Henri Piéron. Sur l’interprétation des faits de rapidité anormale dans le processus d’évocation des images. Extrait de « P. Janet, Comptes rendus des séances et textes des mémoires du IVe Congrès international de Psychologie », (Paris), 1901, (pp. 439-449).

Henri Piéron. Sur l’interprétation des faits de rapidité anormale dans le processus d’évocation des images. Extrait de « P. Janet, Comptes rendus des séances et textes des mémoires du IVe Congrès international de Psychologie », (Paris), 1901, (pp. 439-449).

 

Henri Louis Charles Piéron, (1881-1964). Psychologue. De 1923 à 1951, Il fut titulaire de la chaire de physiologie des sensations au Collège France.
Parmi ses très nombreux travaux et publications nous avons retenu :
— L’Évolution de la mémoire, Paris, Flammarion, 1910. Bibliothèque de philosophie scientifique.
— Le Problème physiologique du sommeil. Paris, Masson, 1913.
— Le Cerveau et la pensée, Paris, Alcan, 1923. Nouvelle collection scientifique.
— Éléments de psychologie expérimentale, Paris, Vuibert, 1925.
— Psychologie expérimentale, Paris, A. Colin, 1927.
— La Connaissance sensorielle et les problèmes de la vision, Paris, Hermann, 1936.
— (Avec Georges Heuyer) Le Niveau intellectuel des enfants d’âge scolaire (publication de l’Institut national d’études démographiques, 1950.
— Les Problèmes fondamentaux de la psychophysique dans la science actuelle, Paris, Hermann, 1951.
— Vocabulaire de la psychologie (avec la collaboration de l’Association des travailleurs scientifiques), Paris, Presses universitaires de France, 1951.
Voir également notre note sur les articles commun avec Nicolas Vaschide en ligne sur no

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 439]

SUR L’INTERPRÉTATION
DES FAITS DE RAPIDITÉ ANORMALE
DANS LE PROCESSUS D’ÉVOCATION DES IMAGES

Les processus psychiques ont, dans la vie normale, comme tous les autres phénomènes de la nature, une durée déterminée, qui peut varier entre des limites ne dépassant pas, en moyenne, une différence du simple au triple. Mais il y a des cas anormaux où, à ce qu’on a cru remarquer, une accélération notable se produisait Jans le processus d’évocation des souvenirs, ou mieux des images. Ce sont ces cas que nous allons passer en revue, puis discuter, avant de tenter un essai d’interprétation.

La première, en date, des classes de faits où l’on a constaté ce phénomène est celle des rêves, et l’écho des discussions qui ont éclaté autour du rêve célèbre de « Maury guillotiné » n’est pas encore éteint.

Nous en avons trouvé neuf exemples caractéristiques :

Le premier est celui de Maury, dont nous venons de parler et partout cité (1) : Il rêva, étant souffrant, que, poursuivi, arrêté, emprisonné pendant la première Révolution, il fut condamné par ses juges ; assista aux préparatifs de son exécution, monta sur l’échafaud, mit le cou dans la lunette, et sentit le couteau fatal pendant que la flèche de son lit qui lui tombait sur le cou, le réveillait.

Un autre est de Tissié (2) : le sifflet d’un bateau à vapeur manœuvrant [p. 440] près de chez lui détermine un rêve maritime, qui lui laisse l’impression d’une durée de trois mois, alors que le sifflet, dura au plus cinq à dix secondes.

Artigues (3) voit un de ses camarades habillé en fou et dont il remarque la clochette surmontant le bonnet. Le fou refusant de la faire sonner malgré des demandes répétées, il lui cingle le visage d’un coup de cravache ; et le fou, bondissant, fait sonner enfin la clochette…, qui n’était autre que le timbre de l’appartement où il se trouvait qu’on agitait.       .

Un certain X… (4) rêve, dans le temps qu’on lui apporte du bouillon sur sa table, après avoir ouvert la porte de sa chambre, d’une assez longue histoire de promenade dans des couloirs et de soupe où il faut mettre des légumes.

