Georges Surbled. Origine des rêves. Extrait de la « Revue des questions scientifiques », (Bruxelles), deuxième série, tome VIII – juillet 1895 (dix-neuvième année, tome XXXVIII de la collection), pp. 541-565.

Georges Surbled. Origine des rêves. Extrait de la « Revue des questions scientifiques », (Bruxelles), deuxième série, tome VIII – juillet 1895 (dix-neuvième année, tome XXXVIII de la collection), pp. 541-565.

Cité par Freud dans son ouvrage : Le Science des rêves. 1900.

Georges Surbled (1855-1913). Médecin polygraphe défenseur du spiritualisme traditionnel, il participe à des nombreuses revue, en particulier dans La Revue du Monde Invisible fondée et dirigée par Elie Méric, qui parut de 1898 à 1908, soit 10 volumes et La Science catholique, revue des questions sacrées et profanes… dirigée par J.-B. Jauget et dirigée par l’abbé Biguet de 1886 à 1910.
Quelques unes de ses publication :
— Le Rêve. Étude de psycho-physiologie. Partie 1. Extrait de le revue « La Science catholique », (Paris), 9e année, n°6, 15 mai 1895, pp..481-491. [en ligne sur notre site]
— Le Rêve. Étude de psycho-physiologie. Partie 2. Extrait de le revue « La Science catholique », (Paris), 9e année, n°7, 15 juin 1895, pp. 581-592[en ligne sur notre site]
— Le Rêve.Étude de psycho-physiologie. Partie 3. Extrait de la revue « La Science catholique », (Paris), 9eannée de la Deuxième n°8, 15 juin 1895, pp. 677-688. [en ligne sur notre site]
— Origine des rêves. Extrait de la « Revue des questions scientifiques », (Bruxelles), deuxième série, tome VIII – juillet 1895 (dix-neuvième année, tome XXXVIII de la collection), pp. 541-565. [en ligne sur notre site]
Puissance de l’imagination. Sueur de sang et Stigmates sacrés. Extrait de la « Revue des questions scientifiques », « Louvain », deuxième série, tome XIV, juillet 1898, juillet, pp. 34-53. [en ligne sur notre site]
— Le mystère de la télépathie. Article parut dans la « Revue du monde invisible », (Paris), première année, 1898-1899, pp. 14-24. [en ligne sur notre site]
— Le diable et les médiums. Partie 1. Extrait de la revue « La Science catholique »,  treizième année, 3e année de la Deuxième série – 1898-1899., n°1, 15 décembre 1898, pp. 61-71. [en ligne sur notre site]
— 
Le diable et les médiums. Partie 2.  Extrait de la revue « La Science catholique »,  treizième année, 3e année de la Deuxième série – 1898-1899., n°2, 15 janvier 1899, pp. 113-123. [en ligne sur notre site]
— La stigmatisée de Kergaër. Article parut dans la revue « Le Monde invisible », (Paris), 1899, pp.104-107. [en ligne sur notre site]
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Obsession et possession.] Article paru dans la « Revue des sciences ecclésiastique- Revue des questions sacrées et profanes… Fondée par l’abbé J.-B. Jaugey, continuée sous la direction de M. L’abbé Duflot », (Arras et Paris, Sueur-Charruey, imprimeur-libraire-éditeur), n° 15, décembre 1897, pp. 46-58. [en ligne sur notre site]
— 
Crime et folie. Extrait de la revue « La Science catholique », (Paris), 15 octobre 1900, p. 997-1005. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 541]

ORIGINE DES RÊVES

Le rêve appartient à l’ordre psycho-sensible et a pour organe l’encéphale. Ce n’est pas un résidu sensible, un débris de sensation, comme l’appelait Aristote ; ce n’est pas davantage une pensée, du moins une pensée consciente et réfléchie, comme semble l’affirmer paradoxalement un récent auteur (1).

C’est une combinaison bizarre et complexe d’images et d’idées, tantôt nettes et suivies, tantôt obscures et dissociées, mais toujours légères, inconsistantes et fugitives. Sa nature sensible n’est plus mise en doute, mais son origine est encore actuellement très discutée. Assurément on n’attribue plus aux songes une portée prophétique, une source divine, mais on cherche, dans une voie tout opposée, à les expliquer par le simple jeu de la sensibilité externe. Il y a là une erreur grave qui peut servir les desseins du matérialisme, mais qu’il importe de relever dans l’intérêt de la vérité scientifique. Le rêve n’est pas aussi simple qu’on l’imagine ; et ses merveilleuses complications réclament un autre facteur que la sensation actuelle. [p. 542]

Le rêve se rattache à trois origines distinctes : aux sensations externes, aux impressions organiques, à l’imagination. La part de chacun de ces facteurs est très inégale, hâtons-nous de le dire pour donner notre sentiment et dissiper toute équivoque. L’imagination préside aux songes ; c’est elle qui garde le rôle capital, essentiel, dans leur formation et leur élaboration, la sensibilité externe ou organique n’intervenant jamais que d’une manière restreinte et dans des occasion rares. Telle est notre opinion, appuyée sur une observation attentive et prolongée des faits ; elle n’a peut-être pas l’adhésion de certains savants, mais elle ralliera facilement tous ceux qui voudront recourir à l’expérience. Chacun de nous a constaté, chacun peut vérifier l’absence des sensations actuelles dans le cours ordinaire des rêves.

