Histoire prodigieuse, d’un Gentil-Homme auquel le Diable s’est apparu, & avec lequel il a conversé sous le corps d’une femme morte, advenue à Paris, le premier de Janvier 1613.

lenglet du fresnoyHistoire prodigieuse d’un gentil-homme, Auquel le Diable s’est apparu, & avec lequel il a conversé, sous le corps d’une femme morte. Advenu à Paris, le premier de Janvier mil six cens treize. Tiré sur la seconde édition, A Paris, Chez François de Carroy, 1613, in Lenglet-Dufresnoy, Recueil de dissertations anciennes et nouvelles, sur les apparitions, les visons et les songes. Avec une préface historique et un catalogue des auteurs qui ont écrit sur les Esprits, les visions, les apparitions, les songes et les sortilèges, Avignon et Paris, Jean Noël Leloup, 1751-1752, tomes 1, 2° parties, pp.69-107.
Cf: Yve-plessis: Essai d’une bibliographie française… n°590.

 

Nicolas Lenglet Du Fresnoy (1674-1755). Historie, philosophe, bibliographe de l’Alchimie, montrant une immense érudition, opposant aux censure de l’époque une ferme détermination il fut cinq fois enfermé à la Bastille. Il laissera une oeuvre colossale, dont nous retiendrons particulièrement :
— Traité historique et dogmatique sur les apparitions, les visions & les révélations particulières. Avec des observations sur les dissertations du R.P. Dom Calmet, abbé de Senones, sur les apparitions & les revenans, Avignon et Paris, Leloup, 1751.

Histoire prodigieuse, d’un Gentil-Homme auquel le Diable s’est apparu, & avec lequel il a conversé sous le corps d’une femme morte, advenue à Paris, le premier de Janvier 1613.

Les hommes sont sourds maintenant, ils n’entendent ni la voix de Dieu, ni celle des Prophètes; ils suivent à bride abattue leurs désordonnés appétits, ils ne cherchent que ce qui fuit comme eux, ils ne peuvent jamais atteindre à la perfection, & quittent ce qu’il y a de stable & d’arrêté: ils ressemblent à ceux qui étant battus d’une tempête en haute mer, & approchant du port, méprisent le péril & la fureur d’icelle; contents d’être à la rade, ils ne veulent pas entrer au port, qu’ils croient leur être tout acquis, ils viennent quelquefois y faire naufrage, & être privés de leur espoir, qui n’avait d’autre assurance que l’instabilité de leur vaisseau. Les hommes, dis-je, ressemblent à ceux-ci: sachant que Dieu leur tend les bras, ils croient toujours être assez à temps d’y parvenir, & flottent sur la rade de leurs plaisirs, jusqu’à ce que la bourrasque de quelque passion effrénée les engloutit tellement qu’ils y restent enveloppés: mais Dieu, comme un bon père leur tend la main, & les voyant si incrédules dans les dangers qu’ils courent, il vient aux exemples. Et quoique ci-devant il nous en fait voir beaucoup de prodigieux, il nous a mis encore devant les yeux celui-ci, arrivé en cette ville de Paris, comme une source qui élargit les ruisseaux par toutes les autres, à fin qu’étant connu il vienne à être dispersé par tout le monde.

