arbres croissant dans un cimetière avec un instrument en fer. Aujourd’hui encore les arbres naissent, croissent et meurent dans ces lieux selon les caprices de la nature. Personne ne s’aviserait d’enlever ceux qui pourrissent, et de débarrasser le cimetière des immondices qui s’y accumulent ainsi naturellement.

Dans l’Ingrie, de même qu’en Carélie russe, les cimetières sont en quelque sorte tabou on ne doit pas en emporter quoi que ce soit bois, pierres, etc. Il est également interdit d’y cueillir les baies qui croissent spontanément. Quiconque s’aviserait de passer outre à ces interdictions s’exposerait à être frappé de maladies et même de mort. [p ; 98]

Les morts peuvent également provoquer involontairement des maladies, soit par contact avec le cadavre, avec les objets qu’il a touchés ou avec ceux qui se sont trouvés dans son voisinage. Dans ce cas, ce n’est pas au mort que la maladie est attribuée, mais à une force impersonnelle d’ailleurs mal définie.

Ces diverses populations finnoises se représentent les morts sous la forme d’êtres de couleur noire, privés de tête, quelquefois même de pieds et de mains, qui voltigent dans l’air, en produisant un bruit de sifflement, et en répandant une odeur cadavérique. On les désigne sous les noms de « petit peuple de l’église » (kirkonväki) de « génies des cadavres ». Ce sont également les noms que les croyances populaires donnent aux êtres censés être présents lors de la mort d’un homme.

Toutes les fois qu’un individu décédé est considéré comme « possédé », on procède, au cimetière, à l’expulsion du mal. Dans ce but, on couche le cadavre dans une bière et on prononce des prières. On attribue au « petit peuple de l’église » certaines traces laissées dans la neige, et comparables à des piétinements de souris. Ces êtres démoniaques sont censés révéler leur présence par des bruits de craquement comparables à ceux se produisant dans un four quand on y fait sécher des graines. Si le « petit peuple de l’église » est troublé ou tracassé inutilement, il se venge en tourmentant les importuns, en les frappant de mort, on tout au moins de maladies. Celles-ci ne peuvent être guéries que par des cérémonies accomplies soit au cimetière ou à l’église. On prête également à ces êtres démoniaques une nature éthérée, conception qu’expriment fort bien les définitions qu’en fournissent les tradition populaires « Kalma » nom également donné au « petit peuple de l’église » — disent-elles, « c’est ce qui se sépare de l’homme décédé lorsque son cadavre se décompose ». Ces petits êtres démoniaques peuvent également infliger une maladie si on regarde passer un convoi funèbre à travers une fenêtre on doit sortir de l’habitation pour contempler le cortège.

Une force active, impersonnelle, sorte de materia peccans, se séparant en quelque sorte des morts, est également susceptible de provoquer des maladies dans un très grand nombre de cas.

On admet que la maladie peut être transmise par un objet quelconque qui, soit s’est trouvé près du moribond, ou bien, après le décès, est entré en contact avec le cadavre. Lorsque, par exemple, celui qui confectionne le cercueil jette au feu des copeaux qui en proviennent, et qu’il éprouve un sentiment d’angoisse à la suite de l’acte qu’il vient de commettre, ses membres peuvent alors être frappés de maladies. Si [p. 99] quelqu’un urine sur ces mêmes copeaux, son urine se transforme en sang. Répand-on sur le sol l’eau ayant servi à laver le cadavre, les enfants peuvent être « infectés » s’ils marchent dans cette eau. Les adultes sont exposés aux mêmes risques, notamment s’ils s’effraient de l’action qu’ils viennent de commettre. Pour éviter ces dangers, il faut prendre le soin de vider l’eau employée au lavage du cadavre dans un lieu que personne ne soit exposé à traverser, sous le sol de l’habitation par exemple. Les mêmes précautions doivent être observées avec les planches sur lesquelles a reposé le cadavre, celles-ci étant susceptibles de provoquer des maladies de peau. La même observation s’applique au savon utilisé au cours du lavage du mort, ainsi qu’à sa paillasse. Mentionnons également que les os d’un mort, de même que ceux d’un animal crevé, sont considérés également comme provoquant des maladies.

