Georges Hervé. Le Sauvage de l’Aveyron devant les observateurs de l’homme (avec le rapport retrouvé de Philippe Pinel). Partie 1. Extrait de la « Revue anthropologique », (Paris), vingt et unième année, 1911, pp. 383-398.

Georges Hervé. Le Sauvage de l’Aveyron devant les observateurs de l’homme (avec le rapport retrouvé de Philippe Pinel). Partie 1. Extrait de la « Revue anthropologique », (Paris), vingt et unième année, 1911, pp. 383-398.

 

Article en deux parties. La seconde est la publication du rapport, resté jusqu’à cette date inédit, de Philippe Pinel sur Victor de l’Aveyron. Les deux parties sont en ligne sur notre site.

Georges Henri Hervé  (1855-1933). Médecin, professeur à l’École d’Anthropologie, membre de la Société d’anthropologie de Paris et à la Société française d’histoire de la médecine. Il enseigna dans le cadre de celle-ci l’histoire de l’ethnologie. On lui doit de nombreux articles sur cette histoire et, surtout, l’édition de textes provenant de la Société des observateurs de l’homme. Il adhéra au mouvement du Matérialisme scientifiques. Il fut l’ondes douze rédacteurs de la revue L’Homme de Gabriel de Mortillet.
Quelques travaux :
— (avec Abel Hovelaque). Précis d’anthropologie. Paris, A. Delahaye et E. Lecrosnier, 1887. 1 vol. Dans la Bibliothèque anthropologique.
— Les débuts de l’ethnographie au XVIIIe siècle (1701-1765), Revue de l’école d’anthropologie, 1909, pp. 345-366, et pp. 381-401.
— Les premières armes de Péron, Revue anthropologique, vol. XXIII, 1913, pp. 1-16.
— Un anthropologiste français chez les Serbo-Croates au lendemain de 1870, publié en 1915.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Les images sont celles de l’article original, hors la photographie de l’auteur. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 383]

LE SAUVAGE DE L’AVEYRON
DEVANT LES OBSERVATEURS DE L’HOMME
(AVEC LE RAPPORT RETROUVÉ DE PHILIPPE PINEL)
(1)

Par Georges HERVÉ

C’est en l’an VIII que les Observateurs de l’homme furent informés de l’existence du sujet destiné à jouir d’une si grande célébrité, dans les milieux idéologiques et médicaux, sous le nom de Sauvage de l’Aveyron. Dès qu’ils la connurent, la lettre suivante fut adressée par Jauffret, leur secrétaire perpétuel, aux administrateurs de l’hospice de l’Aveyron, à Saint-Affrique

Paris, 9 pluviôse an VIII.
Citoyens,
S’il est vrai que vous ayez maintenant dans votre hospice un jeune sauvage de douze ans trouvé dans les bois, il serait bien important pour le progrès des connaissances humaines qu’un observateur plein de zèle et de bonne foi pût, en s’emparant de lui, en retardant de quoique temps sa civilisation, constater la somme de ses idées acquises, étudier la manière dont il les exprime, et voir si la condition de l’homme abandonné à lui-même est tout à fait contraire au développement de l’intelligence. C’est à Paris, par les soins de mon ami et confrère Sicard, instituteur des sourds-muets, et sous les yeux de quelques autres Observateurs de l’homme, que ces recherches intéressantes devraient se faire. Elles attacheraient sur le jeune sauvage les regards du public et lui assureraient un sort avantageux. Ce serait donc de votre part une œuvre bien méritoire que de le faire conduire à Paris. Sur votre réponse, il vous sera sur-le-champ expédié des fonds, et si, pour hâter son arrivée, vous en faisiez l’avance, ils vous seraient aussitôt remboursés.
Salut et considération.

L-F. JAUFFRET,
Membre de plusieurs sociétés savantes. [p. 384]

Sans vouloir reprendre ici l’histoire, faite depuis longtemps, du Sauvage de l’Aveyron, du moins est-il nécessaire de rappeler, avant de passer aux études dont il devint l’objet de la part des Observateurs de l’homme, dans quelles circonstances cet être singulier avait été découvert, et sous quel aspect il se présentait à ce premier moment.