Il arriva le premier jour de ce mois de Janvier mil six cens treize, pendant que ces pluies qui nous ont si longtemps tourmentées, duraient encore, qu’un jeune Gentil-homme de cette Ville, lequel retournait vers les quatre heures après dîné de quelque compagnie, avec laquelle il avait passé une bonne partie du jour, il rencontre dans une petite allée qui faisait l’entrée de la porte, une jeune Demoiselle bien en ordre, ayant apparence de quelque courtisane, bien vêtue d’une robe de taffetas découpé, enrichie d’un collier de perles, & de plusieurs autres joyaux beaux & bien apparents; laquelle comme étonné, & toutefois d’une façon riante, s’adressa au Gentil-homme, & lui dit: Monsieur, combien que l’injure du temps ne me permette pas de me mettre à la merci, j’aimerai toutefois mieux m’y exposer que de dire que je vous puisse apporter la moindre incommodité du monde, occupant ici sans aucune permission l’entrée de votre logis; que si c’est une chose que je ouisse faire sans vôtre mécontentement, je vous en serai autant obligée toute ma vie, que pas une de celles qui aient jamais eu l’honneur d’être vos plus affectionnées servantes. Le Gentil-homme considérant ce que la Demoiselle pouvait être, jugeant de l’extérieur, & voyant l’honnêteté de laquelle elle avait usé, crut qu’il était de son devoir de lui rendre la pareille, tant de parole que d’effet, & pour cela il lui dit: Mademoiselle, je suis grandement fâché de ce que ma venue a été trop tardive pour vous pouvoir témoigner le service que j’ai voué de tout temps aux Dames, & principalement à celles de votre qualité; & pour vous le faire connaître, je ne vous offre pas seulement le logis, mais ce qui dépend de moi & ce que vous croyez être en ma puissance, où je vous pourrai rendre mes très humbles services, & cependant je vous supplierai prendre la peine d’entrer attendant que la pluie soir passée. la Demoiselle lui dit, Monsieur, je n’ai jamais mérité l’offre que vous me faites, & je m’en revangerai en quelque part que ce soit, où l’occasion s’en présentera; mais je vous prierai seulement me permettre que j’attende ici mon carrosse que j’ai envoyé quérir par mon Laquais; non, dit le Gentil-homme, vous m’obligerez de prendre une chétive collation en attendant votre carrosse; & quoique vous ne soyez pas reçue selon votre qualité, je m’efforcerai de vous rendre ce qui sera de mon de mon devoir.

Enfin après plusieurs contestations de part & d’autre, la Demoiselle entra & se coleroit extrêmement de ce que son Laquais ne venait pas. La journée se passe sans que le Laquais eut des jambes ni le carrosse des roues pour venir. L’heure du soupé étant venue, le Gentil-homme s’efforce de la traiter le mieux qu’il put ; lorsque s’approche le temps de se coucher, la Demoiselle le supplie que puisqu’il lui a tant fait d’honneur que de la retirer, qu’il lui fasse encore ce bien que de lui donner un lit à elle seule, vu qu’il ne serait pas séant à une jeune Demoiselle d’admettre quelqu’un à sa couche, ce qu’il octroya facilement. En se deshabillant, le Gentil-homme lui tint quelques discours amoureux, auxquels il trouvait qu’elle répondait comme sçavante, ce qui l’émeut, & croyant qu’il obtiendrait d’elle facilement ce qu’il désirait, la laisse coucher; puis poussé de l’audace qui appartient à l’amour seul de nous donner, il sonde le gué, & la trouve à son lit, feignant de s’enquérir si elle était bien ou non, & peu à peu en discourant il lui coula la main sur le sein, ce qu’elle endura; enfin après plusieurs poursuites, il obtint quelques baisers avec promesse d’autre chose; baisers qui allumèrent le feu de son âme, la flamme duquel consume nos esprits: & qui de sa fumée obscurcit les yeux de notre entendement. Voilà donc ce pauvre abusé qui a bien de la peine à obtenir ce qu’on lui voudrait avoir accordé. Enfin après une infinité de prières, ce qu’il désire lui est permis, soudain il se couche. Mais je vous prie laissons jouir ce pauvre Gentil-homme des plaisirs qu’il croyait être parfaits; quoiqu’ils n’en soient que l’ombre ils lui causeront autant de repentirs, que de fois il a pensé à se les acquérir: & vraiment on le plaindra quand on saura l’issue de cette histoire. Pendant que la nuit se passe, il fait un songe, qui le tourmente fort, touchant celle qui était couchée auprès de lui. Le matin étant donc venu, il se lève, & craignant, que quelqu’un ne le vint voir, & que voyant cette Demoiselle, on en pensât quelque chose, il l’envoye éveiller par son laquais, auquel elle répondit, qu’elle n’avait point dormi la nuit, & qu’il lui permit de se récompenser sur la matinée; à quoi le laquais ne répondit rien, rapporta cela à son maître, lequel après avoir fait quelque petit tour de ville, retourna avec quelques uns de ses amis, & ne les voulait faire monter en sa chambre que premièrement il n’eut envoyé son homme avertir la Demoiselle qu’elle sortie: toutes fois il résolu d’y aller lui même, afin de s’excuser envers elle, si elle n’avait été mieux traitée: où étant parvenu, il tire le rideau, & l’ayant appelée par quelques noms amoureux, il l’a voulut prendre par le bras, mais il la sentit aussi froide qu’un glaçon, & sans pouls ni haleine quelconque: de quoi effrayé il appelle son hôte, mais en vain, car icelui étant arrivé, accompagné de plusieurs autres, on la trouve toute roide morte: alors on fit venir la Justice & des Médecins, lesquels tout d’un accord dirent, que c’était le corps d’une femme, laquelle depuis quelque temps avait été pendue, & que c’était un Diable, pour décevoir ce pauvre Gentil-homme.