Dans tous les cas de maladies imputées aux morts, il semble que ce soit une force immatérielle qui se dégage de ceux-ci, à laquelle tous les accidents doivent être rapportés. Si on fait absorber à un homme de la chair d’un cadavre ou de l’écume provenant de sa bouche, cet individu perd alors la raison. Des propriétés similaires sont attribuées aux cheveux coupés sur la tête d’un mort, brûlés, puis mélangés à de l’eau-de-vie qu’on fait absorber à ceux auxquels on veut nuire ; à de la poussière du cercueil semblablement préparée et administrée à la terre du cimetière, « terre de cadavre », jetée sur la personne à laquelle on veut du mal. Il suffit de verser dans le cou d’un individu un peu de cette terre pour lui faire perdre la raison. Ou bien encore on peut le rendre épileptique en lui en faisant consommer à son insu. De même, de la poussière recueillie sur les murs de la sacristie peut faire naître des abcès ou provoquer des maux de dents. Réussit-on à faire absorber à un individu de la chair de cadavre, il en résulte pour celui-ci des crampes, des troubles mentaux ou des infirmités, le tout imputable au « petit peuple de l’église ».

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Nous venons de mentionner un certain nombre de catégories de maladies provoquées, indirectement ou directement, par les morts. Les cas similaires abondent. Parmi les maladies de nature plus dangereuse, les Finnois attribuent l’épilepsie à l’influence des morts. Ce sont également ceux-ci qu’ils rendent responsables du crétinisme, et auxquels ils attribuent les cauchemars. Une terreur éprouvée dans un lieu où une mort s’est produite provoque un violent malaise. Prend-on peur devant un cadavre, ou dans son voisinage, il en résulte la persistance d’un sentiment d’effroi également interprété par les croyances populaires comme [p. 100] une maladie démoniaque. Un habitant de l’Ingrie, qui avait dérobé du bois dans le cimetière, fut atteint de crampes musculaires. Le même mal frappa une jeune fille de Finlande qui était tombée dans une fosse. La peur éprouvée à l’aspect d’un mort peut engendrer des douleurs, des maux de dents. Le même fait peut se produire si on marche pieds nus dans un cimetière. Des croyances similaires règnent dans la Carelie russe. On croit également, dans cette région, que les maux sont toujours imputables à un mort quelconque. Pour apaiser le défunt, on lui fait don d’un morceau d’étoffe, qu’on fixe à la croix dressée sur sa tombe, en murmurant cette prière : « Emporte les maux et ne me tourmente pas plus longtemps, je te fais don d’un tuulipaikka ! » On croit, en outre, que l’atrophie, soit des mains ou des pieds, provient de la frayeur éprouvée devant un cadavre. Le fait d’accompagner les chants d’une cérémonie funèbre peut provoquer la toux ; marcher pieds nus ou uriner dans un cimetière peut amener un érysipèle ou la gale.

L’importance si considérable qu’occupe le culte des morts chez les Finno-Ougriens autorise à penser que la croyance, si répandue chez eux, et qui attribue aux morts l’origine des maladies, est fort ancienne.

Les Esthoniens considèrent le moment de la mort comme extrêmement critique pour les survivants. Si on recueille de l’écume de la bouche d’un mourant, et qu’on la fasse absorber à un individu, celui-ci dépérit et meurt. Les enfants, de même que les personnes de constitution précaire, ne doivent pas se tenir au pied du lit d’un moribond, sinon ils tombent malades et ne tardent pas à succomber. Conserve-t-on, un temps prolongé, un mort dans une pièce, le cadavre attire dans la maison la mort et d’autres calamités. D’après une croyance répandue autrefois en Esthonie, un enfant ne devait pas être baptisé après un enterrement, sinon il ne tardait pas à suivre le mort dans la tombe. Le mort peut également faire naître un sentiment d’angoisse, dont on se guérit en déposant une pièce de monnaie sur la poitrine du défunt, en disant « l’argent pour toi, pour moi la santé », tandis qu’en même temps on tient dans la main le gros orteil du pied gauche du cadavre.

Des croyances et des superstitions similaires ont été notées chez les Lapons. Ceux-ci croient que certaines maladies dangereuses, auxquelles ils ne savent quelle origine « externe » attribuer, et pour lesquelles ils ne possèdent pas de remèdes, sont provoquées par les ancêtres défunts. Ceci explique la terreur que leur inspirent les morts. En Laponie suédoise, lorsqu’un décès s’était produit, l’habitation où le mort avait succombé était abandonnée le même jour. Cette coutume s’est conservée, en partie, jusqu’à nos jours, chez les Lapons russes, [p. 101] où les habitants se tiennent éloignés durant quelques jours de la maison dans laquelle un décès est survenu. Par contre, si le défunt a été transporté de la maison dans un bâtiment voisin, comme c’est la coutume en certains lieux, les survivants peuvent, sans danger, continuer séjourner dans leur demeure.