De grands efforts ont été faits, dans le camp matérialiste, pour supprimer ou tout au moins réduire l’action évidente de l’imagination morphéique et donner à la sensibilité extérieure ou organique la direction des rêves. Ces efforts nous paraissent vains, puérils, presque ridicules, tant ils sont opposés à la raison et à l’expérience, tant ils heurtent de front le sentiment intime et l’opinion vulgaire. On ne saurait prétendre sérieusement que la sensibilité est aussi ouverte, aussi vive pendant le sommeil que pendant la veille : ce serait soulever une protestation légitime et universelle. Et cependant, il faut le dire, entraînés par leur thèse préconçue, subjugués par le parti pris, certains auteurs n’ont pas hésité à soutenir une pareille affirmation. Bien mieux, l’un d’eux déclare que les sensations sont peut-être plus vives pendant le sommeil. La thèse est si audacieuse qu’il faut citer le texte même de notre contradicteur pour n’être pas accusé d’erreur ou d’exagération. [p. 543]

« Dans le sommeil comme dans la veille, écrit le Dr Tissié, nos sens sont une source d’impressions, moins nombreuses cependant dans le premier état que dans le second, mais peut-être plus vives. Les pensées de nos rêves nous viennent du dehors pour la plupart(2). » Et le même auteur dit ailleurs, en parlant de rêves d’une nature spéciale : « Ce sont des rêves d’ordre physique et physiologique. Il en est d’autres d’ordre psychique. Cependant il est plus que probable que ces derniers ont un point de départ dans une impression sensorielle(3). »

L’opinion du Dr Tissié n’est pas douteuse, malgré les réticences prudentes dont elle s’entoure : elle attribue plus ou moins les rêves à des impressions sensibles. Beaucoup de physiologistes contemporains la partagent. Contrairement au sentiment commun, ils ne voient pas de différence importante, essentielle, entre la veille et le sommeil, et s’étonnent avec une rare ingénuité qu’on oppose constamment l’un à l’autre, comme le jour à la nuit. —Dans la veille, dit le Dr Tissié, la plupart de nos pensées, quelques philosophes disent toutes, nous viennent des impressions sensorielles que nous recevons… Les choses se passent-elles de la même façon dans le sommeil ? C’est ce que nous allons étudier. Il ne saurait y avoir solution de continuité absolue entre les deux états, il n’y a que des modifications, et encore sont-elles légères (4). »

Cette opinion nous semble hasardée, extravagante ; mais nous nous déclarons tout prêt à y souscrire si des preuves irréfutables, c’est-à-dire des faits, nous en démontrent l’exactitude. Les faits permettent-ils d’assimiler la veille et le sommeil en ne révélant entre ces deux états que des différences insignifiantes ?

Les observations recueillies par les savants et même par les ignorants établissent-elles que les sensations du dehors [p. 544] constituent la trame et l’élément du rêve ? Voilà la question. Si elle se résout affirmativement, nous n’aurons plus qu’à nous rendre au sentiment du Dr Tissié, nous renoncerons à voir dans le sommeil un état opposé à celui de la veille. Mais tout nous porte à croire, au contraire, que nous avons raison contre notre confrère, et son livre va nous fournir de nombreux arguments pour le combattre et le réfuter.

Les sensations ne président pas au rêve, elles sont généralement suspendues pendant le repos morphéique et, quand elles interviennent, ce n’est qu’incidemment pour dévier et transformer les songes. Nos contradicteurs le savent si bien que, pour appuyer leur thèse, ils imaginent des sensations obscures, ignorées, inconscientes, à l’origine des rêves. « Les rêves d’origine périphérique extérieure, écrit l’un d’eux, sont dus à une sensation confuse ou imparfaite, souvent même inconsciente » Qui nous démontre l’existence de ces sensations inconscientes? Ne sont-elles pas inventées pour les besoins de la cause ? Comment, au point de vue expérimental, faire fonds sur un phénomène qu’on suppose, mais qu’on n’a jamais constaté ? Mieux vaut avouer son ignorance que d’imaginer ce qu’on ne sait pas.

II.

Tout le monde connaît le rêve de Descartes. Le célèbre philosophe rêve qu’il se bat en duel et qu’il est percé d’un coup d’épée ; il se réveille piqué par un moustique. Voilà un cas qu’on devrait citer comme exemple caractéristique de rêve provoqué et qui n’est cependant pas rappelé dans le livre du Dr Tissié. A première vue, il paraît très démonstratif ; bien analysé, il révèle l’action toute-puissante de l’imagination et relègue au dernier rang la sensation actuelle.

Descartes endormi et somnolent a éprouvé une [p. 545] douleur : il a ressenti la piqûre de l’insecte, mais dans des conditions toutes spéciales. La perception morphéique a été réelle, mais elle s’est trouvée transformée et grossie démesurément. L’origine du rêve n’est pas là, elle remonte à l’imagination qui en a créé et agencé les mille éléments. L’impression douloureuse n’était pas la cause, ni même la condition du rêve, elle n’en a constitué qu’un incident banal, elle n’a été qu’une sensation appropriée.

William Holbrook Beard – The Fox Hunter’s Dream (1859).

Le Dr Tissié n’a pas vu là une confirmation de sa thèse, et il a eu raison. Et, après avoir affirmé que les pensées de nos songes viennent du dehors, il s’est trouvé très embarrassé pour le démontrer et n’a pu réunir qu’une douzaine d’exemples plus ou moins probants en faveur des rêves provoqués. Tout le monde rêve, et c’est à peine si l’on peut citer, dans tant de songes, quelques cas de sensations actuelles : n’est-ce pas la preuve saisissante que l’imagination seule suffit toujours à constituer le drame morphéique ?

Si les exemples invoqués par le Dr Tissié sont insuffisants comme nombre, ils le sont bien davantage au point de vue de la valeur ; et il nous sera facile de montrer qu’ils ne confirment nullement sa thèse. Commençons par les plus nombreux, qui concernent le tact.

Maury, étant souffrant, fit le rêve suivant, tandis que sa mère veillait à son chevet. Il rêva qu’il assistait à une scène de la première révolution. Poursuivi, arrêté, emprisonné et conduit devant les juges, il avait été condamné à mort. Il assista aux préparatifs de son exécution, il fut traîné jusqu’à l’échafaud, il monta sur la fatale plateforme, plaça sa tête dans la lunette, et se sentit guillotiné. Il se réveilla tout h coup : c’était la flèche de son lit qui venait de tomber sur son cou. L’impression tactile avait provoqué un rêve de quelques secondes qui avait duré plusieurs jours (5). [p. 546]

Ce rêve extraordinaire est cité partout et interprété par les auteurs de plusieurs manières. Il n’est peut-être pas très authentique, et a pu être développé et enjolivé par Maury. Même en l’admettant tel quel, rien ne prouve qu’il dérive de la sensibilité externe. La chute de la flèche a pu provoquer rapidement, presque instantanément, le déroulement des scènes racontées, mais tout l’agencement de ce rêve compliqué est imputable à la seule imagination. Les détails y sont nombreux ; un seul vient du dehors, et il aurait pu naître comme les autres du sens intime. L’impression tactile est l’occasion du rêve, elle n’en saurait être la cause.