Vers la fin de l’an VII (au mois de juillet 1799), trois chasseurs, chassant dans les bois de La Caune, sur les confins des départements du Tarn et de l’Aveyron, rencontrèrent dans la partie de ces bois appelée la Bassine, un enfant paraissant âgé de onze ou douze ans, dont ils parvinrent à s’emparer comme il grimpait à un arbre pour se soustraire à leurs poursuites, et qui avait été aperçu déjà dans les mêmes lieux, plus de cinq ans auparavant, entièrement nu, cherchant des glands et des racines dont il faisait sa nourriture. L’enfant, conduit au hameau de La Caune et confié à la garde d’une veuve, s’échappa au bout d’une semaine et gagna la montagne, où il erra pendant les froids les plus rigoureux de l’hiver suivant. Uniquement revêtu d’une chemise en lambeaux, il se retirait, la nuit, dans les lieux solitaires, se rapprochait, le jour, des villages voisins, quand, tout à coup, le 9 janvier 1800, on le vit entrer de son propre mouvement dans une maison habitée du canton de Saint-Sernin. Repris, surveillé, soigné là pendant deux ou trois jours, il fut ensuite transféré à l’hospice de Saint-Affrique, puis à Rodez, où on le garda plusieurs mois.

Le premier témoignage que l’on ait sur lui est celui que consigna, aussitôt après sa capture, le citoyen Constant Saint-Estève, commissaire du gouvernement près le canton de Saint-Sernin (Aveyron), dans un rapport au commissaire central :

Je le trouvai — lisons-nous — se chauffant avec plaisir, marquant de l’inquiétude, ne répondant à aucune question, ni par la voix ni par signes, mais cédant avec confiance à des caresses réitérées. On lui donna des pommes de terre qu’il jeta au feu pour les faire cuire, mais il ne voulut pas des autres aliments, tels que viande cuite et crue, pain de seigle et de froment, pommes, poires, raisins, noix, châtaignes, glands, panais, oranges, qu’il flaira les uns après les autres. Il mangea les pommes de terre toutes brûlantes, à demi cuites, en les prenant au milieu des charbons ardents. Il manifestait la douleur qu’il éprouvait, en se brûlant, par des cris inarticulés sans être plaintifs. Ayant soif, il se dirigea vers une cruche d’eau pour demander à boire, et dédaigna avec des marques d’impatience le vin qu’on [p. 385] lui offrait. Son déjeuner fini, il courut à la porte et s’enfuit de telle manière qu’on eut bien de la peine à t’atteindre ; mais il se laissa ramener sans témoigner ni peine ni plaisir. Il parut éprouver une sensation agréable à la vue du gland qu’on lui avait présenté et qu’il tint longtemps en sa main. Son air satisfait n’était troublé que par intervalles ; son dénûment absolu, l’idée d’être privé du plein air, me firent juger que ce garçon avait vécu dès sa plus tendre enfance dans les bois, étranger aux besoins et aux habitudes sociales.

Le ministre de l’Intérieur, Champagny, avisé de l’événement, et jugeant avec raison que la connaissance de l’homme moral pourrait en retirer quelques lumières, donna des ordres pour que le Sauvage de l’Aveyron (on ne le nomma plus qu’ainsi, désormais) fût conduit à Paris. Il y arriva vers la fin de l’an VIII et fut mis entre les mains des administrateurs de l’Institution nationale des sourds-muets et de son célèbre directeur, l’abbé Sicard, qui décidèrent de le confier aux soins du Dr Itard, médecin de cette Institution.

Les espérances les moins raisonnées, les plus chimériques, avaient devancé le Sauvage (2). « Beaucoup de curieux, a dit Itard, se faisaient une joie de voir quel serait son étonnement à la vue de toutes les belles choses de la capitale. D’un autre côté, beaucoup de personnes, recommandables d’ailleurs par leurs lumières, oubliant que nos organes sont d’autant moins flexibles et l’imitation d’autant plus difficile, que l’homme est éloigné de la société et de l’époque de son premier âge, crurent que l’éducation de cet individu ne serait l’affaire que de quelques mois, et qu’on l’entendrait bientôt donner sur sa vie passée les renseignements les plus piquants. » Grande fut la déception, quand on se trouva devant un enfant d’une malpropreté dégoûtante, affecté de mouvements spasmodiques et souvent convulsifs, qui se balançait sans relâche comme font certains animaux dans nos ménageries, mordait et égratignait si on le contrariait, ne témoignait aucune affection à ceux dont il recevait des [p. 386] soins, enfin indiffèrent à tout et ne donnant attention à rien. Pendant les trois premiers mois de son séjour à l’Institution des sourds-muets, le Sauvage, écrivait Itard en 1806 (non sans un ton marqué de reproche, dont on comprendra plus loin la raison), est « livré aux importunites des curieux oisifs de la capitale, et de ceux qui, sous le titre spécieux d’observateurs, ne l’obsédaient pas moins (3) ». Mais les observations de ces derniers, si elles ont pu gêner le Sauvage et déplaire à Itard, ne devaient pas du moins rester infructueuses.