On est assez bien renseigné sur toutes ces croyances en ce qui concerne les populations finnoises de la Russie orientale. Selon les Votiaques, les morts peuvent envoyer aux vivants diverses maladies. Si, par exemple, un animal domestique se trouve frappé de paralysie, cet accident, quelle qu’en soit la cause, est attribué aux « anciens morts ». Lorsqu’une habitation abrite un cadavre, les femmes votiaques préparent une soupe et cuisent trois pains faits sans sel ni levain, et les placent sur la table. Chacun en prend et les jette dans une auge, placée auprès du cercueil, en disant : « Mort, ne nous touche pas ». Le cadavre est ensuite conduit à sa sépulture. En revenant du cimetière les Votiaques se soumettent à toute une série de cérémonies de purification : ils s’enfument, sautent par-dessus le feu, puis, après avoir pris un bain, revêtent des vêtements propres. En outre, l’habitation du défunt est soumise également à une purification le sol, les murs, ainsi que le plafond, sont lavés la pièce est ensuite enfumée. Plus tard, des fêtes commémoratives sont célébrées en faveur des défunts, afin que ceux-ci se montrent favorables aux vivants et ne leur envoient pas de maladies. Pendant les sacrifices accomplis au cours des cérémonies commémoratives générales, on fait cette prière : « Morts, vous qui êtes présents, et vous qui êtes éloignés, puisse ceci être votre part. Accordez la santé à ceux qui vous survivent, et ne les visitez pas sous la forme de crampes musculaires ».

Quand les démons nocturnes visitent les hommes, ou lorsque éclate le choléra, ou qu’une épidémie frappe le bétail, les Votiaques placent au-dessus de la porte une écuelle remplie de bouillie de farine, et prononcent cette formule : « Vous qui mangez et buvez, — c’est la périphrase dont ils se servent pour désigner les démons auxquels ils attribuent les maladies — ceci est pour vous ; mangez et buvez, laissez-nous en paix, et allez-vous en ». L’écuelle demeure à la même place durant plusieurs jours, parfois même pendant des semaines, puis on jette la bouillie qu’elle contient.

Les âmes des morts qui ont été enterrés sans bénédiction continuent à errer, sans repos, au milieu des hommes. De même, les âmes des magiciens (sorciers) ne trouvent pas de repos dans la tombe. Elles voltigent pendant la nuit, viennent manger le cœur des hommes, boire leur sang, et les font mourir. [p. 102]

Lorsqu’une épidémie frappe les Votiaques, ceux-ci déterrent le cadavre présumé coupable, et le mettent en pièces afin de faire cesser la maladie (cercle de Birsk). Quand les Votiaques se rendent à une noce, ils prennent soin de jeter des morceaux de pain par-dessus les haies qui enclosent les champs, afin que les morts ne leur envoient pas de maladies au cours du voyage (cercle de Saratov). L’envoi de maladies par les morts est expliqué, chez les Votiaques, par les raisons suivantes : les défunts aspirent à revoir un membre de leur famille ou bien ils sont en colère contre les survivants et manifestent leur mécontentement sous cette forme. Un mort apparait-il en rêve à un des membres de la famille, on doit dans ce cas accomplir des sacrifices, sinon cette apparition peut être le signe avant-coureur de maladies (cercle de Saratov). Un homme ayant abandonné la maison paternelle pour aller s’établir dans une autre résidence, et ayant omis de sacrifier un coq en l’honneur des morts, se vit frappé d’une grave maladie de la colonne vertébrale. Le mal disparut lorsqu’on eut offert au mort des miettes de pain (cercle de Saratov).

Les Zyrianes redoutent également les morts. Ils croient qu’ils font naître toutes sortes de calamités, et notamment des maladies, quand on les irrite. C’est la raison pour laquelle ces populations entourent de soins particuliers les malades qui semblent sur le point de succomber. On a pour coutume de prendre congé d’un malade à l’article de la mort.

Parmi les mesures de précaution que prennent les populations finnoises pour écarter d’elles les dangers de contagion que leur font courir les morts, celles auxquelles ont recours les Tchérémisses sont particulièrement intéressantes. Lorsque les symptômes de la mort se manifestent, on transporte le malade de son lit sur une couche de paille, vraisemblablement pour préserver le lit de la souillure résultant de la mort. Après que le malade a expiré, tous ceux qui sont présents se lèvent et viennent demander pardon au mort. Aussi longtemps que le cadavre demeure dans l’habitation, les Tchérémisses le croient entouré d’une foule d’autres morts, parents et amis, décédés antérieurement.