Le rêve de Maury, donné comme preuve de l’extrême rapidité des songes, n’a pas été accepté par tous. Plusieurs le jugent irréalisable, impossible, et déclarent que la chute de la flèche de lit n’est survenue qu’en plein cours du rêve, coïncidant avec le moment psychologique de l’échafaud. L’impression sensible ne constituerait alors qu’un incident approprié du rêve, comme la piqûre de moustique éprouvée par Descartes endormi. L’explication est séduisante et nullement invraisemblable ; elle nous plaît en tout cas davantage que celle imaginée récemment par M. Egger (6).

Ce professeur croit à la marche rétrograde du rêve, à une sorte de renversement des images dans le temps. Il suppose que le rêve a commencé au moment de la chute de la flèche, que cette impression douloureuse a provoqué chez Maury l’idée de la guillotine, que l’idée de la guillotine a amené celle du procès et de la condamnation, laquelle à son tour a suscité les souvenirs de la Terreur, etc. Le dormeur a vu les faits dans cette succession ; mais à son réveil Maury, désireux de reconstituer son rêve, a repris les faits en sens inverse, dans l’ordre chronologique du souvenir, évoquant successivement les scènes de l’accusation, du jugement et de l’exécution. Rien ne [p. 547] prouve l’exactitude de cette hypothèse, qui laisse inexpliquée l’incroyable rapidité des images morphéiques. Le rêve de Maury, en le supposant exact, reste une énigme pour la science.

L*** rêve un matin qu’il nage en pleine mer après avoir été en barque. Il se réveille avec une sensation de fraîcheur; on venait d’ouvrir la fenêtre qui est à côté de son lit (4). »

Le Dr Tissié, qui rapporte cette observation dans son livre, y voit à tort un exemple de rêve provoqué. Il nous paraît difficile d’établir une relation entre les impressions du rêve et l’impression subie au réveil. On ouvre une fenêtre sur le dormeur, et il se réveille avec une impression de fraîcheur : quoi de plus simple ! L’ouverture de la fenêtre n’a rien à voir avec le rêve : elle n’en est ni la cause ni même l’occasion. Il nous arrive souvent de rêver à des voyages en mer, à des parties de canot, à des baignades, sans éprouver la moindre sensation de froid. Inversement une impression de fraîcheur ne fait pas rêver à l’eau douce ou à la mer : elle a plutôt pour effet de réveiller le dormeur que de provoquer des rêves.

« Un géographe étudie la carte des lacs de l’intérieur de l’Afrique et des sources du Nil. Il s’endort ; il fait chaud, il sue. La sueur coule le long de son corps. Il rêve qu’une carte de géographie immense est étendue sur lui avec des cours d’eau aux teintes bleuâtres : la carte était les draps ; les cours d’eau, la sueur qui ruisselait (8). »

C’est en vain qu’on cherche là un rêve provoqué. L’impression ne forme pas le rêve, elle s’y surajoute ou plus exactement s’y adapte. Le drap ne constitue une carte que pour le dormeur obsédé par les études géographiques ; il [p. 548] peut être interprété de mille manières par les sujets endormis suivant la nature de leurs rêves. Les sensations externes ne concourent pas d’ordinaire à la formation des songes ; mais si elles interviennent quelquefois, elles se transforment et sont interprétées au gré du dormeur. L’imagination s’en accommode comme de tous les éléments internes qu’elle possède ; elle reste la grande et nécessaire ouvrière du rêve.

Dugald-Stewart rapporte l’exemple d’une personne qui, ayant un vésicatoire sur la tête, fit en dormant un rêve très long et très suivi dans lequel elle se voyait prisonnière et sur le point d’être mise à mort par les sauvages d’Amérique.

Le rapport qu’on prétend établir entre la plaie crânienne et le rêve nous paraît problématique. On ne peut admettre que le vésicatoire ait donné une sensation douloureuse pendant toute la durée du repos morphéique, et il faut nécessairement supposer que le dormeur n’a éprouvé son impression qu’à un moment donné. Ce moment a coïncidé avec la scène de mise à mort, et le rêveur a ressenti à la tête une impression analogue à celle que déterminerait le scalp, à l’instant même où les sauvages se disposaient à enlever sa chevelure. Voilà toute la part qu’on peut accorder au vésicatoire : elle est faible. Le rêve tout entier, avec son agencement compliqué, avec ses mille épisodes , dépend manifestement de l’imagination . De plus, remarque importante, tant qu’a duré le vésicatoire, les rêves n’ont eu qu’une seule foisun rapport indirect et lointain avec lui : preuve nouvelle que les sensations externes ne les alimentent pas d’ordinaire. On applique souvent des vésicatoires sur la tête, mais on ne suggère pas en même temps aux rêveurs des épisodes dramatiques à la Cooper. [p. 549]

III.

Le rêve ne nous arrive pas tout formé par le sens du tact. Il n’est pas provoqué davantage par l’ouïe, et les rares exemples cités par le Dr Tissié ne sont pas concluants.

Le premier est personnel à l’auteur. « Je rêve un matin, écrit-il, que je me trouve en plein Océan, sur un paquebot ; la traversée durait depuis un temps que je ne pouvais apprécier. Le navire en accosta un autre en rivière. Je transbordai ; il était chargé d’émigrants. J’y revis des types connus, ayant navigué jadis ; puis je descendis, par l’échelle du commandant, dans un petit bateau à vapeurplein de monde. Le bateau, étant trop chargé, menaçait de couler. Je sautai dans un petit canot, mais il allait sombrer aussi ; je me jetai à l’eau, sans éprouver pourtant de cauchemar. La rivière s’était rétrécie, je touchais le fond avec les pieds ; je marchai ainsi jusqu’à la berge et je me trouvai à Paris, sur le bord de la Seine, courant, essoufflé, vers un ponton de bateau à vapeur. Le ponton avait deux étages. A l’étage supérieur se tenaient. les employés délivrant des billets de passage ; à l’étage inférieur, où je descendis, toujours en courant, je m’égarai à travers des machines à tapeurfonctionnant. J’avais hâte d’arriver au petit bateau qui sifflait, pourtant je ne pouvais retrouver mon chemin ; j’arrivai au moment où le bateau s’éloignait du ponton en sifflant de nouveau.