Egger (5) dans le temps qu’on tourne la clef de la serrure porte et qu’on ouvre, rêve un dialogue de neuf petites phrases environ.

Taine (6) cite le cas d’un qui rêva, pendant la durée d’un court évanouissement, d’un voyage qui est copieusement raconté en trois pages, avec des descriptions pittoresques.

Taine (7) encore cite, après Charma (8), le rêve célèbre du comte de Lavalette, que Lemoine (9), on ne sait pourquoi, attribue au comte de Ségur : il se trouvait en prison sous la Terreur, et s’endormant aux premiers coups de minuit, rêva d’un défilé sanglant et horrible qu’il déclare avoir duré cinq heures, en gardant une appréciation très juste du temps ; et le rêve finit avec son sommeil quand on releva la sentinelle, c’est-à-dire quelques secondes après minuit.

A titre de documents accessoires, citons encore l’observation Maury (10), qui entendit un de ses frères, près de qui il coucha prononcer avec volubilité des mots, qu’il ne prenait même pas le temps d’achever.

Il y a aussi les remarques de Tannery (11), qui eut l’impression de [p. 441] rêves de deux heures dans un sommeil de deux minutes, Et, à côté de cela, une observation très précise de M. Clavière (12) donne à un rêve presque entièrement parlé une durée plus grande qu’il ne nécessiterait pour être réellement joué dans la veille.

Une autre catégorie de faits, plus récemment étudiée, comprend ce que l’on appelle la « vue panoramique » dans l’état mental des mourants.

Nous en avons quinze observations, dont nous grouperons la plupart en deux classes :

La première comprend les cas où il y a eu impression d’une simultanéité complète des images, dont un exemple typique est celui de cette dame qui se noyait et qui « revit en un instant sa vie entière, rangée simultanément devant elle comme dans un miroir (13) », ou encore cet homme qui, manquant d’être écrasé, revit tous les incidents de sa vie, « comme si le livre du jugement avait été ouvert devant ses yeux (14) ».

Ajoutons-y le cas d’une morphinomane pendant une syncope (15), de Derepas, couché en 1870 dans une tranchée, la main mutilée, sous les balles des Prussiens (16), de Macario, enfin, quand il faillit se noyer dans la Seine (17).

Dans la deuxième classe de ces faits se rangent tous ceux où il y a eu impression d’un défilé très rapide de souvenirs, ordinairement en succession rétrograde.

Un noyé « aperçut toute sa vie antérieure se déroulant en succession rétrograde avec des détails très précis (18) ».

M. L… , manquant de se noyer, vit un « défilé extrêmement rapide et comme kaléidoscopique de nombreux (19) épisodes de sa vie passée », et il remarqua que « les images défilaient dans… l’ordre chronologique à rebours (20)».

Citons encore l’observation de M. Heim (21), dans une chute de [p. 442] montagne, et celle d’une femme qui, dans une péritonite, repasse toutes ses années passées « dans une sorte d’inventaire de son moi (22) », sans qu’il y ait eu, d’ailleurs, une rapidité aussi vertigineuse dans le défilé ; et aussi une observation très précise de M. Bouthillier, dont nous reparlerons plus longuement tout à l’heures.

Enfin, dans quelques cas, les pensées se portent vers l’avenir comme chez une malade atteinte de métrorragie puerpérale (23), et chez M. F… , qui manqua de se noyer· (24).

Nous en avons recueilli personnellement une assez nette : il s’agit d’un monsieur qui, étant sur les boulevards pendant les fêtes du mardi gras, il y a quelques années, avec sa femme, fut étouffé pur une plume de paon qu’on lui avait introduite dans la gorge et qui y était restée. Elle fut retirée presque immédiatement, et revint à lui. Il rapporta l’impression qu’il avait eue d’un défilé très rapide d’images, où il avait vu sa femme penchée sur lui, son agonie, sa mort et la désolation de son entourage,

Notons encore que Féré (25) a remarqué des éclairs de mémoire très curieux chez des mourants, et la volubilité des paroles chez l’un d’eux, tout comme Maury dans le sommeil de son frère.