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*    *

Le citoyen Degérando, « qui fait sa principale étude des opérations de l’entendement humain », observe le sujet à différents intervalles, et fait part de ses constatations à la seconde classe de l’Institut (4).

Après avoir rappelé que cet enfant donnait d’abord à peine quelques indices de mémoire ; que, s’il conservait quelques idées, il ne savait pas les comparer entre elles ; qu’étranger à tout ce qui l’entourait, il paraissait incapable d’attention; que ses sens étaient inactifs, et qu’il manquait d’intelligence parce que ses sens manquaient d’activité, Degérando, analysant la méthode d’éducation à laquelle recourut Itard, montre qu’elle était « celle du grand observateur de nos facultés intellectuelles, du philosophe qui a marqué le point de départ de notre intelligence, et celui où elle doit s’arrêter, sous peine de se perdre dans le vague incommensurable de l’illusion, celle de Locke. Le sage instituteur a multiplié les besoins de son élève, et ses premiers succès lui donnent d’heureuses espérances. » Mais, quoique partageant ces espérances, Degérando « n’ose affirmer encore que les organes du jeune Sauvage n’aient point été lésés, ou ne soient pas naturellement viciés. Si l’on découvre qu’il est imbécile, alors on pourra soupçonner qu’il n’a pas vécu longtemps dans les forêts ; ce sera un idiot échappé aux mains qui daignaient le soigner. »

Réserves prudentes et nécessaires qu’avait fait entendre, de son [p. 387] côté, l’auteur d’un article anonyme, publié, un an auparavant, dans l’un des plus importants périodiques de l’époque, la Décade philosophique (5). Ayant passé plusieurs heures, à différentes reprises, auprès

 

Fig. 1. Le Sauvage de Aveyron, portant au devant du cou une cicatrice transversale, due à une tentative criminelle.

de l’enfant de l’Aveyron, l’auteur n’avait obtenu que ce résultat « de connaitre combien est grande la légèreté, la présomption de ceux qui prétendent en avoir porté un jugement, et combien il est difficile de se former, à cet égard, une opinion exacte et sûre ». Il eût [p. 388] fallu pouvoir observer le sujet dans un état de liberté où il fut resté tout à fait lui-même. « Mais comment y parvenir, lorsqu’il vit dans une contrainte continuelle, toujours tenté de s’enfuir, et toujours tellement retenu, qu’on le conduit comme un captif, par un lien attaché à sa ceinture ; lorsqu’il est sans cesse entouré de mille curieux, aussi importuns qu’indiscrets, qui te fatiguent par des épreuves mal entendues ?… »

On avait espéré découvrir en lui l’Homme de la Nature. Or, si l’on entend par là celui « qui répond exactement à la destination de la Nature, qui réalise les intentions qu’elle a eues sur notre espèce », il est évident, d’après cette définition, que le Sauvage de l’Aveyron n’est plus l’Homme de la Nature, et que personne même n’en est plus éloigné que lui. « Concluons — terminait l’écrivain de la Décade — qu’il n’y a rien de plus absurde que ces prétendues alarmes qu’on veut nous faire concevoir de son état, comme s’il pouvait ou avilir l’homme, ou changer nos idées sur la destination de son origine. Considérons cet individu comme ayant éprouvé une privation non moins importante que celle de ses organes, celle des circonstances extérieures qui devaient déterminer son développement et si on parvient à démontrer, ce qui est encore incertain, qu’il a toujours vécu dans les forêts, qu’il n’est ni imbécile, ni muet, ni sourd ; alors ne déduisons qu’un seul résultat de cette expérience, ne voyons en elle qu’une nouvelle et éclatante preuve de cette grande vérité, que l’homme est fait pour la société. »

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*    *

La Société des Observateurs de l’homme, qui avait compris dès le premier jour, nous l’avons dit, tout l’intérêt que l’étude suivie d’un cas comme celui-là présenterait, ne pouvait rester inactive. Elle désigna une commission de cinq membres, chargée de faire sur le jeune Sauvage les recherches nécessaires, et de lui en rendre compte. Les commissaires étaient Cuvier, Degérando, Jauffret, Pinel et Sicard.