« Je me réveillai soudain. J’entendis vraiment le sifilet d’un bateau à vapeur qui manœuvrait en rivière. Ma demeure est à un kilomètre environ de la Garonne. Les sifflets que j’entends durent au plus de cinq à dix secondes. Ce rêve m’avait laissé l’impression d’une durée de trois mois (9). [p. 550]

D’après notre confrère, tout ce rêve est né de la sensibilité externe. « Le sifflet d’un bateau à vapeur crée un rêvedans lequel une idée principale domine : celle du bruit que fait la vapeur (10). » Nous avons peine à le croire, et nous sommes persuadé que, sans le moindre sifflet, un tel rêve est possible et se produit souvent. En tout cas, le sifflet du vapeur ne saurait être considéré comme la cause, il est tout au plus l’occasion d’un rêve long et compliqué ; il n’en a jamais créé l’agencement ni les péripéties. L’idée principalequi domine le songe du Dr Tissié n’est pas celle du bruit de la vapeur, comme il l’affirme, c’est l’idée d’un voyage nautique des plus mouvementés.

Si le bruit de la vapeur suffisait à provoquer un tel rêve, les observateurs nous en apporteraient cent exemples, et le Dr Tissié lui-même n’en compterait plus les éditions. Or le bruit du sifilet a retenti très souvent aux oreilles de notre confrère endormi sans jamais amener un rêve analogue. Tous les dormeurs qui habitent aux abords de nos grands fleuves, et ils sont nombreux, sont là pour déclarer que le sifflet strident des vapeurs a le défaut de les réveiller quelquefois, mais n’a pas d’ordinaire la vertu de causer le moindre songe. Notre demeure personnelle étant à quelques pas de la Seine, nous pouvons fournir un témoignage conforme et positif. Si les pensées venaient du dehors, si des impressions vives suffisaient à actionner et à former des rêves, chacun de nous pourrait fournir des observations analogues à celle du Dr Tissié. Mais cette observation est isolée et demeure sujette à contestation ; en tous cas elle est insuffisante à prouver sa thèse :Testis unus, testis nullus.

Maury raconte qu’il s’était assoupi par un effet de la forte chaleur : il rêve alors qu’on avait placé sa tête sur [p. 551] une enclume et qu’on la martelait à coups redoublés. Il entendait en rêve très distinctement le bruit des lourds marteaux, mais, par un effet singulier, au lieu d’être brisée, sa tête se fondait en eau. Il s’éveille, il sent sa figure inondée de sueur et il entend dans une cour voisine le bruit très réel des marteaux (11).

Une observation préalable s’impose ici : s’agit-il vraiment d’un rêve ? N’est-ce pas plutôt une rêverie, une consécution de pensées faite dans cet état intermédiaire entre la veille et la somnolence, que nous avons désigné sous le nom d’assoupissement (12), où l’esprit garde encore le fil de ses idées et où la sensibilité externe n’est pas absolument fermée. Précisément Maury déclare qu’il était assoupi, et l’impression qu’il accuse du bruit des marteaux n’était peut-être pas imaginaire, mais bien réelle.

Après cette réserve nécessaire, nous reconnaissons que l’observation de Maury est curieuse, extraordinaire, et qu’elle se distingue par l’association rare de deux sens externes. Il est possible que le bruit des marteaux, dominant la sensation tactile, ait occasionné le rêve. mais il est certain qu’il ne l’a pas causé. C’est le seul point où nous ne pouvons nous accorder avec le Dr Tissié, mais ce point est capital. « Entre deux impressions sensorielles perçues en même temps, dit notre confrère, c’est celle dont la perception est la plus vive qui domine la scène et provoque l’idée principale du rêve. Si Maury n’avait entendu des coups de marteau pendant qu’il suait, il aurait probablement rêvé à quelque baignade ; mais l’impression auditive domine et c’est elle qui a crée le rêvede martellement de la tête sur une enclume ; l’impression tactile n’a qu’une valeur secondaire (13). « Comment [p. 552] souscrire à une opinion où l’idée préconçue a une si grande part, et l’observation une si petite ? La science ne s’édifie que sur les faits. Or les faits manquent à l’hypothèse de notre confrère, et les préjugés sont une trop faible base pour l’appuyer. Non seulement le Dr Tissié veut que le bruit des marteaux ait créé le rêve de Maury, mais il entend que toute sudation nocturne fasse rêver à la baignade. Quoi de moins vérifié, quoi de plus fauxà Tout le monde se rappelle avoir rêvé à des promenades en mer, à des parties de canot, à des bains, sans l’accompagnement obligé de sueurs nocturnes, et notre confrère tout le premier devrait avoir la sincérité de le reconnaître. De même, beaucoup de personnes habitent dans les villes à la porte de maréchaux-ferrants ou de serruriers qui battent l’enclume dès l’aube, et on ne signale pas de rêve caractéristique dû à ce voisinage ; on se plaint seulement du bruit assourdissant des marteaux qui coupe le sommeil et interrompt les meilleurs rêves.

Est-ce à dire que nous contestons aux sensations du dehors toute influence sur les rêves ? Loin de nous cette pensée ! Nous admettons sans peine que la sensibilité externe peut exceptionnellement intervenir dans le songe, en dévier le cours, en modifier le caractère ; mais ce rôle secondaire, accessoire, ne suffit pas à M. Tissié, qui veut rattacher arbitrairement toute l’idéation morphéique aux impressions du dehors. Ses efforts sont vains, parce qu’ils vont contre l’évidence et la vérité des faits.

L’imagination du dormeur, nous ne cesserons pas de le répéter, est la seule maîtresse du rêve, elle le forme, elle l’organise et le conduit à son gré. Qu’une impression du dehors vienne par hasard à se produire, notre faculté psychique ne la substitue pas à ses impressions intimes, mais elle l’adapte à elles au contraire et l’assimile dans les complexes combinaisons des images. Le rêve ne sort pas de la sensibilité externe, il dérive de la mémoire, sous la haute direction de l’imagination créatrice. [p. 553]

Chacun de nous rêve d’une façon particulière, suivant ses aptitudes ou plus exactement suivant ses habitudes. Si le rêve était créé par les impressions du dehors, il aurait une certaine uniformité et ne se différencierait pas complètement d’une personne à l’autre, comme on le constate tous les jours. L’autogenèse du rêve est positive et facile à vérifier, elle est si manifeste que le Dr Tissié finit par le reconnaître.