Enfin, on trouve des faits de ce genre dans une dernière catégorie, dans les cas d’intoxication, par le haschisch particulièrement et par l’opium. Moulin (26) prétend y avoir constaté par lui-même le fait du « tourbillonnement vertigineux des souvenirs ». En général, ou n’a ici que des affirmations assez vagues, dans lesquelles les personnes en question s’imagineraient, au dire Quincey (27) « vivre en quelques minutes une vie de plusieurs années ou même de plusieurs centaines d’années ». « Il me semble, dit-il encore, avoir vécu soixante-dix ans ou un siècle en une nuit. »

Il Y a lieu, à coup sûr, de faire une critique de ces faits ; et particulier, il est nécessaire d’en éliminer tout de suite la dernière classe, ceux dus à l’opium et au haschisch. Nous manquons en effet d’exemple précis de rapidité anormale dans le processus d’évocation des images. Nous rencontrons beaucoup plutôt [p. 443] de sentiment vague, le sentiment d’une richesse et d’une plénitude, qui peut d’ailleurs ne recouvrir aucunement une richesse et une plénitude réelles. II semble qu’il y ait augmentation du sentiment de la durée ; nous sommes plutôt d’avis qu’il y a perte absolue de ce sentiment, comme dans l’extase.

Moreau de Tours nous raconte qu’il crut être, sous l’influence du haschich dans le passage de l’Opéra, depuis 2 à 5 heures, quoique n’y ayant fait que quelques pas, et qu’il n’en voyait pas la fin (28).

Il semble bien qu’il y ait perte du sentiment de l’espace et du sentiment de la durée plutôt que rapidité plus grande des processus psychiques. En tout cas, notre interprétation pourra probablement s’y appliquer, pour les cas réels qui pourront se rencontrer.

Si nous faisons la critique des faits observés dans les rêves nous remarquons que, pour quelques-uns, leur durée est mal connue, un événement subit pouvant être assimilé et incorporé à un rêve déjà commencé. D’autre part, il est possible qu’il y ait reconstruction par l’imagination d’un rêve, en lui-même fort incomplet, surtout quand on l’écrit longtemps après ; et qu’alors une idée abstraite, d’exécution capitale par exemple, peut évoquer des images, qui sont considérées comme ayant fait partie du rêve. Enfin, dans plusieurs cas, il y a sentiment d’une durée très longue plutôt que défilé d’images différentes, et dû à un sentiment de crainte et d’angoisse, dans le rêve de Lavalette, par exemple. M. Moulins (29) cite un cas de ce genre, et du reste le fait n’est point rare, quand, étant resté quelques minutes sous l’eau, en train de se noyer, il eut l’impression d’y être resté un quart d’heure,

D’ailleurs, quand on compte le nombre d’images qui ont apparu dans l’espace de temps considéré, on voit que leur nombre n’est pas tel qu’on le croirait au premier abord, et que le phénomène présente plus la même invraisemblance. Le temps de décrire un tableau visuel presque instantané est beaucoup plus considérable que celui qui est nécessaire pour qu’il apparaisse et disparaisse, et fausse notre jugement.

C’est ainsi qu’il ne devait y avoir dans le rêve de Maury qu’une quinzaine d’images visuelles, dix ou douze au plus dans celui de Tissié, sept ou huit dans le rêve de X… , dix dans celui de l’étudiant A… M… cité par Taine, et deux ou trois dans celui d’Artigues ; enfin 58 mots environ dans le dialogue d’Egger.

Or, le rêve de Maury qui dut avoir lieu dans la période de réveil [p. 444] lent, dû à la chute de la flèche de lit, d’autant plus lent que Maur était fatigué et souffrant, a bien pu prendre quelques secondes ; Chez Tissié, il y eût peut-être plusieurs coups de sifflet, deux en tout cas, ce qui donne tout de suite une quinzaine de secondes ; le temps de parcourir l’espace compris entre la porte et la table et de poser le bol de bouillon chez X… nécessitait bien 5 secondes ; on ne sait le temps que A… M… resta évanoui, à coup sûr, plusieurs secondes ; le temps du réveil dut bien durer deux secondes chez Artigues ; enfin Egger a observé qu’il fallait 4 secondes pour tourner le pêne de sa serrure.