A la séance du 8 nivôse an IX (29 décembre 1800), « le C. Jauffret fait lecture, pour le C. Pinel, de son rapport sur L’enfant connu sous le nom de Sauvage de l’Aveyron. Il s’abstient, d’après l’avis de la commission, de lire les conclusions ; et, à ce sujet, les citoyens [p. 389] Degérando et Cuvier, commissaires avec le C. Pinel, exposent tour à tour ce que la commission croit devoir faire encore, avant de rédiger définitivement la dernière partie du rapport. Les citoyens Degérando, Cuvier et Sicard rédigeront des mémoires particuliers, et, de ces divers mémoires, résultera un ensemble qui sera offert à la Société. »

Moins de six mois après, le 28 prairial an IX (17 juin 1801), Sicard annonce à ses collègues que le médecin de l’Institution des sourds-muets est présent et peut donner quelques détails sur le Sauvage de l’Aveyron. D’après le procès-verbal, Itard, alors, dit « qu’il n’a pas rédigé de mémoire à ce sujet, attendu qu’un membre de la Société, le C. Mathieu Montmorency, devait lui lire des observations relatives à cet individu ; mais que si la Société le désirait, il rédigerait pour elle un mémoire particulier. En attendant, il croit pouvoir assurer que le Sauvage de l’Aveyron fait concevoir des espérances de développement du côté des facultés intellectuelles. » —  En conséquence, après une discussion assez prolongée, la Société invite Itard à lui communiquer toutes ses observations, afin que les commissaires qu’elle a chargés de lui faire un rapport détaillé sur cet enfant puissent les répéter, et avoir de nouvelles bases. »

C’est pour répondre à cette invitation qu’Itard rédigea son premier mémoire, publié en vendémiaire an X, et intitulé : De l’éducation d’un homme sauvage, ou des premiers développement physiques et moraux du jeune Sauvage de l’Aveyron (6). Le 8 fructidor an IX (26 août 1801), autorisé par le président, en vertu de l’article 17 des règlements, il en avait donné connaissance à la Société réunie. Nous lisons, au procès-verbal de la séance :

« Ces observations faites par le C. Itard, qui a essayé de faire l’éducation de cet enfant, lui font conclure que ses facultés se sont développées jusqu’à un certain point, et font espérer par la suite un développement plus considérable.

« L’assemblée applaudit à ce travail ; et comme le C. Itard le destine à l’impression, il est seulement invité à rectifier ce qu’il a dit, au commencement du mémoire, relativement à la Société des Observateurs de l’homme. La Société n’a pas voulu que ce fût lui qui lui rendit compte de l’état des facultés du Sauvage de l’Aveyron. Seulement, dans sa séance du 28 prairial, elle l’avait invité à lui [p. 390] communiquer ses observations, afin que ses commissaires pussent les répéter, et par eux-mêmes. Ce sont les termes du procès-verbal.

« Le C. Itard déclare qu’il aura égard à l’observation qui lui est faite.

« Quelques membres demandent que le C. Itard soit invité à faire une seconde lecture de son mémoire dans une autre séance. La Société lui fait cette invitation. »

A la séance du 28 vendémiaire suivant (30 octobre 1801), Itard fait hommage du mémoire imprimé et publié. « La Société arrête que ce mémoire sera communiqué aux commissaires nommés par elle, pour lui rendre compte de l’état physique et moral du jeune enfant connu sous le nom de Sauvage de l’Aveyron. »

Il semble donc, d’après les termes du procès-verbal du 8 fructidor, qu’un malentendu de procédure se soit produit entre le médecin de l’Institution des sourds-muets et la Société des Observateurs de l’homme ; mais un dissentiment beaucoup plus grave, latent dès le premier jour, se manifeste à ce moment entre la commission et lui. Portant sur le fond même des choses, sur la nature des faits observés et sur les conclusions à en tirer, il suffit, sans nul doute, à expliquer les allusions peu bienveillantes auxquelles Itard s’est laissé aller dans son mémoire de 1806, et il se traduit, encore qu’atténué, dans le procès-verbal de la séance ordinaire du 9 brumaire an X (31 octobre 1801).

A cette séance, « il est fait lecture d’une partie du mémoire envoyé à la Société par le citoyen Itard, relativement au jeune enfant de l’Aveyron. La discussion s’ouvre sur les faits exposés par l’auteur et sur les conséquences qu’il en tire.

« Le C. Patrin parle de plusieurs enfants placés dans les déserts de la Sibérie et n’habitant là qu’avec de vieilles femmes qui ne s’occupent aucunement d’eux. Il assure que ces enfants l’ont étonné par le développement de leur génie naturel.

« La dernière page du mémoire du citoyen Itard offrant des réticences qui laissent ignorer des faits de l’importance desquels la Société doit connaître, il est convenu que les commissaires déjà nommés inviteront le citoyen Itard à s’expliquer avec eux sur les faits qu’il a jugé à propos de supprimer, et sur les inductions qu’il en tire. »

De quoi donc s’agissait-il ?