LENGLET-DUFRESNOYINCUBE0001

Félicien Rops – Esquisse/

Ils n’eurent pas proféré ces paroles, qu’à la vue de tous, il s’élève une grosse & obscure fumée dans le lit, qui dura environ l’espace d’un Pater, & avec une puanteur extrême, elle leur offusqua les sens de telle sorte, qu’ils perdirent de vue, sans sçavoir, comment était échappée celle qui était dans le lit. Enfin cette fumée petit à petit se diminuant disparut, ils ne trouvèrent que la place où était cette charogne. Lors tous généralement déploieraient l’accident survenu à ce pauvre Gentil-homme, lequel je vous laisse à penser s’il était étonné, d’avoir habité toute la nuit avec un Démon, & être arrivé en son endroit l’effet d’une chose si prodigieuse & si difficile à croire: si ce n’était que le témoignage de ceux qui l’ont vu nous l’apprend; & la suffisance de ceux qui étaient présents, nous le doit assez confirmer. C’est par tels exemples que Dieu rappelle ceux qui lâchant la bride à leurs passions, se laissent emporter à toutes sortes de femmes inconnues, desquels nous n’avions jamais tant vu qu’il y en a pour le présent, pour dis-je rappeler & donner à connaître que telles sortes de gens sont toujours en danger de faire la même rencontre que ce Gentil-homme: & afin de les ramener à la voye de la pureté qui est l’une des principales clefs, qui nous ouvre les portes du lieu auquel nous attendons être bien heureux après ce passage, où nous ne pouvons parvenir qu’étants modifiés & purgés de tous ces salles & déshonnêtes plaisirs.

Et pour finir mon discours (ami Lecteur) cette histoire regarde tous les courtisans & courtisanes, qui trouveront leur leçon en icelle: laquelle leur fait voir, que le Diable est inventeur de toute leur vanité, car il est le père de toute paillardise, même se  déguise en plusieurs & diverses sortes, pour décevoir hommes & femmes, qui n’aiment rien tant que suivre leurs plaisirs, & sont si pleins de luxure & d’infâmes paillardises, qui ne craignent pas les menaces que fit Jésus Christ par la bouche de l’Apôtre S. Paul, au septième chapitre de la première aux Corinth. qui dit que les paillards ni les adultères, n’hériterons pas le Royaume de Dieu. Et que dirons-nous de ces impudiques, qui montrent leurs seins ? Car se sont autant de Diables, s’aissaient de tromper les hommes efféminés ( au moins que celles qui veulent vivre selon Dieu, apprennent à cacher leur charogne, ) de peur qu’ils ne séduisent ceux qui sont bien aise de suivre leurs appétits désordonnés: & d’autre part, petits & grands se moquent de leur folie, car pour orner d’avantage leur lubricité, elles se parent le tête & autres parties de leurs corps de toutes sortes de couleurs, de rubans de toutes sortes, qu’elles appellent des noeuds: car la voye de l’un est la voye de l’autre, qui se fait par la ruse du Diable: car icelui ne peut rien gagner sur les femmes & filles chastes, qui ne se licentient à toutes ces débauches, qui sont autant d’astuces diaboliques. Que ceux & celles qui se plaisent donc tant au monde, & qui ne veulent prendre garde à ce qui leur est ici remontré, sçachent que leur portion est préparée dans l’étang de feu & de souffre. Ceux & celles au contraire qui serviront Dieu seul, hériteront de la gloire céleste. Ainsi soit-il.

LAISSER UN COMMENTAIRE