En somme, il ne doit jamais y avoir plus de deux images à seconde. Malgré tout, pour un défilé d’images précises, c’est encore une vitesse anormale, et on ne peut dire que le phénomène soit une pure et simple illusion.

Chez les mourants, l’impression de simultanéité est très probablement illusoire, et semble plutôt être une comparaison descriptive permettant de parler par exemple du « Livre ouvert comme au jugement dernier » ou de la « Faculté soudaine d’embrasser ensemble le tout et la partie (29) ou encore permettant de conclure, M. Derepas, à la non-existence métaphysique de la durée.

Il y a, en revanche, certainement défilé très rapide de souvenirs ou d’images. Cependant, ici encore on en a exagéré la rapidité. Dans les exemples précis, malheureusement fort rares, on voit que le nombre des tableaux est au fond assez restreint. M. L… s’en rappelle dix ou douze ; ajoutons-en un petit nombre d’oubliés nous arriverons à quinze ou vingt pendant un nombre de secondes assez considérable, dépassant très certainement la demi-minute.

M. Bouthillier, manquant aussi de se noyer, se rappelle nettement avoir eu trois images et trois images seulement, se trouvant dans l’une à pleurer sur le sort de son père, avec sa sœur et sa mère, chez lui ; à travailler avec ses camarades dans la classe de son instituteur ; et enfin à jouer aux billes sur la place publique.

Enfin, dans l’observation que nous avons nous-même recueillie le nombre des tableaux ne dépassait pas quatre ou cinq.

Mais ici encore, il y a rapidité anormale des processus psychiques, et, toujours en plus, illusion d’une rapidité plus grande encore.

L’illusion de cette rapidité est en somme assez compréhensible car, en dehors des cas où il y a reconstitution du rêve, plus long [p. 445] qu’il ne fut réellement, en remplaçant surtout des idées abstraites par des images, on sent, surtout lorsqu’on n’analyse ni ne décompose le phénomène, qu’il faudrait très longtemps pour le décrire, et cela n’a rien d’étonnant, et on le sent avec exagération encore, de sorte qu’on s’en tient à croire que l’on a un grand nombre d’images que l’on pourrait, si on le voulait, faire revenir à la conscience, et même exposer aux autres ; on a le sentiment d’une grande richesse psychologique, et ce sentiment, il nous arrive bien souvent de l’avoir, mais quand nous avons le malheur de vouloir en faire le compte, nous nous apercevons que cela se réduit à bien moins que nous ne le croyions. Notons d’ailleurs que l’inverse arrive parfois. Enfin, et surtout, il y a toujours une illusion que nous permettrons de qualifier de « cinématographique », parce que dans un défilé rapide d’images, surtout quand ces images sont vives et vous ont plus particulièrement frappé, on a l’impression d’une succession continue, sans s’apercevoir des vides, de telle sorte que l’on croit ensuite de bonne foi avoir assisté au défilé de sa vie entière quand on n’a vu que quelques épisodes marquants.

Quant au phénomène lui-même, nous ne croyons pas possible de l’expliquer, actuellement du moins, par des raisons physiologiques. On n’a pas trouvé de cause certaine à ce que Taine appelait, d’une façon assez simpliste, « l’accélération du jeu des cellules corticales ».

On a pu être tenté d’attribuer le phénomène à l’intoxication ; le sommeil dû a une intoxication cérébrale, et les rêves par conséquent s’en ressentiraient ; les observations des mourants se rapporteraient surtout à des asphyxiés, etc. Mais il y a à cela deux objections capitales :

En premier lieu le phénomène n’a lieu, ni chez tous les mourants, même asphyxiés, les études qu’on a déjà faites à ce sujet l’ont pleinement montré, ni chez tous les rêveurs comme le prouvent et l’expérience de M. Clavière et nombre d’observations qui nous sont personnelles et où l’on a pu suivre des rêves à des attitudes ou à des paroles, pendant des heures, voire même pendant une nuit, accélération appréciable des processus psychiques, et plutôt même avec ralentissement.