Itard, en terminant son mémoire, disait avoir passé sous silence [p. 391] des considérations importantes, qui eussent exigé de trop longs développements, et s’être aperçu, en comparant ses observations avec les doctrines « de quelques-uns de nos métaphysiciens », qu’il il se trouvait, sur certains points méritant attention, en désaccord avec eux. « Je dois attendre, en conséquence, ajoutait-il, des faits plus nombreux, et par là même plus concluants. Un motif à peu près analogue ne m’a pas permis, en parlant de tous les développements du jeune Victor (7), de m’appesantir sur l’époque de sa puberté, qui s’est prononcée depuis quelques décades d’une manière presque explosive, et dont les premiers phénomènes jettent beaucoup de doute sur l’origine de certaines affections du cœur, que nous regardons comme très naturelles. J’ai dû, de même ici, ne pas me presser de juger et de conclure ; persuadé qu’on ne peut trop laisser mûrir par le temps, et confirmer par des observations ultérieures, toutes considérations qui tendent à détruire des préjugés, peut-être respectables, et les plus douces comme les plus consolantes illusions de la vie sociale (8). »

On comprend parfaitement que de telles réserves, ce langage quasi sibyllin, aient paru aux Observateurs de nature à rendre indispensable un supplément d’explications. Aussi bien, l’attitude philosophique adoptée par Itard à l’endroit du Sauvage, et « les conséquences majeures, relatives à l’histoire philosophique et naturelle de l’homme », qui découlaient à ses yeux des constatations dont ce sujet lui avait fourni la matière, rendent-elles mieux compte encore de ce que nous ne faisons qu’entrevoir derrière les procès-verbaux adoucis de Jauffret. Que prouvaient en effet, suivant Itard, les observations recueillies depuis le début ?

« On peut conclure, écrivait-il, de la plupart de mes observations, que l’enfant, connu sous le nom de Sauvage de l’Aveyron, est doué du libre exercice de tous ses sens ; qu’il donne des preuves continuelles d’attention, de réminiscence, de mémoire ; qu’il peut comparer, discerner et juger, appliquer enfin toutes les facultés de son entendement à des objets relatifs à son instruction. On remarquera, comme un point essentiel, que des changements heureux sont survenus dans le court espace de neuf mois, chez un sujet que l’on [p. 392] croyait incapable d’attention ; et l’on en conclura que son éducation est possible, si elle n’est pas même déjà garantie par ces premiers succès (9)… » Entre le Sauvage à son entrée dans la société, et l’enfant presque ordinaire, sauf qu’il ne parlait point, qu’il était devenu, existait une distance en apparence bien légère, mais, pour Itard, « véritablement immense, lorsqu’on l’approfondit, et qu’on calcule à travers quelle série de raisonnements nouveaux et d’idées acquises, il a dû parvenir à ces derniers résultats (10) ».

Qu’était, dès lors, ce sujet, lorsqu’il fut découvert ? Un enfant ayant « passé dans une solitude absolue sept ans à peu près sur douze, qu’il paraissait avoir quand il fut pris dans le bois de La Caune. Il est donc probable et presque prouvé qu’il y a été abandonné à l’âge de quatre ou cinq ans, et que si, à cette époque, il devait déjà quelques idées et quelques mots à un commencement d’éducation, tout cela se sera effacé de sa mémoire, par suite de son isolement ». Voilà quelle parut être à Itard la cause, la cause unique et suffisante de son état… Il remarquait que « si l’on donnait à résoudre ce problème de métaphysique : déterminer quels seraient le degré d’intelligence et la nature des idées d’un adolescent, qui privé, dès son enfance, toute éducation, aurait vécu entièrement séparé des individus de son espèce ;… le tableau moral de cet adolescent serait celui du Sauvage de l’Aveyron ; et la solution du problème donnerait la mesure et la cause de l’état intellectuel de celui-ci (11) ». D’où, finalement, ces conséquences dernières et générales qu’Itard se croyait autorisé à déduire de ses observations :

1° Que l’homme est inférieur à un grand nombre d’animaux dans le pur état de nature ; état dans lequel l’individu, privé des facultés caractéristiques de son espèce, traîne misérablement, sans intelligence comme sans affections, une vie précaire et réduite aux seules fonctions de l’animalité ;