« Le rêve, écrit-il, peut être provoqué par une impression sensorielle. Celle-ci éveille une image du même ordre que l’impression reçue, visuelle si c’est la vue qui entre en jeu, auditive si c’est l’ouïe. Cette image en appelle d’autres, par association d’idées, par rappel de mémoires. La direction ou la tournure d’esprit du dormeur sert ile thème au rêve(14). » Cet aveu de notre contradicteur est précieux et nous suffit. Le thème du rêven’est pas fourni par la sensibilité externe, mais par l’esprit ou les facultés psycho-sensibles du dormeur : M. Tissié le déclare, et nous sommes heureux de l’affirmer avec lui.

IV.

Le tact et l’ouïe sont les seuls sens qui fournissent quelques exemples plus ou moins probants en faveur de la thèse qui attribue les rêves à la sensation actuelle. Le goût, l’olfaction, la vue ne semblent pas lui apporter le moindre appui, à en juger par les rares observations que rapporte le Dr Tissié.

« Je rêve, écrit notre confrère, que je suis dans un restaurant où l’on me sert un plat d’oignons frits à la poêle. Après trois ou quatre bouchées, bien qu’ayant faim, je laisse le plat, l’aliment ayant un goût très prononcé d’ail et de sucre, ce qui m’était fort désagréable. [p. 554]

Je me réveille; j’avais la bouche à demi-ouverte, et la sensation bien nette d’un goût alliacé (15). »

La sensation gustative a-t-elle provoqué le rêve ou le rêve a-t-il déterminé la sensation subjective d’un goût alliacé ? Telle est la question qu’il est permis de poser, et qu’il n’est. pas facile de résoudre. En tout cas, les divers incidents du rêve dépendent bien de l’imagination; et, si l’impression externe a influencé le rêve, elle a subi une étrange transformation, puisque le dormeur a éprouvé une sensation vive d’ail et de sucre. Le goût de sucre ne se trouve pas compris dans celui d’ail; et tout le monde sait que les oignons sont ordinairement assaisonnés de sel, et non de sucre. Dans ces conditions, le rêve du Dr Tissié perd beaucoup de valeur et n’appuie plus sa thèse.

Le seulcas d’olfaction qu’il rapporte est emprunté à Maury et n’a pas de signification, comme on va le voir.

Maury s’était assoupiun soir, pendant qu’une personne lisait à haute voix auprès de lui. Celle-ci s’arrête et lui pose une question au sujet de la lecture; il répond : « Il n’y a pas de tabac dans ce livre. » La réponse fait rire, car elle n’a pas le moindre rapport avec la demande. Il se réveille, cherche pour quelle cause il a parlé de tabac; un éternûment vient le lui révéler. Quelques grains de tabac qui étaient restés dans son nez, après en avoir accepté d’une tabatière bienveillante, agissaient sur sa membrane olfactive et renvoyaient au cerveau cette sensation, dont il n’avait pas conscience dans l’instant (16). »

Ici, comme dans un cas rapporté plus haut, il n’y a ni rêve ni somnolence, il y a cet état d’assoupissementqui n’est ni la veille ni la somnolence, mais qui tient de l’une et de l’autre et laisse aux idées un certain lien logique, [p. 555] aux sens externes une ouverture sur le monde et une acuité relative. Le rêve appartient à la somnolence, et non à l’assoupissement. Maury était assoupi, il le dit lui-même, et, tout en n’ayant pas une pleine conscience, il n’était pas étranger à ce qui se passait dans la chambre autour de lui, il sentait, il entendait, et pouvait répondre plus au moins justement à une question. Le sommeil ne comporte pas de conversation, même à bâtons rompus, et la somnolence suppose, avec le rêve, l’empire de l’imagination et la suspension des sens externes.

Les cas de rêves par la vue sont problématiques. M. Tissié lui-même avoue « qu’ils sont relativement restreints, car on dort avec les paupières fermées ». Ajoutons que l’œil du dormeur reste fermé aux impressions du dehors, et nous comprendrons pourquoi la lumière n’est pas perçue. Dans l’état d’assoupissement, au contraire, l’œil n’est pas insensible, et les paupières fermées peuvent laisser passer un vif rayon de lumière ; on distingue même facilement le jour de la nuit.

« B…. Léon rêve que le théâtre d’Alexandrie est en feu ; la flamme éclairait tout un quartier. Tout à coup il se trouve transporté au milieu du bassin de la place des Consuls ; une rampe de feu courait le long des chaînes qui relient les grosses bornes placées autour du bassin. Puis il se retrouve à Paris, à l’Exposition qui est en feu. Il a un violent cauchemar : il assiste à des scènes déchirantes, il prend part à des sauvetages, etc., etc. Il se réveille en sursaut : ses yeux recevaient le faisceau de lumière projetée par la lanterne sourde que la sœur de ronde tournait vers son lit, en passant.

« M…. Bertrand rêve qu’il est engagé dans l’infanterie de marine, dans laquelle il a servi jadis. Il va à Fort-de France, à Toulon, à Lorient, en Crimée, à Constantinople. Il voit des éclairs, il entend letonnerrequi ressemble à des coups de canon ; il assiste enfin à un combat [p. 556] dans lequel il voit le feu sortir des bouches des canons. Il se réveille en sursaut. Comme B…. , il était réveillé par le jet de lumière projeté par la lanterne sourde de la sœur de ronde (17).