Et en second lieu, le phénomène a été observé dans des cas où il n’y avait pas la moindre intoxication, chez M. Derepas, couché sous  le feu des Prussiens, par exemple.

Le phénomène n’est donc explicable que psychologiquement.

Qu’il nous suffise de remarquer que, dans tous les cas observés, [p. 446] il y a orientation de la synthèse mentale toute entière vers une image unique, et que la personnalité se concentre autour d’un seul point.

Ce sera, dans le rêve, une sensation extérieure qui envahira champ de la conscience, alors dépourvue de synthèse solide, et y attirera tout un groupement d’images : la flèche du lit de Maury, le bruit de la porte qui s’ouvre chez X…, le sifflet du bateau de Tissié, le bruit de la serrure chez Egger, le bruit du timbre chez Artigues, etc. Ou bien ce sera une image mentale pourvu qu’elle soit assez forte, et produise un envahissement brusque de la conscience, en particulier l’idée de la mort chez les mourants et aussi chez le comte de Lavalette.

Cette orientation brusque de la conscience, produit, pour user de comparaisons assez claires, et, en psychologie, on ne peut que se servir de comparaisons, produit un vide, par suite de disparition dans le subconscient de toutes les images qui répondent plus à l’orientation nouvelle, et il y a appel alors d’images nouvelles qui y répondent, et ces images se précipitent avec une rapidité anormale dans la synthèse consciente, donnant l’impression d’un défilé vertigineux, sinon d’une simultanéité.

Dans la vie normale, la synthèse mentale est orientée d’un axe, qui est lui-même un système assez complexe d’images et des images très diverses sont à chaque instant attirées ou repassées, suivant que, dans ce système central un élément ou un autre prédomine. La complexité de la synthèse, la présence d’éléments réducteurs, la lenteur des changements d’orientation, tout cela limite considérablement la vitesse d’attraction des images qui répondent à une orientation de la synthèse mentale, vers le champ de la conscience.

Mais, qu’une image unique, suffisamment forte et intense, se présente subitement et envahisse la conscience, en changeant brusquement l’orientation de la synthèse, et celle-ci, appauvrie, attire aussitôt presque simultanément un flot d’images nouvelles, que viennent cristalliser autour de l’image centrale.

Et ce passage brusque du subconscient à la conscience fait défilé, en quelque sorte cinématographique, qui donne l’illusion d’une continuité excessivement rapide, et fait croire à un phénomène absolument miraculeux, alors qu’il n’y a là qu’un fait psychologique naturel, et parfaitement compréhensible.

H. PIÉRON.

[p. 447]

DISCUSSION

M. J. PHILPPE (Paris) fait remarquer que l’on ne saurait fermer la porte aux explications physiologiques sur cette question : les remarques faites sur des cas analogues ou voisins tendent au contraire à relier avant tout ces phénomènes a des états physiologiques dont l’analyse est possible.

Au point de vue psychologique, M. Philippe demande que l’on essaye d’apprécier le temps qu’a duré le défilé des images, et qu’on cherche à se rendre compte si vraiment leur nombre excède la quantité d’images qui peut défiler devant la conscience en ce temps donné. De plus, il faudrait voir si vraiment toutes ces images défilent ou si nous n’apercevons que des sommets, points de repère entre lesquels nous comblons les vides lorsque nous rappelons ensuite la succession de ces images.

M. CLAVIERE (Château-Thierry). — J’accentuerai l’observation de M. Philippe. Il se contente de recommander des précautions au point de vue du dénombrement précis des images dans le rêve. Je demanderai, au point de vue technique, qu’on se refuse à tabler sur des observations contenant en totalité ou en partie des images visuelles qui peuvent se succéder avec une rapidité considérable dans la veille comme dans le rêve. Il faudrait, pour résoudre la question de la rapidité de la pensée dans le rêve, ne tenir compte que des images motrices qui demandent un certain temps pour s’accomplir.