2° Que cette supériorité morale, que l’on a dit être naturelle à l’homme, n’est que le résultat de la civilisation qui l’élevé au-dessus des autres animaux par un grand et puissant mobile la sensibilité prédominante de son espèce ; propriété essentielle d’où découlent les facultés imitatives, et cette tendance continuelle qui le force à [p. 393] chercher dans de nouveaux besoins des sensations nouvelles 3° Que cette force imitative, destinée à l’éducation de ses organes, et surtout à l’apprentissage de la parole, très énergique et très active dans les premières années de la vie, s’affaiblit rapidement par les progrès de l’âge, l’isolement et toutes les causes qui tendent à émousser la sensibilité nerveuse; d’où il résulte que l’articulation des sons doit éprouver des obstacles sans nombre, dans un âge qui n’est plus celui de la première enfance ;

4° Qu’il existe chez le sauvage le plus isolé, comme chez le citadin élevé au plus haut point de civilisation, un rapport constant entre leurs idées et leurs besoins de sorte que toutes les causes accidentelles, locales ou politiques, qui tendent à augmenter ou à diminuer le nombre de nos besoins, contribuent nécessairement à étendre ou à rétrécir la sphère de nos connaissances (12).

Mais, pour légitimer des conclusions d’une portée aussi étendue, qui touchaient au fond même de la nature humaine, à ses attributs innés primordiaux et à ses facultés essentielles, encore eût-il fallu que le cas destiné à leur servir de hase ne permit aucune espèce de doute, ni sur les faits observés, ni sur l’interprétation des caractères, ni enfin sur la réalité et la nature des progrès accomplis par le sujet. Or, bien loin qu’il en fût ainsi, le médecin des Sourds-Muets se trouvait en désaccord absolu, sur ces points capitaux, avec quelques-uns au moins des Observateurs de l’homme chargés de l’étude du Sauvage, et notamment avec le plus qualifié d’entre eux, l’illustre aliéniste Philippe Pinel, rapporteur de la commission.

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*    *

Le rapport de Pinel, lu aux Observateurs le 29 décembre 1800, n’a jamais été publié. On avait perdu sa trace ; et quand, en 1894, le Dr Bourneville, médecin de la section des enfants nerveux et arriérés de Bicêtre, rééditait les mémoires d’Itard (13), il était obligé d’écrire : « A son arrivée à Paris, le Sauvage de l’Aveyron fut examiné par Ph. Pinel et par Itard. Il nous a été impossible, malgré des recherches nombreuses dans lesquelles nous avons été aidé par [p. 394] M. le Dr Dureau, bibliothécaire de l’Académie de médecine, et par M. Jules Soury (de la Bibliothèque nationale), de retrouver la communication qu’aurait faite Pinel à l’une des sociétés savantes de l’époque(14). La raison en est bonne cette communication, c’étaient

 

Fig. 2 —PHILIPPE PINEL
(d’après un portrait de famille, appartenant M. le Dr R. Semelaigne,
son arrière-petit-neveu).

les registres de Jauffret, alors entre des mains résolues à les garder jalousement, qui lui avaient servi de tombeau. Elle en sort aujourd’hui pour la première fois, exhumée par nous après cent dix ans de sommeil ; et ce manuscrit de vingt pages in-4°, tout entier de la [p. 395] main de Pinel, est certainement une des plus curieuses trouvailles que nous aient réservées les archives des Observateurs.

Le Rapport fait à la Société des Observateurs de l’homme sur l’enfant connu sous le nom de Sauvage de l’Aveyron, exposait d’abord l’état des fonctions sensorielles du sujet, dont Pinel montrait les sens réduits à une telle inertie, que cet infortuné se trouvait bien inférieur, à cet égard, à beaucoup d’animaux.

Passant ensuite à l’état des fonctions intellectuelles, le rapporteur faisait voir le Sauvage incapable d’attention, et conséquemment de toutes les opérations de l’esprit qui impliquent et exigent cette dernière ; borné aux seules idées qui sont relatives à l’instinct purement animal de conservation ; dépourvu de tout moyen de communication orale ; n’attachant ni expression ni intention aux gestes et aux mouvements ; insensible enfin à toute espèce d’affections morales.

Plusieurs observations, recueillies à Bicêtre et à la Salpêtrière, d’enfants atteints d’idiotisme confirmé, conduisaient ensuite Pinel à établir des rapprochements d’où découlait identité complète entre ces jeunes idiots et le Sauvage de l’Aveyron. Cette identité menait nécessairement à conclure qu’atteint d’une affection trop justement regardée comme incurable, ce dernier n’était ni capable de sociabilité, ni susceptible d’instruction, et qu’il n’y avait « aucun espoir fondé d’obtenir des succès d’une instruction méthodique et plus longtemps continuée ».