Ces deux rêves sont cités par le Dr Tissié comme exemples derêves provoqués. La lumière de la lanterne sourde suffirait à les expliquer. « En ce qui concerne B… et M… , écrit notre confrère, tous deux malades dans la même salle d’hôpital, la même cause produit le même effet. Chacun des deux a modifié son rêve d’après la direction de son esprit, mais l’idée est la même : celle de feu…. M ayant beaucoup voyagé, le fond de son rêve est fait des diverses impressions jadis emmagasinées (Fort-de-France, Crimée, Constantinople, Tunisie, etc.). La partie anecdotique change d’après l’impression sensorielle reçue. Il voit des éclairs parce qu’il reçoit un jet de lumière sur les paupières ; les éclairs rappellent le tonnerre, le tonnerre le bruit du canon, et celui-ci la bataille. On le voit, tout se lie par l’association des idées. Maintenant, pourquoi entend-il ? Pourquoi transforme-t-il une impression visuelle en impression auditive ? On peut admettreque l’excitation des centres visuels a été assez forte pour provoquer celle des centres auditifs, par voisinage ou par répercussion (18).

A notre avis, les deux malades du Dr Tissié ne dormaient pas, mais étaient plongés dans l’assoupissement ; leurs sens n’étaient pas fermés, et l’œil, clos par les paupières mais resté sensible, a été impressionné par le jet de lumière. En tout cas, ce jet n’a certainement pas provoqué la succession des images qu’on rapporte : dans les deux observations, il est venu interrompre la rêverie, il ne l’a pas créée. Mais, nous le répétons, l’œil du vrai dormeur n’est pas impressionnable, et l’on peut impunément [p. 557]  passer devant lui une bougie allumée sans obtenir le moindre résultat. Ce qui le démontre bien, c’est qu’il ne perçoit pas une lumière fulgurante, comme les éclairs des orages nocturnes, alors que l’oreille se trouve quelquefois impressionnée par les coups de tonnerre.

Burdach (19) raconte que lui et ses compagnons de voyage, étant descendus dans une hôtellerie, rêvèrent tous en même temps qu’ils étaient sur une route escarpée, bordée de précipices, dans la nuit profonde. La cause occasionnelle était un orage nocturne qui avait éclaté sur l’hôtellerie.

En admettant que cet orage ait été l’occasion du rêve, on doit convenir que le sens de la vue est resté obstinément fermé et que le sens de l’ouïe seul a pu être frappé, ce qui est conforme à l’observation commune.

V.

En dehors de la sensibilité externe, les impressions organiques ont une certaine part dans quelques-uns de nos rêves. Malheureusement cette part n’a pu être encore bien définie.

Rappelons d’abord l’influence des attitudes du corps pendant le sommeil. Elle est rare, mais incontestable.

« Je rêve que je suis hors de chez moi, dans la rue, dans une position grotesque. Tout le monde me regarde. Je me baisse, je me fais petit, j’avance péniblement, les jambes pliées, cherchant à me protéger. Mais cette façon d’avancer est très fatigante ; je souffre beaucoup des articulations du genou et du bassin. Je me réveille. J’étais replié sur moi-même dans mon lit, les jambes ramenées vers le tronc. Cette attitude prolongée avait provoqué le rêve et des douleurs réelles aux articulations (20). » [p. 558]

Le Dr Tissié, qui rapporte cette intéressante observation, doit convenir qu’elle accuse une attitude vicieuse, c’est-à-dire douloureuse. Elle ne rentre pas dans le cadre normal du rêve et peut se rapprocher de la suivante du même auteur.

« Je rêve que je porte un fardeau dans mes bras et j’ai quelque peine à le tenir. Je me réveille. Mon bras droit était ramené sur la poitrine, la main posée à plat sur le cœur ; le bras gauche était allongé dans le lit, le long du corps, la main posée à plat, sous mon dos (21). »

Une sensation pénible, douloureuse, est faite pour susciter chez le dormeur des images analogues. Mais en général l’attitude de ce dernier laisse les membres dans la résolution musculaire, ne gêne aucun organe et ne prête pas au rêve.

Tel n’est pas l’avis du Dr Tissié, qui attribue aux attitudes une action décisive sur les rêves, sans d’ailleurs appuyer son sentiment sur aucune preuve. Il invoque les analogies du sommeil hypnotique. Mais ce sommeil artificiel n’a pas les caractères du sommeil normal, surtout en ce qui concerne le rêve. Comparaison n’est pas raison. « De même, écrit notre confrère, qu’une impression sensorielle peut être la cause occasionnelle d’un rêve, l’attitude d’un membre peut, chez le dormeur, avoir les mêmes effets. S’il est vrai que vouloir accomplir un mouvement, c’est déjà le mouvement qui commence, en renversant la proposition, un mouvement passivement provoqué éveillera la pensée de ce mouvement. Le fait est expérimentalement prouvé pour le sommeil hypnotique en ce qui concerne les attitudes. On peut, je crois, l’admettre comme tel pour· le sommeil physiologique… Si l’attitude représente une idée ou une série d’idées, cette idée peut être provoquée par une attitude prise, soit normalement comme dans le sommeil physiologique, soit expérimentalement [p. 559]  comme dans le sommeil hypnotique, car il existe un rapport très intime entre la cérébration et la musculation (22). »

Le Dr Tissié confond à plaisir la veille, où l’activité musculaire s’exerce sous l’impulsion des sens, et le sommeil, où la sensibilité externe est complètement suspendue. Le dormeur ne prend pas d’attitude, précisément parce qu’il est privé de sentiment et en état de résolution musculaire : comment sa position inerte, comparée à celle d’un cadavre, pourrait-elle influencer le rêve ? L’hypothèse de notre confrère est absolument gratuite. Qu’il institue des expériences pour la vérifier. En attendant, nous estimons que les attitudes molles et abandonnées du dormeur n’ont rien de comparable avec les attitudes de l’homme éveillé ou en état d’hypnose et qu’elles n’ont aucune action sur le rêve.

Les viscères, et particulièrement l’estomac, les intestins, le cœur, le poumon, exercent parfois une influence positive sur les rêves. Cette influence appartient-elle a l’état normal ou relève-t-elle de l’ordre pathologique ? En d’autres termes, l’action des organes viscéraux sur le rêve existe-t-elle chez l’homme bien portant ? Il est permis d’en douter. Mais où commence la maladie, où finit la santé ? L’état des organes est-il jamais parfait ? Le tube digestif, par exemple, qui exécute un travail difficile et presque continu, est exposé à mille accidents : sans être positivement malade, sans déterminer la moindre douleur, il peut présenter une altération sourde et latente, un trouble léger et transitoire de nature à se répercuter sur le système nerveux central. Nul n’échappe aux maladies, encore moins aux malaises et aux incommodités de l’existence, et chacun sait qu’à certains jours les rêves ont paru dépendre, dans une mesure relative, du fonctionnement plus ou moins régulier des organes. [p. 560]

Les rêves d’origine digestive sont de beaucoup les plus connus et les plus fréquents. Les indigestions produisent souvent de l’agitation, des hallucinations, des cauchemars. Les terreurs nocturnes des enfants, qui surviennent inopinément et inquiètent si vivement les familles, n’ont pas d’autre cause. Les troubles de l’estomac et de l’intestin ont donc une action sur les songes, mais cette action, on l’avouera, n’est rien moins que physiologique et normale.