M. FOUCAULT. — Je fais remarquer que l’illusion de rapidité anormale dans l’évocation des images ne se produit dans les rêves que si les rêves sont notés un certain temps après avoir été saisis par la conscience. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire que ce temps soit aussi long que pour le rêve de Maury ou pour quelques autres du même genre : il suffit qu’il s’écoule quelques minutes, peut-être même quelques secondes, entre la cessation du sommeil et le moment où le rêve prend une forme organisée dans la conscience. Je suppose que c’est dans cet intervalle de temps que se produit l’illusion relative à la longue durée apparente des événements. Si en effet on fait l’observation du rêve d’une façon très brusque, en examinant en quelque sorte d’un coup d’œil incisif le contenu mental de l’esprit juste au moment où le sommeil cesse, on observe fréquemment une pluralité de tableaux distinctes qui ne sont pas disposées en successionles uns par rapport aux autres.Dispositions des tableaux dans l’ordre de [p. 448] succession est donc une œuvre ultérieure de l’esprit. L’esprit attribue alors aux événements, conformément à ses habitudes, la durée qu’ils ont coutume d’avoir pendant la veille, et ainsi, l’ensemble confus des tableaux primitivement donnés à la conscience présente l’apparence d’une longue durée d’événements.

M. PIÉRON répond qu’il n’a nullement prétendu fermer la porte aux explications physiologiques qu’il considère seulement comme prématurées aujourd’hui, les cas vraiment nets d’intoxication ne se rencontrant guère que dans les impressions du haschisch, qui sont justement très différentes du phénomène observé.
Il regrette que des observations précises n’aient pu jusqu’ici donner des mesures temporelles exactes, mais fait remarquer que dans un cas au moins (M. L.) ou a une succession rapide d’images même qui n’auraient pu servir de points de repère à une reconstitution postérieure.

Notes

(1) MAURY. Le sommeil et les rêves. 1878.

(2) TISSIÉ. Les rêves. 1872. p. 8-9.

(3) ARTIGUES. Essai sur la valeur séméiologique du rêve, Thèse de médecine de Paris, 1885, p. 55. [en ligne sur notre site]

(4). X …. Revue scientifique, 30 octobre 1880.

(5) EGGER. La durée apparente des rêves. Revue philosophique, juillet 1895. [en ligne sur notre site]

(6) TAINE. De l’intelligence. Liv. I, chap. Il.

(7) TAINE. lbid.

(8) CHARMA. Du sommeil. Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles lettres, de Caen, 1851. [en ligne sur notre site]

(9) LEMOINE. Du sommeil au point de vue psychologique et physiologique, 1855.

(10 MAURY. Le sommeil et les rêves, 1878.

(11) TANNERY. Sur l’activité de l’esprit dans le rêve. Revue philosophique décembre1894. [en ligne sur notre site]

(12) CLAVIÈRE. La rapidité de la pensée dans le rêve. Revue philosophiquemai 1897.

(13) TAINE. De l’intelligence. Liv. I, note 2 ; d’après QUINCEY. Confessions of an opium eater, p. 85.

(14) MUNK. Euthanasia. 1887.

(15) SOLLIER. L’état mental des mourants. Revue philosophique, mars 1896, p. 303.

(16) DEREPAS. Les théories de l’inconnaissable et les degrés de la connaissance, 1885, p. 205.

(17) MACARIO. Du sommeil, des rêves et du somnambulisme. 1857.

(18)) MUNK. Euthanasia. 1887.

(19) ECGER. Le Moi des mourants. Revue philosophique, juillet 1895, janvier et octobre 1896.

(20) EGGER. Ibid.

(21) SOLLIER. L’état mental des mourants. Revue philosophique, mars 1896.

(22) EGGER. Ibid.

(23) SOLLIER. Ibid.

(24) EGGER. Ibid.

(25) FÉRÉ. L’état mental des mourants. Revue philosophique, mars 1898, p. 29.

(26) MOULIN. L’état mental des mourants. Revue philosophique, mars 1896.

(27) QUINCEY. Confessions of an opium eater.

(28) MOREAU DE TOURS. Le haschisch. 1845, p. 70.

(29) MOULIN. L’état mental des mourants. Revue philosophique, mars 1896.

(30) TAINE. De l’intelligence. Liv. I, chap., III.

 

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