*
*    *

On sait qu’Itard osa porter un jugement différent. Convaincu de la curabilité de ce qui n’était pour lui qu’un idiotisme apparent, tenant à l’isolement absolu où s’était écoulée la première enfance du Sauvage, il ne recula pas devant une longue et ingrate éducation de quatre années consécutives, au cours de laquelle il déploya une admirable patience et une sagacité sans égale, faisant appel aux méthodes les plus ingénieuses, aux moyens d’action les plus étonnamment variés, suggérés par les vues les plus fines et les raisonnements les plus profonds. Si on se rappelle, comme l’a dit Bousquet en prononçant son Eloge historique devant l’Académie de médecine (1839), qu’Itard n’avait alors que vingt-cinq ans, on conviendra qu’il est rare de trouver à cet âge tant de persévérance unie à tant de ressources d’esprit. [p. 396]

Le seul tort d’Itard fut d’avoir trop présumé de son élève. Il dut enfin le reconnaitre. Dans son Rapport de 1806 au ministre de l’Intérieur, il avouait que les progrès réalisés ne répondaient point aux espérances qu’avaient fait naître de premiers succès. Tout en enregistrant les changements heureux survenus en quatre ans dans l’état de Victor, force lui était de convenir que si nombre de faits déposaient

Fig. 3. — J.-M. Gasp. Itard (1775-1838)
(portrait communiqué par l’Institution nationale des Sourds-Muets).

en faveur de sa perfectibilité, d’autres faits semblaient l’infirmer. « Cette étonnante variété dans les résultats, disait-il, rend, en quelque façon, incertaine l’opinion qu’on peut se former de ce jeune homme, et jette une sorte de désaccord dans les conséquences qui se présentent à la suite des faits exposés dans ce mémoire. Ainsi, on ne peut s’empêcher d’en conclure : 1° que, par une suite de la nullité presque absolue des organes de l’ouïe et de la parole, l’éducation de ce jeune homme est encore et doit être à jamais incomplète ; [p.397] 2° que, par une suite de leur longue inaction, les facultés intellectuelles se développent d’une manière lente et pénible ; et que ce développement, qui, dans les enfants élevés en civilisation, est le fruit naturel du temps et des circonstances, est ici le résultat lent et laborieux d’une éducation toute agissante, dont les moyens les plus puissants s’usent à obtenir les plus petits effets (15) ; 3° que les facultés affectives, sortant avec la même lenteur de leur long engourdissement, se trouvent subordonnées, dans leur application, à un profond sentiment d’égoïsme… (16). » Aussi, pour Itard, le Sauvage de l’Aveyron resta-t-il toujours une énigme.

C’est que, comme l’a écrit un homme qui connaissait admirablement ce domaine de la médecine mentale, le vénérable Delasiauve, « on n’avait point fait alors une étude approfondie des idiots. Chez beaucoup d’entre eux, de pareils contrastes sont fréquents, sans qu’on soit fondé à rapporter à un défaut de culture primitive les impuissances partielles. Évidemment, Victor était une variété de cette immense catégorie. On a peine à se rendre compte comment, avec de si pauvres facultés, il a pu, pendant tant d’années, suffire par lui-même à sa subsistance et à sa conservation. La logique de la faim a son génie. Le sauvage du l’Aveyron a été ce que, d’après sa nature infirme, il devait être. Certaines virtualités n’existaient point ; les efforts ont été vains pour les contraindre à surgir ; d’autres ne demandaient qu’à agir et, sous l’influence des stimulations employées, elles ont mis à leur service le discernement, dans sa mesure [p.398] malheureusement restreinte. Voilà le secret des anomalies et des oppositions que cet être mutilé a offertes. Son niveau était marqué par la médiocrité de son jugement et de sa sagacité inductive. Il ne dépassait guère l’intuition. Son égoïsme n’était pas moins une conséquence naturelle de son organisation incomplète. Chez tous nos idiots l’instinct commande. »

Itard en a-t-il eu moins de mérite, sa gloire en sort-elle diminuée ? Nullement, voire même au contraire. Il a fait l’éducation d’un idiot, il a remporté cette victoire sur la nature. En triomphant, pour incomplètement qu’il y ait réussi, d’une organisation aussi réfractaire et rebelle, Itard a été un initiateur qui a ouvert les voies où se sont engagés sur ses traces les Seguin, les Delasiauve et les Bouraeville !…

Mais il est certain, en même temps, que sur le fond des choses Pinel a eu raison contre lui. La suite devait le démontrer. Qu’est devenu le Sauvage ? Une courte note due à M. Vaïsse, qui fut de 1866 à 1872 directeur de l’Institution nationale des sourds-muets, fournira la réponse :