On a prétendu, mais sans preuve suffisante, que le simple besoin, la faim, exerçait aussi son influence sur le cerveau du dormeur et y provoquait des rêves sympathiques. L’exemple cité partout du fameux Bon de Trenck qui, torturé par les angoisses de la faim, au fond de son cachot, voyait en rêve des tables couvertes de mets délicieux, ne nous paraît pas probant. Le prisonnier souffrait nuit et jour de la faim, passait ses journées à espérer le secours et la délivrance, et pouvait très bien repasser dans son sommeil les images obsédantes de la veille sans tirer nécessairement son rêve du besoin organique. La même observation s’applique au cas de Maury, assistant en songe à un banquet splendide, alors qu’il gardait une diète rigoureuse.

Les rêves pathologiques sont plus nets. Un jour que Maury éprouvait des tiraillements d’estomac, accompagnés d’une saveur aiguë dans la bouche, il s’endormit sur son fauteuil. Il vit alors un plat couvert d’un ragoût à la moutarde d’où s’exhalait une odeur qui lui rappela la sensation gustative éprouvée peu auparavant (23).

Max Simon, souffrant un jour de l’estomac, s’endort et voit eu songe des œufs sur un plat d’argent (24).

Une jeune dame ayant de la dyspepsie rêvait qu’elle se trouvait dans la boutique d’un pâtissier, où elle voyait une foule d’acheteurs occupés à choisir des gâteaux de diverses sortes. Elle-même ne tardait pas à les imiter et [p. 561] mangeait à satiété toute espèce de pâtisseries, fortement aromatisées avec de la fleur d’oranger. Cette impression gustative, d’abord agréable, devenait bientôt extrêmement pénible; c’était une sorte de sensation nauséeuse des plus insupportables (25).

Les troubles gastriques peuvent donc influencer le rêve et agissent généralement sur le goût. Les affections respiratoires, la bronchite, l’asthme, l’emphysème pulmonaire, ont une autre action : elles donnent au dormeur une sensation plus ou moins vive de compression, de gêne, d’étouffement et peuvent même provoquer de pénibles cauchemars.

« G … Jean, 45 ans, emphysémateux, fait toujours le même rêve. Il est poursuivi par des gendarmes ; il veut fuir, mais il ne peut ; il ressent un grand poids sur la poitrine, il est oppressé. Il se réveille alors tout haletant (26). »

Les malades atteints d’une affection organique du cœur ont souvent la nuit blancheou le sommeil agité : leurs rêves sont troublés par la peur, par l’anxiété, et s’accompagnent quelquefois d’hallucinations visuelles.

Tous ces rêves sont étranges et sortent manifestement du cadre où doit se renfermer l’étude physiologiquedu rêve.

VI.

Les impressions organiques d’une part, les sensations externes de l’autre sont incapables de créer le rêve, mais elles ont, dans certains cas, d’une manière restreinte et exceptionnelle, une influence positive sur l’idéation morphéique. Elles ne président pas à la formation des images, [p. 562] mais elles peuvent contribuer parfois à en modifier le cours ou la nature. Il est incontestable que les excitations lumineuses vives qui arrivent à la rétine à travers les paupières formées peuvent, vers la fin du sommeil, à la faveur de l’assoupissement, se mêler aux images internes et diversifier le rêve matinal. La même action peut être attribuée aux impressions venues de l’estomac ou de l’intestin. Mais ce n’est là, répétons-le, qu’une influence relative, indirecte, qui ne change rien aux conditions essentielles du rêve.

Le Dr Tissié cite quelques exemples où la relation entre l’image morphéique et l’impression du dehors apparaît simple et facile.

« Une nuit, étant atteint de coryza, écrit-il, je rêve que je vois et que j’entends un échappement de machine à vapeur. Je me réveille en sursaut. Je respirais avec la bouche, les lèvres rapprochées, ne pouvant pas respirer par le nez.

« Le 25 juillet 1889, à six heures du matin, je rêve que je suis enfermé dans un vaste terrain entouré d’une barrière formant clôture en bois. Chose étonnante ! Je pouvais à peine regarder les espaces qui séparaient chaque latte, une vive clarté m’obligeait à baisser les yeux. On eût dit que la barrière était appliquée contre un horizon de feu. Je suis réveillé par le son des cloches. J’aperçois alors un long rayon de soleil qui pénétrait dans ma chambre entre mes persiennes mi-closes. Les lattes de la clôture étaient représentées par l’ombre des montants des persiennes, les espaces lumineux étaient créés par l’entrebâillement des contrevents (27).

Max Simon rêve qu’il presse un dé à jouer entre ses doigts. Il se réveille et s’aperçoit qu’il tient un pli de son drap de lit qui lui donnait la sensation d’un corps cubique (28). [p. 563]

Les impressions qui sont signalées dans ces observations sont simples, primitives, et ne constituent pas un rêve : elles se rapportent du reste à l’état d’assoupissement qui précède normalement le réveil.

Le rêve, sauf de rares exceptions, est subjectif, interne, et ne comporte pas de sensations externes. C’est l’imagination qui le crée et l’alimente en puisant dans le vaste et inépuisable arsenal des souvenirs. Le dormeur n’a donc pas besoin des impressions du dehors ; et, quand par hasard il en ressent, ses songes n’y trouvent qu’un sujet de modification, une orientation nouvelle, ou bien le réveil se produit. L’absence d’excitation, l’apathie, est nécessaire au sommeil ; la fermeture des sens externes est la condition même du rêve.