Aussitôt que le défunt a été transporté de la chambre mortuaire dans la cour, on recouvre de cendre le lieu où s’est produit le décès, et on y place un récipient rempli de charbons ardents. Tous les objets utilisés par le mort au cours de sa maladie paillasse, balais, brosses, etc., sont sortis de la maison en même temps que le cadavre, et transportés dans un lieu déterminé, situé complètement en dehors du village, appelé « décharge des copeaux du cercueil ». Ce lieu est un objet de [p. 103] terreur pour nombre de personnes, qui le considèrent comme le séjour des morts, ou croient que quelque puissance mystérieuse y réside. Nul ne se hasarderait à toucher les objets qui ont été jetés en ce lieu, craignant d’être atteint, par contamination, des maux qui ont provoqué la mort. Le traîneau lui-même, sur lequel le défunt a été conduit à la tombe, est abandonné, pendant trois jours au moins, soit dans le cimetière, soit sur la route, avant d’être utilisé de nouveau. Si, durant le transport du mort, le cadavre semble particulièrement lourd, c’est que des parents ou des amis, décédés antérieurement, sont assis sur le cercueil. ·

Lorsque le cortège funèbre se dirige vers le cimetière, les habitants du village se gardent de regarder par les fenêtres. Fréquemment, au contraire, ils prennent la précaution de les voiler, « afin de ne pas être obligés de suivre le mort ». Celui qui revient du cimetière, après une cérémonie funèbre, doit se rendre avant tout dans la maison du deuil afin de se purifier dans la salle de bain, soit par des ablutions, ou tout au moins en se lavant les mains. S’il ne prenait pas ce soin, il transporterait avec lui la « contagion de la mort ».

Les Tchérémisses croient que les morts peuvent sortir de la tombe pour venir tourmenter les vivants. Pour se préserver de ce danger, c’est-à-dire pour empêcher les morts de quitter leurs sépultures, ils entourent le tertre funéraire d’une sorte de barrière.

Chez les peuples ougriens de l’Ob (Ostiaques, Vogoules) le moment de la mort est également considéré comme critique. Les Vogoules, par exemple, croient que le mort, à l’instant où il quitte l’habitation, peut entraîner avec lui l’âme d’un membre quelconque de la famille. C’est en raison de la terreur que les défunts inspirent aux survivants, qui redoutent les maladies que les morts peuvent provoquer que, chez les Vogoules, le cadavre est inhumé aussi rapidement que possible ; dans le nord, notamment, le jour même du décès. Les Vogoules des rives de l’Irtych ont pour coutume de purifier leurs habitations par des fumigations aussitôt que le cadavre a quitté la cour pour être transporté à l’église. Ce rite de purification, ainsi que le tapage qui l’accompagne, ont pour but de « chasser » le mort. Il faut entendre ici l’âme du défunt. Ce n’est que lorsqu’on s’est convaincu, grâce au rite pratiqué, que le mort a quitté l’habitation, que le cortège funèbre se met en marche. Les Vogoules du sud déposent le berceau d’un enfant décédé sous un arbre, dans la forêt. Ils y placent également la couche sur laquelle reposait le petit être. Pour purifier le bois de lit, on l’expose aux fumées d’une bûche en combustion, ou bien à celle de la vapeur produite en versant de l’eau sur une pierre brûlante. C’est par le même procédé [p. 104]que se purifient les hommes qui ont assisté à un enterrement. Toutes ces mesures ont pour but de chasser les esprits aux aguets. Après la cérémonie funèbre, la cabane en écorce est démontée. Toutes ses parties sont enfumées, puis l’habitation est reconstruite en un autre lieu. Les Ostiaques, bien que les morts ne leur inspirent aucune crainte, ne veulent cependant pas habiter un lieu où un décès s’est produit. Chez les Ostiaques, de même que chez les Vogoules, des sacrifices sont offerts, de temps à autre, aux êtres considérés comme susceptibles de provoquer des maladies.