« Le Sauvage de l’Aveyron, dont le développement fut assez remarquable par rapport à son point de départ, ne franchit pourtant pas les premiers degrés de la civilisation, et finit par rester stationnaire. Parvenu à l’âge viril, sans aucune chance d’un progrès ultérieur, Victor ne pouvait sans inconvénient être conservé dans une maison d’éducation. Bicêtre devait le recueillir ; mais, grâce à l’intervention de son protecteur, Victor fut mis en pension chez Mme Guérin, qui avait été jusqu’alors sa gouvernante au sein de l’établissement des Sourds-Muets. Il mourut chez elle (impasse des Feuillantines, 4), au commencement de l’année 1828. » Agé de près de quarante ans, il n’avait jamais appris à parler. D’un mot, cela dit tout ! En le considérant comme idiot et incurable, Pinel ne s’était pas trompé.

(A suivre)

Notes

(1) Communication faite à la Société d’anthropologie (séance du 16 mars 1911).

(2) Comme il arrive en pareil cas, l’imagination publique s’était donné carrière. Du fait que l’enfant portait au cou les marques certaines d’une tentative criminelle, plusieurs journaux prétendirent qu’on avait des indices de la famille qui l’avait voulu sacrifier, ou du moins qui l’avait abandonné. Va-t-on renouveler — dut écrire la Décade philosophique (an VIII, 4e trim., p. 370, n° 33) — le fol enthousiasme qu’excita le bon abbé de l’Épée pour son petit sourd et muet, dont il voulait absolument faire un comte de Solar perdu à Toulouse, quoique ce fut un petit gueux venu en mendiant des Pays-Bas autrichiens ?… Qu’on prenne bien garde de tourmenter encore une fois des innocents, par amour du merveilleux. »

(3) Rapport fait à S. E. le Ministre de l’Intérieur, sur les nouveaux développement et l’état actuel du Sauvage de l’Aveyron ; Paris, Impr. Impér., 1807, p. 69.

(4). Voir Notice des Travaux de la classe des sciences mor. et polit., pendant le 1er trimestre de l’an X, par Lévesque, secrétaire ; Magasin Encycl., 7e ann., T. V, p. 256.

(5) Réflexionq sur le Sauvage de l’Aveyron, et sur ce qu’on appelle en général par rapport à l’homme, l’état de nature (an IX ; 1er trim., n°4, pp. 8-18).

(6) Paris, chez Goujon fils, 100 p. in-8.

(7) C’est le nom qu’Itard avait donné à son élève, parce qu’il semblait entendre mieux les mots contenant la voyelle o.

(8) Op. cit., p. 99-100.

(9) P. 94.

(10) P. 95, note.

(11) Pp. 20, 15.

(12) Pp. 96-98.

(13) Bibliothèque d’Education spéciale du Prorès Médical. Recueil de mémoires sur l’Idiotie.

(14) Préface, p. VII.

(15) A la fin de l’an IX déjà, une Note des rédacteurs de la Décade philosophique publiée à la suite d’une lettre non signée, dont l’auteur en appelait des conclusions de Pinel aux premiers succès obtenus par Itard, pouvait faire pressentir ce résultat. « Nous avons eu occasion, disait la Note, de voir cet enfant, il y a quelques jours. Ses yeux sont toujours sans expression ; il ne les arrête sur aucun objet. Les gestes qu’il fait sont toujours très vifs, mais insignifiants, ainsi que ses petits cris absolument inarticulés. Cependant il reconnaît les personnes avec lesquelles il est habituellement. Il montre même une espèce de préférence pour une jeune demoiselle, fille de l’un de nos premiers astronomes, qu’il trouve quelquefois dans le Jardin de l’Observatoire, où on le mène se promener. Il lui obéit presque comme un chien obéit à son maître c’est de l’attachement mêlé de crainte. Lui fait-elle signe de venir s’asseoir auprès d’elle ? Il accourt. Mais, distrait bientôt par un autre objet, il se lève, et il faut lui faire violence pour le faire tenir en place. On doit attendre un plus grand nombre d’observations pour prendre une opinion quelconque sur le résultat de l’éducation qu’on lui donne ». (4° trimestre, p. 312.)
Peu après, dans une discussion sur l’enfant de l’Aveyron, à la Société des Observateurs de l’homme (séance ordinaire du 19 brumaire an X), Sicard assurait qu’il le considérait toujours comme idiot.

(16) Op. cit., p. 88-89.

 

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