Que des éléments externes puissent se mêler aux éléments internes du rêve, nul ne le conteste absolument, mais le fait est rare. M. Tissié lui-même devrait le reconnaître, puisqu’il n’a pu réunir que quelques cas discutables de rêves provoqués. Pourquoi veut-il faire de l’exception la règle et voir dans la sensibilité externe le principe et la source des rêves ? Les impressions du dehors, quand elles se produisent, ne sont pas reçues telles quelles par l’organe cérébral, elles sont interprétées, transformées, fondues dans le travail intime de l’imagination morphéique ; elles ne constituent jamais que les éléments ou les matériaux du rêve.

L’imagination s’exerce sur ces matériaux et édifie avec eux les merveilleuses chimères qui bercent et enchantent nos nuits. Elle emploie aussi bien les éléments externes que les éléments internes, les mêle les uns aux autres et crée seule le rêve. Comme le dit très justement Lélut, « ce qui constitue plus particulièrement le rêve, ou plutôt ce qui lui donne son caractère le plus essentielet en apparence le plus extraordinaire, ce sont des sensations fausses relatives aux sens externes, œuvre de l’imagination qui veille, quand l’attention, la réflexion, la conscience [p. 564] sont à moitié, mais ne sont qu’à moitié endormies. Il n’est personne qui n’ait étudié ou pu étudier sur soi-même ces fausses sensations du sommeil, et qui ne sache combien quelquefois elles sont vives, nettes, bien ordonnées, et en apparence aussi réelles que les sensations de la veille la plus active (29). »

Voilà qui marque nettement la nature du rêve. Les sensations internes, produits directs des sens externes, y jouent un grand rôle, y tiennent même le premier rang ; mais elles ne constituent pas à elles seules le rêve, elles ne sont que des éléments d’action et restent essentiellement subordonnées à l’imagination.

Cette faculté est la seule ordonnatrice, la véritable ou ni ère du rêve : elle le conçoit, l’agence et le développe. Les nombreux éléments qu’elle doit nécessairement mettre en œuvre lui viennent en dernière analyse par les sens ; mais c’est à la mémoire qu’ils s’empruntent directement. Ce n’est donc pas la sensibilité externe qui est la grande pourvoyeuse des songes, c’est la mémoire.

Ainsi s’expliquent les combinaisons singulières des rêves qu’on ne comprend pas avec la théorie facile du Dr Tissié ni avec l’hypothèse insuffisante de l’association. C’est dans le vaste champ des souvenirs que l’imagination va glaner d’innombrables épispodes en former la belle gerbe d’un songe. Tout le monde a pu remarquer que ce ne sont pas les impressions les plus vivement ressenties dans la journée ni les actes accomplis la veille qui se représentent dans le rêve de la nuit. Ce rêve va souvent chercher sa matière dans les plus lointains souvenirs ; il évoque tout un passé disparu, des événements perdus dans les abîmes de la mémoire vigile. Que de fois, dans les bras de Morphée, le vieillard se sent encore enfant, bercé sur les genoux de sa mère ou écolier usant ses culottes sur les bancs de l’Alma Mater ! L’incohérence des rêves est profonde, mais c’est [p. 565] surtout le règne de l’anachronisme. Tout s’y confond à la fois, le présent et le passé, les vivants et les morts, nos impressions d’enfance, de jeunesse et d’âge mûr, nos pensées d’hier et d’aujourd’hui. Comment rendre raison de ce chaos avec la théorie de l’association, qui suffit à tant de philosophes et de savants contemporains ? Nous estimons que souvent les images surgissent spontanément dans la conscience morphéique (ou vigile) sans être provoquées par les tableaux précédents et sans se relier à ceux qui suivent. Il est facile de dire qu’elles sont suscitées par l’imagination créatrice, par le jeu inconscient et ignoré des cellules cérébrales. Mais qui nous révèlera le mécanisme nerveux grâce auquel apparaissent ainsi les images accumulées dans la mémoire par le cours des ans ? Qui nous apprendra les lois qui président à leur agencement et à leur évocation ? Il est prématuré d’avancer une théorie quand les bases scientifiques manquent complètement, et il faut se borner à avouer son ignorance. Mais une telle déclaration d’impuissance n’est permise au savant qu’autant qu’il respecte religieusement la vérité des faits et qu’il proclame, devant le mystérieux problème du rêve, l’incomparable puissance de l’âme humaine et l’admirable beauté de l’œuvre de Dieu.

Dr SURBLED.

Notes

(1) « Le rêve est la pensée de l’homme endormi, comme la pensée est quelquefois le rêve de l’homme éveillé. » Tissié, Les Rêves.

(2) Les Rêves, p. 6.

(3) Op. cit., p. 14.

(4) Op. cit., pp. 5-6.

(5) Max Simon, Le Monde des rêves, p. 33.

(6) REVUE PHILOSOPHIQUE, 1895. [en ligne sur notre site]

(7) Tissié. op. cit., p. 67.

(8) Max Simon, op. cit., p. 33.

(9) Op. cit., pp. 8-9

(10) Op. cit., p. 15.

(11) Alfred Maury, Nouvelles observations sur les analogies des phénomènes du rêve et de l’aliénation. ANNALES MÉDICO-PSYCHOLOGIQUES, 1853. t. V, p. 415. [en ligne sur notre site]

(12) Voir notre étude de psycho-physiologie sur Le Rêve, Arras, Sueur¬Charney, 1895, p. 55.

(13) Op. cit., p. 15.

(14) Op. cit., p. 14.

(15) Op. cit., p. 12.

(16) Alfred Maury, De certains faits observés dans les rêves, ANNALES MÉDICO-PSYCHOLOG!QUES, 1857, t. III, p. 157. [en ligne sur notre site]

(17) Tissié, op. cit., p. 11.

(18) Ibid., p. 17.

(19) Traité de physiologie.

(20) Tissié, op. cit., pp. 12-13.

(21) Op. cit., p. 7.

(22) Op. cit., pp. 12 et 18.

(23) Maury, Le Sommeil et les rêves, p. 64.

(24) Le Monde des rêves, p. 237.

(25) Le Monde des rêves, p. 56.

(26) Tissié, op. cit., p. 65.

(27) Op. cit., pp. 9-11.

(28) Op. cit., p. 37.

(29) Art. « Sommeil », Dict. sc. philos., 2e édit., p. 1645, col. 2.

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