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Toutes ces croyances se retrouvent chez les divers groupes des peuples finno-ougriens, où elles présentent des ressemblances étroites. Nous en mentionnerons encore quelques traits essentiels. Le regard du mort occupe une place importante dans les superstitions des Finlandais, des Estoniens, des Tchérémisses et des populations de l’Ob. Ces peuples croient, d’une part, que l’âme du défunt peut entrainer avec elle celle d’un vivant, et d’autre part, que le moribond est entouré par une légion d’individus décédés antérieurement. Ils redoutent que l’âme d’un mort ne s’introduise dans le corps d’un vivant pour le persécuter par des maladies. Les traces d’une croyance similaire se rencontrent également en Carélie russe. Les Finlandais croient que le « petit peuple de l’église » peut ensorceler un individu lorsque celui-ci regarde par une fenêtre passer un cortège funèbre. Même conception chez les Tchérémisses, qui se gardent de contempler un enterrement « afin de ne pas être contraints de suivre le mort ». La raison qu’ils donnent de cette abstention, c’est que, si les âmes des morts apercevaient ceux qui les contemplent, l’idée leur viendrait de s’en emparer et de les entraîner avec elles.

Mais, ce n’est pas seulement par un sentiment de regret, ou par désir de vengeance ; que les morts sont susceptibles de provoquer des maladies. Ils peuvent également le faire d’une manière involontaire, soit eux-mêmes, soit par un objet quelconque s’étant trouvé en contact avec eux, et sans qu’il y ait là aucune intervention volontaire de leur part. Cette conception exprimée par la notion de « l’esprit de la tombe » (kalma), des Finlandais, se rencontre très nettement chez les Votiaques, les Tchérémisses, et même chez les populations de l’Ob : Ostiaques et Vogoules. Elle se manifeste dans ces cérémonies de purifications auxquelles se soumettent ces peuples au retour d’une cérémonie funèbre fumigations, bains, etc.

En ce qui concerne la nature même des maladies, c’est aux morts eux-mêmes que les Finlandais, ainsi que les peuples qui leur sont [p. 105] apparentés, attribuent l’origine des maux les plus variés. Chez certains d’entre eux, notamment chez les Votiaques et les Lapons, on rencontre cette croyance, étrangère aux Finlandais, à l’origine souterraine des maladies épidémiques. Un mal particulièrement typique, imputé aux morts, c’est la crampe (Finlandais, Votiaques). Mais les affections de la peau et les maladies des yeux se classent également parmi les maladies attribuées à l’action des morts.

Les Finlandais suédois témoignent également d’une terreur marquée pour les morts, qu’ils considèrent comme des êtres mal intentionnés, cherchant à troubler et à nuire aux vivants. Si un cadavre transporté sur une civière semble ouvrir les yeux et regarder autour de lui, ce fait est interprété comme un présage « quelqu’un ne tardera pas à le suivre ». Rencontre-t-on un cortège funèbre, ou bien aperçoit-on un cadavre, on doit cracher trois fois et réciter une action de grâce, afin de ne pas être frappé d’une maladie subite. Un enfant peut se trouver indisposé, alors qu’il est encore dans le sein de sa mère, si celle-ci voit un cadavre, et notamment si elle en éprouve de l’effroi. Lorsqu’on pleure un mort, si des larmes tombent sur le cadavre, une maladie quelconque peut frapper celui qui les a versées. Une habitation contenant un four à sécher, et dans laquelle un cadavre ou un cercueil ont séjourné, est un lieu à redouter en raison de la contagion dont il se trouve atteint. Lorsqu’on circule dans un cimetière, si par inadvertance on met le pied sur un ossement humain, cet accident expose celui auquel il est arrivé, soit à une grave maladie, à la mort ou à un malheur quelconque.

Quand on guérit d’un de ces malaises subits, dont l’origine est attribuée aux morts, on doit se garder, durant une période déterminée, de se rendre à l’église, ou dans un lieu de réunions publiques ou dans la salle de bains, car ce sont là des lieux critiques où le mal pourrait facilement récidiver. L’église est également dangereuse pour les femmes au cours de leurs périodes critiques. Celui qui est atteint d’une plaie ne doit pas pénétrer dans une église, sinon la blessure ne se guérirait pas. On doit veiller soigneusement à ne pas importuner les morts. Par exemple, il faut se garder de cueillir des fleurs dans un cimetière. Ces exemples pourraient être multipliés. Toutes ces croyances se retrouvent d’ailleurs, sous différentes formes, dans nombre d’autres groupes ethniques. Beaucoup d’entre elles ont été signalées chez les Scandinaves, chez les anciens Germains. On pourrait en relever de similaires dans d’autres régions de l’Europe, ainsi que chez les peuples des différentes régions du globe.

BIBLIOGRAPHIE

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WIEDEMANN (F. J.). — Ans dem inneren und äusseren Leben der Ehsten. Saint-Petersburg, 1876.

Note

(1) Texte d’une communication faite à la Société française d’Ethnographie le la mai 1928.

 

 

 

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